CHRONIQUES de PHILIPPE LEUCKX - Page 2

  • LETTRES D'OTRANTE de Geneviève BERGÉ

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    513blog.jpgLes derniers livres de Geneviève Bergé disent assez son amour pour la chose italienne : son essai sur « Fra Angelico », son roman, « Le tableau de Giacomo » tout entier consacré à un peintre du sud. C’est dire que le lecteur qui la suit depuis longtemps ne sera pas étonné de la retrouver pour son dernier roman, du côté de la Péninsule.

    Voici donc le neuvième livre de notre auteure.

    D’Otrante, en pays salentin, Aafke, restauratrice d’art hollandaise, envoie à son ami Peter, diminué par la maladie, des lettres qui relatent son quotidien, sa logeuse, ses rencontres dans la belle ville à la cathédrale.

    Elle est là pour restaurer, en ce bord de mer du sud, la mosaïque célèbre de Pantaleone, avec une petite équipe (Aldo, Angélique…).

    C’est pour elle l’occasion de décrire par le menu son installation dans une maison visitée par les loirs, au grand dam de sa propriétaire, Simona.

    C’est aussi l’heure de se raconter à ce destinataire, mutique, réduit par les circonstances à ne vivre que relié à des machines et tubes, à ne communiquer que par ordinateur. Mais que peut-elle bien confier à cet ami ? Au fil de longues lettres, émergent, d’une prose patiente, très descriptive, très vivante par ses faits divers et anecdotes, des amitiés pour les gens du lieu : Anita et sa fille Coca, venues d’Erythrée pour s’installer dans une petite boutique presque improbable à l’heure de la désertion d’Otrante par les touristes. Et la vie tout court, quand les bords de mer voient arriver des réfugiés, quand le petit café de Fabio s’anime des rumeurs et autres potins. La vie, avec ses doutes, l’âge qui préoccupe la narratrice, le travail de mosaïste au plus près d’une œuvre à sauver des piétinements de fidèles très peu soucieux du trésor qu’ils foulent au sein de la cathédrale.AVT_Genevieve-Berge_4346.jpeg

    Bien sûr, la préoccupation majeure d’Aafke est la santé de Peter, dont elle nous dévoile la progression de la maladie, les parages de la mort que l’ami lointain flaire sans aucun doute, sans compter les silences, trop lourds…

    Geneviève Bergé assure du relief, de la vie et beaucoup de sens, à cette histoire contemporaine qui donne à lire les efforts des uns et des autres pour s’offrir une raison de vivre et de travailler avec les autres.

    Ses personnages ont la chair et l’esprit d’êtres que l’on aimerait croiser, et c’est avec beaucoup d’émotion qu’on les quitte, même ce petit visiteur du studio d’Aafke dont Coca s’éprend, un petit chat qui traverse l’histoire aussi léger que la plume de l’écrivaine.

    Pleine d’érudition habilement cachée sous les ressorts narratifs, l’histoire romanesque cohabite avec la Grande, celle qui a marqué Otrante à certaines dates de son évolution.

    L’Italie, majeure, culturelle, voyageuse, aimée, est certes le protagoniste de ce roman qui ne s’oubliera pas facilement, tant il attise en nous les prestiges d’un récit ordinaire en terre de beauté. 

    Geneviève Bergé, Lettres d’Otrante, Luce Wilquin, 200p., 19€.

    Le livre sur le site de l'éditeur

  • PRIX LITTÉRAIRES: MATHIAS ENARD et BOUALEM SANSAL

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    Mathias ENARD vient de recevoir le prix Goncourt pour BOUSSOLE (Actes Sud) et Boualem SANSAL, le Prix de l'Académie française ex-aequo (avec Hédi KADDOUR) pour 2084: LA FIN DU MONDE (Gallimard)

    En mai 2011, Philippe LEUCKX sur ce blog critiquait Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants (Actes Sud) qui avait obtenu le Goncourt des Lycéens.

    Epris d'Orient, spécialiste du monde arabe, Mathias Enard relate dans ce très beau et court roman une aventure exceptionnelle, qui a pour cadre la Constantinople de 1506, et pour héros l'architecte, sculpteur Michel-Ange, invité là-bas pour imaginer un pont pour relier La Corne d'or.

    L'événement est attesté et le récit que le jeune romancier français (né en 1972, auteur du très intrigant « Zone ») s'enrichit d'atouts qui tiennent aussi bien à la langue précise qu'au dépaysement lié aux intrigues et aux décors ottomans.

    Hymne à la beauté, le roman agit comme un parfum entêtant, et les descriptions d'Enard nous plongent dans l'époque, dans ces rues sombres, dans ces tavernes où le chant et la poésie enchantent. (...)"

    (Re)Lire toute la critique ICI

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    En janvier 2014, Denis BILLAMBOZ critiquait dans la même chronique, sous le titre Jeunesse Perdue, un livre de Mathias ENARD, RUE DES VOLEURS et de Boualem SANSAL, LE VILLAGE DE L'ALLEMAND (Gallimard) qui avait obtenu le Prix RTL/LIRE

    Du livre de Mathias ENARD, il commençait par écrire:

    ""En lisant ce livre, j’ai assez vite imaginé que l’auteur s’est jeté avec frénésie sur son clavier pour écrire dans l’urgence – le livre évoque les élections présidentielles de 2012 et a été achevé d’imprimé en août de la même année – toutes les craintes que les événements, explosant alors partout sur la planète, lui inspiraient. Pour exprimer tout ce qu’il pensait, tout ce qu’il craignait, tout ce qu’il voulait apporter au débat, il n’a pas, comme la plupart des journalistes « plongé au cœur du problème », non, lui, il est tout simplement entré dans le ventre du sujet, jusqu’au fond des tripes, pour en extirper la genèse des événements qui ont agité le monde musulman et inquiété l’Europe lors de ce fameux « Printemps arabe » (...) "

    Du livre de Boualem SANSAL, il commençait par écrire: 

    "« Mon Dieu, qui me dira qui est mon père ? » Malrich (Malek  Ulrich), après  Rachel (Rachid Helmut), cherche une réponse acceptable à cette question si brûlante pour de nombreux Allemands encore aujourd’hui. Mais eux sont nés d’un père allemand et d’une mère algérienne, en Kabylie, dans un douar perdu, ignoré de tous sauf des quelques habitants qui y vivent encore.

    A partir d’un fait réel, Sansal construit l’histoire de ces deux Algériens émigrés en France, l’un ayant réussi de brillantes études et l’autre traînant dans la ZUSS cherchant à occuper son trop plein de temps libre, qui sont brutalement confrontés à une vérité abominable et insupportable : leur père est en fait un tortionnaire nazi planqué au fond de la Kabylie pour échapper aux divers justiciers qui pourraient le rechercher.(...)"

    Retouvez toute sa chronique ICI

  • DEUX LECTURES D'OCTOBRE

    leuckx-photo.jpgpar PHILIPPE LEUCKX

     

     

     

     

     

     

    CVT_Autour-du-Monde_3359.jpegAUTOUR DU MONDE de LAURENT MAUVIGNIER

    A sa manière désormais bien huilée – raconter par la polyphonie des destins difficiles voire tragiques -, Laurent Mauvignier relate « Autour du monde » (Minuit), par strates romanesques avec personnages issus de diverses nationalités de la planète, dans les journées terribles de mars 2011, quand le tsunami a ravagé le Japon. L’amour, les rencontres hasardeuses ou les retrouvailles sulfureuses d’être désaccordés avec le monde, la quête de justice et de liberté dans un univers de réseaux qui nous font voisins, témoins de toutes les fibrillations, les petites vignettes photographiques qui nous insèrent dans cette histoire, quotidienne, proche, lointaine, toute tissée des affres, des angoisses et des peurs : c’est une somme de thèmes et de points de vue sur l’aujourd’hui moribond, déglingué. Le roman foisonnant, à son habitude, n’atteint peut-être pas la pureté de l’avant-dernier « Des hommes », mais, par sa complexité, ses allers et retours du monde au monde, le livre est d’une belle empathie pour nous enjoindre à ne pas rester passifs devant cette terre malmenée, aux enjeux parfois si mal dégrossis.mauvignier2.jpg

     

    « Mais le soir de ce jour où la photographie est prise, bien sûr, personne ne sait ce qui arrivera dans les quarante prochaines années, et encore moins après. » (p.201)

    **

    51W95e980SL._SX309_BO1,204,203,200_.jpgAUSTERLITZ de W.G. SEBALD 

    Le dernier roman de W.G. Sebald (1944-2001) « Austerlitz » (Actes Sud, Babel) est une prose parfois difficile, sans cesse passionnante, sur quelques voix qui disent l’histoire. Le narrateur et Austerlitz croisent leur histoire et leurs discours pour éveiller le lecteur à la conscience tragique : le destin d’un enfant ballotté par l’histoire, recueilli après son exil, venu de Prague, en plein conflit mondial. Le recours à des photos authentiques prises par le romancier ajoute au récit son poids d’authentique présence. Terezin, la terrible forteresse, la force du passé, la recherche constante pour un adulte de l’enfant des origines qu’il fut, font de ce livre un témoignage (fictionnel) de premier ordre sur cette période nazie. Les très longues phrases, les incises narratives (Austerlitz dit), la lente description des choses naturelles (insectes et autres) et des lieux, tout invite à une exploration décisive, disons existentielle. Très lancinante comme une mémoire qui fore, ou un insecte qui creuse sa galerie.AVT_W-G-Sebald_2389.jpeg

     

    «Quand nous arrivâmes à Marienbad , par une route bordée de collines boisées qui ne cessait de descendre, il faisait déjà nuit, et je me souviens, dit Austerlitz, avoir été pris d’une légère inquiétude… » (p.244)

  • LE POÈME QUOTIDIEN de Marie-Clotilde ROOSE / UN LENT DÉPART de Michèle & Jacques VILET

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    arton2083-bc6d0.jpgMarie-Clotilde Roose, Le poème quotidien, Merlin, 2014, 62p., 10€.

    Six recueils publiés chez six éditeurs différentsdepuis 1994, détentrice de sept prix littéraires (de Trooz, Lockem, Goffin, Geneviève Grandry, René-Lyr, Charles-Plisnier, Voix RTBF) : le parcours de M.C. Roose, en dépit de son jeune âge, a déjà une bonne vingtaine d’années d’expérience, nourrie de « Cercle de la Rotonde » (qu’elle anime depuis 1990) et de nombreuses expériences philosophiques et poétiques.

    La voici, revenue après une petite parenthèse, avec un recueil intime, que le titre ne dément guère : LE POÈME QUOTIDIEN. Tâche qu’elle s’est donnée de consacrer à chacun de ses jours de vie, de bonheur, de famille, un poème.

    Voici rassemblée une foison de textes simples et prenants, à la disposition personnelle (poèmes brefs, répartis en distiques le plus souvent), autour des thèmes de la nature, de l’enfant qui est venu, des couleurs, du visage, des symboles (ce 3 du couple prolongé) et de la fameuse patience (dont elle a recueilli jadis les « Chemins… »), du partage, enfin, puisqu’ici peuvent se lire tous les poèmes de nos jours, ceux de nos familles, de nos proches.

    Ce goût de l’intime est bien relayé, ce me semble, par la forme même du distique, topique du rassemblement, du deux qui s’exprime, comme lèvres.

    Goûtons ces vers qui attestent d’une belle maturité :mcroose.jpg

    p.19 : il nous reste un fragment de ciel à inventer

    p.30 : J’habite moi-même/ ce pays rond et sourd/ aux vacarmes étranges/ des monts et des cités

    p.32 : les flocons sont des faons légers

    ou encore

    p.40 : qu’est-ce une main / c’est une langue de velours/ qui fait la nuit

    Dans cette « trame intime », le fil est vraiment le « fil rouge » de l’écrit, comme de l’ « araignée » :

    p.55 : … trame si fragile/ je regarde l’oiseau

    survolant la foule/ je retrouve la forêt

    de chants solitaires

    L’auteur excelle aussi dans l’exercice, parfois périlleux chez d’autres poètes, de l’équilibre subtil entre « dehors », « dedans » :

    p.32 :

    Dehors, l’habit et la parure

    dedans, le nid et le sang…

    p.52 :

    J’habite une maison solide

    la forteresse du village

    des murs épais des fenêtres

    où regarder du dedans

    ce qui se passe ce qui

    passe dehors…

    Bel apologue du travail poétique. Merci à elle de le délivrer avec autant de ferveur et de sérénité !

    Le recueil sur le site de Les Déjeuners sur l'herbe

    ***

    COUV_UN_LENT_DEPART0.jpg?v=1zosjwjas8gvu2Michèle et Jacques Vilet, Un lent départ, Merlin, 2014, 80p., 20€.

    Sous ce titre un peu mélancolique, un fabuleux témoignage d’amis à l’adresse d’un proche que la maladie d’Alzheimer va progressivement éroder. Textes et photos (18 belles photos de Jacques) rendent compte, non seulement d’une amitié sans faille, attentionnée et préci(eu)se, mais encore d’un monde auquel nous n’avons pas toujours accès, celui de la mémoire poreuse, dégradée, atteinte, faute à une maladie qui coupe sa victime de l’environnement, qui le coupe d’elle-même.

    Peter, de langue maternelle allemande (le poète et critique Paul Roland, le préfacier, donne avec bonheur dans son préambule quelques clés de lecture), est ici accompagné – « l’accompagnement » amical, tel que le relate, avec ce titre, sur un sujet proche, le romancier René de Ceccatty, à propos de son meilleur ami, en 1994) -, et quel accompagnement ! Les textes, en petits blocs compacts, resserrent l’affective présence de celui qui commence à « partir », que ces textes rappellent, entourent :

    p.32 : Perdre, c’est dans la nature des choses2d4256b0-a7bf-11e4-b135-f69496d10aca_original.jpg?maxheight=380&maxwidth=568&scale=both&format=jpg

    p.64 : ton visage fait penser à celui d’un vieux sage

    p.68 : Comprendre t’a fait gagner un peu de liberté.

    Avec tact, les photos de Jacques, des portraits, à l’instar des poèmes-témoignages de Michèle, donnent à « lire » les proches, les enfants, les amis de Peter, portraituré lui aussi, à l’ombre des visages de celles et de ceux qui l’ont aimé.

    Il est difficile d’échapper à l’émotion - en écrivant cette petite note de lecture -, à la vraie voix de certains écrits – pour que l’autre dure, au-delà de la souffrance, de l’isolement, de la maladie, de ce coffre non ouvert qu’est le corps qui s’altère.

    J’en remercie les auteurs. Cet hommage est une merveille de sens.

    L’écriture, bien sûr, en est magnifique aussi.

    Saluons, entre autres beautés :

    Derrière tes paupières obstinément fermées, tu t’éloignes.

    Le cœur des autres ne s’est jamais éloigné.

    Le livre sur le sité de Les Déjeuners sur l'herbe

    Ces deux articles sont préalablement parus dans Francophonie Vivante

    Toutes les notes de lecture de Philippe LEUCKX sur LES BELLES PHRASES sont lisibles ICI.

  • LA SAISON DES MYSTÈRES de Bruno ROMBI

    images?q=tbn:ANd9GcQRP5_UmX4xjl_VU5ebmOG-iuliH_atxjb8qFj28zM5yGoEyQktErXthVkpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    Lansare-19-septembrie-Bruno-Rombi.jpgDans son grand âge, le poète de Gênes, originaire de Sardaigne, auteur d’une bonne quinzaine de livres de poésie et d’essais, se penche sur la « saison des mystères », à la fois l’âge qui lui rappelle ceux de la vie, mystères de l’être, du temps, de l’au-delà, mystères de la famille, cette Mère invoquée, ce Fils à l’adresse du Père, cette trinité sacrée, cette « sacra famiglia » dont nous sommes redevables pour mieux comprendre la vie, la mort, notre passage.

    Le livre, assez bref, comporte une version trilingue – en italien, français, roumain, d’un même et long poème d’une vingtaine de pages bien tassées.

    La saison des mystères - Timpul misterelor – La stagione dei misteri (Misterium tremendum latin).

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    Le poète, aimant les longs textes, la syntaxe, les précisions, prend son temps pour explorer, l’âge aidant, ce temps qui lui reste.

    Qu’avons-nous comme terre ? Polluée, pleine de bombes, de violences. Nous, les hommes, sommes devenus coupables de tant de dérives. Nous avons perdu le paradis, nous ne croyons plus en rien, nous défions toute transcendance et nous sommes bien impuissants à comprendre le monde.

    A l’image de la famille, la trinité humaine comprend qu’elle « ne fut rien », « perdue », « fatiguée », sans amour, en quête incessante de la pureté perdue, prête à « écouter les voix du mystère », pour échapper « à la boue », quand tout se déglingue, que certains ânes ont « six pattes », quand il est temps « d’émigrer et d’errer en cherchant l’espace », de « sauver de la leucémie certaine / des innocents ».

    Quelques images positives aèrent ce long poème endeuillé : « la trace de la pipistrelle en vol/ ne fêle pas la porcelaine du soir ».

    Mais on comprend que, par le biais des figures du fils et du père, c’est le poète lui-même qui parle, quand il énonce : « je me retrouve perdu, seul et fatigué » et qu’il se revoit « enfant, jouant, rencontr(ant) un vieil homme », se dédoublant pour affronter, avec gravité, le Mystère entier.

    Les dernières images parlent du christ comme un « frère » « hébergé », « frère de pierre désormais muet » (mot de la fin).

    (L’édition roumaine a malheureusement laissé pas mal de coquilles dans la version française)

    Bruno ROMBI, La saison des mystères, Editura Capriccio, 2014, Piatra Neamt, Roumanie, 66p.

  • PAS PLEURER de LYDIE SALVAYRE

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    Pas_Pleurer_Salvayre.jpgÀ l’heure où les jurés et les lecteurs de la nouvelle saison littéraire pensent au Prix Goncourt 2015, un petit détour par celui de l’an dernier, qui a récompensé la romancière Lydie Salvayre pour un livre consacré à plus d’un titre à l’année 36 du siècle passé. Avec Salvayre, l’Espagne de cette terrible guerre civile, la filiation espagnole, l’enquête précieuse et précise du Bernanos des « Grands cimetières sous la lune » tissent un livre entre roman, témoignage familial et référence littéraire.

    Le titre attendra l’ultime page pour trouver sens et le lecteur aura eu le temps de faire siens les quelques personnages hauts en couleurs de ce roman prenant : la narratrice ; sa mère qui baragouine une langue française émaillée de mots espagnols et de mots français « amochés », quatre-vingt-dix ans au compteur, à l’heure de l’écriture, qui ramène à elle ses souvenirs d’amour et d’adolescence de 1936 ; son oncle maternel, José, engagé dans le combat politique ; son père, Diego, bâtard d’un grand propriétaire terrien, Don Jaime ; quelques vieilles patriciennes et autres villageoises d’un petit bourg rongé par la guerre civile.

    Le mot est lâché : guerre. Et le livre restitue les atrocités commises au nom du franquisme et d’une Eglise espagnole toute servile, prête à encenser tous les débordements et crimes, puisqu’il faut battre ces républicains, ces communistes, ces réfractaires au régime sacro-saint des possédants et des catholiques bon teint.

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    Deux récits – l’histoire de la mère de la narratrice, Montse, 15 ans au moment des faits , et le témoignage réel de l’écrivain Bernanos, venu voir sur place à Majorque ce qui se trame contre les gens simples, les exclus du franquisme, les opposants, et qui laissera, un an plus tard, à leur mémoire, celle des battus de l’histoire, celle des martyrs du pouvoir dictatorial , un livre d’une honnêteté magistrale – composent « Pas pleurer », se recouvrent, s’éclairent. La petite histoire familiale, terrible par les inflexions que la grande va lui donner, suit au plus près l’intimité d’une demeure, d’un village, d’un régime, d’une idéologie.

    Ce vingtième livre d’un auteur rend compte aussi de ce que fut l’exil pour une famille, quand, pour échapper aux massacres de 38/39, lorsque les républicains commençaient à voir la fin, il fallut sortir d’Espagne, vivre enfin, hors de cette gangue poisseuse d’un régime atroce qui a marqué plusieurs générations. En cela aussi, le témoignage de Salvayre est poignant.

    On rappellera au lecteur d’autres références romanesques de première grandeur sur ce thème tragique : « Voix endormies » de Dulce Chacon (2002, trad. française 2004) et l’admirable « Ana Non » de Agustin Gomez-Arcos (1977).

    Lydie SALVAYRE, Pas pleurer, Ed. Seuil, 2014, 288p., 18,50€.

  • LE VIOLON PISSE SUR SON POWÈTE d'Eric DEJAEGER

    images?q=tbn:ANd9GcTYeIh_40eQ3e8tELt15eqoVFgVmbu_6gtmnNmzQGe9_DBBSkgxIQpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    af1dc543.jpgJamais en retard d'une phrase incisive ni d'un aphorisme qui claque, Éric Dejaeger (1958, de nombreux livres depuis les années 90, fondateur de deux revues "Ecrits vains", puis "Microbe") poursuit son petit bonhomme de chemin de poète potache donnant la leçon à tous ces "powètes" qui ont le cou plus gros que leurs pauvres vers et se donnent vivants de fulgurants piédestals.

    En matière de pied-de-nez à la bienséance et d'insolences bien senties à l'adresse de ces auteurs-qui-s'y-croient-que-ça-n'en-est-pas-possible, le poète Dejaeger dégaine à petis jets continus de bien plates vérités (certain(e)s s'y reconnaîtront sans peine, opacifié(e)s dans leur satut privilégié d'auteurs pour public réduit (Dejaeger ne va pas pour eux au-delà de cinq présences aux soirées poétiques).

    Il faut lire ces petites rosseries qui ne lui feront peut-être pas que des amis (quoique). Cathalo et quelques autres ont déjà donné dans le genre, et, au fond, c'est salubre quand un vrai poète jette un oeilleton sur le genre qu'il pratique pour alerter des dérives.

    Un petit recueil salutaire, dont voici quelques pépites pour la route :

    "Le powète rêve d'être maudit,

    mais pas de son vivant"

    ou

    "Tout powète se sent de taille à écrire

    un powème-fleuve"

    ou encore

    "Quand le powète pète dans sa

    clarinette, ça ne fait que du vent"

    -------

    Éric Dejaeger, Le violon pisse sur son powète, Les Carnets du Dessert de lune, couverture (très belle) d'André Stas, 2015, 24p., 6€.

    Pour commander le livre

    Les Carnets du Dessert de Lune

    Le blog d'Éric Dejaeger

  • EN FINIR AVEC EDDY BELLEGUEULE d'Edouard LOUIS

    images?q=tbn:ANd9GcQRP5_UmX4xjl_VU5ebmOG-iuliH_atxjb8qFj28zM5yGoEyQktErXthVkpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    louis_eddybellegueule_345865328_north_607x.jpgVingt et un ans pour cet auteur qui sur la page de couverture fait coexister pseudonyme et patronyme réel.

    Un premier roman pour cet étudiant à Normale Sup, largement autobiographique et l’histoire en est assez effrayante.

    Eddy a des manières de fille, parle comme une fille, est très vite catalogué, moqué, molesté, frappé pour être différent. L’auteur a à son endroit toutes les appellations que d’autres lui ont gentiment appliquées : tapette, tapiole, tantouze, crouille…

    Bien sûr, le milieu n’est pas en reste : il n’y a pas que les petits pairs méchants, la famille, les voisins, les villageois de ce bled de Picardie, aussi, en remettent une fameuse couche. Bled où tout est sale, vieux jeu, rompu de réflexions traditionnelles et conventionnelles en matière de sexualité et de conformité.

    Le tableau est croquignolet, et serait assez caricatural s’il n’y avait cette âme d’enfant différent qui pointe ses ailes et essaie, expériences désastreuses après d’autres du même acabit, de se désengluer le corps de la poisse du réel : les rejets, les moqueries, la composition (faire comme si), la fuite, puisqu’à un moment, ce sera la seule solution : quitter cet univers d’enfermement…

    edouardlouis.jpg

    Des épisodes dramatiques ponctuent ce témoignage : entre autres, l’acharnement de deux garçons dans les couloirs retirés de l’école, qui soumettent le jeune Eddy à une violence régulière ; la difficulté incessante pour le jeune à s’intégrer dans le monde, tant il manque de repères affectifs…

    On louera la qualité quasi ethnographique des descriptions d’un milieu défavorisé, d’un malaise existentiel de l’enfance différente, l’écriture au scalpel de ce qui blesse, corrompt, outrage, incise. Là est sans doute l’essentiel de ce que le jeune auteur a souhaité transmettre.

    Le « roman autobiographique » a suscité nombre de polémiques journalistiques, et la famille décrite a renié en bloc les portraits peu flatteurs laissés par Edouard Louis de la famille d’Eddy Bellegueule, nom qu’il a renié. Pour en finir avec un passé trop lourd ?

    Edouard LOUIS, En finir avec Eddy Bellegueule, Seuil, 224p., 2014, 17€.

  • SCÈNES ROMAINES (suite) de PHILIPPE LEUCKX

    IX

    Parfois, une cuisante nostalgie. De ne pas être là. D'être passé trop vite. D'avoir mal vu. Entre. Puisqu'il faut voir au-delà de ces grilles, de ces persiennes de la via Bodoni. Oui, c'était au 98 ou au 100, de toute façon presque identiques ces condominio. J'errais là, les après-midi, après avoir happé un peu d'air frais du côté du Mattatoio (Les anciens abattoirs du Testaccio). Ce sont des moments que je ne peux oublier. Ne pas oublier. La qualité de l'air. La lumière qui tombait sur les bancs dans la cour intérieure de l'immeuble. Le vert des persiennes. Je n'en revenais pas d'être là, à Rome, moi le petit paysan d'un bled à la frontière. De ces errances, il me reste, oui, la densité de l'air des méridiennes, quand le moindre souffle s'entend, quand la chaleur colle aux murs et que vous êtes là, dans un silence de témoin qui observe et tend à son cœur de petites choses banales, comme le ronflement d'une vieille, vous tombant dessus, parce que les persiennes penchées laissent venir à vous ces rumeurs de sieste. Parfois, oui, une trop cuisante mélancolie.

    ob_102b07c35315618cb296c110cde04be2_anciens-abattoirs.jpg

     

    X

    Gare de Garbatella. Quartier excentré. La nuit enveloppe la petite place. Des cageots du marché traînent. Je vais rentrer à l'academia, parcouru des secousses implacables de la perte. Tu ne verras plus cette place, cette lumière, cette pauvre lumière, cette heure manquante, ce vide en toi qui la fait plus impérieuse. Toi, le promeneur indécis, vacant. Toi, l'errant stradale. Aucun touriste ne vient là et qu'y ferait-il, sinon s'engager à n'y voir que de pauvres murs. Ce jour-là, tu as repris un métro, puis le 95, ce fameux autobus qui va des partisans à Washington, pour t'abandonner au pied d'Omero, lorsqu'il va falloir dans le noir complet sinuer entre les arbres, avec ce cœur qui bat tout de suite un peu plus vite, cette petite peur du marcheur nocturne, aux pas pressés, embroussaillés de crainte.

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    XI

    Pour Gianluca Molinari, Bruno Bevacqua, Nero Christian Ledda , Muflone, Stefania Russo...

    Au 61 de via M*, j'étais accueilli comme un frère, un frère beaucoup plus âgé, venant là, dans l'étroite cuisine, discuter, échanger, boire un vin italien, humer le temps de Rome, fenêtre ouverte. Je nous revois, le soir, après un petit repas improvisé, les bonnes pâtes que nous étions, entre italien et français, au beau milieu de ma langue de l'autre, forcément baragouinée, avec les mots des partages, l'été, le juillet qui brûle encore le soir, et l'invite déjà à revenir parmi eux, et l'escalier que je descends pour rejoindre Buenos aires ou Margherita, reprendre le 3 vers Thorwaldsen, et cet escalier est présent dans le vide inouï qui me fait écrire huit ans après, dans l'exacte pression des mots et des émotions.

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    XII

    Passé le Gazomètre, on est tout de suite dans une autre ville. Ostiense. Centrale Montemartini. Où sont passés les touristes, qui filent par flopées devant la machine à écrire? Peu viendront jusqu'ici voir ce que sont devenus les grands marchés généraux, les avenues presque vides... Eppure... Les grandes statues au beau milieu des machines, ça vous offre pour sûr un vrai chambardement des idées toutes faites en matière de muséographie. Humer les petites mosaïques du Jardin de Salluste, là, dans ce musée où de rares visiteurs prennent la juste mesure - sans jeu de mot - de la grandeur de Rome.

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    XIII 

    Tu vas au Parco Mellini, tout au bout de Trionfale, quand tu te diriges vers le Monte Mario, et qu'il te semble quitter la Rome du centre, ses agitations, ses places à touristerie, quand pour trouver un belvédère éblouissant de magnitude, tu prends le bus qui monte, monte, tourne, tourne, passe devant des hôtels de choix, des demeures cossues, monte, grimpe jusqu'à atteindre ces parcs à chiens, puisque eux sont interdits de trottoirs donc de crottes, puisque, contrairement à nos villes sales de déjections, Rome parque ses chiens pour notre plus grand bonheur de sandales. Le Parc Mellini est une splendeur perchée, l’un des surplombs de choix avec le Gianicolo et le Pincio.

    Mais qui , sincèrement, va aussi loin, alors que la foule se masse à des endroits stratégiques : Colosseo, Vatican, Machine à écrire, Quirinale, Trevi et Navona… ?

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    Découvrez Les SCÈNES ROMAINES de I à VIII

  • DU CÔTE DE CHEZ MAELSTRÖM : Ô BILLES OH POESIE

    images?q=tbn:ANd9GcQGymCFMRz1P7GYP_9eNrNsxB2X-airHgAeX5GNRBFLdNk_dLHVpar PHILIPPE LEUCKX 

    Diversifiant ses collections, Maelström propose, à côté de ses fameux « booklegs», une collection de « romans » aux couvertures colorées, une série « compact » sous format carnet, une autre en noir et blanc réservée à la poésie (grand format et volume plus épais).

    Parmi les dernières parutions, pointons deux écritures de jeunes poètes, assez originales dans la mesure où elles dérogent aux codes aujourd’hui en faveur dans nombre de poèmes contemporains : signifiant à tout crin, ressassement lexical, topiques saturés (exemple : l’anaphore), minimalisme desséchant, poésie « vaguement » philosophique, poésie parlée (avec des « ça » à pleuvoir !)…

    Et heureusement !

    Voilà deux livres de poésie, très différents pourtant.

    ***

    large.jpgL’écriture de Kenny Ozier-Lafontaine (Paul Poule sur les réseaux d’écriture) dans « billes » explore « le ciel blessé », métaphore d’une enfance douloureuse, puisque toutes les enfances le sont dans la mesure où , dit-il, « c’est mourir à tout bout de champ ». L’écriture, légère, tout en étant incisive, apprécie les brefs poèmes, les assertions poétiques, les maximes personnelles, quelques aphorismes vraiment bienvenus, un style entre haïku repensé et gouttes philosophiques de bon aloi :

    pour combler le vide

    entre la langue et le ventre-ciel

    il avait marché,

    il savait d’expérience

    qu’il était plus aisé de convaincre une lumière dans l’aube

    de rebrousser chemin

    que de dissuader le vent d’emporter

    quelques grammes d’oiseaux

     

    j’ai vu la neige venir recoudre la blessure de l’eau

     

    réapprovisionner

    le ciel en visages

    le ciel est la conséquence d’une étoile blessée au bleu…arton262.jpg

    Le ciel, les nuages, les couleurs, et surtout le silence des gestes, de l’écriture, de la perception du monde, sont au cœur de cette poésie aérienne, don d’images pures et tellement partageables !

    Aucune faute de goût, aucune lourdeur ne viennent déparer un très bel ensemble : on est surpris d’apprendre que ce livre est un deuxième recueil de poésie (après « Fils de la nuit », chez le même éditeur) tant la maîtrise du vers, des images, tant la souplesse et la fluidité de la petite musique de Kenny Ozier-Lafontaine coulent de source, à l’instar d’un corps libre.

    Kenny OZIER-LAFONTAINE, Billes, Maelström, 2015, 130p., 13€.

    Le livre sur le site des éditions Maelström

    ***

    374.2.jpgDéjà sept livres de poésie au compteur d’Arnaud Delcorte (1970). Après deux livres au Chasseur abstrait, trois à l’Harmattan, un livre cette année chez M.E.O. (un très beau « Méridiennes »), le voici avec « ô ».

    Un petit « maelström compact » de quatre-vingts pages pour en découdre avec les thèmes chers du poète : le voyage porteur et cet amour des hommes, la lumière « méridienne », le culte des titres brefs pour relayer sans doute cette pulsion des désirs, par pudeur contenue en tercets tressés de sèves et d’amours.

    Après « éden », « ogo », « écume noire », la brièveté des titres rejoint l’écriture, non contrainte, mais corsetée volontairement dans l’appareillage du bref. Dire beaucoup dans l’étroite mesure de versets ou de haïkus. Il y a, chez Delcorte, quelque chose de très oriental, et à la fois de très physique, dans ces écritures du désir (que peu peuvent nommer) sensuel, celui de l’autre miroir, très nu dans l’injonction faite au lecteur de partager sans complaisance sans voyeurisme ces instants suspendus dans l’effraction du plaisir :March%C3%A9+Po%C3%A9sie+2013+013.JPG

     

    La douleur du départ

    Un battement

    Et rien que tes traces dans le bleu

    Je préférerais mourir d’abstinence

    Que de traduire l’amour

    Sous d’autres latitudes

     

    Nos mains détiennent l’aveu de solitude

    Nos yeux

    D’intrigants lendemains

    Sous le ventre enceint des hommes

    Un nuage

    …ou promesse

    À accomplir

    Si le poète, et l’homme, réapprend « l’incandescence de ta chair », « la mer vouvoie nos errements », il lui faut « dériver dans le jour » pour asseoir le rythme, la marche, le goût des choses simples, « la bouche enivrée », une sensualité reconquise, où lèvres, regards, frémissements dessinent une carte du tendre, en toute liberté, sous la bannière de ces poètes orientaux, Tagore ou Mishima, convoqués pour la juste cause : dire dans le creux du poème « c’est là », « nous sommes » vivants , à « l’appel de l’instant ». Belle et juste philosophie un brin hédoniste.

    Dans une écriture, qui, de livre en livre, resserre ses enjeux, quel bonheur de lire :

    Mon amour dort

    Autour de nous

    Une couette de vent

    Bashô n’est pas loin.

    Arnaud DELCORTE, Ô, Maelström, 2015, 80 p., 8€.

    Le livre sur le site des éditions Maelström

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  • RETOUR AUX CLASSIQUES : GAVINO LEDDA ET HENRI CALET

    Leuckx-Philippe_450_px.jpgpar Philippe LEUCKX

    Quoi de commun, allez-vous dire entre Ledda le Sarde et Calet, l’amoureux des rues de Paris et de ses souvenirs ?

    L’enfance, sans doute, réserve pour l’un et pour l’autre, de morsures indélébiles et de pépites. Forer dans l’enfance brute, indécente, sauvage, misérable du Sarde ; puiser dans le grenier à souvenirs au fil des façades et des rues parisiennes. Et retrouver une poésie unique, portée par une langue, des émotions et un don d’enfance, inaltéré.

    **

    R150091027.jpg« Padre Padrone » de Gavino Ledda (1938) fut lors de sa parution un coup de tonnerre dans les lettres italiennes, par la nature même du livre, une autobiographie sans concession, âpre et roborative à l’image des paysages et de la culture de leur auteur, un petit berger sarde de Siligo. Le succès fut amplifié par la Palme d’or attribuée aux frères Paolo et Vittorio Taviani pour leur adaptation de l’œuvre romanesque, en 1977.

    Qu’un petit pasteur inculte, endurci par les hivers passés à la montagne, par la dure éducation d’un père borné, seulement préoccupé par le devenir de sa petite exploitation, qu’un petit pasteur analphabète et coupé du monde jusqu’à l’âge de vingt ans, soit devenu écrivain, relève du miracle. Cet enfant, sans autre langue que celle de la nature sauvage bruissante et des animaux domestiques, va accomplir un saut étonnant dans la culture jusqu’à devenir linguiste et professeur d’université !

    Incroyable mais vrai.

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    Des pacages de son père à sa formation « radio-monteur » à l’armée (Caserne de Sienne), de la montagne de Baddevrustana à l’université, que de chemins (en croupe de Pacifico, âne bâté) d’épines, de misères, de coups (le père tortionnaire), d’apprentissages (c’est un musicien, ce Gavino), que de rencontres (et ces amis qui lui apprennent les rudiments d’une langue pour lui étrangère, l’italien ; Toti, Ottavio, d’autres lui apprennent le sens de l’amitié) !

    Ce livre, d’une initiation rare et courageuse, exprime avec une infinité de nuances les avatars d’un paysan inculte pour devenir ce qu’il est aujourd’hui. Ni esbroufe ni complaisance : le juste regard sur un monde qui se donne, se rétracte, offre, reprend, explore, propose.

    Une leçon, vraiment !

    (Gavino Ledda, Padre Padrone, L’éducation d’un berger sarde, Gallimard, coll. Témoins, 1977, 240p. traduction de l’excellent Nino Frank)

    **

    cvt_Les-grandes-largeurs_4074.jpegIl est des auteurs marginaux, en France comme ailleurs. Toujours à côté des modes, dans des marges thématiques et/ou formelles. Des écrivains buissonniers, qui savent humer l’air du temps, et restituer toute sa saveur. Ecrivains au rang desquels je place Vialatte, Hardellet, Gadenne, Nucera, Cabanis…

    Et Calet, bien entendu. Nomade à Paris ou ailleurs, fureteur comme Izis, Doisneau, Bianciotti ou Hardellet des petits coins de Paris. Observateur légèrement ironique des faits perçus, divers et autres personnels. Henri Calet (1904-1956), auteur d’une bonne quinzaine de romans, récits et autres balades. Quelques titres : « La Belle Lurette », « Fièvre des polders », « Le tout sur le tout », « L’Italie à la paresseuse », « Les deux bouts », « Les murs de Fresnes » et « Les grandes largeurs ».

    Ce dernier titre date de 1951. « Les grandes largeurs » sont ces avenues qui attisent et attirent le jeune Calet. Celles des beaux quartiers de l’ouest, alors qu’il vient d’un sud populaire, bien différent. Aussi, il est plusieurs Paris, selon Calet. Ces « Balades parisiennes » (sous-titre) offrent l’avantage de combiner l’exploration minutieuse de la capitale et les souvenirs de l’auteur au fil des rues, des plaques commémoratives sur les façades. Le promeneur festif ou décalé, l’observateur narquois, le poète de l’ordinaire et des coins négligés le rapproche de Fargue, cité à plusieurs reprises. Quand un piéton de Paris rencontre un autre promeneur !

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    Le père, la mère, la misère de l’enfance, les petits bonheurs, les usages disparus, les rues diverses que Calet a habitées, la maladie de la mère, les terrains vagues autrefois occupés par des lieux de plaisance…tout fait farine au moulin de la mémoire. Une mémoire précise, poétique, nostalgique, avec ce grelot du perdu, et cette voix singulière, économe, pudique, très moderne d’un auteur ultrasensible, qui voit, enregistre et relate sans aucune distorsion.

    Un très beau livre. Digne du « Piéton de Paris » de Fargue (1932-1939) ou des travaux de Perec. Et un guide idéal pour redécouvrir un Paris parfois méconnu.

    (Henri Calet, Les grandes largeurs, L’Imaginaire/Gallimard n°133, 2008, 110p., 5€)

  • QUELQUES REVUES POUR ENTRER EN ÉTÉ...

    leuckx-photo.jpgpar Philippe Leuckx

     

     

     

    Le numéro seize de la revue de l’Association des Ecrivains Belges de langue française (A.E.B) Nos Lettres, propose, sur le thème « Ombres et lumières des mots », une quarantaine de pages de contributions des membres. De Frank Andriat à Anne-Marielle Wilwerth, des poèmes, des proses, des extraits de romans, bref de quoi nourrir et illustrer le sujet de devoir « imposé » auquel ont répondu 50 écrivains.

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    L’ « escalier en tourterelle » de Guy Beyns ou les mots inventés par un enfant requis par l’ombre des choses.

    Philippe Remy-Wilkin évoque le « double mouvement » du balancier : entre ombres et lumières, ce qui « libère et qui encage ».

    Jean-Loup Seban, dans une langue très dix-huitième, propose à son héroïne : « Un soir soyez pensive, un autre plus frivole », selon l’humeur et la couleur du moment.

    Françoise Pirart tisse des ombres sur une pelouse de rencontre.

    Chez Noëlle Lans, « la phrase est habillée de clair-obscur », et d’évoquer à son propos le « Yin et le Yang ».

    Danielle Gerard voit dans les mots et leurs lumières un espace de vitraux, en « éclats », « dans un enchevêtrement » de « douces consonances ».

    Claude Donnay « libère des lucioles au cœur de l’obscur, qui n’éclairent que des chemins de traverse ».

    Dans sa langue de poète philosophe, Jean-Michel Aubevert entend nous rappeler à la source des mots, de la parole, de l’écriture « qui rouvre les livres ».

    Le numéro fait la part belle à l’hommage rendu au poète et critique Jean Dumortier, disparu il y a peu, figure fidèle du monde de la poésie qu’il écrivait, commentait, honorait par sa généreuse action à l’Association, au Grenier Jane Tony, à l’A.R.E.A.W.

    La revue s’achève par le compte rendu précis des dernières Soirées des Lettres. A l’honneur : Laurence Bertels, Claire-Anne Magnès, Barbara Flamand, Raymond-Jean Lenoble, Jean-Marc Rigaux, sous la « férule » experte et attentive de Jean-Pierre Dopagne.

    Le site de l'AEB & de Nos Lettres

    *

    220px-Paul_Van_Melle.jpgTrois livraisons d’Inédit Nouveau de l’infatigable Paul Van Melle, secondé par son épouse Jacqueline, peuvent donner le tournis tant la matière critique des livres lus et des poèmes commentés (par les petites notices) par le maître de céans semble intarissable. Comment fait-il ?

    Bref, dans le n° 271 de novembre-décembre 2014, Van Melle accueille des poètes qui aiment le verset, la strophe, qui la rime, qui le thème noble (le Jour des morts). L’humour de Jacques Ferlay, « le mur de la honte » de Micheline Debailleul, trois très beaux poèmes de Michel Cosem…

    « Sommeil, autre versant de la cécité » de Philippe Fouche-Saillenfest (poète français né en 1941), que je découvre.

    **

    Le n°272 de janvier-février 2015 met en couverture la bonne bouille rieuse de Michel Butor, manière pour Van Melle de rédiger un petit édito sur les mouvements littéraires du XXe (qu’est devenu, selon moi, le nouveau roman ? qu’en reste-t-il ?). Résurgence d’Eric Cuissard évoque Duras et son « Hiroshima, mon amour ». Un texte d’une très jeune Belge, Andréa Taos, décline une description précise d’ « arbres (qui) montaient au soleil/ comme des dieux… » ou de « nudité de la femme-rivière ». Auteur à suivre, que Van Melle a l’art de dénicher. Comment fait-il ? Denis Emorine parle de « frémissement du vent » intérieur.

    Comme toujours de très nombreuses notes de lectures (Modiano, Comtesse de Noailles, Tom Lanoye, Pessoa…)

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    Sous l’égide de Cendrars, le numéro 273 de mars-avril 2015 rend hommage au grand poète Marcel Hennart (il a perdu son Eurydice) et plus généralement à ces compagnes obscures, invisibles, cachées des poètes.

    Le voyage, « l’heure obscure de la nuit » de Jean Hautepierre, les textes incisifs d’une poétesse roumaine, Stella Vinitchi Radulescu, qui « se lave les cheveux dans la lumière du soir », et dont « la blessure prend la forme d’un arbre séché », ou encore cette « guetteuse dans les airs » de Gisela Hemau (poète allemande)…il y a matière et poésie à dégoter au fil des trente-deux pages classiques (A4).

    *

    donnay.jpgDites trente-trois  ! Soit le n° du dernier BLEU D’ENCRE, revue qui existe depuis juin 1999, qui ne paraît que deux fois l’an, aux solstices, qui est restée fidèle à son format A5, à ses collaborateurs réguliers et à la poésie, de tous horizons, de toutes les langues, puisque, depuis le premier numéro, la revue de Claude Donnay ouvre aux traductions de l’italien, de l’arabe…

    Le numéro 33, en effet, profite des traductions du professeur Salah Ben Amor pour nous faire connaître les voix de Lana Almajaly , d’Imen Diabel, de Marwa Halawa, d’Oumeima Ibrahim, de Suzanne Ibrahim, de Bissen Kayrbik et de Qamar Sabri Aljassem, paroles de Jordanie, de Bahrein, de Syrie.

    Les poèmes français du Maroc (Ken Noucha ou Khalid El Morabethi), de Suisse, de France ou de Belgique (l’inouï Besschops) ne sont pas en reste.

    Voilà une revue qui prend une juste mesure du monde, en donne des signes, des échos :

    « on raconte qu’un enfant a perdu un bras près de la clôture de l’automne » (S.Ibrahim – Syrie)

    « la faim a fait sortir le loup meurtri du bois…tandis que l’enfant indolent/ coupe les mains des fous pour en faire des bouquets » (Ivan de Monbrison – France)

    « plus près ou loin je connais la voix de ton amour » (Nawal Qarmoua – Maroc)

    « devant le ciel et la mer

    je vois des bleus distincts des lambeaux d’horizon

    de quoi aimer le bruit du vent et de la plume

    et ce contact infime de l’un vers l’autre

    que l’on nomme l’écriture… » (Pierre Warrant – Belgique) 

    Des lectures (par N.Doyen, G.Paris, Ph.Lx) mettent en lumière Philippe Besson (« Vivre vite »), Frédéric Vitoux (« Les désengagés »), Michel Bourçon (« Jean Rustin »), Olivier-Léon Terwagne (« Soleils sur le Nihil »), José Havet (« Nuit frontière ») et Stéphane Georis (Timoteo Sergoï en poésie) pour « Le triomphe du saltimbanque ».

    BLEU D'ENCRE, revue & éditions

  • AUTOUR DE TROIS LIVRES

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

    Rien de commun entre ces trois lectures. Un classique de la littérature américaine de 1960. Le dernier Prix Plisnier. Des nouvelles d’un auteur que je découvre. Trois manières d’entrer en lecture.

    **

    33090_1532990.jpegNE TIREZ PAS SUR L'OISEAU MOQUEUR d’Harper LEE (1926) , que le Livre de poche publie sous le n°30617 (un volume de 448p., 6,60€), que couronna en 1961 le fameux Prix Pulitzer, a tout du roman qu’il faut avoir lu, commenté et aimé. C’est, par ailleurs, quasi le seul livre d’un auteur à qui on réclama sans cesse de s’exprimer, ce qui la lassa. Le thème, pour un roman de fiction de 1960, est brûlant, alors que la question des droits civiques et de la condition de la communauté noire agite les débats. Un avocat blanc, Atticus Finch, est chargé de défendre en Albama un Noir, accusé d’avoir violé une Blanche. L’histoire est relatée par sa fille Scout, âgée de neuf ans. Elle a un frère Jem et nous sommes dans les années 30. L’enfant narrateur, au cœur de l’enfance, de ses découvertes, de ses relations, de ses mystères, voit tout, enregistre les réactions d’une communauté marquée au sceau de la suspicion, du racisme, des préjugés. C’est aussi l’occasion pour les deux frère et sœur d’entrer littéralement dans ce monde interdit de ce qui n’est plus le foyer familial : la rue, la propriété de Radley, bien étrange et attractive, les mauvaises langues, la cour de justice où les enfants assistent illégalement au procès de Tom Robinson.

    Les personnages de Calpurnia , la servante noire des Finch, d’Atticus, décidé une fois pour toutes à braver les interdits, à honorer son métier d’avocat envers et contre tous (entre autres la famille de la victime et surtout la figure d’un père, Bob Ewel), des enfants, dotés d’une maturité exceptionnelle, donnent à ce roman fraîcheur, vérité et prolongent longtemps les plaisirs d’une lecture qui prend par la main le lecteur, en lui indiquant sans doute la voie éthique à suivre, puisque le monde est injuste, et que, décidément, il faut changer les choses .

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    L’Alabama de l’époque ne sort, certes pas, grandi de la narration : les pressions, les intérêts, les mentalités ancrées dans un déni d’égalité des citoyens, marquent très fort le destin des personnages et éclairent le fatalisme d’alors. A quoi bon s’enquérir de justice, quand il est si facile de maintenir le cap, les habitudes, le confort de pensée ? C’est peut-être aussi l’une des leçons du livre : on est toujours le sectaire d’un autre, victime, fragile, et la prise de conscience doit être sans cesse agissante, à l’instar de ces réactions humaines d’enfants écoeurés par une non-application du droit.

    ***

    victor_normal.jpgLES PROFONDS CHEMINS de Françoise HOUDART (un quinzième roman chez Luce Wilquin, 2013 ; honoré du Prix Plisnier 2014 ; 304p., 22€) deviendra sans doute un classique de la littérature belge francophone. Autour de la peinture d’un artiste bien vite oublié, et pourtant au talent fort, original, peintre, graveur, Victor Regnart (1886-1964), né à Elouges (Borinage), Françoise Houdart a construit un beau roman de mémoire et de restitution. Pourquoi un artiste perd-il aussi vite la réputation, la notoriété, alors qu’il a fréquenté les meilleures Académies, partagé le quotidien d’autres grands artistes ? Là est toute la question, que le roman tente d’éclairer de multiples façons, pour un artiste aux multiples facettes. La narration, dès lors, est tissée de plusieurs voix, qui vont, chacune, donner de l’artiste élougeois une « vision », « une lecture » de son parcours. Car il y a eu parcours, et quel parcours ! Avec ses pairs Louis Buisseret et Anto Carte, Regnart a, dès le début du siècle, été une figure artistique honorée, puisqu’en 1907, il obtient le Deuxième Grand Prix de Rome de gravure. Il deviendra professeur à l’Académie des Beaux- Arts de Mons, et même son directeur, en fin de parcours.

    Il a voyagé, peint en Bretagne, fait le voyage de Paris avec un autre grand ami, Arsène Detry, qu’il croise parfois dans le train qui le conduit d’Elouges à Mons.

    Regnart n’a qu’un seul modèle, Marie, cousine germaine qu’il a épousée, et les deux forment un couple indéfectible de loyauté, de bonheur intime. En effet, Victor n’aime guère quitter sa femme, son chez soi, sa mère Célénie. Les gloires parisiennes ne le tentent guère même s’il en gardé une image de femme, croisée lors d’une soirée très (trop) mondaine du Montparnasse des années vingt, Kiki.

    Le monde « profond » des chemins balisés par la patience, son art, son intimité qu’il protège des autres, son atelier discret, son amour pour Marie, entraîne Victor sur la voie tout doucement lucide pour lui qui comprend tout d’un délaissement certain auprès du public, de la critique, de l’histoire de l’art. Il aura vécu à l’ombre, parce que l’ombre lui convenait beaucoup mieux que la pleine lumière des reconnaissances, et ce, en dépit d’un grand talent de peintre, de graveur. Ses portraits, ses nus, ses paysages, sa lumière n’avaient sans doute rien à voir avec les bousculements de l’histoire de l’art pictural des années vingt. Le classicisme aussi avait davantage convaincu Regnart.

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    Si le roman est si sensible à nous lecteur, c’est sans doute parce que l’on sent très proche cette belle figure d’artiste honnête, soucieux de son art et de ne pas y déroger, quel que soit le motif. Les descriptions très naturalistes d’une époque (entre 1907 et 1932, début des grandes grèves minières), des courettes, si souvent peintes par Regnart, les voix et témoignages qui donnent de l’artiste un bel éclairage, font que ce roman échappe à toutes les ficelles narratives habituelles pour donner du personnage central une vision humaine, chaude, poétique d’un art si difficile. Un roman de mémoire restituée avec brio et vérité.

    ***

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    Les six nouvelles de François HARRAY, PETITES CRISPATIONS JUVÉNILES (Editions Traverse, 104p., 10€), frappent par leur caractère culotté sur des thèmes tels que le sexe, l’amour homosexuel, les initiations amoureuses. Ce nouvel auteur, par ailleurs versé en histoire de l’art et photographie, relate des chroniques sulfureuses et chaudes, ici ou ailleurs, dans un Maroc de « palmiers dansants » (c’est le titre de la dernière nouvelle). Sans fausse pudeur, ces nouvelles assez guibertiennes (« La mort propagande »), racontent par le menu les rencontres de Gabriel, ses ébats avec ses amants, ses déconfitures, sa soif de vivre et de brûler la vie à cent à l’heure. L’humour noir n’est pas absent, et l’un des récits, « Petite chronique d’un jeune tueur », entre littéralement dans la conscience ou l’absence de conscience d’un jeune homme délirant, qui a brisé tous les tabous. Un livre coquin, déjanté, bien écrit, à ne pas mettre entre toutes les mains, et s’il peut choquer, il a pour lui d’assumer par toute une série d’aspects une ethnographie de la vie amoureuse.

    Le site de François Harray

  • LUMIÈRE NOMADE de Philippe LEUCKX doublement primé.

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgLe Prix de Littérature Gauchez-Philippot est organisé par le Secteur Littérature de la Province de Hainaut et est décerné par la Ville de Chimay.
    Dimanche 14 juin, après la  traditionnelle dépose de fleurs au pied de la plaque commémorative de Maurice Gauchez, la Roulotte théâtrale proposera, en la salle des mariages de l'Hôtel de Ville de Chimay, un spectacle intitulé: "Maurice Gauchez, un poète dans les tranchées". La cérémonie officielle de remise du Prix sera suivie du verre de l'Amitié.

    Philippe Leuckx  est un écrivain et critique belge né à Havay (Hainaut), le 22 décembre 1955. Après des études de lettres et de philosophie, il a consacré son mémoire de licence à Marcel Proust avant d'enseigner au Collège Saint-Vincent à Soignies.

    Poète, critique, il collabore à de nombreuses revues littéraires francophones (Belgique, France, Suisse, Luxembourg) et italiennes. Il a publié aux Dossiers L sept monographies consacrées à sept poètes belges. Il tient des rubriques habituelles dans plusieurs revues (Poésie Panorama du Journal des poètes; Bleu d'encre; Francophonie Vivante; Diptyque; revues électroniques Sources et Encyclopédie de la Francophonie), et a préfacé des plaquettes aux éditions Clapàs (ouvrages de Kiesel, Counard, Roland), aux Editions Le Coudrier (Anne Bonhomme, Claude Donnay), M.E.O.(Arnaud Delcorte). Il a participé à diverses anthologies : Jeunes poètes francophones de Belgique, Mille poètes, mille poèmes brefs, Le Carnet et les Instants n°100, L'Arbre à paroles n°100, Le Non- Dit n°80, Piqués des vers, Espace Nord, La poésie française de Belgique/ Une lecture parmi d'autre, Recours au poème. Il commente la littérature et le cinéma sur des sites et blogues ( recours au poème, texture, pres loin, poezibao, la république des livres, clopineries,rien ne te soit inconnu, Les Belles Phrases...). En outre, on peut lire ses poèmes dans de nombreuses revues papier et sur différents blogues (lese-art reMue, etatscivils...).

    Lumière nomade (Poésie, 2014) est un recueil de 56 pages, préfacé par Monique Thomassettie. On y trouve la lumière, l’ailleurs, des impressions, des images de voyage avec Rome comme fil conducteur.  L’écrivain a déjà publié une vingtaine de recueils même s’il a débuté sur le tard. "J’écris des textes depuis l’âge de 8-9 ans. Mais j’ai été longtemps insatisfait de ce que j’écrivais. Ce n’est donc qu’à 38 ans que j’ai envoyé mon premier poème et naturellement j’en ai envoyé d’autres ensuite. Car je voulais que mes textes aillent plus loin que dans mes tiroirs."

    Françoise Delmez du Servive Littérature de  Dialogue@Hainaut

    Le même recueil avait déjà reçu l'an passé le Prix Robert GOFFIN.

    lumiere-nomade-1c.jpgQUELQUES LIENS

    Lumière nomade (+ Ce qu'ils en ont dit) sur le site des éditions M.E.O.

    La lecture de Joseph Bodson sur le site de l'AREAW

    La lecture de Lucien Noullez sur Recours au poème

    Ma lecture sur Les Belles Phrases

     

     

  • SCÈNES ROMAINES de Philippe LEUCKX

    I

    Il y a, dans "Fellini/Roma", une scène emblématique de la vie conviviale, en plein air (all' aperto) : à même la rue, accolées à des immeubles populaires, une série de tables dressées pour la cena, dans le brouhaha des tramways qui frôlent les convives d'un soir, des conversations qui s'entrechoquent, soudain l'apparition d'une beauté surmaquillée qui part en chasse au milieu des tables et guigne déjà sa prochaine victime consentante. Entretemps, le jeune provincial éberlué, tout frais arrivé dans ce quartier populaire, partage une table avec une famille époustouflante de réalisme : la mère prend d'assaut le jeunet timide, en suçant avidement ses coques, la fillette chante des refrains salaces, le mari plongé dans l'assiette joue les figurations...Roma, version 1938/1939...rappel de l'arrivée de Federico, venu de Rimini, pour s'installer dans la capitale et commencer son petit bout de chemin cinématographique (pigiste, scénariste...)


     

    II

    Les immeubles populaires (condominio, Ina-Case), HLM ou HBM, taudis (tuguri, catapecchie des borgate - banlieues - ) peuplent les films néoréalistes, et bien sûr, les premières réalisations de Bolognini, Fellini, Monicelli, Pasolini... "Le notti di Cabiria", "I soliti ignoti", "La notte brava" (littéralement "la nuit blanche", traduit par "Les garçons"), "La dolce vita", "Accatone", "Mamma Roma" jouent de ces décors, perdus dans des terrains vagues, blocs gris dans la nuit, perspectives sur des rues vides, pavées, aux confins de la grande ville, loin des quartiers bourgeois... Une séquence de "La dolce vita" découvre Anouk Aimée et Mastroianni obligés de passer sur des planches pour atteindre un immeuble non desservi par l'égouttage.


     

    III

    La caméra virevoltante. A la grue, Scola, dans la scène inaugurale de l'admirable "Una giornata particolare" (1977), donne de l'intérieur de l'immeuble populaire, sis entre via Baracca et Viale V. Aprile (quartier nord, du côté de Pza Bologna), une vision générale saisissante avant de s'approcher d'Antonietta, affairée dans sa cuisine. Procédé que son maître De Sica avait utilisé pour pointer, dans la foule anonyme des retraités manifestant, l'antihéros "Umberto D"(1951), tourné également dans les rues populaires de Rome.


     

    IV

    Le touriste ne connaît de Rome que ce que les guides peuvent lui intimer de voir. Je sais, les incontournables romains (Colosseo, San Pietro, Santa Maria Maggiore, Laterano, via Appia, B. San Clemente, Forums, Campidoglio, Mercati di Traiano...) Ira-t-il, jusqu'aux portes, jusqu'à la muraille d'Aurélien, jusqu'au cœur de Monte Mario? Poussera-t-il jusqu'à découvrir, en bus COTRAL, la Villa Adriana ou quelques banlieues lointaines (Val Melaina...)?

    Le Tibre vibre d'une lumière étrange, lorsque, soir venu, du Trastevere ou de Cairoli, ou du Pont Saint-Ange, le promeneur goûte une autre Rome que celle souvent montrée, plus familière, plus réelle sans doute que les chromos faciles, si souvent reproduits. Il ira flâner, à cette heure un brin mélancolique, entre chienne, louve, du côté de Coronari ou de Chiesa Nuova, à cette heure où les amateurs de skate ordonnent à l'église de prendre de moins grands airs, puisqu'il se fait tard et que les bus, plus rares, cinglent l'air romain en freinant soudain dans le soir.

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    V.

    "La giornata balorda" de Mauro Bolognini (1960, en français "ça s'est passé à Rome", que l'on eût pu traduire par la journée "bizarre", la "drôle" de journée, ou la "foutue journée") consacre une longue séquence initiale au dévoilement d'une cour intérieure d'achélème romain, avec galeries, escaliers, linges qui relient les travées...Un petit air de Corviale - avant la lettre, puisque Corviale date de bien plus tard -, vu en contre-plongée. Mauro, à deux reprises, dans "Bubu" (1971) et dans "Libera, mio amore" (1974), balaiera sa caméra sur des cours intérieures. Pour le deuxième titre cité, en une plongée presque abstraite sur un rectangle sombre, une souricière.


     

    VI

    Un souvenir de piazza Zama, tout près de la voie ferrée en contrebas, via Caulonia, où habitait alors mon ancienne élève, C.Bn devenue enseignante via Fea, à la Sapienza. Un vieil immeuble, un peu déglingué, comme on en voit dans tant de films italiens. Au deuxième étage, un carreau brisé. Si mon souvenir est bon, elle occupait un appartement au troisième.

    C. n'y était pas. J'avais marché depuis via Omero. Une bonne trotte, au-delà des portes. Mais quel plaisir de marcher dans Rome, léger, avec une clé en poche, un moleskine, quelques euros, sans but, rien que le plaisir de humer l'air du temps, la fatigue des chemins, la poussière des rencontres.

    Aux confins, la lumière est autre, et le dépaysement, pour moi venu des aires cossues des académies étrangères, entre Villa Giulia et Parioli, assuré de laisser mes pas sur des trottoirs moins bien entretenus d'une Rome plus familière, plus proche.

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    VII

    La quiétude s'apprend sans doute Villa Borghèse, Villa Giulia. Les promeneurs, venus de piazzale Flaminio et de viale Washington, ont suivi les petites allées qui montent vers via Omero, en surplomb sur la Galleria Nazionale d'Arte et au loin, sur quelques autres académies étrangères perchées dans Parioli, apprennent là à savourer quelque silence entre les arbres. Ici, après l'Egypte, juste avant l'Olendese et la Romania, l' Academia Belgica. Entièrement restaurée depuis 2005/2007, l'Academia offre sa façade en briques plates à la romaine, sa sobriété, et des jardins en pente.

    Plusieurs séjours dans cet endroit de rêve, pour qui veut flairer les humeurs de Rome, m'ont nourri pour longtemps d'images, de rencontres, d'heures paisibles où écrire va de soi, en vivant là, au milieu d'autres résidents et pensionnaires, en revenant là après tant de courses dans Rome : cheminements et découvertes.

    Je me souviens de la terrasse, le soir, ouvrant l'espace romain, affûté de pins parasols.

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    VIII

    Via Bodoni. Testaccio, magnifiquement évoqué par la Morante dans "La storia". Quartier du Mattatoio. Populaire en diable. Des rues très rectilignes, des immeubles à l'identique, à quatre étages, avec cour intérieure et persiennes vertes.Souvent, j'ai écrit sur l'un des bancs disposés, au 101, au 103, avec les rumeurs quotidiennes, les vélos déposés le long des murs, le linge étendu, les allées et venues, le ronflement de sieste d'une vieille, la vie d'un condominio, tout au bout de la ville.

     

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  • LA GIORNATA BALORDA ("Ça s'est passé à Rome") de Mauro BOLOGNINI

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

    326360_poster_scale_188x250.jpgDixième film de Mauro Bolognini (1922-2001), « La giornata balorda » (« Ça s’est passé à Rome »), tourné en 1960, relate la journée d’un chômeur romain, Davide Saraceno, vingt ans, en quête d’un boulot pour subvenir aux besoins de sa « nouvelle famille » : il a eu, avec une très jeune fille de la cité, Ivana, un fils. Le voilà devant de nouvelles responsabilités, lui, le coureur invétéré. Le voilà donc dans les rues de Rome, à la recherche d’un mot, d’une recommandation. Le voilà, contraint à quémander des rendez-vous, à frapper aux bonnes portes. Entretemps, il retrouve des idylles, Marina, fait de nouvelles rencontres, Sabina, Freya. Reçoit un premier contrat qui le mène jusqu’à la mer…

    Tiré de « Racconti romani » de Moravia, le scénario de Pier Paolo Pasolini et du romancier déroule en trois unités classiques (une seule journée d’errance, de quête, dans un même lieu – une Rome élargie aux banlieues lointaines -) l’histoire de quelques personnages pour la plupart soumis à une vie précaire. Davide et Ivana, trop jeunes parents, loin de la ville, dans un grand ensemble gris.

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    Du matin au soir, de la chemise repassée par la mère à l’enfant prélevé de son couffin, Davide parcourt les rues, emprunte le bus, roule en camion, aborde les jeunes et belles filles, entretient l’idylle avec Marina, prête à tout pour lui porter assistance, et la journée passe…

    Bolognini aime les perspectives ouvertes : ces grandes étendues qui explorent les routes vers la mer, les bois bordant le rivage, ces ponts d’autoroute presque vide, ces rues boisées d’une Rome guère signalée comme urbs aeterna. A part le portique de Porta Portese, presque rien ne peut indexer qu’on est à Rome.

    Comme dans « La notte brava », réalisé l’année précédente, le maestro a réuni une kyrielle d’acteurs français et italiens : Jean Sorel tient le rôle de Davide, jean à l’américaine, dégingandé, souple comme une anguille ; Isabelle Corey ; Léa Massari, aussi belle que dans « L’avventura » joue de ses yeux et de sa silhouette ; Rik Battaglia, tout frais sorti des péplums les camionneurs ; Paolo Stoppa…

    L’entretien de Jean Gili avec Bolognini (in « Le cinéma italien », 10/18) révèle que le cinéaste a souvent manié la caméra seul et à l’épaule pour des prises de vues étonnantes (comme celles de la séquence inaugurale de La giornata balorda).

    Le noir et blanc, les thèmes sociaux et psychologiques, la mise en scène précise et rigoureuse font de cette œuvre un beau surplomb sur des années difficiles.

    Quelques séquences retiennent particulièrement l’attention : la scène d’amour sur les toits (vraiment la seule qui montre au loin « la machine à écrire » de Vittorio Emanuele) ; la bague du mort que Davide sans scrupule lui prélève ; la villa « riche » perdue dans les sables d’un rivage …

    L’un des grands films d’un cinéaste à qui l’on doit « La viaccia » (1961) ; « Un bellissimo novembre » (1969) ; « Metello » (1970) ; « Bubu » (1971) ; « Per le antiche scale » (1974) ; « Libera mio amore » (1975) ; « La grande bourgeoise » (1975) ; « L’héritage » (1976)…

     

    La bande-annonce 

    Un extrait 

    Le film complet (en version originale)

  • CHRONIQUES

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    9782253003380-T.jpg?itok=9CF1IrdLHugo HORIOT, L’EMPEREUR, C'EST MOI, Livre de poche n°33660,

    Paru en 2013, à l’Iconoclaste, ce récit autobiographique qui rend compte des aléas d’un parcours d’autiste, vécu dans la chair, dans la difficulté, dans l’engagement et dans la résistance peu commune d’un enfant, devenu aujourd’hui artiste, comédien et écrivain, est aujourd’hui disponible en poche.

    Julien Hugo Horiot a senti combien l’état d’autiste a libéré en lui, au-delà des souffrances, des rejets, des blessures, du déni par les autres, une gamme de possibilités, une volonté inouïe pour en sortir et créer. Julien a donné vie à Hugo, et ce ne fut pas aisé. Julien a dû céder la partie, consentir à une autre éclosion de soi.Capture-d%E2%80%99%C3%A9cran-2013-04-07-%C3%A0-10.22.171.png

    L’enfant d’hier, célébré – le mot n’est pas trop fort - par le livre admirable de sa mère, Françoise Lefèvre, « Le petit prince cannibale » (Actes Sud, 1990, Goncourt des Lycéens), a volé de ses propres ailes, s’est débarrassé de tous ses liens contraignants pour oser. Les épisodes qui relaient cette métamorphose sont émouvants et consignent, presque comme une injonction à toujours se battre pour progresser, une exceptionnelle énergie vitale qui a poussé Julien à endosser la peau d’Hugo.

    Trente ans après les faits, Françoise Lefèvre clôture ce beau livre, en rendant hommage à « L’enfant des abîmes » qu’elle a mené au plus loin, en dépit de tout.

    Est-il besoin de dire que c’est un livre essentiel ? 

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    5124eYefWPL._SY344_BO1,204,203,200_.jpgLe remarquable « LIVRE DES CHRONIQUES» (BIEN SÛR QUE TU TE SOUVIENS DE MOI) d’Antonio LOBO ANTUNES (Points n°1131), restitue un Lisbonne des années d’enfance et d’adolescence de l’auteur, dans le quartier périphérique de Benfica, et des séquences plus récentes où l’homme mûr se souvient, vit le poids du temps. L’humour dévastateur et l’hyperréalisme des situations et des notations donnent à l’ensemble un parfum mi-amer mi-nostalgique d’une densité exemplaire. Les qualités stylistiques visuelles de l’écrivain portugais sont telles que les scènes vivent sous nos yeux et que les personnages, étonnants, décalés, pittoresques ou ordinaires, peuplent ces fragments de vie, avec le poids des réalités vécues.

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    Lobo Antunes n’a pas son pareil pour moquer des usages, relayer les dimanches de « gêne, d’inquiétude », de « malaise », et, parfois, l’évocation de ce qui est définitivement perdu – un décor ravagé ou absent, une part du paysage d’enfance – ranime en nous une indéfectible mélancolie. Là, le narrateur atteint des sommets et rappelle qu’écrire est aussi manière de ressusciter – en dépit du temps, en dépit du ton adopté, et malgré toutes les pesantes contraintes – un passé enfoui, encore plein de gens et de choses, qu’on a aimés.

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    9782930607535.gifRéédité par Les Carnets du Dessert de Lune en 2014, « CHRONIQUES DES FAITS » du regretté et excellent Pierre AUTIN-GRENIER, était paru en février 1992 à L’Arbre (dirigé alors par Jean Le Mauve).

    Illustré de quelques vignettes très inventives et très colorées de Georges Rubel, le recueil a pour but aussi d’assurer la « chronique » même fantastique de faits, de « restaurer la mémoire » des choses, dans un esprit et dans un style qui ne sont pas, au fond, si éloignés d’un André Hardellet, quand il magnifie par l’inventivité le réel le plus ordinaire. Autin-Grenier réussit à nous plonger dans des énigmes ordinaires, liées à des situations toutes simples, mais qui génèrent incertitudes, flottements, doutes. L’auteur magnifie lui aussi la vie, rameute « le devoir d’oser ». La poésie est partout : dans ce journal « imprimé sur du papier jauni par le temps », dans les interrogations incessantes qui nous poussent à ne pas accepter la vie comme telle.CVRSGgXS8ShYgAjY05LNBzl72eJkfbmt4t8yenImKBVvK0kTmF0xjctABnaLJIm9

    « La brèche dans les broussailles s’était élargie » et l’aventure, comme chez Hergé, comme chez Pirotte et Dhôtel, entre autres, peut commencer, au coin de la rue, au coin de la page.

     

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    corbusier.pngChroniques poétiques aussi chez Jean-Marie CORBUSIER qui, au Taillis Pré, propose un nouvel ensemble poétique, « LA LAMPE D'HIVER ».J-M%20%20Cobusier.JPG?itok=WQNu0EDm

    Ici, le vers se fait bref, les mots calculés au cordeau ou ramassés en distiques veulent suggérer des constats, des éclats, des fragments, et parfois, il faut peu pour suggérer l’image :

    Au fond du mur

    la pierre rayonne

    On attend serré

    que la chaleur monte

    on va d’un mot à l’autre

    Le poète, à la tâche, sait que « la lumière saigne », que son écriture accompagne « biffures », « griffures/rapides » et qu’écrire ne « rompt » pas « le nœud du jour ».

  • LECTURES PRINTANIÈRES

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

    5121FTR2M5L._SY344_BO1,204,203,200_.jpgClaude LOUIS-COMBET, BLESSE, RONCE NOIRE

    (José Corti, Les Massicotés, 2004, 128p., 8€.)

    Un classique d’un des plus grands écrivains francophones vivants (avec Quignard, Michon, Ernaux, Lefèvre, Sallenave, Mauvignier, Enard, Adam…). Claude Louis-Combet, aujourd’hui un peu plus de quatre-vingts ans.

    Un livre de feu, urgent et incisif, incendiaire. Un récit fictionnel sur base d’une histoire bien réelle : la relation fusionnelle, incestueuse des frère et sœur TRAKL. Le grand public ne connaît que le poète Georg, décédé en 1914. Sa sœur Gretl achèvera son destin trois ans plus tard.Claude_Louis_Combet.jpg

    Dans une prose somptueuse (peu d’écritures aussi prégnantes, aussi atmosphériques dans le sens d’une description décantée de toute une série de lieux, d’aires de connaissance intime), Claude Louis-Combet cerne et serre cette relation interdite, cachée, clandestine, qui tournera à la catastrophe.

    Le titre, Blesse, ronce noire, est à l’aune de la violence incessante qui anime ces pages : violence de la relation, de sa description précise, de ses effusions. La quête amoureuse, sensuelle et sexuelle dans un bois qu’on traverse est un des sommets de la littérature érotique, par la charge émotionnelle, qui monte à l’instar de l’escalade des deux amants, à travers bois, feuillages et ronces. La ronce noire évoque, par ailleurs, le triangle de soie noire du sexe de Gretl.

     

    ginsburg_reference.gifNatalia GINZBURG, LA ROUTE QUI MÈNE À LA VILLE,

    (Denoël, coll. Empreintes, 2014, 128p., 11, 90€)

    Ce roman, paru la première fois en 1942, dont la brièveté pourrait paraître facile, concentre les atouts d’une littérature profonde, dense, proche de ce qui deviendra école néo-réaliste (avec des auteurs comme Pavese, Fenoglio, Cassola, Soldati), mêlant avec une rare maestria l’histoire locale, l’évolution des mœurs et la description hallucinante de réalisme d’un petit village, et d’une ville proche, lieu des mirages et des réalités.

    Le grand art de Natalia Ginzburg, résistante, envoyée avec son mari Leone en relégation comme Pavese, Levi, est de nous raconter l’histoire par le biais de son anti-héroïne Delia, amoureuse d’un petit-cousin, objet des convoitises d’un fils de bourgeois, éprise de liberté, ce qui donne à ce roman sans âge un parfum d’années bien postérieures, où la femme, la jeune fille accèdent à un certain rôle social – ce que ne connurent guère leurs devancières.

    Comme chez Pavese, le terreau social, rural brille par une description quasi ethnographique des usages, du qu’en-dira-t-on, des fausses et vraies rumeurs, de la mainmise d’une morale de préservation des filles…Natalia-Ginzburg.gif

    Nini, Giulio : deux noms d’homme pour cette Delia, deux parcours, celui de l’amour, de la clandestinité, celui aussi du devoir, de l’obligation sociale et des convenances.

    L’acuité de la vision familiale (Delia a une flopée de frères et sœurs, dont la libre Azalea, que l’on traiterait aujourd’hui de dévergondée duplice) ne débouche cependant pas sur une noirceur totale. La vie s’en va ainsi, difficile, illusoire, compromise, mais quelque porte s’ouvre dans les grisailles coutumières.

    Ce roman d’une jeune romancière, de vingt-cinq ans, est une totale réussite psychologique et sociale.

  • À CÔTÉ DU SENTIER... des nouvelles de DANIEL SIMON

    images?q=tbn:ANd9GcRfDJsPxzVb0RMaKp9b0C6zEKvZkaK97oODcCag4YYmaxuq7SscCV_NSLYpar Philippe LEUCKX

     

     

     

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    Un esprit tordu a énoncé de péremptoire façon - sans doute à mauvais escient, pour ne pas délier la bourse des achats de ses livres - que " M.E.O. proposait des maquettes non professionnelles"! C'est à mourir de rire ou de tristesse, quand on voit, entre autres, la belle, la très belle couverture de 'A côté du sentier" de Daniel Simon. La photographie de couverture est signée Pierre Moreau, que les membres de l'A.E.B. connaissent bien. Et la maquette des autres ouvrages récents ou passés! Passons. Les esprits chagrins ou demeurés, il s'en trouvera toujours. Des éditeurs courageux, obstinés et généreux, là, les mêmes pourront toujours courir. Il en est peu comme Mr Adam. Trèfle d'ironie facile. Venons-en au plat que nous concocte Mr Simon.

    Des nouvelles. Dix-neuf. Constantes : la vigueur de l'écriture; la maîtrise de la langue; les thèmes de la marginalité assumée ou pas, du théâtre des apparences, du vrai théâtre, celui auquel on s'use, celui de la vie, expérience, apprentissage; les aléas, les rémissions... et ce ton, imparable, mi-voltairien, mi-tendre.

    De ces dix-neuf brèves nouvelles, émergent une bonne dizaine, auxquelles j'ai sans doute été plus sensible. "Désiré" nous plonge dans le monde de l'internat et réussit à faire voler en éclats ces sales idées toutes faites qui empoissent les consciences. "Le rempart des lampes " (quel beau titre) est une véritable descente aux enfers, aux allures de cauchemar, entre prison et théâtre. C'est aussi l'une des plus longues. Dans "Face à face", perdre une dent devient le moteur terrible d'une déchéance. La maladie, la souffrance, la peur peuplent "La répétition" d'un intense questionnement sur ce que sont nos pauvres vies, engluées dans les tresses du méconfort. Avec Simon, on va forcément aller au théâtre, et deux des nouvelles, les deux dernières du volume, nous embarquent dans l'univers des répétitions, des représentations, entre angoisse, trac et références classiques (ah! Hamlet). "Les plaisirs du théâtre" et "Le Petit Théâtre" explorent une matière que leur auteur connaît bien. Passer un entretien d'embauche peut devenir, sous la plume de notre auteur, un mauvais songe et "Pourriez-vous être plus clair?" en administre une illustration sévère. L'une des nouvelles les plus émouvantes s'intitule "Il ne répondait plus", belle variation autour de plusieurs strates : le mur de communication, le nom du personnage central, Berlin, et l'amitié virtuelle, donnée imparable d'un monde à questionner. "Bruxelles-Varsovie" ou comment jongler sentimentalement avec deux amours, deux femmes, deux vies. Un petit air de Butor de l'est, avec force modifications, et une réelle maîtrise psychologique : l'histoire de Bremond touche, au-delà de la fragilité, au-delà de son statut de victime d'un certain devoir. D'autres seraient à citer : l'émouvante "Julia", dans laquelle on peut déceler - seule trace sur 146 pages - du prénom de l'auteur, dissimulé dans un récit qui hausse le voyage au statut de véritable connaissance. L'on ne s'étonnera pas beaucoup : Daniel Simon lorgne souvent du côté du Portugal, et l'âme de nombre de ses personnages s'enfête d'ailleurs.

    Un beau livre.

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    Le livre sur le site des éditions M.E.O.

    Je suis un lieu commun, le blog de Daniel SIMON: ses textes, ses coups de coeur...

    Le site des éditions TRAVERSE

  • CARNETS DE RANGGEN de Philippe LEUCKX (éd. Le Coudrier)

    7675473_orig.jpgHaute altitude de l’être

    Ici, à Ranggen, petite localité du Tyrol près d’Innsbruck, Philippe Leuckx parle la langue de la montagne sans forcer. Et c’est limpide, et c’est clair. C’est de l’art poétique parfaitement maîtrisé. Mais examinons cela de plus près en parcourant ces Carnets...

     

    Tombée du soir

    Leuckx est plus que jamais le poète du soir. Non pas qu’il ne soit pas attentif au jour. Mais tout le jour, il accumule du ciel et la nuit, il fait provision de gouffre.

    Il écrit d’un haut lieu de l’être d’où il voit tomber le jour, et un peu de son enfance. Il est question de chute dans le temps. Jusqu’où vais-je tomber? écrit-il. Car on ne sait rien de la profondeur. Mais le soir est-ce si sûr ? s’interroge-t-il encore. Non, car « c’est l’enfance qui court la nuit », l’enfance toujours égarée, avec ses joies et ses blessures liées.

    On sait qu’au bord du soir vient le précipice de la nuit. Et une des tâches du poète sera de contrôler cette chute, temps après temps. 

    « La source des mots » se « lit dans l’ombre », écrit-il.

                Si sombre est l'épithète exprimant le manque de clarté, il est aussi la forme               conjuguée au présent de ce qui chute.

    Le poème sera ce lieu où va coïncider le ciel intérieur avec la montée du soir. Car si le jour tombe, le soir, lui, monte. De même que les souvenirs et le flot des rumeurs. Ainsi que le passé, la remémoration du jour achevé. Dans ce bref intervalle où l’« étreinte de temps » se desserre et où l’ « émeute des mots » s’accorde « au jeu de la mémoire », ce qui constitue la définition même de la poésie, selon Leuckx. 

    Non assujetti aux urgences du jour qui a tout brouillé, « embué », sous l’urgence de ses pas, le soir est ce moment où le temps se laisse prendre dans les filets de la mémoire et (dé)livre ses prises.

    Le vert, comme la lumière, « masque », il est une entrave au regard, à voir au-delà des apparences. À l’instar du vent qui balaie l’air, ce « temps toujours perdu », et déplace, entraîne les temps...

    Leuckx joue le vent contre le vert, le mouvement de l’air contre l’établissement d’une seule couleur au détriment des autres.

     

    Nuit et à nouveau jour

    On peut dire aussi, en suivant Leuckx « en chemin », que le soir transforme la lumière – « qui n’en peut plus de durer » - en mots, en vers, en pensées. Dans ce sas entre deux durées se dépose le sens. Le soir porte le poème jusqu’au terme de la nuit, « l’autre du jour », « sa négligence ».

    La nuit se révèle « l’obscure ennemie de la lumière » où l’ « être se cherche », comme les visages, où ils se trouvent autrement. Se réinventent dans un blanc immémorial : « Il faut réajuster la vision murmurer le blanc. »

    Mais la nuit n’est pas la fin, elle fait place bientôt à l’aube d’un nouveau jour auquel le poète «  consent »   tandis que son « corps s’arroge l’espace ». 

    Le poème se lit à l’imparfait, lit-on très tôt. Tel l’oiseau, il découpe l’espace/ en petites tronçons de temps. De tendre. Comme, par ailleurs, la lumière voit à toutes petites / lampées. Le temps s’attache au lieu d’où ils reviennent ensemble à la faveur d’un poème d’air.

    Ce jour qui appelle sur « une géographie outragée » des orages et des tempêtes , des bouleversements essentiels et existentiels qui feront verser « le sang des chair affolées ».

     

    L’éveilleur5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpg

    Philippe Leuckx, n’est pas, loin s’en faut, ce poète de la modération qu’on pourrait voir en lui ou bien dans le sens où Philippe enregistre les plus infimes sensations pouvant engendrer des séismes. Si Philippe écrit, c’est pour se préserver des tempêtes et, de même, nous en garder. C’est un (é)veilleur ! 

    Il écrit une poésie orageuse, qui lance des éclairs, sous ses dehors éthérés, qui peut paraître lisse à force de travail sur les signes et les sensations mais qui n’en reste pas moins une poésie vive, ancrée dans le réel le plus accidenté, celui, on l’a vu, des vallées de l’enfance et des montagnes de l’être. Et Leuckx, un poète ardent, brûlant, après dégagement des « hautes herbes de la mémoire », du feu doux des ardeurs consumées.

    À noter aussi la belle préface d'Anne-Marie Derèse qui étudie notamment ces Carnets de Ranggen sous l'angle des rapports entre la terre, le ciel et l'oiseau en tant que messager, intercesseur... Ainsi elle écrit: Un esprit ailé plane au-dessus des cimes et vient se poser sur l'épaule du rêveur. Leuckx arrache une plume, la taille, la trempe dans l'encre et nous écrit un songe qui se déroule tel un ruban dans la fragilité de l'air..." 

    La preuve qu’il existe de nombreuses lectures de ce nouveau recueil inépuisable. Et les photos de Philippe, travaillées comme des aquarelles, ponctuent favorablement les étapes du jour narré.

    Le hasard objectif des lectures fait qu’en découvrant W.G. Sebald  (Vertiges) - dans la traduction de Patrick Charbonneau– qu’on a qualifié d’archéologue de la mémoire et qui a vécu son enfance en bordure du Tyrol, je lis sous sa plume, parlant d’une plongée dans ses souvenirs : « Plus exactement mes souvenirs montèrent , du moins, en eus-je l’impression, dans un espace qui m’était extérieur, ils montèrent dans un espace de plus en plus haut pour s’échapper ensuite de cet espace quand ils eurent atteint un certain niveau, et s’écouler en moi comme d’une eau débordant d’une retenue. »

    Jeux d’écoulement du temps et de la mémoire en haute altitude, saturée d’air, de réminiscences; toucher du soir avec un gant d’azur… Par-delà les époques, d'un sommet à l'autre, les vrais poètes parlent sans forcer la langue de la montagne.

    Éric Allard 

    Les recueils de Philippe Leuckx aux éditions Le Coudrier

    1308276_orig.jpgTitre : CARNETS DE RANGGEN

    Auteur : Philippe LEUCKX
    Préface : Anne-Marie DERESE
    Illustrations : Philippe LEUCKX
    Format : 14 cm / 20 cm
    Nombre de pages : 89 pages, dont 3 illustrations couleur sur papier Canson 160 gr
    ISBN : 978-2-930498-52-2
    Prix TTC : 14 €
    Date de parution : mars 2015

  • Michel JOIRET, Le CARRÉ D'OR, Ed. M.E.O., 2015, 160p., 16€.

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    carre-or-1c.jpgPoète, essayiste, commentateur de Proust, Michel Joiret livre ici un roman de mémoire et de vie. Son antihéros, Maxime Dubreuil, depuis la mort de son épouse Hélène, commence à voir sa vie stable filer un mauvais coton. Sa charge d’avocat, le souci de ses grands enfants, Louis et Sabine, qui ont leurs préoccupations, sa relation avec Lam, maigre consolation loin de valoir sa tendre Hélène, tout prend soudain une drôle de patine. C’est l’heure où refluent, avec une densité d’écolier devant son école et tous les souvenirs qui vont avec , les traces de son « Carré d’or », espace chéri entre Place Poelaert, Avenue Louise, Porte de Namur, en compagnie de son père Stéphane, ou de son grand-père Emile, dont il lit avec nostalgie le journal, refuge devant ce qui devient l’inanité de sa vie, entre Aberlour, dont il fait un usage intensif pour oublier ou mieux se rappeler ce temps béni d’Hélène.

    On a du mal à le reconnaître, lui le fameux avocat. Il peine, déçoit ses clients, est montré du doigt. Il n’attend qu’un moment, celui de rentrer chez lui, pour boire, pour prendre quelques nouvelles de ses enfants. Louis est au Mexique. Raymonde, qui travaille pour le couple depuis longtemps, passe faire le ménage et occupe un peu les pensées du veuf chagrin.AVT_Michel-Joiret_4119.jpeg

    Le délitement d’une vie, d’une carrière, d’un temps : Maxime sent de plus en plus l’emprise de l’avant, de ce passé avec Hélène, de leurs voyages, de leur amour.

    Qu’est-ce que le présent lui offre ? Le corps cède. Le temps est à la catastrophe, aux pluies incessantes, aux nouvelles désastreuses provenant de tous les coins du monde.

    En trois parties, le roman désigne et dessine une expérience qui chute. Hélène, le Palais, le mémorial. Autant de clés pour saisir un destin, tout à la fois lié à Bruxelles, à son évolution, et à celle de personnages d’une famille que l’on suit, au présent et au passé subjectif d’un journal du grand-père, écrin de mémoire.

    La beauté du roman tient, d’abord, dans une écriture précise qui souligne très bien l’ancrage dans la ville, les soucis lourds de Maxime, ses progressions urbaines, ses lieux de vie, ses amours, présentes, anciennes. Barbara, Antinéa, Hélène, Lam ne sont pas seulement des relations, mais des figures de l’existence, et les nœuds filiaux ajoutent à l’intérêt psychologique du roman, entre destin professionnel et exploration de soi et de son « petit monde », ce « carré des proches », quatre femmes, ce « carré des pères et fils » (Emile, Stéphane, Maxime, Louis). Ce jeu de symétries, loin d’être artificiel, densifie l’histoire, montre avec prégnance l’impact du passé et la douleur de vivre dans une époque où les eaux montent, comme la peur, la déglingue, peut-être même la fin d’un monde.

    D’un style qui laisse peu de place à l’approximation, d’une langue riche et féconde, le roman recèle nombre de séquences poignantes. Dès l’entame, pris dans un vertige entre présent et passé scolaire, Maxime reste hébété, presque fantomatique, devant les murs d’une école déjà peuplée de ses souvenirs. Il se sent se briser tout doucement, comme si l’effraction du présent par le passé lui nouait le cœur, l’emportait vers sa fin.

    De même, à la fin du livre, combien de scènes mettent Maxime sur le fil ténu des réminiscences.

    On sent combien Joiret, dans cette fiction assez apocalyptique (montée des eaux, déliquescence des structures), a donné beaucoup de lui-même, par l’examen attentif des strates d’une vie livrée à cette bascule des émotions et des autres.

    Les relations filiales, les annotations historiques autour d’un Bruxelles ancien, les références mythologiques à Orphée/Eurydice signant de parfaites correspondances avec le couple Maxime/Hélène : autant d’ouvertures offertes par ce roman, subtil, plus complexe qu’il n’y paraît, tant l’écriture aérienne et stylée allège son côté sombre. La légèreté procède aussi d’un beau découpage en chapitres, en trois parties mesurant exactement la progression dramatique d’une vie, de la naissance à la vieillesse annoncée.

    Un bien beau livre, proustien à plus d’un titre. Joiret a traité Bruxelles et son Carré d’or comme Proust pose Illiers/Combray comme révélateur social et psychologique.

    Le livre sur le site des éditions M.E.O.

  • ASSORTIMENT DE PALABRES POUR CUL BIEN CROTTÉ

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    Lecture de trois parutions du CACTUS INÉBRANLABLE :"GRAND CRU BIEN COTÉ" d'Eric DEJAEGER (poète), "CES PALABRES QUI CACHENT L'APHORISME" de Paul GUIOT (musicien, chanteur, poète) et un collectif : "ASSORTIMENT DE CRUDITÉS" - recueil de nouvelles érotiques de seize auteurs cactus dont Eric Allard, Jean-Philippe Querton, Gauthier Hiernaux, Massimo Bortolini...

     

    grand-cru-couverture-1.jpg?fx=r_550_5501. PREMIÈRE APPROCHE. Une question de code.

    Ces gens-là ont été élevés au petit lait de Prévert et de ses épigones. Ils jouent du signifiant comme d'autres du violon, sans fausse note, avec un humour rosse, un détournement notoire d'expressions, d'idiomes, de titres, de langues, de proverbes...C'est à celui qui rédigera la meilleure contrepèterie, à celui qui fera des tours dans sa langue comme on chiffonne du papier,...

    Dans le genre, je te la joue signifiant zéro (cf. Barthes, le degré zéro de l'écriture), les codes ici mis à l'œuvre rejoignent sans cesse les verheggenades exposées en pleine lumière, après "Paroles" de Prévert ("cet enfant fou qui feint de faire du feu près de feu son père"), après le non sense total de notre Devos national, enfin transfrontalier, après les "viens ici mon gégé" de Coppens (Bruno, pas celui de la Lucy), après toutes les blagues à deux balles (pour messieurs dames...)

    La trouvaille de Dejaeger est de se mesurer sans cesse avec les exploits préalables d'autres fauteurs de codes...Avant de se lancer, il vérifie si le signifiant n'est déjà pas entaché de web ou autre. A ce compte-là, il peut édifier de l'inédit, et en matière d'outrances cocasses, coquines, zébrées ou pas, il en connaît un chien! Seul ou en instance bipolaire (avec le Stas, autre jongleur impénitent des mêmes éditions), il récrit les bestiaires, les listes, les almanachs. Du genre : animaux-valises, propres dégénérescences ou créations composites straordinaires comme eût dit Zazie (pas celle qui chante, mais celle qui débite à tout bout de champ des grossièretés parisiennes!) : "animaux-valises cigognes" : lajumengoustermite ou le lézaragondin....

    Expressions idiomatiques renouvelées :

    "Deux secouristes ne s'embrassent pas : ils se font la bouche à bouche"

    Proverbe remanié :

    "Faute de vin de grive, on boit du vin de merle"

    Aphorismes affreux et sales :

    "Se taire rend muet

    et se terrer rend rat."

     

    ces-palabres-qui-cachent-l-aphorisme-cover-1-.jpg?fx=r_550_5502. PAROLES... PAROLES...

    Palabres, tout de suite, ça vous scie quelqu'un! ça vous le met en position littéraire! Palabrons, mon cher! Oh! que votre palabre est heureuse! Piochons à l'aise dans ces paroles d'un poète qui aime lui aussi prélever aux formules classiques, à la langue de Voltaire ("qui, bien sûr, (c'est moi qui ajoute), a le "sourcil" de la langue"), à la littérature appellation contrôlée (style Rilke et ses conseils à un jeune poète : ça devient : "Commence par acheter un carnet inspirale" ou "Marche toujours les pieds calés au fond de tes poches").

    La récriture "Qui ne dit mot se concentre", les calembours (monsieur madame) : "Tout terrien qui finit rien", hautement métaphysique!

    Et tout est à l'avenant d'une imagination que Guiot maîtrise jusqu'à l'usure ou l'os comme on voudra : "Quand Le Pen négocie, Marine marchande".

    Le précis d'écriture, manifeste cocasse et tellement vrai pour certain(e)s :

    "Ecrire pour faire impression. / Ecrire donne des chevaux blancs .(n'est-ce pas Jérôme Garcin?)/ Ecrire léguer son corps au silence.

    Des dialogues absurdes, aux belles chutes de mots :

    - Paul Guiot, vous venez de créer le label "Les Produits du Tiroir".

    - En effet...

    - Mais, au fond, dites-nous, les Produits du Tiroir, qu'est-ce?

    On pourrait citer toutes les pages, comme pour les listes effarantes de Dejaeger.

    Une dernière : "Les femmes commanches/ sont peu actives sur Facebook,/ en cause, leur statut squaw" Un jour de week-end de la femme, cette phrase porte loin son message.

     

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    3. DES NOUVELLES ÉROTIQUES et des illustrations osées d'un temps ancien (vieilles photos et autres dessins cochons)

    Pas piquées des vers, pour pasticher un titre récent, ces nouvelles, qui égratignent les pudibonds de toutes sortes, tous ceusses qui , à croire, n'ont jamais entendu parler de gland "violacé", ni frémi, ni à l'énoncé d'un rendez-vous épicé sous les draps, ni franchi le cap rose de tous les sé-vices! Bref, il y a là matière à délices, entre le croquignolet, le suave, le délicat, les parties de jambes parfois saignées, les menuets au lit, les surprises du chef, les métaphores du membre, hautes en couleurs et les auteurs féminins ne sont pas les plus coincées, queue du contraire! Bref, ça swingue, ça déménage les petites "culottes", ça fait fort côté notices biobibliographiques des énergumènes qui se sont livrés au jeu : ex Eric Dejaeger (1958-20**) a les cheveux plus longs que le membre viril ex Né en 1961, Massimo Bortolini...Tour à tour et tout à la fois cunnilinguiste, maître queux, couille molle... ex Isabelle Buisson aime écrire dans le domaine du désir... ex Jean-Philippe Querton est resté puceau en littérature jusqu'à l'âge de quarante-quatre ans...

    Les auteurs s'en sont donnés à corps, cœur, cri jouijoie...et Th.Roquet a troqué facilement ses enthousiasmes, forcément "meilleur qu'un Turc" quand il s'expose, pour des pages affriolantes... Citons Eric Allard, André Clette, Cathy Garcia, Sylvie Godefroid, Gauthier Hiernaux, Ziska Larouge, Hélène Dassavray, Guillaume Siaudeau, André Stas et Michel Thauvoye. Seize invites à ne pas quitter les couettes pour réveiller "ma déesse blonde", pour connaître "ivres de langueur" des moments de "jouissance en canon", "un chant qui rebondit sur les murs de la pièce"... La photo de couverture est bien chaste, vraiment dans l'esprit surréaliste comme chez Bunuel : le spectateur ne verra jamais la beauté dénudée de "Tristana"/Deneuve, puisqu'elle ouvre son peignoir, le dos au public! Les photos et illustrations intérieures, ben mon cochon, font la nique aux curés, aux bonnes sœurs et à la morale bien pensante (surtout ne jouis pas, fais-toi mal, souffre en silence)...

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    Sur la photo, de gauche à droite, Paul Guiot, Jean-Philippe Querton, Éric Dejaeger et André Stas.

    Le site des Cactus Inébranlable Editions

  • DEUX EXPOS, UN LIVRE / SOUS LE SIGNE DE LA NAISSANCE ET DE L’ENFANCE DE L’ART

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX 

     

     

     

     

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    CAMILLE CLAUDEL À « LA PISCINE » de ROUBAIX / Au miroir d’un art nouveau

    Le Musée d’Art et d’industrie André Diligent (maire de la ville) est une ancienne piscine des années art déco, devenue espace muséal magnifique, où les œuvres permanentes sont exposées dans les anciennes cabines, dans les travées… Des œuvres de Montézin (néo-impressionniste talentueux, 1874-1946, « Les marais de la Somme »), Vuillard, L. Fontanarosa (« Des poires, des pommes »), A. Giess (« Mon atelier à la villa Médicis), deux très beaux Marquet (« Quai Bourbon » et « La porte de Saint-Cloud », 1904), Puy (« Le port de Concarneau »)…

    En hommage (fêter les cent cinquante ans de sa naissance) au grand sculpteur français, né en 1864, décédée en 1942, « La Piscine » a organisé, de novembre 2014 à février 2015, une grande rétrospective des œuvres de l’artiste, sœur infortunée du poète et ambassadeur Claudel.

    Chronologique, organisée autour des grands thèmes du corps et de la sensibilité charnelle aux matières, l’expo suit les méandres d’une carrière, exposée sous l’influence de Rodin, avec les aléas des premiers Salons, l’éclairage au moment de la liaison de l’artiste avec le sculpteur plus âgé, le déclin avec la rupture de leur relation et l’amorce des troubles mentaux de l’artiste, blessée, humiliée, dégradée. Celle qui avait beaucoup donné (et nourri passablement l’œuvre de l’aîné qui fut son maître) se voit ravalée au niveau le plus médiocre, mêle ses repères, égarée dans des ateliers froids, commence à perdre pied, à sombrer.

    Le grand talent de Camille explose dans la finesse, l’élégance, la subtilité donnée à la matière. Les portraits et les groupes sont étonnants, à la fois de vérité et d’intense représentation. Quelques exemples : « la Valse » fabuleuse ; les portraits d’enfants ; « L’âge mûr »… ; le modèle italien Giganti ; le peintre Lhermitte.

    Une belle redécouverte d’œuvres. À compléter des œuvres d’Orsay et du Musée Rodin.

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    Lien vers l'expo à la Piscine de Roubaix

    *

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     VAN GOGH AU BORINAGE / La naissance d’un artiste 

    Le BAM (Musée des Beaux Arts de Mons) ordonne sur deux niveaux l’expo-clé de cette année 2015 culturelle montoise.

    Les œuvres exposées datent essentiellement des années 1880. Prédicateur deux ans dans le Borinage (1878-1880), Van Gogh a le temps d’apprendre son métier de dessinateur. Il est autodidacte, esquisse les gens du coin, mineurs, voisins de Cuesmes, prend des cours d’anatomie et de perspective. Les chaumières, les vues de mines, les scènes de la vie quotidienne, au travers des dessins et des premières huiles, prennent une densité un peu brusque, saisissante. On ne connaissait pas beaucoup cette période, au bénéfice des grands moments de l’artiste (Arles, Auvers-sur-Oise…). Certains visiteurs seront sans doute étonnés de ne pas croiser ces œuvres-là, vues mille fois. Celles qui sont aux cimaises de Mons étonnent par le graphisme qui opère ses mues, par la réalité transfigurée très sobrement par un artiste de trente ans.

    Les lettres agrandies attestent la belle amitié avec le frère Théo, décrivent dans un français impeccable l’arrivée dans le Borinage, les premières expériences à Paris. Une toute petite écriture noire aux lignes de texte très rapprochées.

    Certaines œuvres, redevables de Millet (Les bêcheurs, entre autres), cernent le travail de la terre (beau « Jeune homme avec une faucille », 1881), (« Paysanne liant des gerbes », 1885).

    Les panneaux biographiques éclairent ce parcours original, hors des sentiers très battus des Gachet et autres « Iris ».

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    lien vers l'expo au BAM 

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    « 8 ANS » de Julie REMACLE dans la collection if de l’Arbre à paroles 

    On reste en Belgique avec la comédienne Julie Remacle (Hutoise de trente ans) qui propose une histoire en trois parties, parole poétique d’une enfant de huit ans qui parle d’elle, de son univers, de ce qu’elle comprend du monde aux alentours : l’école, l’affaire Dutroux, la perception de la sexualité, les adultes vus d’en bas, de l’enfance, la messe pour une petite « mécréante »…

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    Le style épouse bien les annotations enfantines, naïves et/ou cinglantes, le texte oral (on sent que le texte a été joué sur scène…à Huy ?), les topiques, le flux des histoires enfantines (« après ça…l’homme enlève deux autres petites filles ») sans toujours éviter les effets « mode » d’une littérature trop ciblée. L’humour, les références aux albums enfantins (« Puni cagibi »), les « blagues à deux balles », les piques contre l’école (l’instit qui fume pendant ses photocopies…) un peu faciles, mais des trouvailles (« on nous apprend à être malheureux dès l’école primaire/ on nous dit ce qu’il va nous arriver… »), on chicanera peut-être ce genre de phrases dans la bouche d’un enfant, même HP :

    Ici c’est l’Europe

    on dit la vieille Europe

     

    C’est les riches qui ont tout l’argent

    et qui font des lobbies…

    Le long poème haletant, n’empêche, décrit avec acuité et les yeux d’un enfant terriblement marqué par ce qui est arrivé du côté de Liège dans les années 1995-1996. Les pages 68 à 76, hallucinantes de vérité, nous ramènent à ces sombres moments de l’histoire Belgique.

    Le livre de 128 pages se lit vite, et je le verrais bien transposé à la scène, pour un jeune public, friand de la simplicité des récits.

    (Julie Remacle, 8 ans, l’Arbre à paroles, coll. If, 128 p., 12 €)

    Le site de l'Arbre à Paroles

  • BESSCHOP(S) de David BESSCHOPS (éd. L'Âne qui Butine)

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    564803_1.jpegOvni, oui le mot n’est pas trop fort, de la littérature belge, depuis « Lieux, langue folle », depuis « Azabache », depuis surtout cet opus majeur paru chez Argol, « Trou commun », dont j’ai dit tout le bien, il y a quelque temps déjà, David Besschops est forcément un auteur marginal, inclassable, un irrégulier bien plus intense que certaines figures aujourd’hui officialisées (Verheggen et quelques émules, bien tièdes en comparaison, ou quelques expérimentateurs qui tournent en rond).

    Né en 1976, débuts au Coudrier, suite à boumboumtralala, chez Maelström, au Tétras Lyre et chez Argol. Avec des titres tels que « Carmen », « Russie passagère »…

    Le voici dans une maison d’édition qu’il retrouve après un premier livre (un pamphlet, « La mère supérieure »), qui peaufine les illustrations, le papier, la présentation, bref un vrai éditeur de textes - le mot s’impose -, véritables.

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    En matière d’incongruités, d’audaces, d’extraordinaires concrétions langagières, syntaxiques et lexicales, et rythmiques, et topiques, BESSCHOP(S) bat tous les records. Il y a de quoi être éberlué par la puissance des images, le porno-syncrétisme des figures et des situations, tant les notions d’érotisme, de sexe, de morale élémentaire, de valeurs se trouvent défigurées volontairement pour relayer une matière thématique qui soit à l’aune de ce qui se pense et s’écrit : les nœuds familiaux, les tares, les atavismes trouvent ici exploration et expression : est-ce seulement possible qu’un créateur expose tant de violence contre soi et les siens, s’expose autant. Voilà le grand talent, à mon avis unique et il faudra un jour que la critique officielle, qui se fait gloire de dégotter les littérateurs de demain, et qui peine à repérer certaines figures, trop excentrées, trop « violentes langagièrement parlant », identifie cette voix. Un certain consensus dévoile, à chaque génération, des personnalités. De grâce, ne loupons pas celle-ci. On a déjà loupé Roland Counard [(parti faire reconnaître son « Laitier de Noël » ailleurs (Ed. Le Pont de change)], et d’autres, les années passées, (Falaise), pour ne pas remonter aux surréalistes décriés. Si la critique reconnaît aujourd’hui Wauters, Ben Arès, qu’elle fasse le même travail avec leur compère d’une revue commune (« Matières à poésie »). Certes, il n’y a rien de consensuel ni de directement séduisant chez BESSCHOPS, genre « beau gosse qui ne fait pas peur aux familles et qui fait vendre aux filles ». Là, vous avez tout faux. D’une beauté insolite (et d’ailleurs on se fout de la beauté des auteurs, non de celle des textes) comme ses poèmes, d’une langue à faire frémir les tièdes, les pisse-froid, les blêmes, les coincés de la langue.

    Il faut remonter aux tout premiers textes de Guibert (Mort propagande) ou de Savitzkaya (Mongolie…) pour entendre une voix aussi forte, originale, indienne (au sens chavéen).

    Généalogie textuelle de sa tribu, « BESSCHOP(S) » crache, éructe, impose ses codes et ses langues.

    Généalogie patrimoniale au sens où David propose son récit-poème en trois PATRIES, vous avez bien lu.

    Chaque « patrie » du texte s’accompagne de dessins du poète et de pages serrées qui se prolongent en poèmes plus brefs. Le tout court sur deux cent deux pages, haletantes, osées.

    Les patries s’intitulent : Ma Peur s’appelle papa, Pater familias, Mamandements.

    « Pater familias » relate du point de vue du père l’écriture du roman par le fils décrié, abhorré.

    Dans l’ordre de Père Ubu, des invectives d’un Arrabal, d’un incendiaire comme le Russe Schwartz, de forcenés de la langue (Michaux, Ionesco…), Besschops échappe pourtant au formalisme, tant le cœur, l’émotion, les sensations fortes s’imposent à force d’ironie cinglante, sanguinolente, à force d’images qui débordent, comme on le dit du lait, comme on le dit de situations qui excèdent morale et normalité.

    On comprendra que ce texte majeur n’est pas de tout repos : il s’insurge et le lecteur doit parfois parer les coups de langue.

    C’est son mérite, de secouer les consciences béni-oui-oui si reposantes.

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    David Besschops a débuté tôt relié par un tortillon de couleuvres aux entrailles de sa mère. (p.12)

    Mon surfrère pèse et ploie il me narre la mort

    fine de la mère notre mère le diktat m’enjoignant

    de ne pas louper mes crimes… (p.25)

    tous les sens interdits ramènent à la ruche mènent

    au roman où la femme chue du miel féconde

    les mouches pond l’écrivain dans l’enfant l’en-

    duit d’elle écoeure les mots de la spermathèque

    et règne mère sur son Trou de mémoire où

    s’abreuve l’inceste… (p.67)

    Charge contre la famille douée de tous les vices, ce « BESSCHOP(S) » sent le Jarry à plein nez.

    S’étant masturbé au pied de

    notre lit avec tintouin la nuit

    durant mon fils n’écrira pas ce

    matin son roman de commande

    Il prépare armes et barda pour déguerpir à l’étranger où il ne

    privera plus son père du repos

    de guerrier (p.115)

    L’humanité s’avance à croupe-

    tons vers le vagin de ma femme

    Suivez mon fils – lisez son livre (p.123)

    Jouant de l’effet miroir des mises en abyme, l’auteur se permet en fin de volume :

    David Besschops souscripteur du présent ouvrage avait envisagé de repeindre en jaune cirrhose le visage de sa maman et de lui esquisser dans les yeux une petite chambre à Arles, et dans le dos des blés noirs au fusain. (p.189)

    Terminons par l’apologue : Descendre ardument du singe/ pour se raccrocher aux branches/ de son arbre généalogique – en voilà un programme pas bien/ fripon. (p.81)

    Décidément, l’humour noir lui va comme un gant !

    BRAVO.

    « BESSCHOP(S) » de David BESSCHOPS (L’âne qui butine, 2014, 202 p.)

    Le site des éditions L'âne qui butine 

  • RACKETS DU TEMPS de RIO DI MARIA (éd. L'Arbre à Paroles)

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    dimaria-rackets.gifLa violente métaphore du titre qui nous happe, après l’avoir fait de son auteur – poète belge, né en Sicile en 1946, arrivé en Belgique en 1957, auteur de sept recueils poétiques depuis 1973…- , est à coup sûr l’emblème d’une poésie lyrique, riche d’images, qui attaque en force cette érosion terrible par le temps de toutes les forces vives, jusqu’à éreinter les souvenirs et les figures parentales.dimariario.jpg

    Et pourtant, derrière les coups de poing, de colère, que de douceur aussi, et de tendresse, dans ces vers groupés, enchâssés, comme tenus en laisses par la bonté du poète ! Distiques, tercets, quatrains, quintils, sizains, quitte à voir toutes ces formes rassemblées dans certaines pages (30/31..) !

    Quatre sections ordonnent le livre copieux (Rackets du temps / Simuler-Dissimuler / Joue contre jour / Instants géniteurs).

    De « l’affolante solitude de Maman » à « une passante…dans la lumière », le poète dresse le portrait de nombre de visages, brossés à renfort d’images, de métaphores et d’adjectifs qui puissent en laisser tomber quelque incidente.

    Le temps, ce grand dévoreur, ne laisse rien en paix. Il érode lui-même ces images jaunies, ces coups de lumière sur des espaces et des périodes enf(o)uis.

    Mais l’écriture veille, l’écriture résiste :

    Comment traverser l’émouvante ligne

    qui distingue tout ce qui nous sépare

    Le chant que l’exil instille dans les textes est d’une vérité vibrante ; un « autre regard » s’est imposé à l’enfant, à celui qui signe, longtemps après, ces poèmes désenchantés et tout à la fois porteurs d’espérances.

    Peut-être que les chemins blessés

    les ont perdus !

    Le père, la mère : hautes figures tutélaires, à la fois cernés dans leur « solitude », et dotés « du vin libre des mystères et du pain dur » ; la misère est passée par là, résiduelle dans ces poèmes d’aujourd’hui.

    La langue signifiante porte trace des origines blessées : « briques malades », fenêtre d’où émigrent / graines d’îles à corriger la surface de la mer » et je pourrais souligner la lecture incessante des espaces insulaires : belle Sicile d’hier , traces de toute une vie où « les valises sont prêtes la maison soldée / ici plus rien ne m’appartient », ou « Toute vie possible est restée derrière la fenêtre ». Déchirants fragments d’un départ et sources, beaucoup plus tard, d’une renaissance, au bleu de l’écriture, au clavier : « naissance dans l’autre », dit le poète justement, puisqu’il s’agit de trouver des raisons d’espérer, dans ces champs de l’exil.

    Parfois, la réminiscence prend peau proustienne :

    J’ai appris à lire

    entre machine à coudre lettres interdites

    et enclume résistant à tous les coups

    de promesses abritées dans la déchirure des lèvres

    des livres jamais lus

    On comprend dès lors que Au bout des doigts déchirés / foisonnent les frissons de l’enfance / Les fleurs du secret…

    L’écriture allitérante assure à ces textes puisés au puits de l’enfance de n’être pas seulement des poinçons du passé mais surtout un chant fluide, apaisant, retissant sans cesse pour nous lecteurs d’anciens usages du temps, quand aujourd’hui résonnent au ventre, au cœur du

    poète « le temps / dans le pays qui se disloque » ou « les dernières limites de l’indicible ».

    Et puis, « tant de doutes habitent les lèvres » et « tout près de la main s’abat la fête des doigts fêlés » : langue nue s’il en est, déchirante.

    Un beau livre de mémoire.

     

    RACKETS DU TEMPS de Rio Di Maria (L’Arbre à paroles, 2014, 128p., 12€.

    Le recueil sur le site de L'Arbre à Paroles

  • IL Y A DE L'INNOCENCE DANS L'AIR de DOMINIQUE SORRENTE

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     par Philippe LEUCKX

     

     

     

    cover_sorrente100.jpgSous ce titre léger, comme l’écriture de son auteur, se voient rassemblés des poèmes de résidences (celle d’Amay et d’autres lieux), liés aux voyages (le Tibet et ailleurs) et aux impressions qu’ils laissent, traces et lieux.

    Sensible aux atmosphères, garant des gens qu’il croise, le poète a le don de recueillir la poudre du réel, « la grammaire des brodeuses », à coup d’encre « sympathique », lui qui « lèche la paroi comme pour prendre langue ».

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    Il tutoie le silence, « se souvient », qu’il « neige sur Bruxelles », qu’il suive « cette rive imprononçable », il sait qu’un « vent oublié soudain revient vers moi et me demande :

    qui dira/ où poussent les théiers sauvages ? »

    Empruntant le style des notes de voyage, l’auteur délivre à la fois la brièveté des vues et la vérité des paysages perçus, sans lourdeur, sans effets d’écriture :

    Rien de bien visible dans l’air. Il semble que tous les plis ont été défaits.

    Apprendre aux mains à dormir, au regard à projeter son ombre, à la bouche à parler dans un trou d’eau.

    Je touche plus près que le plus près

    et plisse les yeux pour donner à la vue un autre usage.

    Sans doute percevra-t-on dans ces beaux textes une vertu ethnographique, celle de saisir au-delà des apparences « des formes en résonance », « ces gestes entendus », « calligrammes de vent ».

    Dominique SORRENTE, Il y a de l’innocence dans l’air, L’arbre à paroles, coll. Résidences, 2014, 118p., 10€.

    Le recueil sur le site de la Maison de la Poésie d'Amay

     

  • POUR QUE TU NE TE PERDES PAS DANS LE QUARTIER de Patrick MODIANO

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    ACH003569413.1413345308.580x580.jpgQuand Modiano, aujourd’hui auréolé du titre de PRIX NOBEL, revisite son enfance, les personnages interlopes d’un passé devenu brouillard, on le suit sans peine sur les traces de ce Jean Daragane, écrivain, presque contraint de renouer avec les années perdues.

    Quand un parfait inconnu lui restitue un carnet d’adresses, c’est tout un pan de son enfance que Jean est bien obligé de flairer pour dégoter le vrai, éclairer un peu ces brumes qui environnent les choses, comme des ombres.

    Des noms émergent de ces parcours de mémoire : Annie Astrand, Jacques Perrin de Lara, d’autres encore. Et les faits remontent à plus de quarante années, lorsqu’un enfant fut amené à passer par les services d’un Photomaton.

    Avec la grâce habituelle pour relater l’improbable, le hasardeux, le flou avec la force d’un réel vécu, le romancier réussit une fois de plus à nous mener là où son art consommé veut nous conduire, dans ces zones insolites de la mémoire, reconstituées à coup de déclics subtils, photos, bouts de papier, adresses et téléphones.Patrick_Modiano.jpg

    Exploration de lieux parisiens ou d’Ile-de-France, gravés, retrouvés par le biais d’histoires, de coïncidences heureuses, rappel d’un passé enfoui, traces d’un temps parfois détruit, tels sont les atouts d’un roman qui tire parti d’une prose fluide, tactile, d’une musique attendrie des souvenirs, comme au sein d’une lente remémoration intime dont l’auteur connaît tous les rouages, et ont le lecteur ne soupçonne jamais la mécanique.

    Comme toujours, le lecteur se sent de plain-pied avec cet univers, tissé d’une mélancolie intense, vraie, partageable.

    Patrick MODIANO, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Gallimard, 2014, 160 p., 16,90€.

  • IL Y A QUELQUE CHOSE DE COMPTÉ DANS L'AIR par Philippe LEUCKX

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    Il y a quelque chose de compté dans l'air. Qui broie. Efface. C'est un tumulte léger au cœur. Parfois, juste un repli.
    Souvent une souffrance.

     

     

     

    Je connais à peine le nom de la lumière. A peine son écho au cœur.
    Je sais seulement l'heure où elle m'appartient, quand les rumeurs fondent.
    Elle résiste sous l'ombre qui la cueille en silence.

     

     

     

    Parfois, le soir venu, s'aiguise quelque crainte égarée. L'ombre a ses rumeurs. Les rues leurs cernes et leurs lueurs.

     

     

     

    La nuit couvre les murs d'épaules fugaces. Sans doute l'air lève-t-il à plus de sérénité, maintenant que les voix se sont retirées et que seul le vent nous range parmi les ombres.

     

     

     

    Il manque le bleu des profondes nuits, encavées au cœur
    La surprise d'un simple poème cousu de silences.
    Le vœu d'une parole pour qui ne peut l'entendre.

     

     

     

    Photo: "Lumière d'hiver" de Benjamine Scalvenzi

  • LECTURES DIVERSES, LECTURES D'HIVER

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgpar Philippe LEUCX

     

     

     

     

    002060587.jpgCOMMENT J'AI VIDÉ LA MAISON DE MES PARENTS (Pointsde Lydia FLEM est un essai autobiographique de première importance. Une véritable psychanalyse des lieux intimes, des poids, des regrets, des souvenirs familiaux.

    Là où la suprématie des objets à ranger, à classer, à éliminer joue aussi son rôle de révélateur émotionnel, l’écrivain belge dévoile les ressorts de ces attachements qui font de toute vie un réservoir d’objets et de médailles de toutes sortes.

    Une archéologie familière a donc lieu sous nos yeux et l’auteur brave tous les tabous du conservatoire d’office. De quoi pourra-t-on se séparer sans déparer le souvenir ?Lydia-Flem-Photo-HV.jpg

    C’est l’occasion de rappeler passé, filières familiales et de remonter les généalogies cachées dans les recoins et les carnets.

    Ce beau livre de mémoire vive s’ancre loin dans la matière intime et nous force à rameuter tant d’émotions souvent cachées sous le flot des bibelots, dans l’haleine des derniers souffles et des mots qu’on n’a pas dits.

     

     

    ***

     

    couv61206800.gifLE FEU de Henri BARBUSSE (Folioplus) reste l’insurpassable document sur les terribles tranchées du premier conflit mondial.images1.jpg

    Le mémorialiste rappelle à lui lieux, tensions, personnages pour décrire, au plus juste, l’indicible, l’horreur quotidienne, les vermines, les bouillies infectes, les blessures.

    Les troupes, ballottées d’un site à l’autre, trouvent vie et ampleur dans ce livre où se croisent les destins les plus communs comme les plus extraordinaires. Chaque individu émerge avec sa langue, ses tics, ses humeurs, et la beauté terrible du livre y puise une authenticité de haut vol.

    Ce livre a la force de l’histoire et l’inventivité des romans vrais. Il est à conseiller à tous ceux qui veulent autre chose que les clichés et les poncifs d’un conflit, qui est ici haussé au statut de la tragédie imparable.

  • LES AVENTURES DE MORDICUS de Paul EMOND

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    large.jpgAux inventives éditions MaelstrÖm paraissent les « Aventures de Mordicus » de l’académicien belge, dramaturge et prosateur Paul Emond (1944-).

    En petites saynètes et tableaux où l’humour fait des merveilles, le romancier raconte les aventures désopilantes d’un petit personnage, construction de langage, au nez fort long, au physique peu avenant et qui, durant tout le livre, multiplie les quêtes et forcément les échecs.

    Ce récit m’a fait penser aux contes de Paul André, par leur habileté langagière, leur caractère ludique et enjoué.

    L’écriture tire parti de toute une série d’effets et la narration – Mordicus est le narrateur – sa logique d’un style, tissé de situations prises au pied de la lettre et d’un langage qui génère des surprises et une forme de suspense.

    On retrouve là l’intérêt de l’auteur pour les jeux linguistiques et les expériences littéraires : rappelez-vous « La danse du fumiste » (constitué d’une seule phrase).

    Les titres des divers épisodes qui constituent le livre donnent assez l’atmosphère déjantée d’un ouvrage, magnifiquement illustré par Maja Polackova, qui pourrait s’adresser aux amateurs de contes dits merveilleux :

    Mordicus écoute Madame Tartine

    Mordicus va chez la grande-duchesse

    Mordicus rêve à l’avenir et danse

    Le sous-titre donné par l’auteur correspond parfaitement : Histoires plaisantes et à dormir debout et le lecteur s’y retrouvera avec délectation.

    Paul Emond, Les Aventures de Mordicus, 2014, 116p., 13€.

    http://www.fiestival.net/menu-principal/tous-les-livres-des-fiestivals/213-les-aventures-de-mordicus-de-paul-emond.html

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