• GLOIRE TARDIVE d'ARTHUR SCHNITZLER

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    ppm_medias__image__2016__9782226317339-x.jpg

    Jeune, Arthur Schnitzler souhaita publier cette longue nouvelle dans "Die Zeit". C'était en 1895. Les circonstances en décidèrent autrement. Grâce au fils du romancier viennois, Heinrich, on découvrit dans les archives à Cambridge ce texte : "Später Ruhm".

    Si l'édition propose en couverture roman, on ne relancera pas le débat sur la lisière fine parfois qui sépare longue nouvelle de bref roman; Pavese, comme Schnitzler, se prête aisément à ce jeu.

    En tout état de cause, voici une oeuvre sensible, poignante sur un destin presque clos au départ, qu'une bande de jeunes littérateurs relance, alors que tout semblait perdu pour Saxberger, auteur, jadis, d'un beau recueil de poèmes "Les Promenades", redécouvert par cette jeunesse viennoise , ces Meier, Bolling, Linsmann, Staufner...

    De "La Poire bleue" (où il a ses habitudes, aux côtés de personnages qui ne voient goutte en la poésie sans doute) au vieux café de la Burgplatz, le vieil Edouard Saxberger, encore fonctionnaire, tire les ficelles de sa vie pour en satisfaire peut-être quelque allant nouveau. Mais la mélancolie traîne, ce n'est pas pour rien qu'on est ici chez Schnitzler dans l'étouffoir parfois des destinées, recru de chagrin, ou peu ménagé par la vie sociale.1505186221101931schriftsteller-sterreichportraitundatiert-picture-id541068633?k=6&m=541068633&s=612x612&w=0&h=cj-uxkBjm_2k3SWwlsyT5lzZdeAbaWCKYe5tBboLno8=

    Avec un sens inouï de la légèreté mâtinée d'une mélancolie qui pèse au-delà des fenêtres d'un petit appartement qui donne sur la Wienerwald, l'auteur de "Une jeunesse viennoise" puise à la fois dans sa vie (il fut aussi ce dandy des années 80, à qui tout pouvait sourire) et dans l'atmosphère d'une ville qui épouse si bien les atouts et limites d'une Mitteleuropa, qui sent déjà un peu sa fin, avant les grandes interrogations du nouveau siècle et la guerre qui commence à ronfler au pourtour.

    Les cafés viennois, alors viviers des littérateurs et des artistes, que célèbre souvent le romancier de "Mademoiselle Else", qu'il s'agisse du "Central", ou "Hawelka", ou "Bauer", ou bien d'autres, respirent cet air viennois jusqu'à la lie. On retrouve ici l'ambiance délétère de "Les dernières cartes". Le café peut libérer une vie ensevelie comme la rencogner avec la même candeur de surface. On y brille. On y cause. On s'y écharde aussi.

    L'intrigue qui culmine avec la fameuse "soirée littéraire", à propos de laquelle les jeunes apprentis écrivains se sont allègrement étripés pour l'organiser, pousse en avant un Saxberger en pleine rétention, qui ne croit plus beaucoup à cette « gloire" qu'on lui sert tardivement. Elle met en avant aussi une comédienne sur le retour, dont certains journaux se moquent, qui tente, en vain, de s'approcher un peu plus du vieux poète désenchanté : Mademoiselle Gasteiner.

    On sort du livre, ébloui par tant de justesse, effondré par tant d'acuité chez l’auteur de « La Ronde » à déceler dans le cours des vies ordinaires le grain de sable qui bloque ou déroge à l'écoulement heureux des choses.

    Le romancier, moins bien traité il me semble que les grands écrivains de l'époque charnière 1890-1920, avec une infinie fluidité - que beaucoup n'atteignent pas -, avec une économie de moyens bien moderne pour l'époque d'écriture (mai 1895), est un maître de la sensibilité, qui traite, aussi bien que Svevo, Gide et quelques autres de son temps, le rapport intime qui se noue entre la petite histoire des gens et l'époque qui peut les broyer, l'air de rien.

     

    gloire%2Btardive.jpgArthur Schnitzler, Gloire tardive, Albin Michel, 2016, 176p, 16€. Traduction de l'allemand par Bernard Kreisse , postface signée par Wilhelm Hemecker et David Österle.

     

    Le livre sur le site d'Albin Michel

  • PORT-AU-PRINCE et autres poèmes de DIERF DUMÈNE

    27156940_945193035641540_1240715115_n.jpg?oh=ec7a8aeed7e2b59db535176139912985&oe=5A6CF3C5DIERF DUMÈNE est né à l'Arcahaie le 2 décembre 1995, ville ayant une grande portée historique pour avoir organisé le congrès de 1803 qui allait donner naissance à la création du bicolore haïtien.

    Poète, écrivain, nouvelliste, il est aussi secrétaire général d'une association ayant pour but d'accompagner les enfants démunis d'Haïti.

    Auteur de plusieurs recueils de nouvelles inédits et d'un recueil de poésie, en voie de publication.

    Il a créé depuis quelques mois un blog-revue, Magie Poétique, qui accueille des poèmes, souvent inédits, de nombreux poètes francophones disparus ou bien vivants.

     

     

    Port-au-Prince

     

    Hier encore j’ai été là

    Perché du haut de ma solitude

    A regarder Port-au-Prince

    Se lavant les pieds de béton

    Dans les rives du Bord-de-Mer

    Et la mer avait l’odeur

    D’une femme en mal d’enfant

     

    Son corps n’en pouvait plus

    Des étreintes

    Capricieuses de l’aube  

    Et Pégase s’envolait

    De fleur en fleur

    En quête de l’air frais

    Pour nourrir  les saints  

     

    Port-de-Prince

    Je m’en vais marcher

    Courir

    Dans tes pas

    Dans tes rues

    Mangeuses de rêves

    Où jonchent des tiges pituitaires

    Trop lourdes

    Pour des cranes d’acier

    Pour dire

    A la mer

    Que la Bête était là

    Un jour de Noël

    Et qu’elle a bu tous nos vins

    Jusqu'à en mourir d’ivresse

     

    ***

     

    Le temps

     

    Le temps passe vite

    Et laisse ses empreintes

    Dans le vide

    Des morceaux de bonheur

    Brisent sous nos pas

    Mal agencés

    Du trop-plein de toi

    Jaillit une parole en gésine

    Heureusement que nos coeurs

    Ont survécu dans les prunelles

    Du vent

     

    ***

     

    Sous-vêtements

     

    Ô ma bien-aimée

    N’enlève pas

    N’enlève pas tes sous-vêtements

    Du haut de la chaire

    Pour ne pas donner

    Aux airs ambulants

    Libres comme une chute

    Dans le néant

    L’envie d’habiter ta chair humide

    Car j’ai peur des amalgames

     

    ***

     

    Ton corps

     

    Fatigué du poids

    De ton corps

    Je me fais un lit

    Dans tes cheveux

    Couleurs des jours absents

     

    *** 

     

    Nos rires

     

    Remplis de pointillés

    Nos rires s’inscrivent

    Dans le quotidien

    Des terres mêlées

     

     

     rosier-novembre.jpg

     

    Les roses

     

    Les roses s’habillent

    De mille papillons

    Pour tatouer un arc-en-ciel

    Sur les dunes du Sahara

    Et les anges se saoulent

    Du nectar de l’instant

    Au son des faits divers

     

    ***

     

    Tes seins

     

    Les minutes

    Se brûlent les ailes

    Tandis que tes seins

    Comme une étendue

    De terre salée

    Me parlent d’amour

    Dans une tempête

    De déhanchements

    Et j’ai froid

    Dans tous mes gestes

     

     ***

     

    Nos rues

     

    Que de rire

    Sous une lune

    À moitié nue

    Nos rues chantent

    La gloire des nuits

    Ensommeillées

    Par la caresse du vent

    Jouissance d’une mer en rut

    Faisant la cour aux étoiles

     

    *** 

     

    Ombre

     

    Si au printemps

    Des poètes

    Je porte mon ombre

    Sous mes paupières

    C’est parce que

    Je donne mes yeux

    Aux champs de blé

    Pour ne pas à regarder

    Mourir de faim

    Cette marge blanche

    Dans l’indifférence

    De mes doigts

     ***

     

    La terre

     

    J’ai cru

    Que la terre t’a trahie

    Le jour

    Où elle a fui dans ta ville

    Avec des montagnes

    Partout dans la tête

    Mais non

    La terre ne t’a pas trahie

    Elle t’a assumée 

     

     

    mangues-093335.jpg

     

    Les manguiers

     

    Fleurissent

    Les manguiers à l’ombre

    Des jours bénis

    Pour annoncer

    L’arrivée  des abeilles

    De tout horizon

    Portant les fruits des saisons

    Sous leurs ailes

     

     ***

     

    Ma vue

     

    D’où surgit

    L’âme de la terre

    Pour venir habiter ma vue

     

    Le monde

    Est une maison         

    Dont le toit marche

    Dans les mains de l’azur

    Pour escorter chaque étoile 

    Chaque nuit

    Et la vie repousse

    Avec des racines en plein ventre


    ***

     

    Des pluies d’hiver

     

    Des pluies d’hiver

    Caressent nos toits

    Tel des vagues solitaires

    Voguant sur le corps nu d’une mer

    Qui chante l’oraison des saisons

     

    L’enfant dort

    A point fermé

    Pour n’écouter

    Que chanter l’aube

    À l’autre côté de la rivière

     ***

     

    Écran

     

    Sur l’écran

    Des lauriers

    Est peint le mal de l’être

    Mais nous feignons 

    De ne pas sentir

    L’odeur du silence

    De la forêt

     

    ***

     

    La foule

     

    La foule s’égaie

    A l’arrivée

    De l’ange-charbon

    Tenant un nid de mots étoilés

    Dans ses bras

    Il y a de quoi se faire une omelette

    Pourvu que les écumes printanières

    Tombent par milliers

     

    ***

     

    La musique

     

    Pause amicale

    La musique m’a mise un pied

    Dans le coeur

    Et j’ai failli vomir ton nom

    Sur le rivage

    Pris en otage

    Par un ras de marée

      

    ***

     

    Le poème

     

    Le poème marche en nous

    Comme des grains de sable

    Oubliés au bord du littoral

     

    On se le dit pour noyer

    Ses souvenirs dans un verre

    De tisane de Champagne

     

    On l’écrit sur chaque rivage

    Chaque visage

    En quête d’un sourire précoce

    Pour lever les voiles du temps

     

    On l’allume comme on fume

    Son dernier cigare

    Chaque jour qui se lève enfante

    Un poème glacé

    Comme les rayons du soleil

     

     

    Voir sur la précédente livraison de Dierf pour Les Belles Phrases

    FB_IMG_15087210518806467.jpg
    MAGIE POÉTIQUE, le site de
    DIERF DUMÈNE
     

  • APHORISMES À L'ÉLASTIQUE (II)

    26734158_1998116313774360_7395172933919535969_n.jpg?oh=5eabdb85644a35bafb33287257969647&oe=5AED8741

     

    C'est beau, une langue prise dans les rets - filandreux - d'un chewing-gum ! 

     

    Les éléphants mâchent-ils des montgolfières ?

     

    Partisan du moindre ressort, cet élastique se la coule douce.

     

    Se mettre élastique en tête pour faire correspondre tous ses neurones.

     

    Étirer sans faim un élastique beige dans un plat de pâtes.

     

     

    elastiqueanime.gif

     

     

    L’élastique qui balance est bien lâche.

     

    Ne pas jeter l’élastique humide avec l’essuie de bain en caoutchouc !

     

    L’immobilité est l’élastomère de toutes les vis.

     

    Dormir sur un matelas pneumatique dans une chambre à air vide.

     

    Je connais un éditeur élastique tiré à hue et à dia par ses auteurs qui n’a plus aucun ressort.

     

     

    Elastic-Springs-90536.gif

     

     

    Un élastique dans un verre d’eau augmente-t-il la tension superficielle ?

     

    Le charmeur d’élastiques joue sur leur corde sensible.


    L’élastique a des tocs comme toute fronde.

     

    Invisible est l’élastique qui relie l’âme à la beauté, l’astre à sa lumière, l’arbre à ses racines, l’arc à flèche du peau rouge à la main d’indien de Dieu.

     

    L’élastique à la retraite ne fait plus tension au travail.

     

     

    4-colunafaixa.gif

     

     

    Quand une femme te demande l’élastique de ton nœud papillon pour serrer son chignon, ne va pas croire qu'elle est tombée dans ton filet !

     

    -  Connasse de courroie !

    - Salope de brassière !

    - Je vais te tirer la sangle !

    - Je vais te remonter les bretelles !

     

    Peut-on claquer la jarretière contre la cuisse de sa belle pour frapper son imagination?

     

    L’élastique a du succès avec les fils.

     

    Avec un lance-pierre géant, peut-on atteindre la montgolfière avec un éléphant?

     

     

    montgolfiere-01.gif

     

     

    L’hirondelle élastique ne fait pas le printemps plus long.

     

    Quand l’élastique de la nuit s'étire jusqu'à l’aube, elle retourne fissa au crépuscule précédent.

     

    Quand on avale des élastiques, allonge-t-on son temps de transit ?

     

    Écarter sans mesure l’entrejambe élastique d'une femme sauterelle. Puis sauter à pieds joints dans l’entrebâillement.

     

    Quand l’élastique passe à la vitesse supérieure, c’est qu’elle a lâché prise.

     

     

    giphy%2B%25285%2529.gif

     

     

    Ne fixe pas l’élastique dans les yeux si tu veux garder la vue droite!

      

    L'écho, c’est du son à l’élastique. Le sot, c'est du con à l'élastique.

     

    Etirer la métaphore de l’élastique... Puis laisser filer. 

     

     

    YokYok.gif

     

    Merci à Titi Tov pour le lien vers la photographie !

     

    Relire les APHORISMES À L'ÉLASTIQUE (1)

  • 2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : RENTRÉE CHEZ LE DILETTANTE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Pour cette rentrée littéraire de janvier 2018, Le Dilettante propose deux ouvrages qui illustrent bien, c’est du moins mon avis, le ton décalé que cet éditeur propose en général à ses lecteurs. Un roman de Laurent Graff plein d’inventivité dont le héros a trouvé la solution miracle pour éviter le vieillissement et un ouvrage de Frédérick Houdaer qui propose un regard particulier sur la vie des enfants élevés dans les sectes.

     

    005275728.jpgLA MÉTHODE SISIK

    Laurent GRAFF

    Le Dilettante

    Un homme qui a connu sa femme lors d’un « speed love » s’en lasse vite au point d’éprouver des envies de meurtre après la naissance de leurs trois enfants. Un meurtre par « méditation », jamais commis seulement pensé, tout droit inspiré par l’odieux assassinat perpétré par Dupont de Ligonnès. Il découvre ainsi la spirale infernale qui sclérose ce nouveau monde : pénalisation à l’extrême des plus petits délits ou simples envies de mal faire, détection facilitée de ces faits grâce à des matériels très sophistiqués, judiciarisation outrancière de la société et condamnation à des peines de plus en plus lourdes. Laurent Graff, avec cette caricature de notre société, semble vouloir dénoncer la restriction de plus en plus sévère des libertés individuelles, la surveillance de plus en plus étroite des citoyens, la judiciarisation de plus en plus systématique des rapports sociaux, l’incarcération pénale de plus en plus fréquente, la surpopulation des prisons…

    Cette situation conduit le système judiciaire à trouver des peines allant de plus en plus loin pour stigmatiser les crimes les plus odieux. Ainsi un chercheur, un certain Salvador Beckett, met au point une prison capable d’accueillir des condamnés à la détention au-delà de la perpétuité, la détention éternelle. Pour concevoir son projet il s’est inspiré de la vie d’un homme dont l’administration a fini par s’inquiéter de son existence alors qu’il avait déjà cent vingt ans. Ce vieillard, Grégoire Sisik, vivait seul et après une carrière professionnelle très linéaire, toujours chez le même employeur, il a organisé une vie simple, composée de journées parfaitement identiques : horaires réguliers, toujours la même alimentation, donc toujours les mêmes courses à horaires réguliers, toujours les Variations Goldberg jouées par Glenn Gould comme musique et chaque après-midi le visionnage du Samouraï avec Alain Delon…

    Ainsi, Grégoire Sisik vit des journées toutes parfaitement identiques et comme il ne fréquente personne, il n’attend jamais rien et comme il n’attend rien, il a supprimé la principale mesure de quantification du temps : le temps de l’attente, le temps de l’impatience, le temps d’avoir, de recevoir, de percevoir, quelque chose. Ainsi la notion du temps lui échappe totalement au point de faire disparaître le vieillissement lui-même. Grégoire Sisik vit hors du temps jusqu’à ce qu’un bureaucrate zélé vienne s’assurer qu’il est toujours bien en vie et que c’est bien lui qui perçoit la pension que la caisse de retraite lui verse. On a l’impression que Laurent Graff aurait lu Histoires vraies de Blaise Cendrars où l’on peut lire ces quelques lignes : « Quelle chose étonnante que la lecture qui abolit le temps, terrasse l’espace vertigineux sans pour cela suspendre le souffle, ni ravir la vie du lecteur ! »

    Les gens de l’extérieur ayant découvert son grand âge, veulent découvrir ce phénomène et savoir comment il a pu devenir aussi vieux sans aune assistance. La science analyse son existence et essaie de la reproduire pour en faire un modèle qui permettra peut-être de voyager dans l’espace au-delà des limites du temps.

    Avec ce texte un peu trop réaliste pour être une vraie fable, Laurent Graff nous raconte une histoire surréaliste, drôle, « ébouriffante », plutôt inquiétante car on sent bien que derrière la drôlerie pointe une critique à peine voilée des dérives de notre société, des dérives qui pourraient nous conduire dans des situations beaucoup moins drôles que celles qu’il a décrites. Notons aussi qu’encore une fois Laurent Graff a su faire preuve d’une grande créativité et que son art de la formule, de l’image et des situations cocasses donne comme toujours un certain éclat à ses textes.

    Le livre sur le site du Dilettante

     

    9782842639280.jpgARMAGUÉDON STRIP

    Frédérick HOUDAER

    Le Dilettante

    EphèZ, dessinateur de BD à la notoriété naissante, est à l’hôpital où il attend sa sœur Isa, écologiste militante, pour prendre une décision très grave, ils doivent, ensemble, décider si les médecins peuvent pratiquer une transfusion sanguine sur leur mère en danger après un accident de circulation. Le problème pourrait paraître simple mais leur mère est une militante très assidue des Témoins de Yahweh, une secte qui interdit la transfusion sanguine, elle a déjà averti plusieurs fois qu’elle préférait la mort au sang d’un autre, d’un inconnu, d’un mécréant peut-être. Mais la sœur et le frère passent outre les recommandations maternelles, ils ont rompu depuis longtemps avec ses croyances.

    Cet épisode est pour le fils un moment important où il se remémore le chemin parcouru avec sa mère depuis qu’il l’accompagnait dans son porte à porte prosélyte ou quand il dessinait ses premiers personnages dans la marge des revues qu’elle distribuait. Sa sœur et lui ont-ils réellement totalement coupé les liens avec les pratiques maternelles ? Ce n’est pas l’avis d’Emilie, la copine d’EphèZ, l’enseignante en science, elle n’accepte pas les théories d’Isa, l’écologiste très active, elle participe à des missions commandos la nuit dans des usines ou autres lieux stratégiques pour l’écologie. Elle reproche aussi à son conjoint certaines reliques des comportements maternels, on n’oublie jamais totalement son éducation première.images?q=tbn:ANd9GcRfmbw-hO0THjOWG8GAlyO46PKpvS68XpPpmP8Q5e6yFCjd0OMN

    Frédérick Houdaer a saisi ce trio à un moment crucial de leur vie, notamment pour EphèZ, il n’était jusqu’alors qu’une sorte d’adolescent attardé vivant dans son cocon auprès d’Emilie qui remplaçait sa mère. Désormais, il sait que la mort est possible, il l’a vu à l’hôpital, et de plus sa copine est enceinte, il va devenir père, ça lui fait terriblement peur, il refuse d’accepter cette situation. Il va lui falloir grandir brusquement, devenir un adulte à temps complet, accepter son passé, sa mère scientifique brillante qui a tout plaqué pour entrer en religion, son père qui a quitté cette mère obnubilée par sa foi et construire sa vie et celle de sa famille.

    Il a bien compris que cette secte n’est qu’une forme d’intégrisme religieux avec tout ce que cela comporte : la manipulation des plus faibles, les pressions sur les fidèles, les pollutions en tout genre, …. Mais, de l’autre côté, il voit qu’il y aussi des intégristes scientifiques qui manipulent aussi beaucoup de monde, pas toujours pour rechercher le bien être de l’humanité. L’espace d’une gestation, Frédérick Houdaer va essayer de rendre EphèZ adulte et responsable dans la mesure où on puisse l’être. Il veut l’aider à trouver les réponses aux questions auxquelles il doit désormais répondre : qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Pour quoi faire ?

    Dis Frédérick, c’est quoi la vie ?

    Le livre sur le site du Dilettante

    Branloire pérenne, le blog de Frédérick Houdaer

     

  • POLKAS DE STRAUSS & MASTURBATION

    johann_strauss_gerd_heidger_tourbillons_de_vienne_valses_et_polkas.jpg   Cet homme bien sous tous rapports connut une sorte de révélation artistique, et pas que, le matin du Nouvel An. La veille au soir jusque très tard, il l’avait passée en compagnie de vieux amis hirsutes retrouvés à la faveur d’un groupe jimmypagien sur un réseau social à réécouter des albums de Led Zeppelin et ils avaient terminé sur (No) satisfaction des Stones qu’ils avaient au demeurant toujours boudé. Il avait, à l’occasion, revu une fille dont il avait été éperdument amoureux quarante-cinq ans plus tôt. Le problème, c’est qu’il ne l’avait d’abord pas reconnue et l’avait prise pour la mère d’un de ses anciens condisciples de l’époque. Bien que, de son côté à elle, elle semblait vouloir passer désormais à l’acte pour gommer tant d’années d’indifférence de sa part, qu’elle ne s’expliquait pas a posteriori et se faire pardonner sa négligence, sa morgue de jeune fille sûre alors de ses charmes…

        Mais ne parvenant pas, mais pas du tout, à faire la jonction avec la fille idyllique qu’il avait connue, et pour lequel il se serait damné, et cette femme… de son âge, notre sexagénaire, que nous appellerons Léon-Jacques pour préserver son anonymat, d’autant que son esprit avait été rendu confus par une surdose de ledzeppelinades, de baccardi-coca et d’une pétarade de joints. De sorte que lorsqu’il se réveilla avec une bienvenue trique d’enfer dans sa couche, tel un Silène bedonnant, et sans savoir par quel miracle il avait franchi les trente kilomètres du lieu de rassemblement des amateurs de Robert Plant au volant de sa Peugeot Partner d'occasion, il alluma avec sa zappette la télé sur le Concert du Nouvel An retransmis depuis la salle dorée du Musikverein de Vienne où l’Orchestre Symphonique jouait la Polka de Lucifer, opus 266 de Johann Strauss Jr. Sans savoir pourquoi, il se branla en revoyant son amie d’antan telle qu’elle avait alimenté ses fantasmes de jeune homme, avec une précision étonnante, et connut un plaisir rare. Il avait si bien joui qu’il se palucha deux fois supplémentaires avant la fin du concert sur d’autres polkas survoltées au programme du concert dirigée par un chef (Muti, Mehta, Maazel, Jansons ou Barenboim) sur lequel il ne put, dans son trouble mélomaniaque, mettre un nom.

        Ainsi, les premiers jours de l’année, plutôt que de verser dans sa coutumière déprime de janvier jusqu'au fameux Blue Monday (où il allait jusqu'à accrocher une corde symbolique à son plafonnier), il partit en quête, avec un entrain inédit, de toutes les polkas de Johann Strauss fils et les essaya toutes, sous différentes conduites, pour varier les plaisirs.

        De Joie du cœur à Violeta, de la polka de Pepita à Trains du plaisirD’Elise (polka française) à Polka d’Ella (un hommage anticipatif à la chanson de France Gall sur La Fitzgerald?) en passant, en vrac, par les Polka d’Olga, Polka Aurora, Une bagatelle, Présents pour dames, Petit flirt, Louange des femmes, Postillon d’amour, Sang léger, Petite Louise, De la bourse, À la chasse, La petite amie du soldat, Par téléphone, Saisis ta chance, Prompt à l’action, Polka des Hussards, Danse avec le manche à balai... ou Viens vite, il versa des 10 cc de contentement.

        Le deux-temps musical se révélant, comme il en fit le constat, le meilleur stimulus de la libido masculine menacée de consomption.

       Entre les deux-temps, il se délectait des biographies de la famille Strauss et d’une époque et où la vie sous l’impératrice Sissi était sissi belle et sissi ordonnée... Il renia tous ses idéaux de jeunesse, ses nombreux amis communistes passé du col mao rouge au blanc du mont Ventoux à vélo, il brûla dans un méchant autodafé le hargneux Thomas Bernhard qui ne faisait qu’agonir un pays rythmé par une musique tonique et rehaussé de sommets immaculés et, pour faire profiter un maximum de gens de cette période bénie (où il se sentait merveilleusement bien), il donna tous ses vinyls de Led Zeppelin à une association de Sans abri pour décorer (si si) l’intérieur, fort morne, il faut en convenir, de leurs cartons d’emballage.

        Toutefois, quand sur le groupe Facebook des sympathisants du nouveau chancelier autrichien, on lui demande en guise de quizz, de toutes les polkas de la famille Strauss laquelle a sa préférence, il cite sans hésiter la subtile Pizzicato polka opus 449 (que Johann a composée avec son frère Jozef) qui lui tire les plus subtils pincements cérébro-spinaux en autorisant des associations d’idées stimulantes et sylvestres (course de doigts sur la tige, d’oiseaux sur la branche…).

        Enfin, après chaque poussée d’adrénaline, chaque décharge de bonheur solitaire - hyperconnecté à ses souvenirs -, avec Le Beau Danube bleu opus 314, grandiose somnifère musical, il s’endort et rêve longtemps d’un fleuve se perdant dans les plaines d’une légendaire nature forestière où nulle pensée érotique, aucune tentation surgie du passé non moins que d’un présent amer n’encombre ses longues et bénéfiques siestes hivernales…

     

    BONUS musical

     

  • 2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : EN COMMENÇANT PAR DES JEUX DE MOTS

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Pour commencer cette nouvelle année littéraire, j’ai choisi de vous faire jouer avec les mots en faisant appel à deux spécialistes du genre même si ce n’est que le premier recueil édité par Styvie Bourgeois, elle est tombée dans la marmite du Cactus inébranlable alors qu’elle était une jeune fille encore. Le second recueil est l’œuvre d’un auteur devenu chevronné, Éric Allard le célèbre blogueur des Belles phrases. J’ai bien apprécié ces deux recueils car, tous les deux, ont un fil rouge, un thème, pour l’ensemble de leur contenu : l’érotisme pour Styvie Bourgeois, les écrivains et leurs éditeurs pour Éric Allard. Je n’oublierai pas de citer aussi Emelyne Duval l’illustratrice du recueil de Styvie.

     

    cover-conversations-avec-un-penis.jpg?fx=r_550_550CONVERSATIONS AVEC UN PÉNIS

    Styvie BOURGEOIS

    Emelyne DUVAL

    Cactus inébranlable

    C’est réconfortant et réjouissant de constater qu’un éditeur pas spécialisé dans le genre érotique, produise un livre portant un tel titre et de plus que cet opus soit signé par deux femmes. Ça fait plaisir de voir qu’on peut encore mettre un grand coup de pied aux fesses de l’hypocrisie toujours si bien chevillée au corps de notre société. Styvie Bourgeois l’auteure et Emelyne Duval l’illustratrice ont décidé de nous faire rire en parlant de cet organe qu’on évoque plutôt dans des histoires souvent bien grasses. Elles, elles utilisent leur talent artistique respectif sans jamais sombrer dans le mauvais goût ou la vulgarité. Elles ne quittent jamais le registre de l’art même s’il est suffisamment grivois pour amuser les lecteurs sauf les pisse-froid.

    L’auteure l’avoue dans son propos liminaire : « Il m’aura fallu quelques années encore pour assumer toute la franchise et la spontanéité que l’on retrouve dans ces pages ». Affranchie de tout complexe et inhibition mal venue, elle écrit en toute franchise sur ce sujet qui préoccupe tellement le monde bien que bien peu ose en parler librement. Elle ne lésine pas sur son féminisme avoué mais un peu différent peut-être, « Il y a des filles qui n’ont pas compris qu’être chiantes ne nous sert plus depuis longtemps ». Je lui laisse la responsabilité de ce propos, je ne voudrais pas encourir les foudres féminines.belle-belle-.jpg?fx=r_550_550

    A travers ses traits d’esprit, Styvie Bourgeois [ci-contre] s’affirme femme, femme libre, femme non résignée, femme sexuellement assumée, « Tout est dans l’art de revêtir son habit de vierge effarouchée ou de salope à propos ». Ça a le mérite d’être clair et franc. Elle ose aller sur des sentiers que peu empruntent, pour formuler des raccourcis foudroyants du meilleur effet. « Masturbation : Charité bien ordonnée commence par soi-même ».

    Et, elle écrit si justement : « Il faut prendre des libertés mais pas celles des autres » et « Quand nos avis divergent, c’est toujours la tienne que je préfère ». Celle-là, je l’apprécie particulièrement. Voilà la preuve qu’on peut-être grivois et talentueux à la fois sans forcément livrer un message dans chaque sentence, juste un petit aveu ou une petite confidence, par exemple, « Mon mari est le seul capable de mettre le doigt sur ce qui me fait plaisir », « Si l’Amour est ma nourriture, le sexe est ma gourmandise ».

    mons-09-2016.jpg?fx=r_550_550Styvie n’oublie pas son illustratrice qui propose un dessin pour chacune des ses inspirations, « Elle faisait des portraits noir et blanc de personnages hauts en couleur », sauf qu’Emelyne Duval [ci-contre] n’oublie jamais la petite pointe de rouge qui rend son dessin plus érotique. Elle mérite bien de partager la maternité de livre car sa production est, en espace au moins, égale à celle de l’auteure. Deux femmes fortes, deux femmes qui osent parce qu’elles connaissent bien la réponse à cette question « Une bite contre trois orifices. C’est qui le sexe fort ? » Alors quand elles nous disent, « Il y a des fidélités qui se méritent », il serait bien avisé que nous réfléchissions un peu avant d’approuver ou … de nier.

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

    Le site d'Emelyne Duval

     

     

    cover-minute-d-insolence.jpg?fx=r_550_550LES ÉCRIVAINS NUISENT GRAVEMENT A LA LITTÉRATURE

    Éric ALLARD

    Cactus inébranlable

    Il est arrivé, juste après le beaujolais nouveau mais avant Saint Nicolas et le Père Noël pour pouvoir être déposé chez tous ceux qui l’ont mérité. Je parle bien sûr du P’tit cactus d’Eric Allard qui est encore là, tout chaud, sur mon bureau. Eh oui ! Eric Allard a été « cactussé » (je ne sais si l’académie des aphoristes belges reconnaît ce qualificatif mais je l’assume), il est entré dans la célèbre collection des P’tits Cactus comme d’autres entrent dans la Pléiade sauf que dans la collection des  cactées littéraires on entre droit debout, bien vivant, alors que dans celle des belles filles, on rentre à l’horizontale les pieds devant, sauf exception, certain jouant l’anticipation. Il a franchi le contrôle du comité de lecture sans aucun souci, il avait préparé son affaire, « J’aligne toujours bien mes phrases avant de les présenter au peloton d’exécution du comité de lecture ».

    Pour Eric, ce recueil est l’occasion de dire avec habilité, intelligence et même une certaine élégance, sans jamais penser à mal, quoique…, tout ce qu’il a toujours tu sur le monde littéraire. Je trouve que parfois, il s’avance un peu mais c’est le problème de ce fichu narrateur qui prend parfois des libertés avec l’auteur. Il se permet même de prétendre que « Les plus belles rencontres entre écrivains et éditeur se terminent souvent sous la couverture » et pourquoi pas la jaquette ? 

    Eric chérit particulièrement les poétesses, « J’aime les poétesses toutes lues qui m’offrent un dernier vers », surtout celles qui ne font aucune concession à la facilité, « Les vraies poétesses ne prennent jamais la prose. Même pas pour un éditeur parisien ». Il ne méprise pas pour autant les autres auteurs, « Le philosophe s’attaque aux mots par le versant des idées, le poète descend la montagne de la pensée en rappel ».eric.jpg?fx=r_550_550

    Ce qu’il dédaigne, c’est la marchandisation et l’industrialisation de l’art, l’intérêt pécuniaire, bref tout ce qui éloigne le lecteur de la création artistique pure. « Cet entrepreneur littéraire vient d’ouvrir une chaîne d’ateliers d’écriture en complément d’un centre d’élevage de poète de concours ». Les passe-droits en tout genre lui fournissent aussi de belles cibles pour ses flèches acérées.  « Pour complaire à leurs parents, le fils de cet auteur et la fille de cet éditeur ont pour le déshonneur de la Littérature été contraints à un mariage d’intérêt ».

    Le monde des lettres est un univers complexe qu’Eric essaie de décrypter pour le lecteur et même s’il n’a plus d’encre dans le sang d’autres en ont encore. « Depuis que je n’ai plus de veine avec les éditeurs, je me fais un sang d’encre ». L’éditeur et l’auteur forment souvent un couple infernal que le lecteur comprend mal surtout quand leurs femmes se mêlent de leurs affaires. « Quand la maîtresse de l’éditeur est la femme de l’écrivain qui porte la maison, il y a péril en la demeure ». Alors, nous suivrons les bons conseils qu’il distille au fil des pages : « Tenez-vous à distance des mots quand ils sont dans la bouche d’imbéciles ! », « Devant le passage à niveau des Lettres, je regarde passer le train des écrivains » qui se bousculent convaincus de leur supposé talent.

    Eric c’est aussi un humour très fin qu’il faut savoir décrypter, je me demande si je ne suis un peu la victime pas tout à fait innocente de l’une de ses flèches : « Les textes pondus trop vite contiennent des coquilles ». D’accord, je relirai mieux mes chroniques.

    Avec tout ça, j’ai pris un grand plaisir à lire ce recueil plein de finesse, de sous-entendus, de piques acérée, … bien cachés dans le subtil jeu des mots. Je ne sais qui m’a dit  « Tu t’es vu quand t’as lu ! » Allard, t’es hilare !

    Le livre sur le site du Cactus 

     

  • UNE GALERIE DE PORTRAITS SULFUREUX : DOUZE FANS (CÉLÈBRES) D'HITLER !

    philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN

    Ils admiraient Hitler est le millésime 2017 des études historiques menées par Arnaud de la Croix, un sillon désormais labellisé, son Léon Degrelle ayant connu un succès tonitruant auprès du public et été récemment couronné par le Prix des Lecteurs du salon Ecrire l’Histoire de Bruxelles.

     

     

    9782390250142.jpgDe nombreux observateurs notent les points communs entre notre temps et les années 30, les dérives qui allaient mener au naufrage de 39-45, à un crépuscule de l’Humanité, or Arnaud de la Croix nous invite, au fil de ses récents livres, à revisiter cette décennie, à nous informer, ce qui est bien, mais à nous interroger aussi, nous faire réfléchir, ce qui est mieux.

    Les douze figures proposées ici sont particulièrement intéressantes. Il s’agit en effet de douze personnalités devenues célèbres avant leur interaction avec Hitler, le nazisme, ou indépendamment de celle-ci. Qui plus est, sept d’entre elles le furent pour des qualités, des talents d’exception. L’auteur ne nous parle pas de Goebbels, Himmler ou Goering, il évoque de véritables phares du temps. Lovecraft renouvelle la littérature fantastique. Heidegger sera un maître à (re)penser pour bien des philosophes, notamment français. Lindbergh a fait planer une génération avec son vol sans escale New-York-Paris*. Leni Riefenstahl** a inventé une grammaire cinématographique. Henry Ford a offert le luxe de conduire à la moitié du peuple américain. Knut Hamsun a obtenu le Prix Nobel de littérature mais surtout annoncé Kafka, Joyce ou la Beat Generation. Robert Brasillach fut l’un des plus grands espoirs des lettres françaises. 

    Les cinq autres ? Mussolini, le prototype des leaders fascistes, qui inspirera Hitler avant l’inversion des rôles, l’homme de la Marche sur Rome et du salut bras et main tendus. Amin al-Husseini, le Grand Mufti de Jérusalem et premier gourou de la cause palestinienne (ou, plus précisément, arabe de Palestine). Edouard VIII, ce roi dont on a (trop) dit qu’il abandonnait un trône par amour (pour la divorcée américaine Wallis Simpson). Notre Degrelle (et honte) national, qui gagna des élections avec son parti Rex ultra-droitier-catholique, rêva de mettre fin à notre parlementarisme. Le moins connu, Alois Hudal, un évêque autrichien  qui se battait durant l’entre-deux-guerres pour rapprocher les peuples slaves et germaniques, éradiquer le communisme, depuis la tête de l’Anima, une institution vaticane.

     

    maxresdefault.jpg

    Arnaud de la Croix 

     

    Or donc ces douze célébrités ont basculé du côté obscur de la Force. Pourquoi et comment ? C’est ce qu’Arnaud de la Croix va nous raconter, expliquer. Dans un  ouvrage qui présente divers intérêts.

    Au premier degré, douze récits de vies, une information historique, la résurrection et la remise en ordre d’informations éparses et parfois erronées. Ainsi, je voyais Henry Ford comme l’inventeur du travail à la chaîne et, en disciple de Charlie Chaplin, j’y lisais un fossoyeur de l’artisanat, un agent de la réification de l’individu, de la rentabilité à tout prix. Erreur ! Ford était (é)mu par des considérations sociales, la mythique Ford T était une voiture à bas prix accessible à un maximum de citoyens américains, la chaîne permettait une élévation  des salaires.

    Au deuxième degré, l’observation clinique du basculement. Comment et pourquoi ? Mussolini défend l’apport de citoyens juifs pleinement italiens, nie l’existence des races et applaudit les métissages, mais il va retourner sa veste, adopter le pas de l’oie nazi, etc. Lindbergh est le héros des Etats-Unis et du monde occidental, mais sa notoriété est responsable du rapt et de l’assassinat de son fils***; il fuit en Angleterre, dégoûté par un monde jugé pourri, décadent, et… ? Riefenstahl se passionne pour l’exaltation des corps, la mise en scène, dès sa formation (danseuse) puis naturellement (actrice, réalisatrice), or Hitler et les nazis vont lui offrir ses fantasmes sur un plateau… olympique.  

    Au troisième degré, une interrogation sur les raisons profondes, les points communs éventuels entre douze personnes a priori très différentes. Car entre le très social Henry Ford et le souverain antiparlementariste Edouard VIII, l’affolante Leni Riefenstahl et le psychorigide évêque Hudal… Quid ? Un antisémitisme forcené ? Mais que dissimule celui-ci ?

    In fine, je décèle un quatrième degré. La cerise sur le gâteau. Le bonus du DVD. Ces chocs électriques qui secouent conscience et édifices mentaux. En posant des questions dérangeantes. J’ose ? Pas moi, non, mais les personnages d’Arnaud de la Croix oui. On condamne le nazisme sur base de ses millions de victimes ? Si l’on entrouvre la porte d’une nécessaire régénération d’une civilisation décadente****, ne doit-on pas rappeler que la Révolution française, tant vantée, a causé des massacres sans nom, du génocide planifié en Vendée chouanne aux guillotines, en passant par les guerres napoléoniennes ? Des millions de morts pour imposer les Lumières ? Les Américains n’ont-ils pas fait aux Japonais ce que les Allemands avaient fait aux Juifs ? N’y avait-il pas en France une forme de fascisme et un antisémitisme virulent dès la fin du XIXe siècle, donc bien avant les modèles présumés ? On répondra en s’arcboutant à la pensée de Camus, pour qui aucune cause ne mérite qu’on lui sacrifie ne serait-ce qu’une seule vie. Idée que je renforcerais par l’impossibilité de prévoir les conséquences ultimes de toute action, les limites de tout système avant son application, etc.

    La matière de ce livre est détonante et son traitement positivement étonnant. L’auteur, hyper actif sur les réseaux sociaux, dans les débats d’idées, y apparaît très à gauche, irréductible adversaire des fascismes et dérives ultra-libérales. Or cet homme si engagé manifeste dans ses études une impeccable rigueur intellectuelle et éthique. Il ne démolit pas ses personnages mais les présente dans leur complexité, leur contexte, quitte à nous donner des informations contradictoires, poursuivant la seule quête du fait et du vrai. Nulle complaisance mais une justesse dialectique qui restitue la fragilité des âmes et des perspectives, des engagements. Somme toute, cet auteur entend les individus qu’il dénonce, il les entend et il les voit. Véritablement. Il introduit, ce faisant, des dimensions psychologiques ou sociologiques du meilleur acabit.

    Le cas de Lovecraft, notamment, est remarquablement esquissé. Avec lui, on découvre une forme de racisme ordinaire et contingent. Au départ, comme évoqué par le romancier Michel Houellebecq, il est avant tout « vieux jeu », « de par son éducation puritaine au sein de l’ancienne bourgeoisie de la Nouvelle-Angleterre. Bref, il éprouve ce que nous avons hélas quasi tous observé autour de nous : un « mépris bienveillant et lointain ». Mais. Ça ne l’empêche pas d’épouser une femme d’origine juive. Puis de basculer dans « une authentique névrose raciale ». Pourquoi ? Parce que venu à New-York, pauvre, il doit vivre dans un quartier où les immigrants l’effraient et lui inspirent une répulsion sans limite. Pourtant, sa haine, d’une férocité sidérante, est contextuelle et donc non essentielle. Et il se métamorphosera à la fin de sa vie au fil des découvertes, mutant vers la gauche, abandonnant sa judéophobie jusqu’à défendre un rabbin dont il admire les qualités exceptionnelles.

    L’art du contrepoint illumine l’ensemble de ce livre éveilleur en douce. Il n’est qu’à admirer la manière dont l’auteur débute son chapitre V :

     « Lindbergh meurt d’un cancer en 1974. Il se vouait corps et âme, depuis plus de trente ans, à un combat peut-être perdu d’avance : celui de la préservation de la nature sauvage et de l’existence des peuples dits primitifs. Il se préoccupait de « la baleine à l’Amérindien d’Amazonie », comme le dit joliment sa belle-fille Alika. »

    Un livre aussi agréable que passionnant et perforant (… notre douce quiétude). Et on regrettera que l’auteur n’ait pas en projet de compléter la liste avec une deuxième salve d’adorateurs sulfureux, citant quelques noms pour mieux nous frustrer : Unity Mitford, la folle (british) d’Hitler, l’immense écrivain Louis-Ferdinand Céline (glurps !), de grands intellectuels comme Mircea Eliade ou Emil Cioran (re-glurps !), le mahatma Gandhi (re-re-glurps !). Doit-on lancer une pétition, Arnaud de la Croix ?

     

    PS De l’auteur, j’avais déjà lu Douze Livres maudits, devinant qu’il allait devenir une référence de par ses qualités de synthèse et de vivacité, un art subtil de couronner un récit fluide de notations haut de gamme originales. Voir mon article sur la plateforme culturelle Karoo, qui évoque davantage l’homme et son parcours :

    https://karoo.me/livres/treize-livres-maudits-hublots-demultipliant-lhorizon

     

    * Mon grand-père maternel suspendit ses activités médicales pour aller assister à l’atterrissage de Lindbergh.

    ** Georges Lucas, Jodie Foster, Mick Jagger, Andy Warhol, etc. ont proclamé leur admiration pour Leni Riefenstahl.

    *** L’affaire Lindbergh inspirera Le Crime de l’Orient-Express à Agatha Christie. 

    **** Beaucoup de gens, de toutes natures, sont aujourd’hui déclinistes.

     

    9782390250142.jpgArnaud de la Croix

    Ils admiraient Hitler

    Editions Racine, étude historique, 2017

    160 pages

     

    Le livre sur le site des Éditions Racine

    Les ouvrages d'ARNAUD DE LA CROIX aux Éditions Racine

     

  • PETITE SUITE DÉSERTIQUE de HARRY SZPILMANN

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

    petite-suite-d-sertique-scan-de-couverture_1_orig.jpgLecture intéressante de "Petite suite désertique" de Harry Szpilmann, jeune poète belge, dont c'est le sixième recueil publié, ici au Coudrier.

    L'ont précédé trois recueils au Taillis Pré, deux au Cormier.

    Sept photographies atomisées, éléments minéraux agrandis jusqu'à devenir des constructions esthétiques abstraites, accompagnent ces textes brefs : d'une part, des poèmes versifiés, d'autre part, des aphorismes en petites proses accolées.

    Le poète épuise les ressources d'un univers fait de silence, d'une lumière "qui ne tombe sur nos paupières/ que pour mieux nous léguer/ sa part d'obscurité" (p.34), d'une bonne dose de "terre annulée" "au creuset de l'absence" (ibid.), de "mirage/ de la vraie vie" (p.47), de signes que le lecteur prendra plaisir à éclairer, selon ses grilles de lecture : en termes d'attente, d'errance féconde "transhumant entre les éclats/ mutiques d'un silence" (p.31).

    Une bonne centaine d'aphorismes forent un peu plus cette matière inépuisable, à l'aune des "grains" et poussières :

    "Ne plus écrire que dans l'espoir de faire du silence sa demeure" (p.94)

    ou

    "Notre traversée du désert n'aura été que vaine si notre parole échoue à y moissonner un regain d'ombre et de lumière" p.78)

    "Lorsque la blessure s'ouvre et se découvre saturée de poussière, il ne nous reste plus qu'à faire alliance avec la rêche hostilité de nos déserts" (p.70)

     

    Harry%20Szpilmann.jpeg

    Harry Szpilmann

     

    Sans doute pourra-t-on reprocher à l'auteur de répéter certains motifs ou d'abuser un peu des formulations restrictives (ne... que), mais ce sont là broutilles à côté de l'intense réflexion, quasi théodore-monodienne de ces "espaces" livrés à l'imaginaire d'un auteur qui n'a guère choisi la facilité mais s'est donné pour mission d'objectiver au plus près ces matières, toutes de particules de vie, de mort, de silence, qui nous poussent sans cesse à une exploration intérieure - ce dont on lui saura gré.

    L'écriture, côté poèmes, est sans doute plus intense, dans la densité que le poète offre aux vocables dans des rythmes qu'aèrent des distiques :

    "Il nous aurait fallu être

    d'une autre humanité

     

    pour que nous eussions pu

    nous sustenter

     

    de torrents faméliques,

    de cailloux pyrogènes,

     

    de trop rares signes

    spoliés à nos astres occis" (p;25)

     

    Le poète attise toute réflexion sur notre place dans la complexe agitation du monde, astres et terre saisis dans le même mouvement de la pensée.

    Un bon livre.

     

    Harry SZPILMANN, Petite suite désertique, Le Coudrier, 2017, 108p., 16€.

    Le livre sur le site du COUDRIER

    En savoir plus sur Harry SZPILMANN

     

  • LA VIDÉO QUI CHOQUE LES FANS d'AYMERIC CARON où on le voit se régaler d'un pilon de poulet (bio)

    Aymeric-Caron-et-Natacha-Polony-des-relations-cordiales.jpg?fit=600%2C300&ssl=1

    Désolé, la vidéo a été supprimée pour des raisons d'éthique antispéciste bien compréhensibles. 


    Demain, la vidéo-scandale où Catherine Deneuve raconte qu'elle a aimé un homme... 

     

  • LE LIVRE DE SA VIE d'ÉRIC ALLARD sur le site d'AUXERRE TV

    index7-4-2012.jpg

    "Raide dingue d'un livre, non mais ? Ça existe, ça ? On le dirait bien..."

     

    Cet homme était tombé amoureux fou d’un livre.

    À la première phrase, il avait compris que c’était le livre de sa vie. Il l’avait lu et relu des dizaines de fois et il n’en restait pas moins épris, raide dingue, bleu de bleu de ce livre. Il restait des heures à contempler sa tranche, à relire la préface, la postface, les pages liminaires, tout le paratexte. Feuilleter ses pages lui procurait des sensations inouïes...

    Lire la suite ici 

  • DIX QUESTIONS À... LORENZO CECCHI

    LORENZO CECCHI, natif de Charleroi, a publié six livres depuis 2012. Blues Social Club, un recueil de sept nouvelles, est paru fin 2017 aux Cactus Inébranlable Éditions.

    Photo aux lunettes.jpeg

     

    • Tu as sorti fin 2017 ton second recueil de nouvelles au Cactus Inébranlable, intitulé Blues Social Club. Peux-tu nous dire comment tu as composé ce recueil, sur quel(s) thème(s), avec quel(s) fil(s) rouge(s) ?

      cover-blues-social-club.jpg?fx=r_550_550

    Depuis six ans, depuis que je me suis mis à l’écriture, en même temps que des romans, j’ai écrit des nouvelles, assez bien de nouvelles. Je ne les ai pas écrites avec une idée de logique, avec un fil rouge. Elles me sont venues comme ça, je les ai entassées et, quand il a été question de les publier, j’ai pioché dans la production et les ai réunies en recueils en les adaptant pour leur donner un semblant de cohérence. Ainsi pour les « Contes espagnols », ai-je ajouté un verre de cava par-ci, un « adios » par-là pour « ibériser » le texte. Je trouve cette habitude de thème un peu idiote : chaque texte se suffit et raconte une histoire finie ; pourquoi doit-il être relié au précédent ou au suivant ? Mystère !

    couverture-contes-espagnols-1.jpg?fx=r_550_550

     

    • Tu n’as pas toujours écrit de la fiction. C’est assez récent. Quel a été l’élément déclencheur, comme on dit ? Y a-il eu des signes avant-coureurs ?

    Je crois avoir été saisi d’une sorte de pudeur et, après « Faux témoignages », je me suis mis à travestir mon vécu pour le rendre de moins en moins conforme à la réalité. La fin de « Petite Fleur de Java » a été décisive. Après avoir mêlé le vrai au faux durant tout le roman (le faux ayant la plus grande part comme pour « Nature morte au papillons ») la fin délirante s’est imposée à moi comme pour me propulser dans la fiction pure du suivant : « Un verger sous les étoiles ».

    onlit_38_cecchi_2D-corrige_470x.png?v=1422878831

     

    • Tes écrits sont, pour une partie d’entre eux, ancrés dans ton passé et tes diverses vies (agrégé de sociologie, tu as exercé des emplois ou fonctions dans les milieux culturels et commerciaux). Après quoi, tu prends des libertés avec ton vécu pour verser dans la pure fiction… Penses-tu qu’il faille avoir beaucoup vécu pour bien écrire ? Quel est ton idée de la littérature ?

    Je ne sais pas s’il faut avoir beaucoup vécu pour bien écrire, l’exemple de Rimbaud, de Radiguet, de Keats montre l’inverse. Qu’il faille vivre les choses intensément pour rendre le réel intéressant, voilà qui me semble plus important. Mais aurais-je écrit de façon intéressante (écris-je d’ailleurs bien et ma prose est-elle captivante ?) si je n’avais pas une histoire de soixante ans derrière moi ? Je n’en sais rien et n’en saurai jamais rien. Ce dont je suis certain, c’est que la narration, quand elle est de qualité, qu’elle raconte du vécu ou du fantasmé, suffit. Tout est dans la façon de raconter.

    couverture-cecchi-verger-sous-les-etoiles.jpg

     

    • Au cours de tes différentes existences, tu as enseigné durant une dizaine d’années la philosophie de l’art à l’académie des Beaux-arts de Mons. Qu’as-tu tiré de cette expérience dans l’enseignement ? Tu écrivais les textes de tes cours de tes conférences ? Quels sont les artistes que tu as mis en valeur, ceux qui ont toujours tes faveurs ?

    J’enseignais deux heures par semaine à Mons. Le reste du temps, j’étais représentant de commerce. Ces deux heures me permettaient une rupture avec le monde des affaires. Les étudiants en peinture auxquels je m’adressais, m’apportaient la fraîcheur, l’insouciance, l’arrogance aussi de leur âge. J’avais été comme eux peu de temps auparavant, mais connaissais maintenant la dure loi de la société de consommation ; je leur ai enlevé quelques illusions, ils m’ont rendu quelque naïveté…

    Aucune préparation de cours ni de texte. On partait sur un thème que l’on poursuivait toute l’année. Le cours se construisait de lui-même de façon dialectique, logique qui, à mon sens préside à la création et donc adaptée à mon public de futurs peintres. Je m’efforçais de pointer les faux syllogismes et les opinions qui se présentaient comme vraies et indiscutables. Je jouais les animateurs, les encourageais à faire table rase des mythes et préjugés, surtout ceux qui touchaient au statut de l’artiste : l’homme qui vient d’ailleurs et qui voit ou sent ce que les autres, la piétaille, ne voient pas.

    Je ne mettais pas d’artistes particuliers en valeur, mais ne pouvais m’empêcher de montrer ma préférence pour les figuratifs (en argumentant cela va de soi !) dans les échanges avec les étudiants dont j’étais plus le pair que le magister.

     

    • Tu es par ailleurs  harmoniciste et chanteur. C’est arrivé comment ? Que t’apporte la musique ? Quels sont tes musiciens préférés ? La musique, le rythme déteignent-ils dans ton écriture ?

    Je n’ai pas véritablement une activité d’harmoniciste ou de chanteur, il m’arrive de chanter ou de jouer avec des musiciens quand cela se présente (rarement). Je ne chante ou joue que du blues. Comment cela est-il arrivé ? J’étais animateur à la maison des jeunes « La brique » à Charleroi. Un groupe du coin devait s’y produire (l’un des membres, tout jeune à l’époque, et qui a fait une carrière internationale depuis, était Michel Hatzigeorgiou). Voilà t’y pas que le chanteur perd sa voix juste avant de monter sur scène. Pour palier sa défection, les musiciens me demandèrent de le remplacer. Ma carrière de chanteur commença ce soir-là, planqué derrière d’immenses haut-parleurs, baragouinant un semblant d’anglais. Trois semaines plus tard, avec d’autres potes, nous formions « Too Late Blues Band » qui se produisit pendant deux ans dans toute la Wallonie et aussi (une seule fois) en France.

    Je ne saurais dire si la musique déteint sur mon écriture, mais il est vrai que je me relis tout haut et que je suis très sensible au rythme des phrases. C’est souvent la musique de la phrase qui m’impose les corrections, et elles sont nombreuses, crois-moi !

    Mes musiciens préférés sont pléthore et dans tous les genres, du classique à la variété, mais j’ai un faible pour les vieux bluesmen comme Robert Johnson ou Muddy Waters. J’adore aussi la chanson napolitaine.

     

    • Peux-tu nous donner un exemple ou l’autre de genèse d’une nouvelle ou d’un roman ? De quoi tu es parti, comment l’idée de départ a-t-elle évolué… ? Quels sont par ailleurs tes rapports avec la poésie ? Et l’écriture sous contrainte (à partir de photo, dans un cadre fixé, comme tu as été conduit à la faire pour textes aux Editions Jacques Flament ou pour le projet Shoot, avec le photographe Michel Clair) ?

    La genèse de « Petite Fleur de Java » : L’idée de départ vient d’un reportage télévisé ou l’on voit une femme défigurée par une projection d’acide sulfurique. Comment accepter une situation de traumatisme aussi grave, quels problèmes énormes d’identité rencontrait cette pauvre dame ?  J’avais moi-même été confronté à un gros traumatisme après un accident de la route et, bien que les séquelles fussent bien moins conséquentes, il m’avait été difficile d’accepter mon nouvel état. Ainsi est né le roman  Petite Fleur… », une réflexion sur l’identité et la schizophrénie comme échappatoire possible.

    onlit_47_java_2D_470x.png?v=1422626341

    En ce qui concerne la poésie, je suis admiratif des poètes qui, en quelques mots, arrivent à la quintessence, à des moments d’illumination et à les faire partager. Je pense que la poésie est le genre littéraire le plus difficile : c’est l’art de la synthèse, on dit tout avec presque rien. Peut-être m’y essayerai-je un jour… C’est le top de l’écriture sous contrainte, la poésie.

    J’ai aimé écrire dernièrement des textes régis par des règles strictes de longueur et de thèmes. J’ai toujours défendu l’idée que la discipline, les contraintes ouvraient plus les champs de l’imaginaire qu’elles ne les restreignaient et j’en été conforté en l’expérimentant moi-même ; il semble que la création exige sa part de sueur pour atteindre la beauté. La facilité apparente, l’épure ne s’obtient que par des années de travail. 

     

    • On a l’impression que tu n’es pas du genre à t’asseoir en position de lotus pour trouver l’inspiration mais, que lorsqu’une idée te vient, il te faut la mettre à écrire sans tarder ni te soucier de considérations matérielles. Comment mûris-tu tes idées, entretiens-tu la muse ? As-tu toutefois des manies, des tics d’écriture, des moments et des lieux privilégiés pour écrire ?

    Contrairement à l’impression que je semble donner, je suis plutôt du genre contemplatif et paresseux. Je peux rester longtemps sans rien écrire. Puis, tout à coup, je ressens un manque. C’est le signal. Je m’installe devant l’ordi, sans avoir la moindre idée de ce qui va arriver. Après les premiers mots qui résolvent la première contradiction (celle de la page blanche insatisfaisante), les autres apparaissent qui m’imposent de les surmonter pour avancer dans le récit. Je ne sais pas où celui-ci m’emporte, il se construit au fur et à mesure. Puis je le travaille et retravaille. J’ai beaucoup de textes commencés que je revisite presque quotidiennement, ajoutant un mot, retranchant une phrase ou envoyés à la poubelle carrément quand ils ne veulent pas faire le chemin avec moi.

    J’écris dans mon bureau et seulement là. En vacances, en dehors de mon bureau, je suis incapable de former la moindre phrase intéressante. 

     

    • Tes auteurs, personnages préférés, tes romans cultes, ceux que tu aurais aimé avoir écrits ? Comment et quand t’est venu le goût de la lecture ? Le premier livre que tu as lu ?

    Impossible de répondre de façon exhaustive à ta question. J’aime trop d’auteurs que pour les citer tous. Quelques uns : Sciascia, Pavese, Bevilacqua, Faulkner, Harrison, Stevenson, Conrad, Modiano, Bloy, Gary, Bernanos (Georges), etc. J’aurais aimé écrire « La vie devant soi ».

    81jpls8s5XL.jpg

    Je pense que le goût de la lecture m’est venu par mon oncle Raffael. J’avais cinq ou six ans quand il arriva d’Italie, exclu du séminaire, avec une valise pleine de livres. Parmi ceux-ci, des livres d’histoire illustrés où l’on voyait des images d’Annibal traversant les Alpes escortés d’éléphants et d’hommes en armes. Après ça, j’ai voulu comprendre et me suis acharné à vouloir apprendre à lire. Robinson Crusoé a été le premier livre que j’ai lu en dehors des manuels scolaires, il m’avait été offert par un voisin.

     

    • Quel est pour l’instant ton meilleur (ou pire) souvenir d’auteur? Une anecdote savoureuse, insolite sur le milieu littéraire ?

    Pire souvenir : Quand une dame de la RTBF m’a téléphoné pour m’annoncer que « Nature morte aux papillons » était sélectionné pour le prix Première et qu’elle a ajouté qu’il était impératif que Laurent Dehaussay m’interviewe sous peine d’être exclu de la sélection. La perspective de me retrouver face au journaliste m’a rendu malade longtemps. Je n’ai dû mon salut qu’à un ami médecin, hypnotiseur éricksonien. J’ai répondu aux questions du journaliste (extrêmement gentil) comme dans un rêve. Mon inconscient avait pris le relais, heureusement paraît-il.

    nature-morte-aux-papillons-317x495.jpg

     

    • Les projets littéraires, artistiques qui te tiennent particulièrement à cœur en ce début 2018 ?

    Deux livres: Un recueil de nouvelles illustré par le peintre Michel Jamsin au « Cactus Inébranlable Éditions » et « Paul, je m’appelle Paul ! », un roman qui paraîtra chez LiLys éditions.

     

     Propos recueillis par Éric Allard

     

    BLUES SOCIAL CLUB de LORENZO CECCHI sur le site du Cactus Inébranlable

    Une lecture de BLUES SOCIAL CLUB sur Les Belles Phrases

     

  • DIX POÈMES INÉDITS de ÉRIC ALLARD sur MAGIE POÉTIQUE

    FB_IMG_15087210518806467.jpg

    Dix poèmes sur MAGIE POÉTIQUE,

    le blog-revue de Dierf DUMÈNE, poète haïtien.

     

    J'existe où je suis né

    Mes dessins

    Les couloirs du passé 

    Mon boucher mon boulanger mon libraire

    Le plasticien du temps

    À la manière de

    La mort l'après-midi

    Paupière défunte

    Un sourire de façade

    Sur ton souvenir

     

  • DES NOUVELLES de ROBERTO BOLANO

    Voici deux recueils de nouvelles toniques de Roberto Bolano, l'écrivain chilien décédé trop tôt (en 2003 à l'âge de 50 ans) et devenu culte. Les ouvrages sont disponibles dans la collection de poche Titres de chez Christian Bourgois.  

     

    513TPOTRitL._SX298_BO1,204,203,200_.jpgLE GAUCHO INSUPPORTABLE

    Jim et autres ballades

    Incontestablement une patte d’écrivain court de bout en bout de ce recueil composé d’essais et de nouvelles.

    Le recueil commence par un premier texte court et percutant intitulé Jim . Le gaucho insupportable, La nouvelle qui donne son titre à l’ensemble narre l’exil dans la pampa d’un ancien avocat qui voit son pays, l’Argentine, n’être plus, après le scandale boursier, que l’ombre de lui-même, jusque dans la pampa où les lapins - féroces – ont remplacé le traditionnel bétail. 

    Le policier des souris raconte l’enquête d’une souris flic à propos de la mort d’un bébé souris tué par un être de son espèce dans les égouts de la ville. 

    Le voyage d’Albert Rousselot nous entraîne dans le périple en France d’un écrivain argentin plagié par un cinéaste français, qui souhaite le rencontrer. 

    Le but du voyage sera manqué (comme souvent dans ce genre de récit) mais ce déplacement conduira l’écrivain à découvrir autre chose que prévu et qui était peut-être ce à quoi ce voyage le destinait: une sorte de bonheur par l’entremise d’une relation avec une prostituée, comme des vacances de l’âme. 

    Deux contes catholiques fait s’entrecroiser habilement deux histoires sur fond de croyance religieuse ; y sont évoquées les figures de Santa Barbara et de saint Vincent.c34b54cedb07b50f7ae5fb3d18c19db3da3f4ab3.jpeg 

    Enfin, deux essais. 

    L’un sur la maladie et la littérature avec, dans l’article « Maladie et poésie française», une étude comparée de deux poèmes marquants du XIXème siècle : « Brise marine » de Mallarmé et « Le voyage » de Baudelaire. 

    Un autre essai traite avec un entrain communicatif de la littérature en langue espagnole et se présente comme un inventaire détaillé de ce qu’elle compte d’auteurs marquants. La plupart y sont d’ailleurs attaqués comme Garcia Marquez et Vargas Llosa, mais aussi Munoz Molina, Perez Reverte et « les enfants tarés d’Octavio Paz », tous garants d’une littérature qui se vend bien parce que facile à lire et se voulant « planétaire ». Les seuls qui obtiennent grâce aux yeux de Bolano sont, parmi les plus célèbres, Cortazar et Borges mais aussi Sergio Pitol, Fernando Vallejo, Ricardo Piglia ou Mario Santiago.

    « La littérature, surtout en Amérique latine, et je crains qu’en Espagne ce soit la même chose, est réussite sociale, bien sûr, c’est-à-dire grands tirages, traductions, en plus de trente langues (moi je peux citer vingt langues, mais à partir de la vingt-cinquième je commence à avoir des problèmes, non parce que je croirais que la vingt-sixième langue n’existe pas, mais parce qu’il m’est difficile d’imaginer une industrie éditoriale et des lecteurs birmans tremblant d’émotion aux avatars magico-réalistes de Eva Luna).... »

    Hélas, Roberto Bolano nous a quittés en 2003 des suites de cette maladie qu’il évoque : il n’avait que 50 ans et était considéré, à juste titre, comme le plus grand écrivain de sa génération.

    E.A.

    Le livre sur le site de Christian Bourgois

     

    roberto-bolano.jpg

     

    9782267017304FS.gifAPPELS TELEPHONIQUES

    Des femmes et des livres

    Ce qui frappe à la lecture de ces nouvelles, c’est leur vitesse de narration, l’aspect serré du texte. Les événements se succèdent sans pause, on est sûr d’avoir le principal de l’histoire, et cette assurance de lire le principal de l’histoire nous tient éloigné de l’ennui, donc en haleine. Les sujets de ces nouvelles sont les femmes et les livres, le principal je vous disais, ce qui fait le sel de la vie des hommes et des femmes qui aiment lire et aimer.

    Le recueil commence par l’histoire d’un écrivain argentin, Sensini, qui participe à des concours de nouvelles. Où on apprend qu’on peut concourir avec des textes semblables en en changeant seulement le titre. Il y a une femme dans cette nouvelle, la fille de l’écrivain, que le narrateur rencontrera. 

    Le recueil se termine par la Vie d’Anna Moore, une vie menée tambour battant, dans la quête de l’amour, par delà les frontières et les déconvenues. Il y a des cahiers d’écriture dans cette nouvelle, ceux qu’a écrits Anna Moore aux tournants de son existence et dont le narrateur s'est à coup sûr inspirer.roberto-bola-o-958812-250-400.jpg

    Entre ces nouvelles représentatives, on en trouve douze autres qui explorent le spectre thématique entre l’amour des femmes et l’amour des livres et qui, toutes intenses, toutes traversés par une écriture vive, nous entraînent dans leur course dangereuse.

    "Un poète peut tout supporter. Ce qui équivaut à dire qu'un homme peut tout supporter. mais ce n'est pas vrai: un homme ne peut supporter que peu de choses. Supporter vraiment. En revanche, un poète peut tout supporter. Nous avons grandi avec cette conviction. Le premier énoncé est juste, mais il mène à la ruine, à la folie, à la mort." (début de Enrique Martin)

    E.A.

    Le livre sur le site de Christian Bourgois

    Les ouvrages de ROBERTO BOLANO sur le site de Christian Bourgois

     

    Quelques images d'une interview de Roberto Bolano traduite en français

     

    1478113470_217266_1478114131_noticia_normal.jpg

  • LE REPOS DE L'ENSEIGNANT

    5423e763-3e4e-4ca9-ab02-965ca91fa5c6-jpg.jpg?$p=hi-w795Après sa journée de boulot, ce prof aspire, comme tout bon travailleur, à un repos bien mérité.

    Au volant de son véhicule, sur le chemin du retour, il se rappelle les nombreuses périodes de cours de la journée écoulée, la superbe avec laquelle il a délivré son savoir, l’amène manière dont il a répondu au questionnement des étudiants sur tous les points du programme de la discipline dans laquelle il excelle, comment il a fait acquérir les compétences inscrites dans le référentiel et reprises dans son journal de classe (le même modèle qu’il possédait quand il était collégien, il y a trente-cinq ans), comment il a enregistré les présences avec un mot aimable, un encouragement à chaque étudiant, dont il connaît les nom, prénom et âge (ainsi que des détails très privés divulgués sans vergogne lors des conseils de classe par ses collègues et la psychologue du centre scolaire), comment il a fait une cour discrète sans lourdeur à la nouvelle prof de géographie (qui donne accessoirement cours de pilates pour compléter son horaire), comment, dans une classe à hauts potentiels, il a fait passer un test dans les règles de l’art et corrigé, selon un grille de correction infaillible, plusieurs fois revue par l’inspection, et de quelle façon, enfin, il a salué avec les égards dus à leur rang ses supérieurs mais aussi chacun de ses semblables, y compris les membres du secrétariat et du personnel d’entretien.

    Il s’est aussi empressé de donner à un père visiblement mécontent du sort réservé à une de ses ouailles et muni d’un couteau de cuisine peu avenant (et assez déplacé en ce lieu, il faut dire) la localisation exacte du bureau du préfet de discipline et de sa secrétaire particulière…

    Enfin, parvenu chez lui, il débranche sa puce électronique clipsée au lobe temporal, ce minuscule logiciel qui se place derrière l’oreille et que l’Education Nationale fournit à chaque entrée en fonction des nombreux candidats aux postes désertés en masse par les enseignants professionnels. Il se sert un long mojito glacé et, après un baiser distrait à son épouse et ses enfants, il s’installe devant son écran de télé pour suivre sur la chaîne du sport un match de play-off. Il se prend trois fois en selfie avec son chat sur les genoux et un paquet de Doritos, pour poster sur ses réseaux sociaux préférés. Et il ne s’endort jamais avant d’avoir lu trois pages de Gala ou quinze lignes du dernier Mussot. Les soirs où il se sent l’âme culturelle, il ne ferme pas les paupières sans avoir visionné la bande-annonce d'un nouveau film, feuilleté un ouvrage sur la peinture impressionniste ou chantonné le texte d'une chanson de Céline Dion (composée par Goldman). Enfin il peut s'endormir du sommeil du juste pour traverser une nuit sans sans rêve, le temps que se recharge doucement mais sûrement son progiciel d’enseignant modèle. 

     

    Tous les MAUX D'ÉCOLE, VICES D'APPRENTISSAGE & AUTRES CALAMITÉS SCOLAIRES sont à lire ICI