CHRONIQUES de PHILIPPE LEUCKX - Page 2

  • LECTURES D'AUTOMNE, par PHILIPPE LEUCKX

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    9782343094335f.jpgLIGNES DE TERRE

    Pierre SLADDEN 

    L'Harmattan

    Ce deuxième recueil de l’auteur – le premier est paru en …1996 – révèle un talent précis pour joindre mots et sensations.

    De brefs poèmes en hommage à la terre, le lecteur prélève des pépites comme « L’homme ne survivra que par sa terre » et nombre de passages où les éléments tissent une poésie de l’essentiel :

    « Boire debout le vent

    Sur le cœur cette fraîcheur

    Qui aspire la joie »

    D’un léger toucher, cette poésie n’élude aucune de nos questions sur le devenir, sur cette « mort qui pourrit dans la terre », sur « l’infinie réserve » des choses.

    Un sens du haïku : « Dépris de toute ombre/ Se plaire à se perdre/ Dans l’arbre blanc criblé de bleu » ajoute aux qualités du poète né en 1945.

    Pierre SLADDEN, Lignes de terre, L’Harmattan, 2016, 76p., 12,50€.

     

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    couverture-icare.jpg?fx=r_550_550LA RECHUTE D'ICARE 

    MICHEL DELHALLE

    Cactus Inébranlable Editions

    Delhalle manie l’aphorisme comme l’on raconte des blagues. Ça tire dans tous les sens et les jeux de sens font le reste :

    « Myope comme un serpent à lunettes »

    « Le fossoyeur se tue à la tâche »

    « C’est toujours le militaire qui casque »

    « Qui vieillit se met en veilleuse »

    À coups d’absurde ou de sens de l’à-propos, l’auteur dévoile un sûr métier d’une langue parodique et inventive.

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    Michel DELHALLE, La rechute d’Icare, Cactus Inébranlable, 2015, 76p., 7€.

     

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    couverture-les-hamsters....jpg?fx=r_550_550LES HAMSTERS DE L'AGACEMENT

    Francesco PITTAU

    Cactus Inébranlable Editions

    L’auteur, entre aphorismes et micro-récits, déroule son sens de la dérision, de la moquerie et l’inventive écriture qui, en quelques mots, dézingue la réalité.

    Parfois la poésie affleure : « Dans ses moments de grande solitude, il égrenait les fourmis de la cour ».

    Dans l’ensemble, les notations sont d’humour noir ou absurdes : « Les murs raillent et les gardes rient ».

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    Ce qui le définit le mieux, peut-être : « Tous les matins, il mettait du fiel sur son pain ».

     

    Francesco PITTAU, Les Hamsters de l’agacement, Cactus Inébranlable, 2016, 102p., 9€.

     

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    s189964094775898902_p816_i1_w1181.jpegCARNET D'UN PETIT REVUISTE DE POCHE

    Jacques MORIN

    Les Carnets du Dessert de Lune

    Douze textes seulement composent ce « Carnet » où Jacques Morin, excellent revuiste, décline son métier de « gardeur de revue » et révèle son goût du travail forcené.

    Oui, « la revue est un genre ingrat ».

    Oui. Mille fois.MORIN-Jacques-200px.jpg

    « Le revuiste travaille sans cesse sur le temps »

    « Il n’a que deux yeux, une main et du temps compté »

    Jacques MORIN, Carnet d’un petit revuiste de poche, Les Carnets du dessert de lune, 2016, 22p., 5€.

     

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    OCCASIONI / OCCASIONS

    Bruno ROMBI

    Ismecalibri

    « J’ai faim de la vérité du pain » éclaire une quarantaine de poèmes, en version juxtalinéaire italien/ français, parmi les derniers de leur auteur, né en 1931.

    L’amour de son île natale (La Sardaigne), l’amitié honorée ou trahie, l’appréhension des fins entourent cette poésie d’une attentive douceur, prégnante comme l’air ou « le néant/ au premier souffle du vent ».

    Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Telles sont les questions qui innervent cette langue (« je n’ai cueilli aucune nouveauté/ sur les lèvres de la rue ») et de grands poètes, Neruda, Senghor,

    hélés par le poète, l’accompagnent dans ce parcours lucide, éclairé des armes de la poésie pure :

    « Efface avec une énorme éponge blanche

    les bleus gravés sur ton cœur »

    ou

    « Que je respire plus fort

    en ouvrant grand les poumons

    pour n’être plus qu’air »

    Bruno ROMBI, Occasioni/Occasions, Ismecalibri, 2016, 72p., 12€. Traductions de l’italien par Monique Bacelli.

  • CONFIDENCES DE L'EAU de PIERRE WARRANT

    leuckx-photo.jpgpar PHILIPPE LEUCKX

     

     

     

     

    confidences-eau-150x251.jpgUn beau livre de douceur, où la mer prend tous les accents et délivre un charme fou, d’enfance, de découverte.

    Tissé de lyrisme quasi sentimental, le livre toutefois ménage d’autres accents : le « on » s’impose à la vision et les contours sont suffisamment flous pour favoriser d’autres lectures, quoique la psychanalytique s’impose : la poésie intime décline ses ferveurs et « tient en vie » ce grand bonhomme qui tutoie aussi bien la mer que les hauts cols.

    Livre de confidences ? Oui, si l’on le lit avec ses images : « plages de l’enfance », « ce qu’il faut de larmes et de lumière » ou « au point d’écrire ce qui déchire », mais même là, la douce écriture de ce cher Pierre l’emporte sur le sang, la peur, l’effroi.

    Le futur simple aussi lui convient pour énoncer ses attentes, et le conditionnel son projet : « reconnaître/ un chemin d’eau ».

    J’aime beaucoup de ces textes, le tendre effleurement comme une caresse de mots qui épèle et la langue m’est proche par ses effusions maîtrisées :907113.jpg?132

    Nous ne savons pas comment répondre

    aux croix posées sur les cimetières (p.33)

    Au bout du soir et de la mer

    le peu sera le plus (p.44)

    Le poète dit bien ce qui vibre en lui, sa quête, sa tristesse aussi « à séparer du noir de l’eau ».

    Cette poésie fraternelle – sans doute comme un répons au manque – partage en nous l’eau et ses vagues, quitte à franchir « la page des falaises » ou à sentir « les étreintes suspendues/ d’un poème qui culmine ».

    Un très beau deuxième recueil.

    Pierre WARRANT, Confidences de l’eau, L’Arbre à paroles, 2016, 70p., 12€.

    Le recueil sur le site de La Maison de la Poésie d'Amay

    Le site de Pierre WARRANT, poète et photographe

     

    RENCONTRE - SPECTACLE à la MAISON DE LA POÉSIE DE NAMUR les
    21 & 22 OCTOBRE 2016 À 20.00
    "Une soprano, une harpiste, un comédien et un poète - photographe se réunissent le temps d’un soir pour mettre en forme et en musique les "Confidences de l’eau".
    Sur des textes du poète Pierre Warrant et des musiques de Monteverdi, Fauré, Rossini, Debussy, Ravel et Hahn, le comédien Jean Loubry et les musiciennes Clara Inglese et Alisée Frippiat vous invitent à un voyage au coeur des mots et des silences pour un spectacle multiforme, grave ou léger, qui vous transportera au fil de l’eau sur le ton de la confidence..."

  • LECTURES D'ÉTÉ

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

     

    9782330014285.jpgPROFANES (Actes Sud, 2014, 288 p.)

    « Profanes » de Jeanne Benameur convoque un nombre restreint de personnages mais réussit à faire d’un décor unique le lieu de mutations et de respirations nouvelles. Un vieux chirurgien du cœur, Octave, décide de terminer ses jours en invitant quatre personnes, trois femmes, un homme, à venir s’occuper de lui, au fil de ses journées, en parfaite alternance. Ainsi, Hélène, Yolande, Béatrice et Marc, peu à peu, se glissent dans la peau de cette étrange villa, pleine de souvenirs et de mémoire. Octave a perdu sa fille, n’en a jamais guéri, séparé de sa femme. Le temps, celui des journées partagées, celui du souvenir âpre, celui des clartés gagnées sur la nuit, à force d’échanges, de poésies (Ocave s’adonne au haïku), le temps est le grand compagnon du vieil homme, tendu cependant, mais fécond comme quelque chose que l’on remporte sur soi, une sombre victoire.

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    Jeanne Benameur

    L’histoire se déroule en peu de jours et laisse en la mémoire du lecteur une richesse insoupçonnée de caractères, de psychologies et de climats. L’écriture, très fine, très poétique, souvent elliptique, maitrise ses champs : on sent l’auteur proche des thèmes qu’elle traite avec une infinie élégance et une aisance douce.

    L’on retiendra longtemps les conciliabules prégnants entre Octave et ses amis du jour ou de la nuit. Voilà un roman intimiste qui plaira aux plus exigeants.

    Un auteur à suivre. Au grand talent.

    Le livre sur le site d'Actes Sud

     

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    pluie_jaune-168x281.jpgLA PLUIE JAUNE (Verdier Poche, 2009, 144p.)

    Le livre traduit de l’Espagnol Julio LLamazares est une prodigieuse analyse d’un destin humain, aux prises avec une nature hostile et le Temps, inexorable dévoreur.

    Un homme vit dans un hameau isolé des Pyrénées espagnoles, complètement vidé de ses habitants. Il est marié à Sabina et possède une chienne fidèle.

    Au fil du temps, les habitants sont partis, laissant le village s’effondrer sur lui-même. 

    La mort de Sabina, l’attente épuisante, le lent travail sur lui-même et sur sa mémoire qui peu à peu s’altère, la mort des choses et la perte des liens acheminent le roman vers la déliquescence.

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    Julio Llamazares

    Le lecteur sort de ce livre effrayé par la dose de réalisme et d’étrange que le romancier a pu injecter à sa fiction : tout y est vraisemblable et prégnant, comme toute existence qui se sait presque finie, étouffée par tant de contraintes.

    Un classique envoûtant.

    Le livre sur le site des éditions Verdier

     

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    rafale-soseki.jpgRAFALES D’AUTOMNE (Picquier, 2015, 212p.)

    Soseki (1867-1916) l’auteur de « l’Oreiller d’herbes », est mort il y a juste cent ans.

    L’auteur japonais excelle à décrire des personnages englués dans la solitude. Ici, un homme de lettres, professeur déchu, Shirai Dôya, deux jeunes hommes, amis d’études, Nakano et Takayanagi.

    L’écriture est au cœur du roman : Dôya passe toutes ses journées à écrire sans en retirer un avantage pécuniaire ni beaucoup de notoriété. Son ancien élève du secondaire, Takayanagi, veut quant à lui faire de l’écriture sa vie mais n’y parvient guère.

    Dans un jeu de relations amicales d’entraide et de compréhension, les trois personnages de Soseki révèlent l’impitoyable société d’alors, peu amène pour les créateurs littéraires, fascinée par les apparences et la fonction. On sent l’auteur critique de ces usages, dans des descriptions d’un univers attaché à ses convenances.natsume.jpg

    Une grande finesse d’analyse perce les enjeux de cette histoire aigre-douce, dont l’amertume tient surtout à ces parcours d’écrivains de l’ombre, tout à leur art et abandonnés dans une vie qui les ignore.

    Un classique naturaliste, sans doute, dans l’acuité des observations, et par une écriture qui cerne au plus près l’essence de la vie.

    Un auteur à (re)découvrir.

    Le livre sur le site des éditions Picquier

  • L'ITALIE ENTRE CHIEN ET LOUP - Un pays blessé à mort (1969-1994) de ROSETTA LOY

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

    118494_couverture_Hres_0.jpg   En faut-il du courage pour une romancière reconnue, qui n'a plus à faire ses preuves, de s'embarquer dans un exercice de mémoire, de révolte et de contestation radicale pour honorer les citoyens de son pays, longtemps meurtri à coups d'assassinats, d'actes mafieux, de corruptions et de lâchetés! En faut-il du courage pour rameuter ce qui la violente : l'histoire proche, si proche d'une génération perdue qui a dû subir, jour après jour, durant plus de vingt-cinq ans les coups des mafieux (Riina, Provenzano...), des politiques trempés jusqu'au cou dans les coups bas (Berlusconi de sinistre mémoire, Craxi, Andreotti moult fois inquiété et sans cesse rebondissant des eaux sales...), la liste des victimes (de 1969 à 1994 et au-delà...) de la justice (que de procureurs, juges, avocats assassinés par les pires procédés), du monde de la police, de la société civile, des familles rackettées, etc. L'argent des mafieux et les arrangements des politiques ont nourri, sur base d'accommodements avec le pire, la politique du pire.

       Le dernier livre de l'auteur de "Ay, Paloma" ou encore de "La première main" a quitté le registre fictionnel pour relater de son point de vue, en synthétisant de façon remarquable ce qu'il est connu de mille et une enquêtes sur la barbarie noire, rouge ou mafieuse (Les groupes d'extrême-droite, Les Brigades Rouges, les Cosa Nostra, Camorra et autres), en insérant de temps à autre un point de vue plus personnel, plus intime : bribes de la mémoire liée à une époque chaude au coeur. Les Borsellino, Pasolini, Falcone, Palermo, les magistrats de Milan de "Mani pulite", les entrepreneurs coincés par la mafia révèlent leur visage courageux et presque toujours martyr. On connaît aujourd'hui dans les détails ce qui leur est arrivé, ce qu'ils ont dû subir comme revers, pressions, rumeurs, procès d'intention, campagnes de calomnies parce qu'ils déroulaient le tapis de la vérité juste mauvaise à révéler.

       Travail documenté jusqu'à l'os, et qui donne froid dans le dos : Rosetta consigne dans le détail toute une série de vies professionnelles qui ont été gâchées et pourries par des années de plomb, d'omertà et de compromissions!

       On suit ces évènements de la proche histoire italienne comme les soubresauts vitaux d'un roman passionnant, sauf à croire qu'il s'agisse d'invention romanesque. Tout est vrai, à la virgule près, et à vomir : le livre est devenu pour l'auteur une nécessité vitale quand, se rendant sur les lieux d'une des nombreuses victimes, elle a compris qu'il y avait là nécessité aussi de la raconter pour qu'on ne perde pas le détail de l'histoire, c'est-à-dire le compte rendu précis, argumenté, historique de ces années qui ont plombé un pays, une culture, une société.

       Le livre, cet essai historique, est une mine de (r)enseignements sur le fonctionnement des institutions, sur les réseaux à l'oeuvre entre politique et monde mafieux, sur les vains espoirs d'une génération qui se disait toute prête à accueillir la vérité, les "mains propres", à lutter contre les corruptions de toutes natures, et qui s'est vue déboutée par les faits, les personnalités envahissantes. La charge contre Berlusconi ou d'autres est à l'aune de leurs méfaits. Un travail admirable, d'un courage (tel que celui de Gramsci, Zola, Pasolini, Sciascia, Saviano), remarquablement servi par la traduction de deux experts de la littérature italienne, F. Brun et R. de Ceccatty.

    Rosetta LOY, L'Italie entre chien et loup - Un pays blessé à mort (1969-1994), Ed. Seuil, 2015, 294p., traduction de l'italien par Françoise Brun et René de Ceccatty, 21€.

    Le livre sur le site des Editions du Seuil

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    Rosetta Loy

     

  • NAGEUR DE RIVIÈRE de JIM HARRISON

    images?q=tbn:ANd9GcRU2j4zdhlpY05aYKlLOxmbthHSX-wd-Qn5-bt1Jy3UhYqQtBvfjGD9gQpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

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    Le romancier et nouvelliste américain, né en 1937 dans le Michigan, décédé ce 26 mars 2016, accorde à son état natal, à la nature et aux êtres proches d’elle un intérêt constant, auquel ne déroge pas l’un des derniers volumes de nouvelles : la nouvelle éponyme, précédée de "Au pays du sans-pareil".

    Les deux longues nouvelles portent de subtiles correspondances de terre, d’eau et de rites. La proximité des êtres et de leur humus natal crée ici une merveilleuse entente avec le lecteur, toujours épris de grands espaces et de terres nouvelles à explorer, qu’elles fussent de sol ou d’eau.

    Revenu sans enthousiasme au pays pour s’occuper, le temps d’un voyage de sa sœur Margaret en Europe, de sa vieille mère, surnommée « Coochie », Clive, peintre autrefois, devenu historien d’art et expert d’œuvres, prend progressivement conscience que quelque chose de nouveau va l’étreindre pour de bon. Coupé de sa femme, de sa fille Sabrina – pour une peccadille -, il sent que le séjour dans la ferme familiale va lui redonner un souffle qu’il croyait tout à fait éteint ; il se remet à peindre ; il retrouve ses proches ; il renoue avec l’amour de sa jeunesse, Laurette… La vie reprend des couleurs, dans tous les sens du terme.

    La seconde nouvelle emprunte au Pays du sans-pareil tout à la fois son cadre, l’esprit volontiers indépendant de son protagoniste et l’intime relation familiale dont les personnages de Harrison ne peuvent se passer. Le jeune nageur du titre, dix-sept ans au compteur de la vie, brille de tous les feux de la jeunesse, du physique sportif et de beauté pour les belles qui l’entourent. Thad fait preuve d’une autorité, d’une maturité et d’une autonomie rares à cet âge. Les tient-il d’une famille hautement responsable, d’une nature qui le pousse à se dépasser, de sa nature foncière ? Toujours est-il qu’auprès d’Emily, fille d’un milliardaire, ou de Laurie, dont le père est une brute épaisse, l’athlète passe pour un être exceptionnel qu’on s’arrache. L’entourage (Dent, Colombe…), la nature et cette rivière aux « bébés aquatiques » (d’où un mystère prenant que la fin n’émousse pas) engagent notre héros sur les voies difficiles, mouvementées et dramatiques de l’existence.

    Dans les deux proses, Harrison sans cesse interroge d’autres livres, réussissant l’exploit de donner, grâce à ces mises en abyme, une authentification à ces récits, tous deux à la fin ouverte, gages pour le lecteur d’un autre espace à vivre. Clive lisait « Le rêve du cartographe », « Peindre c’est aimer à nouveau », « La poétique de l’espace » ; Thad « Les fleuves de la terre », vrai livre de chevet pour ce jeune explorateur des eaux du monde.

    Dans les deux versants de ce livre, revigorant, l’amour, la sensualité, le corps occupent nombre de pages et c’est roboratif à souhait. L’on sent pointer, au fil des textes, une certaine mélancolie dans le chef d’un écrivain versé vers le grand âge – 77 ans au moment de l’écriture de ce livre. Un très beau livre.

    Jim HARRISON, Nageur de rivière, Flammarion, 2014, 272p., 19,90€. Traduction excellente de l’américain par Brice Matthieussent

    Le livre sur le site des Éditions Flammarion

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    Cinq livres de Jim Harrison à (re)lire

    Jim Harrison, souvenir d'un homme des bois

     

  • LES CAGES THORACIQUES de TIMOTÉO SERGOÏ

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    Sergoi-Cages-thoraciques.jpgIl y a beaucoup de Jacques Prévert dans ces « Cages thoraciques », mais pas trop. Un peu de surréalisme, mais pas trop. Des cadavres très exquis, mais pas trop. Un peu de clownerie fantasque, mais pas trop.

    Voilà donc, au Cormier, un livre de poésie qui déroge à l’austérité habituelle de la maison. Il y a ici de la vie, de la vie, de l’inventive vie (« je m’en mourrai »), avec ce brin de Séchan Renaud reconnaissable. Le jeu anaphorique (sans le pesant de certains auteurs qui en abusent et c’est là lourd et là c’est lourd) énonce quelques joies de rythme, réjouissant et plaisant à l’oreille, si le vers chante aussi bien.

    Un brin de chanson traverse ces faux couplets :

     

    Il pleut au zoo de Singapour,

    Qu’avons-nous fait de nos amours ?

    S’il y a un secret, dites-le moi

    S’il y a le vent, portez-le moi (p.43)

     

    Le poète est nomade, simple et voyageur et la vraie poésie illumine nombre de ses textes, écrits avec vivacité, et musicalité.

     

    FOURMIS

     

    Quand nous serons perdus en des gares encombrées

    Tendant la main parfois, baissant la tête encore

    Comme au ventre accroché de la ville au surplus

    Comme loin de ses lois, comme loin de nos corps

    Affaissés, affaiblis, effacés , plus encore… (p.58)

     

    Ce livre, écrit à travers et au bout du monde, ce livre de souffle, un peu thoracique, jamais acide, libère des voix sous des titres satiens, très « satie », du style COUIC ! pour des vers très graves :

     

    J’accepte de mourir en ces minutes-là

    Qui me montrent le ciel et ses failles étoilées

    Les fissures de plâtre en la voûte céleste

    Où je plonge un instant, tout couvert de lilas

    De caresses profondes, de parfums embaumé

    Où je pense « Je pars » tout alors que je reste. (p.11)

     

    Très surpervilien, non ?

    Disons-le tout net, même si cela ne fera pas plaisir aux gloires indétrônables, aux noms souvent vantés, Sergoï est, avec Aubevert, Besschops, Bonhomme, Dancot, Noullez, Vandenschrick et quelques autres, l’honneur des lettres poétiques belges.

    D’avoir lu tous ses livres (et comment oublier l’éblouissant « Cendrars », sous son vrai patronyme de Stéphane Georis), je puis dire qu’il dessine, entre légèreté et gravité, un univers identifiable, entre comptine savante, fable poétique, réflexion amusée sur le monde : « Nous n’avons qu’une nuit pour repeupler le monde » (p.64).

    Timotéo SERGOÏ, Les cages thoraciques, Le Cormier, 2016, 72p.

    Le livre sur le site des éditions LE CORMIER

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    Timotéo Sergoï

    [cette note est la 3000ème de ce blog]

  • UNE MERVEILLE DU PEU : SILVIO D'ARZO ET SA "MAISON DES AUTRES" - VERDIER

    images?q=tbn:ANd9GcRU2j4zdhlpY05aYKlLOxmbthHSX-wd-Qn5-bt1Jy3UhYqQtBvfjGD9gQpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     


    9782864327912.jpgD'un jeune écrivain, mort à trente-deux ans, en pleine ère néo-réaliste, Ezio Comparoni, connu sous le pseudonyme de Silvio D'Arzo, ce court roman, paru à plusieurs reprises (en 1952, 1953, 1960, 1980, 1981, 1988 pour cette version française due à Bernard Simeone et Philippe Renard, traducteurs, italianistes accomplis, tous deux partis trop tôt), se distingue d'emblée par une écriture d'une sobriété, d'une densité, d'une pureté, d'une transparence exceptionnelles.
    La préface d'Attilio Bertolucci (poète et père de l'auteur de "Novecento") éclaire un parcours rare : débuts d'Ezio à 15 ans ("Maschere"), un roman à vingt (" l'enseigne du Bon Coursier") et d'autres oeuvres d'une longue période particulièrement créatrice (1942-1952) : "Essi pensano ad altro", "Penny Wirton e sua madre"...
    "Maison des autres" (suivi de "Un moment comme ça") a connu diverses versions. Celle proposée en français par Simeone, le traducteur, compte cinquante-six pages de toute beauté, ou comment du peu peut surgir l'intense vie d'un lieu presque oublié - montagne - avec quelques âmes, quelques bêtes, et un temps, presque enfoui.

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    Un prêtre et une vieille. Des saisons froides qui enclosent le monde réduit à portion congrue.
    Une vraie rencontre entre deux âmes qui se flairent, s'observent, se comprennent, se fuient, se rapprochent, pour un mystère dont le livre garde le secret jusqu'au terme.
    Une vieille et sa chèvre, unies pour un travail épuisant de lavandière de montagne.
    Un sens aigu d'un monde perdu, au bout du monde, que Silvio décrit en maître : ne pas déborder du cadre, laisser au prêtre-narrateur le soin de ne pas en dire trop pour que le lecteur s'apaise d'un drame, qui se profile, est déjà là.
    Une immense nostalgie nous étreint.
    Comme le passage d'un chagrin sur le visage d'un enfant.
    Un chef-d'oeuvre absolu.
    __
    Silvio D'Arzo, "Maison des autres", Verdier, 1988, 96p., 10,96€ (6,20€ en poche) Réédition de 2013.
    Le livre sur le site des Éditions VERDIER

  • IZOARD, JACQUES, POÈTE BELGE

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

    apprenais-e-cc-81crire-e-cc-82tre-anthologie-jacques-izoard-56e6c87397790.jpgDe 1962 à 2008 (année de sa mort en juillet), le poète, né Delmotte, a publié une soixantaine de recueils de poésie.

    De cette matière abondante, tôt reconnue, tôt primée, Gérald Purnelle de l'ULG et du Journal des Poètes a extrait nombre de poèmes significatifs pour constituer "J'apprenais à écrire, à être", cette anthologie de 272 pages, qui vient de paraître dans la collection patrimoniale "espace nord".

    Une longue postface éclaire l'anthologie : marques biographiques, lecture signifiante des thèmes et des formes, impact du poète sur la génération suivante etc.

    La féconde parution sert, je crois, d'abord les prestiges esthétiques d'un poète économe, qui, la plupart du temps, s'est servi des formes très brèves (du quintil au huitain) pour dire son monde. Et quel monde!

    René de Ceccatty n'a pu s'empêcher, il y a quelques jours, présentant Sandro Penna dans "Les Lettres françaises", de citer dans les parages de l'auteur de "Une ardente solitude", cet "immense poète belge", dont il a accompagné, il y a cinq ans, l'édition de "La poudrière et autres poèmes", par une préface éclairante à un choix (déjà) de poèmes révélateurs d'un univers d'enfance et de mystère.

    Puisque, il est vrai, Izoard, à l'instar de quelques-uns, rares, Supervielle (un de ses maîtres), Fargue, Cadou, Jacob, Penna cité supra, Falaise, réussit à inviter au coeur de ses textes poétiques, l'enfance avec ses abris, ses fantasmes, ses peurs, ses miracles, ses prodiges ordinaires ou autres beaux mystères.

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    La perfection condensée de ces textes émerveille : en si peu de mots, affranchir les bleus de l'enfance, les dire, les heurter, les affronter dans une langue elliptique, énumérative, ponctuée, et harmonieuse cependant. L'érotisme, le sexe, le toucher de la langue et des corps, les blessures et les beautés intimes émergent, et s'il fallait une confrontation esthétique majeure, Izoard fait terriblement penser par le flux des images et leur originalité "élémentaire" à ce que Tarkovski crée par ses images de lait, de brume, de ciel voilé ou encore de matières vitreuses, presque irréelles à force d'éclater de réalité! Un même sentiment d'univers "sensationniste" : les premières impressions et sensations d'enfance.

    Bashô, Ozu ne sont pas loin ni de l'un ni de l'autre.

    De l'auteur, qui fut sans doute l'un des plus grands avec Chavée, Périer, Elskamp, Verhaeren, Schmitz, voici quelques vers :

    "Je ne sais rien de l'ombre

    aux ciseaux égorgés" (p.35)

    "Se caresser soi-même

    et tout est dit :

    le buis frôle un oiseau,

    le jardin détient

    l'arôme et l'écume;

    la maison, l'oeil-de-boeuf

    ont juré le mutisme" (p.161)

    "Ecoute! Je n'entends rien.

    Le coeur est silencieux;

    je l'ignore, il feint

    de ne pas me voir" (p.190)

    "L'eau charrie les paroles

    des bavards et des sourds" (p.125)

    "Et tout tremble soudain :

    d'où vient la maison nue

    et que sont ces doigts gourds?" (p.205)

    Une précieuse édition, qui ne fera que des heureux.

     

    Jacques IZOARD, J’apprenais à écrire, à être, anthologie, Espace Nord, 2016, 272p., 9€.

    Le livre sur le site d'Espace Nord

    JACQUES IZOARD par Yves Namur pour le Service du Livre Luxembourgeois 

     

  • LA POÉSIE AU TRAIN DE LA VIE: DEUX BEAUX ALBUMS DE POÉSIE

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

    11%2Bcouv%2BHaikus%2Bdu%2BVoyage%2BForgeot.jpgChristophe Forgeot (1966), comédien, revuiste, animateur, et surtout poète, propose, aux Editions (nantaises) du Petit Véhicule, un lourd volume carré de "Haïkus du voyage". Pas moins de 240, classés thématiquement selon les moyens de locomotion (à pied, à vélo, à cheval...).

    Le livre est magnifiquement illustré par des dessins, vignettes tout en hauteur dus à Nicolas Geffroy, qui joue subtilement des couleurs, nuançant sa palette de verts, de jaunes, de rouges, les délavant.

    Amateur de voyages, dont rendent compte nombre de ses livres ("Saisir la route", "Caravane mirobolante"...), Forgeot tisse toute une matière de perceptions élémentaires au fil du voyage. Ses petits poèmes gardent du périple des impressions premières, que la forme du haïku sauve de la banalité, pointant l'inédit, l'infime, le dérisoire, le haussant à l'essence poétique (tel était le projet de Bashô, pérégrinant au travers des saisons).Christophe-Forgeot-683x1024.jpg

    "Sans autre raison

    le pays à traverser

    saison des amours" (en voiture)

    ..

    "Raffut des moteurs

    fébrilité grandissante

    mon voisin qui dort" (en avion)

    ..

    "Pas d'arrêt prévu

    le jaune vif du colza

    saute dans le train" (en train)

    ..

    "Je n'allais pas vite

    c'est cela qui m'a sauvé

    bonjour le tilleul"

    Forgot ne manque ni d'humour ni de légèreté et la modernisation des situations propres à illustrer le genre nous donne l'occasion de quelques rafraîchissements de bon aloi, quitte à mettre en abyme son propre travail ("en livre") :

    "Au détour des pages

    sur le chemin de Vierzon

    un lys m'interrompt"

     

    **C. Forgeot, Haïkus du voyage, Ed. du Petit Véhicule, 2015, 114p., illustrations de N.Geffroy, 20€.

    Les éditions du Petit véhicule

     

    Entraindecrire_web.jpg?v=1hr158ktcydwdvEN TRAIN D'ECRIRE

    Elles s'y sont mises à trois pour concocter cet hommage à l'écriture, au train et aux photos : Colette Nys, Françoise Lison, qu'on ne présente plus, et une petite nouvelle de 19 ans, Iris Van Dorpe, pour des photographies de toute beauté. L'ouvrage s'intitule "En train d’écrire" : deux voix complices (depuis longtemps, les deux poètes tournaisiennes, l'une de Froyennes, l'autre de Blandain, ont coécrit une belle série de livres au Tétras Lyre, chez Luce Wilquin, chez Rougerie...)

    "Les Déjeuners sur l'herbe" , l'éditeur de Merlin-Jollain (Hainaut occidental), connu pour ses beaux livres de poésie (Paul André, Marianne Kirsch, Martie-Clotilde Roose...), de prose (nouvelles, romans, albums de chansons...) toujours soignés, accueille, dans une nouvelle collection ces textes à deux mains, qui prennent le temps de décrire les menus faits d'un quotidien qui défile à la vitre, au-delà, à l'intérieur d'une gare, en attente de...ColetteNysMazure_web.jpg?v=1zjxjg22xp24uz

    Une quinzaine de photographies, qui jouent du flou, de la surimpression, du détail grossi qui instigue l'intérêt d'une quête, cernent les lieux, les objets, des feuilles, des arbres, des vitres, en évitant l'académisme, en floutant le réel, à force de vitesse et de point de vue (des angles parfois surprenants).

    Ces clichés ne doublent en rien les textes, plus classiques sans doute, relatant des pensées, des impressions, des sensations, des notes de voyage, des perceptions du temps qui "s'abat sur sa promenade", du temps atmosphérique ("Eclaircie après la pluie têtue de la nuit").images?q=tbn:ANd9GcR1ML9ZxP3Y23QRjNUm2JpAAKc5kPL3tK-8vqbLNhno6kKUmu1T

    J'aime dans ces textes la fluidité des notations :

    "Prends le bus 63 qui arrive à la ville basse. Descends côté grand magasin" (p.32)

    "Tu redoutes de sortir sans viatique pour affronter la nuit qui vient" (p.56)

    Les thèmes de ces proses poétiques touchent le cheminement, le corps en mouvement ("Silhouettes en ombre chinoise ou masse composite se détachant sur la toile frémissante du pavillon turc en vis-à-vis" (p.57), le voyage dont les deux auteures sont friandes, la solitude contemporaine (que de badauds, touristes, promeneurs pointés dans leur solitude foncière), toute rencontre, puisque les gares, les trains lui sont propices (ces célébrations du quotidien renouvellent ici les livres que Colette et Françoise ont consacrés, en poésie, en prose, aux petites choses à vénérer dans l'ordre du réel proche : "pays géomètre", etc.)

    Pourquoi écrire? Pour réparer la perte (que de mots "perdre" ou "perdu" dans ces textes qui ne négligent jamais l'autre et sa déperdition...) sans doute que la vie sème...

    Une belle traversée en train pour "accroître la vie" (p.60)

     

    Colette Nys-Mazure, Françoise Lison, "En train d'écrire", Les Déjeuners sur l'herbe, 2016, 68p., photographies d'Iris Van Dorpe, 20€

    Les éditions Les Déjeuners sur l'herbe

  • LES INNOCENTES d'ANNE FONTAINE

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    ob_406a97_affichelesinnocentes.jpgAnne Fontaine (France, 1959), dans le cadre du FIFA 2016, a présenté son quatorzième film "Les innocentes". Le film est reparti avec une belle récompense : le prix coup de coeur du public montois.

    On comprend aisément l'enthousiasme des cinéphiles tant l'oeuvre, par sa beauté, par son humanité et par l'interprétation des comédien(ne)s, brille d'un éclat singulier.

    L'histoire et la violence font un ménage ressassant. Décembre 1945, les cloches résonnent dans un couvent polonais. Toutes les soeurs ont été violées par les troupes de libération russes. Mathilde, une jeune doctoresse française de la mission de la Croix-Rouge, installée à quelques kilomètres, découvre l'ampleur du désastre. Le secret doit être gardé.

    Usant d'une lumière qui auréole les figures, rendant encore plus âpre le propos, le film dénonce des faits réels. En mars-avril 45, les Russes - "Une femme à Berlin" * de Marta Hillers (1911-2001) le rappelle avec effroi - avancent, libèrent, violent des centaines de milliers de femmes allemandes, polonaises...

    Neuf mois plus tard, les premières naissances, et l'horreur pour de jeunes femmes et de moins jeunes, dans des conditions de sidération, de peur, de secret et de honte.

    La mère abbesse, la seconde, Maria, Mathilde, l'ami médecin de la mission, parlementent dans un lieu figé par la règle, rendu inexorable par la tragédie imposée. La souffrance, le déni, la violence contrainte des corps sont montrés avec une acuité exceptionnelle.

    La caméra de Fontaine s'exerce à décrire, sans une once de pathos, les vies multiples laissées en friche par la guerre, les privations, les frustrations. Des enfants abandonnés, des fermes glaciales où ne vivent plus que des femmes, des soldats soviétiques montrés comme des rapaces de chair, une mission casernée dans de pauvres locaux où l'on opère sans beaucoup de moyens, et parfois, au-delà de la dureté des temps, une petite éclaircie au sein des faits bruts, une petite chanson qui fait lever les coeurs et appelle aux confidences.

    Le grand mérite du film, ne pas juger, ne s'en tenir qu'aux faits terribles, repose sur une conscience nue de la réalité : la cinéaste fait à la fois oeuvre d'historienne et d'ethnographe des vies communautaires. Les religieuses puisent l'eau dans une cour froide, récurent les sols, préparent la grosse soupe, chantent, prient, souffrent. En microcosme, le sort de tout un peuple.

    Des séquences magistrales ordonnent cette fable d'une humanité retrouvée : le beau visage de Lou de Laâge, incarnant Mathilde, avec une lumière dans les yeux, la rectitude d'un geste, l'effronterie payante des mains et du coeur, toujours prête à enfiler la peur, fonçant avec son petit camion au milieu des terres désolées pour venir porter secours. Les deux soeurs, au même prénom d'actrice Agata, Buzek et Kulesza, Vincent Macaigne (dans le rôle du jeune médecin juif qui s'éprend de Mathilde, fille de communistes) complètent une distribution étonnante dont le jeu n'est jamais forcé, d'un naturel confondant.

    Les enfants naissent, emmaillotés de la tête aux pieds, métaphore d'un monde âpre, peut-être un peu ouvert aux changements.

    Des images d'enfants qui jouent , laissés à eux-mêmes, sur un cercueil, poussant des boîtes de conserve ou vendant au marché noir des clopes, ponctuent ce film lumineux, où le noir et blanc des soeurs martyrisées dans leur chair relaie la gravité du monde, sans aucun manichéisme, mais avec une transparence qui éclaire le spectateur, et lui laisse, en gage, une réflexion intense sur la beauté d'une aide, la tendresse d'un regard pour l'humain souffrant.

    Un très grand film.

    *Récit paru anonymement en 1953. Traduit pour folio par Françoise Wuilmart (sans nom d'auteur)

     

    La bande-annonce

    Une interview d'Anne Fontaine

  • VERTIGINEUSE de FRANÇOISE PIRART

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

     

    CVT_Vertigineuse_3006.jpegSur le thème des rencontres improbables, qui puissent changer un parcours et tenir du rêve, Pirart en connaît un bout.

    Son dernier roman met en présence une dessinatrice professionnelle, Siri, en contrat avec un éditeur Renaud Versailles, un ex-prisonnier d'un centre pénitentiaire, Dorian.

    Le hasard, grand pourvoyeur romanesque, ramène les deux personnages principaux au jour de la lecture.

    Les voilà aux prises avec la vie, le passé - lourd, plein d'encombres - , l'amour qui se dessine, les rendez-vous entre caché et dévoilé, entre transparence et zones d'ombres.

    Le projet de Siri d'un album sur l'univers des prisons révèle l'intérêt de la romancière pour les causes à défendre : un fait divers terrible (une exécution capitale ratée aux E.U.) relance le débat sur la peine de mort.Fran%C3%A7oise%20PirartokREF-2.jpg

    L'Amérique, de nouveau, en toile de fond d'un roman qui prend appui sur le vécu contemporain pour proposer, comme dans les deux derniers livres de notre auteure, une réflexion sur l'errance, la marginalité (aussi bien des parcours de vie que des angles d'approche du monde).

    Sensible description détaillée du monde des enfermements - physiques, matériels et psychiques, "Vertigineuse" (dont le titre s'éclaire par étapes) ravira les amateurs de belles histoires contrariées, entre réalisme et philosophie de vie.

    Une romancière à suivre.

     

    Françoise PIRART, Vertigineuse, Luce Wilquin, 2016, 176p., 17€.

    Le livre sur le site des Éditions LUCE WILQUIN

  • HISTOIRE D'IRÈNE d'ERRI DE LUCA

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

     

    41jPA0tCMyL._SX317_BO1,204,203,200_.jpgDe Luca (Naples, 1950) vient de connaître des mois difficiles, en raison d’une « affaire extralittéraire de sabotage d’un chantier public », suspicion dont l’auteur, soutenu, a été blanchi en 2015.

    Le voilà, la même année 2015, avec un 26e livre, « Histoire d’Irène ». De l’auteur ancré à Naples, on se souviendra surtout du très beau « Montedidio » (2002) que révéla le Prix Femina étranger. Un subtil mélange de réalité sociale dans un quartier populaire napolitain et de fantastique presque mystique faisait de cet ouvrage une belle leçon d’humanité, et au cœur de l’histoire, une amitié entre un enfant et un vieux savetier juif. Ont suivi d’autres livres, souvent fort minces : « Le contraire de un », « Le jour avant le bonheur », « Le poids du papillon »…

    La fable a pris dans ces petits ouvrages une place plus grande et l’auteur décline ses thèmes personnels : l’escalade, son sport favori ; le souci de l’autre, étrange, étranger ou exclu ; la nature (ah ! ce symbole du chamois solitaire et résistant).

    Enfin, « Le tort du soldat », en 2013, posait encore les rapports filiaux (un vieux criminel nazi et sa fille) au centre de la fiction.

    On retrouve dans « Histoire d’Irène » ses préoccupations. Le livre est constitué de trois parties brèves. Les trois nouvelles sont toutes marquées du sceau de la filiation. D’une orpheline muette, amoureuse des dauphins, et peut-être « mère » de l’un d’eux, en mer de Grèce, à ce vieil homme des bassi napolitains devant la mer (il a un fils, un petit-fils) sujet de « Une chose très stupide », et, au centre du livre : un récit qui tourne autour de la figure du père de l’auteur, le sous-lieutenant Aldo De Luca et un épisode de la seconde guerre mondiale, en 1943, lorsque les Allemands occupent l’Italie et organisent des rafles et des convois.

    La religion, aussi, a sa présence discrète. On prie. On communie avec une nature qui est peut-être le dernier rempart pour l’homme d’aujourd’hui, décalé, perdu, égaré, « clandestin » comme l’épisode central « Le ciel dans une étable » le décrit, toujours fugitif ; toujours redevable de solidarité sinon d’amour. Le fantastique innerve le premier récit, et le lecteur se sent intrigué par cette relation étrange et marine entre un homme de plus de soixante ans, une fille qui seule comprend cet univers de dauphins.

    On y parle de vie, de mort, de naissance et l’on ne peut s’empêcher de penser que de toujours l’écrivain de « Montedidio » s’est assuré le devoir en écriture de poser un regard singulier sur le monde, entre réalisme et imaginaire, de Naples à la Grèce, en passant par Auschwitz (Le tort du soldat).L’écriture, très belle – de toutes petites gouttes de phrases économes – emporte l’adhésion.

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    Erri De Luca, Histoire d’Irène, Gallimard, coll. Du monde entier, 2015, 128p., 12,50€, traduction de l’italien par Danièle Valin.

  • DEMAIN, un film de Cyril DION & Mélanie LAURENT

    par Philippe LEUCKXleuckx-photo.jpg

     

     

     

     

     

     

    404473.jpgEn cinq chapitres thématiques (alimentation – énergie – économie – démocratie – éducation), le film de Cyril Dion et Mélanie Laurent fait un état des lieux assez réjouissant sur les initiatives prises çà et là pour réfréner la chute inexorable de notre planète en matière d’écologie et de développement.

    Les constats d’aujourd’hui, assez lourds, sur le réchauffement, ses conséquences (du Pôle à la montée des mers et océans, la raréfaction des ressources – eau…), sont ainsi, non minimisés par le film, mais affinés par une vision qui ne soit pas seulement catastrophiste. En effet, les réalisateurs et leur équipe ont pris le chemin des quatre coins de la planète pour établir, sur le terrain, le catalogue des productions, des réalisations, des projets concrétisés, qui montrent que l’inéluctable peut être renversé.

    De Détroit à la Finlande, en passant par l’Inde, le sud de l’Angleterre, la France …, l’œuvre illustre ce qui est entrepris pour redonner élan, vitalité et enthousiasme à des populations qui se sont prises en mains pour affronter l’avenir, sur d’autres bases que la grisaille et la sinistrose ambiantes.

    Cultures locales et urbaines, remises à l’honneur dans une ville comme Détroit, complètement ravagée par la crise ; liens soudés entre des castes que rien ne prédisposait à travailler ensemble, dans nombre de villages indiens, à l’initiative de maires ; « permaculture » (en coût réduit d’énergie, eau…) bien plus productive que les rendements traditionnels ; groupements locaux efficaces pour rendre à la collectivité les moyens de gestion ; éducation à d’autres sources d’énergie, à d’autres formes d’enseignement…

    On pourrait multiplier les exemples, illustrés par le film, pour démontrer que les initiatives ne manquent pas, que, dans nombre de pays, les choses changent et bougent, et qu’il y a crédit à donner à toutes ces actions.

    En outre, le film est ponctué d’interventions de spécialistes, qui offrent un autre angle de vision : Pierre Rabhi, Olivier De Schutter…

    Au-delà de sa démarche positive à l’égard d’une terre pas tout à fait perdue, souvent égarée, le film donne à comprendre les enjeux communautaires, culturels et écologiques auxquels les citoyens du monde sont confrontés en ce début de XXIe siècle.

    Les images fécondes, les regards, les commentaires, l’entrain des séquences, les explications légèrement didactiques offrent d’autres atouts à la vision.

    Un film humaniste, au meilleur sens du terme.



  • DEAMBULATIONS SUR LA BUTTE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

     

    Deux histoires truculentes et désopilantes, comme Le Dilettante en publie souvent, qui se déroulent toutes les deux sur les pentes de la plus célèbre butte de Paris. Un point commun géographique mais aussi message identique car, si l’ironie et la dérision sont les armes communes à ces deux textes, il ne fait aucun doute qu’elles sont tournées vers la même cible : la puérilité de notre société et la stupidité de ceux qui sont chargés de la faire fonctionner.

     

     

    9782842638276.jpgPETITS PLATS DE RÉSISTANCE

    PASCALE PUJOL

    Un livre drôle et amusant qui raconte les tribulations picaresques et truculentes d’une bande de chômeurs chevronnés qui sévit sur les pentes de la plus célèbre butte parisienne, terrorisés par une employée cynique et zélée de l’agence Pôle emploi du quartier bien décidée à les remettre au boulot ou les radier des listes des allocataires. Champions de la débrouille et de l’embrouille, ils inventent les pires carambouilles pour améliorer leur quotidien, ou simplement survivre, sans succomber aux manœuvres de leur tortionnaire, la belle Sandrine, l’employée exemplaire de Pôle emploi.

    La féroce fonctionnaire se laisse cependant attendrir par son plus fidèle chômeur, elle ne le radie pas, elle l’oblige à apprendre le métier de cuisinier, elle a une idée derrière la tête : elle n’envisage pas de torturer du chômeur toute sa vie, elle veut ouvrir un restaurant, elle est passionnée de cuisine, elle a besoin d’un chef. Cette faiblesse passagère va lui faire rencontrer le reste de la bande : un géant noir conseiller spécial des chômeurs égarés, un géant alsacien directeur d’un foyer d’hébergement en cours de cession, un Tamoul génie de la cuisine, une chroniqueuse en sexologie et quelques autres, ils constituent avec sa famille haute en couleur : un mari magouilleur, une belle-mère dévergondée, une fille surdouée et parfaitement amorale, un fils bellâtre efféminé, une micro société où la débrouillardise fait loi tout comme l’absence de scrupule tient lieu de morale.

    pujol_pascale_15_ledilettante.jpg

    Cette petite troupe développe sa petite affaire tout en s’érigeant en défenseur de la morale et des plus démunis face aux investisseurs peu scrupuleux et très avides d’acquisitions immobilières dans ces rues qui s’embourgeoisent les unes

    après les autres. Une façon de défendre l’identité de ce quartier populaire où le bourgeois s’encanaillait, en préservant des mœurs ancestrales et une certaine idée de la résistance aux dictats de l’administration.

    Ce livre m’a amusé, j’ai bien ri, le style alerte, vif, enjoué de l’auteure valorise les images inventives et colorées, les raccourcis fulgurants, les formules lapidaires qu’elle distribue à longueur de pages. Mais toute cette gouaille sert aussi à montrer l’émergence d’une nouvelle société, fille de la crise, une société qui a appris à se débrouiller sans tendre la main, en allant chercher ce dont elle a besoin là où il est. Dans ce texte, la société trop réglementée semble avoir enfanté une nouvelle forme d’être et d’avoir.

     


    ob_646358_33fd47d76fedbfddd2e566740568ec4dcd7def.pngDE L'INFLUENCE DU LANCER DE MINIBAR SUR L'ENGAGEMENT HUMANITAIRE

    MARC SALBERT (1961 - ….)

    Même si les minibars volent beaucoup moins gracieusement dans le ciel de Cannes que les papillons dans celui de la baie de Rio, ce roman ressemble étonnement à une démonstration du phénomène bien connu de l’effet papillon en expliquant comment un minibar largué par la fenêtre d’un hôtel cannois peut valoir au journaliste, auteur de cette défenestration, une disgrâce qui le conduit du service culturel de son journal à celui des informations générales où, dès son premier reportage, il rencontre malencontreusement la matraque répressive d’un CRS lors de l’évacuation d’un campement afghan sur la Butte Montmartre. Et l’enchaînement des événements ne fait que commencer, Arthur, le journaliste blessé, devient une icône pour tous ceux qui n’aiment pas les CRS et qui sont prêts à défendre toutes les causes qu’ils croient justes, il est entraîné dans une aventure dont il ne maitrise pas les péripéties.

    Sous le prétexte de cet enchaînement d’événements fortuits, Marc Salbert tricote une petite histoire drôle, légère, cocasse qui contraste avec l’ambiance tristounette actuelle, tout en dressant un tableau à la fois acide et amer de la société actuelle, notamment du monde des médias et de l’engagement humanitaire. Il recourt avec adresse et finesse à l’ironie, à la dérision et même à la malice pour narguer ses concitoyens qui sont parfois ses collègues des médias, et dénoncer, comme le fait l’un de ses personnages : « le nivellement par le bas, le triomphe du rien, de l’égoïsme, de la sottise, des fausses valeurs, de l’égalitarisme forcené ».

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    Dans ce texte contemporain écrit dans un langage actuel, avec tout ce qu’il faut d’anglicismes et de formules branchées pour être crédible, l’auteur joue les Modiano de Montmartre en entraînant le lecteur dans les rues, ruelles, escaliers, places, bars, restaurants et salles de spectacles de la célèbre butte en nommant à chaque fois les lieux comme pour l’inviter à les fréquenter. Une balade légère et primesautière qui masque mal la causticité de l’auteur envers tous les travers de notre société, aussi bien les brutalités stupides des forces de police que l’angélisme béat des milieux intellectuels, aussi bien la puérilité des petites querelles individuelles qui pourrissent la vie de chacun que les grandes injustices qui déstabilisent notre monde.

    Une leçon de sérénité et d’optimisme puisée à la source de l’ambiance un peu surannée du rock and roll des années soixante dix, celles du hard rock et des punks mais surtout celles de Led Zeppelin, le groupe fétiche du héros.

                                                           

                                                                Le site du Dilettante

     

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  • BESSCHOPS ET DONNAY

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

    Dix-huit années séparent le cadet de l’aîné. Voilà deux poètes bien différents par la voix, le ton, le style, les thèmes, et pourtant, à les lire, on sent combien le travail de poète les pousse à se dépasser.

    Un peu en marge, tous les deux, sans doute pour emprunter des sentes peu fréquentées.

    David Besschops éructe, blasphème, crie, désarticule, conjoint la douceur et la barbarie ; Claude Donnay tutoie la femme, le silence, la nature, le temps de la maturité.

    Deux livres récents éclairent leur parcours.

     

    5574009_orig.jpgBESSCHOPS

    « De ménage et de fantaisie », publié au Coudrier (114p., 16€, illustrations – très belles – de Jean-Pierre Ransonnet) , confirme le talent rebelle d’un poète marqué au sceau des crudités et vérités infernales à proférer pour ne pas finir dans le lénifiant.

    Il y a chez ce poète de près de quarante ans (il est né en 1976) une virulence, une liberté, une confiance dans l’écriture-scalpel qui en feraient rougir plus d’un : il se permet tout dans le corset de poèmes brefs mais qui vocifèrent, lézardent les conventions, bousculent les tièdes, les vœux pieux et familiaux. Besschops, c’est Michaux marié à Arrabal, mâtiné de Bernhard et d’Artaud.

    Le sexe, la sensualité, le regard coupé de tout moralisme offrent des saynètes langagières qui tirent tout leur suc de conjonctions inouïes :

    Creuser Œdipe à la cuillère Un

    Tunnel en celle qui m’a conçu

    Fuyant ce que les mots char-

    rient J’entre en toi dans la

    locomotive de l’essoufflement

     

    659040_1.jpeg

    Ces poèmes heurtent, choquent, ramassent des matières rarement évoquées, inceste, zoophilie ; le voyeurisme, le sang, la chair crue, le foutre traversent des contrées étranges, des familles décomposées, des zones singulières où une « chatte » ne retrouverait pas ses rejetons. La poésie de Besschops, qu’on en juge, n’est pas un condensé de lait sucré à la guimauve. Chez elle, ça suinte, ça crie, ça jouit.

    Les aventures de Rouflandre, au pays des coïts, des rencontres, des corps pris entre « effondrement » et « déréliction lascive ».

    Un programme personnel, audacieux, et forcément étrange comme la voix authentique d’un poète rare.

    Le livre sur le site des éditions Le Coudrier

     

    ressac-1c.jpgDONNAY

    « Ressac » , édité chez MEO (56p., 13€) comporte 51 poèmes en prose qui relatent ce qu’est la vie poétique d’un homme, ouvert à la vie, à l’image de ses vers-phrases qui viennent « d’un même pays, d’une même source, d’un même ventre ».

    Il s’agit d’énoncer la lumière, le jour « qui dérive fugace », le « temps (qui) clapote contre une coque en cale sèche », le « parfum de café (qui) réveille d’un sommeil sans faille les amants ».

    Une science des instants à sauver parcourt le cœur, le corps de ce poète (né en 1958), fidèle à des thèmes qui coulent de source : le fleuve proche, la femme aimée, l’érosion des jours, l’espoir d’en connaître encore, dans ce flux de prose qui est aussi symbole de fluidité, de « joie », à l’instar du « vélo (qui l’) allège », à l’aune des « attaches de la terre et les ailes battantes du ciel ».

    L’on sent l’énergie battante : les poèmes se suivent, s’engendrent, reflètent un tempérament apte à saisir « toute une vie en filigrane », cette « ivresse » de la liberté.

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    Mais, sans tomber dans une langue naïve, le poète repère les failles, les coupes, les nuages gris, les hésitations. Et c’est ce qui donne son prix à cette poésie très fluide, très personnelle, axée sur le regard, la musique « d’une voix dans l’oreille », forcément partageable :

    La mer porte mon âme, la mer porte mon ombre dans un sac d’écume.

    Le voyageur se fie à ses sandales pour trouver le chemin.

    On lance des mots pour en entendre l’écho au fond du ventre.

    Ce livre décrit bien l’itinéraire de patience d’un écrivain discret, passé maître dans l‘énonciation de ses ferveurs, de ses craintes , et sa modeste présence :

    « L’homme qui sait ralentit le pas pour que la lumière touche son épaule »

    Le livre sur le site des éditions M.E.O.

  • PAVESE par PHILIPPE LEUCKX

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    1

    De Pavese, lu avec passion et détermination, relu, repris comme on le fait des mots, des images, réécouté sans cesse puisqu’une voix inaltérable parle là, très fort, et tout à la fois entre cris et chuchotements d’âme, de Pavese, tant d’images venues illustrer, éclairer, approfondir un paysage, une histoire, un récit, tant de personnages !

    A reprendre ainsi une œuvre à rebrousse-fil, en partant comme beaucoup l’ont fait, des œuvres de la fin – Le Bel Eté, La Lune et les feux – pour remonter aux sources, on mesure combien la cohérence des voix et des thèmes relie avec ténacité et subtilité tout l’écheveau pavésien.

    Bien sûr, le paysage, la femme, la chronologie vitale de l’enfance à la mort, la source des autres, sont déjà là dès l’entame d’une carrière, dans TRAVAILLER FATIGUE.

    Evidemment, une première œuvre consigne en germes et forces tout le parcours d’une vie consacrée aux lettres.

    Mais quoi ? Tout serait donc dès la première ligne écrite affaire de cohésion, de fidélité à des sujets, à des lieux aimés ?

    Mais quel Pavese déloger des poncifs, des images toutes prêtes si vite collées ? L’auteur a souffert, au-delà du possible, des lectures réductrices, et le voilà soixante-deux ans après sa mort, beaucoup moins choyé qu’aux lendemains d’une carrière fulgurante, suicide et prix Strega et parution posthume du noir Métier de vivre. Pavese ne déroge guère à cette désaffection et il fut peu fêté pour son centième anniversaire de naissance en 2008, lui qui fit fête si souvent aux personnages.

    Peut-être fallait-il, même très modestement, après Italo Calvino, Dominique Fernandez, Philippe Renard, Christian Viguié, Ludovic Janvier, réparer une manière de négligence critique voire de méconnaissance de textes pour longtemps coulés dans le marbre des clichés : une poésie relativement restreinte, un suicide qui prend, autant que des paysages encore une fois trop mobilisateurs, beaucoup de place, écrase la légère gravité des poèmes du livre premier de 1936 ?

     

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    2

    Ce détour par le premier livre de poésie nous semble essentiel, non seulement par son statut de première œuvre, celui des urgences à dire, mais aussi parce qu’elle constitue une expérience unique dans ce genre au cours des années trente.

    Quoi de plus étrange, d’excentrique que ce Lavorare stanca, loin de toute sensiblerie dannunzienne, éloignée des travaux surréalistes en cours en France, en Belgique, à mille lieues du lyrisme de feu d’un Lorca, en rien comparable aux recherches hermétiques d’Ungaretti, ni encore à la concision d’un Mandelstam…Comme si cette poésie de 1936, mal accueillie alors, passée sous silence, n’avait rien à voir avec les grands pontes du temps poétique. Sans oublier Artaud, Supervielle, Michaux, Aragon, pour citer quelques noms francophones d’alors.

    Lavorare stanca est sans doute une exception miraculeuse. Aussi, j’ai voulu, par cette petite communication, vous enjoindre à traverser ce livre en empruntant le regard de Pavese. Ce qui est aussi un autre « métier », celui de lire le monde, son monde.

    Mais que sait-on, en 1936, de ce Pavese-là ?

     

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    3

    Un petit bled piémontais voit naître,  le 9 septembre 1908,  Cesare Pavese. Les Langhe, une terre de collines, de vignobles, à quelques encâblures de la Ville de Turin, que l’on voit des belvédères que sont Superga, Canelli…

    Enfance endeuillée par la mort du père. Mère forte. Retour à Turin très vite.

    Liceo d’Azeglio. Un professeur de lettres mentor, Augusto Monti, auquel le premier livre sera dédié.

    Les amitiés indéfectibles qui se nouent, avec le terreau littéraire et la ville pour bases, autour de ce prof de lettres extraordinaire qui met le jeune adulte à l’étrier de l’université.

    Suivront études et thèse de lettres consacrée à la poésie de Walt Whitman.

    Et voilà la poésie et l’Amérique qui entrent en force dans la vie du jeune Pavese, et dans le même temps, les retours dans le village natal, San Stefano Belbo, et les environs avec les amis de toujours,  Leone  Ginzburg, Tullio Pinelli, entre autres, annoncent clairement les topiques de l’univers des premiers romans et nouvelles. Ciau Masino, Paesi tuoi, La bella estate… Entre Pô, baignades et lentes pérégrinations sur les chemins colliniers, fêtes.

    Laissons parler Pavese.

     

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    4 

    « Je ne dois pas oublier combien j’étais perdu avant Les Mers du sud et que je me suis mis à connaître mon univers au fur et à mesure que je le créais » C’est ainsi, à la date du 15 octobre 1936, que, confinato du régime fasciste depuis le 5 août à Brancaleone, Pavese en pur autocritique évalue son travail d’écriture de Lavorare stanca.

    Ce poème inaugure assez logiquement le livre de poèmes. Et pour notre lecture, il offre le meilleur des cheminements puisque Pavese le décline d’emblée entre collines, silence et ancêtres. Le poème peut s’ouvrir en toute sérénité et c’est le soir.

    POÈME 1: LES MERS DU SUD (fragment)

    Un soir nous marchons le long d’une colline,

    en silence. Dans l’ombre du crépuscule qui s’achève,

    mon cousin est un géant habillé tout de blanc,

    qui marche d’un pas calme, le visage bronzé,

    taciturne. Le silence c’est là notre force.

    Un de nos ancêtres a dû être bien seul

    — un grand homme entouré d’imbéciles ou un malheureux fou —

    pour enseigner aux siens un silence si grand.

    Ce soir mon cousin a parlé. Il m’a demandé

    de monter avec lui : du sommet on distingue,

    au loin, quand la nuit est sereine, le reflet

    du phare de Turin. « Toi qui habites à Turin… »

    m’a-t-il dit, « tu as raison. Il faut vivre sa vie

    loin de chez soi : profiter, jouir de tout

    et puis, quand on revient comme moi à quarante ans,

    plus rien n’est pareil. On n’oublie pas les Langhe. »

    Il m’a dit tout cela et il ne sait pas l’italien,

    mais il parle lentement le dialecte qui, comme les pierres

    de cette même colline, est tellement rugueux

    que vingt ans de langages et d’océans divers

    ne l’ont pas entamé. Et il gravit la côte

    avec ce regard recueilli qu’enfant j’ai souvent vu

    dans les yeux des paysans un peu las.

     

    Turin, les Langhe, l’amitié, la force des silences et des collines : tout Pavese tient déjà dans ce poème liminaire qui grave la double dimension que le poète se donne : regarder loin et recueillir en soi ce que la terre d’ancêtres a livré.

    Plus tard, le 15 février 1936, il note, toujours dans ce qui, au fond, est l’amorce de son journal de vivre : « On dirait que mon livre est l’extension de San Stefano Belbo et sa conquête de Turin »

    Entre le village natal et la ville des études, des éditions et des amis, l’œuvre va circuler comme le sang entre veines et artères.

    Comme dans un aller-retour essentiel, où l’espace pavésien se crée sous nos yeux, le temps d’une promenade, le soir.

     

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    5

    Suffit-il de regarder, ou de prendre bonne mesure de ce que le poème pavésien déroule, puisque le soir libère, aère le regard, offre de nouvelles réalités, et retour au pavé de la ville, dans cet aller, dans ce retour, notre poète nous élève et cette hauteur morale du poème, on la doit à ce style unique de récit-poème, où le lecteur peut puiser sa dose de regards vus, entrevus, perdus dans la nuit de la ville comme autant de réverbères :

    POÈME 2: DEUX CIGARETTES 

    Chaque nuit, on se sent libérés. On regarde les reflets de l’asphalte 

    Sur les boulevards qui s’ouvrent au vent, lumineux. 

    Chaque rare passant a un visage et une histoire,

    Mais à cette heure on ne sent plus fatigués : 

    Les réverbères par milliers sont à ceux qui s’arrêtent

    pour frotter une allumette.

    L’allumette s’éteint contre le visage de la femme

    qui demande du feu. Elle s’éteint dans le vent

    et la femme déçue m’en demande une deuxième

    qui s’éteint : maintenant, elle rit doucement.

    Ici on peut parler à voix haute et crier,

    car personne n’entend. Nous levons nos regards

    vers toutes ces fenêtres - des yeux fermés qui dorment –

    et nous attendons. La femme se plaint en grelottant

    parce qu’elle a perdu son écharpe bariolée

    qui la nuit la chauffait. Mais si on s’appuie

    contre le coin de rue, le vent n’est plus qu’un souffle.

    Sur l’asphalte consumé, il y a déjà un mégot.

    Cette écharpe venait de Rio mais la femme me dit

    qu’elle est bien contente de l’avoir perdue, car elle m’a rencontré

    Si l’écharpe venait de Rio, elle est passée la nuit

    sur l’océan inondé de lumière par le grand paquebot.

    Des nuits de vent, sans doute. C’est un marin à elle

    Qui la lui a donnée.

    Le marin n’est plus là. La femme me chuchote

    qu’elle va me montrer son portrait, tout bouclé et bronzé,

    si je monte avec elle. Il partait sur des cargos crasseux

    et nettoyait les machines : mais moi, je suis plus beau.

    Sur l’asphalte, il y a deux mégots. Nous regardons le ciel :

    la fenêtre là-haut – elle la montre du doigt – c’est là nôtre.

    Mais là-haut, il n’y a pas de poêle. Les cargos qui se perdent

    la nuit ont peu de fanaux ou n’ont que les étoiles.

    En jouant à nous réchauffer, nous traversons l’asphalte

                                                     bras dessus bras dessous.

     

    Le regard  d’un Pavese qui aime tant circonscrire le réel pour l’apprivoiser. Nombre de poèmes précisent cette échancrure. Pour quel effet ? Toujours une fenêtre découpe ce monde. Sans cesse l’œil vient y battre pour renouer avec l’intime présence du réel; cet œil est une conscience. Lire le monde suppose cette phénoménologie patiente, attentive, promeneuse. Tantôt Pavese inscrit un regard tranchant qui scinde, tantôt il ouvre l’espace. Cette écriture de la distance relie cette prise de conscience : il a pris du recul et les mots signifient tout à la fois la beauté et l’impossible beauté, cet affront de la beauté d’un paysage que seuls les vocables peuvent encore conquérir, puisqu’il n’est plus de ce monde, ce petit villageois  Turinois devenu, il est de l’autre côté, il a cheminé.

    Conscience, oui, de celui qui, encore à Rome, le 29 juillet 1935,  avant d’être expédié en Calabre pour confinement, dit : ho fatto una prima cosa contro la mia coscienza, à propos de son inscription au parti fasciste pour obtenir un poste d’enseignement.

    Attardons-nous un peu sur ce profil assez extraordinaire d’un jeune homme de vingt-huit ans, à l’heure de la sortie de ce premier livre.

     

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    6 

    Quel bagage offre-t-il ? Une thèse sur Walt Whitman, un nombre important de traductions de l’américain, des articles dans la revue « La Cultura », un premier roman resté dans les tiroirs, Ciau Masino, qui ne sera publié qu’en 1968.

    Quelle lucidité, grands dieux, pour capter, dans cette aire où jeunesse, vieillesse, conscience de la terre s’unissent, se fondent, s’éclairent ou s’ombrent !

    La « voix du soleil » âpre et douce fait trembler l’air. Cette voix de Pavese prélève au réel ses pépites de conscience :

    POÈME 3 : LA VIEILLE IVROGNE

    Elle aime aussi, la vieille, s’étendre au soleil

    les deux bras grands ouverts. Les lourds feux

    écrasent mon visage menu comme ils écrasent la terre.

     

    De tout ce qui brûlait, seul reste le soleil.

    L’homme et le vin ont trahi et rongé cette chair étendue,

    sombre sous son habit, mais la terre craquelée

    bourdonne comme une flamme. Les paroles sont vaines,

    et les regrets sont vains. Le jour vibrant revient

    où ce corps lui aussi était jeune, plus brûlant que le soleil.

    Au souvenir, les grandes collines vivantes et jeunes

    comme ce corps surgissent, et le regard de l’homme,

    l’âpre saveur du vin, deviennent à nouveau

    douloureux désir : le feu jaillissait dans son sang

    comme le vert dans l’herbe. Par sentiers et par vignes

    le souvenir se fait chair. La vieille, immobile,

    les yeux clos, elle jouit du ciel avec son corps d’alors.

     

    Dans la terre craquelée bat un cœur plus solide,

    comme le torse robuste d’un père ou d’un homme.

    La joue ridée se serre contre elle. Le père lui aussi

    et l’homme lui aussi, sont morts trahis. La chair

    s’est rongée dans leurs corps aussi. Et la chaleur du ventre

    l’âpre saveur du vin, jamais plus ne les réveilleront.

    Par l’étendue des vignes la voix du soleil

    âpre et douce susurre dans l’incendie diaphane,

    comme si l’air tremblait. Tout autour l’herbe tremble.

    L’herbe est jeune comme les feux du soleil.

    Les morts sont jeunes dans l’ardent souvenir.

     

    Et si la marche porteuse trouve à s’exprimer si souvent, au fil des traversées des collines, son exact contraire, l’arrêt, sur image, pourrait-on dire, fixe ainsi ce désir insatiable d’immobiliser, dans la chair des personnages, dans la claire conscience du temps qui a coulé, de la terre qui ne reste que craquèlements et blessures, âpreté pavésienne.

    Combien Pavese souligne, sans surligner, sans y ajouter une force démonstratrice bien étrangère à sa poésie, le passage du temps, la grande affaire.

    Immobilité, pourtant, inutilité, souvent. Tant de vers, assis comme des paysages devant « une mer inutile », des « collines ». On s’assoit, on regarde, on passe le temps ainsi, on est « repus ». Comme au cinéma, activité dont Cesare fut friand dès les années 28, 29, la fenêtre est un signifiant qui redouble non seulement l’œil mais cette vision du monde « serrée » - le terme revient souvent dans les poèmes -, cadrée. Le temps passe mais s’étend à l’espace. Aussi Pavese anime-t-il cet espace confiné d’une éventualité, d’un impossible prolongement : « la rue deviendrait une joie ».

    Ailleurs, « l’ardent souvenir », signifiant aussi de tout ce qu’il faut dire, retenir, dans la gravité comme dans l’exaltation réfrénée par le style, apte à saisir, comme par une fenêtre, ce qu’il reste d’un monde enfui.

     

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    7

    Il y aurait beaucoup à dire de cette « étroite fenêtre » pavésienne. Outil d’appréhension, méthode stylistique, organe cinématographique à la Ozu, déclic paysager qui scande le réel des collines pour mieux l’apprivoiser le temps de quelques vers dans la saccade des impressions ?

    Elle offre, sans jeu de mots, un appui à notre vision du monde-poème. Dans l’exact relais de la marche porteuse, comme le philosophe-ethnographe Sansot nous la donne à lire entre prouesses et poussières, le cadre intime de la fenêtre suggère entre autres qu’il est tant de manières de se rapporter au monde, entre périple d’observation, dans l’avancée et le retrait, et suspension suraiguë où le cœur cadre autant que l’œil. Le cœur a retenu, longtemps après, cette vision carrée du monde, au-delà de l’arrondi des collines, sans doute dans le ton assez stoïcien de ce qu’il faut se donner comme morale du recul. Balthus n’a rien fait d’autre avec sa « Jeune fille à la fenêtre » : suspendre le réel pour mieux l’analyser.

    Sans doute, le poète de « Lavorare stanca » par ses deux mots, entre tension et relâchement, a-t-il voulu nous signifier aussi l’intime de l’être humain, toujours porté et sans cesse retenu : ne l’a-t-il assez éprouvé, par exemple, par  ses relations avec les femmes, ardentes, difficiles, tendues, ou en rétention !

    Pavese, qui se glissait à merveille dans le corps et l’âme des jeunes femmes, suffit-il de se rapporter aux beaux portraits des deux romans Le Bel Eté et Entre femmes seules, parle en leur nom, les frôle, les observe, les juge, les retient, les décrit avec une aisance qui ne manque pas de tremblement :

    POÈME 4 : À QUOI PENSE DEOLA

    Deola passe sa matinée au café et personne ne la remarque. En ville, à cette heure-ci, tout le monde s’affaire au soleil froid de l’aube. Deola, elle non plus, n’a besoin de personne et elle fume tranquille en humant le matin.

    En maison, il lui fallait dormir à cette heure-ci pour reprendre des forces : avec leurs sales godasses, ouvriers et soldats, des clients qui vous brisent les reins, salissaient la natte sur le lit. Mais seules, c’est différent : on peut faire un travail plus soignant et c’est pas fatigant ;

    Le type d’hier soir, en la réveillant tôt, lui a donné un baiser et l’a emmenée à la gare lui souhaiter bon voyage : « Si je pouvais, chérie, je resterais bien avec toi à Turin. »

    Bien qu’un peu étourdie, elle est fraîche aujourd’hui, Deola, et elle aime être libre, boire son lait et manger des brioches. Ce matin, elle est presque une dame, si elle regarde les passants, c’est seulement pour ne pas s’ennuyer. A cette heure, en maison, on dort et ça sent le renfermé.

    - La patronne sort en ville -, c’est idiot de rester là-dedans.

    Pour faire les dancings, chaque soir, il faut un peu d’allure et en maison à trente ans, ce qui en reste est fichu.
    Deola est assise, son profil tourné du côté d’une glace et elle se regarde dans la fraîcheur du verre ; un visage un peu pâle : ce n’est pas la fumée qui est dans l’air. Elle fronce les sourcils.

    Il faut vraiment en vouloir comme Mari pour rester en maison (« car ma chère, les hommes viennent ici pour s’offrir des caprices que ni femme ni maîtresse ne peuvent satisfaire ») et Mari travaillait inlassable, avec un grand brio, et se portait fort bien. Les passants qui défilent ne distraient pas Deola qui travaille le soir seulement, par de lentes conquêtes dans sa boîte de nuit. Quand elle fait des clins d’œil à un client ou qu’elle cherche son pied, elle aime les orchestres qui lui donnent l’impression d’être une grande actrice, dans la scène d’amour avec un jeune homme riche. Un client chaque soir lui suffit pour avoir de quoi vivre (« peut-être que le type d’hier m’aurait emmenée pour de bon vivre avec lui ») Et pouvoir rester seule le matin, et s’asseoir au café. Sans besoin de personne.

     

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    Turin des femmes faciles. La salissure imposée. Le repos à prendre. Le naturalisme pavésien a de ces légèretés et de ces justesses. L’extrême solitude du juste repos.

    Taxé très souvent de misogynie, Pavese explore, en équilibriste du jugement moral, les diverses facettes de la femme, miroir tentateur, bijou difficile à capter comme l’on s’use à polir les pierres, « femme morte » ou inaccessible, comme ce « vieil homme » « revenu de tout » évoque sa défunte et leurs ébats :

    POÈME 5 : L’INSTINCT

    Le vieil homme, qui est revenu de tout,

    du seuil de sa maison, sous le tiède soleil,

    regarde le chien et la chienne défouler leur instinct.

    Sur sa bouche édentée les mouches se poursuivent.
    Sa femme est morte il y a très longtemps. Elle aussi,

    comme toutes les chiennes, ne voulait rien savoir,

    - pas encore édenté – la nuit venait,

    ils se mettaient au lit. C’était bien beau l’instinct.

    Ce qui est bien chez le chien, c’est qu’il est vraiment libre.

    Du matin jusqu’au soir, il vadrouille dans la rue ;

    et il mange, ou il dort, ou il monte les chiennes :

    il n’attend même pas qu’il fasse nuit. Sa raison

    c’est son flair, et les odeurs qu’il sent sont chez lui.


    Le vieil homme se souvient qu’il a fait ça une fois

    dans un champ de blé, en plein jour, comme un chien.

    La chienne, il ne s’en souvient plus, mais il se rappelle

    le grand soleil d’été, la sueur et l’envie de ne plus s’arrêter.

    C’était comme dans un lit. S’il avait encore l’âge,

    il voudrait ne faire ça que dans un champ de blé.

    Une femme descend dans la rue et s’arrête pour voir ;

    passe un prêtre qui se tourne. Sur la place publique,

    on peut faire ce qu’on veut. Et la femme elle-même

    qui, à cause de l’homme, n’ose se retourner, s’arrête.

    Un enfant, seulement, ne tolère pas le jeu

    et il fait pleuvoir des pierres. Le vieil homme s’indigne.

     

    On est tout entier dans ce regard de l’homme vieilli, qui se tourne vers son passé autrefois sexuel, aujourd’hui édenté. L’instinct délité, il y a là toute la stratégie du manque, de la carence affective et tous les tabous : ces chien et chienne qui se défoulent, une femme, un prêtre, un enfant qui fait pleuvoir les pierres comme on lapide, comme on mutile, comme on punit le pornographique.

     

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    9

    Allers et retours, autres figures massives d’un recueil où on peut, comme d’un retour, être revenu de tout. Comme préfiguration du dernier opus où Nuto, revenu de tout lui aussi, multiplie les allées et venues vers les villages en fêtes, ici les promeneurs arpentent cette figure du retour, retour à soi, ou aux autres, de la veille au matin, de la nuit au jour.

    L’absence de l’ami, même présent, inaugure une autre complexité pavésienne. On est là au sein des collines, sans y être. « Mon ami ne regarde pas ».

    Absence, mort, vide, retour du vide, incisif, insistant. L’homme immobile du « Bois vert » est-il l’homme peut-être mort de « Poggio reale » ? Tout invite à le croire. Il est allé en prison, il est immobile, il est seul, il a déjà sur lui « l’odeur insolite de terre » et il y a « cette longue prison » de l’attente.

    La mort, « l’obscurité sale », Pavese multiplie les tableaux, des basons brefs évocateurs de sang, de vie, de mort sous « les étoiles ».

    Sans cesse l’espace est investi de temps : le temps du sommeil lourd ou la brève agonie, « la longue peur/ qui dure depuis l’aube ». Il hisse la mélancolie au rang des beaux-arts et la solitude est reine. Il suffit de lire la chute d’un poème, d’un monde : « les étoiles ont vu du sang dans la rue ». Pavese innerve de stellarité l’humain couché, assis. Même  « le clochard est un fragment de rue ». une poudre salie d’étoile ?

     

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    Un lyrisme combattu par les outils de mort ?

    Puisque le temps, cette grande mangeuse, on est cet enfant qui peut « aller jouer dans les prés » et aujourd’hui, les « boulevards » empiètent sur le vert. On n’est désormais plus cet enfant en vadrouille, on a connu la prison, on « embêtait les filles  comme ça dans le noir ». Aujourd’hui, « on fait des enfants » et les femmes ne disent rien. La vieillesse veille, au soleil étendu. Et pourtant, on a été jeune mais le temps et les hommes ont trahi.

    Une errance au hasard des collines, comme l’errance fondamentale de l’homme, qui vit, se cherche, capte, délaisse, se déglingue et meurt ?

    La terre s’ouvre, failles et délices ?

    POÈME 6 : ANCÊTRES

    Stupéfié par le monde, il m'arriva un âge

    où mes poings frappaient l'air et où je pleurais seul.

    Ecouter les discours des hommes et des femmes

    sans savoir quoi répondre, ce n’est pas réjouissant.

    Mais cet âge a passé lui aussi : je ne suis plus tout seul,

    si je ne sais répondre, je m’en passe très bien.

    J’ai trouvé des compagnons en me trouvant moi-même.

     

    J’ai découvert qu’avant de naître, j’avais toujours vécu

    dans des hommes solides, maîtres d’eux,

    dont aucun ne savait que répondre et qui tous restaient calmes.

    Deux beaux-frères ont ouvert un commerce – le premier

    coup de chance en famille – l’étranger était sérieux,

    calculant sans arrêt, mesquin et sans pitié : une femme.

    Quant au nôtre, au magasin, il lisait des romans

    - au village c’était quelque chose – et les clients qui entraient

    s’entendaient déclarer par quelques rares mots

    qu’il n’y avait pas de sucre et pas plus de sulfate,

    que tout était fini. Et c’est lui qui plus tard

    a donné un coup de main au beau-frère en faillite.

    Quand je pense à ces gens, je me sens bien plus fort

    que si devant la glace je roule les épaules

    et forme sur mes lèvres un sourire solennel.

    J’eus, dans la nuit des temps, un grand-père

    qui, s’étant fait rouler par un de ses fermiers,

    se mit alors lui-même à bêcher les vignobles – en été –

    pour avoir un travail bien fait. C’est ainsi

    que toujours j’ai vécu et toujours j’ai gardé

    un visage intrépide et j’ai payé comptant.


    Et dans notre famille, les femmes ne comptent pas.

    C’est-à-dire que chez nous elles restent à la maison

    Et nous mettent au monde et ne disent pas un mot

    Et ne comptent pour rien et nous les oublions.

    Chaque femme répand dans notre sang quelque chose de nouveau

    mais elle s’anéantit entièrement dans cette œuvre

    et nous seuls subsistons, ainsi renouvelés.

    Nous sommes pleins de vices, de tics et d’horreurs

    -nous les hommes, les pères - certains se sont tués,

    mais il y a une honte qui jamais n‘a touché l’un de nous :

    nous ne serons jamais femmes, jamais l‘ombre de personne.

     

    J’ai trouvé une terre en trouvant des compagnons,

    une terre mauvaise où c’est un privilège

    de ne pas travailler en pensant à l’avenir.

    Car rien que le travail ne suffit ni à moi ni aux miens ;

    nous savons nous tuer à la tâche, mais le rêve de mes pères,

    le plus beau, fut toujours de vivre sans rien faire.

    Nous sommes nés pour errer au hasard des collines,

    sans femmes, et garder nos mains derrière le dos.

     

    Ecoutons encore et encore la voix de Pavese, toujours plus complexe voire démultipliée en nuances et en ramifications. Une insondable mélancolie trame cette poésie.

    Travailler fatigue est une somme, non seulement esthétique (ces scènes suspendues dans l’aire pavésienne), mais aussi tonale, musique des mots sur un rythme de marche et de suspens, où les errances thématiques relaient les errances verbales.

    Poésie de lents travellings coupés d’images crépusculaires ou solaires, coupés de fenêtres, de ruelles, d’échancrures dans le réel.

    Poésie d’une fidélité aux lieux, aux gens, aux générations qui nous fondent, nous sondent. Fidèle à la perte, aux traces, à la solitude, aux répétitions, aux légères variations, où le calme bruit d’étonnantes questions existentielles sur notre errance fondamentale, à la temporalité étrange entre passé, présent du cheminement, travail et recherche blessée des désirs de l’autre et des ailleurs, entre confinement et expansion de l’espace. Autre définition de la poésie ?

     


    Conférence donnée
    par Philippe LEUCKXleuckx-photo.jpg

    le 19 février 2013 aux MIDIS DE LA POÉSIE avec Angélo BISON

  • DEUX EXERCICES DE MÉMOIRE FILIALE

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgpar Philippe LEUCKX

    La lecture rapprochée de deux livres de 2014 m’enjoint aussi à les rassembler dans cette petite note.

    Deux auteurs nés en 1950, et qui s’exercent au difficile métier de rameuter le passé pour offrir au lecteur des raisons nouvelles de voir dans le temps une manière de leçon ou d’éthique.

     

     

     

    ***

    101043424_o.jpgIrène Frain propose dans « Sorti de rien » (Points Seuil, 6,90€) une sorte de biographie de son père, Breton jusqu’à l’usure, né dans un milieu pauvre mais porté par la vaillance et la résistance du clan, devenu gardien de soue dans une ferme à l’âge d’onze ans, mort nonagénaire en 2006.

    La romancière a décidé, au-delà de la mort de ses parents, de consacrer un livre qui puisse tracer de leur vie un sentier de mémoire vive.

    Ce qu’elle réussit, tant sa plume recrée les réalités parfois poignantes de ce temps. Son père, Jean Le Pohon trouve là un tombeau de première importance, fidèle, sensible, apte à ramener à la mémoire du lecteur la chair et le sang du travail de nos ancêtres terriens.

    Le parcours du « beutjul » (garçon de ferme), devenu maçon à Lorient, marié, déporté en Allemagne, père de famille nombreuse, relève d’une enquête quasi ethnographique par la fille décidée à décrire par le menu ce passé douloureux, sans romancer, sans négliger de dire le plus cru, même les failles du père aimé et la patience d’une mère parfois déjetée dans l’ombre d’un mari ombrageux.

    Le livre, qui évoque aussi le rejet de certains Bretons pour leurs convictions et la rudesse de leur territoire, a mérité son « Prix Bretagne 2014» : il éclaire des pans de passé avec une ferveur fidèle, une sacrée conviction filiale et territoriale.

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    ***

    Luca-e1448832521274.jpgErri De Luca se sert d’une fiction pour concentrer tout l’intérêt de la lecture autour d’une fille, narratrice de la deuxième partie du livre, pour tenter de comprendre ce que fut la vie de son père, ancien criminel de guerre, traqué jamais pris.

    « Le tort du soldat » (Folio Gallimard, 5,80 €) ou le tort d’avoir été vaincu met en présence un narrateur, identifiable assez facilement à l’auteur né en 1950, romancier d’origine napolitaine, amateur d’escalades en Haut-Adige, un vieil homme et sa fille dans une auberge des Dolomites.

    Le narrateur, entre ses parties de montagne en solitaire, se met à l’étude du yidddish pour traduire des auteurs juifs, raconte ses visites de ghettos et de camps de la mort.

    Les deux parties du récit coïncident par le tremblé de la grande Histoire : l’écrivain, par l’approche de la shoah ; le vieux criminel, devenu facteur anonyme, féru de kabbale explicative, persuadé que celle-ci éclaire la chute du Reich, la défaite, la traque des perdants.

    La fille est le lien fragile : objet de regard par le narrateur, victime du passé lourd de son père faussaire à plus d’un titre.

    La minceur du récit, le style clair, la quête d’une vérité parfois difficilement abordable, font le prix de ce livre, sans doute moins imaginatif que « Montedidio », sans doute corseté par sa gravité, ses références littéraires et historiques, mais sensible pour dire la mémoire épaisse de culpabilité d’une femme née en 1967, longtemps après les faits.

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  • AU GRAND MENU DES MICROFICTIONS: HOEX ET MENU

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

     

     

    41IM6qSr9yL._SX343_BO1,204,203,200_.jpgLe temps d'une ou deux pages, Hoex, qu'on sait poète et joueuse (sous sa plume, que de décollations!), s'en donne à corps joie et jouissance en mêlant aux rêves de son personnage principal nombre de "Valets de nuit" que 33 nouvelles gâtent de beaux atours. Les lectrices s'en pourlècheront les babines (oui, lectrices ; dans une coquille-lapsus où se loge le narrataire, du plus bel effet , p.45: "C'est elle qui m'électrice", en langage lacanien " c'est elle qui m'est lectrice "- on attendait électriSe).

    Que de corps musclés et rêves réjouissants pour la narratrice qui se métamorphose en mouche, en sable, que sais-je...L'imagination et la prose brillante font le reste : les micro nouvelles se lisent vite et se nourrissent de métaphores, d'humour, de chutes de reins et de rêves.

    Du beau travail vraiment, sous la bannière, chaque fois, de grands auteurs qui prêtent à épigraphes (Daudet, Giono, Rimbaud...).Toutes les professions y passent et la belle narratrice jauge les exploits d'abbé, d'explorateur, de pompiste, de pâtissier, jusqu'à éprouver les délices d'un boucher!

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    "Je suis agenouillée dans la pénombre d'un confessionnal où des yeux flamboyants me fixent au travers de la grille" (p.137)

    "Quand enfin il lève son visage, ses yeux sombres sont sur moi. Et lorsqu'il me demande "Et avec ça?", je sens que j'en voudrais encore" (p.52)

    Parmi les 33, ma préférée : la lettre d'amour pour "Le facteur"...

    Le livre sur le site de Les Impressions Nouvelles

     

    petitesmechancetes.jpgEntre Hoex et Menu, l'espace de dix-neuf livres, puisque Marc Menu en est à son premier et la romancière du "Grand Menu" à vingt.Photo-Menu-180x240.jpeg

    "Petites méchancetés sans grandes conséquences" signe 76 micro histoires, avec chutes assez sombres et bien senties. Parfois quatre lignes suffisent pour pourfendre la douceur et creuser cruauté et vertige. "Rigoletto", "Scène de ménage", entre autres, disent assez le regard acéré d'un jeune nouvelliste, qui flirte parfois avec "Le petit farceur" revisité et les histoires de fou qui repeindrait son mur.

    Parfois, "Novembre", par exemple, échappe à la chute d'office, et montre ses dents de moraliste sombre.

    "La mort de l'arbre" signe aussi une exploration plus incisive et la "mort d'un canard" une farce sardonique.

    De beaux débuts donc au menu de ce premier recueil.

    Le livre sur le site des éditions Quadrature

    Corinne HOEX, Valets de nuit, Les Impressions Nouvelles, 2015, 160p., 14€.

    Marc MENU, Petites méchancetés sans grandes conséquences, Quadrature, 84p., 10€.

  • LETTRES D'OTRANTE de Geneviève BERGÉ

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

     

     

    513blog.jpgLes derniers livres de Geneviève Bergé disent assez son amour pour la chose italienne : son essai sur « Fra Angelico », son roman, « Le tableau de Giacomo » tout entier consacré à un peintre du sud. C’est dire que le lecteur qui la suit depuis longtemps ne sera pas étonné de la retrouver pour son dernier roman, du côté de la Péninsule.

    Voici donc le neuvième livre de notre auteure.

    D’Otrante, en pays salentin, Aafke, restauratrice d’art hollandaise, envoie à son ami Peter, diminué par la maladie, des lettres qui relatent son quotidien, sa logeuse, ses rencontres dans la belle ville à la cathédrale.

    Elle est là pour restaurer, en ce bord de mer du sud, la mosaïque célèbre de Pantaleone, avec une petite équipe (Aldo, Angélique…).

    C’est pour elle l’occasion de décrire par le menu son installation dans une maison visitée par les loirs, au grand dam de sa propriétaire, Simona.

    C’est aussi l’heure de se raconter à ce destinataire, mutique, réduit par les circonstances à ne vivre que relié à des machines et tubes, à ne communiquer que par ordinateur. Mais que peut-elle bien confier à cet ami ? Au fil de longues lettres, émergent, d’une prose patiente, très descriptive, très vivante par ses faits divers et anecdotes, des amitiés pour les gens du lieu : Anita et sa fille Coca, venues d’Erythrée pour s’installer dans une petite boutique presque improbable à l’heure de la désertion d’Otrante par les touristes. Et la vie tout court, quand les bords de mer voient arriver des réfugiés, quand le petit café de Fabio s’anime des rumeurs et autres potins. La vie, avec ses doutes, l’âge qui préoccupe la narratrice, le travail de mosaïste au plus près d’une œuvre à sauver des piétinements de fidèles très peu soucieux du trésor qu’ils foulent au sein de la cathédrale.AVT_Genevieve-Berge_4346.jpeg

    Bien sûr, la préoccupation majeure d’Aafke est la santé de Peter, dont elle nous dévoile la progression de la maladie, les parages de la mort que l’ami lointain flaire sans aucun doute, sans compter les silences, trop lourds…

    Geneviève Bergé assure du relief, de la vie et beaucoup de sens, à cette histoire contemporaine qui donne à lire les efforts des uns et des autres pour s’offrir une raison de vivre et de travailler avec les autres.

    Ses personnages ont la chair et l’esprit d’êtres que l’on aimerait croiser, et c’est avec beaucoup d’émotion qu’on les quitte, même ce petit visiteur du studio d’Aafke dont Coca s’éprend, un petit chat qui traverse l’histoire aussi léger que la plume de l’écrivaine.

    Pleine d’érudition habilement cachée sous les ressorts narratifs, l’histoire romanesque cohabite avec la Grande, celle qui a marqué Otrante à certaines dates de son évolution.

    L’Italie, majeure, culturelle, voyageuse, aimée, est certes le protagoniste de ce roman qui ne s’oubliera pas facilement, tant il attise en nous les prestiges d’un récit ordinaire en terre de beauté. 

    Geneviève Bergé, Lettres d’Otrante, Luce Wilquin, 200p., 19€.

    Le livre sur le site de l'éditeur

  • PRIX LITTÉRAIRES: MATHIAS ENARD et BOUALEM SANSAL

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    Mathias ENARD vient de recevoir le prix Goncourt pour BOUSSOLE (Actes Sud) et Boualem SANSAL, le Prix de l'Académie française ex-aequo (avec Hédi KADDOUR) pour 2084: LA FIN DU MONDE (Gallimard)

    En mai 2011, Philippe LEUCKX sur ce blog critiquait Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants (Actes Sud) qui avait obtenu le Goncourt des Lycéens.

    Epris d'Orient, spécialiste du monde arabe, Mathias Enard relate dans ce très beau et court roman une aventure exceptionnelle, qui a pour cadre la Constantinople de 1506, et pour héros l'architecte, sculpteur Michel-Ange, invité là-bas pour imaginer un pont pour relier La Corne d'or.

    L'événement est attesté et le récit que le jeune romancier français (né en 1972, auteur du très intrigant « Zone ») s'enrichit d'atouts qui tiennent aussi bien à la langue précise qu'au dépaysement lié aux intrigues et aux décors ottomans.

    Hymne à la beauté, le roman agit comme un parfum entêtant, et les descriptions d'Enard nous plongent dans l'époque, dans ces rues sombres, dans ces tavernes où le chant et la poésie enchantent. (...)"

    (Re)Lire toute la critique ICI

    boualem_sansal_lundesdeuxlaureatsdugrandprixduromandelacademiefr.jpg

    En janvier 2014, Denis BILLAMBOZ critiquait dans la même chronique, sous le titre Jeunesse Perdue, un livre de Mathias ENARD, RUE DES VOLEURS et de Boualem SANSAL, LE VILLAGE DE L'ALLEMAND (Gallimard) qui avait obtenu le Prix RTL/LIRE

    Du livre de Mathias ENARD, il commençait par écrire:

    ""En lisant ce livre, j’ai assez vite imaginé que l’auteur s’est jeté avec frénésie sur son clavier pour écrire dans l’urgence – le livre évoque les élections présidentielles de 2012 et a été achevé d’imprimé en août de la même année – toutes les craintes que les événements, explosant alors partout sur la planète, lui inspiraient. Pour exprimer tout ce qu’il pensait, tout ce qu’il craignait, tout ce qu’il voulait apporter au débat, il n’a pas, comme la plupart des journalistes « plongé au cœur du problème », non, lui, il est tout simplement entré dans le ventre du sujet, jusqu’au fond des tripes, pour en extirper la genèse des événements qui ont agité le monde musulman et inquiété l’Europe lors de ce fameux « Printemps arabe » (...) "

    Du livre de Boualem SANSAL, il commençait par écrire: 

    "« Mon Dieu, qui me dira qui est mon père ? » Malrich (Malek  Ulrich), après  Rachel (Rachid Helmut), cherche une réponse acceptable à cette question si brûlante pour de nombreux Allemands encore aujourd’hui. Mais eux sont nés d’un père allemand et d’une mère algérienne, en Kabylie, dans un douar perdu, ignoré de tous sauf des quelques habitants qui y vivent encore.

    A partir d’un fait réel, Sansal construit l’histoire de ces deux Algériens émigrés en France, l’un ayant réussi de brillantes études et l’autre traînant dans la ZUSS cherchant à occuper son trop plein de temps libre, qui sont brutalement confrontés à une vérité abominable et insupportable : leur père est en fait un tortionnaire nazi planqué au fond de la Kabylie pour échapper aux divers justiciers qui pourraient le rechercher.(...)"

    Retouvez toute sa chronique ICI

  • DEUX LECTURES D'OCTOBRE

    leuckx-photo.jpgpar PHILIPPE LEUCKX

     

     

     

     

     

     

    CVT_Autour-du-Monde_3359.jpegAUTOUR DU MONDE de LAURENT MAUVIGNIER

    A sa manière désormais bien huilée – raconter par la polyphonie des destins difficiles voire tragiques -, Laurent Mauvignier relate « Autour du monde » (Minuit), par strates romanesques avec personnages issus de diverses nationalités de la planète, dans les journées terribles de mars 2011, quand le tsunami a ravagé le Japon. L’amour, les rencontres hasardeuses ou les retrouvailles sulfureuses d’être désaccordés avec le monde, la quête de justice et de liberté dans un univers de réseaux qui nous font voisins, témoins de toutes les fibrillations, les petites vignettes photographiques qui nous insèrent dans cette histoire, quotidienne, proche, lointaine, toute tissée des affres, des angoisses et des peurs : c’est une somme de thèmes et de points de vue sur l’aujourd’hui moribond, déglingué. Le roman foisonnant, à son habitude, n’atteint peut-être pas la pureté de l’avant-dernier « Des hommes », mais, par sa complexité, ses allers et retours du monde au monde, le livre est d’une belle empathie pour nous enjoindre à ne pas rester passifs devant cette terre malmenée, aux enjeux parfois si mal dégrossis.mauvignier2.jpg

     

    « Mais le soir de ce jour où la photographie est prise, bien sûr, personne ne sait ce qui arrivera dans les quarante prochaines années, et encore moins après. » (p.201)

    **

    51W95e980SL._SX309_BO1,204,203,200_.jpgAUSTERLITZ de W.G. SEBALD 

    Le dernier roman de W.G. Sebald (1944-2001) « Austerlitz » (Actes Sud, Babel) est une prose parfois difficile, sans cesse passionnante, sur quelques voix qui disent l’histoire. Le narrateur et Austerlitz croisent leur histoire et leurs discours pour éveiller le lecteur à la conscience tragique : le destin d’un enfant ballotté par l’histoire, recueilli après son exil, venu de Prague, en plein conflit mondial. Le recours à des photos authentiques prises par le romancier ajoute au récit son poids d’authentique présence. Terezin, la terrible forteresse, la force du passé, la recherche constante pour un adulte de l’enfant des origines qu’il fut, font de ce livre un témoignage (fictionnel) de premier ordre sur cette période nazie. Les très longues phrases, les incises narratives (Austerlitz dit), la lente description des choses naturelles (insectes et autres) et des lieux, tout invite à une exploration décisive, disons existentielle. Très lancinante comme une mémoire qui fore, ou un insecte qui creuse sa galerie.AVT_W-G-Sebald_2389.jpeg

     

    «Quand nous arrivâmes à Marienbad , par une route bordée de collines boisées qui ne cessait de descendre, il faisait déjà nuit, et je me souviens, dit Austerlitz, avoir été pris d’une légère inquiétude… » (p.244)

  • LE POÈME QUOTIDIEN de Marie-Clotilde ROOSE / UN LENT DÉPART de Michèle & Jacques VILET

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

     

     

    arton2083-bc6d0.jpgMarie-Clotilde Roose, Le poème quotidien, Merlin, 2014, 62p., 10€.

    Six recueils publiés chez six éditeurs différentsdepuis 1994, détentrice de sept prix littéraires (de Trooz, Lockem, Goffin, Geneviève Grandry, René-Lyr, Charles-Plisnier, Voix RTBF) : le parcours de M.C. Roose, en dépit de son jeune âge, a déjà une bonne vingtaine d’années d’expérience, nourrie de « Cercle de la Rotonde » (qu’elle anime depuis 1990) et de nombreuses expériences philosophiques et poétiques.

    La voici, revenue après une petite parenthèse, avec un recueil intime, que le titre ne dément guère : LE POÈME QUOTIDIEN. Tâche qu’elle s’est donnée de consacrer à chacun de ses jours de vie, de bonheur, de famille, un poème.

    Voici rassemblée une foison de textes simples et prenants, à la disposition personnelle (poèmes brefs, répartis en distiques le plus souvent), autour des thèmes de la nature, de l’enfant qui est venu, des couleurs, du visage, des symboles (ce 3 du couple prolongé) et de la fameuse patience (dont elle a recueilli jadis les « Chemins… »), du partage, enfin, puisqu’ici peuvent se lire tous les poèmes de nos jours, ceux de nos familles, de nos proches.

    Ce goût de l’intime est bien relayé, ce me semble, par la forme même du distique, topique du rassemblement, du deux qui s’exprime, comme lèvres.

    Goûtons ces vers qui attestent d’une belle maturité :mcroose.jpg

    p.19 : il nous reste un fragment de ciel à inventer

    p.30 : J’habite moi-même/ ce pays rond et sourd/ aux vacarmes étranges/ des monts et des cités

    p.32 : les flocons sont des faons légers

    ou encore

    p.40 : qu’est-ce une main / c’est une langue de velours/ qui fait la nuit

    Dans cette « trame intime », le fil est vraiment le « fil rouge » de l’écrit, comme de l’ « araignée » :

    p.55 : … trame si fragile/ je regarde l’oiseau

    survolant la foule/ je retrouve la forêt

    de chants solitaires

    L’auteur excelle aussi dans l’exercice, parfois périlleux chez d’autres poètes, de l’équilibre subtil entre « dehors », « dedans » :

    p.32 :

    Dehors, l’habit et la parure

    dedans, le nid et le sang…

    p.52 :

    J’habite une maison solide

    la forteresse du village

    des murs épais des fenêtres

    où regarder du dedans

    ce qui se passe ce qui

    passe dehors…

    Bel apologue du travail poétique. Merci à elle de le délivrer avec autant de ferveur et de sérénité !

    Le recueil sur le site de Les Déjeuners sur l'herbe

    ***

    COUV_UN_LENT_DEPART0.jpg?v=1zosjwjas8gvu2Michèle et Jacques Vilet, Un lent départ, Merlin, 2014, 80p., 20€.

    Sous ce titre un peu mélancolique, un fabuleux témoignage d’amis à l’adresse d’un proche que la maladie d’Alzheimer va progressivement éroder. Textes et photos (18 belles photos de Jacques) rendent compte, non seulement d’une amitié sans faille, attentionnée et préci(eu)se, mais encore d’un monde auquel nous n’avons pas toujours accès, celui de la mémoire poreuse, dégradée, atteinte, faute à une maladie qui coupe sa victime de l’environnement, qui le coupe d’elle-même.

    Peter, de langue maternelle allemande (le poète et critique Paul Roland, le préfacier, donne avec bonheur dans son préambule quelques clés de lecture), est ici accompagné – « l’accompagnement » amical, tel que le relate, avec ce titre, sur un sujet proche, le romancier René de Ceccatty, à propos de son meilleur ami, en 1994) -, et quel accompagnement ! Les textes, en petits blocs compacts, resserrent l’affective présence de celui qui commence à « partir », que ces textes rappellent, entourent :

    p.32 : Perdre, c’est dans la nature des choses2d4256b0-a7bf-11e4-b135-f69496d10aca_original.jpg?maxheight=380&maxwidth=568&scale=both&format=jpg

    p.64 : ton visage fait penser à celui d’un vieux sage

    p.68 : Comprendre t’a fait gagner un peu de liberté.

    Avec tact, les photos de Jacques, des portraits, à l’instar des poèmes-témoignages de Michèle, donnent à « lire » les proches, les enfants, les amis de Peter, portraituré lui aussi, à l’ombre des visages de celles et de ceux qui l’ont aimé.

    Il est difficile d’échapper à l’émotion - en écrivant cette petite note de lecture -, à la vraie voix de certains écrits – pour que l’autre dure, au-delà de la souffrance, de l’isolement, de la maladie, de ce coffre non ouvert qu’est le corps qui s’altère.

    J’en remercie les auteurs. Cet hommage est une merveille de sens.

    L’écriture, bien sûr, en est magnifique aussi.

    Saluons, entre autres beautés :

    Derrière tes paupières obstinément fermées, tu t’éloignes.

    Le cœur des autres ne s’est jamais éloigné.

    Le livre sur le sité de Les Déjeuners sur l'herbe

    Ces deux articles sont préalablement parus dans Francophonie Vivante

    Toutes les notes de lecture de Philippe LEUCKX sur LES BELLES PHRASES sont lisibles ICI.

  • LA SAISON DES MYSTÈRES de Bruno ROMBI

    images?q=tbn:ANd9GcQRP5_UmX4xjl_VU5ebmOG-iuliH_atxjb8qFj28zM5yGoEyQktErXthVkpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    Lansare-19-septembrie-Bruno-Rombi.jpgDans son grand âge, le poète de Gênes, originaire de Sardaigne, auteur d’une bonne quinzaine de livres de poésie et d’essais, se penche sur la « saison des mystères », à la fois l’âge qui lui rappelle ceux de la vie, mystères de l’être, du temps, de l’au-delà, mystères de la famille, cette Mère invoquée, ce Fils à l’adresse du Père, cette trinité sacrée, cette « sacra famiglia » dont nous sommes redevables pour mieux comprendre la vie, la mort, notre passage.

    Le livre, assez bref, comporte une version trilingue – en italien, français, roumain, d’un même et long poème d’une vingtaine de pages bien tassées.

    La saison des mystères - Timpul misterelor – La stagione dei misteri (Misterium tremendum latin).

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    Le poète, aimant les longs textes, la syntaxe, les précisions, prend son temps pour explorer, l’âge aidant, ce temps qui lui reste.

    Qu’avons-nous comme terre ? Polluée, pleine de bombes, de violences. Nous, les hommes, sommes devenus coupables de tant de dérives. Nous avons perdu le paradis, nous ne croyons plus en rien, nous défions toute transcendance et nous sommes bien impuissants à comprendre le monde.

    A l’image de la famille, la trinité humaine comprend qu’elle « ne fut rien », « perdue », « fatiguée », sans amour, en quête incessante de la pureté perdue, prête à « écouter les voix du mystère », pour échapper « à la boue », quand tout se déglingue, que certains ânes ont « six pattes », quand il est temps « d’émigrer et d’errer en cherchant l’espace », de « sauver de la leucémie certaine / des innocents ».

    Quelques images positives aèrent ce long poème endeuillé : « la trace de la pipistrelle en vol/ ne fêle pas la porcelaine du soir ».

    Mais on comprend que, par le biais des figures du fils et du père, c’est le poète lui-même qui parle, quand il énonce : « je me retrouve perdu, seul et fatigué » et qu’il se revoit « enfant, jouant, rencontr(ant) un vieil homme », se dédoublant pour affronter, avec gravité, le Mystère entier.

    Les dernières images parlent du christ comme un « frère » « hébergé », « frère de pierre désormais muet » (mot de la fin).

    (L’édition roumaine a malheureusement laissé pas mal de coquilles dans la version française)

    Bruno ROMBI, La saison des mystères, Editura Capriccio, 2014, Piatra Neamt, Roumanie, 66p.

  • PAS PLEURER de LYDIE SALVAYRE

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    Pas_Pleurer_Salvayre.jpgÀ l’heure où les jurés et les lecteurs de la nouvelle saison littéraire pensent au Prix Goncourt 2015, un petit détour par celui de l’an dernier, qui a récompensé la romancière Lydie Salvayre pour un livre consacré à plus d’un titre à l’année 36 du siècle passé. Avec Salvayre, l’Espagne de cette terrible guerre civile, la filiation espagnole, l’enquête précieuse et précise du Bernanos des « Grands cimetières sous la lune » tissent un livre entre roman, témoignage familial et référence littéraire.

    Le titre attendra l’ultime page pour trouver sens et le lecteur aura eu le temps de faire siens les quelques personnages hauts en couleurs de ce roman prenant : la narratrice ; sa mère qui baragouine une langue française émaillée de mots espagnols et de mots français « amochés », quatre-vingt-dix ans au compteur, à l’heure de l’écriture, qui ramène à elle ses souvenirs d’amour et d’adolescence de 1936 ; son oncle maternel, José, engagé dans le combat politique ; son père, Diego, bâtard d’un grand propriétaire terrien, Don Jaime ; quelques vieilles patriciennes et autres villageoises d’un petit bourg rongé par la guerre civile.

    Le mot est lâché : guerre. Et le livre restitue les atrocités commises au nom du franquisme et d’une Eglise espagnole toute servile, prête à encenser tous les débordements et crimes, puisqu’il faut battre ces républicains, ces communistes, ces réfractaires au régime sacro-saint des possédants et des catholiques bon teint.

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    Deux récits – l’histoire de la mère de la narratrice, Montse, 15 ans au moment des faits , et le témoignage réel de l’écrivain Bernanos, venu voir sur place à Majorque ce qui se trame contre les gens simples, les exclus du franquisme, les opposants, et qui laissera, un an plus tard, à leur mémoire, celle des battus de l’histoire, celle des martyrs du pouvoir dictatorial , un livre d’une honnêteté magistrale – composent « Pas pleurer », se recouvrent, s’éclairent. La petite histoire familiale, terrible par les inflexions que la grande va lui donner, suit au plus près l’intimité d’une demeure, d’un village, d’un régime, d’une idéologie.

    Ce vingtième livre d’un auteur rend compte aussi de ce que fut l’exil pour une famille, quand, pour échapper aux massacres de 38/39, lorsque les républicains commençaient à voir la fin, il fallut sortir d’Espagne, vivre enfin, hors de cette gangue poisseuse d’un régime atroce qui a marqué plusieurs générations. En cela aussi, le témoignage de Salvayre est poignant.

    On rappellera au lecteur d’autres références romanesques de première grandeur sur ce thème tragique : « Voix endormies » de Dulce Chacon (2002, trad. française 2004) et l’admirable « Ana Non » de Agustin Gomez-Arcos (1977).

    Lydie SALVAYRE, Pas pleurer, Ed. Seuil, 2014, 288p., 18,50€.

  • LE VIOLON PISSE SUR SON POWÈTE d'Eric DEJAEGER

    images?q=tbn:ANd9GcTYeIh_40eQ3e8tELt15eqoVFgVmbu_6gtmnNmzQGe9_DBBSkgxIQpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    af1dc543.jpgJamais en retard d'une phrase incisive ni d'un aphorisme qui claque, Éric Dejaeger (1958, de nombreux livres depuis les années 90, fondateur de deux revues "Ecrits vains", puis "Microbe") poursuit son petit bonhomme de chemin de poète potache donnant la leçon à tous ces "powètes" qui ont le cou plus gros que leurs pauvres vers et se donnent vivants de fulgurants piédestals.

    En matière de pied-de-nez à la bienséance et d'insolences bien senties à l'adresse de ces auteurs-qui-s'y-croient-que-ça-n'en-est-pas-possible, le poète Dejaeger dégaine à petis jets continus de bien plates vérités (certain(e)s s'y reconnaîtront sans peine, opacifié(e)s dans leur satut privilégié d'auteurs pour public réduit (Dejaeger ne va pas pour eux au-delà de cinq présences aux soirées poétiques).

    Il faut lire ces petites rosseries qui ne lui feront peut-être pas que des amis (quoique). Cathalo et quelques autres ont déjà donné dans le genre, et, au fond, c'est salubre quand un vrai poète jette un oeilleton sur le genre qu'il pratique pour alerter des dérives.

    Un petit recueil salutaire, dont voici quelques pépites pour la route :

    "Le powète rêve d'être maudit,

    mais pas de son vivant"

    ou

    "Tout powète se sent de taille à écrire

    un powème-fleuve"

    ou encore

    "Quand le powète pète dans sa

    clarinette, ça ne fait que du vent"

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    Éric Dejaeger, Le violon pisse sur son powète, Les Carnets du Dessert de lune, couverture (très belle) d'André Stas, 2015, 24p., 6€.

    Pour commander le livre

    Les Carnets du Dessert de Lune

    Le blog d'Éric Dejaeger

  • EN FINIR AVEC EDDY BELLEGUEULE d'Edouard LOUIS

    images?q=tbn:ANd9GcQRP5_UmX4xjl_VU5ebmOG-iuliH_atxjb8qFj28zM5yGoEyQktErXthVkpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    louis_eddybellegueule_345865328_north_607x.jpgVingt et un ans pour cet auteur qui sur la page de couverture fait coexister pseudonyme et patronyme réel.

    Un premier roman pour cet étudiant à Normale Sup, largement autobiographique et l’histoire en est assez effrayante.

    Eddy a des manières de fille, parle comme une fille, est très vite catalogué, moqué, molesté, frappé pour être différent. L’auteur a à son endroit toutes les appellations que d’autres lui ont gentiment appliquées : tapette, tapiole, tantouze, crouille…

    Bien sûr, le milieu n’est pas en reste : il n’y a pas que les petits pairs méchants, la famille, les voisins, les villageois de ce bled de Picardie, aussi, en remettent une fameuse couche. Bled où tout est sale, vieux jeu, rompu de réflexions traditionnelles et conventionnelles en matière de sexualité et de conformité.

    Le tableau est croquignolet, et serait assez caricatural s’il n’y avait cette âme d’enfant différent qui pointe ses ailes et essaie, expériences désastreuses après d’autres du même acabit, de se désengluer le corps de la poisse du réel : les rejets, les moqueries, la composition (faire comme si), la fuite, puisqu’à un moment, ce sera la seule solution : quitter cet univers d’enfermement…

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    Des épisodes dramatiques ponctuent ce témoignage : entre autres, l’acharnement de deux garçons dans les couloirs retirés de l’école, qui soumettent le jeune Eddy à une violence régulière ; la difficulté incessante pour le jeune à s’intégrer dans le monde, tant il manque de repères affectifs…

    On louera la qualité quasi ethnographique des descriptions d’un milieu défavorisé, d’un malaise existentiel de l’enfance différente, l’écriture au scalpel de ce qui blesse, corrompt, outrage, incise. Là est sans doute l’essentiel de ce que le jeune auteur a souhaité transmettre.

    Le « roman autobiographique » a suscité nombre de polémiques journalistiques, et la famille décrite a renié en bloc les portraits peu flatteurs laissés par Edouard Louis de la famille d’Eddy Bellegueule, nom qu’il a renié. Pour en finir avec un passé trop lourd ?

    Edouard LOUIS, En finir avec Eddy Bellegueule, Seuil, 224p., 2014, 17€.

  • SCÈNES ROMAINES (suite) de PHILIPPE LEUCKX

    IX

    Parfois, une cuisante nostalgie. De ne pas être là. D'être passé trop vite. D'avoir mal vu. Entre. Puisqu'il faut voir au-delà de ces grilles, de ces persiennes de la via Bodoni. Oui, c'était au 98 ou au 100, de toute façon presque identiques ces condominio. J'errais là, les après-midi, après avoir happé un peu d'air frais du côté du Mattatoio (Les anciens abattoirs du Testaccio). Ce sont des moments que je ne peux oublier. Ne pas oublier. La qualité de l'air. La lumière qui tombait sur les bancs dans la cour intérieure de l'immeuble. Le vert des persiennes. Je n'en revenais pas d'être là, à Rome, moi le petit paysan d'un bled à la frontière. De ces errances, il me reste, oui, la densité de l'air des méridiennes, quand le moindre souffle s'entend, quand la chaleur colle aux murs et que vous êtes là, dans un silence de témoin qui observe et tend à son cœur de petites choses banales, comme le ronflement d'une vieille, vous tombant dessus, parce que les persiennes penchées laissent venir à vous ces rumeurs de sieste. Parfois, oui, une trop cuisante mélancolie.

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    X

    Gare de Garbatella. Quartier excentré. La nuit enveloppe la petite place. Des cageots du marché traînent. Je vais rentrer à l'academia, parcouru des secousses implacables de la perte. Tu ne verras plus cette place, cette lumière, cette pauvre lumière, cette heure manquante, ce vide en toi qui la fait plus impérieuse. Toi, le promeneur indécis, vacant. Toi, l'errant stradale. Aucun touriste ne vient là et qu'y ferait-il, sinon s'engager à n'y voir que de pauvres murs. Ce jour-là, tu as repris un métro, puis le 95, ce fameux autobus qui va des partisans à Washington, pour t'abandonner au pied d'Omero, lorsqu'il va falloir dans le noir complet sinuer entre les arbres, avec ce cœur qui bat tout de suite un peu plus vite, cette petite peur du marcheur nocturne, aux pas pressés, embroussaillés de crainte.

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    XI

    Pour Gianluca Molinari, Bruno Bevacqua, Nero Christian Ledda , Muflone, Stefania Russo...

    Au 61 de via M*, j'étais accueilli comme un frère, un frère beaucoup plus âgé, venant là, dans l'étroite cuisine, discuter, échanger, boire un vin italien, humer le temps de Rome, fenêtre ouverte. Je nous revois, le soir, après un petit repas improvisé, les bonnes pâtes que nous étions, entre italien et français, au beau milieu de ma langue de l'autre, forcément baragouinée, avec les mots des partages, l'été, le juillet qui brûle encore le soir, et l'invite déjà à revenir parmi eux, et l'escalier que je descends pour rejoindre Buenos aires ou Margherita, reprendre le 3 vers Thorwaldsen, et cet escalier est présent dans le vide inouï qui me fait écrire huit ans après, dans l'exacte pression des mots et des émotions.

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    XII

    Passé le Gazomètre, on est tout de suite dans une autre ville. Ostiense. Centrale Montemartini. Où sont passés les touristes, qui filent par flopées devant la machine à écrire? Peu viendront jusqu'ici voir ce que sont devenus les grands marchés généraux, les avenues presque vides... Eppure... Les grandes statues au beau milieu des machines, ça vous offre pour sûr un vrai chambardement des idées toutes faites en matière de muséographie. Humer les petites mosaïques du Jardin de Salluste, là, dans ce musée où de rares visiteurs prennent la juste mesure - sans jeu de mot - de la grandeur de Rome.

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    XIII 

    Tu vas au Parco Mellini, tout au bout de Trionfale, quand tu te diriges vers le Monte Mario, et qu'il te semble quitter la Rome du centre, ses agitations, ses places à touristerie, quand pour trouver un belvédère éblouissant de magnitude, tu prends le bus qui monte, monte, tourne, tourne, passe devant des hôtels de choix, des demeures cossues, monte, grimpe jusqu'à atteindre ces parcs à chiens, puisque eux sont interdits de trottoirs donc de crottes, puisque, contrairement à nos villes sales de déjections, Rome parque ses chiens pour notre plus grand bonheur de sandales. Le Parc Mellini est une splendeur perchée, l’un des surplombs de choix avec le Gianicolo et le Pincio.

    Mais qui , sincèrement, va aussi loin, alors que la foule se masse à des endroits stratégiques : Colosseo, Vatican, Machine à écrire, Quirinale, Trevi et Navona… ?

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    Découvrez Les SCÈNES ROMAINES de I à VIII

  • DU CÔTE DE CHEZ MAELSTRÖM : Ô BILLES OH POESIE

    images?q=tbn:ANd9GcQGymCFMRz1P7GYP_9eNrNsxB2X-airHgAeX5GNRBFLdNk_dLHVpar PHILIPPE LEUCKX 

    Diversifiant ses collections, Maelström propose, à côté de ses fameux « booklegs», une collection de « romans » aux couvertures colorées, une série « compact » sous format carnet, une autre en noir et blanc réservée à la poésie (grand format et volume plus épais).

    Parmi les dernières parutions, pointons deux écritures de jeunes poètes, assez originales dans la mesure où elles dérogent aux codes aujourd’hui en faveur dans nombre de poèmes contemporains : signifiant à tout crin, ressassement lexical, topiques saturés (exemple : l’anaphore), minimalisme desséchant, poésie « vaguement » philosophique, poésie parlée (avec des « ça » à pleuvoir !)…

    Et heureusement !

    Voilà deux livres de poésie, très différents pourtant.

    ***

    large.jpgL’écriture de Kenny Ozier-Lafontaine (Paul Poule sur les réseaux d’écriture) dans « billes » explore « le ciel blessé », métaphore d’une enfance douloureuse, puisque toutes les enfances le sont dans la mesure où , dit-il, « c’est mourir à tout bout de champ ». L’écriture, légère, tout en étant incisive, apprécie les brefs poèmes, les assertions poétiques, les maximes personnelles, quelques aphorismes vraiment bienvenus, un style entre haïku repensé et gouttes philosophiques de bon aloi :

    pour combler le vide

    entre la langue et le ventre-ciel

    il avait marché,

    il savait d’expérience

    qu’il était plus aisé de convaincre une lumière dans l’aube

    de rebrousser chemin

    que de dissuader le vent d’emporter

    quelques grammes d’oiseaux

     

    j’ai vu la neige venir recoudre la blessure de l’eau

     

    réapprovisionner

    le ciel en visages

    le ciel est la conséquence d’une étoile blessée au bleu…arton262.jpg

    Le ciel, les nuages, les couleurs, et surtout le silence des gestes, de l’écriture, de la perception du monde, sont au cœur de cette poésie aérienne, don d’images pures et tellement partageables !

    Aucune faute de goût, aucune lourdeur ne viennent déparer un très bel ensemble : on est surpris d’apprendre que ce livre est un deuxième recueil de poésie (après « Fils de la nuit », chez le même éditeur) tant la maîtrise du vers, des images, tant la souplesse et la fluidité de la petite musique de Kenny Ozier-Lafontaine coulent de source, à l’instar d’un corps libre.

    Kenny OZIER-LAFONTAINE, Billes, Maelström, 2015, 130p., 13€.

    Le livre sur le site des éditions Maelström

    ***

    374.2.jpgDéjà sept livres de poésie au compteur d’Arnaud Delcorte (1970). Après deux livres au Chasseur abstrait, trois à l’Harmattan, un livre cette année chez M.E.O. (un très beau « Méridiennes »), le voici avec « ô ».

    Un petit « maelström compact » de quatre-vingts pages pour en découdre avec les thèmes chers du poète : le voyage porteur et cet amour des hommes, la lumière « méridienne », le culte des titres brefs pour relayer sans doute cette pulsion des désirs, par pudeur contenue en tercets tressés de sèves et d’amours.

    Après « éden », « ogo », « écume noire », la brièveté des titres rejoint l’écriture, non contrainte, mais corsetée volontairement dans l’appareillage du bref. Dire beaucoup dans l’étroite mesure de versets ou de haïkus. Il y a, chez Delcorte, quelque chose de très oriental, et à la fois de très physique, dans ces écritures du désir (que peu peuvent nommer) sensuel, celui de l’autre miroir, très nu dans l’injonction faite au lecteur de partager sans complaisance sans voyeurisme ces instants suspendus dans l’effraction du plaisir :March%C3%A9+Po%C3%A9sie+2013+013.JPG

     

    La douleur du départ

    Un battement

    Et rien que tes traces dans le bleu

    Je préférerais mourir d’abstinence

    Que de traduire l’amour

    Sous d’autres latitudes

     

    Nos mains détiennent l’aveu de solitude

    Nos yeux

    D’intrigants lendemains

    Sous le ventre enceint des hommes

    Un nuage

    …ou promesse

    À accomplir

    Si le poète, et l’homme, réapprend « l’incandescence de ta chair », « la mer vouvoie nos errements », il lui faut « dériver dans le jour » pour asseoir le rythme, la marche, le goût des choses simples, « la bouche enivrée », une sensualité reconquise, où lèvres, regards, frémissements dessinent une carte du tendre, en toute liberté, sous la bannière de ces poètes orientaux, Tagore ou Mishima, convoqués pour la juste cause : dire dans le creux du poème « c’est là », « nous sommes » vivants , à « l’appel de l’instant ». Belle et juste philosophie un brin hédoniste.

    Dans une écriture, qui, de livre en livre, resserre ses enjeux, quel bonheur de lire :

    Mon amour dort

    Autour de nous

    Une couette de vent

    Bashô n’est pas loin.

    Arnaud DELCORTE, Ô, Maelström, 2015, 80 p., 8€.

    Le livre sur le site des éditions Maelström

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  • RETOUR AUX CLASSIQUES : GAVINO LEDDA ET HENRI CALET

    Leuckx-Philippe_450_px.jpgpar Philippe LEUCKX

    Quoi de commun, allez-vous dire entre Ledda le Sarde et Calet, l’amoureux des rues de Paris et de ses souvenirs ?

    L’enfance, sans doute, réserve pour l’un et pour l’autre, de morsures indélébiles et de pépites. Forer dans l’enfance brute, indécente, sauvage, misérable du Sarde ; puiser dans le grenier à souvenirs au fil des façades et des rues parisiennes. Et retrouver une poésie unique, portée par une langue, des émotions et un don d’enfance, inaltéré.

    **

    R150091027.jpg« Padre Padrone » de Gavino Ledda (1938) fut lors de sa parution un coup de tonnerre dans les lettres italiennes, par la nature même du livre, une autobiographie sans concession, âpre et roborative à l’image des paysages et de la culture de leur auteur, un petit berger sarde de Siligo. Le succès fut amplifié par la Palme d’or attribuée aux frères Paolo et Vittorio Taviani pour leur adaptation de l’œuvre romanesque, en 1977.

    Qu’un petit pasteur inculte, endurci par les hivers passés à la montagne, par la dure éducation d’un père borné, seulement préoccupé par le devenir de sa petite exploitation, qu’un petit pasteur analphabète et coupé du monde jusqu’à l’âge de vingt ans, soit devenu écrivain, relève du miracle. Cet enfant, sans autre langue que celle de la nature sauvage bruissante et des animaux domestiques, va accomplir un saut étonnant dans la culture jusqu’à devenir linguiste et professeur d’université !

    Incroyable mais vrai.

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    Des pacages de son père à sa formation « radio-monteur » à l’armée (Caserne de Sienne), de la montagne de Baddevrustana à l’université, que de chemins (en croupe de Pacifico, âne bâté) d’épines, de misères, de coups (le père tortionnaire), d’apprentissages (c’est un musicien, ce Gavino), que de rencontres (et ces amis qui lui apprennent les rudiments d’une langue pour lui étrangère, l’italien ; Toti, Ottavio, d’autres lui apprennent le sens de l’amitié) !

    Ce livre, d’une initiation rare et courageuse, exprime avec une infinité de nuances les avatars d’un paysan inculte pour devenir ce qu’il est aujourd’hui. Ni esbroufe ni complaisance : le juste regard sur un monde qui se donne, se rétracte, offre, reprend, explore, propose.

    Une leçon, vraiment !

    (Gavino Ledda, Padre Padrone, L’éducation d’un berger sarde, Gallimard, coll. Témoins, 1977, 240p. traduction de l’excellent Nino Frank)

    **

    cvt_Les-grandes-largeurs_4074.jpegIl est des auteurs marginaux, en France comme ailleurs. Toujours à côté des modes, dans des marges thématiques et/ou formelles. Des écrivains buissonniers, qui savent humer l’air du temps, et restituer toute sa saveur. Ecrivains au rang desquels je place Vialatte, Hardellet, Gadenne, Nucera, Cabanis…

    Et Calet, bien entendu. Nomade à Paris ou ailleurs, fureteur comme Izis, Doisneau, Bianciotti ou Hardellet des petits coins de Paris. Observateur légèrement ironique des faits perçus, divers et autres personnels. Henri Calet (1904-1956), auteur d’une bonne quinzaine de romans, récits et autres balades. Quelques titres : « La Belle Lurette », « Fièvre des polders », « Le tout sur le tout », « L’Italie à la paresseuse », « Les deux bouts », « Les murs de Fresnes » et « Les grandes largeurs ».

    Ce dernier titre date de 1951. « Les grandes largeurs » sont ces avenues qui attisent et attirent le jeune Calet. Celles des beaux quartiers de l’ouest, alors qu’il vient d’un sud populaire, bien différent. Aussi, il est plusieurs Paris, selon Calet. Ces « Balades parisiennes » (sous-titre) offrent l’avantage de combiner l’exploration minutieuse de la capitale et les souvenirs de l’auteur au fil des rues, des plaques commémoratives sur les façades. Le promeneur festif ou décalé, l’observateur narquois, le poète de l’ordinaire et des coins négligés le rapproche de Fargue, cité à plusieurs reprises. Quand un piéton de Paris rencontre un autre promeneur !

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    Le père, la mère, la misère de l’enfance, les petits bonheurs, les usages disparus, les rues diverses que Calet a habitées, la maladie de la mère, les terrains vagues autrefois occupés par des lieux de plaisance…tout fait farine au moulin de la mémoire. Une mémoire précise, poétique, nostalgique, avec ce grelot du perdu, et cette voix singulière, économe, pudique, très moderne d’un auteur ultrasensible, qui voit, enregistre et relate sans aucune distorsion.

    Un très beau livre. Digne du « Piéton de Paris » de Fargue (1932-1939) ou des travaux de Perec. Et un guide idéal pour redécouvrir un Paris parfois méconnu.

    (Henri Calet, Les grandes largeurs, L’Imaginaire/Gallimard n°133, 2008, 110p., 5€)

  • QUELQUES REVUES POUR ENTRER EN ÉTÉ...

    leuckx-photo.jpgpar Philippe Leuckx

     

     

     

    Le numéro seize de la revue de l’Association des Ecrivains Belges de langue française (A.E.B) Nos Lettres, propose, sur le thème « Ombres et lumières des mots », une quarantaine de pages de contributions des membres. De Frank Andriat à Anne-Marielle Wilwerth, des poèmes, des proses, des extraits de romans, bref de quoi nourrir et illustrer le sujet de devoir « imposé » auquel ont répondu 50 écrivains.

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    L’ « escalier en tourterelle » de Guy Beyns ou les mots inventés par un enfant requis par l’ombre des choses.

    Philippe Remy-Wilkin évoque le « double mouvement » du balancier : entre ombres et lumières, ce qui « libère et qui encage ».

    Jean-Loup Seban, dans une langue très dix-huitième, propose à son héroïne : « Un soir soyez pensive, un autre plus frivole », selon l’humeur et la couleur du moment.

    Françoise Pirart tisse des ombres sur une pelouse de rencontre.

    Chez Noëlle Lans, « la phrase est habillée de clair-obscur », et d’évoquer à son propos le « Yin et le Yang ».

    Danielle Gerard voit dans les mots et leurs lumières un espace de vitraux, en « éclats », « dans un enchevêtrement » de « douces consonances ».

    Claude Donnay « libère des lucioles au cœur de l’obscur, qui n’éclairent que des chemins de traverse ».

    Dans sa langue de poète philosophe, Jean-Michel Aubevert entend nous rappeler à la source des mots, de la parole, de l’écriture « qui rouvre les livres ».

    Le numéro fait la part belle à l’hommage rendu au poète et critique Jean Dumortier, disparu il y a peu, figure fidèle du monde de la poésie qu’il écrivait, commentait, honorait par sa généreuse action à l’Association, au Grenier Jane Tony, à l’A.R.E.A.W.

    La revue s’achève par le compte rendu précis des dernières Soirées des Lettres. A l’honneur : Laurence Bertels, Claire-Anne Magnès, Barbara Flamand, Raymond-Jean Lenoble, Jean-Marc Rigaux, sous la « férule » experte et attentive de Jean-Pierre Dopagne.

    Le site de l'AEB & de Nos Lettres

    *

    220px-Paul_Van_Melle.jpgTrois livraisons d’Inédit Nouveau de l’infatigable Paul Van Melle, secondé par son épouse Jacqueline, peuvent donner le tournis tant la matière critique des livres lus et des poèmes commentés (par les petites notices) par le maître de céans semble intarissable. Comment fait-il ?

    Bref, dans le n° 271 de novembre-décembre 2014, Van Melle accueille des poètes qui aiment le verset, la strophe, qui la rime, qui le thème noble (le Jour des morts). L’humour de Jacques Ferlay, « le mur de la honte » de Micheline Debailleul, trois très beaux poèmes de Michel Cosem…

    « Sommeil, autre versant de la cécité » de Philippe Fouche-Saillenfest (poète français né en 1941), que je découvre.

    **

    Le n°272 de janvier-février 2015 met en couverture la bonne bouille rieuse de Michel Butor, manière pour Van Melle de rédiger un petit édito sur les mouvements littéraires du XXe (qu’est devenu, selon moi, le nouveau roman ? qu’en reste-t-il ?). Résurgence d’Eric Cuissard évoque Duras et son « Hiroshima, mon amour ». Un texte d’une très jeune Belge, Andréa Taos, décline une description précise d’ « arbres (qui) montaient au soleil/ comme des dieux… » ou de « nudité de la femme-rivière ». Auteur à suivre, que Van Melle a l’art de dénicher. Comment fait-il ? Denis Emorine parle de « frémissement du vent » intérieur.

    Comme toujours de très nombreuses notes de lectures (Modiano, Comtesse de Noailles, Tom Lanoye, Pessoa…)

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    Sous l’égide de Cendrars, le numéro 273 de mars-avril 2015 rend hommage au grand poète Marcel Hennart (il a perdu son Eurydice) et plus généralement à ces compagnes obscures, invisibles, cachées des poètes.

    Le voyage, « l’heure obscure de la nuit » de Jean Hautepierre, les textes incisifs d’une poétesse roumaine, Stella Vinitchi Radulescu, qui « se lave les cheveux dans la lumière du soir », et dont « la blessure prend la forme d’un arbre séché », ou encore cette « guetteuse dans les airs » de Gisela Hemau (poète allemande)…il y a matière et poésie à dégoter au fil des trente-deux pages classiques (A4).

    *

    donnay.jpgDites trente-trois  ! Soit le n° du dernier BLEU D’ENCRE, revue qui existe depuis juin 1999, qui ne paraît que deux fois l’an, aux solstices, qui est restée fidèle à son format A5, à ses collaborateurs réguliers et à la poésie, de tous horizons, de toutes les langues, puisque, depuis le premier numéro, la revue de Claude Donnay ouvre aux traductions de l’italien, de l’arabe…

    Le numéro 33, en effet, profite des traductions du professeur Salah Ben Amor pour nous faire connaître les voix de Lana Almajaly , d’Imen Diabel, de Marwa Halawa, d’Oumeima Ibrahim, de Suzanne Ibrahim, de Bissen Kayrbik et de Qamar Sabri Aljassem, paroles de Jordanie, de Bahrein, de Syrie.

    Les poèmes français du Maroc (Ken Noucha ou Khalid El Morabethi), de Suisse, de France ou de Belgique (l’inouï Besschops) ne sont pas en reste.

    Voilà une revue qui prend une juste mesure du monde, en donne des signes, des échos :

    « on raconte qu’un enfant a perdu un bras près de la clôture de l’automne » (S.Ibrahim – Syrie)

    « la faim a fait sortir le loup meurtri du bois…tandis que l’enfant indolent/ coupe les mains des fous pour en faire des bouquets » (Ivan de Monbrison – France)

    « plus près ou loin je connais la voix de ton amour » (Nawal Qarmoua – Maroc)

    « devant le ciel et la mer

    je vois des bleus distincts des lambeaux d’horizon

    de quoi aimer le bruit du vent et de la plume

    et ce contact infime de l’un vers l’autre

    que l’on nomme l’écriture… » (Pierre Warrant – Belgique) 

    Des lectures (par N.Doyen, G.Paris, Ph.Lx) mettent en lumière Philippe Besson (« Vivre vite »), Frédéric Vitoux (« Les désengagés »), Michel Bourçon (« Jean Rustin »), Olivier-Léon Terwagne (« Soleils sur le Nihil »), José Havet (« Nuit frontière ») et Stéphane Georis (Timoteo Sergoï en poésie) pour « Le triomphe du saltimbanque ».

    BLEU D'ENCRE, revue & éditions