• RATUREDEUXTROIS de PIERRE BRUNO (Le Bleu du Ciel)

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=a4624a0ca791f99180121b3d4ff7c825&oe=5A0756F1par Nathalie DELHAYE

     

     

     

     

     

     image.html?app=NE&idImage=264315&maxlargeur=600&maxhauteur=800&couverture=1&type=thumbnaildetail&typeDoc=4Bousculade

     

    Lecture ardue que celle de "Raturedeuxtrois" de Pierre Bruno. Pour ce faire, il faut une grande disponibilité, une fameuse capacité d'écoute, une géante ouverture d'esprit et un lâcher prise certain.

    On se laisse prendre par cet univers particulier, tous les textes ou poèmes présentés semblent extrêmement travaillés. Pierre Bruno joue avec les mots, le graphisme, les sens, la perception du lecteur, l'emmène sur des chemins boueux, des montagnes vertigineuses, accompagné d'autres auteurs, Baudelaire, Char, Desnos, Michaux, Pessoa, pour ne citer qu'eux.

    DIAMAT

    Le corset de Mallarmé est sévère
    Le corps cède. Mallarmé hait ses vers. 


    Ensuite il s'en prend à la Fable de La Fontaine, "Le corbeau et le 6a00d8345238fe69e201b7c91ff060970b-600wiRenard", revisitée avec délices de multiples façons, toujours avec le souci de bousculer votre lecture, occasionnant parfois une mine boudeuse, ou un sourire, ou une énième relecture, tant le jeu est enivrant. Un chassé-croisé de fables s'installe, le corbeau, le renard, et La Fontaine toujours en filigrane, la lecture se poursuit avec la même avidité.

    La dernière partie du livre évoque Goethe, c'est celle qui m'a moins plu. Moins de fantaisie dans cette fin d'ouvrage, une recherche sur le poème "Harzreise im winter" de l'auteur, bien que des jeux de graphisme et de mots terminent cette étude.

    Un livre surprenant donc, qui captive et intrigue, sans nul doute, et demande beaucoup d'implication de la part du lecteur.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

  • SPIROU ET FANTASIO (1/3) par ARNAUD DE LA CROIX & PHILIPPE REMY-WILKIN

    PREMIER ÉPISODE : ALBUMS 1 à 6

     

    ALBUMS 1 et 2 : Quatre aventures de Spirou et Fantasio et Il y a un sorcier à Champignac

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud :

    Je me suis mis en tête de relire les Spirou & Fantasio époque Franquin. Le premier qui me semble une véritable réussite, rompant avec l'héritage du grand Jijé pour jeter les bases d'une mythologie personnelle est à mon avis Il y a un sorcier à Champignac. Où l'on découvre l'inénarrable comte, ses champignons miraculeux, son manoir déglingué (une version dézinguée du Moulinsart d'Hergé ?) et son humour à froid. Le sérieux tatillon, procédurier et amphigourique du maire constitue la caricature absolue du "responsable politique", ce personnage ridicule que nous connaissons tous. Par-dessus tout, un soupçon de magie plane sur cet album, à la fois délicieusement daté (1950) et complètement intemporel.

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    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil :

    Où est passée la première salve, le premier tome officiel de la série, qui produisit plus tard des albums de la préhistoire de ladite série (dus au crayon de Rob-Vel, Jijé ou Franquin lui-même), Quatre Aventures de Spirou et Fantasio (1950) ?

    Dans ce recueil de 4 courts récits, Spirou et les plans du robot est anecdotique et s’apparente aux vestiges archéologiques délaissés par Arnaud. Mais le combat de boxe avec Poildur, Spirou sur le ring, est une pièce d’anthologie. Quelle vie dans les entraînements, le match, les facéties diverses ! Et quelle humanité, qui laisse filtrer une ouverture sur les difficultés (sociales, psychologiques) de l’existence ! On notera l’apparition hilarante du grand Morris (le créateur de Lucky Lucke) sous les traits du… petit Maurice qui écrase les doigts du sale gamin tricheur. Et le rat sur l’épaule de Poildur !

    Spirou fait du cheval est superbe également. Satire du snobisme du milieu équestre. Trait d’une finesse ! Quant à Spirou chez les pygmées, retour au contingent. Sauf qu’on appréciera la différence de traitement des Africains entre Franquin et Hergé. Ici, pas de langage petit nègre, comme on disait. Les Africains parlent comme Spirou et Fantasio, certains émettent des réflexions humoristiques, philosophiques : « Tu ne trouves pas que ce qui est défendu a souvent un certain charme ? ». Ajoutons que le méchant est un Blanc… mais ça, on oublie trop que c’est le cas chez Hergé aussi, pour des raisons différentes. Franquin est spontané et naturellement un chic type qui plonge dans l’empathie vis-à-vis de ses personnages. Hergé a un fond de gravité et d’analyse politique, il condamne donc les méfaits du capitalisme comme il condamnait ceux du communisme.

    Dans Il y a un sorcier à Champignac, le deuxième tome de la série et la première histoire courant sur un album complet, me frappe une nouvelle grande différence avec Hergé, l’autre géant de la BD belge. Franquin dévoile le nom du scénariste : Jean Darc (pseudo du frère de Jijé). Il le fera régulièrement, affichant ses collaborateurs au dessin, à l’écriture, à la conception, ce qu’Hergé refusera obstinément. Si Arnaud évoque la comparaison des châteaux de Moulinsart et Champignac, l’installation des Bohémiens à proximité du château ou leur rôle de bouc-émissaire, l’aide que leur apportent les héros rappellent étonnamment divers ingrédients humanistes des Bijoux de la Castafiore.

     

    ALBUMS 3 et 4 : Les Chapeaux noirs et Spirou et les Héritiers

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud :

    Je fais l'impasse sur Les Chapeaux noirs (1952), exercice sympathique mais peu conséquent, vraisemblablement inspiré par le périple de la "bande des trois" (Jijé, Morris, Franquin) en Amérique (1948). Les Héritiers (1952), c'est autre chose. Brodant sur un canevas convenu - le testament de l'oncle qui lègue son héritage au vainqueur d'une série d'épreuves -, cet album permet à Franquin de faire la preuve de son inventivité : on y découvre successivement le double maléfique de Fantasio, son cousin Zantafio, un ingénieux véhicule, le fantacoptère, et surtout, au cœur de la forêt vierge de Palombie, une prodigieuse créature. Le Marsupilami n'a rien à envier au bestiaire disneyen. Franquin s'impose d'ores et déjà comme un "héritier" avec lequel il va falloir compter.

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    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil :

    Les Chapeaux noirs sont en effet un nouvel assemblage hétéroclite de 4 courts récits, avec une singularité : Franquin et Jijé signent en duo !

    La nouvelle-titre n’a guère d’envergure mais rappelle l’univers de Lucky Lucke. On ne s’attardera guère à Comme une mouche au plafond (une histoire d’hypnotiseur) mais Mystère à la frontière est une aventure désopilante (l’inspecteur est très drôle) et quelques vignettes de Spirou et les hommes-grenouilles me paraissent garder un charme fou (les calanques de Cassis, la scène mystérieuse dans la grotte).

    Quant aux Héritiers… Oui, premier chef-d’œuvre de Franquin ! Le notaire est fabuleux, les gags, le souffle de la grande aventure…

    À noter une mise en page différente selon que l’on a affaire à un recueil de nouvelles ou à une grande aventure : les albums 2 et 4 sont organisés en deux colonnes de 4 images, soit 8 par planche. Moins de cases pour un traitement plus soigné, artistique ?

     

    ALBUM 5

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud :

    Je ne m'en étais pas aperçu jusqu'ici : Les Voleurs du Marsupilami (1954) constituent l'exacte continuation de l'album précédent, sans raccroc. Les deux héros, navrés d'avoir confié le prodigieux animal à un zoo, pistent le malheureux jeune homme qui l'a enlevé pour se faire quelques sous. Course-poursuite qui les conduit finalement à s'engager dans un cirque, non sans croiser à nouveau Champignac. Brève rencontre providentielle qui témoigne que l'auteur a de la suite dans les idées. Trouvailles graphiques et scénario pour le moins léger : une transition, pleine de charme.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil :

    Grande aventure et… 8 cases ! Si le canevas est léger, il y a de longues séquences fort marquantes, atmosphériques : la nuit au zoo, la bagarre à la douane, le match de foot, l’inquiétant cirque Zabaglione. Parallèlement à Hergé (encore !), Franquin dote progressivement son héros d’une famille : le marsupilami, le comte de Champignac…

    Détails à noter. L’obsession de Franquin pour la lettre Z : avant Zorglub, on avait déjà eu Zantafio et voici Zabaglione. Franquin signale travailler « d’après une idée de Jo Almo ».

     

    ALBUM 6

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud :

    Par on ne sait quel miracle, pour on ne sait quelle raison, cette fois la sauce a pris : dès les premières pages de La Corne de rhinocéros (1955), la conduite est irréprochable. Le récit s'ouvre par la mise en scène d'un fantasme : que se passe-t-il la nuit dans un supermarché désert ? (Romero réalisera sur base du même fantasme le meilleur film de zombies à ce jour : Dawn of the Dead, en 1978). Là, Spirou et Fantasio rencontrent une créature bien plus surprenante encore que le marsupilami : "Enchantée. On m'appelle Seccotine... Nous sommes confrères depuis peu : je viens d'être engagée au Moustique."

    Rencontre inconcevable chez Hergé, que Franquin bat dès lors d'une longueur d'avance - au moins sur ce coup-là. Au Proche-Orient puis en Afrique, le trio part en quête des plans d'un mystérieux prototype : la Turbotraction est née, véhicule mythique dont les secrets se dissimulent au creux d'une corne de rhinocéros (aphrodisiaque réputé). 230 km/h chrono.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil :

    Seccotine ! Les femmes traversent allègrement les pages de Spirou, ce qui est très signifiant pour l’époque, et on se remémorera la jolie épouse de Valentin Mollet, le voleur du marsupilami. Ou, a contrario, la tante et la cousine (horribles mégères !) des Héritiers.

    La mise en page se modifie. Plus de variation, avec des 7/9/10 cases. La systématisation est abandonnée progressivement.

     

    À SUIVRE

  • COMMENT UN GROUPE DE MUSICOS SANS ABRI DEVINT PLUS POPULAIRE QU'UNE MASSE DE MIGRANTS PEU MÉLOMANES

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        Un jour, d’une main, je ramassai une partition et, de l’autre, une branche de noisetier.  Comme j’avais appris à solfier et à lire sur les hanches, sur l’heure, je m’improvisai chef d’orchestre, animateur d’un band, secondé par quelques musiciens des rues, sans abri comme moi, jouant qui de l’harmonica, qui du pipeau ou de la guimbarde. Nous donnâmes bien vite des aubades sur les lieux d’arrivée des migrants puis, forts de notre succès, et à la demande de leurs condisciples, nous nous produisîmes directement sur les plages où ils débarquaient en nombre au milieu des estivaliers ravis du spectacle impromptu.

        Nous ne ménagions pas nos efforts. Avec les bois de leurs barques abandonnées, nous construisions de meilleurs instruments, dont l’humidité donnaient à nos sons un mouillé fort apprécié, peaufinant notre art jusqu’à une espèce de perfection. Mais, à notre grand étonnement, nous remarquâmes que le flux de migrants qui nous obligeait à jouer nuit et jour se tarît et il nous revint amèrement qu’ils ne goûtaient pas autant que nous l’eussions espéré notre musique et ma conduite, et qu’ils avaient même, les ingrats, communiqué à leurs suivants cette hantise de nos airs et les coordonnées des lieux où, pour rehausser de nos ritournelles leur arrivée, nous donnions concert.

        Ils eurent si peur d’entendre nos travaux qu’ils ne débarquèrent plus sur les plages où les leurs avaient accosté et établirent une sorte de censure à notre endroit. Ils envisagèrent alors de se faire héliporter, au prix d’un supplément du billet à leur passeur, directement dans les terres pour être sûrs de ne pas nous croiser.  Découragés, fort marris par leur attitude, nous renonçâmes à leur faire semblable accueil, puis, il faut l’avouer, nous n’aurions su que faire, musicalement parlant de la matière bien entamée de rouille de leurs aérostats tourbillonnants et autres coucous à hélices.

        Mais, à toute chose malheur étant bon, les locataires du littoral nous surent gré d’avoir refoulés les importuns et nous engagèrent en contrepartie de force monnaie trébuchante et mets capiteux, forcément vegans, à nous produire dans leur festivals côtiers fort courus par la populace locale et éphémère, avide de bruits en tout genre venant dissiper l’insupportable tintamarre de la mer avant de reprendre, au terme d’un bien mérité congé riche en ultraviolets, des transports en commun de toutes compositions pour regagner leurs pénates urbaines, fécondes en microparticules.

        Il nous revint aussi aux oreilles que les créateurs d’événement (sortis d’une grande école de com de la côte) avaient distribué force protections auditives aux spectateurs venus moins par sympathie que par curiosité pour voir comment des bougres se colletant à la chose musicale avaient bien malgré eux refoulé des cohortes d’envahisseurs venus d’un ailleurs non identifié dans leur guide de voyage.

        Pour le dire autrement, ils versaient leurs aumônes animés par une espèce de reconnaissance, manière pour eux de contribuer à une action de soutien à l’égard de ceux qui les avaient prémunis contre une arrivée massive de gens de couleur qui n’avaient, pour sûr, pas notre art de fabriquer instruments indigènes et boîtes à musique rudimentaires ni notre sens musical si développé, digne d’une civilisation ancienne et raffinée.

     

  • POETWEETS, APHORISMES & AUTRES ROSSIGNOLADES

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    Je suis un fou du rangement.

    Quand j'ai trié tous mes rêves

    par catégories de songes

    je m'attaque à mon passé

    souvenir après souvenir.

     

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    Rejeté par la brume & le brouillard

    j'ai donné ma lande

    au chat de bruyère

    avant de disparaître

    dans le sillage d'une grue.

     

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    J'ai jeté à la mer

    le vieil homme

    avant de lui lancer

    un souvenir d'enfance

    en guise de bouée.

     

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    La métaphore de la porte sitôt close, l'image sort de son cadre.  

     

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    Je te veux

    autant que tu me détestes

    mais l'espace

    qui me sépare de toi

    a raison de ma paresse.

      

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    Les yeux fermés, pro-visionner.

     

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    Prends mes pieds sur ta pomme !

    Prends mes doigts sur ta poire !

    Prends mes lèvres sur ta figue !

    &

    emporte-les dans les arbres fruitiers !

     

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    L'étoile du verger est un astre fruitier. 

     

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    J'ai couvert de feuilles

    ton corps nu.

    J'ai écrit mon désir.

    J'ai écrit mon regret.

    Puis j'ai soufflé très fort

    pour me rappeler ta beauté.

     

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    Sur chacune de tes taches de son

    je pose

    un baiser sonore

      

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    J'ai marqué tes seins d'une croix.

    Chaque nuit les soldats de Dieu

    de mes mains

    viennent implorer leur pardon.

     

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     Je n'ai pas de chambre avec les écrivaines, pas plus que de place dans leurs livres.

     

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    Va sans crainte

    dans la maison des ténèbres

    décrocher au plafond de lumière

    l'invisible terreur !

    Va voir puis éteins !

     

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    Les fleurs nyctalopes voient elles les bouquets de fantômes ?

     

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    Lèvres de ta rivière

    Lèvres du ciel nuages

    Lèvres autour de ta voix

    Lèvres de ton mont secret

    Lèvres de la nuit, bordures du rêve

     

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    Lèvres doux pétales

    Lèvres près du coeur

    Lèvres des yeux paupières

    Lèvres de la rivière qui lèche

    Lèvres de la voix langue

    Pour quel baiser

     

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    L'oiseau du baiser finit toujours par s'envoler de son nid de lèvres.

     

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    Ma hache à ta hanche

    t'arrache un bouquet de viande

    que je hume tel un damné.

    Ainsi débute l'histoire de la violence,

    mon amour.

     

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    Quoi dire après avoir lu sur tes lèvres le mot silence ?

     

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    Rallumer le désir

    au feu des grandes amours.

    Brûler vif

    puis vivre de ses cendres

    sans éteindre la mèche du souvenir.

     

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  • STILLE NACHT de GÉRARD ADAM (Ed. MEO, 2017)

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    2017-09-01_213055_ill1_Stille-nacht.jpgD'une filiation réelle à une autre, espérée, tissée de contacts réinventés voire insoupçonnés, le roman se déroule. D'une mère à l'autre (plage belge), la fiction, nourrie d'autobiographie, offre l'un des cadres d'une histoire de familles.

    D'une Histoire, tout court, puisque la grande souffle au fil des pages, avec les remugles d'une guerre interminable (1939-1945), les conséquences désastreuses (exils, déplacements, emplois précaires), ses traces indélébiles pour ce jeune Yvan Jankovic, d'une double origine (croate par le père; italienne par la mère Istrienne), qui, devenu ce narrateur de soixante-dix balais, rameute les mille et un fils de son existence de fils d'émigrés, de fils de travailleur meurtri par les charbonnages, de ses amours, de ses blessures. La Josefa de sa jeunesse est devenue sa femme, pour le meilleur, pour le pire. Il souffre de son absence. Comme il a douleur poignante pour cette mère qui commence à partir vers d'autres brumes.

    La jeunesse d'Yvan s'est illuminée de la présence amicale d'autres fils d'immigrés, qui ont redoré un peu le gris dépouillement des lieux, usines et corons. Pino, le Rital, Dariusz le Polak font vraiment partie de son histoire sentimentale, affective.PHOTO-G%C3%89RARD-Li-376x376.jpg

    Des années cinquante à l'aujourd'hui un brin contraint, Yvan passe en revue les grandes étapes de sa vie. Mai 68, avec son folklore un peu échevelé, n'y déroge pas : c'est l'occasion d'une folle escapade à la mer (déjà), d'un dépucelage inattendu autant que précieux.

    Au fil du temps, des fêtes, de ce qui a compté et changé, la vie coule, avec ses départs : le père, 57 ans, rongé de silicose; celui des amis chers; celui des emplois perdus; la vie, quoi, pleine de rêves et de retombées dans la réalité souvent morose.

    L'écriture, descriptive, juste, fait de Mamma, Yvan, Pino, Josefa, des enfants, une peinture de personnages partageables, proches de nous, de nos usages, d'une vie quotidienne.

    Sans négliger le recours à la langue parlée et à ses effluves, ni au français très réglementé des rédactions d'avant, l'auteur réussit à nous restituer une époque digne d'être sauvée des tranchées de l'oubli, et de nous en préserver les saveurs : ce charme inouï de ce qui se perd, de ce qu'on gagne à se souvenir de celles et de ceux qui nous ont faits.

    Le titre, noué de Noëls nombreux, de chants, de partages, résonne lui aussi profond, comme la voix surgie des sapins de familles, comme la part la plus naïve des enfants que nous sommes restés.

    Un beau livre.

     

    stille-nacht-cover.pngGérard ADAM, STILLE NACHT, Ed. M.EO., 180p., 16€.

     

    Le livre sur le site de l'éditeur

  • SINUEUSES TRACES de GUY BEYNS (Les Chants de Jane)

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    "Sinueuses traces", vingt poèmes que la petite revue "Les chants de Jane" du Grenier Jane Tony de septembre-octobre 2017 publie pour fêter le poète brainois Guy Beyns (1943), édité de nombreuses fois par les Editions du GRIL de feu Paul Van Melle, et aussi par l'Arbre à paroles (deux beaux recueils récents), illustrent à merveille le double travail du peintre et poète. Beau titre d'abord, qui, à l'envi, suggèrent ces "traces" de mots, de peintures, avec, à la clé, pour ce "gardien des larmes", l'écriture subtile, sobre, économe d'un monde intime, préservé :

    "quand la mort et la vie

    nouent un pacte de salive

    les chiennes en chaleur

    et Cerbère ricanent

     

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    coule

    silencieuse

     

    les chiennes épuisées

    se couchent ventre au ciel

    dans l'attente d'éternité" (p.12)

     

    "vous sinueuses traces

    maladroite écriture

    perdue sous les strates

    où s'enfoncent et s'effacent

    les rives de l'enfance

    et meurent les questions

     

    vous sinueuses traces" (p.14)

     

    Aussi, le poète définit-il son projet, à coups d'allitérations bien senties. Aussi laisse-t-il "baver" les mots comme le pinceau sur le mur, s'insinuer en nous la noueuse vie qu'il nous tend en miroir de ses mots. Aussi il y a du chien en nous qui bave, boit les mots les sons. A l'âge mûr, la mort se profile et induit cette pure tension, en dépit de "la paix du soir/ se livre le soleil/ sais-tu que la beauté/ est la sœur de la mort".

     

    "laisser l'encre couler

    l'inonder de lumière

    curieux de l'ombre

    affirmer sa brûlure" (p.9)

    Le poète "reste cet enfant/ attentif au silence/ qui fait frémir les blés" (p.9) : sous les mots vibre une âme, pleine de vagues maîtrisées; "nul n'est tenu/ d'aimer les vagues/s'il pêche en étang", apologue magnifique de discrétion et de vérité.

    Pourquoi donc ce poète n'est-il pas plus connu et repris dans les anthologies?

     

    Guy Beyns, Sinueuses traces, Les Chants de Jane, septembre-octobre 2017, n°11, 24p

    Le site du Grenier Jane Tony

    Guy Beyns sur le site de l'AEB

  • L'INDIEN DE BREIZH et LA FOI, LA CONNAISSANCE ET LE SOUVENIR de DAVID GIANNONI

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

    441.2.jpgL'éditeur et poète David Giannoni (1968) a profité de sa résidence à Quimperlé pour nous donner un petit livre de vers et de photographies, empreints de lumières, celles de cette belle résidence bretonne, celles des amis retrouvés entre Bretagne et terre "indienne" où cherokee, "dieu qui décline", "avec le temps" de Ferré, "L'indien de Breizh", comme il se surnomme, conversent.

    Voilà un livret en hommage à la terre commune que nous partageons, autour des bardes de toujours, autour des "homme et femme (qui) s'enlacent", au son des couleurs (le vert -gwer), des nuits, des fêtes (feznoz).

    Un air de cosmologie partagée fait fête à la lune, à la culture autre, à la poésie ("peut être faite par tous"), l'accueil ("un homme avec la force d'une femme/ un jour/ caressa une pierre/ si tendrement/ l'écouta geindre et rire...")

    "Goûter/ à la saveur véritable/ du mot/ Révolution" : pour "le barde que je deviens", la terre bretonne résonne aux accents d'un temps à changer (the time is changing).

    Traverse ces textes une mythologie personnelle (un brin de conte à portée morale, une pincée de rites indiens, un imaginaire tissé de monde ouvert) jusque dans les clichés photographiques qui énoncent aussi les thématiques souhaitées : telle photo de couverture (Esplanade Julien Gracq 1910-2007 et ce pochoir "Lorsque le pouvoir de l'amour/ vaincra l'amour du pouvoir/ le monde connaîtra la paix"), ou d'une bien belle chapelle "désacralisée" où la poésie se fait, ou encore la nuit tombant sur la demeure de résidence, avec la lampe d'une chambre à l'étage (p.2)

    David GIANNONI, L'indien de Breizh, Maelström,2017, 40p., 3€.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

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    David Giannoni

     

     

    large.jpg"La foi, la connaissance et le souvenir", en deux versions italien-français, est un texte du début des années 90, aujourd'hui édité dans la collection 414, offerte en deux exemples collés tête-bêche.

    Sous la triple bannière thématique du titre, Giannoni questionne la sagesse à mettre en oeuvre dans un monde déboussolé. L'hôte qu'il invite l'invite à son tour à "se dépouiller de toute rhétorique", l'enjoint à multiplier les questionnements sur l'être, puisque "la sagesse ne se définit pas", parce ce Cosmos si "inatteignable" pousse à trouver d'autres souffles. Dans de longs poèmes lyriques (avec majuscules), le poète s'adresse au dieu, à ses géniteurs, à son propre imaginaire (le Cri, les contes chinois...) en quête d'une Atlantide qui puisse écluser ses nombreuses interrogations sur la vie. De très belles pages sur le père, tout à la fois "padre padrone" et "padre amante", assument la reconnaissance (une autre connaissance que par l'appareil de la foi), la ferveur des origines.

    "Nous souffrons de notre étroitesse" lui dit-il, ou "Il est difficile de rester éveillés de nos jours" (p.67) : au milieu des agitations du monde ("du grand vent"), le poète se débat, lance ses débats essentiels, puisqu'il est vrai que "La parole è perdita" (la parole est perte), de nous, de tout. Ecrire répare, soulage et promet, per esempio, "Un sein énorme, proéminent/ au-dessus de nos têtes./ Il sera beau alors, nous tous,/ têter à l'unique téton, / l'unique source,/ lait et lumière/ ensemble"(pp.39-41).

    Giannoni, fellinien en ces lignes, s'est-il souvenu du très bel "Amarcord" (je me souviens en romagnol), et de la séquence avec l'énorme dame qui offrait ses services et sa poitrine généreuse aux adolescents de Rimini ("Ne souffle pas...") ?

     

    David GIANNONI, La foi, la connaissance et le souvenir, ibid., 2017, 86p., 10€.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    LES ÉDITIONS MAELSTRÖM

     

     

  • STILLE NACHT !

    philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN

    Le dernier (faux) roman de Gérard Adam est un chant de Noël doux/amer qui décline sensibilité et écriture.

     

     

     

    2017-09-01_213055_ill1_Stille-nacht.jpgC’est une constante des éditions M.E.O., de nombreuses publications sont à la limite des genres. Evelyne Wilwerth écrira des romanouvelles, Soline de Laveleye un « conte qui ne (se) raconte pas », Daniel Charneux une fausse étude historique sur Thomas More, etc. Choisir un livre M.E.O., c’est rarement plonger dans un récit haletant (quoique la susdite Evelyne est, elle, virevoltante d’essence), à péripéties ou solidement charpenté, c’est souvent tout autre chose, aller à la rencontre d’une écriture et d’une sensibilité, d’un décryptage du monde et de ses rouages saisi à hauteur d’homme, à profondeur d’âme. Avec cette impression de partager des moments d’intimité avec des auteurs qui se laissent aller à écrire naturellement, et qui nous offrent donc de délicieuses madeleines de mots, pensées, impressions.

    Le dernier roman de Gérard Adam vient asséner un semblant de pertinence à ma théorie. En effet, ce n’est pas vraiment un roman ou il l’est, mais qu’importe !, autrement, en intégrant un récit de vie, une collection de moments-clés, d’anecdotes et d’atmosphères qui constituent l’esquisse du… roman d’une existence.

    Son héros ? Un contre-héros, la septantaine toute proche, qui erre entre sa mère atteinte d’Alzheimer et déjà à demi-morte, ses souvenirs d’enfance et d’adolescence, ses regrets, ses complexes et ses aspirations refoulées. Le ton est doux/amer, souvent bougon mais truffé d’humour, sans fard.adam-2017.jpg

    J’avoue avoir été très ému par la reconstitution de ces instants de nos jeunesses, qui semblent à tort anodins ou dérisoires quand ils sont autant de carrefours, de stimuli nous faisant basculer à droite ou à gauche, ou stagner, hoqueter. On tourne à trois camarades autour d’une fille et, allez savoir pourquoi, elle vous méprise, vous marginalise, votre vie peut en perdre ses couleurs pour longtemps, pour toujours. On a tous vécu ça à petite ou grande échelle, ou l’inverse.

    Il y a autre chose. Ivan, le héros/narrateur, est le résultat d’une émigration compliquée et il ne sait quasi rien des épopées parentales :

    « A travers ces rêves, nous entrevoyons, comme dans une brume, des fragments de sa jeunesse. Que n’a-t-elle (NDR : Mamma, la mère du narrateur) raconté lorsqu’il était encore temps ? Si je l’interrogeais sur son passé, elle haussait les épaules : « C’est si loin, tout ça ! La cendre est refroidie. A quoi bon la remuer ? » Nous ne saurons jamais rien de ses attentes, ses espoirs, ses illusions de jeune fille, ensevelis dans la fosse commune de l’Histoire. »

    Ils sont venus de Croatie ou d’une zone limitrophe mais paraissent issus de camps opposés, des survivants des atrocités commises en temps de guerre ou sous la répression qui suivit. Comment se sont-ils rencontrés, aimés ? Parce que tous les fuyards, somme toute, se ressemblent ? Cette problématique entrouvre une interrogation subtile sur les racines, leur importance ou leur côté surréaliste in fine. Doit-on s’expurger de tout et entamer une feuille blanche ? Est-ce possible ?

    Dans la foulée d’Ivan, on est plongé dans une période entre chien et loup, un homme en parfaite lucidité et maîtrise, qui effectue son bilan, pressentant le temps qui le sépare de la non-vie maternelle, le rétrécissement qui s’opère chaque jour, déjà, panoramise/relativise le monde qui l’entoure, ce qu’il a raté, vécu, gagné, effleuré, refusé, cassé. On devine qu’on se dirige tous et toutes vers cet état des lieux, si tant est qu’on n’y soit pas déjà confronté, tout ne nous est donné qu’en location, tout est éphémère, la vie passe trop vite, et ses plaisirs, les occasions de se refaire.

    A moins que… Stille Nacht. C’est quand on n’y croit plus, le monde et notre cœur se délitent, tout est pesé, mesuré, achevé… Non ! La vie est encore là, bien là ! Et les derniers chapitres, situés au sein des polders flamands, dans un gîte aux allures de crèche mondialiste, dessinent une sorte de remontée vers la lumière du partage, de l’adéquation. L’euphorie de Noël, soudain, nous étreint, nous transporte. Il suffit de peu pour balayer un ciel gorgé d’opacité. Une infime échancrure à travers les nuées et…

    Un beau livre et une fin qui m’a paru vitrail de cathédrale !

     

    NB En complément de cet article, une présentation des sorties des éditions M.E.O. en cette rentrée sur le site LETTRES BELGES de Philipe REMY-WILKIN: https://philipperemywilkin.com/le-blog-de-phil-rw/a-propos-des-lettres-belges-2/

     

    stille-nacht-cover.pngGérard Adam

    Stille Nacht

    Editions M.E.O., Bruxelles, roman, 2017.

    174 pages

    Le livre sur le site de l'éditeur