• RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 : POUR NE PAS OUBLIER LEUR TALENT

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Un inédit de Pierre Charras qui traînait dans un fonds de tiroir, une réédition d’un livre oublié de Robert Giraud, en cette rentrée littéraire 2017, Le Dilettante rend hommage à ces auteurs démodés qui ont si fortement contribué au renouvellement de la langue française après la dernière guerre. Qu’ils puisent leur inspiration accoudés aux zincs parisiens ou en arpentant les collines du forez, ils ont apporté un nouveau souffle dans notre langue en lui injectant des mots venus directement du langage populaire.

     

    image.html?app=NE&idImage=272508&maxlargeur=374&maxhauteur=400&couverture=1&type=thumbnaildetail&typeDoc=4LE VIN DES RUES

    Robert GIRAUD

    Le Dilettante

    « La nuit a toujours le goût de vin rouge… Les vrais buveurs de vin rouge se retrouvent toujours la nuit, personne n’a jamais pu en expliquer la raison. »

    Robert, Bob, Giraud a fait partie de cette corporation de malheur - « Le gars de la nuit est un enfant de malheur » - qui convergeait le soir venu vers les Halles, vers la Maub’, vers la Mouft’ et quelques autres quartiers de Paris où des estaminets ou clandés de fortune accueillaient cette population de boit sans soif qui siphonnait la chopine pour se tenir chaud au ventre. Les Halles étaient le centre de cette transhumance nocturne « à elles seules, (elles sont) la ville la plus étonnante du monde entier. Un champignon de nuit, une apparition à heure fixe, le musée Grévin animé avec ses moments de relâche ».

    Héros de la Résistance, prisonnier des Allemands, condamné à mort, sauvé par la Libération, Robert Giraud s’est perdu dans le Paris de l’après-guerre où il a fréquenté la cloche, les petits malfrats et bien des personnages pittoresques aussi fauchés que lui, véritables génies du marketing, capables d’inventer les combines les plus improbables pour remplir leur panse afin de vivre au moins un jour de plus. C’est là qu’il a rencontré son presque pays, Pierre Mérindol, avant qu’il fasse « Fausse route » en transbahutant des fruits et légumes pour remplir les Halles, le ventre de Paris. « Avec Mérindol on marchait en pool, depuis le jour où, complètement à la côte, on s’était retrouvé à Paris. Aussi panosse que moi on faisait une belle paire… »

    Dans ce texte, il raconte le Paris de la cloche et des petits boulots, trempant sa plume dans le carbure servi au comptoir dans des demis, dans des hémisphères ou dans toute sorte de récipients. Il dresse ainsi, avec le mazout des pochtrons, une fresque haute en couleur de la faune qui hante Paris la nuit à la manière d’un Restif de la Bretonne comme le souligne Robert Doisneau compagnon de bordée avant de devenir photographe renommé et, pour la circonstance, préfacier de cet ouvrage.

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    Robert Giraud (en compagnie de Robert Doisneau)

    Giraud n’a jamais postulé pour un quelconque prix littéraire mais son texte devrait être conservé à tout jamais comme un véritable document indispensable à tous ceux qui s’intéressent peu ou prou à l’histoire du Paris de la Libération. La Capitale, il la connait sur le bout de ses godasses éculées, « Savoir Paris l’a, b, c, de la profession. A pinces, à se farcir des kilomètres de trottoirs et ça répété pendant une année nocturne, tu peux me faire confiance, tu arrives à te débrouiller ». A te débrouiller pour dénicher un rade, aussi pourri soit-il, pour boire un dernier verre avant le prochain qui ne sera que le précédent de celui qui suivra précédant un autre avant le peut-être dernier Tant qu’il a du rouquin un sans toit peut résister dans la nuit la plus glaciale jusqu’à ce que l’alcool le transperce de l’intérieur.

    Et ces écriveurs de la nuit Giraud, Mérindol, Blondin, Vidalie, Nimier, Fallet, Simonin et quelques autres comme Audiard ont plus contribué à faire vivre la langue française, la sortant du carcan de l’Académie, que les technocrates actuels qui la noient sous un flot verbeux issu d’un jargon bâtard qu’ils ont inventé faute d’être capables de maîtriser la langue de Shakespeare. Rien que pour cette raison, je les remercie mais je les admire surtout pour toute la littérature qu’ils ont produite, elle m’enchante : c’est la vie qui pousse comme du chiendent entre les pavés, une leçon d’espoir, de débrouillardise, de créativité et un bonheur de lecture.

    Et, comme Giraud et ses compères de pèlerinage d’un rade à l’autre, je suis un oiseau de nuit, de la nuit qui égalise les hommes, mettant le bourgeois au même niveau que le clodo.

    « La nuit n’a pas d’horloge, pas de pendule, pas de montre. Elle débute de la même façon après le tamisage du crépuscule, première ligne de démarcation à franchir…. » avant de plonger dans l’autre monde, celui qui égalise.

    Le livre sur le site du Dilettante

     

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    Pierre CHARRAS

    Le Dilettante

    Les dernières campagnes électorales en France, aux Etats-Unis et ailleurs encore ont pu surprendre certains, par la violence et la bassesse des attaques contre les candidats, et pourtant ces pratiques odieuses ne sont pas nouvelles, déjà avant de décéder en 2014, Pierre Charras les évoquait dans ce roman édité à titre posthume à l’occasion de cette rentrée littéraire.

    Pour stigmatiser de telles pratiques, montrer jusqu’où elles peuvent conduire et donner son sentiments sur de telles mœurs, l’auteur raconte l’histoire d’une élection dans une petite ville de province où le maire charismatique et, après de nombreux mandats, est mis en grande difficulté au premier tour. Le parti dont il incarne les valeurs, sans le représenter officiellement, dépêche un spécialiste des causes perdues pour redresser la barre et, au moins, éviter un naufrage déshonorant.

    Le sauveur débarque pour redresser le navire municipal mais le maire a disparu, nul ne sait où le trouver. Tous se souviennent alors que ce maire a un passé étrange, Il était ministre et promis aux plus hautes fonctions de l’Etat quand en visitant la ville, il a été frappé d’un malaise qui l’a incité à se fixer dans cette ville où il a grandi, et à y briguer les fonctions de maire qu’il a exercées pendant cinq mandats. Mais la population semble vouloir lui refuser une sixième investiture, il décide alors contre l’avis de tous ses conseillers de s’adresser directement aux électeurs, de leurs raconter sa vraie histoire, celle que son malaise a fait remonter à sa mémoire, celle qu’il tait depuis sa première élection. Il veut qu’on lui pardonne ce silence, que les citoyens sachent qui il est réellement et qu’elle est sa vraie famille.

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    Pierre Charras 

    Ce roman plonge au cœur d’événements anciens difficiles à évoquer sans déclencher un raz de marée populaire mais le maire veut se libérer de la culpabilité qui lui pèse sur les épaules même s’il n’était alors qu’un enfant, il se sent l’héritier de ceux qui ont été expéditivement jugé et exécuté, comme de ceux qui ont jugé, sans pitié aucune, sans discernement et même avec une haine sordide dans un après guerre chaotique et houleux. Ce livre évoque évidemment la culpabilité, la transmission de la responsabilité aux enfants et le pardon qui seul peut effacer l’atrocité de ce qui fut. On dirait que l’auteur a voulu, à la fin de sa vie, se libérer d’un poids qu’il aurait lui-même supporté ou plaider la cause d’un proche qui aurait subi cette avanie. Son plaidoyer pour l’innocence des enfants est particulièrement émouvant :

    « …les enfants des bourreaux sont des enfants, pas des bourreaux. Des enfants qui soufrent, eux aussi, comme ceux des victimes. Quand les hommes font le mal, tous les enfants sont des victimes, ceux des bourreaux comme ceux des martyrs, tous, toujours ».

    Puissent les bateleurs de la politique s’en souvenir lors des prochaines campagnes électorales et tous les autres dans toutes les situations de la vie quotidienne.

    Un roman court, émouvant, qui démontre comment du malaise peut surgir la vérité oubliée, qui demande le pardon et peut faire surgir l’amour. Un livre noir mais plein d’espoir qui montre que la vérité peur éviter bien des rancœurs porteuses de malheur et apporter la paix et le bonheur. J’ai refermé ce livre non sans émotion quelque part dans les Monts du Forez à deux pas du lieu de naissance de Pierre Charras.

    Le livre sur le site du Dilettante