L'ÉCRIVAIN DE LA FAMILLE

555b5da341b10.jpg   Dans ce couple, l’écrivain, celui qui plastronnait, qui affichait ses publications, ses projets d’écriture, c’était l’homme. D’ailleurs, il était publié. De longue date et à profusion. Mais méfions-nous… l’écrivain n’est pas toujours celui qu’on croit.

   Un jour que son épouse trouva une heure de liberté (entre son boulot, le ménage, les courses, le jardinage, les finances familiales, la cuisine, le bricolage, ses charges de mère, de fille et de bru) elle commit sur son smartphone un aphorisme et sur sa tablette un poème et les trouva honnêtes. Elle les imprima sur l’imprimante de monsieur et les déposa sur son bureau. Il trouva l'aphorisme plaisant et le poème intéressant, et s’inquiéta de l’identité de leur auteur. La femme garda le silence.

   Une semaine plus tard, elle avait sa journée à disposition et elle tenta une nouvelle qu’elle ne méprisa pas. Elle le déposa sur le bureau de son conjoint qui la lut et s’interrogea. Elle observa ensuite qu’il avait fait sur le net une recherche à partir du titre...

   Un mois plus tard, elle avait écrit tout un récit. Le mari le lut d’une traite et le relut au lit, là  (au lilas aussi, qui trônait dans un vase printanier) où il n’emportait que les plus précieux auteurs. Il la questionna plus vivement ; elle demeurait de marbre. Un ami, une de tes amies ? s’enquit-il, sans espoir de réponse (il est entendu que toute statue se tue à se taire). 

   Un an après, sa femme avait écrit un roman et le déposa, selon une tradition désormais établie, sur le bureau du mari qui, depuis quelques mois, écrivait moins, et - il nous coûte de le dire - même plus du tout. Il se relisait sans cesse et se trouvait mauvais, il affectait une mine de revenu d’une remise de prix littéraires sans avoir obtenu le moindre livre de poche de consolation.  

   Cette fois, l’homme comprit sans avoir à demander. L’écrivaine de la famille, c’était elle, et rien qu’elle. Au fond, il n’avait écrit que pour l’empêcher de se réaliser en tant qu'écrivaine ; il se souvenant de quelques écrits de jeunesse de son épouse qu’elle lui avait montrés et qui surclassaient ses scribouillages du même âge.

   Quand il s’en ouvrit à elle, elle trouva les mots pour le rassurer : Mais ne t’en fais pas, je n’ai pas envie de publier sous mon nom. D’ailleurs, qui sait si je le pourrais l’être. Il est plus difficile de se faire publier quand on est un parfait inconnu, qu’on n'a pas une liste de publications, un réseau d’amis lettrés… Tu n’as qu’à publier le roman sous ton nom, tu n’as toujours été, sans vouloir te froisser, qu’un romancier commun. Je suis en train de terminer en secret un recueil de poèmes, tu pourras faire de même. Les gens seront heureux de découvrir que tu es aussi un poète de talent…

 

Commentaires

  • J'adore !
    Et le coup de grâce à la fin...

  • J'adore !
    Et le coup de grâce à la fin...

  • Merci, Marcelle! Ah! la poésie dans les couples, c'est parfois mortel ;-)

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