GLOIRE TARDIVE d'ARTHUR SCHNITZLER

leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

 

 

 

 

 

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Jeune, Arthur Schnitzler souhaita publier cette longue nouvelle dans "Die Zeit". C'était en 1895. Les circonstances en décidèrent autrement. Grâce au fils du romancier viennois, Heinrich, on découvrit dans les archives à Cambridge ce texte : "Später Ruhm".

Si l'édition propose en couverture roman, on ne relancera pas le débat sur la lisière fine parfois qui sépare longue nouvelle de bref roman; Pavese, comme Schnitzler, se prête aisément à ce jeu.

En tout état de cause, voici une oeuvre sensible, poignante sur un destin presque clos au départ, qu'une bande de jeunes littérateurs relance, alors que tout semblait perdu pour Saxberger, auteur, jadis, d'un beau recueil de poèmes "Les Promenades", redécouvert par cette jeunesse viennoise , ces Meier, Bolling, Linsmann, Staufner...

De "La Poire bleue" (où il a ses habitudes, aux côtés de personnages qui ne voient goutte en la poésie sans doute) au vieux café de la Burgplatz, le vieil Edouard Saxberger, encore fonctionnaire, tire les ficelles de sa vie pour en satisfaire peut-être quelque allant nouveau. Mais la mélancolie traîne, ce n'est pas pour rien qu'on est ici chez Schnitzler dans l'étouffoir parfois des destinées, recru de chagrin, ou peu ménagé par la vie sociale.1505186221101931schriftsteller-sterreichportraitundatiert-picture-id541068633?k=6&m=541068633&s=612x612&w=0&h=cj-uxkBjm_2k3SWwlsyT5lzZdeAbaWCKYe5tBboLno8=

Avec un sens inouï de la légèreté mâtinée d'une mélancolie qui pèse au-delà des fenêtres d'un petit appartement qui donne sur la Wienerwald, l'auteur de "Une jeunesse viennoise" puise à la fois dans sa vie (il fut aussi ce dandy des années 80, à qui tout pouvait sourire) et dans l'atmosphère d'une ville qui épouse si bien les atouts et limites d'une Mitteleuropa, qui sent déjà un peu sa fin, avant les grandes interrogations du nouveau siècle et la guerre qui commence à ronfler au pourtour.

Les cafés viennois, alors viviers des littérateurs et des artistes, que célèbre souvent le romancier de "Mademoiselle Else", qu'il s'agisse du "Central", ou "Hawelka", ou "Bauer", ou bien d'autres, respirent cet air viennois jusqu'à la lie. On retrouve ici l'ambiance délétère de "Les dernières cartes". Le café peut libérer une vie ensevelie comme la rencogner avec la même candeur de surface. On y brille. On y cause. On s'y écharde aussi.

L'intrigue qui culmine avec la fameuse "soirée littéraire", à propos de laquelle les jeunes apprentis écrivains se sont allègrement étripés pour l'organiser, pousse en avant un Saxberger en pleine rétention, qui ne croit plus beaucoup à cette « gloire" qu'on lui sert tardivement. Elle met en avant aussi une comédienne sur le retour, dont certains journaux se moquent, qui tente, en vain, de s'approcher un peu plus du vieux poète désenchanté : Mademoiselle Gasteiner.

On sort du livre, ébloui par tant de justesse, effondré par tant d'acuité chez l’auteur de « La Ronde » à déceler dans le cours des vies ordinaires le grain de sable qui bloque ou déroge à l'écoulement heureux des choses.

Le romancier, moins bien traité il me semble que les grands écrivains de l'époque charnière 1890-1920, avec une infinie fluidité - que beaucoup n'atteignent pas -, avec une économie de moyens bien moderne pour l'époque d'écriture (mai 1895), est un maître de la sensibilité, qui traite, aussi bien que Svevo, Gide et quelques autres de son temps, le rapport intime qui se noue entre la petite histoire des gens et l'époque qui peut les broyer, l'air de rien.

 

gloire%2Btardive.jpgArthur Schnitzler, Gloire tardive, Albin Michel, 2016, 176p, 16€. Traduction de l'allemand par Bernard Kreisse , postface signée par Wilhelm Hemecker et David Österle.

 

Le livre sur le site d'Albin Michel

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