DE L'INFLUENCE DU COURS DU YEN SUR LE CYCLE MENSTRUEL DES GEISHAS

tattoo-fleur-33.jpgIl régnait autour de cet enseignant un flou considérable.

Possédait-il ou non une qualification ? Et son certificat d’aptitudes pédagogiques ? S’y connaissait-il en quoi que ce fût ? Était-il le meilleur ami du chef d’établissement ou son pire ennemi ? Était-il protégé en plus haut lieu ? Avait-il fait l’Afrique ou l’école buissonnière ? Était-il maçon ou poète? Était-il un haut potentiel ou un psychotique profond ? Possédait-il toute sa raison ? Se trouvait-il d’ailleurs bien là où il donnait cours ?

Ses étudiants ne savaient à quoi s’en tenir. Quand il donnait une leçon structurée, sous le signe de la rigueur, sanctionnée par une évaluation critériée labellisée, il apparaissait qu’aucune notion n’était correcte, aucun point acceptable et quand il lançait des idées à la cantonade, exprimait des opinions sur le ton de la dérision, sans le moindre souci pédagogique, il apparaissait qu’il révélait des vérités pérennes (d’une durée de trois semaines au moins).

Les réclamations pleuvaient mais l’administration usait de tous les moyens pour les contrer, les inspecteurs ne franchissaient jamais la porte de sa classe, comme pris d’effroi à l’idée de se frotter au bonhomme, de détruire le mythe entourant sa personne.

On disait qu’il dormait avec un python, qu’il avait empoisonné sa nourrice espagnole à l’âge de cinq ans, qu’il était de descendance rohingya, qu’il avait été chercheur à l’Université de Ouagadougou, qu’il était un vegan de la pire espèce, qu’il était encore puceau, qu’il possédait une connaissance encyclopédique, qu’il élevait des cochons d’Inde, qu’il avait tenu une maison close à Bali, qu’il écrivait un livre de sorcellerie qui révolutionnerait la pédagogie moderne, qu’il lisait (autre chose que des manuels scolaires), qu’il maîtrisait parfaitement l’écriture inclusive et l’usage du tableau numérique.

Maintenant qu’il est retraité, incapable de se passer d’un public, il donne régulièrement des conférences sur les sujets les plus divers et dans les endroits les plus insolites (une pissotière, un dépôt d’ordures clandestin, un congrès de parti, un refuge pour migrants, le siège d’une multinationale...) sans que ceux qui y assistent, de plus en plus nombreux, ne sachent s’il dit vrai ou faux, parvenant à semer le trouble sur les sujets les plus divers, du repiquage des salades grecques en terre orthodoxe à l’influence du cours du yen sur le cycle menstruel des geishas.  

À la fin de sa causerie, il distribue un questionnaire pour vérifier l’écoute de son auditoire puis ramasse les copies. Que jamais il ne rend ni ne corrige. Il les jette à la décharge, à moins qu’il ne les brûle dans  le grand feu ouvert de son chalet suisse pour, à ce qu’on rapporte, alimenter les flammes de l’invérifiable savoir.

 

Commentaires

  • J'adore ce récit, original et très bien ficelé comme d'hab..Bravo Eric !

  • Merci, Edouard! ;-)

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