POSTICHES ET MÉLANGES par PHILIPPE LEUCKX

leuckx.jpgUne petite trentaine de pastiches d’auteurs aimés, qui m’ont nourri et me nourrissent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Françoise Sagan

L'ennui, ici, à la côte, tenait, croyait-elle, à l'absence de fêtes, comme elle pouvait en connaître là-bas, à Paris. De Denis, elle n'avait plus de nouvelles. Sans doute se rappelait-elle la dernière soirée, bien arrosée, trop, où il s'était enhardi à lui serrer la taille. Elle avait été doublement surprise. Par sa témérité, elle en doutait un peu. Par sa constance : ses amies avaient brossé de Denis un portrait très flatteur. Elle passait la main soudain sur sa taille, comme pour retrouver celle de l'homme.

 

 

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Suzanne Prou

Louise se tenait très droite; dans le vestibule, où la lumière se hasardait, il n'y avait aucune trace de vie, pas même celle du chat qui, d'habitude, trônait sur l'une des marches. La musique de sa vie, alors, dégringolait du silence, comme s'il suffisait qu'elle pensât à toutes ces semaines durant lesquelles la villa prenait vie et densité, et le vestibule résonnait de toutes les rumeurs. Louise alors refusait la détresse du temps, sachant se gorger de l'étreinte dorée d'un vestibule, le soir.

 

 

260px-Camille_Bourniquel%2C_1997.jpgCamille Bourniquel

Le large tapis du salon côté jardin, lorsque le soleil l'éclairait à suffisance, avait des éclats d'Orient. Il se souvenait de ce juin qui l'avait apporté ici même, la journée était belle, vraiment, et Ugo n'arrivait plus à l'oublier, tant ce jour-là, cette après-midi éclairante, Suzanne lui avait paru correspondre à sa vie de solitude. Elle marchait presque fière, lorsque tapis déroulé, elle ôta ses talons pour sentir l'ouate nouvelle. Le salon rayonnait d'été, et Suzanne, qu'un bain d'enfance étoilait, s'élevait légère.

 

 

frenadez1%20copy.jpgDominique Fernandez 

Je n'ai rien dit encore de la somptueuse floraison des marchés de Noto, à la lumière qui tombe des façades bariolées et baroques, qu'une fin couche d'air d'été festonne à l'envi, et les nombreuses victuailles éclataient sous tous les soleils. Il suffisait de jeter un œil vers les montées, là se niche un bien beau musée qui, à l'étage, vous permet d'emprunter un tout petit balcon de fer forgé qui vous montre tous les toits de Noto. Loin, au-delà des murs éclairés, la fine moulure des montagnes.

 

 

auteur_1394.jpgFrançoise Lefèvre

Le cri, en moi, de son absence. Un jet de douleur sous l'épaule. Reviendra-t-il? Je mûris ma confiance dans l'éclat de la souffrance. Je pressens, en appelant à moi à la rescousse le soir où il vint en moi, son retour. Je mettrai ma plus belle robe. Les cheveux défaits. La blondeur que je lui offre, s'il veut de mon cadeau. Il sera de retour. Ta peine, garde-la serrée pour qu'il revienne. Ta souffrance, sauve-la d'un éclair. Tu reviendras. La beauté de ton retour s'aggrave déjà d'un silence. D'attente.

 

 

Dani%C3%A8le-Sallenave.jpgDanièle Sallenave

Les rues, ombreuses, partent dans la neige. Je serre mon manteau et je repense à ce que m'a dit, hier, dans la lente venue du soir, H., que j'aime assez voir se détendre, à ces paroles de doute, puisque l'hiver avive ici maintes incertitudes quant à la réalisation de ce projet auquel il tient tant. La ville n'est jamais plus belle qu'en ces séquences nocturnes, balisées des feux qui bordent la Vltava, vers Vyton, vers ce tunnel que j'aime tant et où passent, comme dans un poème d'Hejda, les tramways tardifs.

 

 

fernando-pessoa.jpgFernando Pessoa

Décidément, je ne comprendrai jamais Ophelia ni cette attente peureuse qu'elle découvre, le matin ou le soir, quand le bureau se vide de toute lumière. J'ai marché vers elle, empruntant mon trajet favori qui me fait passer, du moins si je ne vais pas jusqu'à Rua Rosa, au moins par notre chère place du Chiado, que les pigeons recueillent dans la matité du jour. J'ai fermé tout à l'heure la fenêtre sur une ombre, était-ce elle? Vers Estrela, le ciel était d'une noirceur de novembre, et les toits quasi mélancoliques, comme ma peine.

 

 

233619.jpgMarcel Proust

Des marches, que j'ai comptées, nombreuses jusqu'au porche, plus de trente, tant la structure de l'édifice, entre château et pavillon, offre d'ampleur vers les jardins, vers les beaux sentiers qu'organise la lumière, compacte, grainée de belles particules d'été, je pouvais voir la ville, comme je ne l'avais jamais perçue, quoique la saison fût déjà d'ombre, mais il y avait, tout autour, dans l'aire aiguë de ma vision, l'étendue même d'un souvenir que les seuls grains préservent de l'oubli.

 

 

AVT_Pier-Paolo-Pasolini_8137.jpegPier Paolo Pasolini

Le Tibre, de cet après-midi-là, semblait une surface jaunie de reflets. Le gamin, dans l'herbe, s'amusait à dégommer un pan de terre aride. Pour rien, il jetait les poussières vers les berges, tuant le temps. Federico calmait ainsi son impatience et sa fièvre. Franco lui avait battu froid, la veille, à Portese. et il n'arrivait pas à oublier cette blessure. De rage, il enlevait des touffes de terre. il plongeait ses poings comme un enfant qui s'encolère pour un peu. Le Tibre, calme, posait sur la ville un faux miroir jauni.

 

 

AVT_Pavese-Cesare_946.jpegCesare Pavese

La rue devenait pour C. l'antre même de sa mémoire heureuse. elle retrouvait tout, ses jeunes années, les façades écaillées, même la rue des Orphelins lui semblait telle que son souvenir la figurait, avec ses étroits trottoirs de pavés, avec ses franges de papiers défraîchis le long des caniveaux. Mais devait-elle sentir alors que tout compte fait il valait mieux négliger ces pensées-là, puisqu'elle n'y était plus, puisque les années étaient venues s'ajouter soudain et elle ne s'y voyait plus, tout simplement.

 

 

Claude_Louis_Combet.jpgClaude Louis-Combet

Dans la moiteur fauve de son corsage, ombre du désir, flanelle écornée des doigts qui s'empressent à toucher la peau, le garçon hésitait à insérer la paume, seulement la paume. Le souffle chaud altérait peut-être son impatience, quoiqu'il faiblît subitement, doigts posés sur le liséré du décolleté que son regard convoitait, interdit certes, mais tellement tentant dans la chaleur de la chambre. Le membre grossi explosait sous la toile et il se répandit en petits jets chauds.

 

 

Sandro_Penna_1974.jpgSandro Penna

La vitre et la douceur de ce Tibre

Jaune retiens donc cette chance

Quelle joie de le voir surgir

Soudain de la plage

T'éblouit son regard

Qui ne te regarde point

Mais s'évente vers la mer.

 

Dietro la vetrina e la dolcezza del Tevere

Giallo prendi dunque quella fortuna

Quale gioia vederlo passare

Dalla spiaggia improvvisamente

Ti abbaglia il suo sguardo

Che non ti guarda

Ma se ne va verso il mare

(trad. R. de Ceccatty ce 22/11/17)

 

 

38752.HR.jpgRené de Ceccatty

L'ami qui m'avait si bien accueilli, vint donc me chercher à la gare de M., lorsque ce voyage me ramena à Sète, la saison durant laquelle ma mère, très affaiblie, convint, avec mon frère resté à Paris, d'une petite fête, sans doute la dernière à laquelle elle assista en toute conscience. Les yeux brouillés, je revoyais défiler toutes mes années d'enfance, mes retours aux Figuiers, pour la voir, lui apporter quelque bonne nouvelle de mon 14e. "Quitte donc un peu ton refuge d'écriture, vieux solitaire" semblaient dire ses beaux yeux bleus.

 

 

CURVERS_Alexis.GIFAlexis Curvers

Rome splendide déroulait ses fastes, et notre belle marquise, en robe à falbalas bleu tendre, glissait comme un cygne sur le paysage de ce jour-là. La Via Veneto, qui n'était pas encore le fruit de ces paparazzi funestes, semblait grouiller de toutes les fêtes, comme une vasque de fruits qui gorgés de lumière et de saveur éclatent en tous sens. J'aurais voulu rester un peu plus longtemps mais G. s'impatientait. J'avais déjà trop couru les rues de Rome, les derniers jours, et je craignais qu'elle ne me fît mauvais accueil.

 

 

738_350120418-photo.jpgBertrand Visage

Les jours de Catane éblouissent jusqu'aux places trop vite parcourues. La fièvre portait Angélique vers les barques, et, Massimo revenait avec un lourd panier de sardines bleutées. Ce jour-là, l'enfant grandi à la lumière des vieilles portes palermitaines découvrait la splendeur de la lumière de mer, comme jamais. "Lica! Lica'", c'était l'appel de l'eau, lorsqu'enfant, la nonna lui contait, assise face aux Quattro Santi, en jetant un œil vers le libraire, les beautés de l'océan, pour elle un total mystère. Lica avait quatre, cinq ans.

 

 

AVT_Elsa-Morante_2577.jpegElsa Morante

Via Bodoni, les Allemands trouvèrent au 102, derrière la cour intérieure, dans une petite remise, des armes que les résistants avaient planquées, et qu'un gars de San Lorenzo avait convoyées de nuit. J'avais froid et le petit avait du mal à trouver un peu de chaleur en ce décembre 43. On manquait de tout, de lait, de pain, de fruits crus, de charbon, de bois. Des volets verts, au premier étage, où j'avais trouvé refuge grâce à un ami de Campo Verano, je regardais l'hiver romain, la débandade...

 

 

525aef0d8111a75c5a4b9dd18b70fcc7.jpgHector Bianciotti

La petite du café me regarde longuement. Elle sait que je n'habite pas très loin, cour Meslay, que je viens souvent ici, chez sa mère, siroter un café, que son père me voit d'un air sombre, malveillant. C'est une gamine aux yeux intenses, plus âgée que son âge, plus mature, qui scrute invariablement tout passage, et qui, de plonger ainsi dans l'intériorité des êtres, décèle une sorte de sagesse populaire, mutine et salutaire. Elle porte en ses yeux une lente tristesse que chaque coup d'œil exacerbe.

 

 

260px-Jean-No%C3%ABl_Schifano_-_Com%C3%A9die_du_Livre_2010_-_P1390835.jpgJean-Noël Schifano

Le prince au visage couperosé, vêtu de chausses brodées vert émeraude, attendait dans l'air vespéral des sbires encapuchonnés. Sa belle, aux longs cheveux poudrés, languissait sur le lit laissé ouvert, la main caressant sa belle poitrine nue, dans l'effort du désir suspendu; elle guettait la braguette du prince, gonflée comme un sac de pierres précieuses, une baudruche de velours soyeux pour ses yeux, pour ses mains, tendres linges tendus comme un arc bandé à mort.

 

 

Jean-No%C3%ABl-Pancrazi.jpgJean-Noël Pancrazi

Ce soir-là, dans les jardins de la villa Cassia, embaumés de seringa et de vieilles roses, j'attendais, le cœur battant, derrière un banc, la venue de mon ami Henri. Nous avions convenu, la veille, haletant sur le rivage, de nous voir, ici, en secret, tant de vilaines rumeurs, tout autour, dans le quartier des Roussettes, nous épinglaient tous deux dans des termes d'oiseaux moqueurs, pas piqués des vers, où les "sales pédés" et autres "tapettes roses" nous blessaient à vif, nous avec nos quinze ans de fraîcheur anéantie, usée par le mal.

 

 

beck_beatrix.jpgBeatrix Beck 

Marthe Calempion n'avait jamais été belle. Elle portait le postérieur haut et ça faisait irrésistiblement rire la troupe d'élèves. Mais elle avait ce quelque chose fleuri, ce sourire en bec de merle, et sa langue, pointue qui titillait le verbe. je l'aimais comme une sœur. Une sœur délurée; mais bien une soeurette pas mal fagotée quand elle voulait. Une manière de petite femme qui accroche le regard des mâles qui scrutent le moindre derrière. Salauds, va!

 

 

AVT_Nicole-Avril_9007.jpegNicole Avril 

Ma mère, à Bordeaux, après Lyon, après Paris, c'était pour mon père, pour moi, une histoire nouvelle. Elle avait vieilli, et les voyages, en avril ou pas, lui pesaient. Je me souvenais, avec acuité, de l'époque des "jardins de mon père", quand elle chicanait mes coiffures, m'habillait comme une poupée, ne supportant guère que je ne fusse à son image, au miroir de sa beauté, de son maquillage, tirée à quatre épingles, impeccable. Maman avait changé, vieilli, et c'est avec émotion que je lui retrouvais une inflexion de voix, d'il y a longtemps.

 

AVT_Patrick-Modiano_1704.jpgPatrick Modiano 

De ces vagabondages dans ces rues provinciales, que je savais pour y avoir traîné avec quelque copain du "Matelot bleu", vers la fin des années 50, après une fugue qui m'avait éloigné de la maison des parents à Jouy-en-Josas, il me restait une impression bizarre et insolite de découverte, à côté d'une sensation de "déjà vu", comme si les deux coexistaient et me mettaient à l'épreuve du temps. Le "Matelot bleu" nous accueillait : ah! l'odeur du zinc où Josiane et Marc me servaient, sachant toutefois que c'était interdit, un alcool fort.

 

220px-Francis_Carco_Meurisse_c_1923.jpgFrancis Carco 

Gilberte tapinait depuis un long moment, à la Chapelle. Elle avait mis sur elle sa petite veste rouge, et de loin, c'était comme une tache, une belle tache de couleur au faubourg. Elle commençait d'avoir froid, forcé, elle ne portait que des bas et les petites boucles des jarretelles l'agaçaient. Il était long à revenir, César. Elle ne s'empêchait pas de le répéter à part elle, comme pour se réchauffer. Son cœur battait. Elle se frottait les doigts avec force pour se donner un peu de chaleur.

 

 

AVT_Jean-Giono_8794.jpgJean Giono 

Eusèbe dépasse les trois maisons. Le vent lui fait signe, puis repart .Il a donné du foin à la mule. Le soir descend vite vers les feuillages. La Baïse n'est pas bien vaillante, elle est près de vêler. Qui sera là pour l'aider? Tout en marchant, il remâche deux ou trois pensées fort agricoles. Le chien et le loup sont à présents descendus et c'est l'heure d'épaules creuses. Il se fatigue. Le soir est venu sans poser sa main sur le ventre d'Eusèbe, comme pour dire "Tu as faim, grand veau?"

 

 

Pascal-Quignard-4.jpgPascal Quignard 

Beaume arriva à Rome, le soir de la Sainte Marthe. Il s'était enquis, par lettre, du voyage prochain, vers le sud. Le portrait que Baglione lui avait promis, sur fond de paysage romain, ne venait pas, et son dépit devenait plus aigu, plus âcre. Beaume n'enviait plus ses années. Le meilleur, derrière lui, lui faisait le présent insupportable, comme une convulsion. Beaume regrettait ses vingt ans, comme on se désole d'avoir perdu une femme qui vous fait jouir. Le soir tombait quand il se réveilla d'une songerie un brin classieuse. Il était vieux.

 

 

AVT_Pascal-Laine_1579.jpegPascal Lainé

Cet animal-là avait du coq le jabot, le côté ronflant qui gargouille, le buste à l'avant - comme Proust -, ce Béligné-là, ce de quelque chose savait à quoi appartenir et le faisait sentir. il était du gratin.

Rainette, elle, ne venait de rien, n'était rien. Sa mère, mercière ou crémière selon l'âge, serveuse "à votre service", s'agenouillait devant tout le monde : elle avait passé l'âge de faire des manières, elle faisait cela naturellement.

De Béligné pompeux fréquentait Richelieu et son Ecole des Chartes, à deux pas des restaurants japoniais qui fleurissaient tout autour. Les gens ne mangeaient plus français mais des espèces de petites sauterelles ou de poissons.

 

 

823358-isa0088485jpg.jpg?modified_at=1446574666&width=975Mathias Enard 

J'en arrive à l'hypothèse la plus plausible, la moins spécieuse : le docteur, en prenant le train pour Milan, sachant que le trajet prendrait jusqu'au lendemain matin, n'avait pas imaginé que, pendant ce temps, les zonards qui le poursuivaient auraient le temps d'atterrir à Turin ou en voiture de rejoindre Pavie, mais se préparait à l'inéluctable, puisque, dans sa valise, il avait placé entre deux chemises étonnamment repassées, au carré s'il s'était agi de draps de lits, le message chiffré que Dom lui avait glissé à la gare d'Hambourg, petit papier informe, avec 7 codes, pas plus, entre deux trains, juste le temps de l'empocher vite fait bien fait au fond de sa gabardine.

 

 

Philippe L., ce 22 novembre 2017.

pour René de C., Éric A., Dominique S., David B. , Françoise L. et Bertrand V.

 

 

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