SEUL EN ALASKA

2506907114.3.jpgpar JULIEN-PAUL REMY

 

 

 

 

Retour sur le Festival du Film de Voyage et d’Aventure qui se tint à Bruxelles en décembre, un événement consacré à une caractéristique essentielle de l’être humain : la capacité à s’arracher à sa propre existence, à dire non à son environnement de vie, à se déterritorialiser pour mieux s’enraciner ailleurs.

Coup de projecteur sur le film Seul en Alaska, mettant en scène Eliott Schonfeld et sa traversée de l’Alaska pendant trois mois. Une aventure entreprise initialement davantage par rejet de la société individualiste, matérialiste et capitaliste que par attrait d’un ailleurs.

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   Le Projet

   Avant de retracer le récit du film et d’en dévoiler tout l’intérêt, une critique s’impose d’emblée concernant le projet de l’explorateur-réalisateur : l’individu qui, pour rompre avec la société individualiste, s’en sépare géographiquement, ne reproduit-il pas une logique individualiste en poursuivant son seul intérêt ? Un certain type d’individualisme comme remède à un autre type d’individualisme ?

   Le point de départ du film s’ancre dans une question propre à la jeunesse : comment trouver sa place ? C’est précisément pour y apporter une réponse que le protagoniste entreprend de se déplacer : il désire ainsi trouver sa place dans la société en trouvant sa place dans la nature et dans le monde.

   Certains trouvent leur place dans la société sans avoir à la trouver dans la nature, d’autres trouvent leur place dans la nature sans la trouver dans la société, et d’autres encore trouvent leur place en société en la trouvant dans la nature. Cette dernière catégorie opère un double mouvement : du particulier (partie d’un tout, un microcosme, la société) au général (le tout, l’ensemble, le cosmos, le monde), et ensuite du général au particulier. En trouvant leur place dans le Tout, ils trouvent leur place dans l’une de ses parties. Comme si l’humain procédait d’une triple origine : familiale, nationale/territoriale, et naturelle. Comme s’il se départait de ses origines secondaires pour retrouver ses origines primaires. Comme si la société humaine, en se rendant étrangère à la nature, rendait les êtres humains étrangers à eux-mêmes. Comme si l’être humain, pour s’accomplir, avait besoin de réaliser sa part d’être de nature et d’animal.

https://youtu.be/i1cSWpo8aXI

 

   L’Expédition

   Eliott entretient au début de son aventure une relation ambivalente d’amour-haine avec la nature. Amour de la nature car symbole d’échappatoire au malheur et à la violence de la société mais, durant son parcours d’intégration, surgissent également une haine, une colère et une jalousie : il a rejeté la société mais la nature le rejette. Comment ? En lui rendant la vie dure. Il fustige alors la nature et ses êtres vivants, animaux, insectes et végétaux : comment osent-ils avoir ce qu’il n’a pas : leur place ? Comment osent-ils vivre en harmonie ? Comment osent-ils avoir tout, en n’ayant rien ? Comment osent-ils vivre aussi facilement et simplement alors que pour lui, humain, la vie est un combat de chaque instant ? Sa vie est survie, alors que pour eux, la vie n’est que vie. Leur vie consiste à accueillir la vie, à recevoir ce qu’elle leur donne, tandis que pour lui, vivre consiste à confronter son existence à la vie, à imposer à la nature sa propre vie, qu’elle considère comme un corps étranger. La nature lui semble aussi injuste que la société. Mais, paradoxalement, plus l’épreuve dure, moins elle est une épreuve car plus il pénètre physiquement dans la nature, plus la nature le pénètre spirituellement. Il en devient une partie, un élément. En intériorisant la nature tout en obligeant celle-ci à l’intérioriser. Le voilà peu à peu membre de cette nouvelle patrie d’adoption. Il a trouvé sa place, sait ce que la nature peut lui donner et éprouve un sentiment de symbiose. La peur de l’inconnu et de ses dangers (ours, grizzly) ne l’habite plus car la nature lui est familière. Il a tout, en n’ayant rien.

   Le titre du film évoque la solitude mais en réalité cette expérience se caractérise par une solitude partagée. Eliott est seul sans jamais être seul car il a choisi de garder un lien permanent avec la société humaine : une caméra, qui lui sert d’interlocuteur ou, plus exactement, qui représente quelqu’un à qui/quelque chose auquel s’adresser. L’écran de la caméra incarne l’œil, le regard de l’humanité et des autres sur lui. En partageant chaque jour sa solitude, il n’est jamais vraiment seul. Aussi, cet intermédiaire technologique le pousse à jouer un rôle car on ne se comporte pas de la même manière face à une caméra, c’est-à-dire face à autrui, qu’en étant seul avec soi-même. Le rôle de la caméra ne se limite pas à enregistrer purement et simplement la réalité de son expérience de vie, non, le fait d’être vu modifie sa manière d’être et de voir son expérience : il manie l’humour à foison, prend du recul par rapport à son vécu, éprouve une jubilation sociale impossible à éprouver seul. La caméra modifie par sa présence cela même qu’elle filme. Elle n’est pas extérieure au voyage mais partie intégrante de celui-ci. D'ailleurs, sans elle, ce voyage eût-il été entrepris ?

     Eliott Schonfeld Aventurier

Commentaires

  • Toutes ces questions qu'on se posent ...
    Finalement le fait de cheminer ( seul) dans la nature aide à trouver les réponses.

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