SPIROU ET FANTASIO (1/3) par ARNAUD DE LA CROIX et PHILIPPE REMY-WILKIN

PREMIER ÉPISODE : ALBUMS 1 à 6

 

ALBUMS 1 et 2 : Quatre aventures de Spirou et Fantasio et Il y a un sorcier à Champignac

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220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud :

Je me suis mis en tête de relire les Spirou & Fantasio époque Franquin. Le premier qui me semble une véritable réussite, rompant avec l'héritage du grand Jijé pour jeter les bases d'une mythologie personnelle est à mon avis Il y a un sorcier à Champignac. Où l'on découvre l'inénarrable comte, ses champignons miraculeux, son manoir déglingué (une version dézinguée du Moulinsart d'Hergé ?) et son humour à froid. Le sérieux tatillon, procédurier et amphigourique du maire constitue la caricature absolue du "responsable politique", ce personnage ridicule que nous connaissons tous. Par-dessus tout, un soupçon de magie plane sur cet album, à la fois délicieusement daté (1950) et complètement intemporel.

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3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil :

Où est passée la première salve, le premier tome officiel de la série, qui produisit plus tard des albums de la préhistoire de ladite série (dus au crayon de Rob-Vel, Jijé ou Franquin lui-même), Quatre Aventures de Spirou et Fantasio (1950) ?

Dans ce recueil de 4 courts récits, Spirou et les plans du robot est anecdotique et s’apparente aux vestiges archéologiques délaissés par Arnaud. Mais le combat de boxe avec Poildur, Spirou sur le ring, est une pièce d’anthologie. Quelle vie dans les entraînements, le match, les facéties diverses ! Et quelle humanité, qui laisse filtrer une ouverture sur les difficultés (sociales, psychologiques) de l’existence ! On notera l’apparition hilarante du grand Morris (le créateur de Lucky Lucke) sous les traits du… petit Maurice qui écrase les doigts du sale gamin tricheur. Et le rat sur l’épaule de Poildur !

Spirou fait du cheval est superbe également. Satire du snobisme du milieu équestre. Trait d’une finesse ! Quant à Spirou chez les pygmées, retour au contingent. Sauf qu’on appréciera la différence de traitement des Africains entre Franquin et Hergé. Ici, pas de langage petit nègre, comme on disait. Les Africains parlent comme Spirou et Fantasio, certains émettent des réflexions humoristiques, philosophiques : « Tu ne trouves pas que ce qui est défendu a souvent un certain charme ? ». Ajoutons que le méchant est un Blanc… mais ça, on oublie trop que c’est le cas chez Hergé aussi, pour des raisons différentes. Franquin est spontané et naturellement un chic type qui plonge dans l’empathie vis-à-vis de ses personnages. Hergé a un fond de gravité et d’analyse politique, il condamne donc les méfaits du capitalisme comme il condamnait ceux du communisme.

Dans Il y a un sorcier à Champignac, le deuxième tome de la série et la première histoire courant sur un album complet, me frappe une nouvelle grande différence avec Hergé, l’autre géant de la BD belge. Franquin dévoile le nom du scénariste : Jean Darc (pseudo du frère de Jijé). Il le fera régulièrement, affichant ses collaborateurs au dessin, à l’écriture, à la conception, ce qu’Hergé refusera obstinément. Si Arnaud évoque la comparaison des châteaux de Moulinsart et Champignac, l’installation des Bohémiens à proximité du château ou leur rôle de bouc-émissaire, l’aide que leur apportent les héros rappellent étonnamment divers ingrédients humanistes des Bijoux de la Castafiore.

 

ALBUMS 3 et 4 : Les Chapeaux noirs et Spirou et les Héritiers

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220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud :

Je fais l'impasse sur Les Chapeaux noirs (1952), exercice sympathique mais peu conséquent, vraisemblablement inspiré par le périple de la "bande des trois" (Jijé, Morris, Franquin) en Amérique (1948). Les Héritiers (1952), c'est autre chose. Brodant sur un canevas convenu - le testament de l'oncle qui lègue son héritage au vainqueur d'une série d'épreuves -, cet album permet à Franquin de faire la preuve de son inventivité : on y découvre successivement le double maléfique de Fantasio, son cousin Zantafio, un ingénieux véhicule, le fantacoptère, et surtout, au cœur de la forêt vierge de Palombie, une prodigieuse créature. Le Marsupilami n'a rien à envier au bestiaire disneyen. Franquin s'impose d'ores et déjà comme un "héritier" avec lequel il va falloir compter.

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3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil :

Les Chapeaux noirs sont en effet un nouvel assemblage hétéroclite de 4 courts récits, avec une singularité : Franquin et Jijé signent en duo !

La nouvelle-titre n’a guère d’envergure mais rappelle l’univers de Lucky Lucke. On ne s’attardera guère à Comme une mouche au plafond (une histoire d’hypnotiseur) mais Mystère à la frontière est une aventure désopilante (l’inspecteur est très drôle) et quelques vignettes de Spirou et les hommes-grenouilles me paraissent garder un charme fou (les calanques de Cassis, la scène mystérieuse dans la grotte).

Quant aux Héritiers… Oui, premier chef-d’œuvre de Franquin ! Le notaire est fabuleux, les gags, le souffle de la grande aventure…

À noter une mise en page différente selon que l’on a affaire à un recueil de nouvelles ou à une grande aventure : les albums 2 et 4 sont organisés en deux colonnes de 4 images, soit 8 par planche. Moins de cases pour un traitement plus soigné, artistique ?

 

ALBUM 5

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220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud :

Je ne m'en étais pas aperçu jusqu'ici : Les Voleurs du Marsupilami (1954) constituent l'exacte continuation de l'album précédent, sans raccroc. Les deux héros, navrés d'avoir confié le prodigieux animal à un zoo, pistent le malheureux jeune homme qui l'a enlevé pour se faire quelques sous. Course-poursuite qui les conduit finalement à s'engager dans un cirque, non sans croiser à nouveau Champignac. Brève rencontre providentielle qui témoigne que l'auteur a de la suite dans les idées. Trouvailles graphiques et scénario pour le moins léger : une transition, pleine de charme.

 

3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil :

Grande aventure et… 8 cases ! Si le canevas est léger, il y a de longues séquences fort marquantes, atmosphériques : la nuit au zoo, la bagarre à la douane, le match de foot, l’inquiétant cirque Zabaglione. Parallèlement à Hergé (encore !), Franquin dote progressivement son héros d’une famille : le marsupilami, le comte de Champignac…

Détails à noter. L’obsession de Franquin pour la lettre Z : avant Zorglub, on avait déjà eu Zantafio et voici Zabaglione. Franquin signale travailler « d’après une idée de Jo Almo ».

 

ALBUM 6

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220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud :

Par on ne sait quel miracle, pour on ne sait quelle raison, cette fois la sauce a pris : dès les premières pages de La Corne de rhinocéros (1955), la conduite est irréprochable. Le récit s'ouvre par la mise en scène d'un fantasme : que se passe-t-il la nuit dans un supermarché désert ? (Romero réalisera sur base du même fantasme le meilleur film de zombies à ce jour : Dawn of the Dead, en 1978). Là, Spirou et Fantasio rencontrent une créature bien plus surprenante encore que le marsupilami : "Enchantée. On m'appelle Seccotine... Nous sommes confrères depuis peu : je viens d'être engagée au Moustique."

Rencontre inconcevable chez Hergé, que Franquin bat dès lors d'une longueur d'avance - au moins sur ce coup-là. Au Proche-Orient puis en Afrique, le trio part en quête des plans d'un mystérieux prototype : la Turbotraction est née, véhicule mythique dont les secrets se dissimulent au creux d'une corne de rhinocéros (aphrodisiaque réputé). 230 km/h chrono.

 

3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil :

Seccotine ! Les femmes traversent allègrement les pages de Spirou, ce qui est très signifiant pour l’époque, et on se remémorera la jolie épouse de Valentin Mollet, le voleur du marsupilami. Ou, a contrario, la tante et la cousine (horribles mégères !) des Héritiers.

La mise en page se modifie. Plus de variation, avec des 7/9/10 cases. La systématisation est abandonnée progressivement.

 

Lien vers l'épisode 2: les ALBUMS 7 à 12

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