CHRONIQUES de PHILIPPE LEUCKX - Page 3

  • RELIRE CARCO - LES INNOCENTS

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX 

     

     

     

    carco-innocents.jpgDu poète de « Mortefontaine », du romancier populiste et poétique de « Jésus la Caille » ou de l’extraordinaire « L’homme traqué », qui, dès 1922, annonce l’existentialisme, on croit connaître tous les atouts. Voici quelqu’un qui prend plaisir à parler de Paris, de ses Apaches, du petit monde des banlieues, qui décrit avec beaucoup de gouaille et d’à-propos le monde des bars, des fameux zincs où se dessinent les projets interlopes.

    Le poète romancier, admiré par Aragon (son fameux poème du lendemain de la mort de Carco, en mai 1958), réussit, sans lourdeur, à évoquer la vie des petites gens dans ce roman de 1916, « Les innocents ».220px-Francis_Carco_Meurisse_c_1923.jpg

    On retrouve là tous les ingrédients d’un univers, certes bien oublié, celui des petites frappes, des bandes de voyous des années 10 et 20, les trafics obscurs de personnages encore plus obscurs.

    Milord, Melle Savonnette et quelques autres s’appliquent à vivre, mal, petitement. Ils se croisent, se séparent et ne s’oublient pas. Certains restent en province, d’autres s’enferrent dans un Paris brumeux.

    Le roman résonne des passions mal contenues, dérisoirement maîtrisées et l’humanisme de Carco colore la grisaille des lieux et de l’intrigue. En descriptions fidèles à un naturalisme zolien, le romancier de « Brumes » et de  « L’homme de minuit » conte les vies toutes simples et la prégnance (dans le droit fil de « L’homme traqué ») des souvenirs impérissables. Il faut coûte que coûte que Milord, ce jeune gars de vingt ans, retrouve cet amour perdu, quitte à rompre toutes les amarres parisiennes.

    La modernité de l’écriture, très vive, empreinte de l’argot du milieu, donne à ce roman d’atmosphère la valeur documentaire des premiers films qui traçaient de la « Zone » un portrait très réaliste (ceux de Georges Lacombe, par exemple).

    A redécouvrir donc, comme d’autres livres de leur auteur (« L’Equipe », parmi une vingtaine).

  • DERNIÈRES LECTURES

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    23022_1277968.jpeg"LE COEUR QUI COGNE" d’Yves NAVARRE (Flammarion, 1974)

    Qui parle encore de cet écrivain des années 80, fêté par un Goncourt (« Le jardin d’acclimatation ») et aujourd’hui sérieusement oublié ?Doc-E1-.jpg

    Dommage car il y a dans ses romans la vertu de la franchise et l’atout des analyses sociétales. Ici, la bourgeoisie est dépecée, ouverte à vif, au sein d’une famille qui se déglingue tout doucement, dans le jeu des envies, des jalousies, des héritages.

    On admire les portraits et « le cœur » cogne vraiment : pourquoi tant de détresse au lieu de la tendresse ?

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    "TEMPÊTE" de Jean-Marie Gustave LE CLEZIO (Gallimard, 2014) réunit deux clezio_postcard.jpgnouvelles où les femmes sont mises à l’honneur. Ces « femmes de la mer » du Japon qui sont des pêcheuses d’ormeaux et qui plongent, depuis toujours, pour vivre. Les hommes, venus de loin, débouchent sur cet univers, avec les lourdeurs de leur sexe et les inquiétudes inhérentes aux personnages de l’auteur nobélisé.

    La description de la nature et des rapports humains, d’une vérité criante, nous plonge dans l’intimité de ces personnages de chair et d’âme.

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    « ELÉCTRICO W» d’Hervé LE TELLIER (J.C. Lattès, 2011) est l’un de ces romans où Lisbonne éblouit, avec ses personnages en quête du passé et de l’amour. Deux amis, Vincent et Antonio, arpentent le Bairro Alto et d’autres rues de la Baixa, éclusent des sangres, en recherche de confidence. L’enquête est autant psychologique que policière, et nous suivons avec intérêt les déambulations des deux personnages dans cette ville devenue mythique, à force de port, de collines et d’électrico de l’enfance.

  • TROIS UNIVERS – PASOLINI – MALMSTEN – FAUCER

    leuckx-photo.jpgPar Philippe LEUCKX 

    (à paraître dans FRANCOPHONIE VIVANTE,

    trimestriel – mars 2015)

     

     

     

    9782757836163.jpgPasolini, qu’on ne présente plus - PPP : Pier Paolo Pasolini - né en 1922, assassiné en novembre 1975, a trouvé, au-delà de sa mort restée en large part inexpliquée, des thuriféraires de premier ordre : Laura Betti et Marco Tullio Giordana, en Italie, René de Ceccatty, en France. De Ceccatty a souvent traduit et/ou présenté l’œuvre de Pasolini. En outre, il lui a consacré, il y a quelques années, une biographie fameuse, dans la collection dirigée chez Gallimard par Gérard de Cortanze. Le voilà de nouveau au travail – précis, méticuleux, soucieux de l’original – de traduction d’inédits, tirés, nombreux de l’œuvre immense du poète. Selon René, la poésie de PPP est sûrement la branche maîtresse d’une production multiple en cinématographie, essai et critique, par ailleurs remarquable.

    Adulte ? Jamais rassemble, en 368 pages d’une présentation juxtalinéaire italien/français, de larges fragments d’onze recueils qui s’échelonnent de 1941 à 1953. Les poèmes traduits s’accompagnent d’une préface éclairante, qui resitue les enjeux de la poésie dans le contexte pasolinien, d’une belle photo-portrait de couverture (datant du festival de Venise en septembre 1962), enfin d’annexes chronologiques, bien utiles dans cette vie italienne bien remplie.

    La qualité du regard pasolinien, qu’il soit poète frioulan ou italien, est tissée d’observation du monde de l’humain, d’acuité, d’intelligence hypersensible, de cœur, sans jamais verser dans le pathos ni dans l’emphase ni dans le forcé. La voix est douce, généreuse, mais tout autant décapante sur un réel à restituer au plus juste. L’engagement est total : la prise de risque signifie pour lui perception vraie d’un monde, accueil et description, et analyse. L’émotion n’enlève rien aux atouts critiques, ethnographiques et esthétiques. Cette quadruple approche du monde romain, de l’enfance en terre frioulane, des populations laissées-pour-compte, dans l’univers impitoyable des borgate (lumpen-prolétariat que le poète découvre dès son arrivée à Rome en 1950, chassé de Ramuscello pour une affaire de mœurs) nous vaut de beaux poèmes, d’une inspiration « touchée par la grâce ». Jamais rien de pesant dans ces vers qui murmurent ou enchantent l’amour, dans ces textes qui relatent l’autobiographique sans le plomber, dans cette langue qui du journal intime tire les plus beaux accents de vérité.

    Et le titre de l’ensemble s’éclaire :

    Adulte ? Jamais. Jamais : comme l’existence

    Qui ne mûrit pas, reste toujours verte,

    De jour splendide en jour splendide.

    Je ne peux que rester fidèle

    À la merveilleuse monotonie du mystère.

    Voilà pourquoi, dans le bonheur,

    Je ne suis jamais abandonné. Voilà

    Pourquoi dans l’angoisse de mes fautes

    Je n’ai jamais atteint un remords véritable.

    Égal, toujours égal à l’inexprimé,

    À l’origine de ce que je suis. (p.257)

    « Talus plus âpres », « cheveux peignés au son des cloches », « dans un cœur tendre que j’arrache au rêve », autant d’images qui révèlent une âme, apte à saisir les lumières qui pleurent, qui blessent, qui peuplent les confins (l’un des titres de recueils).

    Évidemment, René a raison de hausser cet univers poétique au statut essentiel de l’opus incontournable. Le lyrisme est lucide, avec des éclats de pure beauté, d’ardeur décrite sans jugement moral, sans doute dans le même esprit d’accueil des réalités du monde d’un Saba, qui ne voyait aucune hiérarchie dans nos actes, nos comportements, dans nos jugements, comme si toutes les matières du réel, les plus « nobles », les plus familières, les plus triviales, les plus vitales, les plus secrètes étaient à égalité.

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    Le poète décline ses amours, ses solitudes, ses fêtes, les exclusions dont il fut victime, ses proches (ses croix : la mort du frère, véritable crucifié d’une trahison des communistes), ses regards : que de poèmes sur cette exploration préci(eu)se des Choses (autre titre) !

    « L’ombre heureuse des fêtes » plane sur ce beau recueil, qui résonne loin, qui ne s’épuise pas, qui favorise de multiples approches : sensitives, intellectuelles, paysannes, autobiographiques, esthétiques, éthiques… Ce qui ne nous étonne guère d’un auteur complexe, érudit, lyrique, imagier et moraliste (au meilleur sens du terme, c’est-à-dire, qui nous grandit), fidèle à la vérité à dire.

     

     

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    Electre_978-2-87505-167-7_9782875051677?wid=210&hei=230&align=0,-1%0ALes « frictions » que Rodrigo M. Malmsten publie chez Maelström sous le titre Auguste ou Jenny la Rouge sont une forme de théâtre renouvelé, hardi, ardent, d’une violence sans cesse au cœur des deux personnages, facettes complémentaires d’un être promis à un destin tragique.

    Deux figures qui se connaissent de longtemps (trente années de coexistence plus ou moins pacifique) et qui prennent le temps de se redécouvrir, portés au-delà d’eux-mêmes, pour inciser un réel décidément mal connu, mal torché. Se connaît-on jamais ? Peut-on décemment voir de l’autre autre chose qu’une vision déformée, déformante ?

    Le risque est là : la connaissance des âmes, des corps, des sexes n’échappe pas à certaines frontières, ces lisières où le plaisir, la chair et leurs contraires s’échangent, s’annihilent.

    Les dialogues mordent le réel, laissent au lecteur de noires « impressions » comme des taches d’existence.

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    Un vrai regard, certes. Celui d’un poète, d’un metteur en scène, d’un comédien, né en Argentine, habile à tresser, dans cet univers théâtral, les fluides essentiels de nos contradictions : quête et répulsion, amour et déchirement. Bergman, Ionesco ne sont pas loin : entre cris, absurdité et sens du tragique.

     

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    476550_1.jpegGaëtan Faucer (1975-) est essentiellement un dramaturge, mais il écrit aussi des scénarios et des poèmes.

    Plusieurs titres, « Off », « Divines soirées » ont été évoqués. Plusieurs éditeurs (Chloé des Lys, Novelas) ont accueilli ce théâtre assez noir, dont j’ai déjà dit tout l’intérêt, dans le juste fil d’une dramaturgie existentialiste sartrienne. « Huis-clos » a de toute manière influencé durablement le jeune auteur. Parmi la trentaine de pièces, quelques-unes ont connu de belles représentations à Bruxelles, et « Notre Saint-Valentin » reprend cette année la route des planches, après le beau succès de 2013 (Péniche Fulmar, e.a.).

     On ne connaissait pas le nouvelliste.

    Le noctambule suivi de Bandeau noir, un petit livre soigné , propose deux récits, que l’on verrait bien aussi adaptés au théâtre, tant les décors ont cette frappe scénographique. La première nouvelle nous mène dans un cimetière d’étoiles ou de tombes. Le narrateur s’y débat comme un poisson dans l’eau. Sa solitude trouve là un véritable dérivatif à de mornes moments. Ici, au milieu des tombes, il se sent vivre, revivre.

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    L’autre texte explore lui aussi un milieu marginal, pour tout dire interlope. Un comédien d’ImageX se retourne vers un son passé, sans doute guère glorieux de comédien X, mais quelle métamorphose s’annoncerait-elle ? Change-t-on de peau ? De corps ? Le passé serait-il un tag éprouvant, dont on ne peut se délester. À l’occasion d’une embauche, nouveau point de départ, l’antihéros se répand en réflexions amères…quoique l’espoir pointe aussi une nouvelle voie…Sait-on jamais ?

    Les deux nouvelles, en dépit de leur brièveté, consignent, une fois de plus, les mêmes préoccupations existentielles d’un auteur happé, entre beauté et noirceur, par les prestiges de la solitude et de la communauté espérée comme un baume.

    Bientôt un roman ?

     

    Pier Paolo Pasolini, Adulte ? Jamais, Points, 2013, 368 p., 11,20€.

    Rodrigo M. Malmsten, Auguste ou Jenny la Rouge, Maelström, compact 31, 2013, 56p., 6,00€.

    Gaëtan Faucer, Le noctambule suivi de Bandeau noir, Edilivre, 2014, 34p., 9,00€.

  • CAMAR(A)DE de Yannick TORLINI

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

    ob_522037_is-couv-torlini.jpgPar glissements, par sens superposés, par glissades de sens, en de longues phrases qui portent sens, Torlini réussit à brasser ce que les deux thèmes du mot-valise-titre mettent en évidence : la mort au bout du compte pour tout être aimé, sensible.

    Par assauts de lucidité, le poète dévide une philosophie de vie qui le pousse à retenir toutes les aspirations, toutes ces « respirations » du monde, le vivre, le jouir.

    Les images, les domaines qu’elles soulignent, foisonnent, démultiplient la vision :

    camarade crasse ta semelle qui au dessin parcourt ton ombre crasse (l’ombre de ) camarade, ta semelle au vent de douleurs, ne cesse le trajet au vent ta fatigue extrêmisée jour finissant + attente

    Les ellipses, les ruptures de constructions sont nombreuses et sollicitent nos sens :

    et rien d’autre que la respiration : enfin la. respiration (pas de). ni ce désert que tu nommes cors arase. rien d’autre que : la respiration dans. la respiration, camarade.

    Cette poésie tire parti des silences, des blancs, des mots ressassés et d’un rythme très personnel, déjanté, déchiqueté pour dire, se dire.

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    Ce recueil annonce un beau travail sur la langue et la gravité de thèmes proches de l’auteur. Le poète fore, loin, répète, relaie, relie, ose des ponts sévères entre les mots et crée un réseau, certes difficile, complexe, où le lecteur se sent dans un risque de tous les instants, comme s’il redécouvrait sa propre langue, neuve, originale, décrassée des lieux communs.

    Yannick TORLINI, CAMAR(A)DE, éditions Isabelle Sauvage, 2014, 88p., 14€.

    Pour découvrir les éditions Isabelle Sauvage:

    http://www.lautrelivre.fr/editeur/isabelle-sauvage

  • LECTURES D'ÉTÉ (II)

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

    Murakami dans « Le passage de la nuit » réussit à camper quelques personnages, dans le glissement des atmosphères nocturnes, dans une grande ville. La description des lieux et des personnages intrigue autant qu’elle charme. On retrouve là les qualités du romancier japonais pour un réalisme mâtiné d’insolite.

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    Lire un classique comme Pouchkine, et un beau livre d’intrigues russes du XIXe comme « La dame de pique » nous plonge dans un temps où l’aristocratie et les bourgeois russes tenaient le haut du pavé. Les histoires contées là semblent sortir d’un imaginaire contrôlé et elles nous dépaysent totalement. Parfois, leur cruauté est aussi terrible qu’une annonce de catastrophe.

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    Claude Lanzmann, icône cinématographique de « Shoah », interroge M. Rossel, représentant de la Croix-Rouge invité en 1944 à visiter le camp-modèle de Terenziestad. Les propos font tout l’intérêt de « Un vivant qui passe » : entre recherche documentaire et incompréhension, le stratagème des nazis est mis au jour et éclairé par deux consciences agissantes.

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    Quelle merveille d’inventivité que ce « Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire » de Jonas Jonasson. Le délire est de tous les instants et l’ironie sautillante. Entre polar, récit échevelé et déjanté et description sociologique, ce roman suédois a toutes les qualités d’écriture pour capter l’attention d’un large public, émerveillé par les inventions constantes.

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    « Hôtel atmosphère » de Bertrand Visage, publication ancienne (1998) est un merveilleux exemple de récit d’anticipation. Trois personnages illustrent les difficultés d’aimer dans une ville rongée par la guerre civile et les difficultés. On est dans un Paris réinventé du milieu du XXIe siècle et l’on y croit. Le romancier a l’art de brosser des « atmosphères » nocturnes et angoissantes.

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  • UN BEAU ROMAN de Françoise PIRART

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    legende-des-hauts-marais-1couvweb.jpg"LA LEGENDE DES HAUTS MARAIS" de Françoise PIRART (Ed. du Jasmin) respire l'aventure, les belles valeurs et la nature au plus près de ses sources. En quatre-vingts pages bien écrites - avec ce sens du souffle, des espaces et du suspense -, l'intrigue nous mène au coeur d'une tribu perdue dans un univers de paludes et de joncs. Le lecteur a le temps d'éprouver les divers personnages qui peuplent ce récit : les amis Armon et Taharn, les vieux de la tribu, Roch et Kerin en tête, Maïra, l'amie d'Armon... On vit au rythme de la chasse, de la nourriture, des espaces traversés, des bêtes qui effraient, de la nuit qui tombe, sans secours. On suit Armon, de l'âge initiatique à celui de l'adulte mûri, dont les valeurs sont toutes celles de la tribu: le sens du devoir, de l'amitié, la bravoure. Et le danger menace, se rapproche et il faut lutter contre ces ennemis. On en capture quelques-uns et les combats avec les autres sont assez sanglants comme toute guerre. L'issue verra peut-être une manière d'éclaircie : qui sait?

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    Entre roman et mythe, Françoise Pirart a réussi un bel exemple d'histoire à partager, que les grands adolescents, que les adultes savoureront. Les atouts en sont la fraîcheur d'inspiration, le style fluide et cet humanisme âpre que la romancière ressent comme une force, une dignité. La description riche d'une nature fertile et sauvage, les ingrédients de tout récit fondé sur la lutte et l'apprentissage, la quête du sens : tout convie à une lecture aussi féconde que la matière proposée. Les belles illustrations (une douzaine) sont dues à René Follet.

  • TA SEULE FONTAINE EST LA MER de Thierry-Pierre CLÉMENT

    images?q=tbn:ANd9GcQRP5_UmX4xjl_VU5ebmOG-iuliH_atxjb8qFj28zM5yGoEyQktErXthVkpar Philippe LEUCKX

     

     

    Thierry-Pierre Clément, dont j’avais apprécié « Les fragments d’un cercle », nous revient avec un très beau recueil. Ta seule fontaine est la mer (à Bouche perdue, coll. Sépia) est une découverte saisissante des éléments, pour un poète qui sent, hume, scrute et ressent. Le ciel, l’air, la lumière passent dans ses textes comme des gages de vérité profonde. Le poète a épuré ses formes et il n’en garde que le suc, les pépites, ces vers corsetés, cette « épure du chemin » comme la célèbre une des sections du livre. Une étonnante douceur innerve ces vers : elle tient autant aux questionnements nombreux qu’aux constats de quelqu’un qui sait parler des bords, du cœur et des lointains.

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    Il y a chez ce lyrique modéré, une soif de terres nouvelles, une géographie du frisson, une attente de l’invisible et un regard d’apôtre sur la beauté du monde. Une quête incessante de la soif de l’autre, des infinis, de la liberté.

    J’aime beaucoup cette manière de rendre compte d’un réel appelé par le prénom de la grâce :

    Nous nous savons mortels

    et nous bénissons l’aube.

    Nous ne sommes pas aveugles.

    Nous voyons plus loin.

    Le vent porteur, les mots de passage et de partage accompagnent ce bonheur d’écriture, où chaque mot devient signe de soi, blason de tendresse :

    Cœur troué

    au plus fragile,

    au plus intense –

    Dévoration

    du feu !

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    Thierry-Pierre Clément, Ta seule fontaine est la mer, 2013, 96p., 15€. 

  • LECTURES D'ÉTÉ

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

     

    61Q0GHt5wML._SL160_.jpg« MITEUX ET MAGNIFIQUES » d’Evelyne WILWERTH (MEO, 2014), entre roman et nouvelles, raconte des vies ordinaires, à Bruxelles, du côté du Canal et de la déchetterie. Des Marylin de faubourg, des ouvriers, des enfants, des amoureux trouvent là, dans ce décor hyperréaliste, des histoires à dimensions humaines : des bouts d’amitié, des rencontres, des échanges. La vie n’est pas facile, le bonheur est parfois dans un pique-nique partagé, on se perd de vue le temps de quelques années et l’on aurait mieux fait de garder l’adresse de ce nouvel ami. En petites phrases très elliptiques, gorgées de sensualité et d’humanité, Evelyne Wilwerth dévide les vies quotidiennes, laisse couler leur musique profonde. On se croise et il en restera toujours quelque chose d’essentiel. Une petite musique s’éveille à lire ces saynètes ancrées dans la réalité : une musique des sentiments vrais, non spoliés, non pourris par la vie.

     

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    9782253161998-T.jpg« L'ENQUÊTE» de Philippe CLAUDEL (Stock, 2010) est un gros roman étrange, où le lecteur se perd, à la quête d’informations claires, à l’instar de son antihéros, l’enquêteur, arrivé une nuit dans une ville étrange et étrangère, chargé d’y mener une enquête qui ne débouchera que sur de plus âpres questions et si peu de réponses. Les personnages, glauques et anonymes à souhait, déambulent dans cet univers kafkaïen, pourvus de leur seule fonction : le Policier, la Géante… L’intrigue multiplie les pièges et les zones interdites et le malaise est profond. Où sommes-nous ? Sommes-nous assurés d’y voir un peu plus clair ? L’antihéros s’englue et nous aussi, dans une histoire qui, à la manière d’Huxley, nous dépasse, nous déborde. Le style de l’auteur n’est pas en cause ni son grand talent pour imposer des atmosphères, mais l’on ne retrouve pas l’humanité des personnages auxquels Claudel nous a habitué.

     

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    51HGK5T0P6L._SY300_.jpg« LE TRAIN DU MATIN » de l’excellent et regretté André DHÔTEL (Gallimard, 1975) est l’un ces romans qui s’attachent à vous comme lierre et qui ont aussi l’étrangeté habituelle de ceux de leur auteur. On ne quitte pas la région favorite de Dhôtel, les Ardennes françaises, ni les intrigues où les personnages s’en donnent à cœur joie pour dénouer les mystères de l’existence banale, dans des petites localités où presque rien ne se passe. On suit ici avec intérêt les mésaventures de personnages oisifs et/ou vagabonds, qui passent le plus clair de leur temps au café ou le long des voies ferrées, à la quête de renseignements sur une affaire de disparition de bijoux et d’héritage. Gabriel, grand amateur de filles et glandeur inconditionnel, ses amis Alfred (étrange personnage presque muet), Rinchal et Paticart ; les filles, Jeanne et Isabelle, sollicitées par nombre de regards ; d’autres encore… Le talent de Dhôtel est de faire tenir tout cela, avec peu, dans une langue qui décrit plus qu’elle ne raconte, pleine de dialogues un peu surannés, et ce lyrisme modeste des meilleurs, qui s’attache aux fleurs cueillies le long des talus, à l’âpre beauté sauvage. On chemine beaucoup dans ce roman, on recherche, on s’évade du quotidien, on y parle de Grèce, on y trouve des personnages qui ont perdu leur identité et le mystère trouve voie en l’âme du lecteur.

     

  • Sur TROIS RECUEILS de Rolf DOPPENBERG & Patrice DURET

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    « Arithmétique des hirondelles », « Sauter nu dans le Styx », « Uriance », soit trois collaborations de deux amis suisses, autour des thèmes de la nature et des éléments. Une grande sensibilité unit ces deux voix, complices dans l’entretien subtil avec l’eau, la montagne, les mythes requis par une culture tissée de Grèce, d’Alpes profondes. En poèmes brefs (des quintils, des sizains), les deux poètes tissent le réel, jouent du vent, décèlent les « voix », les « souffles ». L’on sent la nuit passée à la fraîche, « le corps engourdi » après l’observation des astres, « la nuit « , « le pré noir ».

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    La dextérité à décrire « la montée des ombres », l’extrême attention à restituer des moments vécus : « le val au couchant », « la contrée des cimes s’est inscrite en vous » : une grande empathie emporte ces textes, partageables tout en étant discrets et fermes comme des expériences uniques de pure poésie.

    Rolf et Patrice se complètent, alternent les voix, les styles, proches dans cette vision de « l’eau dans la poitrine », de cette « vie à pleines gorgées », de ce « qui gorge l’arbre de nos artères ».

    C’est un très beau travail duel sur la source même de leur poésie : pourquoi s’unissent-ils pour en conjoindre les effets ? L’amitié dense ? Le partage des mêmes terres ?

    Nombre de textes évoquent la pureté des jaillissements, la semence, le feu, « les graines » en préparation, la sève ; nombre de vers exaltent ce feu des mots porteurs et ce désir qui s’inscrit en pleine nature. Tout un travail sur le regard et le corps trouve ici voix et densité :

    voix à travers ruelles

    le cours du corps

    sentier sous les chênes

    le sous-sol s’unit au ciel

    parer les coups du sort

    accourt l’encore

    et l’hirondelle du lointain

    L’ouverture à une nature qui vivifie, tramée de « pulsion de patience » et de « poussière alluviale des mots » porte ces livres au statut d’un « parfum musqué/ haut des collines » : marque de création de deux poètes frères, à l’âme paysagère, profonde.

    Les trois livres sont édités au Miel de l’Ours, Genève, 2013-2014.

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    En photo, Patrice Duret qui dirige Le Miel de L'ours depuis 2004.

    http://www.mieldelours.ch/page1.php (copier/coller le lien)

  • LENT NOIR d'Erwann ROUGÉ

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    Le terrible dans ces poèmes de Rougé n’est pas seulement dans le titre, qui suggère tout à la fois le noir de houille de l’enfance, et la férocité qui va avec certaine enfance salie, et la vague de fureur chasseresse d’hommes violents, et la « langue déchir(é)e » des victimes, et les placards de l’horreur, de l’enfermement.

    Il y a plus encore dans ce livre, où les vers se répandent sur la page, déchiquetés, structurés, décalés, il y a le désir de dire le nu plus nu que le nu, l’acide en gorge, l’œil délavé, la « haine », « leur haine », « la langue noire », qui ne renonce pourtant pas, au milieu de la traque.

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    Ce livre peut se lire comme un récit d’enfermé/évadé/pourchassé. Un enfant ? Un adulte ? Une ombre ? L’histoire ne le dit, ne se termine pas, elle recommence et hausse le ton juste pour éclairer l’universel. Le lecteur suit au présent l’acharnement à vivre de quelqu’un qui est happé, violenté, suivi, traqué.

    la fatigue d’oiseaux dans la bouche

    ce temps pris au trou

    lent écoulement

    halètement de l’autre

    tu étouffais de tristesse

    avaler l’air les champs la dune

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    En lisant cet admirable livre, j’ai songé plus d’une fois à toutes les blessures d’enfances truffautiennes, pasoliniennes et autres. Les coups, quatre cents et autres. D’enfants souillés par l’existence, le mépris, les haines ordinaires…

    Toujours faire le guet résonne à la dernière page de cet opus comme l’apologue du pauvre, toujours alerté, sans cesse en alerte, comme la bête traquée qui flaire le danger, bête ou écrivain ou enfance battue, la même vigilance au bout des mots, la même et terrible exigence de dire au plus nu le vrai.

    Magnifique Rougé.

    L’arbre à Paroles, coll. Résidences, 2014, 66p., 10€.

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    L'ouvrage sur le site de L'Arbre à Paroles (copier/coller le lien)

    http://maisondelapoesie.com/index.php?page=lent-noir---erwann-rouge

  • PARLER ETRANGEMENT de Ritta BADDOURA (éd. L'arbre à paroles)

    Leuckxok.jpgpar Philippe LEUCKX 

     

     

    Quand un poète personnifie à ce point la langue, quand un poète se met à dévider, à propos de cette langue poétique, une litanie tout à la fois d’hommages et de rétentions, l’on peut se dire que l’écrivain tient parole, a un souffle, l’exprime, use de la langue, non par futilité, mais pour en découdre avec un réel pesant. La guerre, les armes, l’enfance enténébrée sont quelques-uns des thèmes de ce « Parler étrangement », langue en prose qui, le plus souvent, prend les mots au pied de la lettre, les soumet à un écrémage particulier et à une logique qui ne l’est pas moins :

    Pourquoi parler d’autres langues si ce n’est pour réapprendre encore et encore à parler

    à dire à se souvenir à identifier à construire à marcher

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    L’humour rosse, la terrible culpabilité des placards de l’enfance, où l’on se cache, où l’on enfouit la langue, ou où l’on perd pied et langue, donnent à ces textes une coloration assez sombre et aigüe et celle qui écrit est une jeune poète libanaise :

    Mon pied a glissé

    Je suis tombée dans le poème

    Darwich, le poète palestinien éclaire de sa présence ce livre tout empreint de « langue natale », de « disparition » du fait des armes et de la peur.

    Alors, que reste-t-il quand les constats dénoncent une réalité insupportable, quand la gorge a peine à retenir les mots – pourtant gonflés de nécessité - ?

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    La poésie sert à échapper, selon notre auteure, à l’étouffoir des murs, des gestes, des situations assises et immobiles, dans la crainte et l’angoisse.

    Les francs-tireurs ne tirent pas sur les petits parfois

    ou

    Tous les matins pour ouvrir nos yeux

    Et que le pain se lève

    Nous avançons sur la corde du temps en faisant bien attention de ne pas trébucher sur les cadavres que les femmes étendent avec le linge

    Cette jeune voix a l’intensité de l’aveu et celle de la détermination – coûte que coûte.

    Ritta Baddoura, Parler étrangement, L’arbre à paroles, coll. If, 2014, 94p., 10€

  • JOURNAUX D'ÉCRIVAINS: Annie ERNAUX et Éric FAYE

    images?q=tbn:ANd9GcQPGLLKGReAB0Jyz6WKZn2Xf9rdvLc3itc4x56rZ10CBwCpt5HGZYnywFwpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    annie-ernaux-regarde-les-lumic3a8res.gifAnnie Ernaux, que « La Place », « Journal du dehors » ou autres « Les Années » ont rendue célèbre, et à juste titre, tant on adhère à cet univers aigu, entre remémoration familiale, acuité sociologique pour percevoir l’autre et écriture splendide de densité vraie, publie au Seuil son journal d’Auchan.

    Le temps d’une année, à raison d’une visite tous les 4 ou 6 jours, l’écrivaine a pris l’hypermarché comme lieu, thème et écriture d’une exploration sociologique. Décrivant au plus près les décors, les intervenants (clients, caissières), les comportements, retranscrivant dialogues et faits divers, Annie Ernaux poursuit son travail d’ethnographie du quotidien.

    C’est Cergy, son lieu de vie, bien sûr, c’est Trois-Fontaines, c’est Auchan, avec ses verrières reflétant d’un côté les nuages, et de l’autre son aspect funèbre et désolant.

    Rien n’échappe à l’acuité foncière de celle, qui depuis « La place », n’a cessé de penser à la sienne, face aux autres, parallèlement aux autres, dans la vie des autres. En cela, faire paraître ce volume mince mais si essentiel dans la collection « Raconter la vie » prend sens et légitimité. Qui d’autre qu’Annie – à la tristesse insigne qui vous prend à la gorge, que j’ai vue à Bruxelles, lors d’une Foire du livre, si belle et si mélancolique, dont la beauté des livres se lit sur son visage, cœur dévasté, empreint d’une dignité exemplaire et forcément partageable – pouvait parler de ces vies communes, quotidiennes, banales dans un hypermarché qui réglemente les vies, les contraint, les révèle à leur extrême pauvreté ?

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     Pour Ernaux, l’hypermarché, autant que l’école, cloisonne, sépare, tout en livrant une part de découverte. On ne lit pas Ernaux impunément, comme on lirait un roman – allons, ne soyons pas méchant, disons de cette romancière Nothomb -, on lit la vie sous le style unique – phrases courtes, incisives, qui n’enjolivent jamais, mais décodent sans cesse les réalités multiples -, avec un regard de photographe sensible. En 64 pages, elle réussit l’exploit de photographier au plus juste les structures d’une grande surface, par paliers, blocs, étages, en rappelant les règles d’une société basée sur le profit, le consumérisme galopant, les invectives, les interdictions : Auchan ne cède en rien ni sur le matraquage à la consommation ni sur la portion congrue réservée à la presse de qualité ni sur le régime imposé aux travailleurs. Annie débusque au plus vrai ce à quoi sert ce grand commerce sous verrière : à contenir tous les désirs, à les voir prospérer en étalages, en montagnes de produits.

    Mais, au-delà du profil économique dressé, c’est l’humain qui prime chez elle : dire le peu vécu par les gens du peu économique, dire la souffrance de ce qui n’est pas possédé, évoquer ce croisement impossible de certaines tranches de la population au sein de l’hyper, donner à voir l’ordinaire de nos vies, ramassées sur des attentes, des manques, des envies, des gestes. Jamais, l’auteur ne juge. Elle décrit, observe, cite des chiffres, se réfère à la presse, analyse, rappelle, rameute le passé pour éveiller à la connaissance du présent, saisit les données d’apparition, d’émergence des grandes surfaces et de leur impact sur la vie des Français dans un lieu circonscrit, connu, longtemps fréquenté.

    Les anecdotes sont si prégnantes qu’Ernaux les élève au statut de scènes inoubliables. Miracle d’une écriture qui ne banalise jamais mais fait écho de sens et de cœur avec les personnes rencontrées d’un côté ou de l’autre des caddies. On retient la caissière craintive de perdre son emploi pour un contrôle ou le caissier tout content d’échapper à la corvée fatigante des mises en rayons ou l’anonyme perdu avec son cabas de désolation ou les fameuses caisses automatiques qui donnent l’impression d’être sans cesse surveillés…

    Au-delà des petits faits, on n’est pas loin de la dénonciation d’Aubenas (à propos des boulots précaires), on assiste à « l’extension de mon univers intime » d’un auteur qui prend place et corps et cœur dans l’univers dématérialisé et si matérialiste d’Auchan. Les enfants, les mères, les femmes, comme chez Aubenas, trouvent ici une place de choix. A leur éviction, à leur misère, à leur rôle trop souvent dicté par le passéisme, Annie Ernaux répond d’une salve de réflexions sur le sort, sur leur dignité à recueillir au sein du réel, et, les mots-clés de son univers romanesque trouvent ici une forte justification : les origines, la mère, l’enfant, la place, le rassemblement , la vie « qui se déroule », la terrible « humiliation infligée par les marchandises » aux plus indigents (qui doivent sans cesse calculer le moindre euro pour survivre) éclairent le parcours remarquable d’un écrivain qui n’écrit pas pour faire commerce ni une littérature facile mais pour révérer la vraie vie des autres.

     *

    Malgr%C3%A9%20Fukushima.%20Eric%20Faye.jpg?1393413247« Malgré Fukushima », sous-titré « Journal japonais », qu’Eric Faye (1963) donne à lire chez Corti, résonne très fort aussi du poids de l’expérience intime et voyageuse. Le voyage, au Japon, répétitif, attendu, vénéré, offre à l’auteur les occasions rêvées d’évoquer lieux, climats, rencontres, découvertes géographiques, senteurs, atmosphères et humeurs, quatre mois durant, le temps d’un séjour à la Villa Kujoyama, à Kyoto.

    Sa fascination pour la culture japonaise, déclinée en théâtre, cinéma (ah ! Ozu), littérature romanesque et poétique (de Bashô à Oseki, en passant par Mori Ogai et les contemporains…), marionnettes, masques, vignettes visuelles, îles et ports, donne matière et densité à ce journal des périples et des rencontres. Les longues et lentes distances parcourues d’une grande île à l’autre, les moyens de transports, le quotidien des passages et des transhumances, la vérité des scènes (comme cet hôtel privilégié réservé pour une somme modique ; l’agacement devant les pertes de temps ; les craintes de voir une amie de la Villa perdre son travail…) : on frôle sans cesse les nœuds d’une expérience qui se veut tout à la fois originale, précise, précieuse, unique : il faut, qu’à l’image d’un Bouvier ou de tout grand voyageur, Lacarrière, par exemple, l’auteur puisse tirer un profit exemplaire de ses nombreux déplacements dans un pays où il faut sans cesse décoder les atouts ( on n’est pas loin de Barthes ni de son Empire des signes).

    Le petit livre, profondément, chapitre après chapitre, au fil des saisons, s’insinue dans notre propre expérience qu’il nourrit : on retrouve avec adoration cette figure du cinéaste Ozu et la place qu’occupe « Voyage à Tokyo » dans l’histoire du cinéma et des spécialistes comme les 358 filmologues interrogés par Sight&Sound pour établir la liste des dix meilleurs films de tous les temps (à ce propos, une petite erreur de Faye :le film d’Ozu n’est pas classé premier mais troisième lors du classement de 2012).

    On découvre aussi l’intérêt de certains grands traducteurs, comme Yoshikawa, qui s’est attelé à la traduction de toute « La Recherche ».

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    C’est avec mélancolie que l’on quitte ce beau témoignage des voyages intérieurs d’un écrivain doué pour signaler la vie insolite à quelques milliers de kilomètres de son Limousin natal.

    Le livre est si riche de références, de parcours, de vignettes photographiques (qui accompagnent le lecteur et le guident), de descriptions du réel japonais, que le lecteur prendra plaisir à le relire.

    Une intime sensation des quatre éléments traverse la lecture et avec Eric Faye on traverse sous la pluie un pays enchanteur, parfois rugueux, parfois ancré dans une géographie des beautés orientales, parfois si éloigné d’une modernité dispensée en images d’Epinal.

    Le grand voyageur parle très bien des us, des coutumes, des ports brumeux, du Bunraku d’Osaka, des fêtes, des lieux pour cinéphiles (hommage à « L’île nue » de Shindo…), de la solitude du voyageur, et parfois, de son inexpérience et des séquelles de tout voyage mal organisé. En quoi, lucidité et expérience tissent ici une matière d’apprendre et de retourner aux essentiels : la vie, l’autre et l’intense désir du voyage.

     

    * Annie Ernaux, « Regarde les lumières mon amour », Seuil, 80 p., 2014, 5,90€.

    * Eric Faye, « Malgré Fukushima », Corti, 160p., 2014, 19€.

  • ALLEMAND, NYS-MAZURE, LIBERT... par Philippe LEUCKX

    P.Leuckx.jpgLa chronique de Philippe Leuckx

     

     

     

     

    Alain Allemand poursuit ses explorations d’éléments naturels entre ciel, neige et « herbes des collines » dans le petit et troisième volume de ses « ESTIVES ».

    « Estives 3 », donc, pour « effeuiller la montagne des gris », pour décrire « dans les parages du ciel » l’été, le très bel été de nos souvenirs et de nos saisons intérieures.

    Des détours (retours) littéraires à notre grande Colette (là honorée par Baude à Saint-Tropez, ici par Allemand « aux jardins suspendus d’enfance), Proust ou Ravel, de quoi faire revivre Combray et « ce tintement de soi-même ».

    L’écriture est toujours aussi dense et la maîtrise des vignettes confond :

    « Le ciel lave là-bas une nichée de lointains »

     

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    *

    Les huitains servis par la belle écriture de Colette Nys-Mazure dans « De seuil en seuil » (La Lune bleue) évoquent aussi l’aile de l’été « sous le vert vainqueur » et « la puissance des recommencements ». Il faut prendre le temps « lorsque l’heure pleine / Ouvre son portail d’or » de saisir ce que la marche pourvoyeuse peut laisser comme traces, « l’air acidulé » ou « l’élan des projets intrépides ».

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    *

    Béatrice Libert propose dans « Un chevreuil dans le sang » (L’Arbre à paroles) une anthologie restreinte de trois recueils (1991/1997/2009), qui donne assez bien la teneur en thèmes personnels et les qualités d’une écriture versée surtout dans la poésie dense et brève. « Lalangue du désir et du désarroi », « Le bonheur inconsolé » et « L’instant oblique » sont trois étapes d’un parcours qui a commencé dès 1979 et qui, depuis, n’a cessé de donner formes essentiellement à des poèmes d’intime fréquentation, pourrait-on dire. « Un chevreuil court dans mon sang » du premier recueil fêté ici par un préfacier de renom, Laurent

    Demoulin, offre le titre de l’ensemble. La femme mise à l’honneur dans toutes ses préoccupations, du matin à « la fin du poème », se révèle, dans l’amour, dans la lucide préhension du temps compté, de la marche raisonneuse (« Tu marches/ et c’est ton pas qui/ donne sens à la route »), de l’ancrage en son temps (« Il pleut de l’anonyme en nous »).

    Les formules sont heureuses et le travail précis, autour des images de nature et d’intérieur :

    « l’arbre guéri de l’arbre »

    ou

    « La mort n’est plus la mort si je rouvre les yeux »

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    *

    Colette Nys-Mazure décline dans « Hors de soi » (bel ouvrage d’une série limitée aux Carnets du Douayeul) une autre définition de la femme, à la fois poète, vivante, quotidienne, « franchissant les clôtures », quand « la nuit mûrit (les) ombres », prompte à toutes les traversées significatives :

    « Nous marchons de nuit

    par étapes forcées

    Il n’y aura pas de halte

    Nous allons sous l’acide pluie

    (…)

    Nous crions sans voix… »

    Et souvent, parabole de femme, comme le signale le titre de cet ensemble de poèmes, la femme est mise « hors d’haleine » et le travail du poème à créer peut sans doute la « désaltérer » sans « l’aliéner ».

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  • Philippe LEUCKX, prix Robert GOFFIN pour LUMIÈRE NOMADE

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgBIENNALE GOFFIN entre ombre et lumière

    La Biennale Robert Goffin a récompensé deux poètes: Nicolas Grégoire et Philippe Leuckx. L’œuvre du premier est plus dure, celle du second plus enchantée.

    par Quentin Colette (dans L'avenir du 22 mai 2014)

    En dix-huit éditions, ce n’est que la troisième fois que cela arrive: la biennale Robert Goffin, du nom de ce poète brabançon décédé en 1984, a récompensé, mercredi à l’athénée royal Maurice Carême de Wavre, plusieurs poètes. D’un côté Philippe Leuckx de Braine-le-Comte, et de l’autre Nicolas Grégoire originaire de Dinant et vivant actuellement au Rwanda.

    Cette année, 102 auteurs dont de nombreux Africains ont remis, anonymement, un recueil d’au moins 30 pages à la Fondation Poche, organisatrice du concours s’adressant aux poètes francophones.

    «Le jury était favorablement partagé entre deux recueils et n’a pas su trancher», commente Jean-Luc Wauthier, le président du jury, composé de membres issus du monde de l’enseignement et de la poésie.

    face à/morts d’être de Nicolas Grégoire, né en 1985, est «un travail poétique marqué par le drame génocidaire, explique le président du jury. C’est une œuvre dure avec une écriture âpre, expressionniste et haletante avec des silences dans la page comme s’il y avait quelque chose que l’auteur ne sait ou ne peut pas dire.»

    Lumière nomade est le second recueil lauréat. Il est l’œuvre de Philippe Leuckx, né en 1955 et professeur de français au collège Saint-Vincent de Soignies. «Ici, l’écriture est plus fluide, en clair-obscur. C’est une œuvre plus enchantée», continue Jean-Luc Wauthier.

    Et Philippe Leuckx d’ajouter: «J’y évoque des impressions, des images de voyage avec Rome comme fil conducteur.»

    L’écrivain a déjà publié une vingtaine de recueils même s’il a débuté sur le tard.«J’écris des textes depuis l’âge de 8-9 ans. Mais j’ai été longtemps insatisfait de ce que j’écrivais. Ce n’est donc qu’à 38 ans que j’ai envoyé mon premier poème et naturellement j’en ai envoyé d’autres ensuite. Car je voulais que mes textes aillent plus loin que dans mes tiroirs.»

    Lumière nomade paraîtra en juin aux éditions M.E.O. tandis que face à/morts d’être devrait être publié courant de cette année.

    http://www.meo-edition.eu/actualites.html

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    Voici un des poèmes de "Lumière nomade" de Philippe Leuckx :

    "Si les murs se parlent, dans la lente nuit, si la fatigue vient aux yeux des lampes, l'enfant lui n'a pas attendu la fermeture des rideaux pour s'enfuir dans l'ombre, se glisser dans les interstices et penser qu'au-delà il y aura place pour quelque rêve. Il a laissé ses jeux, le jour, les mains quiètes de la mère, le sable des parcs, le chant d'un oiseau juste avant la nuit. Tout autour : la ville de soie, le moindre pas craquelle une pâte douce, le vent léger qui flaire la pierre et repart, en frôlant les jambes.

     

    Philippe Leuckx avait livré 7 extraits de LUMIÈRE NOMADE sur Les Belles Phrases en automne dernier (copier-coller le lien)

    :http://lesbellesphrases.skynetblogs.be/archive/2013/10/27/extraits-de-lumiere-nomade-de-philippe-leuckx-7968938.html

  • PAYSAGES DU CORPS DUEL de Yannick TORLINI

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    Le jeune écrivain de Nancy n’a que vingt-six ans et déjà huit livres à son actif. Le dernier est paru en mars 2013 au Coudrier, illustré de très belles vignettes de Catherine Berael. Trois sections offrent au lecteur une traversée. Limite, île, crépuscule sont paysages intérieurs et le poème entreprend un périple de dévoilement : « la nuit palpite sous la rugosité de l’écorce », « l’île est une entaille/ un soleil versé dans/ un puits » ou encore cet interpellant « Qui suis-je ; pour être deux ».

    Aux thèmes du creusement (de soi) et de l’errance répondent ceux de la vie à dégager d’un manque de souffle et d’horizon et l’indécidable vide qui borde toute existence selon Torlini.

     

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    Dans cette quête d’une langue qui puisse énoncer l’essentiel, le corps « divis » pèse, contraint, alors qu’il faudrait renouer avec la maison natale, rejoindre cette partie de soi qui hèle sans fin sur fond de mer et d’île : le poète pense « cercler son cœur de silence », sait noter le tracé d’une vie « de part et d’autre du mot », et comme Savitzkaya le clamait, Torlini aussi se sait « en vie », prompt à « se briser l’échine sur des ombres molles », tout près de sombrer « comme un souvenir ».

    Dans ce livre crépusculaire, la mort rôde, celle des « voix qui se sont tues », le souvenir est tout aussi prégnant, à la fois gage de ce qui a été perdu irrémédiablement, garant aussi d’une vie habitée de nuit, de ciel, même si l’écrivain sait trop bien qu’il « vit dans cette hésitation d’une main prête à saisir » : oui, celle de l’écriture, celle qui offre survie à la perte, à l’achèvement, au vide. Et il n’y a plus qu’à attendre une aube bienfaitrice !

     

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    L’île – métaphore du poète isolé dans l’insula de son livre – offre de belles images, un peu ténébreuses : « l’île est un tunnel/ creusé dans nos torses » ou encore « l’île est mouvante/ l’île ne se laisse pas/ définir ».

    En poèmes cousus de prose, l’auteur nous mène dans les recoins de son âme, nous rappelle la valeur du souffle, celle des mots, de la respiration poétique, réelle.

    Un beau talent s’énonce ainsi au fil des pages, nécessaires, déjà d’une belle maîtrise.

     

    Yannick TORLINI, Paysages du corps duel, Le Coudrier, 106p., 2013.

  • PROUST 1913

    images?q=tbn:ANd9GcQWyPxdF8H3Ma53ns9GgEbSuaRZIG4XE8h4vbUPLar9edZR2g4IWff-q5Apar Philippe LEUCKX

    14 novembre 1913, parution, chez GRASSET, à compte d'auteur d'un livre refusé ailleurs. "Du côté de chez Swann" est véritablement le premier livre de l'auteur, si l'on excepte ses "Pastiches" et autre "Contre Sainte-Beuve", quelques traductions de l'essayiste d'art Ruskin. La mort de sa mère, l'altération de sa santé font que vers 1907-1909, selon la formule célèbre de Barthes, "ça prend" : toute la matière recueillie par Marcel lors de sa vie mondaine, très riche (chez Mme Lemaire, chez les Greffulhe, Montesquiou...) prend tout à coup nuance et nécessité. Il mettra plus de quatre ans pour écrire une trilogie (Du côté de chez Swann - Le côté de Guermantes - Le temps retrouvé). La guerre va interrompre la publication et favoriser dès lors une amplification extraordinaire de l'ouvrage jusqu'aux sept parties définitives, pour former un massif d'environ 3000 pages. Le deuxième volume "A l'ombre des jeunes filles en fleurs" reçoit le Goncourt 1919. Et l'écriture se poursuit dans une chambre tumblr_inline_n2onn0mqVZ1sxtekl.giftapissée de liège, au 102, Boulevard Haussmann, où le scripteur génial ajoute becquets, paperoles à ses carnets d'écriture. Le Proust mondain des années 1890-1905 a laissé le pas à un assoiffé d'écriture, à un "monstre" sensationniste, tout près de retranscrire l'essentiel d'une comédie humaine et sociale, à l'aide de phrases vertigineuses, architecturées "comme une cathédrale". La Recherche a pris forme, ferment, densité. L'univers de Combray (chambre de tante Léonie entre missel et pepsine, église), de Guermantes, de Méséglise retracent à peine déformés le village d'Illiers et le Paris du Faubourg Saint-Germain. Avec SVEVO, JOYCE, PESSOA, Proust est sans doute le romancier le plus novateur du premier quart de siècle, laissant loin derrière les tâcherons, les écrivains traditionnels en mal de style. Le grand romancier René Boylesve, proche de Proust par son travail sur la mémoire, à la découverte de l'œuvre de son cadet, concédera que ses propres recherches ne valent pas comparaison. Il était pourtant l'écrivain de "La becquée", "L'enfant à la balustrade". Proust lui, qui a gouverné l'œuvre grâce à un style inimitable, jouant des circonstancielles, des métonymies et des métaphores, fouillant les thèmes classiques, devient l'incontournable, l'irremplaçable. Sa mort, à cinquante et un ans, laisse une part de l'édition posthume.

    Cet article est paru dans le numéro de mars 2014 de Francophonie vivante

  • DESCENTE AUX ENFERS DU CÔTÉ DE OUISTREHAM

    images?q=tbn:ANd9GcQWyPxdF8H3Ma53ns9GgEbSuaRZIG4XE8h4vbUPLar9edZR2g4IWff-q5Apar Philippe Leuckx

     

     

     

     

    florence-aubenas---le-quai-.jpgFlorence Aubenas, journaliste réputée, essayiste, raconte dans "Le quai de Ouistreham" une histoire aussi incroyable que celle endossée par Gunther Wallraff avec sa "Tête de Turc" : elle s'est fondue dans la masse silencieuse, muette, de sous-qualifié(e)s du Pôle Emploi de Caen pour dégotter des emplois précaires dans une zone fortement précarisée. L'expérience vécue au quotidien par elle, conservant son identité, se mouvant dans le poste et la pose de demandeuse d'emploi, prête à tout pour suivre formations, stages, sous-salaires et tout ce qui va avec en matière d'aléas, de fatigues, de temps mangé à la vie.

    Le reportage, puisqu'il s'agit d'une relation au jour le jour, objective, sobre, hyperréaliste, démonte avec rigueur une société minée par les fermetures, les exclusions, les plans chômage, les précaires conditions de vie de toute une frange de la société (surtout des femmes), la pénibilité des travaux, le mépris ressenti par ces victimes économiques, l'incessant ravalement des conditions de travail jusqu'à l'absurdité de la maîtrise impossible du temps pour soi...

    Rien lu d'aussi prenant socialement parlant, humainement parlant depuis le "Gomorra" de Savianio Robbé. La descente aux enfers éprouvée par Florence, dans ce changement de fonction volontaire, parle pour toutes ses collègues de travail, décrivant l'insupportable.

    Sur une période assez longue (plusieurs mois), Florence a eu le temps d'expérimenter cette sous-condition de demandeurs d'emplois précaires, éprouvants, mal payés, encore plus mal considérés. Que tout cela se passe en Normandie, en 2009, fait bondir, et le coeur, et la raison. Mais le discours, on le sent, est universel : ce reportage localisé vaut pour tous les pays qui, faute à la mondialisation et à l'ultralibéralisme, considèrent l'humain comme de la piétaille bonne à prendre et à jeter. Le message humaniste, sans forcer, court le long de toutes ces pages. Les vingt chapitres structurent ce livre, le temps de poser le sujet, de relayer les expériences les plus significatives d'une sous-condition. Le beau livre aurait pu s'intituler TRAITE DE LA VIE PRECAIRE.

     

    Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham, Points, 256p., 6,50€.

     

  • LECTURES DE PRINTEMPS (II)

    Leuckxok.jpgpar Philippe LEUCKX 

     

     

     

     

     

    238.2.jpgSerge DELAIVE, Pourquoi je ne serai pas Français, Maelström.

     

    En 28 pages, un essai intelligent, documenté, bien écrit sur une question qui continue à "chipoter" certains Belges rattachistes, essentiellement Liégeois.

    Le poète qui signe l'essai est lui-même un Liégeois tout crin mais apte à saisir la chance d'être belge sans oublier d'être européen, en lorgnant sans erreur sur des villes si proches de Liège, qu'elles soient aux Pays-Bas, en Allemagne, au Luxembourg grand-ducal pour exhiber avec doigté et saveur des convictions bien belges, rassuranrtes à l'heure des nationalismes exacerbés ou des séparatismes revanchards.

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    M_Serge_No%C3%ABl.jpgSerge NOEL, Passer le temps ou lui casser la gueule, Maelström.

     

    Ces "poèmes politiques" (sous-titre du recueil) d'une ampleur lyrique rare aujourd'hui (à l'heure aussi des écritures d'une économie qui frise la sécheresse) secoueront les consciences établies, les moeurs frileuses et les convictions trop vite assises. L'oeil et le coeur de Serge Noël bondissent à chaque injustice, à chaque violence, à chaque dérogation aux droits les plus fondamentaux, comme ici celui d'assumer l'amour des garçons : le long , très long poème - déclaration d'amour à Majid de Tanger est d'une beauté à couper le souffle et la résonance penna-pasolinienne ouvertement revendiquée.

     

    Les éditions Maelström =) http://www.maelstromreevolution.org/pages/FRA/home.asp

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    PhilippeClaudel.jpgPhilippe CLAUDEL, Parfums, Stock.

     

    Ou soixante-trois manières d'évoquer les fragrances, odeurs, parfums, saveurs, relents, humeurs, imprégnations, senteurs liés à des lieux, des circonstances, des rencontres d'enfances et d'après.

    Le talent de l'auteur des "Ames grises" explore les nuances sensibles et sensationnistes d'une vie que gèrent les particules, les atmosphères en nous et autour de nous, dans les aires de vie multiples.

    Alphabétiquement, d'acacia à voyage, le prosateur inspiré remue les remugles et les ruissellements parfumés : d'une douche partagée après le sport aux humeurs terreuses d'une cave sombre, en passant par celles des corps humés, des activités prolongées au courant des rivières.

    L'odeur d'une vieille maison familiale abandonnée dans son chagrin fournit, entre autres, de belles pages consacrées à ce qu'un lieu (Dombasle), à ce que des proches (les parents) ont tissé au coeur d'un homme fait pour le partage et l'effusion sobre. On n'en attendait pas moins d'un créateur sensible à qui l'on doit "Le bruit des trousseaux" sur son expérience partageable des prisons où il donna "cours" pendant plus de dix ans à Nancy.

    Une manière aussi de recréer une époque enfuie, à coups de "gauloises", de "foin" ou de "fumier" des fermes approchées, connues et aimées.

    Un livre singulier qui restitue nos années, mais d'une autre manière que celle empruntée par Annie Ernaux, et tout aussi convaincante.

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    9782742756322.jpgPia PETERSEN, Une fenêtre au hasard, Actes Sud.

     

    Rue des Martyrs, Paris. D'une fenêtre, une femme observe la fenêtre de l'appartement d'en face. Et l'histoire commence par meubler ce vide de l'espace par l'arrivée d'un voisin, épié, observé, suivi à l'oeil. Et l'histoire prend consistance et obsession singulière pour cette femme, mal fagotée, sans doute peu avenante, et qui tisse peu à peu sa vie amoureuse pour un inconnu dont elle explore, en voyeuse amoureuse, les allers et retours, les venues dans le cadre rigoureusement analysé d'une fenêtre.

    L'hyperréalisme des situations et les plongées psychologiques qui en résultent font de ce livre un morceau d'ethnologie romanesque prenant et saisissant, jusqu'au final qui relève de la pure tragédie.

    Un très beau morceau de littérature féminine d'une écrivaine danoise vivant à Paris.

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    Hoex-Corinne-Le-Grand-Menu-Livre-894187960_ML.jpgCorinne HOEX, Le grand menu, L'Olivier.

     

    Ce premier roman de l'écrivaine, dont j'ai beaucoup aimé les trois derniers recueils (dont les étonnants "Celles d'avant" et "Décollations"), distille ironie, acuité des travers bourgeois et des comportements. La mère forte, patronne de boutique. Le père, fantasque, qui rêve plus vite que la réalité. Un regard d'entomologiste fiévreuse parcourt ces pages sans concession. La mère "bouffeuse de curés", la mémé "avaleuse de religieuses à la crème". Le père ridicule sous ses grands airs et sa rhétorique de vitrine!

    Le grand jeu, ce "grand menu" où, comme chez Lainé, la bourgeoisie sort vaincue de ses usages, usée, reliquat de choses à faire, à ne pas faire, et, comme par hasard, la seule restriction à ce "bon ordre", c'est la décapitation symbolique d'un Dieu auquel décemment il n'est point bon de croire!

    La cruauté de Hoex restitue une époque, le tout début des années 50, où l'on se refait de la guerre, à coups de belle villa, de beaux rêves, de bonne qui astique tandis que l'on se garde "des mains sales" des travailleurs.

    Une écriture d'une sobriété de poète, cinglante, nette, dense, et au rythme intimement construit : chaque coupure relaie les brisures d'un coeur, celui d'une enfant douée pour l'observation de ses proches et de leurs aires d'importance.

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    lesfemmesdubraconnier.jpgClaude PUJADE-RENAUD, Les femmes du braconnier, Babel

     

    La nouvelliste française propose ici un roman, celui des amours tumultueuses, désinvoltes et sauvages d'un couple mythique de la poésie anglophone des années 50/60 : Sylvia Plath et Ted Hughes.

    Ce long roman est une traversée sensible d'une histoire tout à la fois familiale, poétique et intellectuelle d'un couple fragile et fragilisé. Londres et quelques terroirs anglais offrent les décors d'une intime exploration au corps et au coeur des deux protagonistes, ressuscités à renfort d'évocations de la correspondance et des références biographiques.

    Le suicide de Plath est à relire à l'aune de ces pages qui décrivent à l'envi une âme féministe, féminine, courageuse et combative d'une époque qui a tendance à reléguer les revendications du deuxième sexe à l'encan des réprobations faciles.

    Le réalisme, ici, pointe les ressorts d'une "entreprise" d'écriture, d'une gestion de celle-ci au rythme de la vie parfois corsetée d'imprévus, d'enfants à soigner (dont Sylvia s'occupe avec une rage de bien faire) et d'irrégularités conjugales (Ted est coureur).

    Un très beau témoignage sur le "métier de vivre" de deux créateurs plongés dans les aléas de la vie!

  • IDA... une merveille cinématographique

    Leuckxok.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    Pavel Pawlikowski, cinéaste polonais, propose avec IDA une traversée à la fois historique, sociologique et spirituelle.

    Anna, novice tout près de prononcer ses vœux au Carmel, est mise en contact avec une tante qu'elle n'a jamais rencontrée, ex-procureur de la République polonais, Wanda Cruz, dite Wanda la Rouge.

    La Mère Supérieure donne donc son agrément pour qu'elle puisse, en ville, rencontrer la sœur de sa mère Rosza, qui lui apprend qu'elle est juive, qu'elle ne s'appelle pas Anna, mais Ida Lebenstein, que ses parents sont morts pour leur seule appartenance à la communauté exterminée.

     

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    Commence un road-movie qui mène nièce et tante à Piarski, où la tante et la mère ont vécu dans une ferme, occupée aujourd'hui par des Polonais, des voisins d'alors.

    Commence aussi ce travail de mémoire et d'enquête sur un passé lourd.

    Qu'en quatre-vingts minutes ce parcours puisse se dérouler, entre scènes de couvent, périple en petite voiture cabossée, séquence dans un hôtel-dancing où la novice croise un jeune musicien épris de Coltrane et de son jazz, dérives le long des rues lépreuses, le long des routes vides entre séries infinies de bouleaux....tient du miracle absolu.

    Une pureté de vision, celle des visages : de madone pour cette jeune novice, à la coiffe d'impétrante grise, celle des musiques (la tante Wanda adore la musique classique comme elle adore se saouler).

    Réflexion autour d'un passé qui s'éclaire (sans jeu de mot) de la lueur de la fable : la tante-pute et la nièce-sainte s'épaulent, s'apprivoisent, finissent par tisser un amour de parentèle.

    Le noir et blanc sert admirablement le propos et les deux comédiennes (toutes deux prénommées dans la vie AGATA) incarnent avec pudeur, générosité, vibration les deux personnages principaux.

    Les dernières images tracent le vitalisme d'Ida, marcheuse envers et contre tout.

    L'un des plus beaux films de ces dernières années.


  • LECTURES DE PRINTEMPS

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

      

    9782710370192FS.gifLA DERNIERE FUGITIVE

    de Tracy CHEVALIER

    Le roman âpre, nu, sans fioriture, dresse un beau tableau historique : l'arrivée des quakers britanniques en Amérique autour de 1850, individualisée autour de l'attachante figure de Honor Bright, jeune femme venue ici par dépit amoureux, accompagnant sa soeur promise à un quaker installé depuis peu en Ohio.

    Les usages anglais (comme cette confection des quilt, édredons rituels, offerts comme trousseau de mariage) trouvent peu d'échos à ces milliers de kilomètres et notre jeune héroïne a bien du mal à s'ancrer en cette terre lointaine, qui lui paraît sauvage, un peu reculée, si peu avenante.

    En touches sensibles, la romancière pose son époque, ses faits, ses personnage importants : un beau-frère, une belle-mère revêche, une belle-soeur qui s'affranchit peu à peu de la froideur à l'égard d'Honor. Et les amis trouvent ici une place : la modiste Belle, qui l'engage comme ouvrière de son commerce, l'amie de toujours de l'autre côté de l'océan, à qui Honor écrit des missives assez longues pour "tenir le coup".

    Le contrepoint des lettres, entre autres aux parents, de la chasse aux esclaves par le frère de la modiste, puisque ceux-ci désertent les exploitations du sud pour gagner des terres plus pacifiques et humaines (le Canada), et que leur route passe par Oberlin.

    Honor, mariée, se fait peu à peu à l'atmosphère austère d'une ferme aux tâches lourdes, se met à traire, à participer aux travaux de l'exploitation, et en profite pour porter aide aux fugitifs noirs.

    Le talent de Chevalier éclate dans l'attentive description du temps : tout sonne juste. La boue des villes en construction, la peur des poursuivis, les réserves pour les longs hivers de neige, le terreau pastoral et rural, tissé de carcans (l'église, la réputation, la clôture des mentalités) sont quelques-uns des motifs sur lesquels repose ce beau roman mi-historique mi-social, qui donne de l'Ohio de ces années-là une ethnographie précise, équilibrée et émouvante (sans aucun pathos, bien étranger à l'écriture objective de l'auteur).

    ***

    monnereau-on-s_embrasse.jpgON S'EMBRASSE PAS?

    de Michel MONNEREAU

    Ce roman de 2007, réédité en poche (J'ai lu), est une belle surprise et une réussite.

    Le poète de "Réfractions" relate ici un parcours. Bernard a beaucoup voyagé, après avoir quitté son chez soi, ses parents, sa soeur. L'adolescent a baguenaudé, a vieilli, passant d'un pays l'autre. Et puis, un beau jour, c'est décidé : il rentre. Quitte à trouver froideur, indifférence ou hargne dans une famille quittée, abandonnée, sans beaucoup de cartes postales. La mère et la soeur, le beau-frère, les deux  nièces tentent de "domestiquer", d'apprivoiser ce globe-trotter, revenu ici comme en amnésie, dans une province à peine muée.

    L'ironie, le sarcasme, l'inventive langue du narrateur, fort en thème, sont quelques-uns des atouts majeurs de cette chronique familiale, autour de la figure de ce fugueur, insoucieux de ses proches, fils prodigue qui n'aura plus vu son père vivant.

    Au-delà du portrait réaliste et nu d'un gars qui en  est revenu de la vie, Monnereau cisèle une langue très originale par ses inventions (très travaillées), apte à restituer une personnalité corsetée par les usages provinciaux. Une vraie découverte.

     

    ** Tracy Chevalier, La dernière fugitive, Quai Voltaire, 2013, 386 p., 22€.

     ** Michel Monnereau, On s'embrasse pas?, J'ai lu n° 10098, 2013, 192 p., 5€.

  • SCHLÖNDORFF ET LA CATHARSIS CINEMATOGRAPHIQUE ou comment se délivrer du poids de cette guerre

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    De Volker Schlöndorff, il me reste ces images bouleversantes de la Palme d'or 79, "Le Tambour". Comment mieux métaphoriser cette horreur que par le cri d'un enfant apte à briser du verre?
    La guerre est au cœur de "Diplomatie" : le thème de "Paris brûle-t-il?" de René Clément, cette immense surproduction où l'on voyait défiler dans et autour de Paris tout ce que ciné-sur-Tamise ou Boulogne-Billancourt et Franstudio avaient de meilleur, nourrit ce film-dilemme : comment éviter la destruction de Paris tout en évitant les menaces du fou de Berlin? Von Choltitz, gouverneur de Paris et le consul de Suède Nordling , réunis à l'Hôtel Meurice, siège du gouvernorat, argumentent, boivent, jouent au chat et à la souris, le temps d'une nuit blanche. D'une aube à l'éclaircie. Un 25 août 44.
    Le temps de verser au compteur des idées : l'esthétique insurpassable d'une ville qui peut périr inondée (comme en 1910), la férocité revancharde d'un Hitler devenu dingue qui rackette ses généraux par des intimidations honteuses, l'inanité des projets, la fin d'un conflit...

     

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    Les deux personnages, incarnés par Niels Arestrup (un Choltitz asthmatique, renversant de réalisme pataud) et André Dussolier (un Nordling retors, rusé, psychologue en diable, maniant la vacherie et l'humour rosse), prennent vie dans un salon-bureau qui donne vue sur Paris, qui s'éclaire peu à peu.
    L'aspect théâtral (puisque le projet ressort d'une pièce de Cyril Gély) est largement gommé par l'autorité d'une mise en scène fluide, qui joue des intérieurs (table, bureau, bibliothèque...) avec maestria. Du gros plan au tableau d'ensemble, le travail accentue la vérité psychodramatique des échanges. Tout le propos de Raoul Nordling est de faire changer la décision de von Choltitz.
    Le suspense, ménagé par le cinéaste des "Désarrois de l'élève Törless", aère un peu la scène des opérations : quelques ciels sur Paris, quelques détours par des couloirs ombreux, des préparatifs sur des toits...
    Un beau film, qui allège une responsabilité allemande, devoir à la fois de mémoire et de catharsis véritable. Le cinéaste, né en 1939, a souffert, à l'instar de Wenders et de quelques autres nés après la guerre (Fassbinder...) d'une image effrayante de culpabilité. L'Allemagne n'en finit pas (il suffit d'écouter et de voir la ZDF) de battre sa coulpe.


  • TROIS FEMMES POÈTES D’AUJOURD’HUI

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    par Philippe LEUCKX

     

     

     

     

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    Ewa LIPSKA, poète polonaise de Cracovie, née au terme du terrible conflit mondial, dessine dans « L’Orange de Newton » (1) une quête de la liberté dans un univers marqué au sceau de toutes les incertitudes. Les siècles ont laissé traces et « des tours et des barres paissent/ sur des prairies de pierre ».

    « Mon pays erre en la liberté/ Il singe l’Europe » dit-elle encore, comme pour souligner cette fragilité au cœur des choses. Liberté, grand nom à oser, à déclamer, à vivre, quand « la violence luit », quand notre société met aux soldes l’amour, « globalise », quand il faut « camp(er) sur des dates perdues d’avance ».

    Le citoyen lambda est devenu victime, prisonnier des usages, une marchandise, un pion d’un jeu qu’il méconnaît, dont on l’abuse, sans cesse.

    Dans une écriture, qui fait souvent appel aux références culturelles des années 70/80 (Bergman), à celles d’une poésie féminine de haute qualité (Akhmatova), aux mondes  cernés des « caméras familiales », Lipska rameute les artifices électroniques et médiatiques d’un macrocosme égaré entre « île » et solitude, entre « pub », « marketing », « colonie de pelleteuses » pour mieux leur dénier le moindre crédit.

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    Véronique BERGEN (1964), poète, romancière, essayiste, philosophe, saisit le réel à pleines mains pour le triturer, le griffer, lui faire exsuder toute noirceur, tout sang, tout sens. « Griffures » suivi de « La Nuit obstinée » (2) est un catalogue de vers chauffés à blanc, « métaforces » (permettez-moi ce néologisme) de métaphores sanglantes, osées, audacieuses pour livrer sa vision heurtée d’un monde qui exclut la femme, viole la fillette, néglige l’enfant. Nombre d’adjectifs, nombre d’images au génitif, nombre de verbes inventés (rouge-gorger) peuplent un livre qui ne peut laisser indifférent, tant la langue secoue et enjoint à voir l’univers sous l’angle neuf, virulent, violent, sanguin d’une femme qui fait de cet outil une arme de haute lutte. Forces langagières mises à contributions diverses : « chiens  fous/ lapent les étoiles », « saisons/ muselées par Barbe-Bleue », « Le morceau de rêve/ tombé dans les eaux rouges », « La sentinelle/ redonne des rémiges/ à l’aube stérile » etc.

    La rébellion siffle, claque, souffle en ces vers lourdement composés, compacts comme des balles, couturés comme des sacs de jute pour nous en cacher l’antre infernal, d’où tout vient, d’où tout part.

    Pourra-t-on toutefois préciser que le flot de néologismes et de trouvailles donne parfois le tournis et que certains poèmes se mordent un peu la queue dans l’énoncé d’outrances :

    « Mes lèvres s’entrouvrent

    offrande au roulement

    des dés liquides

    que

    samouraï de charmes

    tu me pokers

    en jets glabres et précis »

    Poème comique ? Laissons le lecteur juge d’une foison un peu baroquisante ; l’abondance et la qualité ont parfois des revers.

     

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    La sobriété, l’économie de moyens, la densité donnent à « L’insensée rayonne » de la Québécoise Diane RÉGIMBALD (3) matière et rayonnement véritable. L’autopsie des corps, des âmes, l’analyse des « parole(s) ouverte(s) », le sourd rappel des « visages » rescapés par le souvenir d’une mort effroyable, la sobre gourmandise (pourrait-on dire) des éléments naturels (« je mange les cristaux de neige/ à pleine main   nuit étoilée étendue ») s’énoncent dans le lignage d’un Mandelstam (notre auteure s’est-elle nourrie de « Tristia » ?).

    La mort, la vie, l’inquiétude tracent leurs repères et les poèmes, empreints d’austère présence, convient au partage.

    Mais aussi un rayon parfois suggère d’autres présences, invite à espérer sur fond de gouffres.

    « Lutter contre la mort », « vivre » disent assez que le propos de la poète s’ouvre sur des possibles, sans se voiler la face.

    Un beau livre. Quittons-le sur ce vers : «la lumière avance comme un trouble ».

    (1)   E. LIPSKA, L’Orange de Newton, L’Arbre à paroles, 2012, 80 p., 10€.

    (2)   V.BERGEN, Griffures  suivi de  La nuit obstinée, maelström compact #30, 2013, 88p., 8€.

    (3)   D. REGIMBALD, L’insensée rayonne, L’Arbres à paroles, coll. Résidences, & éditions du Noroît, 2013, 94p., 10€.

     

  • Vu au ciné de ma rue : LA GRANDE BELLEZZA

    images?q=tbn:ANd9GcTYeIh_40eQ3e8tELt15eqoVFgVmbu_6gtmnNmzQGe9_DBBSkgxIQpar Philippe LEUCKX

    De la beauté, de celle d'une ville qui en a ému tant, il reste beaucoup à dire, quoi qu'en aient dit beaucoup d'artistes, d'écrivains, de musiciens, de rêveurs. Quatre lettres suffisent à l'énoncer R O M A.

    Le cinéaste italien Paolo Sorrentino, aidé d'une flopée d'artistes, en tête desquels il faut placer l'acteur de "Gomorra", Toni Servilio, impeccable dans ces habits d'homme mondain qui, au lendemain de son anniversaire, 65 ans bien servis, se remet en question et décide d'explorer, maniant ironie, sagacité, humour noir, les univers de la beauté, dans une Rome décidément dans le vent de la descente, à l'ombre du Colisée, entre néons de bazar, chansons dansantes, personnages de comédie échevelés, excentriques, felliniens pour tout dire.

    Ce long film d'une initiation à rebours (l'on propose très souvent le périple initiatique d'un jeune qui fait ses armes en ville), près de deux heures trente d'images de toute beauté, de musiques, d'avancées travellingantes sur un fleuve, sur ou sous des ponts célèbres, nous ramène aux grandes périodes de la cinématographie italienne, grande comédie à l'italienne des Scola, Comencini, Monicelli..., aux fastes déjà dénoncés ironiquement dès 1960 par Federico dans sa Dolce vita.

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    Si peu de films daignent aujourd'hui accompagner la beauté : celle des femmes assurément, et notre antihéros mondain les a collectionnées et en fait un catalogue avec son cher ami Romano (joué par Carlo Verdone), celle des ambiances, des atmosphères, des terrasses éclairées le soir sur une ville en suspens (comment ne pas penser à la "Terrasse" de Scola!), celle d'une ville décidément éternelle par ses géologies de beauté (j'emprunte à Sallenave son concept littéraire et historique des strates artistiques de son GUIDE INTIME DE ROME), celle des maîtresses présentes de Toni S...pardon de Jep Giambardella!

    On retraverse le passé de l'urbs en suivant des scènes bien contemporaines : on va avec ses personnages dans les boîtes ou palais à la mode, on assiste à des spectacles effrayants de bêtise (ex : la cogneuse de tête le long de l'aqueduc Claudio) ou d'incongruité, on regarde des images désolantes d'une population gagnée par le snobisme ou la mode galopante, comme l'avait déjà montré, dès 1982, le cinéaste Antonioni, avec sa charge douce contre l'aristocratie de "Identificazione di una donna".

    Film riche, complexe, presque surchargé de signes, qu'il faudrait voir de nombreuses fois pour en exhumer toute la portée : les dialogues, à eux seuls, valent leur pesant d'or, et l'antihéros assène sa morale de mondain blasé à l'adresse d'une de ses amies d'un groupe soudé, que ses paroles dénouent certes avec une virulence insigne.

    Plastiquement, la réalisation est superbe de bout en bout : de vrais tableaux, à la Bolognini ou à la Fellini, comme ces intrusions nocturnes, grâce à un "homme aux clés d'or", dans des palais ou musées (Capitolins), interdits à ces heures au public! L'appariteur a reçu tout un trousseau, symbole de la confiance de l'aristocratie noire de la capitale. 

    Comment, dès lors, ne pas songer, devant ces scènes éclairées presque à la bougie, aux fêtes de la "Douceur de vivre"?

    220px-La_grande_Beaut%C3%A9.jpg

    Le film de Sorrenino rameute d'autres films, de splendides images mémorielles cinéphiliques, en crée, assurément, d'autres pour que d'autres films les ramassent, un jour, à leur tour : ainsi en va-t-il des vrais talents qui nourrissent l'imaginaire des spectateurs.

    On sort du film, entre splendeur, amertume et lucidité : s'est instillée, quasi à notre insu, cette mélancolie devant le sort de quelques personnages poignants : tel ce Romano, qui quitte l'urbs, où il se sent bien trop corseté; telle autre meurt; telle autre s'en retourne à ses projets; Jep reste là, comme face à cette girafe, incongrue dans un décor des Thermes de Caracalla, qu'un bateleur de ses amis fait disparaître. Métaphore du cinéma, du temps, des espaces de pellicule : qu'est-ce qu'un film à côté de la vie? Une magie? Un décor? L'apparence de la réalité? L'écume? Sorrentino ne répond pas à notre place : il nous laisse adultes, vaccinés, cinéphiles, philosophes, il nous enjoint seulement à penser - ce qui n'est pas le plus détestable à l'heure des films fast-food, aussitôt oubliés que vus!

    Un grand film, qui eût mérité la Palme 2013, qui s'est contenté du Grand Prix Spécial du Jury. Sorrentino aussi mal servi que Tarkovsky, hier.

    L'oeuvre vient d'être récompensée d'un OSCAR DU MEILLEUR FILM ETRANGER 2014.


     

  • HERVE BOUGEL - TRAVAILS suivi de ARRACHE-LES-CARREAUX

    images?q=tbn:ANd9GcTYeIh_40eQ3e8tELt15eqoVFgVmbu_6gtmnNmzQGe9_DBBSkgxIQpar Philippe LEUCKX

     

    Douzième ouvrage du poète-éditeur du pré # carré , "Travails" propose seize longs poèmes aux vers très brefs et dont la verticalité tente d'épuiser la lente, longue, épuisante pesanteur des mondes du travail.

    Bougel, qui a donné le très beau "Petites fadaises à la fenêtre" (La Chambre d'échos, 2004), aime assurément tirer parti de ses expériences en phénoménologue du quotidien, dit non poétique, pour en tresser de longues laisses forcément poétiques, par le choix et des matériaux et des matières thématiques.

    1464_472_1816241-2475746.jpgIl y a donc, sous la plume d'Hervé Bougel, toute une volonté de cataloguer les divers métiers, qu'il ne veut guère appeler TRAVAUX, puisque sans doute ce terme s'emprisonne de sens trop limités, comme l'expression des panneaux "ATTENTION TRAVAUX". Son "TRAVAILS", néologisme singulier d'un pluriel consenti obsède et donne droit à de très longues explorations, datées, des petits emplois occupés des années soixante-dix aux années quatre-vingt-dix.

    TRAVAILS de garçon de café, de postier, d'éducateur-accompagnateur, de bûcheron, d'aide-cuisinier etc.  sans oublier ceux de l'usine avec ses bruits récurrents.

    Le tableau souligne autant la précarité, le désir d'amitié, la mélancolique réminiscence d'années perdues que la description quasi entomologique d'une chaîne de travail avec ses "clang, bing, dang, beng",  onomatopées de la bruyante machinerie et ses "boîtes /De fer étamé".

    L'occasion nous est donnée de plonger en arrière, avec ses codes, ses refrains, ses allusions (Place de ma mob), comme pour partager une vision unanimiste d'un réel qui soit à la fois source de soi, autobiographie poétique, et injonction douce à revenir à ces temps-là, décidément bien éloignés, décidément si proches de notre perception.

    La poésie de Bougel (cinéaste aussi à ses heures pour capturer le réel des gens du réel) nous oblige à regarder de plus près, à nous souvenir des modes, des guerres, des pertes :

    "Visage

    Agité de mille tics

    Lubies fantasmes

    Zozotant

    De toutes ses dents"

    tel portrait d'insupportable "petit chef", ou

    émotion pure de l'ami disparu (et qu'un Nucera eût beaucoup aimé pour la sobriété et l'incisive netteté du regard porté) :

    "Lui tel mon frère

    Bien plus fort

    que moi le maigre

    L'osseux

    Et appuie et manie

    Si fort son outil

    Que sa quille

    Eclate

    Et aille à la mer

    Et le voici

    Qui vole

    Désailé

    Et sans rebond

    S'écrase le dos

    La colonne vertébrale

    Et toute la structure

    Sur une poutre au sol

    Placée

    Tandis que je demeure

    Ignorant"

    La singularité saute à chaque vers et rameute l'essentiel.

    Un beau livre.

     

    Hervé BOUGEL, Travails suivi de Arrache-les-Carreaux, Editions Les Carnets du Dessert de Lune, 80 p., 2013, 11€.

     

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    Editions du Pré # carré:

    http://precarreditions.hautetfort.com/

     

  • METELLO de Mauro BOLOGNINI

    images?q=tbn:ANd9GcTYeIh_40eQ3e8tELt15eqoVFgVmbu_6gtmnNmzQGe9_DBBSkgxIQpar Philippe LEUCKX

    Des "Garçons" (1959) à "La Dame aux camélias" (1983), Mauro Bolognini a tenu une très belle place dans le cinéma italien. Sa période, peut-être la plus féconde et  la plus réussie, correspond à ces années 1969 à 1976, qui virent la sortie de "Un merveilleux automne", "Metello", "Bubu", "Libera mio amore", "Per le antiche scale", "La grande bourgeoise", "L'héritage".

    Mais on ne doit pas oublier ces films du début des années soixante : "ça s'est passé à Rome", "La viaccia", "Le Bel Antonio", "Senilità",  "La corruption".

    12215.jpgSans doute la couleur, les décors somptueux ou crasseux, l'adaptation de romans à portée sociale ou politique, le sens architectural de la mise en scène ont emporté la mise et souvent aussi engendré une série de réticences à l'égard de leur auteur, souvent méjugé ou comparé à Visconti. Ces reproches d'esthétisme ou de postviscontisme peuvent être assez vite balayés tant les atmosphères recréées enjoignent les spectateurs à saisir véritablement une époque. La documentation, en outre, fournit un regard de scalpel sur les usages du temps : combien de films adaptent des romans qui se déroulent entre les années 1880 aux années 1930! Turin, Milan, Florence, Rome, la Sicile offrent leurs décors naturels à ces fictions qui éclairent l'émergence des forces nouvelles, l'éclosion des ambitions, les révoltes ouvrières sur fond de précarité et d'injustice, les répressions violentes, l'arrivée d'un monde nouveau dans les rues étroites des villes patriarcales.

    Bolognini, avec son équipe, Guarnieri, Tosi, Morricone, et la contribution d'écrivains de premier plan (Vasco Pratolini, pour ce Metello, écrit en 1955, adapté en 1969, premier volume d'une trilogie), n'a pas son pareil pour filmer l'insertion des personnages dans le "tissu" urbain.

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    Prenons Metello et ses amis, Betto, Renzoli, dans une Firenze où les aspirations sociales se font sentir avec acuité : on est en 1880, ils sont maçons et décident d'une grève, suite à un accident des leurs, pour améliorer sécurité et gagne-pain.

    Les aérations par la caméra (vues sur le fleuve Arno, le long des quais où oeuvrent des lavandières) compensent l'enfermement social et psychologique d'ouvriers mal écoutés par un ingénieur ou un contremaître asservi, réprimés avec violence. La lumière chez Bolognini s'ouvre sur des rues, des ruelles, des terrasses, puis se clôt sur des intérieurs, des escaliers, des murs décrépis, des logements boiteux.

    D'autres lumières - les rencontres amoureuses de Metello - ponctuent l'histoire : de la bourgeoise Viola qui a engagé Metello comme jardinier (jouée par Lucia Bosé) aux deux jeunes Ersilia (magnifique Ottavia Piccolo, qui joue le personnage de l'épouse) et Idina (la jeune voisine du couple, mal mariée, jouée par Tina Aumont ), le jeune Metello fait l'apprentissage de la vie, des sentiments, et son existence bascule souvent : la prison, l'infidélité, et de nouveau l'emprisonnement, dans un contexte de maigre victoire (une petite bataille remportée mais la perte de Renzoli, l'ami cher, interprété par Pino Colizzi).

    Massimo Ranieri prête jeunesse, fougue et résistance au personnage de Metello, meneur de maçons déterminés à mieux vivre. Ottavia Piccolo, dans un rôle qui s'efface et se densifie, méritait son Prix d'interprétation à Cannes, en mai 1970.

    Bolognini retrouverait ses deux excellents interprètes pour "Bubu", tiré du roman éponyme du Français Charles-Louis Philippe. 

    La bande-annonce


    Voir le film en entier (en V.O. sous-titré en anglais):

    http://www.youtube.com/watch?v=eCEJdcWSvRo

     

  • L'écrivain Jacques DAPOZ

    images?q=tbn:ANd9GcTYeIh_40eQ3e8tELt15eqoVFgVmbu_6gtmnNmzQGe9_DBBSkgxIQpar Philippe Leuckx

    L'écrivain hainuyer Jacques Dapoz, né en 1952, est l'auteur d'une douzaine de livres, pour la plupart épuisés. Trois livres émergent de cette bibliographie : "Téléphones portables" (Talus d'approche, 1999), "Dans l'air rapide" (L'Arbre à paroles, 2002) et "Journal de l'antenne rouge" (Ed. du Cerisier, 2007).

    Il est l'auteur aussi d'un recueil de poèmes, édité par le Centre Reine Fabiola, "Ish, Isha", coll. fac simile.

    Mais la découverte étonnante s'appelle "Radiologies", ensemble massif de poèmes, d'extraits de journaux intimes, livre de 438 pages tassées, dans une édition Hors Commerce, tirée à 123 exemplaires (à l'adresse de l'auteur-éditeur, L'Escarméotte, chemin du Mitoyen, 14, 7060, Soignies). Ce livre date de 2009.

    J'ai rencontré plus d'une fois l'auteur de ce gros livre, édité confidentiellement, dans un café qui n'existe plus, et qui fut l'occasion d'évocations autour et sur la poésie.

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    Le poète Dapoz, éducateur spécialisé, romancier, journaliste, comédien, spécialiste du son pour les films de Boris Lehman, collaborateur de la RTBF pour de nombreuses émissions culturelles (sur la poésie, le cinéma...), est, il suffit de lire ses références et lectures dans les notes de son "Journal de l'antenne rouge", une somme de culture et un grand professionnel du livre et de l'approche du livre.

    Qu'il ne figure dans une aucune anthologie comme poète reste pour moi un mystère!

    Que l'on ne  mentionne guère ses émissions et découvertes (les pages sur Pessoa sont étonnantes!) étonne autant!

    Il reste que le contenu de ce gros livre de poèmes, qui entament une radiologie complète de l'être qu'il fut, est inépuisable de sons, de sens, de genres (lettres, comptes rendus, poèmes...), d'images.

    Son livre comporte lui-même plusieurs parties et les thèmes s'entrelacent dans un flux, vraiment poétique. Est-il décemment possible d'en faire un catalogue mesuré, rationnel?

    La beauté, la vision, la mémoire, le travail sur le temps, les lois qui régissent la pensée, l'absence/présence des êtres, des souvenirs...sont quelques-unes des clefs qui ouvrent à cet univers unique de poésie plurielle, qui est maîtrise de la langue et expansion véritable d'une carrière marquée par l'autre et la voix de l'autre. Par la radio, non seulement musicale, mais poétique, que l'auteur a souvent lui-même exprimée, traduite et vivifiée.

    Ces "Radiologies" explorent une individualité qui, par son sens de l'histoire, des événements, de l'historicité du réel, sait ce qu'il s'agit de dire du livre, de la poésie, de l'autre qui prend parole.

    "Espace mental", dit-il, cet espace de la radio (p.379).

    L'hommage à Pessoa - sujet d'une émission - recrée l'imaginaire lisboète, rameute les hétéronymes, le Tage, et les fragments du magnifique "Tabacaria/ Bureau de tabac" d'Alvaro de Campos (1928) l'incitent à se décliner lui aussi entre passé, présent, futur. L'influence à la fois pessoénne et d'Achille Chavée l'enjoignent à écrire un très très long et beau poème anaphorique "Je suis", manière de citer Chavée et ses "Identités".

    L'intérêt réside aussi dans la coulée du quotidien, manière de montrer que la vie est tissée de riens, de faits menus, de rencontres qui font une vie.

    "On s'embrasse, on va à l'hôtel Gutenberg, sur la plage de Dieppe on marche quinze jours jusqu'à Ostende rien que la nuit." (p.343)

    Des fragments d'un journal tenu (en 1976) propose :

    "J'ai vingt-quatre ans. "Vie quotidienne en images de cire". Rien ne s'ajoute à ce qui s'ajoute au rouge si ce n'est le mensonge. Ecrire est conscience de cela et ainsi me sauve la vie tandis que j'éprouve le sens caché du vide parfait qui me précède." (p.296)

    La précarité, la solitude, l'absence dessinent en grave l'expérience du quinquagénaire, qui plonge dans les vicissitudes, qui traduit en termes lourds de sens, une expérience qui se délite :

    "De ne jamais la voir    De ne jamais te voir   De ne jamais nous voir

    je bute   je pense je vais  pour toujours entre porte et porte

    L'encre coule de mon sang en parole de regard" (p.109)

    Les répétitions, ressassements, rappels, retours de pensée, forment la matière d'une langue dense, fluctuante, riche et féconde :

    "Rage rouge crache dans la défaite des mensonges les mots nouveaux rage éructe vomit rugit la tempête mots mots terribles terribles mots terribles feu tempête de mots de feu souffle le souffle neuf la main..." (p.213)

    La lecture de ce gros livre pourra paraître insaisissable à l'amateur de sections bien disposées : ici règne la confusion voulue d'un poète qui exerce sa fonction poétique, comme il l'entend, dans une volonté de tout dire, tout retenir du magma des jours qu'il a saisis.

    Pour d'autres, ce livre sera de chevet, entre pulsions, émotions, sensations pures.

    "Je sens de l'air, mon amour.

    Je suis de l'air.

    Un épisode du grand TOUT.

    EST-CE LE CIEL?" (p.212)

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    Une découverte.

  • VU AU CINE DE MA RUE : UN KECHICHE (A)MATEUR INGRESQUE ET CONFORMISTE DE JEUNES ET BELLES NYMPHETTES DANS "LA VIE D'ADELE"

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     

    Certains critiques français ont l'art de se pousser du bourrichon quand ils ont des chances de palme à Cannes. L'on a vu le déferlement critique - et forcément avec le recul exagéré - quand il s'est agi de couronner "Entre les murs", il y a quelques années, du Begaudeau critiquable (j'ai consacré en son temps un articulet le mettant en parallèle avec les outils autrement pédagogiques d'une Sallenave). Rebelote, cette année, avec "La vie d'Adèle", dont les comptes rendus dithyrambiques frisent le délire.

    Qu'en est-il?

    Trois heures de film. Des scènes (érotico-)pornographiques filmées en plans-Ozu (caméra immobile) durant de longues minutes (trois séquences de ce type) où le spectateur suit, avec gêne, comme s'il était dans la pièce des ébats, les entrejeux, les entre-jambes vibratiles, les rauques et cris de jouissance qui vont avec, les positions acrobatiques où deux jeunes filles très belles s'essayent à des pliures de corps, entre foetus , chiffre 69 et expositions de chairs blanches et dont la pilosité a été retouchée comme au bon vieux temps des Gervex faussement pervers, des Ingres de bazar, des Laurens et autres peintres pompiers du pubis dégagé pour faire "salon". Kechiche a-t-il seulement pensé que des scènes de masturbation féminine datent de longtemps au cinéma : a-t-il vu "Identificazione di una donna" du maître Antonioni? C'est vrai : c'était en 1982. A Cannes. Aussi! Sans remonter aux audaces d'un Bertolucci (motte de beurre du "Dernier tango à Paris", il y a quarante-deux ans!), les critiques seraient-ils à ce point ignorants des films qui ont marqué les esprits? Non, mille fois non, Kechiche n'est pas un inventeur, un novateur. Il s'inspire et copie.

    En matière de salon, le portrait des artistes du film est d'une convention pas possible : l'adaptation "bleue" d'une bande dessinée par Kechiche, d'une créatrice forcément aux cheveux marginaux, produisant des nus, forcément, des entre-jambes, forcément...avec des scènes "à faire" de rencontres où ces précieux se gaussent de la convention et tombent dans les pires chausse-trappe des stéréotypes : que de piercings, que d'avis affligeants dans ce monde de l'art représenté par notre cinéaste, jamais en reste pour portraiturer à la hâte des groupes montrés mille fois sous les mêmes dehors (scène cliché de l'expo, de la rencontre dans le jardin de banlieue, le petit atelier poussif, le verre de mousseux ou de champe, les "j'adore ce bleu", ...)

     

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    Le conformisme est total aussi dans la description scolaire : les plans de couloirs et de visages de ragoteuses de service semblent provenir du travail - autrement inspiré - d'une Palme de Cannes (eh!oui), celle de Van Sant pour "Elephant". Même les travellings avant ou arrière  ont été "plagiés"... Revoyez les scènes autrement mises en scène par l'Américain de Portland, autrement moins complaisant en matière érotique (il suffit de penser aux ébats de quelques secondes dans la douche des deux criminels, en comparaison le spectateur de 2014 doit "se taper" douze minutes de gesticulations physiologiques...)

    Conventionnelle aussi cette manière de présenter des hommes falots ou ridicules ou faiblards ou  maladroits ou sans corps..Mais voyons : la thèse est là : matons les beaux corps de jeunes femmes!

    La complaisance, enfin, dans la manière de montrer la bave, la morve, la dégoûtante façon de manger les spaghettis, bouche ouverte sur des aliments concassés, avalés avec trépidance etc. Une manie qui procure agacement et, forcément, nombre de répétitions!

    Même le prof de français d'Adèle et le portrait de ses élèves qui récitent des extraits de Marivaux (passage obligé: La vie de Marianne! encore) manquent de naturel!

    Reste le portrait sensible d'Adèle, qui se cherche, éprouve les deux sexes, aime, le dit, le crie, le vit, campée par une actrice extraordinaire de légèreté, de vibration et de charisme. Adèle Exarchopoulos est une comédienne dont on reparlera. Le jeu mutin de Léa Seydoux dans le rôle d'Emma, qui plisse les yeux, les ferme, joue du bleu de ses cheveux et de son corps dansant donne un bon équilibre à ce duo de lesbiennes, montrées du doigt, et qui expérimentent la vie, tout simplement. D'autres comédiens sortent du film négligés : à l'instar de Salim Kechiouche,qui tire son épingle du jeu, mais est sous-exploité : un rôle de comparse (Mais bon Kechiche n'est pas Morel! Ni Téchiné!)

    Fallait-il trois heures de film pour évoquer cet amour qui décline, pour camper une école....?

    Problématique : l'écoulement du temps. Quand, à la fin du film, Adèle est devenue institutrice, et que, apparemment trois années se sont déroulées (puisqu'on a un indice : l'âge de l'enfant de la nouvelle compagne d'Emma, Lise), on n'a pas senti ce passage du temps.

    Dommage.

    Dans son désir de coller à des réalités, le cinéaste a péché par complaisance : ah! ces ingrédients faciles des téléréalités les plus convoquées : allez un peu de marge, allez un peu d'esbroufe côté pattes en l'air, allez quelques méchantes langues (au lycée), allez quelques parents conventionnels à mort...et la soupe est assurée de dégoter les plus vifs commentaires d'une intelligentsia critique "à la pointe" de la modernité!

     

  • HOMMAGE AUX PASSEURS DE POÉSIE, par Philippe Leuckx


    P.Leuckx.jpgHOMMAGE AUX PASSEURS DE POÉSIE

    (ébauche n°3)

    par Philippe LEUCKX


    Pas un seul jour ne se passe pour moi en poésie sans penser à mes amis poètes qui ont tant œuvré pour la faire connaître dans les revues, les journaux, les anthologies, les éditions et les rencontres...

    1. 1994-2000

    Quand j'ai commencé très tardivement - à près de quarante ans - dans le petit monde de la poésie belge, j'ai eu la chance comme beaucoup d'autres d'être épaulé, soutenu, commenté par des critiques qui passaient le plus clair de leur temps dans les poèmes des autres : Roger Foulon, Marcel Hennart, Frédéric Kiesel, Renée Lemaitre, Luc Norin, Jacques-Gérard Linze, Emile Kesteman, France Bastia, Louis Sarot, Michel Voiturier, Françoise Lison (tous trois au "Courrier de l'Escaut"), qui oeuvraient dans des lieux propices à la poésie : "Le Spantole", "La Revue générale", Les apéritifs des poètes (malheureusement disparus), "Nos Lettres", "La Cité"(hélas disparue, avec les articles de G. Bergé et de L.Noullez) , "Le Journal des poètes", "Le Soir", "La Libre Belgique", "Le Mensuel poétique" (défunt), "Dixformes-Informes" (revue tenue alors à bout de bras par Philippe Brahy), "regArt" (27 numéros jusqu'à la disparition de Mimy Kinet , où lisaient Claude Donnay, Pierre Schroven, Hélène Dorion, Christophe Papon, ...), "Ecrits vains" (Eric Dejaeger les mua, avec Paul Guiot, en "Microbe"), de grandes figures (Haulot, Verhesen...) transmettaient leurs ferveurs (Maison internationale de poésie, Biennales, Le Cormier...), de précieuses maisons d'éditions accueillaient de jeunes écrivains (L'arbre à paroles, Le Taillis pré, Unimuse, Tétras Lyre, Talus d'approche, L'atelier de l'agneau, Les Eperonniers et la collection FEUX - dirigée par Liliane Wouters -, les anthologies (de Joiret, Namur, Wouters chez divers éditeurs : Taillis pré...) qui s'ajoutaient à celle de 1976, copieuse, chez Jacques Antoine.
    A l'Association des Ecrivains Belges, dans le Grenier d'Ombret à Amay, à l'Eden de Charleroi, au Grenier Jane Tony ( au Zavel, au Sirtaki ou ailleurs), les livres et les poètes circulent.
    En voici quelques souvenirs, quelques éclats :
    *
    Philippe Mathy, Anne Bonhomme, Gneviève Bergé, en décembre 1994 à Amay. Philippe présentait mon premier livre et Geneviève celui d'Anne, "Urbi".
    *
    A l'initiative des fondateurs de l'Arbre à paroles, Francis Tessa et Francis Chenot, et à celle de Monique Dorsel, nous nous sommes retrouvés, en septembre 1994, au Théâtre-Poème pour fêter le poète emblématique de "Marginales" et du "Vin noir de Cahors", Albert Ayguesparse, alors âgé de nonante-quatre ans. Jacques De Decker et Jean-Luc Wauthier se sont entretenus avec l'ancêtre notoire et chacun de nous y alla d'un petit fragment des "Œuvres poétiques".
    *
    L'incontournable André Romus adoubait, par ses lectures (dans "Le journal des poètes") et ses présentations (à Amay) de jeunes écrivains : Logist, Saenen, Delaive, Donnay, Massaut...
    Avec ferveur, légèreté, sans aucune naïveté et du peps!
    *
    Mimy Kinet, "mère-poésie, faisait pareil avec d'autres, qu'elle lançait, encourageait, soutenait : Marc Dugardin, Pierre Schroven, Claude Donnay, Aki Roukas, Hubert Antoine...lui doivent beaucoup. Dommage qu'elle reçut elle-même, alors, si peu de crédit critique (et de récompenses!), à l'instar de l'admirable Falaise, pour une œuvre aigüe, hypersensible, unique.
    Son "Discours du muet" (ça ne s'invente pas, en matière de négligence critique dont elle fut VICTIME) reste une œuvre parmi les plus belles de ces années-là : 1994).
    *
    "Sources", à Namur, était un foyer très vivant, par les volumes imposants des revues, par l'équipe réunie autour d'Eric Brogniet : que de découvertes en poésie étrangère traduite!
    *
    En Hainaut, "Remue-Méninges", animée par Pierre Schroven, Salvatore Gucciardo et Eric Allard ou l'éphémère "L'arbre à plumes" (J. Merckx).
    *
    Alors, "La revue nouvelle" consacrait quelques pages à la poésie (notes et articles de Colette Nys, L. Noullez...)
    *
    A Anvers, "Archipel" d'Alain Germoz, dans des numéros soignés, tissait des ponts entre poésie francophone et poètes étrangers traduits.



    2. 2001-2014

    Les passeurs d'aujourd'hui, nous les connaissons et le monde de la poésie a quelque peu changé, comme le monde de l'édition. De nouveaux éditeurs (Maelström, La lettre volée, Le Coudrier, Esperluète, Les Carnets du Dessert de Lune...) sont venus relayer le travail des poètes.
    Tant de revues disparues, parfois après tant d'années d'aides et de services !
    Mais les nouveaux médias, de jeunes figures sont apparues, avec de nouveaux atouts : les blogs, les sites, les recours aux radios, les réseaux...
    *
    Mélanie Godin est une forcenée de l'activisme poétique. Aux commandes de plusieurs émissions radiophoniques qui donnent une nouvelle résonance, un autre écho aux productions d'aujourd'hui (sonaLitté , poésie à l'écoute sur radio panik), nouvelle recrue des "Midis de la poésie" (à la suite de Michel Ducobu), elle apporte, en outre, dans "Les carnets et les instants", ses regards critiques sur la poésie.
    Sa force : ne se revendiquer d'aucune chapelle, puisque, n'étant pas auteur, ni critique associée à une maison d'édition, elle échappe aux réflexes d'ascenseur de réputation!
    *
    David Giannoni, chez Maelström et à l'Arbre à paroles, chaussée de Wavre, au 364, a ouvert boutique de poésie et lieux d'échanges.
    Ca bouillonne : prix Gros Sel, promotion de petits éditeurs rassemblés dans un étroit passage, bourré de recueils de poésies francophones et traduites, fête de poésie en mai, rencontres multiples...
    Il s'est entouré de jeunes auteurs et artistes : Pottel, Wauters, Tholomé, Schroven, aptes à insuffler un nouvel air à un genre jugé parfois moribond, guère relayé par les médias, la POESIE, jugée hors du temps, hors du coup par les marchands littéraires qui préfèrent vendre des produits facilement accessibles dans toute l 'essence du terme, calibrés...
    *
    Le renouvellement poétique passe aussi par des démarches orales. Des poètes comme Théophile de Giraud, Vincent Tholomé ou encore Dominique Massaut privilégient le travail gestuel, oral de mise en pratique de la langue poétique, lors de performances improvisées, expressives...
    *
    D'autres éditeurs et/ou anthologistes ne sont pas en reste : le travail de sape d'un Yves Namur pour dégotter depuis le milieu des années 90 de nouvelles figures poétiques. Au Taillis Pré, à l'Académie Royale de Littérature, à la Bourse Spes, au "Journal des poètes", dans les jurys, il met en évidence de jeunes auteurs nés au détour des années 2002/2009 : Fabien Abrassart, Otto Ganz, Antoine Wauters, et plus récemment, Maxime Coton et Eric Piette ou encore Fadhani, Pascal Leclercq.
    *
    Le Cormier poursuit une activité née dans l'après-guerre. A Fernand Verhesen ont succédé Soucy, Jones, Leroy.
    Parmi les créations poétiques de cette maison exigeante : Corinne Hoex, Hubert Antoine, Luc Dellisse, Eric Bogniet, Nunez-Tollin...

    *
    Le Coudrier, depuis 2001, dirigé par Joëlle Billy a mis en évidence sinon révélé
    de nouvelles voix : Jean-Michel Aubevert, Antoine Wauters, Ben Arès, Véronique Wautier, Anne Bonhomme, Anne-Marie Derèse, Piet Lincken, Dominique Massaut, Tristan Sautier, Claude Donnay, ...
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    Esperluète accorde au graphisme et à l'illustration d'ouvrages poétiques un intérêt égal à celui des textes : Christine van Acker, Pascal Leclercq, Colette Nys, Françoise Lison parmi bien d'autres...

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    Jean-Louis Massot, Ardéchois et Belge, lance des éditions empreintes de recherche, d'inventive poésie : des auteurs comme Guivarch, Blondiau, Pittau,
    Garnier, Autin-Grenier, e.a. ont, grâce à lui, une belle lisibilité.
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    Récemment, une maison d'édition spécialisée dans la (re)découverte des littératures slaves, M.E.O., sous l'égide de Gérard Adam, s'est lancée dans la publication de poètes belges (Lincken, Forget, Baba, Coran, Magnès, Thomassettie...)
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    L'arbre à paroles - quinquagénaire - offre aujourd'hui, à côté des collections classiques, une nouvelle piste de création, IF, sous la houlette d'Antoine Wauters, qui révèle ou redécouvre des auteurs comme Ioanid ou Logist.
    Parmi les poètes : Pierre Dancot, Claude Donnay...
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    Depuis 1990, Marie-Clotilde Roose anime, à Tournai, après divers lieux bruxellois, "Le Cercle de la Rotonde", qui accueille tout ce que la Belgique francophone a de poètes! A raison de deux ou trois auteurs par soirée! Plusieurs anthologies (dont l'une chez Memor) rendent compte de ce travail constant.
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    Tant de revuistes, regroupés ou seuls aux commandes, dans des revues qui ont confirmé : Paul Mathieu, Patrice Breno, à "Taversées"; Claude Donnay, Gérard Paris, Agnès Doyen pour "Bleu d'encre"; Eric Allard et son blog "Les Belles Phrases"; Pierre-Yves Soucy pour la belle revue "L'Etrangère" qui a donné voix à des Belges et à des écrivains étrangers (je pense à Rannou); l'équipe du "Journal des poètes" (la plus ancienne revue) : Jean-Luc Wauthier, Marc Dugardin, Lucien Noullez, Philippe Mathy, Paul Roland, Gaspard Hons...; Joseph Bodson tient les rênes de " Reflets/Wallonie-Bruxelles"...; "Les Elytres du Hanneton", longtemps gérés par l'insatiable de nos Lettres, Emile Kesteman...
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    De jeunes revues sont nées : sous les auspices de Logist, Norac, Colaux, Delaive (Le Fram), ou de Wauters, Ben Arès et Besschops (Matière à poésie)... et hélas mortes, après de louables services.
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    Parmi les nouveaux éditeurs apparus depuis 2000 : "Les Déjeuners sur l'herbe" à Merlin (Hainaut picard), sous la direction de François VanDorpe et de son épouse Pascale, avec un lieu d'échanges (dans une ferme restaurée), un site de promotion des livres d'ici et d'ailleurs (Le Saule-Tétard), des rencontres autour des livres (soignés : les maîtres de maison sont graphistes et/ou artistes et musiciens...) : Paul André, Jacky Legge, Michel Voiturier, Marianne Kirsch, Danielle Gerard...
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    En Picardie aussi, "Le front aux vitres" (Philippe Mathy et Véronique Esprit) accueille poètes, peintres (expositions aux cimaises de la maison des hôtes, à Brunehaut) : Vandycke, Di Gregorio, les amis-poètes (Dugardin, Namur, Wauthier, Nys, Lison, Imberechts...)
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    Passage de relais au Tétras Lyre, au riche catalogue depuis 1989 : à Marc Imberechts, Dacos et Jean-Marc Simar a succédé une équipe de très jeunes (autour du poète/cinéaste hainuyer Maxime Coton, toujours le benjamin des poètes belges de renom, né en 1986!) : toujours autant de talent pour allier recherche graphique et création poétique. Pierre Warrant, Corinne Hoex...

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    Poème 2 a sans doute moins d'obédience que l'ex-Théâtre Poème, peut-être parce que la diffusion de l'organe est moins systématique que celle du "Mensuel"!
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    Les Maisons connues de la poésie (Bruxelles - Amay - Namur) et les Marchés de la poésie et du livre (Namur - Tournailapage...) ont offert d'autres possibilités d'échanges et de découvertes.
    Des traces.
    Un souvenir? Début des années 2000, était-ce 2004? ou 2005? Nous nous sommes retrouvés à Namur, en rang d'oignons sur des sièges de fortune, pour faire fête au plus grand poète vivant, le petit Schmitz. Jacques Izoard, Karel Logist, Lucien Noullez, le grand Wauthier et moi-même...

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    Un autre?
    Un hommage improvisé au grand Hennart à l'occasion de l'avant-dernière publication chez Rougerie. Dans une demeure privée à Bruxelles (Madame André). Vers 2004. Lucien Noullez, Colette Nys et d'autres étaient là pour le présenter, le questionner. Et l'on avait admiré une fois de plus les ressorts comiques, humains et pétillants d'intelligence de Marcel, poète aujourd'hui bien négligé.

    3. Où va la poésie?
    A défendre? Dans un contexte si difficile?
    Et comment?
    La diffusion, l'écho, le public ont changé, certes.
    Des structures éditoriales ont encore la possibilité - sur fonds propres et/ou fonds de l'ARLLFB - de publier quelques livres de poésie par an (cas du Coudrier, Tétras Lyre, Le Taillis pré, Le Cormier, Esperluète). Ou plus , mais guère , une douzaine, à l'Arbre à paroles. Les tirages restent, par rapport à la prose, confidentiels (entre 100 et 500 ex.la plupart du temps).
    Le nombre restreint de revues de création et de critique poétiques ne favorise pas totalement l'éclosion et la défense de nouvelles voix :
    on peut compter, après quelques disparitions récentes (Le Fram - Matière à poésie/ Langue vive - revue L'arbre à paroles), sur "L'Etrangère", "Le journal des poètes", "Bleu d'encre", "Traversées" (plus de 65 n°), Le Non-Dit, qui fête ses 25 ans d'existence, L'Inédit Nouveau...et la question de la survie de ces revues tenues à bout de talent, de générosité, d'investissement personnel par des poètes que l'âge fragilise (Paul Van Melle, Jean Dumortier...)

     

     

  • AIMIEZ-VOUS SAGAN?

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     




     

     

     Depuis le "Petit rapporteur" et  le fameux épisode - culte - concocté par Desproges, investissant sans vergogne l'univers d'une Françoise Sagan, comme les médias ne l'avaient jamais montrée : enjouée, vive, simple, répondant aux questions du journaliste comme si elle faisait ses courses dans son quartier, ne préjugeant jamais des intentions "comiques" de son interlocuteur,  l'oeuvre du petit prodige des années cinquante - fêté par Mauriac et tant d'autres - m'est apparue sous un autre jour. On ne pressentait pas ce naturel, quand la presse mettait en exergue la facilité, l’effet mode, la superficialité de ses personnages et de son monde, quand les faits divers consignaient lamentablement des événements qui n'avaient vraiment rien à voir avec la littérature. Son accident de voiture de 1957 prenait toute une une des journaux d'alors et l'on oubliait - un peu vite tout de même - le Prix des Critiques (si convoité, si exigeant) décerné - et c'était la première fois de son palmarès - à un premier livre, écrit par une jeune fille de 19 ans au moment de la parution de "Bonjour tristesse", chez Julliard, en 1954.

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    Le cas Sagan faisait couler les encres et les opinions, et les idées toutes faites. Desproges, en une petite dizaine de minutes, mettait à mal la fausse réputation pour révéler, dans ce mythe Sagan, la véritable nature, gentille, prévenante, humble, d'une romancière d'une petite quarantaine d'années, entrée dans Le Larousse universel dès les années soixante, femme de lettres dont on parlait depuis 21 ans - déjà - avec une kyrielle de poncifs : "petit monstre", "petite musique", "univers frelaté", "monde facile et bourgeois", "Côte d'azur" etc. D'un coup de balai, Desproges renversait le mythe pour ne s'intéresser qu'à la robe de Sagan (référence littéraire à la romanesque "Robe mauve de Valentine" de l'auteur!), qu'à la manière dont elle entretenait le vêtement, après lui avoir demandé ce qu'elle pensait des photos du beau-frère du journaliste! Les réponses de la romancière ("Réponses", oeuvre de 1974, donnait le change saganien à toute une série de propositions des journalistes et critiques) étaient époustouflantes de naturel, proprement renversantes. Desproges, en une brève incursion chez une "star" littéraire, réussissait le coup de maître de ramener l'écrivaine à la lumière des projecteurs sans escompter en rien sur les ressources de l'oeuvre, déjà copieuse, ni des événements périphériques d'une vie parfois agitée sinon aventureuse dans l'acception grégaire d'alors.

    L'auteur qui, par la suite, prouvera qu'elle n'était pas seulement romancière, dramaturge, scénariste mais encore mémorialiste de ses grandes rencontres (T.Williams, JP. Sartre..) ou plus biographe acide et fidèle d'elle-même (suffit-il de lire ce qu'elle dit de soi dans cet étonnant portrait-charge qu'est "Derrière l'épaule", dernière oeuvre de l'écrivaine, en 1998),  reçut un véritable appel d'air critique, qui fit que l'on regarda l'auteur, son univers avec une bien autre acuité et aussi des révérences utiles et bienvenues. 

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    Aujourd'hui, dix ans après sa mort, l'oeuvre a ses fans, l'auteur ses émules. Parmi eux : Philippe Besson, Alain Souchon, et d'autres.

    Aimiez-vous Sagan? Oui.

    Nous l'aimons. En dépit de tout ce qui vient, malencontreusement, brouiller l'oeuvre : les rumeurs, les méconnaissances critiques, les ragots d'une sous-presse toujours avide de sensations et de méfaits, ignorante de la littérature - ce qui est un comble pour une romancière, cultivée, connaissant l'oeuvre des vrais auteurs!

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    L'interview de Sagan par Desproges

    http://www.youtube.com/watch?v=_iUbFxKkGEU

  • A propos de quelques expositions de 2013

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX







    GOYA ET LA MODERNITÉ

    Le dessein de la Pinacothèque de Paris est de dévider les multiples facettes d'un artiste, plus connu sans doute pour ses huiles que pour ses eaux fortes, d'un créateur dont l'exemplarité des dessins, des raccourcis esthétiques et la fantaisie devancent les expressionnistes et les surréalistes.

    L'exposition, visible jusqu'en mars 2014 Place de la Madeleine, offre 220 façons de redécouvrir Goya. La série impressionnante d'eaux fortes, titrées CAPRICES, DESASTRES nous met en présence d'un auteur épris de vérité et à l'esprit satirique de haut vol. Il consigne là toutes les monstruosités de la guerre, de la hiérarchie, de l'église, du pouvoir repu, et nombre d'entre elles en prennent à l'aise avec tous les possédants!

    L'acuité des traits (dans toute l'essence du terme) ressuscite une époque marquée par une hypocrisie crasse,  l'occupation française désastreuse (de 1808), les turpitudes de toutes sortes.

    Les huiles - petits formats (consacrés à l'enfance) et grands (portraits de nantis et de royales figures - dont la marquise de Villafranca et autres Charles III à la chasse -, recèlent des trésors plastiques : la simplicité du dessin, très simplifié par rapport à la norme académique, les touches élémentaires qui donnent à l'exécution un air de liberté très souple (j'y vois l'influence du meilleur Watteau), le bonheur des regards et des poses.

     

    http://www.pinacotheque.com/fr/accueil/expositions.html


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    MORANDI ET L'EPURE

    Heureuse initiative de proposer, au Bozar de Buxelles,  plus d'une centaine d'oeuvres du grand artiste de Bologne. Giorgio Morandi (1890-1964) est à la peinture épurée ce qu'est Yasujiro OZU au cinéma d'auteur.

    Peu d'artistes vraiment pour oser oeuvrer sur le peu, et tirer de ce peu les atouts les plus vivifiants pour notre imaginaire. Fleurs, maisons, pots, autoportraits : les thématiques se raréfient au profit d'une exécution qui efface ses traces, qui exulte le dégradé, les couleurs (ah! ces ocres!), la simplicité des arêtes et des volumes.

    Celui qui doit sans doute beaucoup aux devanciers (Chardin, Cézanne) et annonce les Vieira da Silva et autres de Stael, sait comme pas un délivrer de l'espace la magie pure des objets, sans esbroufe, sans une once de préciosité ni d'afféterie plastique, avec une économie de moyens qui confine au sublime.

    Qui partage une vision intimiste du monde s'embarrasse peu des effets ordinaires, clinquants.

    Morandi nous laisse entrer dans son atelier, et, comme Sudek et ses natures mortes photographiques et ses fenêtres enchantées pragoises, il nous rend sensible l'impalpable du réel.

    http://www.bozar.be/activity.php?id=12714

     

    GROSZ, DIX ET BRAECKMAN

    Namur fait fête en ce moment, dans deux espaces (Maison de la Culture et Musée Rops), à trois artistes directement inspirés par la Grande Boucherie de 14/18 et ses conséquences.


    MUSEE ROPS

    Chez GROSZ, le dessin satirique à lui seul est une mine de découvertes sur un regard unique pour dépister la grossièreté, la violence, la bêtise des armes, le ventre dominant des possédants (ah! cette usine dans le bedon d'un gros propriétaire éventré!), les plaies sociales de toutes espèces.

    Le noir et blanc traque en finesse le côté daumieresque des figures de chenapans sous plastrons, de gros bourgeois encroûtés...

     

    MAISON DE LA CULTURE

    DIX propose une série hallucinante de gravures descriptives des tranchées. Sobrement exposés, les motifs vous sautent au visage par les horreurs surexposées en noir et blanc! Cinquante et une visions de ce que des gars ont pu subir au milieu des visages abîmés, entre les fils de fer barbelés, avec le sang, l'obus comme témoins.

    BRAECKMAN, né en 1958, photographie - en très grand - des témoignages des tranchées lui aussi. Déposées à même le sol, ces photos nous font entrer dans la brume poussiéreuse, blafarde et repoussante des abris de misère, à côté des vêtements usagés et la batterie de cuisine élémentaire. 

    Trois visions d'apocalypse, à la suite de Goya, Daumier, qui éclairent les noeuds de la tragédie en les pourfendant de toutes parts de leurs assauts de véracité.

      

    http://www.museerops.be/musee/expo58/