CHRONIQUES de PHILIPPE LEUCKX - Page 3

  • LECTURES PRINTANIÈRES

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

    5121FTR2M5L._SY344_BO1,204,203,200_.jpgClaude LOUIS-COMBET, BLESSE, RONCE NOIRE

    (José Corti, Les Massicotés, 2004, 128p., 8€.)

    Un classique d’un des plus grands écrivains francophones vivants (avec Quignard, Michon, Ernaux, Lefèvre, Sallenave, Mauvignier, Enard, Adam…). Claude Louis-Combet, aujourd’hui un peu plus de quatre-vingts ans.

    Un livre de feu, urgent et incisif, incendiaire. Un récit fictionnel sur base d’une histoire bien réelle : la relation fusionnelle, incestueuse des frère et sœur TRAKL. Le grand public ne connaît que le poète Georg, décédé en 1914. Sa sœur Gretl achèvera son destin trois ans plus tard.Claude_Louis_Combet.jpg

    Dans une prose somptueuse (peu d’écritures aussi prégnantes, aussi atmosphériques dans le sens d’une description décantée de toute une série de lieux, d’aires de connaissance intime), Claude Louis-Combet cerne et serre cette relation interdite, cachée, clandestine, qui tournera à la catastrophe.

    Le titre, Blesse, ronce noire, est à l’aune de la violence incessante qui anime ces pages : violence de la relation, de sa description précise, de ses effusions. La quête amoureuse, sensuelle et sexuelle dans un bois qu’on traverse est un des sommets de la littérature érotique, par la charge émotionnelle, qui monte à l’instar de l’escalade des deux amants, à travers bois, feuillages et ronces. La ronce noire évoque, par ailleurs, le triangle de soie noire du sexe de Gretl.

     

    ginsburg_reference.gifNatalia GINZBURG, LA ROUTE QUI MÈNE À LA VILLE,

    (Denoël, coll. Empreintes, 2014, 128p., 11, 90€)

    Ce roman, paru la première fois en 1942, dont la brièveté pourrait paraître facile, concentre les atouts d’une littérature profonde, dense, proche de ce qui deviendra école néo-réaliste (avec des auteurs comme Pavese, Fenoglio, Cassola, Soldati), mêlant avec une rare maestria l’histoire locale, l’évolution des mœurs et la description hallucinante de réalisme d’un petit village, et d’une ville proche, lieu des mirages et des réalités.

    Le grand art de Natalia Ginzburg, résistante, envoyée avec son mari Leone en relégation comme Pavese, Levi, est de nous raconter l’histoire par le biais de son anti-héroïne Delia, amoureuse d’un petit-cousin, objet des convoitises d’un fils de bourgeois, éprise de liberté, ce qui donne à ce roman sans âge un parfum d’années bien postérieures, où la femme, la jeune fille accèdent à un certain rôle social – ce que ne connurent guère leurs devancières.

    Comme chez Pavese, le terreau social, rural brille par une description quasi ethnographique des usages, du qu’en-dira-t-on, des fausses et vraies rumeurs, de la mainmise d’une morale de préservation des filles…Natalia-Ginzburg.gif

    Nini, Giulio : deux noms d’homme pour cette Delia, deux parcours, celui de l’amour, de la clandestinité, celui aussi du devoir, de l’obligation sociale et des convenances.

    L’acuité de la vision familiale (Delia a une flopée de frères et sœurs, dont la libre Azalea, que l’on traiterait aujourd’hui de dévergondée duplice) ne débouche cependant pas sur une noirceur totale. La vie s’en va ainsi, difficile, illusoire, compromise, mais quelque porte s’ouvre dans les grisailles coutumières.

    Ce roman d’une jeune romancière, de vingt-cinq ans, est une totale réussite psychologique et sociale.

  • À CÔTÉ DU SENTIER... des nouvelles de DANIEL SIMON

    images?q=tbn:ANd9GcRfDJsPxzVb0RMaKp9b0C6zEKvZkaK97oODcCag4YYmaxuq7SscCV_NSLYpar Philippe LEUCKX

     

     

     

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    Un esprit tordu a énoncé de péremptoire façon - sans doute à mauvais escient, pour ne pas délier la bourse des achats de ses livres - que " M.E.O. proposait des maquettes non professionnelles"! C'est à mourir de rire ou de tristesse, quand on voit, entre autres, la belle, la très belle couverture de 'A côté du sentier" de Daniel Simon. La photographie de couverture est signée Pierre Moreau, que les membres de l'A.E.B. connaissent bien. Et la maquette des autres ouvrages récents ou passés! Passons. Les esprits chagrins ou demeurés, il s'en trouvera toujours. Des éditeurs courageux, obstinés et généreux, là, les mêmes pourront toujours courir. Il en est peu comme Mr Adam. Trèfle d'ironie facile. Venons-en au plat que nous concocte Mr Simon.

    Des nouvelles. Dix-neuf. Constantes : la vigueur de l'écriture; la maîtrise de la langue; les thèmes de la marginalité assumée ou pas, du théâtre des apparences, du vrai théâtre, celui auquel on s'use, celui de la vie, expérience, apprentissage; les aléas, les rémissions... et ce ton, imparable, mi-voltairien, mi-tendre.

    De ces dix-neuf brèves nouvelles, émergent une bonne dizaine, auxquelles j'ai sans doute été plus sensible. "Désiré" nous plonge dans le monde de l'internat et réussit à faire voler en éclats ces sales idées toutes faites qui empoissent les consciences. "Le rempart des lampes " (quel beau titre) est une véritable descente aux enfers, aux allures de cauchemar, entre prison et théâtre. C'est aussi l'une des plus longues. Dans "Face à face", perdre une dent devient le moteur terrible d'une déchéance. La maladie, la souffrance, la peur peuplent "La répétition" d'un intense questionnement sur ce que sont nos pauvres vies, engluées dans les tresses du méconfort. Avec Simon, on va forcément aller au théâtre, et deux des nouvelles, les deux dernières du volume, nous embarquent dans l'univers des répétitions, des représentations, entre angoisse, trac et références classiques (ah! Hamlet). "Les plaisirs du théâtre" et "Le Petit Théâtre" explorent une matière que leur auteur connaît bien. Passer un entretien d'embauche peut devenir, sous la plume de notre auteur, un mauvais songe et "Pourriez-vous être plus clair?" en administre une illustration sévère. L'une des nouvelles les plus émouvantes s'intitule "Il ne répondait plus", belle variation autour de plusieurs strates : le mur de communication, le nom du personnage central, Berlin, et l'amitié virtuelle, donnée imparable d'un monde à questionner. "Bruxelles-Varsovie" ou comment jongler sentimentalement avec deux amours, deux femmes, deux vies. Un petit air de Butor de l'est, avec force modifications, et une réelle maîtrise psychologique : l'histoire de Bremond touche, au-delà de la fragilité, au-delà de son statut de victime d'un certain devoir. D'autres seraient à citer : l'émouvante "Julia", dans laquelle on peut déceler - seule trace sur 146 pages - du prénom de l'auteur, dissimulé dans un récit qui hausse le voyage au statut de véritable connaissance. L'on ne s'étonnera pas beaucoup : Daniel Simon lorgne souvent du côté du Portugal, et l'âme de nombre de ses personnages s'enfête d'ailleurs.

    Un beau livre.

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    Le livre sur le site des éditions M.E.O.

    Je suis un lieu commun, le blog de Daniel SIMON: ses textes, ses coups de coeur...

    Le site des éditions TRAVERSE

  • CARNETS DE RANGGEN de Philippe LEUCKX (éd. Le Coudrier)

    7675473_orig.jpgHaute altitude de l’être

    Ici, à Ranggen, petite localité du Tyrol près d’Innsbruck, Philippe Leuckx parle la langue de la montagne sans forcer. Et c’est limpide, et c’est clair. C’est de l’art poétique parfaitement maîtrisé. Mais examinons cela de plus près en parcourant ces Carnets...

     

    Tombée du soir

    Leuckx est plus que jamais le poète du soir. Non pas qu’il ne soit pas attentif au jour. Mais tout le jour, il accumule du ciel et la nuit, il fait provision de gouffre.

    Il écrit d’un haut lieu de l’être d’où il voit tomber le jour, et un peu de son enfance. Il est question de chute dans le temps. Jusqu’où vais-je tomber? écrit-il. Car on ne sait rien de la profondeur. Mais le soir est-ce si sûr ? s’interroge-t-il encore. Non, car « c’est l’enfance qui court la nuit », l’enfance toujours égarée, avec ses joies et ses blessures liées.

    On sait qu’au bord du soir vient le précipice de la nuit. Et une des tâches du poète sera de contrôler cette chute, temps après temps. 

    « La source des mots » se « lit dans l’ombre », écrit-il.

                Si sombre est l'épithète exprimant le manque de clarté, il est aussi la forme               conjuguée au présent de ce qui chute.

    Le poème sera ce lieu où va coïncider le ciel intérieur avec la montée du soir. Car si le jour tombe, le soir, lui, monte. De même que les souvenirs et le flot des rumeurs. Ainsi que le passé, la remémoration du jour achevé. Dans ce bref intervalle où l’« étreinte de temps » se desserre et où l’ « émeute des mots » s’accorde « au jeu de la mémoire », ce qui constitue la définition même de la poésie, selon Leuckx. 

    Non assujetti aux urgences du jour qui a tout brouillé, « embué », sous l’urgence de ses pas, le soir est ce moment où le temps se laisse prendre dans les filets de la mémoire et (dé)livre ses prises.

    Le vert, comme la lumière, « masque », il est une entrave au regard, à voir au-delà des apparences. À l’instar du vent qui balaie l’air, ce « temps toujours perdu », et déplace, entraîne les temps...

    Leuckx joue le vent contre le vert, le mouvement de l’air contre l’établissement d’une seule couleur au détriment des autres.

     

    Nuit et à nouveau jour

    On peut dire aussi, en suivant Leuckx « en chemin », que le soir transforme la lumière – « qui n’en peut plus de durer » - en mots, en vers, en pensées. Dans ce sas entre deux durées se dépose le sens. Le soir porte le poème jusqu’au terme de la nuit, « l’autre du jour », « sa négligence ».

    La nuit se révèle « l’obscure ennemie de la lumière » où l’ « être se cherche », comme les visages, où ils se trouvent autrement. Se réinventent dans un blanc immémorial : « Il faut réajuster la vision murmurer le blanc. »

    Mais la nuit n’est pas la fin, elle fait place bientôt à l’aube d’un nouveau jour auquel le poète «  consent »   tandis que son « corps s’arroge l’espace ». 

    Le poème se lit à l’imparfait, lit-on très tôt. Tel l’oiseau, il découpe l’espace/ en petites tronçons de temps. De tendre. Comme, par ailleurs, la lumière voit à toutes petites / lampées. Le temps s’attache au lieu d’où ils reviennent ensemble à la faveur d’un poème d’air.

    Ce jour qui appelle sur « une géographie outragée » des orages et des tempêtes , des bouleversements essentiels et existentiels qui feront verser « le sang des chair affolées ».

     

    L’éveilleur5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpg

    Philippe Leuckx, n’est pas, loin s’en faut, ce poète de la modération qu’on pourrait voir en lui ou bien dans le sens où Philippe enregistre les plus infimes sensations pouvant engendrer des séismes. Si Philippe écrit, c’est pour se préserver des tempêtes et, de même, nous en garder. C’est un (é)veilleur ! 

    Il écrit une poésie orageuse, qui lance des éclairs, sous ses dehors éthérés, qui peut paraître lisse à force de travail sur les signes et les sensations mais qui n’en reste pas moins une poésie vive, ancrée dans le réel le plus accidenté, celui, on l’a vu, des vallées de l’enfance et des montagnes de l’être. Et Leuckx, un poète ardent, brûlant, après dégagement des « hautes herbes de la mémoire », du feu doux des ardeurs consumées.

    À noter aussi la belle préface d'Anne-Marie Derèse qui étudie notamment ces Carnets de Ranggen sous l'angle des rapports entre la terre, le ciel et l'oiseau en tant que messager, intercesseur... Ainsi elle écrit: Un esprit ailé plane au-dessus des cimes et vient se poser sur l'épaule du rêveur. Leuckx arrache une plume, la taille, la trempe dans l'encre et nous écrit un songe qui se déroule tel un ruban dans la fragilité de l'air..." 

    La preuve qu’il existe de nombreuses lectures de ce nouveau recueil inépuisable. Et les photos de Philippe, travaillées comme des aquarelles, ponctuent favorablement les étapes du jour narré.

    Le hasard objectif des lectures fait qu’en découvrant W.G. Sebald  (Vertiges) - dans la traduction de Patrick Charbonneau– qu’on a qualifié d’archéologue de la mémoire et qui a vécu son enfance en bordure du Tyrol, je lis sous sa plume, parlant d’une plongée dans ses souvenirs : « Plus exactement mes souvenirs montèrent , du moins, en eus-je l’impression, dans un espace qui m’était extérieur, ils montèrent dans un espace de plus en plus haut pour s’échapper ensuite de cet espace quand ils eurent atteint un certain niveau, et s’écouler en moi comme d’une eau débordant d’une retenue. »

    Jeux d’écoulement du temps et de la mémoire en haute altitude, saturée d’air, de réminiscences; toucher du soir avec un gant d’azur… Par-delà les époques, d'un sommet à l'autre, les vrais poètes parlent sans forcer la langue de la montagne.

    Éric Allard 

    Les recueils de Philippe Leuckx aux éditions Le Coudrier

    1308276_orig.jpgTitre : CARNETS DE RANGGEN

    Auteur : Philippe LEUCKX
    Préface : Anne-Marie DERESE
    Illustrations : Philippe LEUCKX
    Format : 14 cm / 20 cm
    Nombre de pages : 89 pages, dont 3 illustrations couleur sur papier Canson 160 gr
    ISBN : 978-2-930498-52-2
    Prix TTC : 14 €
    Date de parution : mars 2015

  • Michel JOIRET, Le CARRÉ D'OR, Ed. M.E.O., 2015, 160p., 16€.

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    carre-or-1c.jpgPoète, essayiste, commentateur de Proust, Michel Joiret livre ici un roman de mémoire et de vie. Son antihéros, Maxime Dubreuil, depuis la mort de son épouse Hélène, commence à voir sa vie stable filer un mauvais coton. Sa charge d’avocat, le souci de ses grands enfants, Louis et Sabine, qui ont leurs préoccupations, sa relation avec Lam, maigre consolation loin de valoir sa tendre Hélène, tout prend soudain une drôle de patine. C’est l’heure où refluent, avec une densité d’écolier devant son école et tous les souvenirs qui vont avec , les traces de son « Carré d’or », espace chéri entre Place Poelaert, Avenue Louise, Porte de Namur, en compagnie de son père Stéphane, ou de son grand-père Emile, dont il lit avec nostalgie le journal, refuge devant ce qui devient l’inanité de sa vie, entre Aberlour, dont il fait un usage intensif pour oublier ou mieux se rappeler ce temps béni d’Hélène.

    On a du mal à le reconnaître, lui le fameux avocat. Il peine, déçoit ses clients, est montré du doigt. Il n’attend qu’un moment, celui de rentrer chez lui, pour boire, pour prendre quelques nouvelles de ses enfants. Louis est au Mexique. Raymonde, qui travaille pour le couple depuis longtemps, passe faire le ménage et occupe un peu les pensées du veuf chagrin.AVT_Michel-Joiret_4119.jpeg

    Le délitement d’une vie, d’une carrière, d’un temps : Maxime sent de plus en plus l’emprise de l’avant, de ce passé avec Hélène, de leurs voyages, de leur amour.

    Qu’est-ce que le présent lui offre ? Le corps cède. Le temps est à la catastrophe, aux pluies incessantes, aux nouvelles désastreuses provenant de tous les coins du monde.

    En trois parties, le roman désigne et dessine une expérience qui chute. Hélène, le Palais, le mémorial. Autant de clés pour saisir un destin, tout à la fois lié à Bruxelles, à son évolution, et à celle de personnages d’une famille que l’on suit, au présent et au passé subjectif d’un journal du grand-père, écrin de mémoire.

    La beauté du roman tient, d’abord, dans une écriture précise qui souligne très bien l’ancrage dans la ville, les soucis lourds de Maxime, ses progressions urbaines, ses lieux de vie, ses amours, présentes, anciennes. Barbara, Antinéa, Hélène, Lam ne sont pas seulement des relations, mais des figures de l’existence, et les nœuds filiaux ajoutent à l’intérêt psychologique du roman, entre destin professionnel et exploration de soi et de son « petit monde », ce « carré des proches », quatre femmes, ce « carré des pères et fils » (Emile, Stéphane, Maxime, Louis). Ce jeu de symétries, loin d’être artificiel, densifie l’histoire, montre avec prégnance l’impact du passé et la douleur de vivre dans une époque où les eaux montent, comme la peur, la déglingue, peut-être même la fin d’un monde.

    D’un style qui laisse peu de place à l’approximation, d’une langue riche et féconde, le roman recèle nombre de séquences poignantes. Dès l’entame, pris dans un vertige entre présent et passé scolaire, Maxime reste hébété, presque fantomatique, devant les murs d’une école déjà peuplée de ses souvenirs. Il se sent se briser tout doucement, comme si l’effraction du présent par le passé lui nouait le cœur, l’emportait vers sa fin.

    De même, à la fin du livre, combien de scènes mettent Maxime sur le fil ténu des réminiscences.

    On sent combien Joiret, dans cette fiction assez apocalyptique (montée des eaux, déliquescence des structures), a donné beaucoup de lui-même, par l’examen attentif des strates d’une vie livrée à cette bascule des émotions et des autres.

    Les relations filiales, les annotations historiques autour d’un Bruxelles ancien, les références mythologiques à Orphée/Eurydice signant de parfaites correspondances avec le couple Maxime/Hélène : autant d’ouvertures offertes par ce roman, subtil, plus complexe qu’il n’y paraît, tant l’écriture aérienne et stylée allège son côté sombre. La légèreté procède aussi d’un beau découpage en chapitres, en trois parties mesurant exactement la progression dramatique d’une vie, de la naissance à la vieillesse annoncée.

    Un bien beau livre, proustien à plus d’un titre. Joiret a traité Bruxelles et son Carré d’or comme Proust pose Illiers/Combray comme révélateur social et psychologique.

    Le livre sur le site des éditions M.E.O.

  • ASSORTIMENT DE PALABRES POUR CUL BIEN CROTTÉ

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    Lecture de trois parutions du CACTUS INÉBRANLABLE :"GRAND CRU BIEN COTÉ" d'Eric DEJAEGER (poète), "CES PALABRES QUI CACHENT L'APHORISME" de Paul GUIOT (musicien, chanteur, poète) et un collectif : "ASSORTIMENT DE CRUDITÉS" - recueil de nouvelles érotiques de seize auteurs cactus dont Eric Allard, Jean-Philippe Querton, Gauthier Hiernaux, Massimo Bortolini...

     

    grand-cru-couverture-1.jpg?fx=r_550_5501. PREMIÈRE APPROCHE. Une question de code.

    Ces gens-là ont été élevés au petit lait de Prévert et de ses épigones. Ils jouent du signifiant comme d'autres du violon, sans fausse note, avec un humour rosse, un détournement notoire d'expressions, d'idiomes, de titres, de langues, de proverbes...C'est à celui qui rédigera la meilleure contrepèterie, à celui qui fera des tours dans sa langue comme on chiffonne du papier,...

    Dans le genre, je te la joue signifiant zéro (cf. Barthes, le degré zéro de l'écriture), les codes ici mis à l'œuvre rejoignent sans cesse les verheggenades exposées en pleine lumière, après "Paroles" de Prévert ("cet enfant fou qui feint de faire du feu près de feu son père"), après le non sense total de notre Devos national, enfin transfrontalier, après les "viens ici mon gégé" de Coppens (Bruno, pas celui de la Lucy), après toutes les blagues à deux balles (pour messieurs dames...)

    La trouvaille de Dejaeger est de se mesurer sans cesse avec les exploits préalables d'autres fauteurs de codes...Avant de se lancer, il vérifie si le signifiant n'est déjà pas entaché de web ou autre. A ce compte-là, il peut édifier de l'inédit, et en matière d'outrances cocasses, coquines, zébrées ou pas, il en connaît un chien! Seul ou en instance bipolaire (avec le Stas, autre jongleur impénitent des mêmes éditions), il récrit les bestiaires, les listes, les almanachs. Du genre : animaux-valises, propres dégénérescences ou créations composites straordinaires comme eût dit Zazie (pas celle qui chante, mais celle qui débite à tout bout de champ des grossièretés parisiennes!) : "animaux-valises cigognes" : lajumengoustermite ou le lézaragondin....

    Expressions idiomatiques renouvelées :

    "Deux secouristes ne s'embrassent pas : ils se font la bouche à bouche"

    Proverbe remanié :

    "Faute de vin de grive, on boit du vin de merle"

    Aphorismes affreux et sales :

    "Se taire rend muet

    et se terrer rend rat."

     

    ces-palabres-qui-cachent-l-aphorisme-cover-1-.jpg?fx=r_550_5502. PAROLES... PAROLES...

    Palabres, tout de suite, ça vous scie quelqu'un! ça vous le met en position littéraire! Palabrons, mon cher! Oh! que votre palabre est heureuse! Piochons à l'aise dans ces paroles d'un poète qui aime lui aussi prélever aux formules classiques, à la langue de Voltaire ("qui, bien sûr, (c'est moi qui ajoute), a le "sourcil" de la langue"), à la littérature appellation contrôlée (style Rilke et ses conseils à un jeune poète : ça devient : "Commence par acheter un carnet inspirale" ou "Marche toujours les pieds calés au fond de tes poches").

    La récriture "Qui ne dit mot se concentre", les calembours (monsieur madame) : "Tout terrien qui finit rien", hautement métaphysique!

    Et tout est à l'avenant d'une imagination que Guiot maîtrise jusqu'à l'usure ou l'os comme on voudra : "Quand Le Pen négocie, Marine marchande".

    Le précis d'écriture, manifeste cocasse et tellement vrai pour certain(e)s :

    "Ecrire pour faire impression. / Ecrire donne des chevaux blancs .(n'est-ce pas Jérôme Garcin?)/ Ecrire léguer son corps au silence.

    Des dialogues absurdes, aux belles chutes de mots :

    - Paul Guiot, vous venez de créer le label "Les Produits du Tiroir".

    - En effet...

    - Mais, au fond, dites-nous, les Produits du Tiroir, qu'est-ce?

    On pourrait citer toutes les pages, comme pour les listes effarantes de Dejaeger.

    Une dernière : "Les femmes commanches/ sont peu actives sur Facebook,/ en cause, leur statut squaw" Un jour de week-end de la femme, cette phrase porte loin son message.

     

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    3. DES NOUVELLES ÉROTIQUES et des illustrations osées d'un temps ancien (vieilles photos et autres dessins cochons)

    Pas piquées des vers, pour pasticher un titre récent, ces nouvelles, qui égratignent les pudibonds de toutes sortes, tous ceusses qui , à croire, n'ont jamais entendu parler de gland "violacé", ni frémi, ni à l'énoncé d'un rendez-vous épicé sous les draps, ni franchi le cap rose de tous les sé-vices! Bref, il y a là matière à délices, entre le croquignolet, le suave, le délicat, les parties de jambes parfois saignées, les menuets au lit, les surprises du chef, les métaphores du membre, hautes en couleurs et les auteurs féminins ne sont pas les plus coincées, queue du contraire! Bref, ça swingue, ça déménage les petites "culottes", ça fait fort côté notices biobibliographiques des énergumènes qui se sont livrés au jeu : ex Eric Dejaeger (1958-20**) a les cheveux plus longs que le membre viril ex Né en 1961, Massimo Bortolini...Tour à tour et tout à la fois cunnilinguiste, maître queux, couille molle... ex Isabelle Buisson aime écrire dans le domaine du désir... ex Jean-Philippe Querton est resté puceau en littérature jusqu'à l'âge de quarante-quatre ans...

    Les auteurs s'en sont donnés à corps, cœur, cri jouijoie...et Th.Roquet a troqué facilement ses enthousiasmes, forcément "meilleur qu'un Turc" quand il s'expose, pour des pages affriolantes... Citons Eric Allard, André Clette, Cathy Garcia, Sylvie Godefroid, Gauthier Hiernaux, Ziska Larouge, Hélène Dassavray, Guillaume Siaudeau, André Stas et Michel Thauvoye. Seize invites à ne pas quitter les couettes pour réveiller "ma déesse blonde", pour connaître "ivres de langueur" des moments de "jouissance en canon", "un chant qui rebondit sur les murs de la pièce"... La photo de couverture est bien chaste, vraiment dans l'esprit surréaliste comme chez Bunuel : le spectateur ne verra jamais la beauté dénudée de "Tristana"/Deneuve, puisqu'elle ouvre son peignoir, le dos au public! Les photos et illustrations intérieures, ben mon cochon, font la nique aux curés, aux bonnes sœurs et à la morale bien pensante (surtout ne jouis pas, fais-toi mal, souffre en silence)...

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    Sur la photo, de gauche à droite, Paul Guiot, Jean-Philippe Querton, Éric Dejaeger et André Stas.

    Le site des Cactus Inébranlable Editions

  • DEUX EXPOS, UN LIVRE / SOUS LE SIGNE DE LA NAISSANCE ET DE L’ENFANCE DE L’ART

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX 

     

     

     

     

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    CAMILLE CLAUDEL À « LA PISCINE » de ROUBAIX / Au miroir d’un art nouveau

    Le Musée d’Art et d’industrie André Diligent (maire de la ville) est une ancienne piscine des années art déco, devenue espace muséal magnifique, où les œuvres permanentes sont exposées dans les anciennes cabines, dans les travées… Des œuvres de Montézin (néo-impressionniste talentueux, 1874-1946, « Les marais de la Somme »), Vuillard, L. Fontanarosa (« Des poires, des pommes »), A. Giess (« Mon atelier à la villa Médicis), deux très beaux Marquet (« Quai Bourbon » et « La porte de Saint-Cloud », 1904), Puy (« Le port de Concarneau »)…

    En hommage (fêter les cent cinquante ans de sa naissance) au grand sculpteur français, né en 1864, décédée en 1942, « La Piscine » a organisé, de novembre 2014 à février 2015, une grande rétrospective des œuvres de l’artiste, sœur infortunée du poète et ambassadeur Claudel.

    Chronologique, organisée autour des grands thèmes du corps et de la sensibilité charnelle aux matières, l’expo suit les méandres d’une carrière, exposée sous l’influence de Rodin, avec les aléas des premiers Salons, l’éclairage au moment de la liaison de l’artiste avec le sculpteur plus âgé, le déclin avec la rupture de leur relation et l’amorce des troubles mentaux de l’artiste, blessée, humiliée, dégradée. Celle qui avait beaucoup donné (et nourri passablement l’œuvre de l’aîné qui fut son maître) se voit ravalée au niveau le plus médiocre, mêle ses repères, égarée dans des ateliers froids, commence à perdre pied, à sombrer.

    Le grand talent de Camille explose dans la finesse, l’élégance, la subtilité donnée à la matière. Les portraits et les groupes sont étonnants, à la fois de vérité et d’intense représentation. Quelques exemples : « la Valse » fabuleuse ; les portraits d’enfants ; « L’âge mûr »… ; le modèle italien Giganti ; le peintre Lhermitte.

    Une belle redécouverte d’œuvres. À compléter des œuvres d’Orsay et du Musée Rodin.

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    Lien vers l'expo à la Piscine de Roubaix

    *

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     VAN GOGH AU BORINAGE / La naissance d’un artiste 

    Le BAM (Musée des Beaux Arts de Mons) ordonne sur deux niveaux l’expo-clé de cette année 2015 culturelle montoise.

    Les œuvres exposées datent essentiellement des années 1880. Prédicateur deux ans dans le Borinage (1878-1880), Van Gogh a le temps d’apprendre son métier de dessinateur. Il est autodidacte, esquisse les gens du coin, mineurs, voisins de Cuesmes, prend des cours d’anatomie et de perspective. Les chaumières, les vues de mines, les scènes de la vie quotidienne, au travers des dessins et des premières huiles, prennent une densité un peu brusque, saisissante. On ne connaissait pas beaucoup cette période, au bénéfice des grands moments de l’artiste (Arles, Auvers-sur-Oise…). Certains visiteurs seront sans doute étonnés de ne pas croiser ces œuvres-là, vues mille fois. Celles qui sont aux cimaises de Mons étonnent par le graphisme qui opère ses mues, par la réalité transfigurée très sobrement par un artiste de trente ans.

    Les lettres agrandies attestent la belle amitié avec le frère Théo, décrivent dans un français impeccable l’arrivée dans le Borinage, les premières expériences à Paris. Une toute petite écriture noire aux lignes de texte très rapprochées.

    Certaines œuvres, redevables de Millet (Les bêcheurs, entre autres), cernent le travail de la terre (beau « Jeune homme avec une faucille », 1881), (« Paysanne liant des gerbes », 1885).

    Les panneaux biographiques éclairent ce parcours original, hors des sentiers très battus des Gachet et autres « Iris ».

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    lien vers l'expo au BAM 

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    « 8 ANS » de Julie REMACLE dans la collection if de l’Arbre à paroles 

    On reste en Belgique avec la comédienne Julie Remacle (Hutoise de trente ans) qui propose une histoire en trois parties, parole poétique d’une enfant de huit ans qui parle d’elle, de son univers, de ce qu’elle comprend du monde aux alentours : l’école, l’affaire Dutroux, la perception de la sexualité, les adultes vus d’en bas, de l’enfance, la messe pour une petite « mécréante »…

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    Le style épouse bien les annotations enfantines, naïves et/ou cinglantes, le texte oral (on sent que le texte a été joué sur scène…à Huy ?), les topiques, le flux des histoires enfantines (« après ça…l’homme enlève deux autres petites filles ») sans toujours éviter les effets « mode » d’une littérature trop ciblée. L’humour, les références aux albums enfantins (« Puni cagibi »), les « blagues à deux balles », les piques contre l’école (l’instit qui fume pendant ses photocopies…) un peu faciles, mais des trouvailles (« on nous apprend à être malheureux dès l’école primaire/ on nous dit ce qu’il va nous arriver… »), on chicanera peut-être ce genre de phrases dans la bouche d’un enfant, même HP :

    Ici c’est l’Europe

    on dit la vieille Europe

     

    C’est les riches qui ont tout l’argent

    et qui font des lobbies…

    Le long poème haletant, n’empêche, décrit avec acuité et les yeux d’un enfant terriblement marqué par ce qui est arrivé du côté de Liège dans les années 1995-1996. Les pages 68 à 76, hallucinantes de vérité, nous ramènent à ces sombres moments de l’histoire Belgique.

    Le livre de 128 pages se lit vite, et je le verrais bien transposé à la scène, pour un jeune public, friand de la simplicité des récits.

    (Julie Remacle, 8 ans, l’Arbre à paroles, coll. If, 128 p., 12 €)

    Le site de l'Arbre à Paroles

  • BESSCHOP(S) de David BESSCHOPS (éd. L'Âne qui Butine)

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    564803_1.jpegOvni, oui le mot n’est pas trop fort, de la littérature belge, depuis « Lieux, langue folle », depuis « Azabache », depuis surtout cet opus majeur paru chez Argol, « Trou commun », dont j’ai dit tout le bien, il y a quelque temps déjà, David Besschops est forcément un auteur marginal, inclassable, un irrégulier bien plus intense que certaines figures aujourd’hui officialisées (Verheggen et quelques émules, bien tièdes en comparaison, ou quelques expérimentateurs qui tournent en rond).

    Né en 1976, débuts au Coudrier, suite à boumboumtralala, chez Maelström, au Tétras Lyre et chez Argol. Avec des titres tels que « Carmen », « Russie passagère »…

    Le voici dans une maison d’édition qu’il retrouve après un premier livre (un pamphlet, « La mère supérieure »), qui peaufine les illustrations, le papier, la présentation, bref un vrai éditeur de textes - le mot s’impose -, véritables.

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    En matière d’incongruités, d’audaces, d’extraordinaires concrétions langagières, syntaxiques et lexicales, et rythmiques, et topiques, BESSCHOP(S) bat tous les records. Il y a de quoi être éberlué par la puissance des images, le porno-syncrétisme des figures et des situations, tant les notions d’érotisme, de sexe, de morale élémentaire, de valeurs se trouvent défigurées volontairement pour relayer une matière thématique qui soit à l’aune de ce qui se pense et s’écrit : les nœuds familiaux, les tares, les atavismes trouvent ici exploration et expression : est-ce seulement possible qu’un créateur expose tant de violence contre soi et les siens, s’expose autant. Voilà le grand talent, à mon avis unique et il faudra un jour que la critique officielle, qui se fait gloire de dégotter les littérateurs de demain, et qui peine à repérer certaines figures, trop excentrées, trop « violentes langagièrement parlant », identifie cette voix. Un certain consensus dévoile, à chaque génération, des personnalités. De grâce, ne loupons pas celle-ci. On a déjà loupé Roland Counard [(parti faire reconnaître son « Laitier de Noël » ailleurs (Ed. Le Pont de change)], et d’autres, les années passées, (Falaise), pour ne pas remonter aux surréalistes décriés. Si la critique reconnaît aujourd’hui Wauters, Ben Arès, qu’elle fasse le même travail avec leur compère d’une revue commune (« Matières à poésie »). Certes, il n’y a rien de consensuel ni de directement séduisant chez BESSCHOPS, genre « beau gosse qui ne fait pas peur aux familles et qui fait vendre aux filles ». Là, vous avez tout faux. D’une beauté insolite (et d’ailleurs on se fout de la beauté des auteurs, non de celle des textes) comme ses poèmes, d’une langue à faire frémir les tièdes, les pisse-froid, les blêmes, les coincés de la langue.

    Il faut remonter aux tout premiers textes de Guibert (Mort propagande) ou de Savitzkaya (Mongolie…) pour entendre une voix aussi forte, originale, indienne (au sens chavéen).

    Généalogie textuelle de sa tribu, « BESSCHOP(S) » crache, éructe, impose ses codes et ses langues.

    Généalogie patrimoniale au sens où David propose son récit-poème en trois PATRIES, vous avez bien lu.

    Chaque « patrie » du texte s’accompagne de dessins du poète et de pages serrées qui se prolongent en poèmes plus brefs. Le tout court sur deux cent deux pages, haletantes, osées.

    Les patries s’intitulent : Ma Peur s’appelle papa, Pater familias, Mamandements.

    « Pater familias » relate du point de vue du père l’écriture du roman par le fils décrié, abhorré.

    Dans l’ordre de Père Ubu, des invectives d’un Arrabal, d’un incendiaire comme le Russe Schwartz, de forcenés de la langue (Michaux, Ionesco…), Besschops échappe pourtant au formalisme, tant le cœur, l’émotion, les sensations fortes s’imposent à force d’ironie cinglante, sanguinolente, à force d’images qui débordent, comme on le dit du lait, comme on le dit de situations qui excèdent morale et normalité.

    On comprendra que ce texte majeur n’est pas de tout repos : il s’insurge et le lecteur doit parfois parer les coups de langue.

    C’est son mérite, de secouer les consciences béni-oui-oui si reposantes.

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    David Besschops a débuté tôt relié par un tortillon de couleuvres aux entrailles de sa mère. (p.12)

    Mon surfrère pèse et ploie il me narre la mort

    fine de la mère notre mère le diktat m’enjoignant

    de ne pas louper mes crimes… (p.25)

    tous les sens interdits ramènent à la ruche mènent

    au roman où la femme chue du miel féconde

    les mouches pond l’écrivain dans l’enfant l’en-

    duit d’elle écoeure les mots de la spermathèque

    et règne mère sur son Trou de mémoire où

    s’abreuve l’inceste… (p.67)

    Charge contre la famille douée de tous les vices, ce « BESSCHOP(S) » sent le Jarry à plein nez.

    S’étant masturbé au pied de

    notre lit avec tintouin la nuit

    durant mon fils n’écrira pas ce

    matin son roman de commande

    Il prépare armes et barda pour déguerpir à l’étranger où il ne

    privera plus son père du repos

    de guerrier (p.115)

    L’humanité s’avance à croupe-

    tons vers le vagin de ma femme

    Suivez mon fils – lisez son livre (p.123)

    Jouant de l’effet miroir des mises en abyme, l’auteur se permet en fin de volume :

    David Besschops souscripteur du présent ouvrage avait envisagé de repeindre en jaune cirrhose le visage de sa maman et de lui esquisser dans les yeux une petite chambre à Arles, et dans le dos des blés noirs au fusain. (p.189)

    Terminons par l’apologue : Descendre ardument du singe/ pour se raccrocher aux branches/ de son arbre généalogique – en voilà un programme pas bien/ fripon. (p.81)

    Décidément, l’humour noir lui va comme un gant !

    BRAVO.

    « BESSCHOP(S) » de David BESSCHOPS (L’âne qui butine, 2014, 202 p.)

    Le site des éditions L'âne qui butine 

  • RACKETS DU TEMPS de RIO DI MARIA (éd. L'Arbre à Paroles)

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    dimaria-rackets.gifLa violente métaphore du titre qui nous happe, après l’avoir fait de son auteur – poète belge, né en Sicile en 1946, arrivé en Belgique en 1957, auteur de sept recueils poétiques depuis 1973…- , est à coup sûr l’emblème d’une poésie lyrique, riche d’images, qui attaque en force cette érosion terrible par le temps de toutes les forces vives, jusqu’à éreinter les souvenirs et les figures parentales.dimariario.jpg

    Et pourtant, derrière les coups de poing, de colère, que de douceur aussi, et de tendresse, dans ces vers groupés, enchâssés, comme tenus en laisses par la bonté du poète ! Distiques, tercets, quatrains, quintils, sizains, quitte à voir toutes ces formes rassemblées dans certaines pages (30/31..) !

    Quatre sections ordonnent le livre copieux (Rackets du temps / Simuler-Dissimuler / Joue contre jour / Instants géniteurs).

    De « l’affolante solitude de Maman » à « une passante…dans la lumière », le poète dresse le portrait de nombre de visages, brossés à renfort d’images, de métaphores et d’adjectifs qui puissent en laisser tomber quelque incidente.

    Le temps, ce grand dévoreur, ne laisse rien en paix. Il érode lui-même ces images jaunies, ces coups de lumière sur des espaces et des périodes enf(o)uis.

    Mais l’écriture veille, l’écriture résiste :

    Comment traverser l’émouvante ligne

    qui distingue tout ce qui nous sépare

    Le chant que l’exil instille dans les textes est d’une vérité vibrante ; un « autre regard » s’est imposé à l’enfant, à celui qui signe, longtemps après, ces poèmes désenchantés et tout à la fois porteurs d’espérances.

    Peut-être que les chemins blessés

    les ont perdus !

    Le père, la mère : hautes figures tutélaires, à la fois cernés dans leur « solitude », et dotés « du vin libre des mystères et du pain dur » ; la misère est passée par là, résiduelle dans ces poèmes d’aujourd’hui.

    La langue signifiante porte trace des origines blessées : « briques malades », fenêtre d’où émigrent / graines d’îles à corriger la surface de la mer » et je pourrais souligner la lecture incessante des espaces insulaires : belle Sicile d’hier , traces de toute une vie où « les valises sont prêtes la maison soldée / ici plus rien ne m’appartient », ou « Toute vie possible est restée derrière la fenêtre ». Déchirants fragments d’un départ et sources, beaucoup plus tard, d’une renaissance, au bleu de l’écriture, au clavier : « naissance dans l’autre », dit le poète justement, puisqu’il s’agit de trouver des raisons d’espérer, dans ces champs de l’exil.

    Parfois, la réminiscence prend peau proustienne :

    J’ai appris à lire

    entre machine à coudre lettres interdites

    et enclume résistant à tous les coups

    de promesses abritées dans la déchirure des lèvres

    des livres jamais lus

    On comprend dès lors que Au bout des doigts déchirés / foisonnent les frissons de l’enfance / Les fleurs du secret…

    L’écriture allitérante assure à ces textes puisés au puits de l’enfance de n’être pas seulement des poinçons du passé mais surtout un chant fluide, apaisant, retissant sans cesse pour nous lecteurs d’anciens usages du temps, quand aujourd’hui résonnent au ventre, au cœur du

    poète « le temps / dans le pays qui se disloque » ou « les dernières limites de l’indicible ».

    Et puis, « tant de doutes habitent les lèvres » et « tout près de la main s’abat la fête des doigts fêlés » : langue nue s’il en est, déchirante.

    Un beau livre de mémoire.

    RACKETS DU TEMPS de RIO DI MARIA (L’Arbre à paroles, 2014, 128p., 12€.)

    Le recueil sur le site de L'Arbre à Paroles

  • IL Y A DE L'INNOCENCE DANS L'AIR de DOMINIQUE SORRENTE

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     par Philippe LEUCKX

     

     

     

    cover_sorrente100.jpgSous ce titre léger, comme l’écriture de son auteur, se voient rassemblés des poèmes de résidences (celle d’Amay et d’autres lieux), liés aux voyages (le Tibet et ailleurs) et aux impressions qu’ils laissent, traces et lieux.

    Sensible aux atmosphères, garant des gens qu’il croise, le poète a le don de recueillir la poudre du réel, « la grammaire des brodeuses », à coup d’encre « sympathique », lui qui « lèche la paroi comme pour prendre langue ».

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    Il tutoie le silence, « se souvient », qu’il « neige sur Bruxelles », qu’il suive « cette rive imprononçable », il sait qu’un « vent oublié soudain revient vers moi et me demande :

    qui dira/ où poussent les théiers sauvages ? »

    Empruntant le style des notes de voyage, l’auteur délivre à la fois la brièveté des vues et la vérité des paysages perçus, sans lourdeur, sans effets d’écriture :

    Rien de bien visible dans l’air. Il semble que tous les plis ont été défaits.

    Apprendre aux mains à dormir, au regard à projeter son ombre, à la bouche à parler dans un trou d’eau.

    Je touche plus près que le plus près

    et plisse les yeux pour donner à la vue un autre usage.

    Sans doute percevra-t-on dans ces beaux textes une vertu ethnographique, celle de saisir au-delà des apparences « des formes en résonance », « ces gestes entendus », « calligrammes de vent ».

    Dominique SORRENTE, Il y a de l’innocence dans l’air, L’arbre à paroles, coll. Résidences, 2014, 118p., 10€.

    Le recueil sur le site de la Maison de la Poésie d'Amay

     

  • POUR QUE TU NE TE PERDES PAS DANS LE QUARTIER de Patrick MODIANO

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    ACH003569413.1413345308.580x580.jpgQuand Modiano, aujourd’hui auréolé du titre de PRIX NOBEL, revisite son enfance, les personnages interlopes d’un passé devenu brouillard, on le suit sans peine sur les traces de ce Jean Daragane, écrivain, presque contraint de renouer avec les années perdues.

    Quand un parfait inconnu lui restitue un carnet d’adresses, c’est tout un pan de son enfance que Jean est bien obligé de flairer pour dégoter le vrai, éclairer un peu ces brumes qui environnent les choses, comme des ombres.

    Des noms émergent de ces parcours de mémoire : Annie Astrand, Jacques Perrin de Lara, d’autres encore. Et les faits remontent à plus de quarante années, lorsqu’un enfant fut amené à passer par les services d’un Photomaton.

    Avec la grâce habituelle pour relater l’improbable, le hasardeux, le flou avec la force d’un réel vécu, le romancier réussit une fois de plus à nous mener là où son art consommé veut nous conduire, dans ces zones insolites de la mémoire, reconstituées à coup de déclics subtils, photos, bouts de papier, adresses et téléphones.Patrick_Modiano.jpg

    Exploration de lieux parisiens ou d’Ile-de-France, gravés, retrouvés par le biais d’histoires, de coïncidences heureuses, rappel d’un passé enfoui, traces d’un temps parfois détruit, tels sont les atouts d’un roman qui tire parti d’une prose fluide, tactile, d’une musique attendrie des souvenirs, comme au sein d’une lente remémoration intime dont l’auteur connaît tous les rouages, et ont le lecteur ne soupçonne jamais la mécanique.

    Comme toujours, le lecteur se sent de plain-pied avec cet univers, tissé d’une mélancolie intense, vraie, partageable.

    Patrick MODIANO, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Gallimard, 2014, 160 p., 16,90€.

  • IL Y A QUELQUE CHOSE DE COMPTÉ DANS L'AIR par Philippe LEUCKX

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    Il y a quelque chose de compté dans l'air. Qui broie. Efface. C'est un tumulte léger au cœur. Parfois, juste un repli.
    Souvent une souffrance.

     

     

     

    Je connais à peine le nom de la lumière. A peine son écho au cœur.
    Je sais seulement l'heure où elle m'appartient, quand les rumeurs fondent.
    Elle résiste sous l'ombre qui la cueille en silence.

     

     

     

    Parfois, le soir venu, s'aiguise quelque crainte égarée. L'ombre a ses rumeurs. Les rues leurs cernes et leurs lueurs.

     

     

     

    La nuit couvre les murs d'épaules fugaces. Sans doute l'air lève-t-il à plus de sérénité, maintenant que les voix se sont retirées et que seul le vent nous range parmi les ombres.

     

     

     

    Il manque le bleu des profondes nuits, encavées au cœur
    La surprise d'un simple poème cousu de silences.
    Le vœu d'une parole pour qui ne peut l'entendre.

     

     

     

    Photo: "Lumière d'hiver" de Benjamine Scalvenzi

  • LECTURES DIVERSES, LECTURES D'HIVER

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    002060587.jpgCOMMENT J'AI VIDÉ LA MAISON DE MES PARENTS (Pointsde Lydia FLEM est un essai autobiographique de première importance. Une véritable psychanalyse des lieux intimes, des poids, des regrets, des souvenirs familiaux.

    Là où la suprématie des objets à ranger, à classer, à éliminer joue aussi son rôle de révélateur émotionnel, l’écrivain belge dévoile les ressorts de ces attachements qui font de toute vie un réservoir d’objets et de médailles de toutes sortes.

    Une archéologie familière a donc lieu sous nos yeux et l’auteur brave tous les tabous du conservatoire d’office. De quoi pourra-t-on se séparer sans déparer le souvenir ?Lydia-Flem-Photo-HV.jpg

    C’est l’occasion de rappeler passé, filières familiales et de remonter les généalogies cachées dans les recoins et les carnets.

    Ce beau livre de mémoire vive s’ancre loin dans la matière intime et nous force à rameuter tant d’émotions souvent cachées sous le flot des bibelots, dans l’haleine des derniers souffles et des mots qu’on n’a pas dits.

     

     

    ***

     

    couv61206800.gifLE FEU de Henri BARBUSSE (Folioplus) reste l’insurpassable document sur les terribles tranchées du premier conflit mondial.images1.jpg

    Le mémorialiste rappelle à lui lieux, tensions, personnages pour décrire, au plus juste, l’indicible, l’horreur quotidienne, les vermines, les bouillies infectes, les blessures.

    Les troupes, ballottées d’un site à l’autre, trouvent vie et ampleur dans ce livre où se croisent les destins les plus communs comme les plus extraordinaires. Chaque individu émerge avec sa langue, ses tics, ses humeurs, et la beauté terrible du livre y puise une authenticité de haut vol.

    Ce livre a la force de l’histoire et l’inventivité des romans vrais. Il est à conseiller à tous ceux qui veulent autre chose que les clichés et les poncifs d’un conflit, qui est ici haussé au statut de la tragédie imparable.

  • LES AVENTURES DE MORDICUS de Paul EMOND

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    large.jpgAux inventives éditions MaelstrÖm paraissent les « Aventures de Mordicus » de l’académicien belge, dramaturge et prosateur Paul Emond (1944-).

    En petites saynètes et tableaux où l’humour fait des merveilles, le romancier raconte les aventures désopilantes d’un petit personnage, construction de langage, au nez fort long, au physique peu avenant et qui, durant tout le livre, multiplie les quêtes et forcément les échecs.

    Ce récit m’a fait penser aux contes de Paul André, par leur habileté langagière, leur caractère ludique et enjoué.

    L’écriture tire parti de toute une série d’effets et la narration – Mordicus est le narrateur – sa logique d’un style, tissé de situations prises au pied de la lettre et d’un langage qui génère des surprises et une forme de suspense.

    On retrouve là l’intérêt de l’auteur pour les jeux linguistiques et les expériences littéraires : rappelez-vous « La danse du fumiste » (constitué d’une seule phrase).

    Les titres des divers épisodes qui constituent le livre donnent assez l’atmosphère déjantée d’un ouvrage, magnifiquement illustré par Maja Polackova, qui pourrait s’adresser aux amateurs de contes dits merveilleux :

    Mordicus écoute Madame Tartine

    Mordicus va chez la grande-duchesse

    Mordicus rêve à l’avenir et danse

    Le sous-titre donné par l’auteur correspond parfaitement : Histoires plaisantes et à dormir debout et le lecteur s’y retrouvera avec délectation.

    Paul Emond, Les Aventures de Mordicus, 2014, 116p., 13€.

    http://www.fiestival.net/menu-principal/tous-les-livres-des-fiestivals/213-les-aventures-de-mordicus-de-paul-emond.html

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  • RELIRE CARCO - LES INNOCENTS

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX 

     

     

     

    carco-innocents.jpgDu poète de « Mortefontaine », du romancier populiste et poétique de « Jésus la Caille » ou de l’extraordinaire « L’homme traqué », qui, dès 1922, annonce l’existentialisme, on croit connaître tous les atouts. Voici quelqu’un qui prend plaisir à parler de Paris, de ses Apaches, du petit monde des banlieues, qui décrit avec beaucoup de gouaille et d’à-propos le monde des bars, des fameux zincs où se dessinent les projets interlopes.

    Le poète romancier, admiré par Aragon (son fameux poème du lendemain de la mort de Carco, en mai 1958), réussit, sans lourdeur, à évoquer la vie des petites gens dans ce roman de 1916, « Les innocents ».220px-Francis_Carco_Meurisse_c_1923.jpg

    On retrouve là tous les ingrédients d’un univers, certes bien oublié, celui des petites frappes, des bandes de voyous des années 10 et 20, les trafics obscurs de personnages encore plus obscurs.

    Milord, Melle Savonnette et quelques autres s’appliquent à vivre, mal, petitement. Ils se croisent, se séparent et ne s’oublient pas. Certains restent en province, d’autres s’enferrent dans un Paris brumeux.

    Le roman résonne des passions mal contenues, dérisoirement maîtrisées et l’humanisme de Carco colore la grisaille des lieux et de l’intrigue. En descriptions fidèles à un naturalisme zolien, le romancier de « Brumes » et de  « L’homme de minuit » conte les vies toutes simples et la prégnance (dans le droit fil de « L’homme traqué ») des souvenirs impérissables. Il faut coûte que coûte que Milord, ce jeune gars de vingt ans, retrouve cet amour perdu, quitte à rompre toutes les amarres parisiennes.

    La modernité de l’écriture, très vive, empreinte de l’argot du milieu, donne à ce roman d’atmosphère la valeur documentaire des premiers films qui traçaient de la « Zone » un portrait très réaliste (ceux de Georges Lacombe, par exemple).

    A redécouvrir donc, comme d’autres livres de leur auteur (« L’Equipe », parmi une vingtaine).

  • DERNIÈRES LECTURES

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    23022_1277968.jpeg"LE COEUR QUI COGNE" d’Yves NAVARRE (Flammarion, 1974)

    Qui parle encore de cet écrivain des années 80, fêté par un Goncourt (« Le jardin d’acclimatation ») et aujourd’hui sérieusement oublié ?Doc-E1-.jpg

    Dommage car il y a dans ses romans la vertu de la franchise et l’atout des analyses sociétales. Ici, la bourgeoisie est dépecée, ouverte à vif, au sein d’une famille qui se déglingue tout doucement, dans le jeu des envies, des jalousies, des héritages.

    On admire les portraits et « le cœur » cogne vraiment : pourquoi tant de détresse au lieu de la tendresse ?

    *

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    "TEMPÊTE" de Jean-Marie Gustave LE CLEZIO (Gallimard, 2014) réunit deux clezio_postcard.jpgnouvelles où les femmes sont mises à l’honneur. Ces « femmes de la mer » du Japon qui sont des pêcheuses d’ormeaux et qui plongent, depuis toujours, pour vivre. Les hommes, venus de loin, débouchent sur cet univers, avec les lourdeurs de leur sexe et les inquiétudes inhérentes aux personnages de l’auteur nobélisé.

    La description de la nature et des rapports humains, d’une vérité criante, nous plonge dans l’intimité de ces personnages de chair et d’âme.

    *

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    « ELÉCTRICO W» d’Hervé LE TELLIER (J.C. Lattès, 2011) est l’un de ces romans où Lisbonne éblouit, avec ses personnages en quête du passé et de l’amour. Deux amis, Vincent et Antonio, arpentent le Bairro Alto et d’autres rues de la Baixa, éclusent des sangres, en recherche de confidence. L’enquête est autant psychologique que policière, et nous suivons avec intérêt les déambulations des deux personnages dans cette ville devenue mythique, à force de port, de collines et d’électrico de l’enfance.

  • TROIS UNIVERS – PASOLINI – MALMSTEN – FAUCER

    leuckx-photo.jpgPar Philippe LEUCKX 

    (à paraître dans FRANCOPHONIE VIVANTE,

    trimestriel – mars 2015)

     

     

     

    9782757836163.jpgPasolini, qu’on ne présente plus - PPP : Pier Paolo Pasolini - né en 1922, assassiné en novembre 1975, a trouvé, au-delà de sa mort restée en large part inexpliquée, des thuriféraires de premier ordre : Laura Betti et Marco Tullio Giordana, en Italie, René de Ceccatty, en France. De Ceccatty a souvent traduit et/ou présenté l’œuvre de Pasolini. En outre, il lui a consacré, il y a quelques années, une biographie fameuse, dans la collection dirigée chez Gallimard par Gérard de Cortanze. Le voilà de nouveau au travail – précis, méticuleux, soucieux de l’original – de traduction d’inédits, tirés, nombreux de l’œuvre immense du poète. Selon René, la poésie de PPP est sûrement la branche maîtresse d’une production multiple en cinématographie, essai et critique, par ailleurs remarquable.

    Adulte ? Jamais rassemble, en 368 pages d’une présentation juxtalinéaire italien/français, de larges fragments d’onze recueils qui s’échelonnent de 1941 à 1953. Les poèmes traduits s’accompagnent d’une préface éclairante, qui resitue les enjeux de la poésie dans le contexte pasolinien, d’une belle photo-portrait de couverture (datant du festival de Venise en septembre 1962), enfin d’annexes chronologiques, bien utiles dans cette vie italienne bien remplie.

    La qualité du regard pasolinien, qu’il soit poète frioulan ou italien, est tissée d’observation du monde de l’humain, d’acuité, d’intelligence hypersensible, de cœur, sans jamais verser dans le pathos ni dans l’emphase ni dans le forcé. La voix est douce, généreuse, mais tout autant décapante sur un réel à restituer au plus juste. L’engagement est total : la prise de risque signifie pour lui perception vraie d’un monde, accueil et description, et analyse. L’émotion n’enlève rien aux atouts critiques, ethnographiques et esthétiques. Cette quadruple approche du monde romain, de l’enfance en terre frioulane, des populations laissées-pour-compte, dans l’univers impitoyable des borgate (lumpen-prolétariat que le poète découvre dès son arrivée à Rome en 1950, chassé de Ramuscello pour une affaire de mœurs) nous vaut de beaux poèmes, d’une inspiration « touchée par la grâce ». Jamais rien de pesant dans ces vers qui murmurent ou enchantent l’amour, dans ces textes qui relatent l’autobiographique sans le plomber, dans cette langue qui du journal intime tire les plus beaux accents de vérité.

    Et le titre de l’ensemble s’éclaire :

    Adulte ? Jamais. Jamais : comme l’existence

    Qui ne mûrit pas, reste toujours verte,

    De jour splendide en jour splendide.

    Je ne peux que rester fidèle

    À la merveilleuse monotonie du mystère.

    Voilà pourquoi, dans le bonheur,

    Je ne suis jamais abandonné. Voilà

    Pourquoi dans l’angoisse de mes fautes

    Je n’ai jamais atteint un remords véritable.

    Égal, toujours égal à l’inexprimé,

    À l’origine de ce que je suis. (p.257)

    « Talus plus âpres », « cheveux peignés au son des cloches », « dans un cœur tendre que j’arrache au rêve », autant d’images qui révèlent une âme, apte à saisir les lumières qui pleurent, qui blessent, qui peuplent les confins (l’un des titres de recueils).

    Évidemment, René a raison de hausser cet univers poétique au statut essentiel de l’opus incontournable. Le lyrisme est lucide, avec des éclats de pure beauté, d’ardeur décrite sans jugement moral, sans doute dans le même esprit d’accueil des réalités du monde d’un Saba, qui ne voyait aucune hiérarchie dans nos actes, nos comportements, dans nos jugements, comme si toutes les matières du réel, les plus « nobles », les plus familières, les plus triviales, les plus vitales, les plus secrètes étaient à égalité.

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    Le poète décline ses amours, ses solitudes, ses fêtes, les exclusions dont il fut victime, ses proches (ses croix : la mort du frère, véritable crucifié d’une trahison des communistes), ses regards : que de poèmes sur cette exploration préci(eu)se des Choses (autre titre) !

    « L’ombre heureuse des fêtes » plane sur ce beau recueil, qui résonne loin, qui ne s’épuise pas, qui favorise de multiples approches : sensitives, intellectuelles, paysannes, autobiographiques, esthétiques, éthiques… Ce qui ne nous étonne guère d’un auteur complexe, érudit, lyrique, imagier et moraliste (au meilleur sens du terme, c’est-à-dire, qui nous grandit), fidèle à la vérité à dire.

     

     

    **

    Electre_978-2-87505-167-7_9782875051677?wid=210&hei=230&align=0,-1%0ALes « frictions » que Rodrigo M. Malmsten publie chez Maelström sous le titre Auguste ou Jenny la Rouge sont une forme de théâtre renouvelé, hardi, ardent, d’une violence sans cesse au cœur des deux personnages, facettes complémentaires d’un être promis à un destin tragique.

    Deux figures qui se connaissent de longtemps (trente années de coexistence plus ou moins pacifique) et qui prennent le temps de se redécouvrir, portés au-delà d’eux-mêmes, pour inciser un réel décidément mal connu, mal torché. Se connaît-on jamais ? Peut-on décemment voir de l’autre autre chose qu’une vision déformée, déformante ?

    Le risque est là : la connaissance des âmes, des corps, des sexes n’échappe pas à certaines frontières, ces lisières où le plaisir, la chair et leurs contraires s’échangent, s’annihilent.

    Les dialogues mordent le réel, laissent au lecteur de noires « impressions » comme des taches d’existence.

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    Un vrai regard, certes. Celui d’un poète, d’un metteur en scène, d’un comédien, né en Argentine, habile à tresser, dans cet univers théâtral, les fluides essentiels de nos contradictions : quête et répulsion, amour et déchirement. Bergman, Ionesco ne sont pas loin : entre cris, absurdité et sens du tragique.

     

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    476550_1.jpegGaëtan Faucer (1975-) est essentiellement un dramaturge, mais il écrit aussi des scénarios et des poèmes.

    Plusieurs titres, « Off », « Divines soirées » ont été évoqués. Plusieurs éditeurs (Chloé des Lys, Novelas) ont accueilli ce théâtre assez noir, dont j’ai déjà dit tout l’intérêt, dans le juste fil d’une dramaturgie existentialiste sartrienne. « Huis-clos » a de toute manière influencé durablement le jeune auteur. Parmi la trentaine de pièces, quelques-unes ont connu de belles représentations à Bruxelles, et « Notre Saint-Valentin » reprend cette année la route des planches, après le beau succès de 2013 (Péniche Fulmar, e.a.).

     On ne connaissait pas le nouvelliste.

    Le noctambule suivi de Bandeau noir, un petit livre soigné , propose deux récits, que l’on verrait bien aussi adaptés au théâtre, tant les décors ont cette frappe scénographique. La première nouvelle nous mène dans un cimetière d’étoiles ou de tombes. Le narrateur s’y débat comme un poisson dans l’eau. Sa solitude trouve là un véritable dérivatif à de mornes moments. Ici, au milieu des tombes, il se sent vivre, revivre.

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    L’autre texte explore lui aussi un milieu marginal, pour tout dire interlope. Un comédien d’ImageX se retourne vers un son passé, sans doute guère glorieux de comédien X, mais quelle métamorphose s’annoncerait-elle ? Change-t-on de peau ? De corps ? Le passé serait-il un tag éprouvant, dont on ne peut se délester. À l’occasion d’une embauche, nouveau point de départ, l’antihéros se répand en réflexions amères…quoique l’espoir pointe aussi une nouvelle voie…Sait-on jamais ?

    Les deux nouvelles, en dépit de leur brièveté, consignent, une fois de plus, les mêmes préoccupations existentielles d’un auteur happé, entre beauté et noirceur, par les prestiges de la solitude et de la communauté espérée comme un baume.

    Bientôt un roman ?

     

    Pier Paolo Pasolini, Adulte ? Jamais, Points, 2013, 368 p., 11,20€.

    Rodrigo M. Malmsten, Auguste ou Jenny la Rouge, Maelström, compact 31, 2013, 56p., 6,00€.

    Gaëtan Faucer, Le noctambule suivi de Bandeau noir, Edilivre, 2014, 34p., 9,00€.

  • CAMAR(A)DE de Yannick TORLINI

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

    ob_522037_is-couv-torlini.jpgPar glissements, par sens superposés, par glissades de sens, en de longues phrases qui portent sens, Torlini réussit à brasser ce que les deux thèmes du mot-valise-titre mettent en évidence : la mort au bout du compte pour tout être aimé, sensible.

    Par assauts de lucidité, le poète dévide une philosophie de vie qui le pousse à retenir toutes les aspirations, toutes ces « respirations » du monde, le vivre, le jouir.

    Les images, les domaines qu’elles soulignent, foisonnent, démultiplient la vision :

    camarade crasse ta semelle qui au dessin parcourt ton ombre crasse (l’ombre de ) camarade, ta semelle au vent de douleurs, ne cesse le trajet au vent ta fatigue extrêmisée jour finissant + attente

    Les ellipses, les ruptures de constructions sont nombreuses et sollicitent nos sens :

    et rien d’autre que la respiration : enfin la. respiration (pas de). ni ce désert que tu nommes cors arase. rien d’autre que : la respiration dans. la respiration, camarade.

    Cette poésie tire parti des silences, des blancs, des mots ressassés et d’un rythme très personnel, déjanté, déchiqueté pour dire, se dire.

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    Ce recueil annonce un beau travail sur la langue et la gravité de thèmes proches de l’auteur. Le poète fore, loin, répète, relaie, relie, ose des ponts sévères entre les mots et crée un réseau, certes difficile, complexe, où le lecteur se sent dans un risque de tous les instants, comme s’il redécouvrait sa propre langue, neuve, originale, décrassée des lieux communs.

    Yannick TORLINI, CAMAR(A)DE, éditions Isabelle Sauvage, 2014, 88p., 14€.

    Pour découvrir les éditions Isabelle Sauvage:

    http://www.lautrelivre.fr/editeur/isabelle-sauvage

  • LECTURES D'ÉTÉ (II)

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

    Murakami dans « Le passage de la nuit » réussit à camper quelques personnages, dans le glissement des atmosphères nocturnes, dans une grande ville. La description des lieux et des personnages intrigue autant qu’elle charme. On retrouve là les qualités du romancier japonais pour un réalisme mâtiné d’insolite.

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    *

    Lire un classique comme Pouchkine, et un beau livre d’intrigues russes du XIXe comme « La dame de pique » nous plonge dans un temps où l’aristocratie et les bourgeois russes tenaient le haut du pavé. Les histoires contées là semblent sortir d’un imaginaire contrôlé et elles nous dépaysent totalement. Parfois, leur cruauté est aussi terrible qu’une annonce de catastrophe.

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    *

    Claude Lanzmann, icône cinématographique de « Shoah », interroge M. Rossel, représentant de la Croix-Rouge invité en 1944 à visiter le camp-modèle de Terenziestad. Les propos font tout l’intérêt de « Un vivant qui passe » : entre recherche documentaire et incompréhension, le stratagème des nazis est mis au jour et éclairé par deux consciences agissantes.

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    Quelle merveille d’inventivité que ce « Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire » de Jonas Jonasson. Le délire est de tous les instants et l’ironie sautillante. Entre polar, récit échevelé et déjanté et description sociologique, ce roman suédois a toutes les qualités d’écriture pour capter l’attention d’un large public, émerveillé par les inventions constantes.

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    « Hôtel atmosphère » de Bertrand Visage, publication ancienne (1998) est un merveilleux exemple de récit d’anticipation. Trois personnages illustrent les difficultés d’aimer dans une ville rongée par la guerre civile et les difficultés. On est dans un Paris réinventé du milieu du XXIe siècle et l’on y croit. Le romancier a l’art de brosser des « atmosphères » nocturnes et angoissantes.

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  • UN BEAU ROMAN de Françoise PIRART

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    legende-des-hauts-marais-1couvweb.jpg"LA LEGENDE DES HAUTS MARAIS" de Françoise PIRART (Ed. du Jasmin) respire l'aventure, les belles valeurs et la nature au plus près de ses sources. En quatre-vingts pages bien écrites - avec ce sens du souffle, des espaces et du suspense -, l'intrigue nous mène au coeur d'une tribu perdue dans un univers de paludes et de joncs. Le lecteur a le temps d'éprouver les divers personnages qui peuplent ce récit : les amis Armon et Taharn, les vieux de la tribu, Roch et Kerin en tête, Maïra, l'amie d'Armon... On vit au rythme de la chasse, de la nourriture, des espaces traversés, des bêtes qui effraient, de la nuit qui tombe, sans secours. On suit Armon, de l'âge initiatique à celui de l'adulte mûri, dont les valeurs sont toutes celles de la tribu: le sens du devoir, de l'amitié, la bravoure. Et le danger menace, se rapproche et il faut lutter contre ces ennemis. On en capture quelques-uns et les combats avec les autres sont assez sanglants comme toute guerre. L'issue verra peut-être une manière d'éclaircie : qui sait?

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    Entre roman et mythe, Françoise Pirart a réussi un bel exemple d'histoire à partager, que les grands adolescents, que les adultes savoureront. Les atouts en sont la fraîcheur d'inspiration, le style fluide et cet humanisme âpre que la romancière ressent comme une force, une dignité. La description riche d'une nature fertile et sauvage, les ingrédients de tout récit fondé sur la lutte et l'apprentissage, la quête du sens : tout convie à une lecture aussi féconde que la matière proposée. Les belles illustrations (une douzaine) sont dues à René Follet.

  • TA SEULE FONTAINE EST LA MER de Thierry-Pierre CLÉMENT

    images?q=tbn:ANd9GcQRP5_UmX4xjl_VU5ebmOG-iuliH_atxjb8qFj28zM5yGoEyQktErXthVkpar Philippe LEUCKX

     

     

    Thierry-Pierre Clément, dont j’avais apprécié « Les fragments d’un cercle », nous revient avec un très beau recueil. Ta seule fontaine est la mer (à Bouche perdue, coll. Sépia) est une découverte saisissante des éléments, pour un poète qui sent, hume, scrute et ressent. Le ciel, l’air, la lumière passent dans ses textes comme des gages de vérité profonde. Le poète a épuré ses formes et il n’en garde que le suc, les pépites, ces vers corsetés, cette « épure du chemin » comme la célèbre une des sections du livre. Une étonnante douceur innerve ces vers : elle tient autant aux questionnements nombreux qu’aux constats de quelqu’un qui sait parler des bords, du cœur et des lointains.

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    Il y a chez ce lyrique modéré, une soif de terres nouvelles, une géographie du frisson, une attente de l’invisible et un regard d’apôtre sur la beauté du monde. Une quête incessante de la soif de l’autre, des infinis, de la liberté.

    J’aime beaucoup cette manière de rendre compte d’un réel appelé par le prénom de la grâce :

    Nous nous savons mortels

    et nous bénissons l’aube.

    Nous ne sommes pas aveugles.

    Nous voyons plus loin.

    Le vent porteur, les mots de passage et de partage accompagnent ce bonheur d’écriture, où chaque mot devient signe de soi, blason de tendresse :

    Cœur troué

    au plus fragile,

    au plus intense –

    Dévoration

    du feu !

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    Thierry-Pierre Clément, Ta seule fontaine est la mer, 2013, 96p., 15€. 

  • LECTURES D'ÉTÉ

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

     

    61Q0GHt5wML._SL160_.jpg« MITEUX ET MAGNIFIQUES » d’Evelyne WILWERTH (MEO, 2014), entre roman et nouvelles, raconte des vies ordinaires, à Bruxelles, du côté du Canal et de la déchetterie. Des Marylin de faubourg, des ouvriers, des enfants, des amoureux trouvent là, dans ce décor hyperréaliste, des histoires à dimensions humaines : des bouts d’amitié, des rencontres, des échanges. La vie n’est pas facile, le bonheur est parfois dans un pique-nique partagé, on se perd de vue le temps de quelques années et l’on aurait mieux fait de garder l’adresse de ce nouvel ami. En petites phrases très elliptiques, gorgées de sensualité et d’humanité, Evelyne Wilwerth dévide les vies quotidiennes, laisse couler leur musique profonde. On se croise et il en restera toujours quelque chose d’essentiel. Une petite musique s’éveille à lire ces saynètes ancrées dans la réalité : une musique des sentiments vrais, non spoliés, non pourris par la vie.

     

    ***

     

    9782253161998-T.jpg« L'ENQUÊTE» de Philippe CLAUDEL (Stock, 2010) est un gros roman étrange, où le lecteur se perd, à la quête d’informations claires, à l’instar de son antihéros, l’enquêteur, arrivé une nuit dans une ville étrange et étrangère, chargé d’y mener une enquête qui ne débouchera que sur de plus âpres questions et si peu de réponses. Les personnages, glauques et anonymes à souhait, déambulent dans cet univers kafkaïen, pourvus de leur seule fonction : le Policier, la Géante… L’intrigue multiplie les pièges et les zones interdites et le malaise est profond. Où sommes-nous ? Sommes-nous assurés d’y voir un peu plus clair ? L’antihéros s’englue et nous aussi, dans une histoire qui, à la manière d’Huxley, nous dépasse, nous déborde. Le style de l’auteur n’est pas en cause ni son grand talent pour imposer des atmosphères, mais l’on ne retrouve pas l’humanité des personnages auxquels Claudel nous a habitué.

     

    ***

     

    51HGK5T0P6L._SY300_.jpg« LE TRAIN DU MATIN » de l’excellent et regretté André DHÔTEL (Gallimard, 1975) est l’un ces romans qui s’attachent à vous comme lierre et qui ont aussi l’étrangeté habituelle de ceux de leur auteur. On ne quitte pas la région favorite de Dhôtel, les Ardennes françaises, ni les intrigues où les personnages s’en donnent à cœur joie pour dénouer les mystères de l’existence banale, dans des petites localités où presque rien ne se passe. On suit ici avec intérêt les mésaventures de personnages oisifs et/ou vagabonds, qui passent le plus clair de leur temps au café ou le long des voies ferrées, à la quête de renseignements sur une affaire de disparition de bijoux et d’héritage. Gabriel, grand amateur de filles et glandeur inconditionnel, ses amis Alfred (étrange personnage presque muet), Rinchal et Paticart ; les filles, Jeanne et Isabelle, sollicitées par nombre de regards ; d’autres encore… Le talent de Dhôtel est de faire tenir tout cela, avec peu, dans une langue qui décrit plus qu’elle ne raconte, pleine de dialogues un peu surannés, et ce lyrisme modeste des meilleurs, qui s’attache aux fleurs cueillies le long des talus, à l’âpre beauté sauvage. On chemine beaucoup dans ce roman, on recherche, on s’évade du quotidien, on y parle de Grèce, on y trouve des personnages qui ont perdu leur identité et le mystère trouve voie en l’âme du lecteur.

     

  • Sur TROIS RECUEILS de Rolf DOPPENBERG & Patrice DURET

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    « Arithmétique des hirondelles », « Sauter nu dans le Styx », « Uriance », soit trois collaborations de deux amis suisses, autour des thèmes de la nature et des éléments. Une grande sensibilité unit ces deux voix, complices dans l’entretien subtil avec l’eau, la montagne, les mythes requis par une culture tissée de Grèce, d’Alpes profondes. En poèmes brefs (des quintils, des sizains), les deux poètes tissent le réel, jouent du vent, décèlent les « voix », les « souffles ». L’on sent la nuit passée à la fraîche, « le corps engourdi » après l’observation des astres, « la nuit « , « le pré noir ».

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    La dextérité à décrire « la montée des ombres », l’extrême attention à restituer des moments vécus : « le val au couchant », « la contrée des cimes s’est inscrite en vous » : une grande empathie emporte ces textes, partageables tout en étant discrets et fermes comme des expériences uniques de pure poésie.

    Rolf et Patrice se complètent, alternent les voix, les styles, proches dans cette vision de « l’eau dans la poitrine », de cette « vie à pleines gorgées », de ce « qui gorge l’arbre de nos artères ».

    C’est un très beau travail duel sur la source même de leur poésie : pourquoi s’unissent-ils pour en conjoindre les effets ? L’amitié dense ? Le partage des mêmes terres ?

    Nombre de textes évoquent la pureté des jaillissements, la semence, le feu, « les graines » en préparation, la sève ; nombre de vers exaltent ce feu des mots porteurs et ce désir qui s’inscrit en pleine nature. Tout un travail sur le regard et le corps trouve ici voix et densité :

    voix à travers ruelles

    le cours du corps

    sentier sous les chênes

    le sous-sol s’unit au ciel

    parer les coups du sort

    accourt l’encore

    et l’hirondelle du lointain

    L’ouverture à une nature qui vivifie, tramée de « pulsion de patience » et de « poussière alluviale des mots » porte ces livres au statut d’un « parfum musqué/ haut des collines » : marque de création de deux poètes frères, à l’âme paysagère, profonde.

    Les trois livres sont édités au Miel de l’Ours, Genève, 2013-2014.

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    En photo, Patrice Duret qui dirige Le Miel de L'ours depuis 2004.

    http://www.mieldelours.ch/page1.php (copier/coller le lien)

  • LENT NOIR d'Erwann ROUGÉ

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    Le terrible dans ces poèmes de Rougé n’est pas seulement dans le titre, qui suggère tout à la fois le noir de houille de l’enfance, et la férocité qui va avec certaine enfance salie, et la vague de fureur chasseresse d’hommes violents, et la « langue déchir(é)e » des victimes, et les placards de l’horreur, de l’enfermement.

    Il y a plus encore dans ce livre, où les vers se répandent sur la page, déchiquetés, structurés, décalés, il y a le désir de dire le nu plus nu que le nu, l’acide en gorge, l’œil délavé, la « haine », « leur haine », « la langue noire », qui ne renonce pourtant pas, au milieu de la traque.

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    Ce livre peut se lire comme un récit d’enfermé/évadé/pourchassé. Un enfant ? Un adulte ? Une ombre ? L’histoire ne le dit, ne se termine pas, elle recommence et hausse le ton juste pour éclairer l’universel. Le lecteur suit au présent l’acharnement à vivre de quelqu’un qui est happé, violenté, suivi, traqué.

    la fatigue d’oiseaux dans la bouche

    ce temps pris au trou

    lent écoulement

    halètement de l’autre

    tu étouffais de tristesse

    avaler l’air les champs la dune

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    En lisant cet admirable livre, j’ai songé plus d’une fois à toutes les blessures d’enfances truffautiennes, pasoliniennes et autres. Les coups, quatre cents et autres. D’enfants souillés par l’existence, le mépris, les haines ordinaires…

    Toujours faire le guet résonne à la dernière page de cet opus comme l’apologue du pauvre, toujours alerté, sans cesse en alerte, comme la bête traquée qui flaire le danger, bête ou écrivain ou enfance battue, la même vigilance au bout des mots, la même et terrible exigence de dire au plus nu le vrai.

    Magnifique Rougé.

    L’arbre à Paroles, coll. Résidences, 2014, 66p., 10€.

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    L'ouvrage sur le site de L'Arbre à Paroles (copier/coller le lien)

    http://maisondelapoesie.com/index.php?page=lent-noir---erwann-rouge

  • PARLER ETRANGEMENT de Ritta BADDOURA (éd. L'arbre à paroles)

    Leuckxok.jpgpar Philippe LEUCKX 

     

     

    Quand un poète personnifie à ce point la langue, quand un poète se met à dévider, à propos de cette langue poétique, une litanie tout à la fois d’hommages et de rétentions, l’on peut se dire que l’écrivain tient parole, a un souffle, l’exprime, use de la langue, non par futilité, mais pour en découdre avec un réel pesant. La guerre, les armes, l’enfance enténébrée sont quelques-uns des thèmes de ce « Parler étrangement », langue en prose qui, le plus souvent, prend les mots au pied de la lettre, les soumet à un écrémage particulier et à une logique qui ne l’est pas moins :

    Pourquoi parler d’autres langues si ce n’est pour réapprendre encore et encore à parler

    à dire à se souvenir à identifier à construire à marcher

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    L’humour rosse, la terrible culpabilité des placards de l’enfance, où l’on se cache, où l’on enfouit la langue, ou où l’on perd pied et langue, donnent à ces textes une coloration assez sombre et aigüe et celle qui écrit est une jeune poète libanaise :

    Mon pied a glissé

    Je suis tombée dans le poème

    Darwich, le poète palestinien éclaire de sa présence ce livre tout empreint de « langue natale », de « disparition » du fait des armes et de la peur.

    Alors, que reste-t-il quand les constats dénoncent une réalité insupportable, quand la gorge a peine à retenir les mots – pourtant gonflés de nécessité - ?

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    La poésie sert à échapper, selon notre auteure, à l’étouffoir des murs, des gestes, des situations assises et immobiles, dans la crainte et l’angoisse.

    Les francs-tireurs ne tirent pas sur les petits parfois

    ou

    Tous les matins pour ouvrir nos yeux

    Et que le pain se lève

    Nous avançons sur la corde du temps en faisant bien attention de ne pas trébucher sur les cadavres que les femmes étendent avec le linge

    Cette jeune voix a l’intensité de l’aveu et celle de la détermination – coûte que coûte.

    Ritta Baddoura, Parler étrangement, L’arbre à paroles, coll. If, 2014, 94p., 10€

  • JOURNAUX D'ÉCRIVAINS: Annie ERNAUX et Éric FAYE

    images?q=tbn:ANd9GcQPGLLKGReAB0Jyz6WKZn2Xf9rdvLc3itc4x56rZ10CBwCpt5HGZYnywFwpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    annie-ernaux-regarde-les-lumic3a8res.gifAnnie Ernaux, que « La Place », « Journal du dehors » ou autres « Les Années » ont rendue célèbre, et à juste titre, tant on adhère à cet univers aigu, entre remémoration familiale, acuité sociologique pour percevoir l’autre et écriture splendide de densité vraie, publie au Seuil son journal d’Auchan.

    Le temps d’une année, à raison d’une visite tous les 4 ou 6 jours, l’écrivaine a pris l’hypermarché comme lieu, thème et écriture d’une exploration sociologique. Décrivant au plus près les décors, les intervenants (clients, caissières), les comportements, retranscrivant dialogues et faits divers, Annie Ernaux poursuit son travail d’ethnographie du quotidien.

    C’est Cergy, son lieu de vie, bien sûr, c’est Trois-Fontaines, c’est Auchan, avec ses verrières reflétant d’un côté les nuages, et de l’autre son aspect funèbre et désolant.

    Rien n’échappe à l’acuité foncière de celle, qui depuis « La place », n’a cessé de penser à la sienne, face aux autres, parallèlement aux autres, dans la vie des autres. En cela, faire paraître ce volume mince mais si essentiel dans la collection « Raconter la vie » prend sens et légitimité. Qui d’autre qu’Annie – à la tristesse insigne qui vous prend à la gorge, que j’ai vue à Bruxelles, lors d’une Foire du livre, si belle et si mélancolique, dont la beauté des livres se lit sur son visage, cœur dévasté, empreint d’une dignité exemplaire et forcément partageable – pouvait parler de ces vies communes, quotidiennes, banales dans un hypermarché qui réglemente les vies, les contraint, les révèle à leur extrême pauvreté ?

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     Pour Ernaux, l’hypermarché, autant que l’école, cloisonne, sépare, tout en livrant une part de découverte. On ne lit pas Ernaux impunément, comme on lirait un roman – allons, ne soyons pas méchant, disons de cette romancière Nothomb -, on lit la vie sous le style unique – phrases courtes, incisives, qui n’enjolivent jamais, mais décodent sans cesse les réalités multiples -, avec un regard de photographe sensible. En 64 pages, elle réussit l’exploit de photographier au plus juste les structures d’une grande surface, par paliers, blocs, étages, en rappelant les règles d’une société basée sur le profit, le consumérisme galopant, les invectives, les interdictions : Auchan ne cède en rien ni sur le matraquage à la consommation ni sur la portion congrue réservée à la presse de qualité ni sur le régime imposé aux travailleurs. Annie débusque au plus vrai ce à quoi sert ce grand commerce sous verrière : à contenir tous les désirs, à les voir prospérer en étalages, en montagnes de produits.

    Mais, au-delà du profil économique dressé, c’est l’humain qui prime chez elle : dire le peu vécu par les gens du peu économique, dire la souffrance de ce qui n’est pas possédé, évoquer ce croisement impossible de certaines tranches de la population au sein de l’hyper, donner à voir l’ordinaire de nos vies, ramassées sur des attentes, des manques, des envies, des gestes. Jamais, l’auteur ne juge. Elle décrit, observe, cite des chiffres, se réfère à la presse, analyse, rappelle, rameute le passé pour éveiller à la connaissance du présent, saisit les données d’apparition, d’émergence des grandes surfaces et de leur impact sur la vie des Français dans un lieu circonscrit, connu, longtemps fréquenté.

    Les anecdotes sont si prégnantes qu’Ernaux les élève au statut de scènes inoubliables. Miracle d’une écriture qui ne banalise jamais mais fait écho de sens et de cœur avec les personnes rencontrées d’un côté ou de l’autre des caddies. On retient la caissière craintive de perdre son emploi pour un contrôle ou le caissier tout content d’échapper à la corvée fatigante des mises en rayons ou l’anonyme perdu avec son cabas de désolation ou les fameuses caisses automatiques qui donnent l’impression d’être sans cesse surveillés…

    Au-delà des petits faits, on n’est pas loin de la dénonciation d’Aubenas (à propos des boulots précaires), on assiste à « l’extension de mon univers intime » d’un auteur qui prend place et corps et cœur dans l’univers dématérialisé et si matérialiste d’Auchan. Les enfants, les mères, les femmes, comme chez Aubenas, trouvent ici une place de choix. A leur éviction, à leur misère, à leur rôle trop souvent dicté par le passéisme, Annie Ernaux répond d’une salve de réflexions sur le sort, sur leur dignité à recueillir au sein du réel, et, les mots-clés de son univers romanesque trouvent ici une forte justification : les origines, la mère, l’enfant, la place, le rassemblement , la vie « qui se déroule », la terrible « humiliation infligée par les marchandises » aux plus indigents (qui doivent sans cesse calculer le moindre euro pour survivre) éclairent le parcours remarquable d’un écrivain qui n’écrit pas pour faire commerce ni une littérature facile mais pour révérer la vraie vie des autres.

     *

    Malgr%C3%A9%20Fukushima.%20Eric%20Faye.jpg?1393413247« Malgré Fukushima », sous-titré « Journal japonais », qu’Eric Faye (1963) donne à lire chez Corti, résonne très fort aussi du poids de l’expérience intime et voyageuse. Le voyage, au Japon, répétitif, attendu, vénéré, offre à l’auteur les occasions rêvées d’évoquer lieux, climats, rencontres, découvertes géographiques, senteurs, atmosphères et humeurs, quatre mois durant, le temps d’un séjour à la Villa Kujoyama, à Kyoto.

    Sa fascination pour la culture japonaise, déclinée en théâtre, cinéma (ah ! Ozu), littérature romanesque et poétique (de Bashô à Oseki, en passant par Mori Ogai et les contemporains…), marionnettes, masques, vignettes visuelles, îles et ports, donne matière et densité à ce journal des périples et des rencontres. Les longues et lentes distances parcourues d’une grande île à l’autre, les moyens de transports, le quotidien des passages et des transhumances, la vérité des scènes (comme cet hôtel privilégié réservé pour une somme modique ; l’agacement devant les pertes de temps ; les craintes de voir une amie de la Villa perdre son travail…) : on frôle sans cesse les nœuds d’une expérience qui se veut tout à la fois originale, précise, précieuse, unique : il faut, qu’à l’image d’un Bouvier ou de tout grand voyageur, Lacarrière, par exemple, l’auteur puisse tirer un profit exemplaire de ses nombreux déplacements dans un pays où il faut sans cesse décoder les atouts ( on n’est pas loin de Barthes ni de son Empire des signes).

    Le petit livre, profondément, chapitre après chapitre, au fil des saisons, s’insinue dans notre propre expérience qu’il nourrit : on retrouve avec adoration cette figure du cinéaste Ozu et la place qu’occupe « Voyage à Tokyo » dans l’histoire du cinéma et des spécialistes comme les 358 filmologues interrogés par Sight&Sound pour établir la liste des dix meilleurs films de tous les temps (à ce propos, une petite erreur de Faye :le film d’Ozu n’est pas classé premier mais troisième lors du classement de 2012).

    On découvre aussi l’intérêt de certains grands traducteurs, comme Yoshikawa, qui s’est attelé à la traduction de toute « La Recherche ».

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    C’est avec mélancolie que l’on quitte ce beau témoignage des voyages intérieurs d’un écrivain doué pour signaler la vie insolite à quelques milliers de kilomètres de son Limousin natal.

    Le livre est si riche de références, de parcours, de vignettes photographiques (qui accompagnent le lecteur et le guident), de descriptions du réel japonais, que le lecteur prendra plaisir à le relire.

    Une intime sensation des quatre éléments traverse la lecture et avec Eric Faye on traverse sous la pluie un pays enchanteur, parfois rugueux, parfois ancré dans une géographie des beautés orientales, parfois si éloigné d’une modernité dispensée en images d’Epinal.

    Le grand voyageur parle très bien des us, des coutumes, des ports brumeux, du Bunraku d’Osaka, des fêtes, des lieux pour cinéphiles (hommage à « L’île nue » de Shindo…), de la solitude du voyageur, et parfois, de son inexpérience et des séquelles de tout voyage mal organisé. En quoi, lucidité et expérience tissent ici une matière d’apprendre et de retourner aux essentiels : la vie, l’autre et l’intense désir du voyage.

     

    * Annie Ernaux, « Regarde les lumières mon amour », Seuil, 80 p., 2014, 5,90€.

    * Eric Faye, « Malgré Fukushima », Corti, 160p., 2014, 19€.

  • ALLEMAND, NYS-MAZURE, LIBERT... par Philippe LEUCKX

    P.Leuckx.jpgLa chronique de Philippe Leuckx

     

     

     

     

    Alain Allemand poursuit ses explorations d’éléments naturels entre ciel, neige et « herbes des collines » dans le petit et troisième volume de ses « ESTIVES ».

    « Estives 3 », donc, pour « effeuiller la montagne des gris », pour décrire « dans les parages du ciel » l’été, le très bel été de nos souvenirs et de nos saisons intérieures.

    Des détours (retours) littéraires à notre grande Colette (là honorée par Baude à Saint-Tropez, ici par Allemand « aux jardins suspendus d’enfance), Proust ou Ravel, de quoi faire revivre Combray et « ce tintement de soi-même ».

    L’écriture est toujours aussi dense et la maîtrise des vignettes confond :

    « Le ciel lave là-bas une nichée de lointains »

     

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    *

    Les huitains servis par la belle écriture de Colette Nys-Mazure dans « De seuil en seuil » (La Lune bleue) évoquent aussi l’aile de l’été « sous le vert vainqueur » et « la puissance des recommencements ». Il faut prendre le temps « lorsque l’heure pleine / Ouvre son portail d’or » de saisir ce que la marche pourvoyeuse peut laisser comme traces, « l’air acidulé » ou « l’élan des projets intrépides ».

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    *

    Béatrice Libert propose dans « Un chevreuil dans le sang » (L’Arbre à paroles) une anthologie restreinte de trois recueils (1991/1997/2009), qui donne assez bien la teneur en thèmes personnels et les qualités d’une écriture versée surtout dans la poésie dense et brève. « Lalangue du désir et du désarroi », « Le bonheur inconsolé » et « L’instant oblique » sont trois étapes d’un parcours qui a commencé dès 1979 et qui, depuis, n’a cessé de donner formes essentiellement à des poèmes d’intime fréquentation, pourrait-on dire. « Un chevreuil court dans mon sang » du premier recueil fêté ici par un préfacier de renom, Laurent

    Demoulin, offre le titre de l’ensemble. La femme mise à l’honneur dans toutes ses préoccupations, du matin à « la fin du poème », se révèle, dans l’amour, dans la lucide préhension du temps compté, de la marche raisonneuse (« Tu marches/ et c’est ton pas qui/ donne sens à la route »), de l’ancrage en son temps (« Il pleut de l’anonyme en nous »).

    Les formules sont heureuses et le travail précis, autour des images de nature et d’intérieur :

    « l’arbre guéri de l’arbre »

    ou

    « La mort n’est plus la mort si je rouvre les yeux »

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    *

    Colette Nys-Mazure décline dans « Hors de soi » (bel ouvrage d’une série limitée aux Carnets du Douayeul) une autre définition de la femme, à la fois poète, vivante, quotidienne, « franchissant les clôtures », quand « la nuit mûrit (les) ombres », prompte à toutes les traversées significatives :

    « Nous marchons de nuit

    par étapes forcées

    Il n’y aura pas de halte

    Nous allons sous l’acide pluie

    (…)

    Nous crions sans voix… »

    Et souvent, parabole de femme, comme le signale le titre de cet ensemble de poèmes, la femme est mise « hors d’haleine » et le travail du poème à créer peut sans doute la « désaltérer » sans « l’aliéner ».

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  • Philippe LEUCKX, prix Robert GOFFIN pour LUMIÈRE NOMADE

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgBIENNALE GOFFIN entre ombre et lumière

    La Biennale Robert Goffin a récompensé deux poètes: Nicolas Grégoire et Philippe Leuckx. L’œuvre du premier est plus dure, celle du second plus enchantée.

    par Quentin Colette (dans L'avenir du 22 mai 2014)

    En dix-huit éditions, ce n’est que la troisième fois que cela arrive: la biennale Robert Goffin, du nom de ce poète brabançon décédé en 1984, a récompensé, mercredi à l’athénée royal Maurice Carême de Wavre, plusieurs poètes. D’un côté Philippe Leuckx de Braine-le-Comte, et de l’autre Nicolas Grégoire originaire de Dinant et vivant actuellement au Rwanda.

    Cette année, 102 auteurs dont de nombreux Africains ont remis, anonymement, un recueil d’au moins 30 pages à la Fondation Poche, organisatrice du concours s’adressant aux poètes francophones.

    «Le jury était favorablement partagé entre deux recueils et n’a pas su trancher», commente Jean-Luc Wauthier, le président du jury, composé de membres issus du monde de l’enseignement et de la poésie.

    face à/morts d’être de Nicolas Grégoire, né en 1985, est «un travail poétique marqué par le drame génocidaire, explique le président du jury. C’est une œuvre dure avec une écriture âpre, expressionniste et haletante avec des silences dans la page comme s’il y avait quelque chose que l’auteur ne sait ou ne peut pas dire.»

    Lumière nomade est le second recueil lauréat. Il est l’œuvre de Philippe Leuckx, né en 1955 et professeur de français au collège Saint-Vincent de Soignies. «Ici, l’écriture est plus fluide, en clair-obscur. C’est une œuvre plus enchantée», continue Jean-Luc Wauthier.

    Et Philippe Leuckx d’ajouter: «J’y évoque des impressions, des images de voyage avec Rome comme fil conducteur.»

    L’écrivain a déjà publié une vingtaine de recueils même s’il a débuté sur le tard.«J’écris des textes depuis l’âge de 8-9 ans. Mais j’ai été longtemps insatisfait de ce que j’écrivais. Ce n’est donc qu’à 38 ans que j’ai envoyé mon premier poème et naturellement j’en ai envoyé d’autres ensuite. Car je voulais que mes textes aillent plus loin que dans mes tiroirs.»

    Lumière nomade paraîtra en juin aux éditions M.E.O. tandis que face à/morts d’être devrait être publié courant de cette année.

    http://www.meo-edition.eu/actualites.html

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    Voici un des poèmes de "Lumière nomade" de Philippe Leuckx :

    "Si les murs se parlent, dans la lente nuit, si la fatigue vient aux yeux des lampes, l'enfant lui n'a pas attendu la fermeture des rideaux pour s'enfuir dans l'ombre, se glisser dans les interstices et penser qu'au-delà il y aura place pour quelque rêve. Il a laissé ses jeux, le jour, les mains quiètes de la mère, le sable des parcs, le chant d'un oiseau juste avant la nuit. Tout autour : la ville de soie, le moindre pas craquelle une pâte douce, le vent léger qui flaire la pierre et repart, en frôlant les jambes.

     

    Philippe Leuckx avait livré 7 extraits de LUMIÈRE NOMADE sur Les Belles Phrases en automne dernier (copier-coller le lien)

    :http://lesbellesphrases.skynetblogs.be/archive/2013/10/27/extraits-de-lumiere-nomade-de-philippe-leuckx-7968938.html

  • PAYSAGES DU CORPS DUEL de Yannick TORLINI

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    Le jeune écrivain de Nancy n’a que vingt-six ans et déjà huit livres à son actif. Le dernier est paru en mars 2013 au Coudrier, illustré de très belles vignettes de Catherine Berael. Trois sections offrent au lecteur une traversée. Limite, île, crépuscule sont paysages intérieurs et le poème entreprend un périple de dévoilement : « la nuit palpite sous la rugosité de l’écorce », « l’île est une entaille/ un soleil versé dans/ un puits » ou encore cet interpellant « Qui suis-je ; pour être deux ».

    Aux thèmes du creusement (de soi) et de l’errance répondent ceux de la vie à dégager d’un manque de souffle et d’horizon et l’indécidable vide qui borde toute existence selon Torlini.

     

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    Dans cette quête d’une langue qui puisse énoncer l’essentiel, le corps « divis » pèse, contraint, alors qu’il faudrait renouer avec la maison natale, rejoindre cette partie de soi qui hèle sans fin sur fond de mer et d’île : le poète pense « cercler son cœur de silence », sait noter le tracé d’une vie « de part et d’autre du mot », et comme Savitzkaya le clamait, Torlini aussi se sait « en vie », prompt à « se briser l’échine sur des ombres molles », tout près de sombrer « comme un souvenir ».

    Dans ce livre crépusculaire, la mort rôde, celle des « voix qui se sont tues », le souvenir est tout aussi prégnant, à la fois gage de ce qui a été perdu irrémédiablement, garant aussi d’une vie habitée de nuit, de ciel, même si l’écrivain sait trop bien qu’il « vit dans cette hésitation d’une main prête à saisir » : oui, celle de l’écriture, celle qui offre survie à la perte, à l’achèvement, au vide. Et il n’y a plus qu’à attendre une aube bienfaitrice !

     

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    L’île – métaphore du poète isolé dans l’insula de son livre – offre de belles images, un peu ténébreuses : « l’île est un tunnel/ creusé dans nos torses » ou encore « l’île est mouvante/ l’île ne se laisse pas/ définir ».

    En poèmes cousus de prose, l’auteur nous mène dans les recoins de son âme, nous rappelle la valeur du souffle, celle des mots, de la respiration poétique, réelle.

    Un beau talent s’énonce ainsi au fil des pages, nécessaires, déjà d’une belle maîtrise.

     

    Yannick TORLINI, Paysages du corps duel, Le Coudrier, 106p., 2013.

  • PROUST 1913

    images?q=tbn:ANd9GcQWyPxdF8H3Ma53ns9GgEbSuaRZIG4XE8h4vbUPLar9edZR2g4IWff-q5Apar Philippe LEUCKX

    14 novembre 1913, parution, chez GRASSET, à compte d'auteur d'un livre refusé ailleurs. "Du côté de chez Swann" est véritablement le premier livre de l'auteur, si l'on excepte ses "Pastiches" et autre "Contre Sainte-Beuve", quelques traductions de l'essayiste d'art Ruskin. La mort de sa mère, l'altération de sa santé font que vers 1907-1909, selon la formule célèbre de Barthes, "ça prend" : toute la matière recueillie par Marcel lors de sa vie mondaine, très riche (chez Mme Lemaire, chez les Greffulhe, Montesquiou...) prend tout à coup nuance et nécessité. Il mettra plus de quatre ans pour écrire une trilogie (Du côté de chez Swann - Le côté de Guermantes - Le temps retrouvé). La guerre va interrompre la publication et favoriser dès lors une amplification extraordinaire de l'ouvrage jusqu'aux sept parties définitives, pour former un massif d'environ 3000 pages. Le deuxième volume "A l'ombre des jeunes filles en fleurs" reçoit le Goncourt 1919. Et l'écriture se poursuit dans une chambre tumblr_inline_n2onn0mqVZ1sxtekl.giftapissée de liège, au 102, Boulevard Haussmann, où le scripteur génial ajoute becquets, paperoles à ses carnets d'écriture. Le Proust mondain des années 1890-1905 a laissé le pas à un assoiffé d'écriture, à un "monstre" sensationniste, tout près de retranscrire l'essentiel d'une comédie humaine et sociale, à l'aide de phrases vertigineuses, architecturées "comme une cathédrale". La Recherche a pris forme, ferment, densité. L'univers de Combray (chambre de tante Léonie entre missel et pepsine, église), de Guermantes, de Méséglise retracent à peine déformés le village d'Illiers et le Paris du Faubourg Saint-Germain. Avec SVEVO, JOYCE, PESSOA, Proust est sans doute le romancier le plus novateur du premier quart de siècle, laissant loin derrière les tâcherons, les écrivains traditionnels en mal de style. Le grand romancier René Boylesve, proche de Proust par son travail sur la mémoire, à la découverte de l'œuvre de son cadet, concédera que ses propres recherches ne valent pas comparaison. Il était pourtant l'écrivain de "La becquée", "L'enfant à la balustrade". Proust lui, qui a gouverné l'œuvre grâce à un style inimitable, jouant des circonstancielles, des métonymies et des métaphores, fouillant les thèmes classiques, devient l'incontournable, l'irremplaçable. Sa mort, à cinquante et un ans, laisse une part de l'édition posthume.

    Cet article est paru dans le numéro de mars 2014 de Francophonie vivante

  • DESCENTE AUX ENFERS DU CÔTÉ DE OUISTREHAM

    images?q=tbn:ANd9GcQWyPxdF8H3Ma53ns9GgEbSuaRZIG4XE8h4vbUPLar9edZR2g4IWff-q5Apar Philippe Leuckx

     

     

     

     

    florence-aubenas---le-quai-.jpgFlorence Aubenas, journaliste réputée, essayiste, raconte dans "Le quai de Ouistreham" une histoire aussi incroyable que celle endossée par Gunther Wallraff avec sa "Tête de Turc" : elle s'est fondue dans la masse silencieuse, muette, de sous-qualifié(e)s du Pôle Emploi de Caen pour dégotter des emplois précaires dans une zone fortement précarisée. L'expérience vécue au quotidien par elle, conservant son identité, se mouvant dans le poste et la pose de demandeuse d'emploi, prête à tout pour suivre formations, stages, sous-salaires et tout ce qui va avec en matière d'aléas, de fatigues, de temps mangé à la vie.

    Le reportage, puisqu'il s'agit d'une relation au jour le jour, objective, sobre, hyperréaliste, démonte avec rigueur une société minée par les fermetures, les exclusions, les plans chômage, les précaires conditions de vie de toute une frange de la société (surtout des femmes), la pénibilité des travaux, le mépris ressenti par ces victimes économiques, l'incessant ravalement des conditions de travail jusqu'à l'absurdité de la maîtrise impossible du temps pour soi...

    Rien lu d'aussi prenant socialement parlant, humainement parlant depuis le "Gomorra" de Savianio Robbé. La descente aux enfers éprouvée par Florence, dans ce changement de fonction volontaire, parle pour toutes ses collègues de travail, décrivant l'insupportable.

    Sur une période assez longue (plusieurs mois), Florence a eu le temps d'expérimenter cette sous-condition de demandeurs d'emplois précaires, éprouvants, mal payés, encore plus mal considérés. Que tout cela se passe en Normandie, en 2009, fait bondir, et le coeur, et la raison. Mais le discours, on le sent, est universel : ce reportage localisé vaut pour tous les pays qui, faute à la mondialisation et à l'ultralibéralisme, considèrent l'humain comme de la piétaille bonne à prendre et à jeter. Le message humaniste, sans forcer, court le long de toutes ces pages. Les vingt chapitres structurent ce livre, le temps de poser le sujet, de relayer les expériences les plus significatives d'une sous-condition. Le beau livre aurait pu s'intituler TRAITE DE LA VIE PRECAIRE.

     

    Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham, Points, 256p., 6,50€.