LES BÂILLEMENTS et autres textes à dormir debout

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Les bâillements

Quand cet homme bâillait, il fallait ouvrir les portes et les fenêtres. Et, même, le jeter dehors. Sinon il se cognait aux murs et aux plafonds. Il risquait de s’endommager.
Quand cet homme bâillait, c’était le signe qu’il faisait rentrer de l’air dans ses poumons, dans toutes les alvéoles de son corps.

C’était le signe qu’il allait s’envoler.

 

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Malmène ton artiste !

Malmène ton artiste, insulte-le, humilie-le ! Ne lui laisse aucun répit! Traite-le  de plan Z, de parasite, de rebut de la société de consommation! (Il se plaindra, il criera au scandale mais ne te laisse pas impressionner!) Reprends le moindre de ses propos, il n’a de toute façon rien à dire, sinon il aurait fait politicien, psychologue, agent de la circulation, directeur des ressources humaines, gestionnaire de réseau ! Abuse de lui, de son temps, de son amour, de ses bras et jambes, qu’enfin il serve à quelque chose ! Qu’il n’ait pour ultime repli, pour dernier recours, pour suprême refuge que son seul art.

 

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Le flocon

Le flocon qui tombe, régulièrement dans sa chute il tourbillonne, il ne sait où aller, où se poser.

Le flocon, cet indécis !

On devrait le tirer comme un canard, le farcir de plomb pour qu’enfin il tombe droit ou se dissolve dans l’air.

Le flocon, cette graine de con !

 

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Des textes disparaissent

À chaque foire du livre, des textes disparaissent, ils ne reviennent pas dans leurs livres, ils filent à l’anglaise, profitant de l’émoi, de l'effet de masse, de la chaleur, de la notoriété ambiante... On ne les revoit jamais. Ils ont compris sans qu’on leur explique. Ils ont réalisé sans qu'on les filme, sans qu'on les scanne. C’est un grand bien, une aubaine pour la littérature de salon : il y a trop de textes qui s'incrustent !

 

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L’ogre

Il se tenait devant moi, la bouche largement ouverte.

Et j’avais pitié, je lui donnais mes doigts à grignoter...

Mais il était insatiable et j’avais pitié.

Je lui donnais mes poignets, mes bras puis mes pieds, mes jambes à bouffer... Mais il était insatiable et j’avais toujours pitié.

Finalement, il se servait tout seul sur ma carcasse. il voyait à mes yeux que j’avais pitié, que j’aurais jusqu’au bout pitié de sa grande faim.

 

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Photos: L'homme qui bâille  (étain - Budapest, Szépmuývészeti Múzeum) de Franz Xaver Messerschmidt

 

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