• 2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : EN COMMENÇANT PAR DES JEUX DE MOTS

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Pour commencer cette nouvelle année littéraire, j’ai choisi de vous faire jouer avec les mots en faisant appel à deux spécialistes du genre même si ce n’est que le premier recueil édité par Styvie Bourgeois, elle est tombée dans la marmite du Cactus inébranlable alors qu’elle était une jeune fille encore. Le second recueil est l’œuvre d’un auteur devenu chevronné, Éric Allard le célèbre blogueur des Belles phrases. J’ai bien apprécié ces deux recueils car, tous les deux, ont un fil rouge, un thème, pour l’ensemble de leur contenu : l’érotisme pour Styvie Bourgeois, les écrivains et leurs éditeurs pour Éric Allard. Je n’oublierai pas de citer aussi Emelyne Duval l’illustratrice du recueil de Styvie.

     

    cover-conversations-avec-un-penis.jpg?fx=r_550_550CONVERSATIONS AVEC UN PÉNIS

    Styvie BOURGEOIS

    Emelyne DUVAL

    Cactus inébranlable

    C’est réconfortant et réjouissant de constater qu’un éditeur pas spécialisé dans le genre érotique, produise un livre portant un tel titre et de plus que cet opus soit signé par deux femmes. Ça fait plaisir de voir qu’on peut encore mettre un grand coup de pied aux fesses de l’hypocrisie toujours si bien chevillée au corps de notre société. Styvie Bourgeois l’auteure et Emelyne Duval l’illustratrice ont décidé de nous faire rire en parlant de cet organe qu’on évoque plutôt dans des histoires souvent bien grasses. Elles, elles utilisent leur talent artistique respectif sans jamais sombrer dans le mauvais goût ou la vulgarité. Elles ne quittent jamais le registre de l’art même s’il est suffisamment grivois pour amuser les lecteurs sauf les pisse-froid.

    L’auteure l’avoue dans son propos liminaire : « Il m’aura fallu quelques années encore pour assumer toute la franchise et la spontanéité que l’on retrouve dans ces pages ». Affranchie de tout complexe et inhibition mal venue, elle écrit en toute franchise sur ce sujet qui préoccupe tellement le monde bien que bien peu ose en parler librement. Elle ne lésine pas sur son féminisme avoué mais un peu différent peut-être, « Il y a des filles qui n’ont pas compris qu’être chiantes ne nous sert plus depuis longtemps ». Je lui laisse la responsabilité de ce propos, je ne voudrais pas encourir les foudres féminines.belle-belle-.jpg?fx=r_550_550

    A travers ses traits d’esprit, Styvie Bourgeois [ci-contre] s’affirme femme, femme libre, femme non résignée, femme sexuellement assumée, « Tout est dans l’art de revêtir son habit de vierge effarouchée ou de salope à propos ». Ça a le mérite d’être clair et franc. Elle ose aller sur des sentiers que peu empruntent, pour formuler des raccourcis foudroyants du meilleur effet. « Masturbation : Charité bien ordonnée commence par soi-même ».

    Et, elle écrit si justement : « Il faut prendre des libertés mais pas celles des autres » et « Quand nos avis divergent, c’est toujours la tienne que je préfère ». Celle-là, je l’apprécie particulièrement. Voilà la preuve qu’on peut-être grivois et talentueux à la fois sans forcément livrer un message dans chaque sentence, juste un petit aveu ou une petite confidence, par exemple, « Mon mari est le seul capable de mettre le doigt sur ce qui me fait plaisir », « Si l’Amour est ma nourriture, le sexe est ma gourmandise ».

    mons-09-2016.jpg?fx=r_550_550Styvie n’oublie pas son illustratrice qui propose un dessin pour chacune des ses inspirations, « Elle faisait des portraits noir et blanc de personnages hauts en couleur », sauf qu’Emelyne Duval [ci-contre] n’oublie jamais la petite pointe de rouge qui rend son dessin plus érotique. Elle mérite bien de partager la maternité de livre car sa production est, en espace au moins, égale à celle de l’auteure. Deux femmes fortes, deux femmes qui osent parce qu’elles connaissent bien la réponse à cette question « Une bite contre trois orifices. C’est qui le sexe fort ? » Alors quand elles nous disent, « Il y a des fidélités qui se méritent », il serait bien avisé que nous réfléchissions un peu avant d’approuver ou … de nier.

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

    Le site d'Emelyne Duval

     

     

    cover-minute-d-insolence.jpg?fx=r_550_550LES ÉCRIVAINS NUISENT GRAVEMENT A LA LITTÉRATURE

    Éric ALLARD

    Cactus inébranlable

    Il est arrivé, juste après le beaujolais nouveau mais avant Saint Nicolas et le Père Noël pour pouvoir être déposé chez tous ceux qui l’ont mérité. Je parle bien sûr du P’tit cactus d’Eric Allard qui est encore là, tout chaud, sur mon bureau. Eh oui ! Eric Allard a été « cactussé » (je ne sais si l’académie des aphoristes belges reconnaît ce qualificatif mais je l’assume), il est entré dans la célèbre collection des P’tits Cactus comme d’autres entrent dans la Pléiade sauf que dans la collection des  cactées littéraires on entre droit debout, bien vivant, alors que dans celle des belles filles, on rentre à l’horizontale les pieds devant, sauf exception, certain jouant l’anticipation. Il a franchi le contrôle du comité de lecture sans aucun souci, il avait préparé son affaire, « J’aligne toujours bien mes phrases avant de les présenter au peloton d’exécution du comité de lecture ».

    Pour Eric, ce recueil est l’occasion de dire avec habilité, intelligence et même une certaine élégance, sans jamais penser à mal, quoique…, tout ce qu’il a toujours tu sur le monde littéraire. Je trouve que parfois, il s’avance un peu mais c’est le problème de ce fichu narrateur qui prend parfois des libertés avec l’auteur. Il se permet même de prétendre que « Les plus belles rencontres entre écrivains et éditeur se terminent souvent sous la couverture » et pourquoi pas la jaquette ? 

    Eric chérit particulièrement les poétesses, « J’aime les poétesses toutes lues qui m’offrent un dernier vers », surtout celles qui ne font aucune concession à la facilité, « Les vraies poétesses ne prennent jamais la prose. Même pas pour un éditeur parisien ». Il ne méprise pas pour autant les autres auteurs, « Le philosophe s’attaque aux mots par le versant des idées, le poète descend la montagne de la pensée en rappel ».eric.jpg?fx=r_550_550

    Ce qu’il dédaigne, c’est la marchandisation et l’industrialisation de l’art, l’intérêt pécuniaire, bref tout ce qui éloigne le lecteur de la création artistique pure. « Cet entrepreneur littéraire vient d’ouvrir une chaîne d’ateliers d’écriture en complément d’un centre d’élevage de poète de concours ». Les passe-droits en tout genre lui fournissent aussi de belles cibles pour ses flèches acérées.  « Pour complaire à leurs parents, le fils de cet auteur et la fille de cet éditeur ont pour le déshonneur de la Littérature été contraints à un mariage d’intérêt ».

    Le monde des lettres est un univers complexe qu’Eric essaie de décrypter pour le lecteur et même s’il n’a plus d’encre dans le sang d’autres en ont encore. « Depuis que je n’ai plus de veine avec les éditeurs, je me fais un sang d’encre ». L’éditeur et l’auteur forment souvent un couple infernal que le lecteur comprend mal surtout quand leurs femmes se mêlent de leurs affaires. « Quand la maîtresse de l’éditeur est la femme de l’écrivain qui porte la maison, il y a péril en la demeure ». Alors, nous suivrons les bons conseils qu’il distille au fil des pages : « Tenez-vous à distance des mots quand ils sont dans la bouche d’imbéciles ! », « Devant le passage à niveau des Lettres, je regarde passer le train des écrivains » qui se bousculent convaincus de leur supposé talent.

    Eric c’est aussi un humour très fin qu’il faut savoir décrypter, je me demande si je ne suis un peu la victime pas tout à fait innocente de l’une de ses flèches : « Les textes pondus trop vite contiennent des coquilles ». D’accord, je relirai mieux mes chroniques.

    Avec tout ça, j’ai pris un grand plaisir à lire ce recueil plein de finesse, de sous-entendus, de piques acérée, … bien cachés dans le subtil jeu des mots. Je ne sais qui m’a dit  « Tu t’es vu quand t’as lu ! » Allard, t’es hilare !

    Le livre sur le site du Cactus 

     

  • UNE GALERIE DE PORTRAITS SULFUREUX : DOUZE FANS (CÉLÈBRES) D'HITLER !

    philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN

    Ils admiraient Hitler est le millésime 2017 des études historiques menées par Arnaud de la Croix, un sillon désormais labellisé, son Léon Degrelle ayant connu un succès tonitruant auprès du public et été récemment couronné par le Prix des Lecteurs du salon Ecrire l’Histoire de Bruxelles.

     

     

    9782390250142.jpgDe nombreux observateurs notent les points communs entre notre temps et les années 30, les dérives qui allaient mener au naufrage de 39-45, à un crépuscule de l’Humanité, or Arnaud de la Croix nous invite, au fil de ses récents livres, à revisiter cette décennie, à nous informer, ce qui est bien, mais à nous interroger aussi, nous faire réfléchir, ce qui est mieux.

    Les douze figures proposées ici sont particulièrement intéressantes. Il s’agit en effet de douze personnalités devenues célèbres avant leur interaction avec Hitler, le nazisme, ou indépendamment de celle-ci. Qui plus est, sept d’entre elles le furent pour des qualités, des talents d’exception. L’auteur ne nous parle pas de Goebbels, Himmler ou Goering, il évoque de véritables phares du temps. Lovecraft renouvelle la littérature fantastique. Heidegger sera un maître à (re)penser pour bien des philosophes, notamment français. Lindbergh a fait planer une génération avec son vol sans escale New-York-Paris*. Leni Riefenstahl** a inventé une grammaire cinématographique. Henry Ford a offert le luxe de conduire à la moitié du peuple américain. Knut Hamsun a obtenu le Prix Nobel de littérature mais surtout annoncé Kafka, Joyce ou la Beat Generation. Robert Brasillach fut l’un des plus grands espoirs des lettres françaises. 

    Les cinq autres ? Mussolini, le prototype des leaders fascistes, qui inspirera Hitler avant l’inversion des rôles, l’homme de la Marche sur Rome et du salut bras et main tendus. Amin al-Husseini, le Grand Mufti de Jérusalem et premier gourou de la cause palestinienne (ou, plus précisément, arabe de Palestine). Edouard VIII, ce roi dont on a (trop) dit qu’il abandonnait un trône par amour (pour la divorcée américaine Wallis Simpson). Notre Degrelle (et honte) national, qui gagna des élections avec son parti Rex ultra-droitier-catholique, rêva de mettre fin à notre parlementarisme. Le moins connu, Alois Hudal, un évêque autrichien  qui se battait durant l’entre-deux-guerres pour rapprocher les peuples slaves et germaniques, éradiquer le communisme, depuis la tête de l’Anima, une institution vaticane.

     

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    Arnaud de la Croix 

     

    Or donc ces douze célébrités ont basculé du côté obscur de la Force. Pourquoi et comment ? C’est ce qu’Arnaud de la Croix va nous raconter, expliquer. Dans un  ouvrage qui présente divers intérêts.

    Au premier degré, douze récits de vies, une information historique, la résurrection et la remise en ordre d’informations éparses et parfois erronées. Ainsi, je voyais Henry Ford comme l’inventeur du travail à la chaîne et, en disciple de Charlie Chaplin, j’y lisais un fossoyeur de l’artisanat, un agent de la réification de l’individu, de la rentabilité à tout prix. Erreur ! Ford était (é)mu par des considérations sociales, la mythique Ford T était une voiture à bas prix accessible à un maximum de citoyens américains, la chaîne permettait une élévation  des salaires.

    Au deuxième degré, l’observation clinique du basculement. Comment et pourquoi ? Mussolini défend l’apport de citoyens juifs pleinement italiens, nie l’existence des races et applaudit les métissages, mais il va retourner sa veste, adopter le pas de l’oie nazi, etc. Lindbergh est le héros des Etats-Unis et du monde occidental, mais sa notoriété est responsable du rapt et de l’assassinat de son fils***; il fuit en Angleterre, dégoûté par un monde jugé pourri, décadent, et… ? Riefenstahl se passionne pour l’exaltation des corps, la mise en scène, dès sa formation (danseuse) puis naturellement (actrice, réalisatrice), or Hitler et les nazis vont lui offrir ses fantasmes sur un plateau… olympique.  

    Au troisième degré, une interrogation sur les raisons profondes, les points communs éventuels entre douze personnes a priori très différentes. Car entre le très social Henry Ford et le souverain antiparlementariste Edouard VIII, l’affolante Leni Riefenstahl et le psychorigide évêque Hudal… Quid ? Un antisémitisme forcené ? Mais que dissimule celui-ci ?

    In fine, je décèle un quatrième degré. La cerise sur le gâteau. Le bonus du DVD. Ces chocs électriques qui secouent conscience et édifices mentaux. En posant des questions dérangeantes. J’ose ? Pas moi, non, mais les personnages d’Arnaud de la Croix oui. On condamne le nazisme sur base de ses millions de victimes ? Si l’on entrouvre la porte d’une nécessaire régénération d’une civilisation décadente****, ne doit-on pas rappeler que la Révolution française, tant vantée, a causé des massacres sans nom, du génocide planifié en Vendée chouanne aux guillotines, en passant par les guerres napoléoniennes ? Des millions de morts pour imposer les Lumières ? Les Américains n’ont-ils pas fait aux Japonais ce que les Allemands avaient fait aux Juifs ? N’y avait-il pas en France une forme de fascisme et un antisémitisme virulent dès la fin du XIXe siècle, donc bien avant les modèles présumés ? On répondra en s’arcboutant à la pensée de Camus, pour qui aucune cause ne mérite qu’on lui sacrifie ne serait-ce qu’une seule vie. Idée que je renforcerais par l’impossibilité de prévoir les conséquences ultimes de toute action, les limites de tout système avant son application, etc.

    La matière de ce livre est détonante et son traitement positivement étonnant. L’auteur, hyper actif sur les réseaux sociaux, dans les débats d’idées, y apparaît très à gauche, irréductible adversaire des fascismes et dérives ultra-libérales. Or cet homme si engagé manifeste dans ses études une impeccable rigueur intellectuelle et éthique. Il ne démolit pas ses personnages mais les présente dans leur complexité, leur contexte, quitte à nous donner des informations contradictoires, poursuivant la seule quête du fait et du vrai. Nulle complaisance mais une justesse dialectique qui restitue la fragilité des âmes et des perspectives, des engagements. Somme toute, cet auteur entend les individus qu’il dénonce, il les entend et il les voit. Véritablement. Il introduit, ce faisant, des dimensions psychologiques ou sociologiques du meilleur acabit.

    Le cas de Lovecraft, notamment, est remarquablement esquissé. Avec lui, on découvre une forme de racisme ordinaire et contingent. Au départ, comme évoqué par le romancier Michel Houellebecq, il est avant tout « vieux jeu », « de par son éducation puritaine au sein de l’ancienne bourgeoisie de la Nouvelle-Angleterre. Bref, il éprouve ce que nous avons hélas quasi tous observé autour de nous : un « mépris bienveillant et lointain ». Mais. Ça ne l’empêche pas d’épouser une femme d’origine juive. Puis de basculer dans « une authentique névrose raciale ». Pourquoi ? Parce que venu à New-York, pauvre, il doit vivre dans un quartier où les immigrants l’effraient et lui inspirent une répulsion sans limite. Pourtant, sa haine, d’une férocité sidérante, est contextuelle et donc non essentielle. Et il se métamorphosera à la fin de sa vie au fil des découvertes, mutant vers la gauche, abandonnant sa judéophobie jusqu’à défendre un rabbin dont il admire les qualités exceptionnelles.

    L’art du contrepoint illumine l’ensemble de ce livre éveilleur en douce. Il n’est qu’à admirer la manière dont l’auteur débute son chapitre V :

     « Lindbergh meurt d’un cancer en 1974. Il se vouait corps et âme, depuis plus de trente ans, à un combat peut-être perdu d’avance : celui de la préservation de la nature sauvage et de l’existence des peuples dits primitifs. Il se préoccupait de « la baleine à l’Amérindien d’Amazonie », comme le dit joliment sa belle-fille Alika. »

    Un livre aussi agréable que passionnant et perforant (… notre douce quiétude). Et on regrettera que l’auteur n’ait pas en projet de compléter la liste avec une deuxième salve d’adorateurs sulfureux, citant quelques noms pour mieux nous frustrer : Unity Mitford, la folle (british) d’Hitler, l’immense écrivain Louis-Ferdinand Céline (glurps !), de grands intellectuels comme Mircea Eliade ou Emil Cioran (re-glurps !), le mahatma Gandhi (re-re-glurps !). Doit-on lancer une pétition, Arnaud de la Croix ?

     

    PS De l’auteur, j’avais déjà lu Douze Livres maudits, devinant qu’il allait devenir une référence de par ses qualités de synthèse et de vivacité, un art subtil de couronner un récit fluide de notations haut de gamme originales. Voir mon article sur la plateforme culturelle Karoo, qui évoque davantage l’homme et son parcours :

    https://karoo.me/livres/treize-livres-maudits-hublots-demultipliant-lhorizon

     

    * Mon grand-père maternel suspendit ses activités médicales pour aller assister à l’atterrissage de Lindbergh.

    ** Georges Lucas, Jodie Foster, Mick Jagger, Andy Warhol, etc. ont proclamé leur admiration pour Leni Riefenstahl.

    *** L’affaire Lindbergh inspirera Le Crime de l’Orient-Express à Agatha Christie. 

    **** Beaucoup de gens, de toutes natures, sont aujourd’hui déclinistes.

     

    9782390250142.jpgArnaud de la Croix

    Ils admiraient Hitler

    Editions Racine, étude historique, 2017

    160 pages

     

    Le livre sur le site des Éditions Racine

    Les ouvrages d'ARNAUD DE LA CROIX aux Éditions Racine