PURE PENSÉE

 ren%C3%A9-magritte-la-corde-sensible.jpg  À force de m’évoquer, je m’efface. A force de spéculer sur mon compte, je deviens simple signe, je me découvre pure pensée. Je m’agite dans mon corps fini, je finis par en sortir, sans mal mais sans y mettre les formes. Je flotte un moment entre univers charnel et monde aérien comme si j’hésitais à me draper dans les oripeaux du spectre. Puis qui dit que le spectre n’est pas sapé comme un prince, avec des sous-vêtements en dentelles et une mise à faire pâlir d’envie Cristina Cordula? Je n’ai plus lieu d’être qui que ce soit, certes, mais j’ai le droit d’avoir du style et même du répondant. Merde, cris-je de mon statut d’à peine poussière à la nature environnante, faite comme on le sait d’une majorité de déjections et d’une infime fraction de sublime. Je virevolte dans le ciel des idées, je tourbillonne au gré des vents existentiels, je papillonne d’un esprit à l’autre sans me poser, ni me reposer, il faut aller de l’avant, défier l’infini, tutoyer les mésanges. Je suis tel un rêve en mouvement dans la nuit de la déraison.

   À force de songer à moi, je m’évapore. À force de m'effleurer, je me manque. À force de spéculer sur mon ombre, je deviens simple image, pur reflet. J’embrume les nuages, j’embue mes miroirs, j’emberlificote les fils de mon histoire. Ma mère qui m’appelle au téléphone ne reconnaît plus ma voix, sur Skype elle me cherche en vain dans l’invisible, elle pense perdre la vue, et l’ouïe, je lui dis : Non, maman, c’est moi qui m’évanouis, ton fils, ta graine montée en plante et sortie de ton ventre, enfin, de ta fente, celui qui a réjoui ton existence et qui maintenant se morfond dans le vide intersidéral, la mer des chimères, pardon mère chérie.  

   À force de m’alléger, je prends de la hauteur. À force de m'aérer, je me sens reprendre consistance. À force de spéculer sur mes longues ondes, je deviens amas vertigineux, ovule fécondé, Big bang mortel, j’explose sous des lèvres, mais à qui sont-elles, elles sont si savoureuses, si pleines, puis cette langue, dure et tendue, cette haleine phénoménale…. Ce sont celles d’un magnifique orang-outan, et j’ai pris la forme d’une banane parfaite mais naturellement muette. J’essaie de hurler, comme il se devrait en pareille circonstance, de formuler une phrase à peu près compréhensible par un primate lambda, pas le temps pour un discours, quelques mots qui me feraient exister avant de passer sous la denture du formidable bipède. Voilà, il m’avale, ce n’est pas douloureux, limite agréable, je suis déjà fractionné, salivé, réduit en morceaux filandreux, je ne me reconnais plus, et je connais le trou noir, le précipice vertigineux des entrailles animales tant vantées, tant désirées par le commun des mortels. Je vais bientôt me fondre dans le circuit intestinal prodigieux, je vais ressortir en merde fabuleuse, mêlée à d’autres divins déchets pour ensemencer la terre, pour des métamorphoses nouvelles et illimitées, pour des noces démentes.

   Non, je n’ai pas terminé de me transformer, la vie est un éternel recommencement, une romance sans fin, un livre dématérialisé. Je vous tiendrai informé, on garde le contact, je vous transmettrai mes publications, nombreuses et invariables. J’ai vos coordonnées spatiales, je sais de quel non être vous êtes constitués, on est pareil, on se ressemble, on finit même par s'attacher, c’est pour ça que vous me comprenez si bien et si fort. Je vous aime comme rien ni personne.

 

Illustration: La corde sensible de René Magritte 

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