STILLE NACHT !

philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN

Le dernier (faux) roman de Gérard Adam est un chant de Noël doux/amer qui décline sensibilité et écriture.

 

 

 

2017-09-01_213055_ill1_Stille-nacht.jpgC’est une constante des éditions M.E.O., de nombreuses publications sont à la limite des genres. Evelyne Wilwerth écrira des romanouvelles, Soline de Laveleye un « conte qui ne (se) raconte pas », Daniel Charneux une fausse étude historique sur Thomas More, etc. Choisir un livre M.E.O., c’est rarement plonger dans un récit haletant (quoique la susdite Evelyne est, elle, virevoltante d’essence), à péripéties ou solidement charpenté, c’est souvent tout autre chose, aller à la rencontre d’une écriture et d’une sensibilité, d’un décryptage du monde et de ses rouages saisi à hauteur d’homme, à profondeur d’âme. Avec cette impression de partager des moments d’intimité avec des auteurs qui se laissent aller à écrire naturellement, et qui nous offrent donc de délicieuses madeleines de mots, pensées, impressions.

Le dernier roman de Gérard Adam vient asséner un semblant de pertinence à ma théorie. En effet, ce n’est pas vraiment un roman ou il l’est, mais qu’importe !, autrement, en intégrant un récit de vie, une collection de moments-clés, d’anecdotes et d’atmosphères qui constituent l’esquisse du… roman d’une existence.

Son héros ? Un contre-héros, la septantaine toute proche, qui erre entre sa mère atteinte d’Alzheimer et déjà à demi-morte, ses souvenirs d’enfance et d’adolescence, ses regrets, ses complexes et ses aspirations refoulées. Le ton est doux/amer, souvent bougon mais truffé d’humour, sans fard.adam-2017.jpg

J’avoue avoir été très ému par la reconstitution de ces instants de nos jeunesses, qui semblent à tort anodins ou dérisoires quand ils sont autant de carrefours, de stimuli nous faisant basculer à droite ou à gauche, ou stagner, hoqueter. On tourne à trois camarades autour d’une fille et, allez savoir pourquoi, elle vous méprise, vous marginalise, votre vie peut en perdre ses couleurs pour longtemps, pour toujours. On a tous vécu ça à petite ou grande échelle, ou l’inverse.

Il y a autre chose. Ivan, le héros/narrateur, est le résultat d’une émigration compliquée et il ne sait quasi rien des épopées parentales :

« A travers ces rêves, nous entrevoyons, comme dans une brume, des fragments de sa jeunesse. Que n’a-t-elle (NDR : Mamma, la mère du narrateur) raconté lorsqu’il était encore temps ? Si je l’interrogeais sur son passé, elle haussait les épaules : « C’est si loin, tout ça ! La cendre est refroidie. A quoi bon la remuer ? » Nous ne saurons jamais rien de ses attentes, ses espoirs, ses illusions de jeune fille, ensevelis dans la fosse commune de l’Histoire. »

Ils sont venus de Croatie ou d’une zone limitrophe mais paraissent issus de camps opposés, des survivants des atrocités commises en temps de guerre ou sous la répression qui suivit. Comment se sont-ils rencontrés, aimés ? Parce que tous les fuyards, somme toute, se ressemblent ? Cette problématique entrouvre une interrogation subtile sur les racines, leur importance ou leur côté surréaliste in fine. Doit-on s’expurger de tout et entamer une feuille blanche ? Est-ce possible ?

Dans la foulée d’Ivan, on est plongé dans une période entre chien et loup, un homme en parfaite lucidité et maîtrise, qui effectue son bilan, pressentant le temps qui le sépare de la non-vie maternelle, le rétrécissement qui s’opère chaque jour, déjà, panoramise/relativise le monde qui l’entoure, ce qu’il a raté, vécu, gagné, effleuré, refusé, cassé. On devine qu’on se dirige tous et toutes vers cet état des lieux, si tant est qu’on n’y soit pas déjà confronté, tout ne nous est donné qu’en location, tout est éphémère, la vie passe trop vite, et ses plaisirs, les occasions de se refaire.

A moins que… Stille Nacht. C’est quand on n’y croit plus, le monde et notre cœur se délitent, tout est pesé, mesuré, achevé… Non ! La vie est encore là, bien là ! Et les derniers chapitres, situés au sein des polders flamands, dans un gîte aux allures de crèche mondialiste, dessinent une sorte de remontée vers la lumière du partage, de l’adéquation. L’euphorie de Noël, soudain, nous étreint, nous transporte. Il suffit de peu pour balayer un ciel gorgé d’opacité. Une infime échancrure à travers les nuées et…

Un beau livre et une fin qui m’a paru vitrail de cathédrale !

 

NB En complément de cet article, une présentation des sorties des éditions M.E.O. en cette rentrée sur le site LETTRES BELGES de Philipe REMY-WILKIN: https://philipperemywilkin.com/le-blog-de-phil-rw/a-propos-des-lettres-belges-2/

 

stille-nacht-cover.pngGérard Adam

Stille Nacht

Editions M.E.O., Bruxelles, roman, 2017.

174 pages

Le livre sur le site de l'éditeur

 

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