• #BALANCETONPOÈTE

    thumbs_2147-topor.gifSi toi aussi, tu as été harcelé par un poète et que ta vie en a été bouleversée, si tu n’as plus ensuite vu le monde de la même façon puis que ton existence parmi les humains t’a paru insupportable, un véritable enfer d’incompréhension et de repli sur soi, BALANCE TON POÈTE !

    Si à toi aussi, on t’a murmuré de la poésie à l’oreille dans les transports en commun, si tu as dû te farcir la lecture de milliers de textes sur écran ou sur les murs d’un réseau asocial voire des rames de plaquettes papier complètes ou l’œuvre exhaustive d’un écrivain culte, BALANCE TON POÈTE !

    Si toi qui avalais des romans feel good, des polars captivemmerdants, de la conscience fiction, l’œuvre himalayesque de Matthieu Ricard, de la littérature jaunisse, des romans gore de gare, des statuts sur l’inhumanité croissante, le fascisme galopant, la dictature locale et que soudain la poésie t’a aveuglé, hébété, fracturé, déporté, transformé de l'intérieur, BALANCE TON POÈTE !

    Si tu végétais dans le veganisme, la nécrose du cancrelat, la culpabilisation de la cigale, l'antispécisme du Caron, la haine de la haine, la religion du selfie, la tyrannie du like, l’amor por el toro bravo, la culture inclusive, la poésie t’a (a)gue(r)ri pour le malheur de toutes les tendances au ressentiment et ouvert à l’univers infini des sensations, BALANCE TON POÈTE AU BOUT D’UNE CORDE ET REGARDE-LE DANSER DANS LE CIEL LA DANSE  LIBRE DE LA PLUIE ET DU VENT !

     

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    Le dessin est de Topor

  • CADRES NOIRS de PIERRE LEMAITRE

    par Lucia SANTORO

     

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    Alain Delambre est « cadre au chômage » depuis quatre ans. A cinquante-sept ans, son âge le disqualifie systématiquement mais malgré les déconvenues, il persiste à chercher de l’emploi dans son secteur : Alain Delambre est directeur aux ressources humaines.

       « Depuis quatre ans qu’on se connait, forcément, je considère mon conseiller de Pôle emploi comme l’un de mes proches. Il m’a dit récemment avec une sorte d’admiration dans la voix, que j’étais un exemple. Ce qu’il veut dire, c’est que j’ai renoncé à l’idée de trouver du travail, mais que je n’ai pas renoncé à en chercher. »

       En attendant, pour « arrondir les fins de mois » et accessoirement pour ne pas contrarier Pôle emploi, il effectue des boulots alimentaires mal payés et temporaires où exploitation rime avec humiliation.

       « En quatre ans, à mesure que mes revenus se sont liquéfiés, mon état d’esprit est passé de l’incrédulité au doute, puis à la culpabilité, et enfin au sentiment d’injustice. Aujourd’hui, je me sens en colère. Ca n’est pas un sentiment très positif ça, la colère. Quand j’arrive aux Messageries, que je vois le sourcil broussailleux de Mehmet, la longue silhouette chancelante de Charles et que je pense à tout ce que j’ai dû traverser jusqu’ici, une colère terrible se met à gronder en moi. Il ne faut surtout pas que je pense aux années qui m’attendent, aux points de retraite qui vont me manquer, aux allocations qui s’amenuisent, à l’accablement qui nous saisit parfois, Nicole et moi. Il ne faut pas que je pense à ça parce que malgré ma sciatique, je me sens des humeurs de terroriste. »

       La coupe est pleine lorsqu’il se fait proprement « botter le cul » par son supérieur immédiat. Alain réplique violemment, à la suite de quoi il est licencié pour faute grave et attaqué en justice. À sa situation déjà précaire s’ajoute un procès…

       Une opportunité professionnelle apparaît enfin lorsqu’un employeur potentiel retient sa candidature pour un poste de cadre. Alain est prêt à tout pour obtenir cet emploi, même à emprunter de l’argent ou à participer à l’ultime épreuve de recrutement : un jeu de rôle sous la forme d’une prise d’otages qui va très mal tourner…

     

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    Pierre Lemaitre

     

       Pierre Lemaitre a été récompensé du Prix Goncourt en 2013 avec son roman picaresque Au revoir là-hautCadres noirs précède l’ouvrage primé et constitue un excellent thriller social, inspiré d’un fait divers survenu en 2005 à France Télévision Publicité.

       L’auteur y déconstruit avec finesse un système de management coercitif et écrasant qui nous apparait d’autant plus cruel que le directeur des ressources humaines Alain Delambre n’échappe pas à la machine implacable qu’il a alimentée avec professionnalisme et enthousiasme. Son pire ennemi est l’espoir : « L’espoir est une saloperie inventée par Lucifer pour que les hommes acceptent leur condition avec patience ».

       Pierre Lemaitre donne une vision perspicace du monde du travail, des entreprises et du management. Il n’hésite pas à s’appuyer sur ses auteurs de références, qu’ils soient écrivains ou philosophes, et ce de Proust à Bergson en passant par Kant et Céline. Aussi, il fait de son héros un être abîmé et pleinement conscient, à la fois de sa faillite personnelle, mais aussi de la supercherie générale, qu’elle soit privée ou institutionnalisée.

       Enfin, l’intérêt du roman ne réside pas dans le fait que « l’arroseur se trouve être arrosé » mais bien dans le jeu de dupes qui se joue d’un bout à l’autre du récit puisqu’Alain Delambre connaît parfaitement les stratégies du management. Manipulera bien qui manipulera le dernier…

     

    Cadres-noirs.jpgLe livre sur le site de Calmann-Levy

    Le livre sur le site du Livre de Poche

  • LA SOLITUDE DES ÉTOILES de MARTINE ROUHART

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=a4624a0ca791f99180121b3d4ff7c825&oe=5A0756F1par Nathalie DELHAYE

     

     

     

     

     

     

    rouhart-solitude-des-etoiles.gifRetour aux sources

     

    Martine Rouhart, de son phrasé poétique, nous conte l'histoire de Camille, assistante vétérinaire, qui n'a que pour amis les animaux dont elle s'occupe, et ceux du zoo que son logement côtoie...


       Sans amis Camille ? Oui, par choix. Aucune intrusion dans sa vie, jamais plus, surtout depuis le départ de son mari, prématuré, mort subitement. Elle erre comme une âme en peine, dans cette petite vie tranquille, n'en attend rien de particulier, et se terre dans un profond désarroi. Sa mère, seul véritable lien, lui semble trop vivante, trop extravagante, et ne n'entend pas sa détresse, absorbée par sa propre soif de vivre.

       Un jour, malmenée lors d'une intervention au travail, et à bout de ses incertitudes, Camille débraye et décide de s'éloigner, pour un temps, de cette sombre vie.

       C'est dans une petite maison perdue aux fins fonds des Ardennes qu'elle part se ressourcer, se retrouver face à elle-même, prendre du temps pour elle et compter les heures qui passent.

     

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    Martine Rouhart


       "La solitude des étoiles" nous emmène en voyage, un voyage intimiste et profond. Une exploration de l'âme et du coeur, une recherche existentialiste dont Camille éprouve le besoin, un regard assez dur sur ce qu'elle est, un questionnement sur ce qu'elle aimerait être et la surprise de ce qu'elle sera, sortie de cette retraite. Pour ce faire, la nature et tout ce qu'elle apporte d'apaisant, décrite en touches de couleur, vivante, majestueuse, dominatrice, changeante, qui semble envelopper cette femme toute entière et la prendre dans ses bras.

       Petit à petit Camille va changer, avoir d'autres préoccupations, connaître un gros bouleversement et se sentir renaître. 

       Les éléments la supportent, le ciel se révèle et la protège, les étoiles lui sont salutaires. Une rencontre fortuite l'aidera dans son cheminement de pensée, cet être étrange saura l'atteindre en se livrant, par petites touches, rendra petit à petit Camille vivante à nouveau. Comme une psychanalyse, en sorte, on vit en parallèle deux histoires compliquées d'êtres blessés par la vie, qui cherchent des bulles d'air pour respirer encore, qui attendent inconsciemment des lendemains qui chantent, des repères, dans cette profonde solitude qui les mine et les engloutit.

       Un livre touchant, l'écriture est belle, poétique, le thème est universel, chacun peut se retrouver dans ces phrases, dans cette quête de mieux-être.
       Un livre qui fait du bien... 

    Le livre sur le site du Murmure des Soirs

     

  • SPIROU ET FANTASIO (3/3) par ARNAUD DE LA CROIX et PHILIPPE REMY-WILKIN

    TROISIÈME ÉPISODE : ALBUMS 13 à 19

     

    ALBUM 13 : Le Voyageur du Mésozoïque (1960)

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudCette fois, Franquin, qu'il s'agisse des mots ou des images, atteint une sorte de perfection : une stylisation absolue qu'il ne dépassera plus, sinon en tentant de s'auto-plagier. Alors, devant ce niveau-limite, le lecteur, ou le "critique", responsable, comme le dit Maurice Blanchot, d'une "lecture écrite", reste sans voix. Que dire ici, sinon que Spielberg, dans ce long-métrage somme toute moyennement réussi qui s'intitule Jurassic Park, en 1993, ne fera que démarquer cette histoire... Et, une fois atteinte la "note bleue", que reste-t-il finalement à ajouter ?

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilSpielberg d’après Crichton, qui reprenait Conan Doyle et son Monde perdu… que pourrait avoir lu Franquin ? Il a surtout visionné King Kong, qui lui inspire l’attaque des avions contre le (gentil) monstre. Eh bien, je ne suis pas aussi emballé par ce récit, la représentation graphique du dinosaure louvoyant vers la lecture pour tout petits.

     

    ALBUM 14 : Le Prisonnier du Bouddha (1960)
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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudUn scénario joliment ficelé, sur fond de guerre froide, par Greg. Le père d'Achille Talon nous gratifie au passage du discours peut-être le plus faramineux du maire de Champignac ("Et je suis heureux d'être aujourd'hui présent parmi vous, parmi toutes ces magnifiques bêtes à cornes à la tête desquelles Monsieur le Préfet me fait l'honneur de s'asseoir..."). Jidéhem, quant à lui, a fignolé les véhicules jusqu'au dernier boulon. Cependant, je me prends à regretter les scénarios et dialogues improvisés à mesure par Franquin, qui lui permettaient de laisser libre cours à sa fantaisie. Laquelle me semble, ici, un peu, hum, bridée.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilElargissons un instant à la série pour insister sur un aspect décapant : le nombre d’inventions ou de scènes qui touchent au fantasme, bouleversent ad vitam l’imaginaire. Arnaud évoquait il y a quelques paragraphes le fantacopère et voici venir, avant la zorglonde, le… G.A.G. ( !), appareil qui soulève… (entre autres astuces !) et projette au cœur de séquences fabuleuses dans la vallée des Sept Bouddhas (le passage du pont, le combat jubilatoire avec les soldats chinois). Peut-on lire un pastiche des Dupondt avec les paires d’espions russes et british ?

    Elargissons plus encore. Spirou, Tintin et la crème des Bob et Bobette (avant l’industrialisation de la série), Bob Morane, Blake et Mortimer, autant de grenades incendiaires pour dégoupiller les imaginaires des jeunes lecteurs. Cette manne céleste a-t-elle à voir avec le fait que notre plat pays est moins avide de grande culture (nous n’avons jamais eu les cohortes de philosophes qui ont nourri la pensée française), récoltons-nous les fruits indirects d’un excès de modestie/déficit d’ambition qui permet l’éclosion de la truculence, de la péripétie, la folie narrative la plus débridée ?

     

    ALBUMS 15 et 16 : ZZ TOP !

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudZ comme Zorglub (1961) et L'Ombre du Z (1962) composent un diptyque de 128 pages contant l'ascension et la chute de Zorglub, reflet inversé du comte de Champignac, exactement comme Zantafio (qui réapparaît ici brièvement) constituait le jumeau négatif de Fantasio. Le rythme enlevé du récit, les dialogues d'une grande drôlerie, tout ici est réussi. Une longue séquence, en particulier, force mon admiration : la découverte des habitants de Champignac statufiés sous l'effet de la zorglonde, séquence ouvrant un deuxième volume dont la chute, elle, est un peu précipitée (mais elle trouvera un long épilogue dans Panade à Champignac en 1969). Un sommet.

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    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilUn diptyque aux allures d’œuvre-maîtresse, comme le furent ceux d’Hergé (Les 7 Boules de Cristal/Le Temple du Soleil, Le Secret de la Licorne/Le Trésor de Rackham le Rouge) ou de Jacobs (L’Espadon et surtout Le Mystère de la Grande Pyramide) ? Oui et non. Autrement, disons. Dans un registre plus léger. Pour le meilleur et pour le… rire. La rivalité des deux génies scientifiques m’apparaît comme une version burlesque du binôme Professeur X/Magneto des comics américains (saga mythique des X-Men). Des scènes m’ont tué enfant : Fantasio et la voiture sans pilote, la transformation en zorglhomme, la ruée vers les tubes de dentifrice, etc. Enfin, léger… On encaisse une satire métaphorique du consumérisme et de l’ultra-capitalisme prédateur et manipulateur pressurant les foules comme des citrons.

    On notera l’allusion, étrange, au veuvage (supposé) du comte de Champignac (« Du temps de ma femme… ») et la juxtaposition des deux plus grands méchants de la série, Zantafio venant faire de son nez et de son Z dans le deuxième volet, qui nous ramène en Palombie.

     

    ALBUM 17 : Spirou et les hommes-bulles (1964)

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud : Deux épisodes d'une trentaine de pages chacun, essentiellement concoctés par Roba (Franquin, à l'époque, est pour le moins épuisé, ayant un temps mené de front Spirou et Gaston dans le journal de Spirou, et la série Modeste & Pompon dans l'hebdomadaire concurrent, Tintin). Roba est un grand dessinateur, sous-évalué à cause du succès écrasant de sa création familialiste et passablement gentillette, Boule & Bill. Il n'en reste pas moins que, face au diptyque des albums consacrés à Zorglub, celui-ci fait figure d'ouvrage mineur. Avec cependant quelques moments extraordinaires, telle la séquence finale de la poursuite dans la foire : ne boudons pas notre plaisir.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilLe règne du fantasme encore ! Avec cette ville sous-marine aux allures d’Eden, débarrassée du bruit, de la pollution, de la foule. Ou ces sous-marins/armures qui transforment les héros en (quasi) poissons. Avec Franquin, au gré des épisodes, on vole dans les airs ou sous la mer, on réalise mille prouesses vertigineuses grâce à la queue du marsupilami ou à des engins futuristes.

    Deuxième récit : Les Petits Formats. A-t-on réduit Fantasio aux dimensions d’une poupée ?

     

    ALBUM 18 : QRN sur Bretzelburg (1966)

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud : J'ai eu, il y a quelques années, la chance d'assister à une remarquable conférence de François Schuiten au sujet de cet album, qu'il décrivait à juste titre comme une odyssée de la communication (et de l'incommunication), déclenchée par le fait que le Marsupilami avait avalé un transistor émetteur-récepteur. Franquin dira de l'album que c'était son préféré. Il en a pourtant interrompu la prépublication durant un an et trois mois (de la fin décembre 1961 à la mi-avril 1963), atteint par la dépression. Schuiten conseillait de lire la version intégrale, publiée par Dupuis en 1987 : elle n'est pas facile à dénicher et mériterait une réédition. Franquin, désobéissant régulièrement au scénariste Greg, y donne libre cours à sa fantaisie, si bien qu'il a dépassé le nombre de pages initialement prévu. Il s'agit sans doute de son chef-d’œuvre. "Zi fous foulez MANCHER, il faut BARLER !!"

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilCas ! J’ai détesté, enfant. Et je comprends enfin pourquoi grâce à Arnaud ! Le récit a subi mille avatars, paraissant à raison d’une planche + une bande, se réduisant à une bande, revenant à la planche standard, s’interrompant. Je le relis dans sa version complète car je possède les recueils du magazine. Et… ? Je ne retrouve pas la folle innocence, le parfum d’épopée de la grande époque (des Héritiers aux Zorglub). Je perçois qu’il s’est passé quelque chose dans l’air du temps, aux alentours du passage des années 50 aux 60. Qui me semble ne pas trop réussir à ce qui était déjà installé. Restent des gags superbes, notamment le bus à pédale qui s’apparente à la galère de Ben Hur !

     

    ALBUM 19 : Panade à Champignac (1969)

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud : Le trait de Franquin, dans cet album, s'est à ce point assoupli et complexifié qu'il en devient, par endroits, disons, maniéré. Panade tourne autour d'une bonne idée (Zorglub retombé en enfance) mais tourne un peu à vide. Par contre, Bravo les Brothers, qui clôt l'album, est un bijou d'humour tendre, où l'univers de Gaston croise celui de Spirou pour un superbe bouquet final. Final ? Pas tout à fait...

     

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilMise en abyme ! Le cycle Spirou, pour Franquin, est achevé depuis un certain temps, il se survit, son énergie créatrice, immense, s’étant tournée vers Gaston. On a donc ici affaire à une hybridation à mi-chemin des deux séries. Qui vaut autrement. On peut aimer et même préférer. On peut même admirer. Car Franquin se réinvente quand Hergé, lassé par Tintin depuis de longues années, n’aura jamais le courage ou l’énergie d’ouvrir un nouveau sillon et se contentera d’assurer (et encore !) durant… des décennies.

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    SPIROU APRES FRANQUIN

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudPrépublié en 1959 dans Le Parisien libéré, puis en 1971 dans l'hebdomadaire Spirou, paru enfin en album en 1974, scénarisé par Greg et largement dessiné par l'excellent Roba, Tembo tabou (album 24) constitue plutôt une bonne surprise. Si je ne suis pas sensible au trait un peu mou de Fournier, si je respecte mais ne suis pas séduit par les albums de Tome & Janry, Spirou, le journal d'un ingénu, signé Emile Bravo, exploite en 2008 une idée autrefois esquissée par le grand Chaland : Spirou, sous l'Occupation, est groom au Moustic Hotel. Frissons, amourette et vilains nazis : un petit chef-d’œuvre, à lire en écoutant... Charles Trenet.

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    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilComme Arnaud, j’ai lâché sous Fournier, qui tiendra la barre des aventures de Spirou durant une dizaine d’années. Ou, en fait, juste avant, devant l’essoufflement de Franquin (pour la série) ou… tout simplement parce que je vieillissais et passais à des BD plus réalistes comme Black et Mortimer, Alix, les comics américains… L’adolescent part-il en guerre contre l’enfant qu’il a été ?

     

     

    LIEN VERS L'ÉPISODE 1 : les albums 1 à 6

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    LIEN VERS L'ÉPISODE 2 : les albums 7 à 12

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    Les Éditions DUPUIS

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    ARNAUD DE LA CROIX sur le site des Éditions RACINE

    LETTRES BELGES, le blog de Philippe REMY-WILKIN

     

  • D'AILLEURS, LES POISSONS N'ONT PAS DE PIEDS de JÓN KALMAN STEFÁNSSON

    par Lucia SANTORO

     

    9782070145959Éditeur installé au Danemark à la suite de son divorce, Ari revient en Islande après plusieurs années d’absence. Un colis plein de souvenirs, envoyé par son père malade, le pousse à revenir dans la localité où il a passé son enfance, réputée pour être « l’endroit le plus noir du pays ». À Keflavik, il paraît que « nulle part ailleurs en Islande, les gens ne vivent aussi près de la mort. »

    La nostalgie et un sentiment de culpabilité assaillent Ari qui a de plus l’impression d’avoir donné une mauvaise direction à sa vie, ou du moins d’avoir échoué jusque-là dans la quête universelle du bonheur. « Une seule chance nous est offerte d’être heureux. Comment la mettre à profit. »

    Le moment est venu pour lui d’affronter ses démons et un passé qui lui fournira peut-être des réponses à ses questions. Le narrateur convoque l’histoire de trois générations qui aidera Ari à changer sa perception des événements…

    « Nos rêves ne sont qu’illusions et fuite, ils ne sont que la preuve de notre incapacité à regarder la réalité en face. »

    D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds. Voilà un intitulé qui paraît bien étrange pour ce roman introspectif venu du Nord écrit par Jón Kalman Stefánsson. L’auteur est certes romancier mais aussi poète, ce qui est rappelé à chaque phrase au lecteur. Les métaphores sont choisies tandis que la langue est impétueuse et âpre, semblable à cette Islande qui abrite « les montagnes colériques »« le vent impitoyable, le froid glacial et désespérant ».

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    Jón Kalman Stefánsson 

     

    Stefánsson raconte le temps qui passe et ses métamorphoses. Le récit est ainsi traversé par les cris de nouveau-nés, par les premiers émois, la fin d’un mariage ou encore par le dernier souffle. « Le monde est un perpétuel changement, il n’en existe aucune version qui fasse autorité, nous ignorons d’ailleurs comment Dieu lui-même l’envisage, ne saurions dire quelle est, à ses yeux, la forme des montagnes ; sont-elles des plantes violettes ou des roses immémoriales, ses yeux voient sans doute le réel autrement que les nôtres, peut-être que vus du ciel, les séquoias de la côte ouest des États-Unis sont des anges de taille démesurée. Et certains événements changent tout, notre regard, notre vision, nos perceptions – la façon dont nous écoutons…»

    Et le changement de nos perceptions peut également transformer le sens donné jusque-là à un événement…. Ainsi en est-il pour le chagrin : « Celui qui ne ressent aucune souffrance et n’est pas bouleversé face à la vie a le cœur froid et n’a jamais vécu – voilà pourquoi vous devez être reconnaissant de verser ces larmes. »

    Le roman est pénétré de souffrances secrètes, indicibles mais universelles, d’une quête de sens face à une certaine absurdité du monde.

     « Souvenez-vous tout comme moi que l’homme doit avoir deux choses s’il veut parvenir à soulever ce poids, à marcher la tête haute, à préserver l’étincelle qui habite son regard, la constance de son cœur, la musique de son sang – des reins solides et des larmes. »

     

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    Le livre sur le site des Éditions Gallimard

    Les ouvrages de JÓN KALMAN STEFÁNSSON chez Gallimard

    Le livre sur le site de Folio

  • 600 000 VISITES !

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    LES BELLES PHRASES ont enregistré 600 000 visites depuis le 22 décembre 2008 ainsi que 3385 notes. 


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    arton117866-225x300.jpgGrand merci aux chroniqueurs historiques du blog, Denis BILLAMBOZ et Philippe LEUCKX, présents depuis janvier 2010...

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    ainsi qu'à Nathalie DELHAYE et Lucia SANTORO qui nous ont rejoints en mai et septembre 2016

    et, récemment, philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgPhilippe REMY-WILKIN et Julien-Paul REMY2506907114.3.jpg

    qui ont contribué à donner à ce blog sa patte littéraire et revuistique.

     

     

     

      

    Merci aussi aux contributeurs occasionnels ou auteurs invités qu'ont été Géraldine ANDRÉE, Arnaud DE LA CROIX, Daniel CHARNEUX, Gaëtan FAUCER, Joaquim HOCK, Véronique JANZYK, Lorenzo CECCHI, Thierry RADIÈRE, Salvatore GUCCIARDO, Dierf DUMÈNESandra LILLO, Cristèle GONCALVES, Thierry RIES et j'en oublie... 

    Et à tous ceux, Carine-Laure DESGUIN en tête, qui ont, au fil des années, relayé sur les réseaux sociaux les notes de ce blog.

     

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  • HOMMAGE À DANIELLE DARRIEUX par PHILIPPE LEUCKX

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    Une pensée pour une magnifique comédienne, révélée par Henry Decoin dans les années trente. DANIELLE DARRIEUX (1917-2017). La revoir dans "La vérité sur Bébé Donge" (Decoin, 1951), "Madame de" (Ophüls, 1953), "Marie-Octobre" (Duvivier, 1958), "Le dimanche de la vie" (Herman, 1966), "Huit femmes" (Ozon) etc.

     

    Je crois que si on aime le cinéma français ce nom de Darrieux sonne comme une totale référence. Combien de films n'a-t-on vus d'elle! et de toutes les qualités puisque son talent n'est pas en cause. Parfois sans doute a-t-elle trop tourné! Mais c'était l'époque qui voulait qu'une vedette talentueuse, qui avait empoché prix et victoires du cinéma français, se montrât le plus souvent à l'écran : si bien que Danielle Darrieux tourna parfois cinq ou six films l'an. Bien sûr, entre Max Ophuls et le tout venant, il y a un monde. Mais cela n'embarrassait guère cette boulimique du jeu. Son élégance, sa diction, sa gestuelle, sa présence illuminent même des navets ("Du grabuge chez les veuves" et autres "japoniaiseries "(Ciampi...) ou péplums!

    Et donc, Henry Decoin (comment oublier "La vérité sur Bébé Donge" de 1951, peut-être l'un des plus beaux films français de ces années-là : description au vitriol de la province française, avec une Dorziat éblouissante en marquise d'Ortemont qui assène les mêmes phrases avec sa maestria de comédienne du Français! Et puis Gabin, et une Darrieux incisive, vrai poison dans une douceur de façade).

     
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    Et donc, Monsieur Ophuls, avec "La ronde" , 1950, (d'après Schnitzler, et tout le toutim du cinéma français de l'époque, Gélin, Philipe, S.Simon, Signoret, Reggiani...), avec "Le plaisir" (1951), avec surtout cette "Madame de" (adapté de Louise de Vilmorin, 1953), où elle est ÉBLOUISSANTE de féminité, d'allure, de prestance. La caméra d'Ophuls (et ses travellings, et sa science des intérieurs comme des intimités complexes, et sa divine direction d'acteurs, Boyer, De Sica ont rarement été meilleurs que là) scrute les êtres jusqu'au gros plan et insert : le visage de Danielle s'essayant aux divers robes et bijoux devant son miroir ovale est d'une beauté fulgurante (un seul exemple similaire chez un autre maître imagier : le gros plan d'Annie Girardot couchée sur le lit de "Rocco et ses frères" avec Salvatori à ses côtés).

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    Et Demy, pour "Les demoiselles de Rochefort" (1967), où elle est la seule à ne pas être doublée pour le chant. Les scènes où en cabaretière élégante, en rose, ou vert, elle donne ou plutôt chante la réplique à Perrin, à Piccoli, à Deneuve etc. sont inoubliables : elle y est d'une aisance!

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    Et combien d'autres! Chez Téchiné, chez Sautet, chez Vecchiali, chez Delouche ("24 heures de la vie d'une femme")...

    En 2002, Ozon fit appel à elle pour l'une des "Huit femmes" de son huis-clos chantant et polarisant. Avec les belles Ledoyen, Deneuve, entre autres Ardant, Huppert...

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    Et puis l'heure de la retraite (tardive) sonna. On ne la voyait plus depuis 2010. Le rappel des cent ans en mai lui donna quelques illustrations et articles dans la presse. D.D. initiales célèbres : il y avait B.B., C.C. (Claudia Cardinale), M.M. (Michèle Morgan), et même une brillante pépée P.P. (Pascale Petit, qui fit de bons débuts, puis s'enlisa dans le cinoche italien de consommation courante)...


     

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  • SPIROU ET FANTASIO (2/3) par ARNAUD DE LA CROIX et PHILIPPE REMY-WILKIN

    DEUXIÈME ÉPISODE : ALBUMS 7 à 12

     

    ALBUM 7 : Le dictateur et le champignon (1956)

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudOn ne peut pas dire que le scénario soit haletant, pourtant on ne s'ennuie pas une seconde, car Franquin joue de trouvailles incessantes. Le métomol est de celles-là, invention du comte de Champignac qui ramollit tous les métaux, en particulier les armes de poing, substituts incontestables de, eh bien, vous m'avez compris. Tout ceci nous reconduit en Palombie, patrie du marsupilami à la queue préhensile, en compagnie de l'indécollable Seccotine et face à l'indécrottable Zantafio. La case finale résume à elle seule le talent inouï et purement graphique de l'auteur, capable de résumer une histoire en une image.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilUn ami d’Arnaud, lors d’un échange Facebook, comparait les intrusions de Spirou et Tintin dans un pays dominé par une dictature, soulignant que le héros d’Hergé quitte le pays (Bordurie) et le récit sans avoir modifié la situation politique en cours tandis que celui de Franquin a fait tomber le régime palombien. Simple hasard narratif ou distorsion des visions du monde ? Un plus grand cynisme/réalisme d’Hergé ? Un engagement plus spontané et plus clair de Franquin ?

     

    ALBUM 8

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudAvec La Mauvaise tête, réalisé en 1954 et publié en 1956, Franquin se lance résolument en solo. Sur un thème déjà exploité en littérature (Poe, Gogol) et bientôt au cinéma (Hitchcock, Lynch) : le double, thème dont Stevenson avait livré la clef dans un récit cauchemardesque, Dr Jekyll et Mr Hyde. Traité ici sur le mode du "roman policier", comme le dit Fantasio, dont un sosie s'est emparé d'un précieux masque égyptien. La "mauvaise tête" en question est également un masque. Une course-poursuite s'engage, qui nous conduit dans le Midi. Là, Fantasio participe à un Tour de France qui ne dit pas son nom ("le tour est joué", lâche Spirou), ce qui donne lieu à l'une des séquences les plus mouvementées de l'histoire de la bande dessinée, lorsque Fantasio remporte l'étape du jour... en marche arrière. Le monde carnavalesque des masques et du double est bien "le monde à l'envers". De Zantafio, qui se dissimulait derrière le masque de son cousin, Franquin dira un jour qu' "il symbolisait le côté moche de Fantasio". Spirou prend le relais, accroché derrière la voiture du bandit puis escaladant des rochers au péril de sa vie. Si Franquin n'est pas un grand maître du scénario, il possède, bien plus qu'Hergé, l'art du mouvement. Cet album est sans doute, avec QRN, l'un des sommets de la série.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilAprès la grande aventure qui remplit quasi tout l’album, une mini-histoire en deux planches, Touche pas aux rouges-gorges, en dit long sur l’homme Franquin et annonce Gaston (l’image finale ! une bonhomie/paresse humaniste !) ou… Le Nid des marsupilamis. Le marsupilami y défend LA (ou UNE, des oiseaux, un nid, des oisillons) nature contre la prédation (un chat ignoble), préfigurant l’écologie, comme de nombreux détails des aventures de Spirou. Où se posait la question de l’enfermement d’un animal dans un zoo, etc. Franquin montre décidément une empathie profonde pour les laisser-pour compte de l’existence, les autres peuples, les animaux… Et on relira l’ensemble des tomes en s’attardant sur les méprises de ses héros, les excuses qu’ils présentent à des personnages secondaires, la paix des braves conclue avec des adversaires.

     

    ALBUM 9

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudNous voici revenus, dès l'ouverture du Repaire de la murène (1957), dans l'univers de Champignac, son comte dopé aux alcaloïdes et son marsupilami à la queue de huit mètres de long. Cette fois, le mouvement affecte, enfin, le scénario, où les ellipses ne manquent pas. Au plan graphique, Franquin multiplie ces petits personnages et détails marginaux qui composent comme un récit dans le récit et constitueront bientôt sa marque de fabrique. C'est l'époque où le film de Cousteau Le Monde du silence (1956) fascine les foules, et cette histoire, explorant les grands fonds avec virtuosité, montre que la BD n'a rien à envier au cinéma. Une réussite.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil : Il faut d’ailleurs revenir sur tous les sous-gags, si je puis dire, les multiples interventions, actes ou paroles, de l’écureuil Spip au gré des aventures, dans des coins de cases. Génial ! Avec Franquin, loin, très loin de la ligne claire, il

    faut prendre le temps de s’arrêter et de jouir des détails graphiques ou humoristiques.

     

    ALBUM 10

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudUn scénario enlevé par Rosy (le créateur de M. Choc), des décors modernistes soignés par Will (le dessinateur de Tif & Tondu), un trait toujours plus nerveux et quelques bolides rutilants : Les Pirates du silence (1958), c'est un album à la fois irréprochable et mineur.

     

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilMineur ? J’adore l’attaque/cambriolage de la ville futuriste endormie. Ça me rappelle des aventures plus réalistes de Bob Morane et Bernard Prince. Il y a un excellent dosage entre des gags imparables et le souffle d’un beau thriller (soft). Un deuxième récit, plus court, La Quick super, a un délicieux parfum d’énigme policière, avec le vol inexplicable des voitures Quick et le retour réussi d’un vilain. La première case (avenue Vanderkindere, à Uccle, selon un lecteur de la rubrique Facebook Tu es un vrai Ucclois si…) est magnifique. Il y a un côté Breughel chez Franquin, un goût pour des tableaux animés jusqu’au moindre bout d’espace (observer le panneau publicitaire mural ! hilarant !).

     

    ALBUM 11 : Le Gorille a bonne mine (1959)

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudBien entendu, cette histoire d'une "expédition photographique" en Afrique - contrairement à Tintin, Fantasio est un véritable reporter -, tout ça n'est que prétexte à une défonce menée tambour battant par le marsupilami. Ledit Fantasio se déguise en gorille, et nous sommes bluffés, tout l'album tournant autour de ce que le philosophe Deleuze appelait le « devenir animal ». En complément, un petit bijou passablement déjanté, habité par l'esprit de Gaston (qui fait d'ailleurs deux brèves apparitions), Vacances sans histoires, où Franquin laisse libre cours à son amour de l'époque pour les belles bagnoles. Un an après l'Exposition universelle de Bruxelles, voilà qui restait un thème franchement excitant (Michel Vaillant apparaît dans les pages de l'hebdomadaire Tintin dès 1957). C'est une époque, également, où deux types cohabitent sans crainte du qu'en dira-t-on. Michel et Steve, Spirou et Fantasio, Tintin et Haddock, Blake et Mortimer, Alix et Enak ou Pif et Hercule : ces précurseurs du mariage pour tous ont hanté - ou bercé, c'est selon – notre belle jeunesse.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilMagnifique récit ! Des mannes de cases hantent mon imaginaire. La voiture passant sur un pont… constitué de dos d’hippopotames, le combat du marsu avec le mâle dominant des gorilles, le porteur africain qui tombe d’un pont en conservant la mainmise (et la jambe !) sur l’ensemble de sa charge imperturbablement, etc. Bizarrement, les Noirs, ici, parlent moins bien que précédemment, mais ce n’est qu’un détail car le respect est toujours là : Spirou serre la main d’un gamin déluré ou on admire le porteur au flegme british sidérant. Que dire de la désopilante seconde histoire, courte ? Gaston mais Seccotine et l’éternel féminin, le formidable cheik arabe Ibn-Mah-Zoud, alias « le plus mauvais conducteur du monde » et l’incroyable teuf-teuf à gadgets (très Gaston !) de Fantasio. Un bijou d’une drôlerie qui fleure bon une époque plus insouciante.

     

    ALBUM 12 : Le Nid des marsupilamis (1960)

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud : En un temps où la télévision et le tourisme de masse étaient encore balbutiants, les conférenciers baroudeurs d'Exploration du monde emmenaient, le temps d'une projection commentée, le public des villes de France et de Belgique francophone aux quatre coins de la planète. Ici, l'exploratrice s'appelle Seccotine. Elle a damé le pion à Spirou et Fantasio et va, lors de sa conférence, se faire voler la vedette par une famille de marsupilamis, qui accaparent d'ailleurs la couverture de l'album. Trois ans avant Les Bijoux de la Castafiore (1963), Franquin a réussi le tour de force d'une non-aventure en huis clos où l'on ne s'ennuie pas une seconde.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilSeccotine ! Et les propos machos de Fantasio tournés en ridicule ! Mais insistons sur l’humanité et la poésie extraordinaires qui se dégagent de cette non-aventure inspirée, je crois, par la paternité de Franquin. Entre les gags (les malheurs du jaguar et des piranhas, mise en abyme de la prédation !) se faufilent des détails émouvants, comme le fait qu’un des trois bébés marsu soit… noir. Magnifique ! Un album qui peut faire aimer la BD à quelqu’un qui y est réfractaire !

    NB : Jidéhem à l’appui pour le deuxième récit, La Foire aux gangsters, une aventure sympathique où les lectrices craqueront devant le colosse Bertrand, membre d’un gang, qui pouponne le bébé ravi avec une délicatesse… de fée du logis.

     

     

    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGPS Réaction d’Arnaud à l’épisode 1 :

    J'avais fait l'impasse sur deux parmi les tout premiers albums de la série dessinée par Franquin. Mais voilà, Philippe Remy-Wilkin (et Alain van Hille), par leurs réflexions, m'ont donné l'envie d'aller y (re)voir de plus près. Quatre aventures de Spirou... et Fantasio (1950), que j'ai pu dénicher dans une superbe réédition en fac-similé (Dupuis, 2011), constitue une très bonne surprise. L'album a un charme fou : colorié à l'aquarelle, Franquin y dessine avec un dynamisme jubilatoire, visiblement inspiré de son passage par le dessin animé (aux modestes studios belges de la CBA, en 1944). L'ensemble fait irrésistiblement songer, par ses effets visuels, à La Mine d'or de Dick Digger (1949), le premier album de Lucky Luke, petit chef-d’œuvre de Morris. Détails annonciateurs de la suite : quelques affiches facétieuses dans le décor (ah, ce film Tarzan au Pôle Nord) et un singe farceur digne de Bravo les Brothers.

     

    Lien vers l'épisode 3: les ALBUMS 13 à 19

  • L'ESPRIT FRAPPEUR : QUÊTE D'UNE MYTHOLOGIE THÉÂTRALE

     17439924_1810530535936981_1374668078_n - Copie - Copie (2).jpgpar Julien-Paul REMY

     

     

     

     

     

     

    L-esprit-frappeur.jpgAvec L’Esprit Frappeur, le metteur en scène et directeur de théâtre belge Albert-André Lheureux signe un ouvrage captivant et décalé qui retrace une double histoire : celle de sa vie et du théâtre belge au cours des années 60 et 70, lorsque « le théâtre menait la révolution ! »

    Histoire n’est pas le mot, il s’agit en vérité d’une aventure, d’un enchaînement d’événements (rencontres avec Jacques Brel, Eugène Ionesco, Marlene Dietrich) et d’actions inédits digne d’une œuvre de fiction ! Avant d’amener la vie dans le théâtre en tant que metteur en scène, Lheureux amenait déjà le théâtre dans la vie durant son enfance par le biais de canulars et de jeux de rôle en tout genre. Très tôt, sa passion pour le spectacle et la scène le rendit épris de cirque, de marionnettes et de cinéma.

    Plus tard, le théâtre, art de l’incarnation par excellence, allait trouver en la personne d’Albert-André Lheureux… incarnation. Un fer de lance. Un corps pour porter et renouveler le souffle d’un art des planches alors en pleine mutation :

    « Dès la fin des années cinquante, les formes théâtrales se transformaient. Elles cherchaient à sortir du format classique texte d’auteur/comédiens/public, dans lequel chacun tenait un rôle immuable. Sous l’influence du Living Theatre et de la Beat Generation, notamment, le public était invité sur scène, les comédiens se mêlaient aux spectateurs. Surtout, à côté du texte, de nouvelles formes visuelles et sonores transformaient la classique pièce de théâtre en performance. »

    Résultat, il fonde avec une jeune équipe de passionnés un nouveau théâtre en 1963, L’Esprit Frappeur, animé d’une mission aussi explicite qu’ambitieuse : frapper les esprits. Frapper le corps en frappant l’esprit (promotion de textes énergiques et suscitant l’émotion) et frapper l’esprit en frappant le corps (renversement des codes théâtraux en matière de son, de lumière, d’espace et d’image). En d’autres mots, il s’agit de spiritualiser par le corps. L’Esprit Frappeur se veut donc un coup de théâtre, non pas au sens d’événement imprévu survenant dans la réalité fictive d’une pièce de théâtre, mais bien au sens d’événement imprévu et surprenant dans la vie réelle des spectateurs.  

    Parmi les anecdotes foisonnant dans le livre, celle de l’origine du nom L’Esprit Frappeur s’avère particulièrement marquante. À l’Athénée de Schaerbeek, un camarade de classe d’Albert-André Lheureux ourdit un stratagème ingénieux et épatant en trouant le plancher du local de classe pour y insérer une vis rattachée à une corde, le tout associé à un système de poulie et à un boulon frappeur logé en dessous du bureau du professeur. Le principe ? Un jeu de questions-réponses avec l’Esprit Frappeur. Les élèves le questionnaient par exemple au sujet du bien-fondé des interrogations : « Esprit Frappeur, veux-tu une interrogation ? ». Deux coups signifiaient oui, trois non. Le théâtre éponyme allait donc naître sous le signe de la subversion, du canular, de l’artifice, de la magie et de l’humour !Albert-Andre%CC%81%20Lheureux%20-%20photo.jpg

    Frappeur, mais pas assommeur ! Le nouveau langage théâtral préconisé ne fait pas la part belle à l’intellectualisme cérébral et aux plaidoyers politiques moralisateurs. Non. Le théâtre ne doit pas refléter la vie ou la réalité, mais les réinventer, les recréer. L’essentiel réside dans l’expérience conférée au spectateur, à l’altération de sa conscience, de sa perception, de sa vision et de son rapport au monde. Quel que soit le chemin emprunté, comique, surréaliste, absurde, tragique ou satyrique, un effet commun doit primer au sein des pièces proposées : une magie, un dépassement. Le sentiment d’avoir quitté un univers pour en pénétrer un autre. De quitter la réalité pour mieux la retrouver. « Le théâtre est un temple dans lequel on entre en laissant derrière soi le monde profane. » Autrement dit, un théâtre de l’émotion, du sensuel et du sensoriel qui affirme le corps, sans pour autant nier l’esprit, comme l’illustre le caractère engagé et la volonté d’agiter les consciences dans certaines pièces abordant des thématiques sulfureuses pour l’époque comme le féminisme et la bisexualité. Une philosophie qui tient en ces mots :

     « Pour l’Esprit Frappeur, ne prévalait qu’une seule règle de sélection : la pièce devait être porteuse d’une vision originale du monde. La musique de la pièce, celle des mots, avait son importance bien sûr, mais aussi sa dimension visuelle. Il fallait montrer le monde autrement. Chaque soir, un rituel devait avoir lieu et emporter le spectateur dans un autre univers que le sien. L’Esprit Frappeur appartenait à la veine du théâtre poétique, où l’écrivain avait ses mythes, ses manies, sa vision personnelle de la vie. »

    Surtout, le théâtre ne doit pas n’être que théâtre, mais doit au contraire s’inspirer des autres arts et les intégrer en lui pour élaborer un langage et une réalité pluridisciplinaire et transgenre, aux confins de la danse, de la peinture, du cinéma, de la musique et de la poésie. Un théâtre avant-gardiste et expérimental qui fonde les différentes langues artistiques en un langage unique et universel.

    L’Esprit Frappeur fut plus qu’un théâtre et qu’une compagnie, il incarna un véritable mouvement artistique, lui-même cause et conséquence d’un mouvement plus large en Belgique francophone à l’aube des années 50 : le Jeune Théâtre, une vague de jeunes auteurs, acteurs, techniciens et metteurs en scène attachés à renouveler la place du théâtre dans la société, les rapports entre spectateur et pièce de théâtre et entre réalité et fiction, à repenser la liberté du corps humain et le joug des normes bien-pensantes.

     

    Albert-André Lheureux, L’Esprit Frappeur : récit d’une aventure théâtrale, Genèse Édition, 192p., 19,50€.

    Le livre sur le site de Genèse Edition

    Pour en savoir plus sur l'éditeur: À la découverte de Genèse édition #1 par Philippe Remy-Wilkin sur Karoo.me

     

  • RATUREDEUXTROIS de PIERRE BRUNO (Le Bleu du Ciel)

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=a4624a0ca791f99180121b3d4ff7c825&oe=5A0756F1par Nathalie DELHAYE

     

     

     

     

     

     image.html?app=NE&idImage=264315&maxlargeur=600&maxhauteur=800&couverture=1&type=thumbnaildetail&typeDoc=4Bousculade

     

    Lecture ardue que celle de "Raturedeuxtrois" de Pierre Bruno. Pour ce faire, il faut une grande disponibilité, une fameuse capacité d'écoute, une géante ouverture d'esprit et un lâcher prise certain.

    On se laisse prendre par cet univers particulier, tous les textes ou poèmes présentés semblent extrêmement travaillés. Pierre Bruno joue avec les mots, le graphisme, les sens, la perception du lecteur, l'emmène sur des chemins boueux, des montagnes vertigineuses, accompagné d'autres auteurs, Baudelaire, Char, Desnos, Michaux, Pessoa, pour ne citer qu'eux.

    DIAMAT

    Le corset de Mallarmé est sévère
    Le corps cède. Mallarmé hait ses vers. 


    Ensuite il s'en prend à la Fable de La Fontaine, "Le corbeau et le 6a00d8345238fe69e201b7c91ff060970b-600wiRenard", revisitée avec délices de multiples façons, toujours avec le souci de bousculer votre lecture, occasionnant parfois une mine boudeuse, ou un sourire, ou une énième relecture, tant le jeu est enivrant. Un chassé-croisé de fables s'installe, le corbeau, le renard, et La Fontaine toujours en filigrane, la lecture se poursuit avec la même avidité.

    La dernière partie du livre évoque Goethe, c'est celle qui m'a moins plu. Moins de fantaisie dans cette fin d'ouvrage, une recherche sur le poème "Harzreise im winter" de l'auteur, bien que des jeux de graphisme et de mots terminent cette étude.

    Un livre surprenant donc, qui captive et intrigue, sans nul doute, et demande beaucoup d'implication de la part du lecteur.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

  • SPIROU ET FANTASIO (1/3) par ARNAUD DE LA CROIX et PHILIPPE REMY-WILKIN

    PREMIER ÉPISODE : ALBUMS 1 à 6

     

    ALBUMS 1 et 2 : Quatre aventures de Spirou et Fantasio et Il y a un sorcier à Champignac

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud :

    Je me suis mis en tête de relire les Spirou & Fantasio époque Franquin. Le premier qui me semble une véritable réussite, rompant avec l'héritage du grand Jijé pour jeter les bases d'une mythologie personnelle est à mon avis Il y a un sorcier à Champignac. Où l'on découvre l'inénarrable comte, ses champignons miraculeux, son manoir déglingué (une version dézinguée du Moulinsart d'Hergé ?) et son humour à froid. Le sérieux tatillon, procédurier et amphigourique du maire constitue la caricature absolue du "responsable politique", ce personnage ridicule que nous connaissons tous. Par-dessus tout, un soupçon de magie plane sur cet album, à la fois délicieusement daté (1950) et complètement intemporel.

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    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil :

    Où est passée la première salve, le premier tome officiel de la série, qui produisit plus tard des albums de la préhistoire de ladite série (dus au crayon de Rob-Vel, Jijé ou Franquin lui-même), Quatre Aventures de Spirou et Fantasio (1950) ?

    Dans ce recueil de 4 courts récits, Spirou et les plans du robot est anecdotique et s’apparente aux vestiges archéologiques délaissés par Arnaud. Mais le combat de boxe avec Poildur, Spirou sur le ring, est une pièce d’anthologie. Quelle vie dans les entraînements, le match, les facéties diverses ! Et quelle humanité, qui laisse filtrer une ouverture sur les difficultés (sociales, psychologiques) de l’existence ! On notera l’apparition hilarante du grand Morris (le créateur de Lucky Lucke) sous les traits du… petit Maurice qui écrase les doigts du sale gamin tricheur. Et le rat sur l’épaule de Poildur !

    Spirou fait du cheval est superbe également. Satire du snobisme du milieu équestre. Trait d’une finesse ! Quant à Spirou chez les pygmées, retour au contingent. Sauf qu’on appréciera la différence de traitement des Africains entre Franquin et Hergé. Ici, pas de langage petit nègre, comme on disait. Les Africains parlent comme Spirou et Fantasio, certains émettent des réflexions humoristiques, philosophiques : « Tu ne trouves pas que ce qui est défendu a souvent un certain charme ? ». Ajoutons que le méchant est un Blanc… mais ça, on oublie trop que c’est le cas chez Hergé aussi, pour des raisons différentes. Franquin est spontané et naturellement un chic type qui plonge dans l’empathie vis-à-vis de ses personnages. Hergé a un fond de gravité et d’analyse politique, il condamne donc les méfaits du capitalisme comme il condamnait ceux du communisme.

    Dans Il y a un sorcier à Champignac, le deuxième tome de la série et la première histoire courant sur un album complet, me frappe une nouvelle grande différence avec Hergé, l’autre géant de la BD belge. Franquin dévoile le nom du scénariste : Jean Darc (pseudo du frère de Jijé). Il le fera régulièrement, affichant ses collaborateurs au dessin, à l’écriture, à la conception, ce qu’Hergé refusera obstinément. Si Arnaud évoque la comparaison des châteaux de Moulinsart et Champignac, l’installation des Bohémiens à proximité du château ou leur rôle de bouc-émissaire, l’aide que leur apportent les héros rappellent étonnamment divers ingrédients humanistes des Bijoux de la Castafiore.

     

    ALBUMS 3 et 4 : Les Chapeaux noirs et Spirou et les Héritiers

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud :

    Je fais l'impasse sur Les Chapeaux noirs (1952), exercice sympathique mais peu conséquent, vraisemblablement inspiré par le périple de la "bande des trois" (Jijé, Morris, Franquin) en Amérique (1948). Les Héritiers (1952), c'est autre chose. Brodant sur un canevas convenu - le testament de l'oncle qui lègue son héritage au vainqueur d'une série d'épreuves -, cet album permet à Franquin de faire la preuve de son inventivité : on y découvre successivement le double maléfique de Fantasio, son cousin Zantafio, un ingénieux véhicule, le fantacoptère, et surtout, au cœur de la forêt vierge de Palombie, une prodigieuse créature. Le Marsupilami n'a rien à envier au bestiaire disneyen. Franquin s'impose d'ores et déjà comme un "héritier" avec lequel il va falloir compter.

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    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil :

    Les Chapeaux noirs sont en effet un nouvel assemblage hétéroclite de 4 courts récits, avec une singularité : Franquin et Jijé signent en duo !

    La nouvelle-titre n’a guère d’envergure mais rappelle l’univers de Lucky Lucke. On ne s’attardera guère à Comme une mouche au plafond (une histoire d’hypnotiseur) mais Mystère à la frontière est une aventure désopilante (l’inspecteur est très drôle) et quelques vignettes de Spirou et les hommes-grenouilles me paraissent garder un charme fou (les calanques de Cassis, la scène mystérieuse dans la grotte).

    Quant aux Héritiers… Oui, premier chef-d’œuvre de Franquin ! Le notaire est fabuleux, les gags, le souffle de la grande aventure…

    À noter une mise en page différente selon que l’on a affaire à un recueil de nouvelles ou à une grande aventure : les albums 2 et 4 sont organisés en deux colonnes de 4 images, soit 8 par planche. Moins de cases pour un traitement plus soigné, artistique ?

     

    ALBUM 5

    spirouetfantasiocouv05.jpg

    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud :

    Je ne m'en étais pas aperçu jusqu'ici : Les Voleurs du Marsupilami (1954) constituent l'exacte continuation de l'album précédent, sans raccroc. Les deux héros, navrés d'avoir confié le prodigieux animal à un zoo, pistent le malheureux jeune homme qui l'a enlevé pour se faire quelques sous. Course-poursuite qui les conduit finalement à s'engager dans un cirque, non sans croiser à nouveau Champignac. Brève rencontre providentielle qui témoigne que l'auteur a de la suite dans les idées. Trouvailles graphiques et scénario pour le moins léger : une transition, pleine de charme.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil :

    Grande aventure et… 8 cases ! Si le canevas est léger, il y a de longues séquences fort marquantes, atmosphériques : la nuit au zoo, la bagarre à la douane, le match de foot, l’inquiétant cirque Zabaglione. Parallèlement à Hergé (encore !), Franquin dote progressivement son héros d’une famille : le marsupilami, le comte de Champignac…

    Détails à noter. L’obsession de Franquin pour la lettre Z : avant Zorglub, on avait déjà eu Zantafio et voici Zabaglione. Franquin signale travailler « d’après une idée de Jo Almo ».

     

    ALBUM 6

    Couv_71555.jpg

    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud :

    Par on ne sait quel miracle, pour on ne sait quelle raison, cette fois la sauce a pris : dès les premières pages de La Corne de rhinocéros (1955), la conduite est irréprochable. Le récit s'ouvre par la mise en scène d'un fantasme : que se passe-t-il la nuit dans un supermarché désert ? (Romero réalisera sur base du même fantasme le meilleur film de zombies à ce jour : Dawn of the Dead, en 1978). Là, Spirou et Fantasio rencontrent une créature bien plus surprenante encore que le marsupilami : "Enchantée. On m'appelle Seccotine... Nous sommes confrères depuis peu : je viens d'être engagée au Moustique."

    Rencontre inconcevable chez Hergé, que Franquin bat dès lors d'une longueur d'avance - au moins sur ce coup-là. Au Proche-Orient puis en Afrique, le trio part en quête des plans d'un mystérieux prototype : la Turbotraction est née, véhicule mythique dont les secrets se dissimulent au creux d'une corne de rhinocéros (aphrodisiaque réputé). 230 km/h chrono.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil :

    Seccotine ! Les femmes traversent allègrement les pages de Spirou, ce qui est très signifiant pour l’époque, et on se remémorera la jolie épouse de Valentin Mollet, le voleur du marsupilami. Ou, a contrario, la tante et la cousine (horribles mégères !) des Héritiers.

    La mise en page se modifie. Plus de variation, avec des 7/9/10 cases. La systématisation est abandonnée progressivement.

     

    Lien vers l'épisode 2: les ALBUMS 7 à 12

  • COMMENT UN GROUPE DE MUSICOS SANS ABRI DEVINT PLUS POPULAIRE QU'UNE MASSE DE MIGRANTS PEU MÉLOMANES

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        Un jour, d’une main, je ramassai une partition et, de l’autre, une branche de noisetier.  Comme j’avais appris à solfier et à lire sur les hanches, sur l’heure, je m’improvisai chef d’orchestre, animateur d’un band, secondé par quelques musiciens des rues, sans abri comme moi, jouant qui de l’harmonica, qui du pipeau ou de la guimbarde. Nous donnâmes bien vite des aubades sur les lieux d’arrivée des migrants puis, forts de notre succès, et à la demande de leurs condisciples, nous nous produisîmes directement sur les plages où ils débarquaient en nombre au milieu des estivaliers ravis du spectacle impromptu.

        Nous ne ménagions pas nos efforts. Avec les bois de leurs barques abandonnées, nous construisions de meilleurs instruments, dont l’humidité donnaient à nos sons un mouillé fort apprécié, peaufinant notre art jusqu’à une espèce de perfection. Mais, à notre grand étonnement, nous remarquâmes que le flux de migrants qui nous obligeait à jouer nuit et jour se tarît et il nous revint amèrement qu’ils ne goûtaient pas autant que nous l’eussions espéré notre musique et ma conduite, et qu’ils avaient même, les ingrats, communiqué à leurs suivants cette hantise de nos airs et les coordonnées des lieux où, pour rehausser de nos ritournelles leur arrivée, nous donnions concert.

        Ils eurent si peur d’entendre nos travaux qu’ils ne débarquèrent plus sur les plages où les leurs avaient accosté et établirent une sorte de censure à notre endroit. Ils envisagèrent alors de se faire héliporter, au prix d’un supplément du billet à leur passeur, directement dans les terres pour être sûrs de ne pas nous croiser.  Découragés, fort marris par leur attitude, nous renonçâmes à leur faire semblable accueil, puis, il faut l’avouer, nous n’aurions su que faire, musicalement parlant de la matière bien entamée de rouille de leurs aérostats tourbillonnants et autres coucous à hélices.

        Mais, à toute chose malheur étant bon, les locataires du littoral nous surent gré d’avoir refoulés les importuns et nous engagèrent en contrepartie de force monnaie trébuchante et mets capiteux, forcément vegans, à nous produire dans leur festivals côtiers fort courus par la populace locale et éphémère, avide de bruits en tout genre venant dissiper l’insupportable tintamarre de la mer avant de reprendre, au terme d’un bien mérité congé riche en ultraviolets, des transports en commun de toutes compositions pour regagner leurs pénates urbaines, fécondes en microparticules.

        Il nous revint aussi aux oreilles que les créateurs d’événement (sortis d’une grande école de com de la côte) avaient distribué force protections auditives aux spectateurs venus moins par sympathie que par curiosité pour voir comment des bougres se colletant à la chose musicale avaient bien malgré eux refoulé des cohortes d’envahisseurs venus d’un ailleurs non identifié dans leur guide de voyage.

        Pour le dire autrement, ils versaient leurs aumônes animés par une espèce de reconnaissance, manière pour eux de contribuer à une action de soutien à l’égard de ceux qui les avaient prémunis contre une arrivée massive de gens de couleur qui n’avaient, pour sûr, pas notre art de fabriquer instruments indigènes et boîtes à musique rudimentaires ni notre sens musical si développé, digne d’une civilisation ancienne et raffinée.

     

  • POETWEETS, APHORISMES & AUTRES ROSSIGNOLADES

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    Je suis un fou du rangement.

    Quand j'ai trié tous mes rêves

    par catégories de songes

    je m'attaque à mon passé

    souvenir après souvenir.

     

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    Rejeté par la brume & le brouillard

    j'ai donné ma lande

    au chat de bruyère

    avant de disparaître

    dans le sillage d'une grue.

     

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    J'ai jeté à la mer

    le vieil homme

    avant de lui lancer

    un souvenir d'enfance

    en guise de bouée.

     

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    La métaphore de la porte sitôt close, l'image sort de son cadre.  

     

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    Je te veux

    autant que tu me détestes

    mais l'espace

    qui me sépare de toi

    a raison de ma paresse.

      

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    Les yeux fermés, pro-visionner.

     

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    Prends mes pieds sur ta pomme !

    Prends mes doigts sur ta poire !

    Prends mes lèvres sur ta figue !

    &

    emporte-les dans les arbres fruitiers !

     

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    L'étoile du verger est un astre fruitier. 

     

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    J'ai couvert de feuilles

    ton corps nu.

    J'ai écrit mon désir.

    J'ai écrit mon regret.

    Puis j'ai soufflé très fort

    pour me rappeler ta beauté.

     

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    Sur chacune de tes taches de son

    je pose

    un baiser sonore

      

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    J'ai marqué tes seins d'une croix.

    Chaque nuit les soldats de Dieu

    de mes mains

    viennent implorer leur pardon.

     

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     Je n'ai pas de chambre avec les écrivaines, pas plus que de place dans leurs livres.

     

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    Va sans crainte

    dans la maison des ténèbres

    décrocher au plafond de lumière

    l'invisible terreur !

    Va voir puis éteins !

     

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    Les fleurs nyctalopes voient elles les bouquets de fantômes ?

     

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    Lèvres de ta rivière

    Lèvres du ciel nuages

    Lèvres autour de ta voix

    Lèvres de ton mont secret

    Lèvres de la nuit, bordures du rêve

     

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    Lèvres doux pétales

    Lèvres près du coeur

    Lèvres des yeux paupières

    Lèvres de la rivière qui lèche

    Lèvres de la voix langue

    Pour quel baiser

     

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    L'oiseau du baiser finit toujours par s'envoler de son nid de lèvres.

     

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    Ma hache à ta hanche

    t'arrache un bouquet de viande

    que je hume tel un damné.

    Ainsi débute l'histoire de la violence,

    mon amour.

     

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    Quoi dire après avoir lu sur tes lèvres le mot silence ?

     

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    Rallumer le désir

    au feu des grandes amours.

    Brûler vif

    puis vivre de ses cendres

    sans éteindre la mèche du souvenir.

     

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  • STILLE NACHT de GÉRARD ADAM (Ed. MEO, 2017)

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    2017-09-01_213055_ill1_Stille-nacht.jpgD'une filiation réelle à une autre, espérée, tissée de contacts réinventés voire insoupçonnés, le roman se déroule. D'une mère à l'autre (plage belge), la fiction, nourrie d'autobiographie, offre l'un des cadres d'une histoire de familles.

    D'une Histoire, tout court, puisque la grande souffle au fil des pages, avec les remugles d'une guerre interminable (1939-1945), les conséquences désastreuses (exils, déplacements, emplois précaires), ses traces indélébiles pour ce jeune Yvan Jankovic, d'une double origine (croate par le père; italienne par la mère Istrienne), qui, devenu ce narrateur de soixante-dix balais, rameute les mille et un fils de son existence de fils d'émigrés, de fils de travailleur meurtri par les charbonnages, de ses amours, de ses blessures. La Josefa de sa jeunesse est devenue sa femme, pour le meilleur, pour le pire. Il souffre de son absence. Comme il a douleur poignante pour cette mère qui commence à partir vers d'autres brumes.

    La jeunesse d'Yvan s'est illuminée de la présence amicale d'autres fils d'immigrés, qui ont redoré un peu le gris dépouillement des lieux, usines et corons. Pino, le Rital, Dariusz le Polak font vraiment partie de son histoire sentimentale, affective.PHOTO-G%C3%89RARD-Li-376x376.jpg

    Des années cinquante à l'aujourd'hui un brin contraint, Yvan passe en revue les grandes étapes de sa vie. Mai 68, avec son folklore un peu échevelé, n'y déroge pas : c'est l'occasion d'une folle escapade à la mer (déjà), d'un dépucelage inattendu autant que précieux.

    Au fil du temps, des fêtes, de ce qui a compté et changé, la vie coule, avec ses départs : le père, 57 ans, rongé de silicose; celui des amis chers; celui des emplois perdus; la vie, quoi, pleine de rêves et de retombées dans la réalité souvent morose.

    L'écriture, descriptive, juste, fait de Mamma, Yvan, Pino, Josefa, des enfants, une peinture de personnages partageables, proches de nous, de nos usages, d'une vie quotidienne.

    Sans négliger le recours à la langue parlée et à ses effluves, ni au français très réglementé des rédactions d'avant, l'auteur réussit à nous restituer une époque digne d'être sauvée des tranchées de l'oubli, et de nous en préserver les saveurs : ce charme inouï de ce qui se perd, de ce qu'on gagne à se souvenir de celles et de ceux qui nous ont faits.

    Le titre, noué de Noëls nombreux, de chants, de partages, résonne lui aussi profond, comme la voix surgie des sapins de familles, comme la part la plus naïve des enfants que nous sommes restés.

    Un beau livre.

     

    stille-nacht-cover.pngGérard ADAM, STILLE NACHT, Ed. M.EO., 180p., 16€.

     

    Le livre sur le site de l'éditeur

  • SINUEUSES TRACES de GUY BEYNS (Les Chants de Jane)

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    "Sinueuses traces", vingt poèmes que la petite revue "Les chants de Jane" du Grenier Jane Tony de septembre-octobre 2017 publie pour fêter le poète brainois Guy Beyns (1943), édité de nombreuses fois par les Editions du GRIL de feu Paul Van Melle, et aussi par l'Arbre à paroles (deux beaux recueils récents), illustrent à merveille le double travail du peintre et poète. Beau titre d'abord, qui, à l'envi, suggèrent ces "traces" de mots, de peintures, avec, à la clé, pour ce "gardien des larmes", l'écriture subtile, sobre, économe d'un monde intime, préservé :

    "quand la mort et la vie

    nouent un pacte de salive

    les chiennes en chaleur

    et Cerbère ricanent

     

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    coule

    silencieuse

     

    les chiennes épuisées

    se couchent ventre au ciel

    dans l'attente d'éternité" (p.12)

     

    "vous sinueuses traces

    maladroite écriture

    perdue sous les strates

    où s'enfoncent et s'effacent

    les rives de l'enfance

    et meurent les questions

     

    vous sinueuses traces" (p.14)

     

    Aussi, le poète définit-il son projet, à coups d'allitérations bien senties. Aussi laisse-t-il "baver" les mots comme le pinceau sur le mur, s'insinuer en nous la noueuse vie qu'il nous tend en miroir de ses mots. Aussi il y a du chien en nous qui bave, boit les mots les sons. A l'âge mûr, la mort se profile et induit cette pure tension, en dépit de "la paix du soir/ se livre le soleil/ sais-tu que la beauté/ est la sœur de la mort".

     

    "laisser l'encre couler

    l'inonder de lumière

    curieux de l'ombre

    affirmer sa brûlure" (p.9)

    Le poète "reste cet enfant/ attentif au silence/ qui fait frémir les blés" (p.9) : sous les mots vibre une âme, pleine de vagues maîtrisées; "nul n'est tenu/ d'aimer les vagues/s'il pêche en étang", apologue magnifique de discrétion et de vérité.

    Pourquoi donc ce poète n'est-il pas plus connu et repris dans les anthologies?

     

    Guy Beyns, Sinueuses traces, Les Chants de Jane, septembre-octobre 2017, n°11, 24p

    Le site du Grenier Jane Tony

    Guy Beyns sur le site de l'AEB

  • L'INDIEN DE BREIZH et LA FOI, LA CONNAISSANCE ET LE SOUVENIR de DAVID GIANNONI

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

    441.2.jpgL'éditeur et poète David Giannoni (1968) a profité de sa résidence à Quimperlé pour nous donner un petit livre de vers et de photographies, empreints de lumières, celles de cette belle résidence bretonne, celles des amis retrouvés entre Bretagne et terre "indienne" où cherokee, "dieu qui décline", "avec le temps" de Ferré, "L'indien de Breizh", comme il se surnomme, conversent.

    Voilà un livret en hommage à la terre commune que nous partageons, autour des bardes de toujours, autour des "homme et femme (qui) s'enlacent", au son des couleurs (le vert -gwer), des nuits, des fêtes (feznoz).

    Un air de cosmologie partagée fait fête à la lune, à la culture autre, à la poésie ("peut être faite par tous"), l'accueil ("un homme avec la force d'une femme/ un jour/ caressa une pierre/ si tendrement/ l'écouta geindre et rire...")

    "Goûter/ à la saveur véritable/ du mot/ Révolution" : pour "le barde que je deviens", la terre bretonne résonne aux accents d'un temps à changer (the time is changing).

    Traverse ces textes une mythologie personnelle (un brin de conte à portée morale, une pincée de rites indiens, un imaginaire tissé de monde ouvert) jusque dans les clichés photographiques qui énoncent aussi les thématiques souhaitées : telle photo de couverture (Esplanade Julien Gracq 1910-2007 et ce pochoir "Lorsque le pouvoir de l'amour/ vaincra l'amour du pouvoir/ le monde connaîtra la paix"), ou d'une bien belle chapelle "désacralisée" où la poésie se fait, ou encore la nuit tombant sur la demeure de résidence, avec la lampe d'une chambre à l'étage (p.2)

    David GIANNONI, L'indien de Breizh, Maelström,2017, 40p., 3€.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    quimperle-david-giannoni-souffle-sur-les-breizh.jpg?itok=Qel8V7os

    David Giannoni

     

     

    large.jpg"La foi, la connaissance et le souvenir", en deux versions italien-français, est un texte du début des années 90, aujourd'hui édité dans la collection 414, offerte en deux exemples collés tête-bêche.

    Sous la triple bannière thématique du titre, Giannoni questionne la sagesse à mettre en oeuvre dans un monde déboussolé. L'hôte qu'il invite l'invite à son tour à "se dépouiller de toute rhétorique", l'enjoint à multiplier les questionnements sur l'être, puisque "la sagesse ne se définit pas", parce ce Cosmos si "inatteignable" pousse à trouver d'autres souffles. Dans de longs poèmes lyriques (avec majuscules), le poète s'adresse au dieu, à ses géniteurs, à son propre imaginaire (le Cri, les contes chinois...) en quête d'une Atlantide qui puisse écluser ses nombreuses interrogations sur la vie. De très belles pages sur le père, tout à la fois "padre padrone" et "padre amante", assument la reconnaissance (une autre connaissance que par l'appareil de la foi), la ferveur des origines.

    "Nous souffrons de notre étroitesse" lui dit-il, ou "Il est difficile de rester éveillés de nos jours" (p.67) : au milieu des agitations du monde ("du grand vent"), le poète se débat, lance ses débats essentiels, puisqu'il est vrai que "La parole è perdita" (la parole est perte), de nous, de tout. Ecrire répare, soulage et promet, per esempio, "Un sein énorme, proéminent/ au-dessus de nos têtes./ Il sera beau alors, nous tous,/ têter à l'unique téton, / l'unique source,/ lait et lumière/ ensemble"(pp.39-41).

    Giannoni, fellinien en ces lignes, s'est-il souvenu du très bel "Amarcord" (je me souviens en romagnol), et de la séquence avec l'énorme dame qui offrait ses services et sa poitrine généreuse aux adolescents de Rimini ("Ne souffle pas...") ?

     

    David GIANNONI, La foi, la connaissance et le souvenir, ibid., 2017, 86p., 10€.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    LES ÉDITIONS MAELSTRÖM

     

     

  • STILLE NACHT !

    philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN

    Le dernier (faux) roman de Gérard Adam est un chant de Noël doux/amer qui décline sensibilité et écriture.

     

     

     

    2017-09-01_213055_ill1_Stille-nacht.jpgC’est une constante des éditions M.E.O., de nombreuses publications sont à la limite des genres. Evelyne Wilwerth écrira des romanouvelles, Soline de Laveleye un « conte qui ne (se) raconte pas », Daniel Charneux une fausse étude historique sur Thomas More, etc. Choisir un livre M.E.O., c’est rarement plonger dans un récit haletant (quoique la susdite Evelyne est, elle, virevoltante d’essence), à péripéties ou solidement charpenté, c’est souvent tout autre chose, aller à la rencontre d’une écriture et d’une sensibilité, d’un décryptage du monde et de ses rouages saisi à hauteur d’homme, à profondeur d’âme. Avec cette impression de partager des moments d’intimité avec des auteurs qui se laissent aller à écrire naturellement, et qui nous offrent donc de délicieuses madeleines de mots, pensées, impressions.

    Le dernier roman de Gérard Adam vient asséner un semblant de pertinence à ma théorie. En effet, ce n’est pas vraiment un roman ou il l’est, mais qu’importe !, autrement, en intégrant un récit de vie, une collection de moments-clés, d’anecdotes et d’atmosphères qui constituent l’esquisse du… roman d’une existence.

    Son héros ? Un contre-héros, la septantaine toute proche, qui erre entre sa mère atteinte d’Alzheimer et déjà à demi-morte, ses souvenirs d’enfance et d’adolescence, ses regrets, ses complexes et ses aspirations refoulées. Le ton est doux/amer, souvent bougon mais truffé d’humour, sans fard.adam-2017.jpg

    J’avoue avoir été très ému par la reconstitution de ces instants de nos jeunesses, qui semblent à tort anodins ou dérisoires quand ils sont autant de carrefours, de stimuli nous faisant basculer à droite ou à gauche, ou stagner, hoqueter. On tourne à trois camarades autour d’une fille et, allez savoir pourquoi, elle vous méprise, vous marginalise, votre vie peut en perdre ses couleurs pour longtemps, pour toujours. On a tous vécu ça à petite ou grande échelle, ou l’inverse.

    Il y a autre chose. Ivan, le héros/narrateur, est le résultat d’une émigration compliquée et il ne sait quasi rien des épopées parentales :

    « A travers ces rêves, nous entrevoyons, comme dans une brume, des fragments de sa jeunesse. Que n’a-t-elle (NDR : Mamma, la mère du narrateur) raconté lorsqu’il était encore temps ? Si je l’interrogeais sur son passé, elle haussait les épaules : « C’est si loin, tout ça ! La cendre est refroidie. A quoi bon la remuer ? » Nous ne saurons jamais rien de ses attentes, ses espoirs, ses illusions de jeune fille, ensevelis dans la fosse commune de l’Histoire. »

    Ils sont venus de Croatie ou d’une zone limitrophe mais paraissent issus de camps opposés, des survivants des atrocités commises en temps de guerre ou sous la répression qui suivit. Comment se sont-ils rencontrés, aimés ? Parce que tous les fuyards, somme toute, se ressemblent ? Cette problématique entrouvre une interrogation subtile sur les racines, leur importance ou leur côté surréaliste in fine. Doit-on s’expurger de tout et entamer une feuille blanche ? Est-ce possible ?

    Dans la foulée d’Ivan, on est plongé dans une période entre chien et loup, un homme en parfaite lucidité et maîtrise, qui effectue son bilan, pressentant le temps qui le sépare de la non-vie maternelle, le rétrécissement qui s’opère chaque jour, déjà, panoramise/relativise le monde qui l’entoure, ce qu’il a raté, vécu, gagné, effleuré, refusé, cassé. On devine qu’on se dirige tous et toutes vers cet état des lieux, si tant est qu’on n’y soit pas déjà confronté, tout ne nous est donné qu’en location, tout est éphémère, la vie passe trop vite, et ses plaisirs, les occasions de se refaire.

    A moins que… Stille Nacht. C’est quand on n’y croit plus, le monde et notre cœur se délitent, tout est pesé, mesuré, achevé… Non ! La vie est encore là, bien là ! Et les derniers chapitres, situés au sein des polders flamands, dans un gîte aux allures de crèche mondialiste, dessinent une sorte de remontée vers la lumière du partage, de l’adéquation. L’euphorie de Noël, soudain, nous étreint, nous transporte. Il suffit de peu pour balayer un ciel gorgé d’opacité. Une infime échancrure à travers les nuées et…

    Un beau livre et une fin qui m’a paru vitrail de cathédrale !

     

    NB En complément de cet article, une présentation des sorties des éditions M.E.O. en cette rentrée sur le site LETTRES BELGES de Philipe REMY-WILKIN: https://philipperemywilkin.com/le-blog-de-phil-rw/a-propos-des-lettres-belges-2/

     

    stille-nacht-cover.pngGérard Adam

    Stille Nacht

    Editions M.E.O., Bruxelles, roman, 2017.

    174 pages

    Le livre sur le site de l'éditeur