SPIROU ET FANTASIO (2/3) par ARNAUD DE LA CROIX et PHILIPPE REMY-WILKIN

DEUXIÈME ÉPISODE : ALBUMS 7 à 12

 

ALBUM 7 : Le dictateur et le champignon (1956)

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220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudOn ne peut pas dire que le scénario soit haletant, pourtant on ne s'ennuie pas une seconde, car Franquin joue de trouvailles incessantes. Le métomol est de celles-là, invention du comte de Champignac qui ramollit tous les métaux, en particulier les armes de poing, substituts incontestables de, eh bien, vous m'avez compris. Tout ceci nous reconduit en Palombie, patrie du marsupilami à la queue préhensile, en compagnie de l'indécollable Seccotine et face à l'indécrottable Zantafio. La case finale résume à elle seule le talent inouï et purement graphique de l'auteur, capable de résumer une histoire en une image.

 

3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilUn ami d’Arnaud, lors d’un échange Facebook, comparait les intrusions de Spirou et Tintin dans un pays dominé par une dictature, soulignant que le héros d’Hergé quitte le pays (Bordurie) et le récit sans avoir modifié la situation politique en cours tandis que celui de Franquin a fait tomber le régime palombien. Simple hasard narratif ou distorsion des visions du monde ? Un plus grand cynisme/réalisme d’Hergé ? Un engagement plus spontané et plus clair de Franquin ?

 

ALBUM 8

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220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudAvec La Mauvaise tête, réalisé en 1954 et publié en 1956, Franquin se lance résolument en solo. Sur un thème déjà exploité en littérature (Poe, Gogol) et bientôt au cinéma (Hitchcock, Lynch) : le double, thème dont Stevenson avait livré la clef dans un récit cauchemardesque, Dr Jekyll et Mr Hyde. Traité ici sur le mode du "roman policier", comme le dit Fantasio, dont un sosie s'est emparé d'un précieux masque égyptien. La "mauvaise tête" en question est également un masque. Une course-poursuite s'engage, qui nous conduit dans le Midi. Là, Fantasio participe à un Tour de France qui ne dit pas son nom ("le tour est joué", lâche Spirou), ce qui donne lieu à l'une des séquences les plus mouvementées de l'histoire de la bande dessinée, lorsque Fantasio remporte l'étape du jour... en marche arrière. Le monde carnavalesque des masques et du double est bien "le monde à l'envers". De Zantafio, qui se dissimulait derrière le masque de son cousin, Franquin dira un jour qu' "il symbolisait le côté moche de Fantasio". Spirou prend le relais, accroché derrière la voiture du bandit puis escaladant des rochers au péril de sa vie. Si Franquin n'est pas un grand maître du scénario, il possède, bien plus qu'Hergé, l'art du mouvement. Cet album est sans doute, avec QRN, l'un des sommets de la série.

 

3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilAprès la grande aventure qui remplit quasi tout l’album, une mini-histoire en deux planches, Touche pas aux rouges-gorges, en dit long sur l’homme Franquin et annonce Gaston (l’image finale ! une bonhomie/paresse humaniste !) ou… Le Nid des marsupilamis. Le marsupilami y défend LA (ou UNE, des oiseaux, un nid, des oisillons) nature contre la prédation (un chat ignoble), préfigurant l’écologie, comme de nombreux détails des aventures de Spirou. Où se posait la question de l’enfermement d’un animal dans un zoo, etc. Franquin montre décidément une empathie profonde pour les laisser-pour compte de l’existence, les autres peuples, les animaux… Et on relira l’ensemble des tomes en s’attardant sur les méprises de ses héros, les excuses qu’ils présentent à des personnages secondaires, la paix des braves conclue avec des adversaires.

 

ALBUM 9

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220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudNous voici revenus, dès l'ouverture du Repaire de la murène (1957), dans l'univers de Champignac, son comte dopé aux alcaloïdes et son marsupilami à la queue de huit mètres de long. Cette fois, le mouvement affecte, enfin, le scénario, où les ellipses ne manquent pas. Au plan graphique, Franquin multiplie ces petits personnages et détails marginaux qui composent comme un récit dans le récit et constitueront bientôt sa marque de fabrique. C'est l'époque où le film de Cousteau Le Monde du silence (1956) fascine les foules, et cette histoire, explorant les grands fonds avec virtuosité, montre que la BD n'a rien à envier au cinéma. Une réussite.

 

3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil : Il faut d’ailleurs revenir sur tous les sous-gags, si je puis dire, les multiples interventions, actes ou paroles, de l’écureuil Spip au gré des aventures, dans des coins de cases. Génial ! Avec Franquin, loin, très loin de la ligne claire, il

faut prendre le temps de s’arrêter et de jouir des détails graphiques ou humoristiques.

 

ALBUM 10

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220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudUn scénario enlevé par Rosy (le créateur de M. Choc), des décors modernistes soignés par Will (le dessinateur de Tif & Tondu), un trait toujours plus nerveux et quelques bolides rutilants : Les Pirates du silence (1958), c'est un album à la fois irréprochable et mineur.

 

 

3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilMineur ? J’adore l’attaque/cambriolage de la ville futuriste endormie. Ça me rappelle des aventures plus réalistes de Bob Morane et Bernard Prince. Il y a un excellent dosage entre des gags imparables et le souffle d’un beau thriller (soft). Un deuxième récit, plus court, La Quick super, a un délicieux parfum d’énigme policière, avec le vol inexplicable des voitures Quick et le retour réussi d’un vilain. La première case (avenue Vanderkindere, à Uccle, selon un lecteur de la rubrique Facebook Tu es un vrai Ucclois si…) est magnifique. Il y a un côté Breughel chez Franquin, un goût pour des tableaux animés jusqu’au moindre bout d’espace (observer le panneau publicitaire mural ! hilarant !).

 

ALBUM 11 : Le Gorille a bonne mine (1959)

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220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudBien entendu, cette histoire d'une "expédition photographique" en Afrique - contrairement à Tintin, Fantasio est un véritable reporter -, tout ça n'est que prétexte à une défonce menée tambour battant par le marsupilami. Ledit Fantasio se déguise en gorille, et nous sommes bluffés, tout l'album tournant autour de ce que le philosophe Deleuze appelait le « devenir animal ». En complément, un petit bijou passablement déjanté, habité par l'esprit de Gaston (qui fait d'ailleurs deux brèves apparitions), Vacances sans histoires, où Franquin laisse libre cours à son amour de l'époque pour les belles bagnoles. Un an après l'Exposition universelle de Bruxelles, voilà qui restait un thème franchement excitant (Michel Vaillant apparaît dans les pages de l'hebdomadaire Tintin dès 1957). C'est une époque, également, où deux types cohabitent sans crainte du qu'en dira-t-on. Michel et Steve, Spirou et Fantasio, Tintin et Haddock, Blake et Mortimer, Alix et Enak ou Pif et Hercule : ces précurseurs du mariage pour tous ont hanté - ou bercé, c'est selon – notre belle jeunesse.

 

3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilMagnifique récit ! Des mannes de cases hantent mon imaginaire. La voiture passant sur un pont… constitué de dos d’hippopotames, le combat du marsu avec le mâle dominant des gorilles, le porteur africain qui tombe d’un pont en conservant la mainmise (et la jambe !) sur l’ensemble de sa charge imperturbablement, etc. Bizarrement, les Noirs, ici, parlent moins bien que précédemment, mais ce n’est qu’un détail car le respect est toujours là : Spirou serre la main d’un gamin déluré ou on admire le porteur au flegme british sidérant. Que dire de la désopilante seconde histoire, courte ? Gaston mais Seccotine et l’éternel féminin, le formidable cheik arabe Ibn-Mah-Zoud, alias « le plus mauvais conducteur du monde » et l’incroyable teuf-teuf à gadgets (très Gaston !) de Fantasio. Un bijou d’une drôlerie qui fleure bon une époque plus insouciante.

 

ALBUM 12 : Le Nid des marsupilamis (1960)

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220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud : En un temps où la télévision et le tourisme de masse étaient encore balbutiants, les conférenciers baroudeurs d'Exploration du monde emmenaient, le temps d'une projection commentée, le public des villes de France et de Belgique francophone aux quatre coins de la planète. Ici, l'exploratrice s'appelle Seccotine. Elle a damé le pion à Spirou et Fantasio et va, lors de sa conférence, se faire voler la vedette par une famille de marsupilamis, qui accaparent d'ailleurs la couverture de l'album. Trois ans avant Les Bijoux de la Castafiore (1963), Franquin a réussi le tour de force d'une non-aventure en huis clos où l'on ne s'ennuie pas une seconde.

 

3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilSeccotine ! Et les propos machos de Fantasio tournés en ridicule ! Mais insistons sur l’humanité et la poésie extraordinaires qui se dégagent de cette non-aventure inspirée, je crois, par la paternité de Franquin. Entre les gags (les malheurs du jaguar et des piranhas, mise en abyme de la prédation !) se faufilent des détails émouvants, comme le fait qu’un des trois bébés marsu soit… noir. Magnifique ! Un album qui peut faire aimer la BD à quelqu’un qui y est réfractaire !

NB : Jidéhem à l’appui pour le deuxième récit, La Foire aux gangsters, une aventure sympathique où les lectrices craqueront devant le colosse Bertrand, membre d’un gang, qui pouponne le bébé ravi avec une délicatesse… de fée du logis.

 

 

220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGPS Réaction d’Arnaud à l’épisode 1 :

J'avais fait l'impasse sur deux parmi les tout premiers albums de la série dessinée par Franquin. Mais voilà, Philippe Remy-Wilkin (et Alain van Hille), par leurs réflexions, m'ont donné l'envie d'aller y (re)voir de plus près. Quatre aventures de Spirou... et Fantasio (1950), que j'ai pu dénicher dans une superbe réédition en fac-similé (Dupuis, 2011), constitue une très bonne surprise. L'album a un charme fou : colorié à l'aquarelle, Franquin y dessine avec un dynamisme jubilatoire, visiblement inspiré de son passage par le dessin animé (aux modestes studios belges de la CBA, en 1944). L'ensemble fait irrésistiblement songer, par ses effets visuels, à La Mine d'or de Dick Digger (1949), le premier album de Lucky Luke, petit chef-d’œuvre de Morris. Détails annonciateurs de la suite : quelques affiches facétieuses dans le décor (ah, ce film Tarzan au Pôle Nord) et un singe farceur digne de Bravo les Brothers.

 

Lien vers l'épisode 3: les ALBUMS 13 à 19

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