LA BELLE LURETTE d'HENRI CALET (1904-1956)

leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

 

 

 

 

 

31b%2B8D%2BWruL._SX328_BO1,204,203,200_.jpgIl y a belle lurette. 1935. Un jeune écrivain naissait avec un roman stylé, hypernaturaliste, largement autobiographique (dans "les grandes largeurs"), hautement sarcastique à l'endroit de tous, et d'abord de soi-même.

On ne se paie pas de mot ici, les mots sont vifs, les mots sont crus, Calet les cale bien sec, avec ses courtes phrases, incisives comme des dents près de mordre et leurs chutes mortelles : on n'en sort pas indemne tant la cruauté passe les plats.

On suit ici les "grandes heures" d'un enfant, d'un adolescent, Henri, "dans le chemin des pauvres" à Belleville et ailleurs, jusqu'en Belgique, Hollande. De 1904 à l'après-grande guerre.

La mère "fruit d'une union provinciale et bien pensante" (p.26), le père "qui était une belle vache" et "s'était mis en ménage avec Louise, ma demi-soeur" (p.61), le beau-père Antoine appelé "Médème", une "logeuse" Madame Slache, son fils Martial dégoûtant qui se cure le nez...on se croirait dix ans plus tôt dans le bestiaire clouzotien tant les descriptions lèvent le cœur au milieu de la "merde (qui était partout, et (l'odeur) - plus insinuante - aigrelette de l'urine", p.64) , des pets, des crachats, des "pipi dans le pot de chambre" : à côté de ça, Zola c'est rose!

La mère, forcément, dans ce milieu qui désenchante, devient "madame Caca".

 

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Henri Calet

 

Sur fond de guerre de 14 ("Quand, après quatre années de raisiné, les gens de haut lieu eurent estimé que cela suffisait, ils dirent aux guerriers : "Cessez le feu!" à l'aide d'un clairon. Sans cet ordre, ils auraient tenu cent ans, tout de même que les aïeux", p.142), tous les trafics sont permis et l'adolescent assiste bien à tout cela, volontairement ou en dépit de lui, apprenant à conter fleurette (enfin, à se servir de son sexe), à devenir dans ces miasmes un homme, lui "gibier de potence" selon les dires de sa "bonne" mère.

La langue de Calet égratigne tout, sans un mot de trop, langue dégraissée, l'armée, la pauvreté, la mère, le père, les commerçants gonflés, les maigres, les poilus, les moches... et comme disait Nourissier à propos de Lainé et de sa "Dentellière" : "Férocité, drôlerie, amertume, persiflage, sarcasme... La raillerie? C'est au-dessus, Madame" (Le Point), on n'est jamais à court de sarcasme ici non plus...

Bref, un roman de 1935, qui a de l'allure et qui, le moins qu'on puisse dire, n'a pas vieilli, tant le style éblouit, ce qui est vite dit au milieu de tant de noirceur !

 

Henri CALET, La belle lurette, Gallimard, L'Imaginaire n°44, 224 p.

 

h-3000-calet_henri_la-belle-lurette_1935_edition-originale_autographe_tirage-de-tete_2_59283.jpgLe livre sur le site des Éditions Gallimard

Les livres d'Henri CALET sur le site de Gallimard

Portrait d'Henri Calet par Roger Grenier

 

 

 

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