101 POÈMES ET QUELQUES CONTRE LE RACISME (Le Temps des Cerises)

Couv_101-poemes-contre-le-racisme.jpgUne excellente anthologie composée (et préfacée) par Francis Combes et Jean-Luc Despax, de poèmes d'auteurs pour la plupart toujours bien vivants et qui s'inscrit dans le cadre d'une action internationale initiée par le WPM (le Mouvement mondial des poètes). 

" A travers la diversité des paroles présentées, elle constitue un acte en commun contre la barbarie ordinaire. "

Voici une sélection d'une dizaine de poèmes !

Les brève notices biobibliographiques des poètes sont tirées de l'ouvrage. 

 

 

 

MICHEL BESNIER

 

Ce n’est qu’au jeu de cartes

Que les couleurs m’importent

 

Ou au jardin

Pour commenter les parfums

 

Ou avec mes chats

Pour commenter leurs noms

 

Avec les humains

Je suis daltonien.

 

Michel Besnier est né en 1945 à Cherbourg. Il est l’auteur de romans (au Seuil et chez Stock), de livres de poésie et de livres pour enfants.

 

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FRANCIS COMBES

 

ÉVOLUTION

 

Du temps où nous vivions au fond des océans

Les petits se faisaient dévorer par les grands

Aujourd’hui que nous vivons sur  terre

(parfois même un peu plus haut)

Avec difficulté nous apprenons

À nous débarrasser des habitudes anciennes

 

Francis Combes est né en 1953 En 1993, il a fondé un collectif d’écrivains Le temps des cerises. Il a publié une trentaine de livres, surtout de poésie, mais aussi des traductions, des essais et deux romans.

 

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BRUNO DOUCEY

 

LA GÉOMÉTRIE DE DONALD

 

Aucune tête au carré

Ne peut occuper tout l’espace

Dans un bureau ovale.

 

Pour y régner en maître

L’usufruitier temporaire des lieux

Ne peut miser sur l’élargissement naturel de sa pensée.

 

Il lui faut donc écraser des courbes

Tuer l’œuf dans la poule

Et la poule dans l’œuf

Torturer des ellipses

Réinventer des angles droits

Et nier que la tête est ronde.

 

Mettre au carré un bureau ovale

Est aussi difficile

Que saisir un ballon de football

Par temps de pluie.

 

Le plus simple est de construire

Un quadrilatère de quatre murs

A l’intérieur du bureau ovale

Et de les aligner

Sur les quatre points cardinaux de la planète.

 

Une fois construit

Les murs n’auront besoin

Ni de fenêtres ni de portes.

 

Imagine-t-on

La maison blanche de Donald

Ouverte sur des visages noirs ?

 

Dimanche 27 janvier 2017

 

Bruno Doucey est né en 1961. Il est écrivain et éditeur. Après avoir dirigé les Editions Seghers, il a fondé une maison d’édition vouée à la défense des poésies du monde et aux valeurs militantes qui l’animent.

 

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LAURENT FOURCAULT 

 

MON HÔTE L’AUTRE

 

Naguère j’ai dû faire un psychanalyse

fallait-il que je n’aille pas bien car ça m’a

coûté un max d’argent – suffit pas que tu lises

Freud donc j’étais perclus entre autres d’un amas

 

de haines ça t’avilit et te paralyse

or j’ai fini par remonter jusqu’au trauma

et j’ai compris ce qui depuis me mobilise :

on hait chez l’autre (et ça te pourrit le rama

 

ge) ce qu’on ne peut aimer en soi par exemple

que toi tu sois tout serré quand lui est ample

son rire sans vergogne devant toi contrit

 

qu’il vienne et se mélange chez toi tout s’emmêle

qu’il soit noir et te montre ce que de ton mel

ting pot intime tu refoules triste tri

 

Laurent Fourcault est né en 1950. Professeur émérite à Paris-Sorbonne, il est aussi rédacteur en chef de la revue de poésie internationale Paris-Sorbonne.

 

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ABDELLATIF LAÂBI

 

LES TUEURS SONT A L’AFFÛT

 

Mère

ma superbe

mon imprudente

Toi qui t'apprêtes à me mettre au monde

De grâce

ne me donne pas de nom

car les tueurs sont à l'affût

 

Mère

fais que ma peau

soit d'une couleur neutre

Les tueurs sont à l'affût

 

Mère

ne parle pas devant moi

Je risque d'apprendre ta langue

et les tueurs sont à l'affût

 

Mère

cache-toi quand tu pries

laisse-moi à l'écart de ta foi

Les tueurs sont à l'affût

 

Mère

libre à toi d'être pauvre

mais ne me jette pas dans la rue

Les tueurs sont à l'affût

Ah mère

si tu pouvais t'abstenir

attendre des jours meilleurs

pour me mettre au monde

Qui sait

Mon premier cri

ferait ma joie et la tienne

je bondirais alors dans la lumière

comme une offrande de la vie à la vie

 

* In Le Spleen de Casablanca, éditions de la Différence, 1996.

Poème à la mémoire de Brahim Bouarram, jeune Marocain jeté et noyé dans la Seine, le 1er mai 1995, par un groupe de skinheads venant d'une manifestation du Front national.

Les tueurs sont à l’affût, lu par Gaël Kamilindi


 

Abdellâtif Laabi est né en 1945 à Fès, au Maroc. Emprisonné pendant huit ans pour son opposition intellectuelle au régime, il est libéré en 80 et s’exile en France en 1985. Il a obtenu le Goncourt de la poésie en 2009. Son œuvre, essentiellement poétique, est publiée à La Différence et chez Gallimard.

 

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JEAN L'ANSELME

 

L’ÉMIGRANT

 

Pas de TRAVAIL

Pas de FAMILLE

Pas de PATRIE

 

Vive PÉTRIN !

 

Jean L’Anselme est né en 1919 et décédé en 2011.
Picard ayant appris à lire et à écrire derrière le cul des vaches le laid pour lui n’est pas ce qu’il y a de pis. Auteur entre autres de Le Ris de veau, Pensées et proverbes de Maxime Dicton, La Chasse d’eau, les Poèmes con, manifeste suivi d’exemples, La mort de la machine à laver et autres textes…

 

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ALAIN  (GEORGES) LEDUC

 

AÉROPORT DE PÉKIN

 

La vendeuse manie aussi bien le boulier

que la calculette

Elle a le type des femmes du Nord,

des femmes de Mandchourie

et ses seins soulèvent parfois  légèrement

sa tunique de soie noire.

Comme elle me tend un bol en belle laque rouge,

nous recevons une brève décharge d’électricité statique.

Nous nous sourions au même instant

et toute la fraternité humaine passe dans ce sourire.

J’aime la couleur de ce bol, la couleur de sa tunique.

 

Alain Leduc est né en 1951. Originaire du nord de la France, professeur et critique d’art. Romancier et poète.

 

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JEAN-CLAUDE MARTIN

 

   le bulletin d’information  dit qu’une épidémie  tue

par milliers des gens dans un pays lointain. Devant ce

bleu, ce ciel, peut-on y croire ?  Ça nous gâche l’insou-

ciance, comme un festin devant des mendiants. Mais

qu’y changer ? le monde est injuste. Dieu, est mal

fait… Envoyer un chèque. La radio passe à d’autres

sujet. Il faut surmonter la douleur des autres.  D’ail-

leurs, il n’y a pas de cadavres  sur la plage. Juste un

petit crabe éventré. Qui procure  à un bataillon  de

fourmis une très agréable après-midi.

 

Jean-Claude Martin est né en 1947. Préside la Maison de la Poésie de Poitiers depuis 2006. A publié de la poésie chez Rougerie, au Cheyne, au Tarabuste, au Dé bleu, chez Gros textes et aux Carnets du Dessert de Lune.

 

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JACQUES ROUMAIN

 

SALES NÈGRES

 

 

Jacques Roumain est un écrivain et poète haïtien né en 1907 à Port-au-Prince et mort en 1944.

Fondateur du parti communiste d’Haïti en 1934. Il est l’auteur de Gouverneurs de la rosée, chef d’œuvre de la littérature mondiale.

 

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JOËL SADELER

 

AMBRE SOMMAIRE

 

Sur la plage alignés

En épidermes serrés

Les gentils vacanciers

Aux petits pores

Et aux grands pieds

Se bronzent au soleil

De l’été

Tout bien-pensant

Tout bien-dorant

Tout bien-bronzant

Tous

Bruns-bicots

Et noirs-négros

Mais à la rentrée

Racistes jusque dans le métro

Racistes jusque dans le boulot

Racistes jusqu’à l’os

Et tout ça

      pour la peau

 

Joël Sadeler est né en 1938 et mort en 2000. Il a donné son nom au prix Joël Sadeler qui récompense chaque année depuis 2001 un recueil de poésie destiné à la jeunesse.

 

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SALAH STÉTIÉ

 

SENGHOR

 

Il y a dans le nom de Senghor le battement du sang
Il y a le souvenir de Gorée
Il y a – sans impertinence mais c’est référence parler – « Luitpold le vieux prince régent »
Il y a pour moi dans Sedar, abusivement, mémoire d’un cèdre du Liban

Il y a bien des Français qui parlent petit-nègre
Lui parle et écrit le français naturellement
Comme l’agrégé de grammaire qu’il est et comme le
Normalien qu’il fut et plutôt mieux que l’un et que l’autre
Parce qu’il a su désagréger la langue au bénéfice d’une langue plus forte, éternellement à venir, ô poésie, superbement, anormalement,
Un français châtié que le sien, mais non point puni pour autant,
Car il y a dans le nom de Senghor, à fleur de peau, le grand cri simplificateur, le cri du sang !

À fleur de peau, il est fils d’Afrique, de Sainte Afrique, sa mère est noire
Sa femme est blanche et sa mère est noire et c’est pourquoi cet homme est un pont
Un pont, à travers Gibraltar, entre Casamance et Normandie,
Entre Normandie et Casamance,
Un pont entre hier et demain et, entre Grèce et Bénin, à peine un détroit, un Hellespont.

Négritude est un mot de sa trouvaille, et de son invention aussi métissage
Nous serons tous demain nègres ou nous ne serons pas
Nous serons tous demain blancs ou nous ne serons pas
Nous serons jaunes, nous serons rouges, nous serons
Ces beaux métis par l’esprit et le cœur, délicieusement comblés par l’arc-en-ciel

Nous habiterons tous, Senghor, ta négritude
A seule fin d’habiter ta vastitude et la nôtre
Car les chambres étroites sont comme les fronts étroits :
L’homme et l’idée y respirent mal et s’y déplaisent

L’homme et l’idée avec toi vont leur libre chemin de langue
Leur chemin français vers tous les hommes et toutes les idées
Leur chemin sénégalais vers tous les hommes et toutes les idées.

Car la langue après tout n’est que la langue et l’homme est plus :
Il est le citoyen de Babel
Il est celui par qui toute langue se délie et Babel ô Babel sa liberté !

 

Salah Stétié est né à Beyrouth en 1923. Considéré comme un des principaux poètes de la francophonie.

Le site de Salah Stétié

 

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L'ouvrage sur le site du Temps des Cerises

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