CHRONIQUES de PHILIPPE LEUCKX - Page 3

  • DEUX EXPOS, UN LIVRE / SOUS LE SIGNE DE LA NAISSANCE ET DE L’ENFANCE DE L’ART

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX 

     

     

     

     

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    CAMILLE CLAUDEL À « LA PISCINE » de ROUBAIX / Au miroir d’un art nouveau

    Le Musée d’Art et d’industrie André Diligent (maire de la ville) est une ancienne piscine des années art déco, devenue espace muséal magnifique, où les œuvres permanentes sont exposées dans les anciennes cabines, dans les travées… Des œuvres de Montézin (néo-impressionniste talentueux, 1874-1946, « Les marais de la Somme »), Vuillard, L. Fontanarosa (« Des poires, des pommes »), A. Giess (« Mon atelier à la villa Médicis), deux très beaux Marquet (« Quai Bourbon » et « La porte de Saint-Cloud », 1904), Puy (« Le port de Concarneau »)…

    En hommage (fêter les cent cinquante ans de sa naissance) au grand sculpteur français, né en 1864, décédée en 1942, « La Piscine » a organisé, de novembre 2014 à février 2015, une grande rétrospective des œuvres de l’artiste, sœur infortunée du poète et ambassadeur Claudel.

    Chronologique, organisée autour des grands thèmes du corps et de la sensibilité charnelle aux matières, l’expo suit les méandres d’une carrière, exposée sous l’influence de Rodin, avec les aléas des premiers Salons, l’éclairage au moment de la liaison de l’artiste avec le sculpteur plus âgé, le déclin avec la rupture de leur relation et l’amorce des troubles mentaux de l’artiste, blessée, humiliée, dégradée. Celle qui avait beaucoup donné (et nourri passablement l’œuvre de l’aîné qui fut son maître) se voit ravalée au niveau le plus médiocre, mêle ses repères, égarée dans des ateliers froids, commence à perdre pied, à sombrer.

    Le grand talent de Camille explose dans la finesse, l’élégance, la subtilité donnée à la matière. Les portraits et les groupes sont étonnants, à la fois de vérité et d’intense représentation. Quelques exemples : « la Valse » fabuleuse ; les portraits d’enfants ; « L’âge mûr »… ; le modèle italien Giganti ; le peintre Lhermitte.

    Une belle redécouverte d’œuvres. À compléter des œuvres d’Orsay et du Musée Rodin.

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    Lien vers l'expo à la Piscine de Roubaix

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     VAN GOGH AU BORINAGE / La naissance d’un artiste 

    Le BAM (Musée des Beaux Arts de Mons) ordonne sur deux niveaux l’expo-clé de cette année 2015 culturelle montoise.

    Les œuvres exposées datent essentiellement des années 1880. Prédicateur deux ans dans le Borinage (1878-1880), Van Gogh a le temps d’apprendre son métier de dessinateur. Il est autodidacte, esquisse les gens du coin, mineurs, voisins de Cuesmes, prend des cours d’anatomie et de perspective. Les chaumières, les vues de mines, les scènes de la vie quotidienne, au travers des dessins et des premières huiles, prennent une densité un peu brusque, saisissante. On ne connaissait pas beaucoup cette période, au bénéfice des grands moments de l’artiste (Arles, Auvers-sur-Oise…). Certains visiteurs seront sans doute étonnés de ne pas croiser ces œuvres-là, vues mille fois. Celles qui sont aux cimaises de Mons étonnent par le graphisme qui opère ses mues, par la réalité transfigurée très sobrement par un artiste de trente ans.

    Les lettres agrandies attestent la belle amitié avec le frère Théo, décrivent dans un français impeccable l’arrivée dans le Borinage, les premières expériences à Paris. Une toute petite écriture noire aux lignes de texte très rapprochées.

    Certaines œuvres, redevables de Millet (Les bêcheurs, entre autres), cernent le travail de la terre (beau « Jeune homme avec une faucille », 1881), (« Paysanne liant des gerbes », 1885).

    Les panneaux biographiques éclairent ce parcours original, hors des sentiers très battus des Gachet et autres « Iris ».

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    lien vers l'expo au BAM 

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    « 8 ANS » de Julie REMACLE dans la collection if de l’Arbre à paroles 

    On reste en Belgique avec la comédienne Julie Remacle (Hutoise de trente ans) qui propose une histoire en trois parties, parole poétique d’une enfant de huit ans qui parle d’elle, de son univers, de ce qu’elle comprend du monde aux alentours : l’école, l’affaire Dutroux, la perception de la sexualité, les adultes vus d’en bas, de l’enfance, la messe pour une petite « mécréante »…

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    Le style épouse bien les annotations enfantines, naïves et/ou cinglantes, le texte oral (on sent que le texte a été joué sur scène…à Huy ?), les topiques, le flux des histoires enfantines (« après ça…l’homme enlève deux autres petites filles ») sans toujours éviter les effets « mode » d’une littérature trop ciblée. L’humour, les références aux albums enfantins (« Puni cagibi »), les « blagues à deux balles », les piques contre l’école (l’instit qui fume pendant ses photocopies…) un peu faciles, mais des trouvailles (« on nous apprend à être malheureux dès l’école primaire/ on nous dit ce qu’il va nous arriver… »), on chicanera peut-être ce genre de phrases dans la bouche d’un enfant, même HP :

    Ici c’est l’Europe

    on dit la vieille Europe

     

    C’est les riches qui ont tout l’argent

    et qui font des lobbies…

    Le long poème haletant, n’empêche, décrit avec acuité et les yeux d’un enfant terriblement marqué par ce qui est arrivé du côté de Liège dans les années 1995-1996. Les pages 68 à 76, hallucinantes de vérité, nous ramènent à ces sombres moments de l’histoire Belgique.

    Le livre de 128 pages se lit vite, et je le verrais bien transposé à la scène, pour un jeune public, friand de la simplicité des récits.

    (Julie Remacle, 8 ans, l’Arbre à paroles, coll. If, 128 p., 12 €)

    Le site de l'Arbre à Paroles

  • BESSCHOP(S) de David BESSCHOPS (éd. L'Âne qui Butine)

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    564803_1.jpegOvni, oui le mot n’est pas trop fort, de la littérature belge, depuis « Lieux, langue folle », depuis « Azabache », depuis surtout cet opus majeur paru chez Argol, « Trou commun », dont j’ai dit tout le bien, il y a quelque temps déjà, David Besschops est forcément un auteur marginal, inclassable, un irrégulier bien plus intense que certaines figures aujourd’hui officialisées (Verheggen et quelques émules, bien tièdes en comparaison, ou quelques expérimentateurs qui tournent en rond).

    Né en 1976, débuts au Coudrier, suite à boumboumtralala, chez Maelström, au Tétras Lyre et chez Argol. Avec des titres tels que « Carmen », « Russie passagère »…

    Le voici dans une maison d’édition qu’il retrouve après un premier livre (un pamphlet, « La mère supérieure »), qui peaufine les illustrations, le papier, la présentation, bref un vrai éditeur de textes - le mot s’impose -, véritables.

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    En matière d’incongruités, d’audaces, d’extraordinaires concrétions langagières, syntaxiques et lexicales, et rythmiques, et topiques, BESSCHOP(S) bat tous les records. Il y a de quoi être éberlué par la puissance des images, le porno-syncrétisme des figures et des situations, tant les notions d’érotisme, de sexe, de morale élémentaire, de valeurs se trouvent défigurées volontairement pour relayer une matière thématique qui soit à l’aune de ce qui se pense et s’écrit : les nœuds familiaux, les tares, les atavismes trouvent ici exploration et expression : est-ce seulement possible qu’un créateur expose tant de violence contre soi et les siens, s’expose autant. Voilà le grand talent, à mon avis unique et il faudra un jour que la critique officielle, qui se fait gloire de dégotter les littérateurs de demain, et qui peine à repérer certaines figures, trop excentrées, trop « violentes langagièrement parlant », identifie cette voix. Un certain consensus dévoile, à chaque génération, des personnalités. De grâce, ne loupons pas celle-ci. On a déjà loupé Roland Counard [(parti faire reconnaître son « Laitier de Noël » ailleurs (Ed. Le Pont de change)], et d’autres, les années passées, (Falaise), pour ne pas remonter aux surréalistes décriés. Si la critique reconnaît aujourd’hui Wauters, Ben Arès, qu’elle fasse le même travail avec leur compère d’une revue commune (« Matières à poésie »). Certes, il n’y a rien de consensuel ni de directement séduisant chez BESSCHOPS, genre « beau gosse qui ne fait pas peur aux familles et qui fait vendre aux filles ». Là, vous avez tout faux. D’une beauté insolite (et d’ailleurs on se fout de la beauté des auteurs, non de celle des textes) comme ses poèmes, d’une langue à faire frémir les tièdes, les pisse-froid, les blêmes, les coincés de la langue.

    Il faut remonter aux tout premiers textes de Guibert (Mort propagande) ou de Savitzkaya (Mongolie…) pour entendre une voix aussi forte, originale, indienne (au sens chavéen).

    Généalogie textuelle de sa tribu, « BESSCHOP(S) » crache, éructe, impose ses codes et ses langues.

    Généalogie patrimoniale au sens où David propose son récit-poème en trois PATRIES, vous avez bien lu.

    Chaque « patrie » du texte s’accompagne de dessins du poète et de pages serrées qui se prolongent en poèmes plus brefs. Le tout court sur deux cent deux pages, haletantes, osées.

    Les patries s’intitulent : Ma Peur s’appelle papa, Pater familias, Mamandements.

    « Pater familias » relate du point de vue du père l’écriture du roman par le fils décrié, abhorré.

    Dans l’ordre de Père Ubu, des invectives d’un Arrabal, d’un incendiaire comme le Russe Schwartz, de forcenés de la langue (Michaux, Ionesco…), Besschops échappe pourtant au formalisme, tant le cœur, l’émotion, les sensations fortes s’imposent à force d’ironie cinglante, sanguinolente, à force d’images qui débordent, comme on le dit du lait, comme on le dit de situations qui excèdent morale et normalité.

    On comprendra que ce texte majeur n’est pas de tout repos : il s’insurge et le lecteur doit parfois parer les coups de langue.

    C’est son mérite, de secouer les consciences béni-oui-oui si reposantes.

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    David Besschops a débuté tôt relié par un tortillon de couleuvres aux entrailles de sa mère. (p.12)

    Mon surfrère pèse et ploie il me narre la mort

    fine de la mère notre mère le diktat m’enjoignant

    de ne pas louper mes crimes… (p.25)

    tous les sens interdits ramènent à la ruche mènent

    au roman où la femme chue du miel féconde

    les mouches pond l’écrivain dans l’enfant l’en-

    duit d’elle écoeure les mots de la spermathèque

    et règne mère sur son Trou de mémoire où

    s’abreuve l’inceste… (p.67)

    Charge contre la famille douée de tous les vices, ce « BESSCHOP(S) » sent le Jarry à plein nez.

    S’étant masturbé au pied de

    notre lit avec tintouin la nuit

    durant mon fils n’écrira pas ce

    matin son roman de commande

    Il prépare armes et barda pour déguerpir à l’étranger où il ne

    privera plus son père du repos

    de guerrier (p.115)

    L’humanité s’avance à croupe-

    tons vers le vagin de ma femme

    Suivez mon fils – lisez son livre (p.123)

    Jouant de l’effet miroir des mises en abyme, l’auteur se permet en fin de volume :

    David Besschops souscripteur du présent ouvrage avait envisagé de repeindre en jaune cirrhose le visage de sa maman et de lui esquisser dans les yeux une petite chambre à Arles, et dans le dos des blés noirs au fusain. (p.189)

    Terminons par l’apologue : Descendre ardument du singe/ pour se raccrocher aux branches/ de son arbre généalogique – en voilà un programme pas bien/ fripon. (p.81)

    Décidément, l’humour noir lui va comme un gant !

    BRAVO.

    « BESSCHOP(S) » de David BESSCHOPS (L’âne qui butine, 2014, 202 p.)

    Le site des éditions L'âne qui butine 

  • RACKETS DU TEMPS de RIO DI MARIA (éd. L'Arbre à Paroles)

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    dimaria-rackets.gifLa violente métaphore du titre qui nous happe, après l’avoir fait de son auteur – poète belge, né en Sicile en 1946, arrivé en Belgique en 1957, auteur de sept recueils poétiques depuis 1973…- , est à coup sûr l’emblème d’une poésie lyrique, riche d’images, qui attaque en force cette érosion terrible par le temps de toutes les forces vives, jusqu’à éreinter les souvenirs et les figures parentales.dimariario.jpg

    Et pourtant, derrière les coups de poing, de colère, que de douceur aussi, et de tendresse, dans ces vers groupés, enchâssés, comme tenus en laisses par la bonté du poète ! Distiques, tercets, quatrains, quintils, sizains, quitte à voir toutes ces formes rassemblées dans certaines pages (30/31..) !

    Quatre sections ordonnent le livre copieux (Rackets du temps / Simuler-Dissimuler / Joue contre jour / Instants géniteurs).

    De « l’affolante solitude de Maman » à « une passante…dans la lumière », le poète dresse le portrait de nombre de visages, brossés à renfort d’images, de métaphores et d’adjectifs qui puissent en laisser tomber quelque incidente.

    Le temps, ce grand dévoreur, ne laisse rien en paix. Il érode lui-même ces images jaunies, ces coups de lumière sur des espaces et des périodes enf(o)uis.

    Mais l’écriture veille, l’écriture résiste :

    Comment traverser l’émouvante ligne

    qui distingue tout ce qui nous sépare

    Le chant que l’exil instille dans les textes est d’une vérité vibrante ; un « autre regard » s’est imposé à l’enfant, à celui qui signe, longtemps après, ces poèmes désenchantés et tout à la fois porteurs d’espérances.

    Peut-être que les chemins blessés

    les ont perdus !

    Le père, la mère : hautes figures tutélaires, à la fois cernés dans leur « solitude », et dotés « du vin libre des mystères et du pain dur » ; la misère est passée par là, résiduelle dans ces poèmes d’aujourd’hui.

    La langue signifiante porte trace des origines blessées : « briques malades », fenêtre d’où émigrent / graines d’îles à corriger la surface de la mer » et je pourrais souligner la lecture incessante des espaces insulaires : belle Sicile d’hier , traces de toute une vie où « les valises sont prêtes la maison soldée / ici plus rien ne m’appartient », ou « Toute vie possible est restée derrière la fenêtre ». Déchirants fragments d’un départ et sources, beaucoup plus tard, d’une renaissance, au bleu de l’écriture, au clavier : « naissance dans l’autre », dit le poète justement, puisqu’il s’agit de trouver des raisons d’espérer, dans ces champs de l’exil.

    Parfois, la réminiscence prend peau proustienne :

    J’ai appris à lire

    entre machine à coudre lettres interdites

    et enclume résistant à tous les coups

    de promesses abritées dans la déchirure des lèvres

    des livres jamais lus

    On comprend dès lors que Au bout des doigts déchirés / foisonnent les frissons de l’enfance / Les fleurs du secret…

    L’écriture allitérante assure à ces textes puisés au puits de l’enfance de n’être pas seulement des poinçons du passé mais surtout un chant fluide, apaisant, retissant sans cesse pour nous lecteurs d’anciens usages du temps, quand aujourd’hui résonnent au ventre, au cœur du

    poète « le temps / dans le pays qui se disloque » ou « les dernières limites de l’indicible ».

    Et puis, « tant de doutes habitent les lèvres » et « tout près de la main s’abat la fête des doigts fêlés » : langue nue s’il en est, déchirante.

    Un beau livre de mémoire.

     

    RACKETS DU TEMPS de Rio Di Maria (L’Arbre à paroles, 2014, 128p., 12€.

    Le recueil sur le site de L'Arbre à Paroles

  • IL Y A DE L'INNOCENCE DANS L'AIR de DOMINIQUE SORRENTE

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     par Philippe LEUCKX

     

     

     

    cover_sorrente100.jpgSous ce titre léger, comme l’écriture de son auteur, se voient rassemblés des poèmes de résidences (celle d’Amay et d’autres lieux), liés aux voyages (le Tibet et ailleurs) et aux impressions qu’ils laissent, traces et lieux.

    Sensible aux atmosphères, garant des gens qu’il croise, le poète a le don de recueillir la poudre du réel, « la grammaire des brodeuses », à coup d’encre « sympathique », lui qui « lèche la paroi comme pour prendre langue ».

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    Il tutoie le silence, « se souvient », qu’il « neige sur Bruxelles », qu’il suive « cette rive imprononçable », il sait qu’un « vent oublié soudain revient vers moi et me demande :

    qui dira/ où poussent les théiers sauvages ? »

    Empruntant le style des notes de voyage, l’auteur délivre à la fois la brièveté des vues et la vérité des paysages perçus, sans lourdeur, sans effets d’écriture :

    Rien de bien visible dans l’air. Il semble que tous les plis ont été défaits.

    Apprendre aux mains à dormir, au regard à projeter son ombre, à la bouche à parler dans un trou d’eau.

    Je touche plus près que le plus près

    et plisse les yeux pour donner à la vue un autre usage.

    Sans doute percevra-t-on dans ces beaux textes une vertu ethnographique, celle de saisir au-delà des apparences « des formes en résonance », « ces gestes entendus », « calligrammes de vent ».

    Dominique SORRENTE, Il y a de l’innocence dans l’air, L’arbre à paroles, coll. Résidences, 2014, 118p., 10€.

    Le recueil sur le site de la Maison de la Poésie d'Amay

     

  • POUR QUE TU NE TE PERDES PAS DANS LE QUARTIER de Patrick MODIANO

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    ACH003569413.1413345308.580x580.jpgQuand Modiano, aujourd’hui auréolé du titre de PRIX NOBEL, revisite son enfance, les personnages interlopes d’un passé devenu brouillard, on le suit sans peine sur les traces de ce Jean Daragane, écrivain, presque contraint de renouer avec les années perdues.

    Quand un parfait inconnu lui restitue un carnet d’adresses, c’est tout un pan de son enfance que Jean est bien obligé de flairer pour dégoter le vrai, éclairer un peu ces brumes qui environnent les choses, comme des ombres.

    Des noms émergent de ces parcours de mémoire : Annie Astrand, Jacques Perrin de Lara, d’autres encore. Et les faits remontent à plus de quarante années, lorsqu’un enfant fut amené à passer par les services d’un Photomaton.

    Avec la grâce habituelle pour relater l’improbable, le hasardeux, le flou avec la force d’un réel vécu, le romancier réussit une fois de plus à nous mener là où son art consommé veut nous conduire, dans ces zones insolites de la mémoire, reconstituées à coup de déclics subtils, photos, bouts de papier, adresses et téléphones.Patrick_Modiano.jpg

    Exploration de lieux parisiens ou d’Ile-de-France, gravés, retrouvés par le biais d’histoires, de coïncidences heureuses, rappel d’un passé enfoui, traces d’un temps parfois détruit, tels sont les atouts d’un roman qui tire parti d’une prose fluide, tactile, d’une musique attendrie des souvenirs, comme au sein d’une lente remémoration intime dont l’auteur connaît tous les rouages, et ont le lecteur ne soupçonne jamais la mécanique.

    Comme toujours, le lecteur se sent de plain-pied avec cet univers, tissé d’une mélancolie intense, vraie, partageable.

    Patrick MODIANO, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Gallimard, 2014, 160 p., 16,90€.

  • IL Y A QUELQUE CHOSE DE COMPTÉ DANS L'AIR par Philippe LEUCKX

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    Il y a quelque chose de compté dans l'air. Qui broie. Efface. C'est un tumulte léger au cœur. Parfois, juste un repli.
    Souvent une souffrance.

     

     

     

    Je connais à peine le nom de la lumière. A peine son écho au cœur.
    Je sais seulement l'heure où elle m'appartient, quand les rumeurs fondent.
    Elle résiste sous l'ombre qui la cueille en silence.

     

     

     

    Parfois, le soir venu, s'aiguise quelque crainte égarée. L'ombre a ses rumeurs. Les rues leurs cernes et leurs lueurs.

     

     

     

    La nuit couvre les murs d'épaules fugaces. Sans doute l'air lève-t-il à plus de sérénité, maintenant que les voix se sont retirées et que seul le vent nous range parmi les ombres.

     

     

     

    Il manque le bleu des profondes nuits, encavées au cœur
    La surprise d'un simple poème cousu de silences.
    Le vœu d'une parole pour qui ne peut l'entendre.

     

     

     

    Photo: "Lumière d'hiver" de Benjamine Scalvenzi

  • LECTURES DIVERSES, LECTURES D'HIVER

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    002060587.jpgCOMMENT J'AI VIDÉ LA MAISON DE MES PARENTS (Pointsde Lydia FLEM est un essai autobiographique de première importance. Une véritable psychanalyse des lieux intimes, des poids, des regrets, des souvenirs familiaux.

    Là où la suprématie des objets à ranger, à classer, à éliminer joue aussi son rôle de révélateur émotionnel, l’écrivain belge dévoile les ressorts de ces attachements qui font de toute vie un réservoir d’objets et de médailles de toutes sortes.

    Une archéologie familière a donc lieu sous nos yeux et l’auteur brave tous les tabous du conservatoire d’office. De quoi pourra-t-on se séparer sans déparer le souvenir ?Lydia-Flem-Photo-HV.jpg

    C’est l’occasion de rappeler passé, filières familiales et de remonter les généalogies cachées dans les recoins et les carnets.

    Ce beau livre de mémoire vive s’ancre loin dans la matière intime et nous force à rameuter tant d’émotions souvent cachées sous le flot des bibelots, dans l’haleine des derniers souffles et des mots qu’on n’a pas dits.

     

     

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    couv61206800.gifLE FEU de Henri BARBUSSE (Folioplus) reste l’insurpassable document sur les terribles tranchées du premier conflit mondial.images1.jpg

    Le mémorialiste rappelle à lui lieux, tensions, personnages pour décrire, au plus juste, l’indicible, l’horreur quotidienne, les vermines, les bouillies infectes, les blessures.

    Les troupes, ballottées d’un site à l’autre, trouvent vie et ampleur dans ce livre où se croisent les destins les plus communs comme les plus extraordinaires. Chaque individu émerge avec sa langue, ses tics, ses humeurs, et la beauté terrible du livre y puise une authenticité de haut vol.

    Ce livre a la force de l’histoire et l’inventivité des romans vrais. Il est à conseiller à tous ceux qui veulent autre chose que les clichés et les poncifs d’un conflit, qui est ici haussé au statut de la tragédie imparable.

  • LES AVENTURES DE MORDICUS de Paul EMOND

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    large.jpgAux inventives éditions MaelstrÖm paraissent les « Aventures de Mordicus » de l’académicien belge, dramaturge et prosateur Paul Emond (1944-).

    En petites saynètes et tableaux où l’humour fait des merveilles, le romancier raconte les aventures désopilantes d’un petit personnage, construction de langage, au nez fort long, au physique peu avenant et qui, durant tout le livre, multiplie les quêtes et forcément les échecs.

    Ce récit m’a fait penser aux contes de Paul André, par leur habileté langagière, leur caractère ludique et enjoué.

    L’écriture tire parti de toute une série d’effets et la narration – Mordicus est le narrateur – sa logique d’un style, tissé de situations prises au pied de la lettre et d’un langage qui génère des surprises et une forme de suspense.

    On retrouve là l’intérêt de l’auteur pour les jeux linguistiques et les expériences littéraires : rappelez-vous « La danse du fumiste » (constitué d’une seule phrase).

    Les titres des divers épisodes qui constituent le livre donnent assez l’atmosphère déjantée d’un ouvrage, magnifiquement illustré par Maja Polackova, qui pourrait s’adresser aux amateurs de contes dits merveilleux :

    Mordicus écoute Madame Tartine

    Mordicus va chez la grande-duchesse

    Mordicus rêve à l’avenir et danse

    Le sous-titre donné par l’auteur correspond parfaitement : Histoires plaisantes et à dormir debout et le lecteur s’y retrouvera avec délectation.

    Paul Emond, Les Aventures de Mordicus, 2014, 116p., 13€.

    http://www.fiestival.net/menu-principal/tous-les-livres-des-fiestivals/213-les-aventures-de-mordicus-de-paul-emond.html

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  • RELIRE CARCO - LES INNOCENTS

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX 

     

     

     

    carco-innocents.jpgDu poète de « Mortefontaine », du romancier populiste et poétique de « Jésus la Caille » ou de l’extraordinaire « L’homme traqué », qui, dès 1922, annonce l’existentialisme, on croit connaître tous les atouts. Voici quelqu’un qui prend plaisir à parler de Paris, de ses Apaches, du petit monde des banlieues, qui décrit avec beaucoup de gouaille et d’à-propos le monde des bars, des fameux zincs où se dessinent les projets interlopes.

    Le poète romancier, admiré par Aragon (son fameux poème du lendemain de la mort de Carco, en mai 1958), réussit, sans lourdeur, à évoquer la vie des petites gens dans ce roman de 1916, « Les innocents ».220px-Francis_Carco_Meurisse_c_1923.jpg

    On retrouve là tous les ingrédients d’un univers, certes bien oublié, celui des petites frappes, des bandes de voyous des années 10 et 20, les trafics obscurs de personnages encore plus obscurs.

    Milord, Melle Savonnette et quelques autres s’appliquent à vivre, mal, petitement. Ils se croisent, se séparent et ne s’oublient pas. Certains restent en province, d’autres s’enferrent dans un Paris brumeux.

    Le roman résonne des passions mal contenues, dérisoirement maîtrisées et l’humanisme de Carco colore la grisaille des lieux et de l’intrigue. En descriptions fidèles à un naturalisme zolien, le romancier de « Brumes » et de  « L’homme de minuit » conte les vies toutes simples et la prégnance (dans le droit fil de « L’homme traqué ») des souvenirs impérissables. Il faut coûte que coûte que Milord, ce jeune gars de vingt ans, retrouve cet amour perdu, quitte à rompre toutes les amarres parisiennes.

    La modernité de l’écriture, très vive, empreinte de l’argot du milieu, donne à ce roman d’atmosphère la valeur documentaire des premiers films qui traçaient de la « Zone » un portrait très réaliste (ceux de Georges Lacombe, par exemple).

    A redécouvrir donc, comme d’autres livres de leur auteur (« L’Equipe », parmi une vingtaine).

  • DERNIÈRES LECTURES

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    23022_1277968.jpeg"LE COEUR QUI COGNE" d’Yves NAVARRE (Flammarion, 1974)

    Qui parle encore de cet écrivain des années 80, fêté par un Goncourt (« Le jardin d’acclimatation ») et aujourd’hui sérieusement oublié ?Doc-E1-.jpg

    Dommage car il y a dans ses romans la vertu de la franchise et l’atout des analyses sociétales. Ici, la bourgeoisie est dépecée, ouverte à vif, au sein d’une famille qui se déglingue tout doucement, dans le jeu des envies, des jalousies, des héritages.

    On admire les portraits et « le cœur » cogne vraiment : pourquoi tant de détresse au lieu de la tendresse ?

    *

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    "TEMPÊTE" de Jean-Marie Gustave LE CLEZIO (Gallimard, 2014) réunit deux clezio_postcard.jpgnouvelles où les femmes sont mises à l’honneur. Ces « femmes de la mer » du Japon qui sont des pêcheuses d’ormeaux et qui plongent, depuis toujours, pour vivre. Les hommes, venus de loin, débouchent sur cet univers, avec les lourdeurs de leur sexe et les inquiétudes inhérentes aux personnages de l’auteur nobélisé.

    La description de la nature et des rapports humains, d’une vérité criante, nous plonge dans l’intimité de ces personnages de chair et d’âme.

    *

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    « ELÉCTRICO W» d’Hervé LE TELLIER (J.C. Lattès, 2011) est l’un de ces romans où Lisbonne éblouit, avec ses personnages en quête du passé et de l’amour. Deux amis, Vincent et Antonio, arpentent le Bairro Alto et d’autres rues de la Baixa, éclusent des sangres, en recherche de confidence. L’enquête est autant psychologique que policière, et nous suivons avec intérêt les déambulations des deux personnages dans cette ville devenue mythique, à force de port, de collines et d’électrico de l’enfance.

  • TROIS UNIVERS – PASOLINI – MALMSTEN – FAUCER

    leuckx-photo.jpgPar Philippe LEUCKX 

    (à paraître dans FRANCOPHONIE VIVANTE,

    trimestriel – mars 2015)

     

     

     

    9782757836163.jpgPasolini, qu’on ne présente plus - PPP : Pier Paolo Pasolini - né en 1922, assassiné en novembre 1975, a trouvé, au-delà de sa mort restée en large part inexpliquée, des thuriféraires de premier ordre : Laura Betti et Marco Tullio Giordana, en Italie, René de Ceccatty, en France. De Ceccatty a souvent traduit et/ou présenté l’œuvre de Pasolini. En outre, il lui a consacré, il y a quelques années, une biographie fameuse, dans la collection dirigée chez Gallimard par Gérard de Cortanze. Le voilà de nouveau au travail – précis, méticuleux, soucieux de l’original – de traduction d’inédits, tirés, nombreux de l’œuvre immense du poète. Selon René, la poésie de PPP est sûrement la branche maîtresse d’une production multiple en cinématographie, essai et critique, par ailleurs remarquable.

    Adulte ? Jamais rassemble, en 368 pages d’une présentation juxtalinéaire italien/français, de larges fragments d’onze recueils qui s’échelonnent de 1941 à 1953. Les poèmes traduits s’accompagnent d’une préface éclairante, qui resitue les enjeux de la poésie dans le contexte pasolinien, d’une belle photo-portrait de couverture (datant du festival de Venise en septembre 1962), enfin d’annexes chronologiques, bien utiles dans cette vie italienne bien remplie.

    La qualité du regard pasolinien, qu’il soit poète frioulan ou italien, est tissée d’observation du monde de l’humain, d’acuité, d’intelligence hypersensible, de cœur, sans jamais verser dans le pathos ni dans l’emphase ni dans le forcé. La voix est douce, généreuse, mais tout autant décapante sur un réel à restituer au plus juste. L’engagement est total : la prise de risque signifie pour lui perception vraie d’un monde, accueil et description, et analyse. L’émotion n’enlève rien aux atouts critiques, ethnographiques et esthétiques. Cette quadruple approche du monde romain, de l’enfance en terre frioulane, des populations laissées-pour-compte, dans l’univers impitoyable des borgate (lumpen-prolétariat que le poète découvre dès son arrivée à Rome en 1950, chassé de Ramuscello pour une affaire de mœurs) nous vaut de beaux poèmes, d’une inspiration « touchée par la grâce ». Jamais rien de pesant dans ces vers qui murmurent ou enchantent l’amour, dans ces textes qui relatent l’autobiographique sans le plomber, dans cette langue qui du journal intime tire les plus beaux accents de vérité.

    Et le titre de l’ensemble s’éclaire :

    Adulte ? Jamais. Jamais : comme l’existence

    Qui ne mûrit pas, reste toujours verte,

    De jour splendide en jour splendide.

    Je ne peux que rester fidèle

    À la merveilleuse monotonie du mystère.

    Voilà pourquoi, dans le bonheur,

    Je ne suis jamais abandonné. Voilà

    Pourquoi dans l’angoisse de mes fautes

    Je n’ai jamais atteint un remords véritable.

    Égal, toujours égal à l’inexprimé,

    À l’origine de ce que je suis. (p.257)

    « Talus plus âpres », « cheveux peignés au son des cloches », « dans un cœur tendre que j’arrache au rêve », autant d’images qui révèlent une âme, apte à saisir les lumières qui pleurent, qui blessent, qui peuplent les confins (l’un des titres de recueils).

    Évidemment, René a raison de hausser cet univers poétique au statut essentiel de l’opus incontournable. Le lyrisme est lucide, avec des éclats de pure beauté, d’ardeur décrite sans jugement moral, sans doute dans le même esprit d’accueil des réalités du monde d’un Saba, qui ne voyait aucune hiérarchie dans nos actes, nos comportements, dans nos jugements, comme si toutes les matières du réel, les plus « nobles », les plus familières, les plus triviales, les plus vitales, les plus secrètes étaient à égalité.

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    Le poète décline ses amours, ses solitudes, ses fêtes, les exclusions dont il fut victime, ses proches (ses croix : la mort du frère, véritable crucifié d’une trahison des communistes), ses regards : que de poèmes sur cette exploration préci(eu)se des Choses (autre titre) !

    « L’ombre heureuse des fêtes » plane sur ce beau recueil, qui résonne loin, qui ne s’épuise pas, qui favorise de multiples approches : sensitives, intellectuelles, paysannes, autobiographiques, esthétiques, éthiques… Ce qui ne nous étonne guère d’un auteur complexe, érudit, lyrique, imagier et moraliste (au meilleur sens du terme, c’est-à-dire, qui nous grandit), fidèle à la vérité à dire.

     

     

    **

    Electre_978-2-87505-167-7_9782875051677?wid=210&hei=230&align=0,-1%0ALes « frictions » que Rodrigo M. Malmsten publie chez Maelström sous le titre Auguste ou Jenny la Rouge sont une forme de théâtre renouvelé, hardi, ardent, d’une violence sans cesse au cœur des deux personnages, facettes complémentaires d’un être promis à un destin tragique.

    Deux figures qui se connaissent de longtemps (trente années de coexistence plus ou moins pacifique) et qui prennent le temps de se redécouvrir, portés au-delà d’eux-mêmes, pour inciser un réel décidément mal connu, mal torché. Se connaît-on jamais ? Peut-on décemment voir de l’autre autre chose qu’une vision déformée, déformante ?

    Le risque est là : la connaissance des âmes, des corps, des sexes n’échappe pas à certaines frontières, ces lisières où le plaisir, la chair et leurs contraires s’échangent, s’annihilent.

    Les dialogues mordent le réel, laissent au lecteur de noires « impressions » comme des taches d’existence.

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    Un vrai regard, certes. Celui d’un poète, d’un metteur en scène, d’un comédien, né en Argentine, habile à tresser, dans cet univers théâtral, les fluides essentiels de nos contradictions : quête et répulsion, amour et déchirement. Bergman, Ionesco ne sont pas loin : entre cris, absurdité et sens du tragique.

     

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    476550_1.jpegGaëtan Faucer (1975-) est essentiellement un dramaturge, mais il écrit aussi des scénarios et des poèmes.

    Plusieurs titres, « Off », « Divines soirées » ont été évoqués. Plusieurs éditeurs (Chloé des Lys, Novelas) ont accueilli ce théâtre assez noir, dont j’ai déjà dit tout l’intérêt, dans le juste fil d’une dramaturgie existentialiste sartrienne. « Huis-clos » a de toute manière influencé durablement le jeune auteur. Parmi la trentaine de pièces, quelques-unes ont connu de belles représentations à Bruxelles, et « Notre Saint-Valentin » reprend cette année la route des planches, après le beau succès de 2013 (Péniche Fulmar, e.a.).

     On ne connaissait pas le nouvelliste.

    Le noctambule suivi de Bandeau noir, un petit livre soigné , propose deux récits, que l’on verrait bien aussi adaptés au théâtre, tant les décors ont cette frappe scénographique. La première nouvelle nous mène dans un cimetière d’étoiles ou de tombes. Le narrateur s’y débat comme un poisson dans l’eau. Sa solitude trouve là un véritable dérivatif à de mornes moments. Ici, au milieu des tombes, il se sent vivre, revivre.

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    L’autre texte explore lui aussi un milieu marginal, pour tout dire interlope. Un comédien d’ImageX se retourne vers un son passé, sans doute guère glorieux de comédien X, mais quelle métamorphose s’annoncerait-elle ? Change-t-on de peau ? De corps ? Le passé serait-il un tag éprouvant, dont on ne peut se délester. À l’occasion d’une embauche, nouveau point de départ, l’antihéros se répand en réflexions amères…quoique l’espoir pointe aussi une nouvelle voie…Sait-on jamais ?

    Les deux nouvelles, en dépit de leur brièveté, consignent, une fois de plus, les mêmes préoccupations existentielles d’un auteur happé, entre beauté et noirceur, par les prestiges de la solitude et de la communauté espérée comme un baume.

    Bientôt un roman ?

     

    Pier Paolo Pasolini, Adulte ? Jamais, Points, 2013, 368 p., 11,20€.

    Rodrigo M. Malmsten, Auguste ou Jenny la Rouge, Maelström, compact 31, 2013, 56p., 6,00€.

    Gaëtan Faucer, Le noctambule suivi de Bandeau noir, Edilivre, 2014, 34p., 9,00€.

  • CAMAR(A)DE de Yannick TORLINI

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

    ob_522037_is-couv-torlini.jpgPar glissements, par sens superposés, par glissades de sens, en de longues phrases qui portent sens, Torlini réussit à brasser ce que les deux thèmes du mot-valise-titre mettent en évidence : la mort au bout du compte pour tout être aimé, sensible.

    Par assauts de lucidité, le poète dévide une philosophie de vie qui le pousse à retenir toutes les aspirations, toutes ces « respirations » du monde, le vivre, le jouir.

    Les images, les domaines qu’elles soulignent, foisonnent, démultiplient la vision :

    camarade crasse ta semelle qui au dessin parcourt ton ombre crasse (l’ombre de ) camarade, ta semelle au vent de douleurs, ne cesse le trajet au vent ta fatigue extrêmisée jour finissant + attente

    Les ellipses, les ruptures de constructions sont nombreuses et sollicitent nos sens :

    et rien d’autre que la respiration : enfin la. respiration (pas de). ni ce désert que tu nommes cors arase. rien d’autre que : la respiration dans. la respiration, camarade.

    Cette poésie tire parti des silences, des blancs, des mots ressassés et d’un rythme très personnel, déjanté, déchiqueté pour dire, se dire.

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    Ce recueil annonce un beau travail sur la langue et la gravité de thèmes proches de l’auteur. Le poète fore, loin, répète, relaie, relie, ose des ponts sévères entre les mots et crée un réseau, certes difficile, complexe, où le lecteur se sent dans un risque de tous les instants, comme s’il redécouvrait sa propre langue, neuve, originale, décrassée des lieux communs.

    Yannick TORLINI, CAMAR(A)DE, éditions Isabelle Sauvage, 2014, 88p., 14€.

    Pour découvrir les éditions Isabelle Sauvage:

    http://www.lautrelivre.fr/editeur/isabelle-sauvage

  • LECTURES D'ÉTÉ (II)

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

    Murakami dans « Le passage de la nuit » réussit à camper quelques personnages, dans le glissement des atmosphères nocturnes, dans une grande ville. La description des lieux et des personnages intrigue autant qu’elle charme. On retrouve là les qualités du romancier japonais pour un réalisme mâtiné d’insolite.

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    *

    Lire un classique comme Pouchkine, et un beau livre d’intrigues russes du XIXe comme « La dame de pique » nous plonge dans un temps où l’aristocratie et les bourgeois russes tenaient le haut du pavé. Les histoires contées là semblent sortir d’un imaginaire contrôlé et elles nous dépaysent totalement. Parfois, leur cruauté est aussi terrible qu’une annonce de catastrophe.

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    *

    Claude Lanzmann, icône cinématographique de « Shoah », interroge M. Rossel, représentant de la Croix-Rouge invité en 1944 à visiter le camp-modèle de Terenziestad. Les propos font tout l’intérêt de « Un vivant qui passe » : entre recherche documentaire et incompréhension, le stratagème des nazis est mis au jour et éclairé par deux consciences agissantes.

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    *

    Quelle merveille d’inventivité que ce « Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire » de Jonas Jonasson. Le délire est de tous les instants et l’ironie sautillante. Entre polar, récit échevelé et déjanté et description sociologique, ce roman suédois a toutes les qualités d’écriture pour capter l’attention d’un large public, émerveillé par les inventions constantes.

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    *

    « Hôtel atmosphère » de Bertrand Visage, publication ancienne (1998) est un merveilleux exemple de récit d’anticipation. Trois personnages illustrent les difficultés d’aimer dans une ville rongée par la guerre civile et les difficultés. On est dans un Paris réinventé du milieu du XXIe siècle et l’on y croit. Le romancier a l’art de brosser des « atmosphères » nocturnes et angoissantes.

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  • UN BEAU ROMAN de Françoise PIRART

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    legende-des-hauts-marais-1couvweb.jpg"LA LEGENDE DES HAUTS MARAIS" de Françoise PIRART (Ed. du Jasmin) respire l'aventure, les belles valeurs et la nature au plus près de ses sources. En quatre-vingts pages bien écrites - avec ce sens du souffle, des espaces et du suspense -, l'intrigue nous mène au coeur d'une tribu perdue dans un univers de paludes et de joncs. Le lecteur a le temps d'éprouver les divers personnages qui peuplent ce récit : les amis Armon et Taharn, les vieux de la tribu, Roch et Kerin en tête, Maïra, l'amie d'Armon... On vit au rythme de la chasse, de la nourriture, des espaces traversés, des bêtes qui effraient, de la nuit qui tombe, sans secours. On suit Armon, de l'âge initiatique à celui de l'adulte mûri, dont les valeurs sont toutes celles de la tribu: le sens du devoir, de l'amitié, la bravoure. Et le danger menace, se rapproche et il faut lutter contre ces ennemis. On en capture quelques-uns et les combats avec les autres sont assez sanglants comme toute guerre. L'issue verra peut-être une manière d'éclaircie : qui sait?

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    Entre roman et mythe, Françoise Pirart a réussi un bel exemple d'histoire à partager, que les grands adolescents, que les adultes savoureront. Les atouts en sont la fraîcheur d'inspiration, le style fluide et cet humanisme âpre que la romancière ressent comme une force, une dignité. La description riche d'une nature fertile et sauvage, les ingrédients de tout récit fondé sur la lutte et l'apprentissage, la quête du sens : tout convie à une lecture aussi féconde que la matière proposée. Les belles illustrations (une douzaine) sont dues à René Follet.

  • TA SEULE FONTAINE EST LA MER de Thierry-Pierre CLÉMENT

    images?q=tbn:ANd9GcQRP5_UmX4xjl_VU5ebmOG-iuliH_atxjb8qFj28zM5yGoEyQktErXthVkpar Philippe LEUCKX

     

     

    Thierry-Pierre Clément, dont j’avais apprécié « Les fragments d’un cercle », nous revient avec un très beau recueil. Ta seule fontaine est la mer (à Bouche perdue, coll. Sépia) est une découverte saisissante des éléments, pour un poète qui sent, hume, scrute et ressent. Le ciel, l’air, la lumière passent dans ses textes comme des gages de vérité profonde. Le poète a épuré ses formes et il n’en garde que le suc, les pépites, ces vers corsetés, cette « épure du chemin » comme la célèbre une des sections du livre. Une étonnante douceur innerve ces vers : elle tient autant aux questionnements nombreux qu’aux constats de quelqu’un qui sait parler des bords, du cœur et des lointains.

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    Il y a chez ce lyrique modéré, une soif de terres nouvelles, une géographie du frisson, une attente de l’invisible et un regard d’apôtre sur la beauté du monde. Une quête incessante de la soif de l’autre, des infinis, de la liberté.

    J’aime beaucoup cette manière de rendre compte d’un réel appelé par le prénom de la grâce :

    Nous nous savons mortels

    et nous bénissons l’aube.

    Nous ne sommes pas aveugles.

    Nous voyons plus loin.

    Le vent porteur, les mots de passage et de partage accompagnent ce bonheur d’écriture, où chaque mot devient signe de soi, blason de tendresse :

    Cœur troué

    au plus fragile,

    au plus intense –

    Dévoration

    du feu !

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    Thierry-Pierre Clément, Ta seule fontaine est la mer, 2013, 96p., 15€. 

  • LECTURES D'ÉTÉ

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

     

    61Q0GHt5wML._SL160_.jpg« MITEUX ET MAGNIFIQUES » d’Evelyne WILWERTH (MEO, 2014), entre roman et nouvelles, raconte des vies ordinaires, à Bruxelles, du côté du Canal et de la déchetterie. Des Marylin de faubourg, des ouvriers, des enfants, des amoureux trouvent là, dans ce décor hyperréaliste, des histoires à dimensions humaines : des bouts d’amitié, des rencontres, des échanges. La vie n’est pas facile, le bonheur est parfois dans un pique-nique partagé, on se perd de vue le temps de quelques années et l’on aurait mieux fait de garder l’adresse de ce nouvel ami. En petites phrases très elliptiques, gorgées de sensualité et d’humanité, Evelyne Wilwerth dévide les vies quotidiennes, laisse couler leur musique profonde. On se croise et il en restera toujours quelque chose d’essentiel. Une petite musique s’éveille à lire ces saynètes ancrées dans la réalité : une musique des sentiments vrais, non spoliés, non pourris par la vie.

     

    ***

     

    9782253161998-T.jpg« L'ENQUÊTE» de Philippe CLAUDEL (Stock, 2010) est un gros roman étrange, où le lecteur se perd, à la quête d’informations claires, à l’instar de son antihéros, l’enquêteur, arrivé une nuit dans une ville étrange et étrangère, chargé d’y mener une enquête qui ne débouchera que sur de plus âpres questions et si peu de réponses. Les personnages, glauques et anonymes à souhait, déambulent dans cet univers kafkaïen, pourvus de leur seule fonction : le Policier, la Géante… L’intrigue multiplie les pièges et les zones interdites et le malaise est profond. Où sommes-nous ? Sommes-nous assurés d’y voir un peu plus clair ? L’antihéros s’englue et nous aussi, dans une histoire qui, à la manière d’Huxley, nous dépasse, nous déborde. Le style de l’auteur n’est pas en cause ni son grand talent pour imposer des atmosphères, mais l’on ne retrouve pas l’humanité des personnages auxquels Claudel nous a habitué.

     

    ***

     

    51HGK5T0P6L._SY300_.jpg« LE TRAIN DU MATIN » de l’excellent et regretté André DHÔTEL (Gallimard, 1975) est l’un ces romans qui s’attachent à vous comme lierre et qui ont aussi l’étrangeté habituelle de ceux de leur auteur. On ne quitte pas la région favorite de Dhôtel, les Ardennes françaises, ni les intrigues où les personnages s’en donnent à cœur joie pour dénouer les mystères de l’existence banale, dans des petites localités où presque rien ne se passe. On suit ici avec intérêt les mésaventures de personnages oisifs et/ou vagabonds, qui passent le plus clair de leur temps au café ou le long des voies ferrées, à la quête de renseignements sur une affaire de disparition de bijoux et d’héritage. Gabriel, grand amateur de filles et glandeur inconditionnel, ses amis Alfred (étrange personnage presque muet), Rinchal et Paticart ; les filles, Jeanne et Isabelle, sollicitées par nombre de regards ; d’autres encore… Le talent de Dhôtel est de faire tenir tout cela, avec peu, dans une langue qui décrit plus qu’elle ne raconte, pleine de dialogues un peu surannés, et ce lyrisme modeste des meilleurs, qui s’attache aux fleurs cueillies le long des talus, à l’âpre beauté sauvage. On chemine beaucoup dans ce roman, on recherche, on s’évade du quotidien, on y parle de Grèce, on y trouve des personnages qui ont perdu leur identité et le mystère trouve voie en l’âme du lecteur.

     

  • Sur TROIS RECUEILS de Rolf DOPPENBERG & Patrice DURET

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    « Arithmétique des hirondelles », « Sauter nu dans le Styx », « Uriance », soit trois collaborations de deux amis suisses, autour des thèmes de la nature et des éléments. Une grande sensibilité unit ces deux voix, complices dans l’entretien subtil avec l’eau, la montagne, les mythes requis par une culture tissée de Grèce, d’Alpes profondes. En poèmes brefs (des quintils, des sizains), les deux poètes tissent le réel, jouent du vent, décèlent les « voix », les « souffles ». L’on sent la nuit passée à la fraîche, « le corps engourdi » après l’observation des astres, « la nuit « , « le pré noir ».

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    La dextérité à décrire « la montée des ombres », l’extrême attention à restituer des moments vécus : « le val au couchant », « la contrée des cimes s’est inscrite en vous » : une grande empathie emporte ces textes, partageables tout en étant discrets et fermes comme des expériences uniques de pure poésie.

    Rolf et Patrice se complètent, alternent les voix, les styles, proches dans cette vision de « l’eau dans la poitrine », de cette « vie à pleines gorgées », de ce « qui gorge l’arbre de nos artères ».

    C’est un très beau travail duel sur la source même de leur poésie : pourquoi s’unissent-ils pour en conjoindre les effets ? L’amitié dense ? Le partage des mêmes terres ?

    Nombre de textes évoquent la pureté des jaillissements, la semence, le feu, « les graines » en préparation, la sève ; nombre de vers exaltent ce feu des mots porteurs et ce désir qui s’inscrit en pleine nature. Tout un travail sur le regard et le corps trouve ici voix et densité :

    voix à travers ruelles

    le cours du corps

    sentier sous les chênes

    le sous-sol s’unit au ciel

    parer les coups du sort

    accourt l’encore

    et l’hirondelle du lointain

    L’ouverture à une nature qui vivifie, tramée de « pulsion de patience » et de « poussière alluviale des mots » porte ces livres au statut d’un « parfum musqué/ haut des collines » : marque de création de deux poètes frères, à l’âme paysagère, profonde.

    Les trois livres sont édités au Miel de l’Ours, Genève, 2013-2014.

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    En photo, Patrice Duret qui dirige Le Miel de L'ours depuis 2004.

    http://www.mieldelours.ch/page1.php (copier/coller le lien)

  • LENT NOIR d'Erwann ROUGÉ

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    Le terrible dans ces poèmes de Rougé n’est pas seulement dans le titre, qui suggère tout à la fois le noir de houille de l’enfance, et la férocité qui va avec certaine enfance salie, et la vague de fureur chasseresse d’hommes violents, et la « langue déchir(é)e » des victimes, et les placards de l’horreur, de l’enfermement.

    Il y a plus encore dans ce livre, où les vers se répandent sur la page, déchiquetés, structurés, décalés, il y a le désir de dire le nu plus nu que le nu, l’acide en gorge, l’œil délavé, la « haine », « leur haine », « la langue noire », qui ne renonce pourtant pas, au milieu de la traque.

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    Ce livre peut se lire comme un récit d’enfermé/évadé/pourchassé. Un enfant ? Un adulte ? Une ombre ? L’histoire ne le dit, ne se termine pas, elle recommence et hausse le ton juste pour éclairer l’universel. Le lecteur suit au présent l’acharnement à vivre de quelqu’un qui est happé, violenté, suivi, traqué.

    la fatigue d’oiseaux dans la bouche

    ce temps pris au trou

    lent écoulement

    halètement de l’autre

    tu étouffais de tristesse

    avaler l’air les champs la dune

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    En lisant cet admirable livre, j’ai songé plus d’une fois à toutes les blessures d’enfances truffautiennes, pasoliniennes et autres. Les coups, quatre cents et autres. D’enfants souillés par l’existence, le mépris, les haines ordinaires…

    Toujours faire le guet résonne à la dernière page de cet opus comme l’apologue du pauvre, toujours alerté, sans cesse en alerte, comme la bête traquée qui flaire le danger, bête ou écrivain ou enfance battue, la même vigilance au bout des mots, la même et terrible exigence de dire au plus nu le vrai.

    Magnifique Rougé.

    L’arbre à Paroles, coll. Résidences, 2014, 66p., 10€.

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    L'ouvrage sur le site de L'Arbre à Paroles (copier/coller le lien)

    http://maisondelapoesie.com/index.php?page=lent-noir---erwann-rouge

  • PARLER ETRANGEMENT de Ritta BADDOURA (éd. L'arbre à paroles)

    Leuckxok.jpgpar Philippe LEUCKX 

     

     

    Quand un poète personnifie à ce point la langue, quand un poète se met à dévider, à propos de cette langue poétique, une litanie tout à la fois d’hommages et de rétentions, l’on peut se dire que l’écrivain tient parole, a un souffle, l’exprime, use de la langue, non par futilité, mais pour en découdre avec un réel pesant. La guerre, les armes, l’enfance enténébrée sont quelques-uns des thèmes de ce « Parler étrangement », langue en prose qui, le plus souvent, prend les mots au pied de la lettre, les soumet à un écrémage particulier et à une logique qui ne l’est pas moins :

    Pourquoi parler d’autres langues si ce n’est pour réapprendre encore et encore à parler

    à dire à se souvenir à identifier à construire à marcher

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    L’humour rosse, la terrible culpabilité des placards de l’enfance, où l’on se cache, où l’on enfouit la langue, ou où l’on perd pied et langue, donnent à ces textes une coloration assez sombre et aigüe et celle qui écrit est une jeune poète libanaise :

    Mon pied a glissé

    Je suis tombée dans le poème

    Darwich, le poète palestinien éclaire de sa présence ce livre tout empreint de « langue natale », de « disparition » du fait des armes et de la peur.

    Alors, que reste-t-il quand les constats dénoncent une réalité insupportable, quand la gorge a peine à retenir les mots – pourtant gonflés de nécessité - ?

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    La poésie sert à échapper, selon notre auteure, à l’étouffoir des murs, des gestes, des situations assises et immobiles, dans la crainte et l’angoisse.

    Les francs-tireurs ne tirent pas sur les petits parfois

    ou

    Tous les matins pour ouvrir nos yeux

    Et que le pain se lève

    Nous avançons sur la corde du temps en faisant bien attention de ne pas trébucher sur les cadavres que les femmes étendent avec le linge

    Cette jeune voix a l’intensité de l’aveu et celle de la détermination – coûte que coûte.

    Ritta Baddoura, Parler étrangement, L’arbre à paroles, coll. If, 2014, 94p., 10€

  • JOURNAUX D'ÉCRIVAINS: Annie ERNAUX et Éric FAYE

    images?q=tbn:ANd9GcQPGLLKGReAB0Jyz6WKZn2Xf9rdvLc3itc4x56rZ10CBwCpt5HGZYnywFwpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    annie-ernaux-regarde-les-lumic3a8res.gifAnnie Ernaux, que « La Place », « Journal du dehors » ou autres « Les Années » ont rendue célèbre, et à juste titre, tant on adhère à cet univers aigu, entre remémoration familiale, acuité sociologique pour percevoir l’autre et écriture splendide de densité vraie, publie au Seuil son journal d’Auchan.

    Le temps d’une année, à raison d’une visite tous les 4 ou 6 jours, l’écrivaine a pris l’hypermarché comme lieu, thème et écriture d’une exploration sociologique. Décrivant au plus près les décors, les intervenants (clients, caissières), les comportements, retranscrivant dialogues et faits divers, Annie Ernaux poursuit son travail d’ethnographie du quotidien.

    C’est Cergy, son lieu de vie, bien sûr, c’est Trois-Fontaines, c’est Auchan, avec ses verrières reflétant d’un côté les nuages, et de l’autre son aspect funèbre et désolant.

    Rien n’échappe à l’acuité foncière de celle, qui depuis « La place », n’a cessé de penser à la sienne, face aux autres, parallèlement aux autres, dans la vie des autres. En cela, faire paraître ce volume mince mais si essentiel dans la collection « Raconter la vie » prend sens et légitimité. Qui d’autre qu’Annie – à la tristesse insigne qui vous prend à la gorge, que j’ai vue à Bruxelles, lors d’une Foire du livre, si belle et si mélancolique, dont la beauté des livres se lit sur son visage, cœur dévasté, empreint d’une dignité exemplaire et forcément partageable – pouvait parler de ces vies communes, quotidiennes, banales dans un hypermarché qui réglemente les vies, les contraint, les révèle à leur extrême pauvreté ?

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     Pour Ernaux, l’hypermarché, autant que l’école, cloisonne, sépare, tout en livrant une part de découverte. On ne lit pas Ernaux impunément, comme on lirait un roman – allons, ne soyons pas méchant, disons de cette romancière Nothomb -, on lit la vie sous le style unique – phrases courtes, incisives, qui n’enjolivent jamais, mais décodent sans cesse les réalités multiples -, avec un regard de photographe sensible. En 64 pages, elle réussit l’exploit de photographier au plus juste les structures d’une grande surface, par paliers, blocs, étages, en rappelant les règles d’une société basée sur le profit, le consumérisme galopant, les invectives, les interdictions : Auchan ne cède en rien ni sur le matraquage à la consommation ni sur la portion congrue réservée à la presse de qualité ni sur le régime imposé aux travailleurs. Annie débusque au plus vrai ce à quoi sert ce grand commerce sous verrière : à contenir tous les désirs, à les voir prospérer en étalages, en montagnes de produits.

    Mais, au-delà du profil économique dressé, c’est l’humain qui prime chez elle : dire le peu vécu par les gens du peu économique, dire la souffrance de ce qui n’est pas possédé, évoquer ce croisement impossible de certaines tranches de la population au sein de l’hyper, donner à voir l’ordinaire de nos vies, ramassées sur des attentes, des manques, des envies, des gestes. Jamais, l’auteur ne juge. Elle décrit, observe, cite des chiffres, se réfère à la presse, analyse, rappelle, rameute le passé pour éveiller à la connaissance du présent, saisit les données d’apparition, d’émergence des grandes surfaces et de leur impact sur la vie des Français dans un lieu circonscrit, connu, longtemps fréquenté.

    Les anecdotes sont si prégnantes qu’Ernaux les élève au statut de scènes inoubliables. Miracle d’une écriture qui ne banalise jamais mais fait écho de sens et de cœur avec les personnes rencontrées d’un côté ou de l’autre des caddies. On retient la caissière craintive de perdre son emploi pour un contrôle ou le caissier tout content d’échapper à la corvée fatigante des mises en rayons ou l’anonyme perdu avec son cabas de désolation ou les fameuses caisses automatiques qui donnent l’impression d’être sans cesse surveillés…

    Au-delà des petits faits, on n’est pas loin de la dénonciation d’Aubenas (à propos des boulots précaires), on assiste à « l’extension de mon univers intime » d’un auteur qui prend place et corps et cœur dans l’univers dématérialisé et si matérialiste d’Auchan. Les enfants, les mères, les femmes, comme chez Aubenas, trouvent ici une place de choix. A leur éviction, à leur misère, à leur rôle trop souvent dicté par le passéisme, Annie Ernaux répond d’une salve de réflexions sur le sort, sur leur dignité à recueillir au sein du réel, et, les mots-clés de son univers romanesque trouvent ici une forte justification : les origines, la mère, l’enfant, la place, le rassemblement , la vie « qui se déroule », la terrible « humiliation infligée par les marchandises » aux plus indigents (qui doivent sans cesse calculer le moindre euro pour survivre) éclairent le parcours remarquable d’un écrivain qui n’écrit pas pour faire commerce ni une littérature facile mais pour révérer la vraie vie des autres.

     *

    Malgr%C3%A9%20Fukushima.%20Eric%20Faye.jpg?1393413247« Malgré Fukushima », sous-titré « Journal japonais », qu’Eric Faye (1963) donne à lire chez Corti, résonne très fort aussi du poids de l’expérience intime et voyageuse. Le voyage, au Japon, répétitif, attendu, vénéré, offre à l’auteur les occasions rêvées d’évoquer lieux, climats, rencontres, découvertes géographiques, senteurs, atmosphères et humeurs, quatre mois durant, le temps d’un séjour à la Villa Kujoyama, à Kyoto.

    Sa fascination pour la culture japonaise, déclinée en théâtre, cinéma (ah ! Ozu), littérature romanesque et poétique (de Bashô à Oseki, en passant par Mori Ogai et les contemporains…), marionnettes, masques, vignettes visuelles, îles et ports, donne matière et densité à ce journal des périples et des rencontres. Les longues et lentes distances parcourues d’une grande île à l’autre, les moyens de transports, le quotidien des passages et des transhumances, la vérité des scènes (comme cet hôtel privilégié réservé pour une somme modique ; l’agacement devant les pertes de temps ; les craintes de voir une amie de la Villa perdre son travail…) : on frôle sans cesse les nœuds d’une expérience qui se veut tout à la fois originale, précise, précieuse, unique : il faut, qu’à l’image d’un Bouvier ou de tout grand voyageur, Lacarrière, par exemple, l’auteur puisse tirer un profit exemplaire de ses nombreux déplacements dans un pays où il faut sans cesse décoder les atouts ( on n’est pas loin de Barthes ni de son Empire des signes).

    Le petit livre, profondément, chapitre après chapitre, au fil des saisons, s’insinue dans notre propre expérience qu’il nourrit : on retrouve avec adoration cette figure du cinéaste Ozu et la place qu’occupe « Voyage à Tokyo » dans l’histoire du cinéma et des spécialistes comme les 358 filmologues interrogés par Sight&Sound pour établir la liste des dix meilleurs films de tous les temps (à ce propos, une petite erreur de Faye :le film d’Ozu n’est pas classé premier mais troisième lors du classement de 2012).

    On découvre aussi l’intérêt de certains grands traducteurs, comme Yoshikawa, qui s’est attelé à la traduction de toute « La Recherche ».

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    C’est avec mélancolie que l’on quitte ce beau témoignage des voyages intérieurs d’un écrivain doué pour signaler la vie insolite à quelques milliers de kilomètres de son Limousin natal.

    Le livre est si riche de références, de parcours, de vignettes photographiques (qui accompagnent le lecteur et le guident), de descriptions du réel japonais, que le lecteur prendra plaisir à le relire.

    Une intime sensation des quatre éléments traverse la lecture et avec Eric Faye on traverse sous la pluie un pays enchanteur, parfois rugueux, parfois ancré dans une géographie des beautés orientales, parfois si éloigné d’une modernité dispensée en images d’Epinal.

    Le grand voyageur parle très bien des us, des coutumes, des ports brumeux, du Bunraku d’Osaka, des fêtes, des lieux pour cinéphiles (hommage à « L’île nue » de Shindo…), de la solitude du voyageur, et parfois, de son inexpérience et des séquelles de tout voyage mal organisé. En quoi, lucidité et expérience tissent ici une matière d’apprendre et de retourner aux essentiels : la vie, l’autre et l’intense désir du voyage.

     

    * Annie Ernaux, « Regarde les lumières mon amour », Seuil, 80 p., 2014, 5,90€.

    * Eric Faye, « Malgré Fukushima », Corti, 160p., 2014, 19€.

  • ALLEMAND, NYS-MAZURE, LIBERT... par Philippe LEUCKX

    P.Leuckx.jpgLa chronique de Philippe Leuckx

     

     

     

     

    Alain Allemand poursuit ses explorations d’éléments naturels entre ciel, neige et « herbes des collines » dans le petit et troisième volume de ses « ESTIVES ».

    « Estives 3 », donc, pour « effeuiller la montagne des gris », pour décrire « dans les parages du ciel » l’été, le très bel été de nos souvenirs et de nos saisons intérieures.

    Des détours (retours) littéraires à notre grande Colette (là honorée par Baude à Saint-Tropez, ici par Allemand « aux jardins suspendus d’enfance), Proust ou Ravel, de quoi faire revivre Combray et « ce tintement de soi-même ».

    L’écriture est toujours aussi dense et la maîtrise des vignettes confond :

    « Le ciel lave là-bas une nichée de lointains »

     

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    *

    Les huitains servis par la belle écriture de Colette Nys-Mazure dans « De seuil en seuil » (La Lune bleue) évoquent aussi l’aile de l’été « sous le vert vainqueur » et « la puissance des recommencements ». Il faut prendre le temps « lorsque l’heure pleine / Ouvre son portail d’or » de saisir ce que la marche pourvoyeuse peut laisser comme traces, « l’air acidulé » ou « l’élan des projets intrépides ».

    De-seuil-en-seuil-229x300.jpg

     

    *

    Béatrice Libert propose dans « Un chevreuil dans le sang » (L’Arbre à paroles) une anthologie restreinte de trois recueils (1991/1997/2009), qui donne assez bien la teneur en thèmes personnels et les qualités d’une écriture versée surtout dans la poésie dense et brève. « Lalangue du désir et du désarroi », « Le bonheur inconsolé » et « L’instant oblique » sont trois étapes d’un parcours qui a commencé dès 1979 et qui, depuis, n’a cessé de donner formes essentiellement à des poèmes d’intime fréquentation, pourrait-on dire. « Un chevreuil court dans mon sang » du premier recueil fêté ici par un préfacier de renom, Laurent

    Demoulin, offre le titre de l’ensemble. La femme mise à l’honneur dans toutes ses préoccupations, du matin à « la fin du poème », se révèle, dans l’amour, dans la lucide préhension du temps compté, de la marche raisonneuse (« Tu marches/ et c’est ton pas qui/ donne sens à la route »), de l’ancrage en son temps (« Il pleut de l’anonyme en nous »).

    Les formules sont heureuses et le travail précis, autour des images de nature et d’intérieur :

    « l’arbre guéri de l’arbre »

    ou

    « La mort n’est plus la mort si je rouvre les yeux »

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    *

    Colette Nys-Mazure décline dans « Hors de soi » (bel ouvrage d’une série limitée aux Carnets du Douayeul) une autre définition de la femme, à la fois poète, vivante, quotidienne, « franchissant les clôtures », quand « la nuit mûrit (les) ombres », prompte à toutes les traversées significatives :

    « Nous marchons de nuit

    par étapes forcées

    Il n’y aura pas de halte

    Nous allons sous l’acide pluie

    (…)

    Nous crions sans voix… »

    Et souvent, parabole de femme, comme le signale le titre de cet ensemble de poèmes, la femme est mise « hors d’haleine » et le travail du poème à créer peut sans doute la « désaltérer » sans « l’aliéner ».

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  • Philippe LEUCKX, prix Robert GOFFIN pour LUMIÈRE NOMADE

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgBIENNALE GOFFIN entre ombre et lumière

    La Biennale Robert Goffin a récompensé deux poètes: Nicolas Grégoire et Philippe Leuckx. L’œuvre du premier est plus dure, celle du second plus enchantée.

    par Quentin Colette (dans L'avenir du 22 mai 2014)

    En dix-huit éditions, ce n’est que la troisième fois que cela arrive: la biennale Robert Goffin, du nom de ce poète brabançon décédé en 1984, a récompensé, mercredi à l’athénée royal Maurice Carême de Wavre, plusieurs poètes. D’un côté Philippe Leuckx de Braine-le-Comte, et de l’autre Nicolas Grégoire originaire de Dinant et vivant actuellement au Rwanda.

    Cette année, 102 auteurs dont de nombreux Africains ont remis, anonymement, un recueil d’au moins 30 pages à la Fondation Poche, organisatrice du concours s’adressant aux poètes francophones.

    «Le jury était favorablement partagé entre deux recueils et n’a pas su trancher», commente Jean-Luc Wauthier, le président du jury, composé de membres issus du monde de l’enseignement et de la poésie.

    face à/morts d’être de Nicolas Grégoire, né en 1985, est «un travail poétique marqué par le drame génocidaire, explique le président du jury. C’est une œuvre dure avec une écriture âpre, expressionniste et haletante avec des silences dans la page comme s’il y avait quelque chose que l’auteur ne sait ou ne peut pas dire.»

    Lumière nomade est le second recueil lauréat. Il est l’œuvre de Philippe Leuckx, né en 1955 et professeur de français au collège Saint-Vincent de Soignies. «Ici, l’écriture est plus fluide, en clair-obscur. C’est une œuvre plus enchantée», continue Jean-Luc Wauthier.

    Et Philippe Leuckx d’ajouter: «J’y évoque des impressions, des images de voyage avec Rome comme fil conducteur.»

    L’écrivain a déjà publié une vingtaine de recueils même s’il a débuté sur le tard.«J’écris des textes depuis l’âge de 8-9 ans. Mais j’ai été longtemps insatisfait de ce que j’écrivais. Ce n’est donc qu’à 38 ans que j’ai envoyé mon premier poème et naturellement j’en ai envoyé d’autres ensuite. Car je voulais que mes textes aillent plus loin que dans mes tiroirs.»

    Lumière nomade paraîtra en juin aux éditions M.E.O. tandis que face à/morts d’être devrait être publié courant de cette année.

    http://www.meo-edition.eu/actualites.html

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    Voici un des poèmes de "Lumière nomade" de Philippe Leuckx :

    "Si les murs se parlent, dans la lente nuit, si la fatigue vient aux yeux des lampes, l'enfant lui n'a pas attendu la fermeture des rideaux pour s'enfuir dans l'ombre, se glisser dans les interstices et penser qu'au-delà il y aura place pour quelque rêve. Il a laissé ses jeux, le jour, les mains quiètes de la mère, le sable des parcs, le chant d'un oiseau juste avant la nuit. Tout autour : la ville de soie, le moindre pas craquelle une pâte douce, le vent léger qui flaire la pierre et repart, en frôlant les jambes.

     

    Philippe Leuckx avait livré 7 extraits de LUMIÈRE NOMADE sur Les Belles Phrases en automne dernier (copier-coller le lien)

    :http://lesbellesphrases.skynetblogs.be/archive/2013/10/27/extraits-de-lumiere-nomade-de-philippe-leuckx-7968938.html

  • PAYSAGES DU CORPS DUEL de Yannick TORLINI

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    Le jeune écrivain de Nancy n’a que vingt-six ans et déjà huit livres à son actif. Le dernier est paru en mars 2013 au Coudrier, illustré de très belles vignettes de Catherine Berael. Trois sections offrent au lecteur une traversée. Limite, île, crépuscule sont paysages intérieurs et le poème entreprend un périple de dévoilement : « la nuit palpite sous la rugosité de l’écorce », « l’île est une entaille/ un soleil versé dans/ un puits » ou encore cet interpellant « Qui suis-je ; pour être deux ».

    Aux thèmes du creusement (de soi) et de l’errance répondent ceux de la vie à dégager d’un manque de souffle et d’horizon et l’indécidable vide qui borde toute existence selon Torlini.

     

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    Dans cette quête d’une langue qui puisse énoncer l’essentiel, le corps « divis » pèse, contraint, alors qu’il faudrait renouer avec la maison natale, rejoindre cette partie de soi qui hèle sans fin sur fond de mer et d’île : le poète pense « cercler son cœur de silence », sait noter le tracé d’une vie « de part et d’autre du mot », et comme Savitzkaya le clamait, Torlini aussi se sait « en vie », prompt à « se briser l’échine sur des ombres molles », tout près de sombrer « comme un souvenir ».

    Dans ce livre crépusculaire, la mort rôde, celle des « voix qui se sont tues », le souvenir est tout aussi prégnant, à la fois gage de ce qui a été perdu irrémédiablement, garant aussi d’une vie habitée de nuit, de ciel, même si l’écrivain sait trop bien qu’il « vit dans cette hésitation d’une main prête à saisir » : oui, celle de l’écriture, celle qui offre survie à la perte, à l’achèvement, au vide. Et il n’y a plus qu’à attendre une aube bienfaitrice !

     

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    L’île – métaphore du poète isolé dans l’insula de son livre – offre de belles images, un peu ténébreuses : « l’île est un tunnel/ creusé dans nos torses » ou encore « l’île est mouvante/ l’île ne se laisse pas/ définir ».

    En poèmes cousus de prose, l’auteur nous mène dans les recoins de son âme, nous rappelle la valeur du souffle, celle des mots, de la respiration poétique, réelle.

    Un beau talent s’énonce ainsi au fil des pages, nécessaires, déjà d’une belle maîtrise.

     

    Yannick TORLINI, Paysages du corps duel, Le Coudrier, 106p., 2013.

  • PROUST 1913

    images?q=tbn:ANd9GcQWyPxdF8H3Ma53ns9GgEbSuaRZIG4XE8h4vbUPLar9edZR2g4IWff-q5Apar Philippe LEUCKX

    14 novembre 1913, parution, chez GRASSET, à compte d'auteur d'un livre refusé ailleurs. "Du côté de chez Swann" est véritablement le premier livre de l'auteur, si l'on excepte ses "Pastiches" et autre "Contre Sainte-Beuve", quelques traductions de l'essayiste d'art Ruskin. La mort de sa mère, l'altération de sa santé font que vers 1907-1909, selon la formule célèbre de Barthes, "ça prend" : toute la matière recueillie par Marcel lors de sa vie mondaine, très riche (chez Mme Lemaire, chez les Greffulhe, Montesquiou...) prend tout à coup nuance et nécessité. Il mettra plus de quatre ans pour écrire une trilogie (Du côté de chez Swann - Le côté de Guermantes - Le temps retrouvé). La guerre va interrompre la publication et favoriser dès lors une amplification extraordinaire de l'ouvrage jusqu'aux sept parties définitives, pour former un massif d'environ 3000 pages. Le deuxième volume "A l'ombre des jeunes filles en fleurs" reçoit le Goncourt 1919. Et l'écriture se poursuit dans une chambre tumblr_inline_n2onn0mqVZ1sxtekl.giftapissée de liège, au 102, Boulevard Haussmann, où le scripteur génial ajoute becquets, paperoles à ses carnets d'écriture. Le Proust mondain des années 1890-1905 a laissé le pas à un assoiffé d'écriture, à un "monstre" sensationniste, tout près de retranscrire l'essentiel d'une comédie humaine et sociale, à l'aide de phrases vertigineuses, architecturées "comme une cathédrale". La Recherche a pris forme, ferment, densité. L'univers de Combray (chambre de tante Léonie entre missel et pepsine, église), de Guermantes, de Méséglise retracent à peine déformés le village d'Illiers et le Paris du Faubourg Saint-Germain. Avec SVEVO, JOYCE, PESSOA, Proust est sans doute le romancier le plus novateur du premier quart de siècle, laissant loin derrière les tâcherons, les écrivains traditionnels en mal de style. Le grand romancier René Boylesve, proche de Proust par son travail sur la mémoire, à la découverte de l'œuvre de son cadet, concédera que ses propres recherches ne valent pas comparaison. Il était pourtant l'écrivain de "La becquée", "L'enfant à la balustrade". Proust lui, qui a gouverné l'œuvre grâce à un style inimitable, jouant des circonstancielles, des métonymies et des métaphores, fouillant les thèmes classiques, devient l'incontournable, l'irremplaçable. Sa mort, à cinquante et un ans, laisse une part de l'édition posthume.

    Cet article est paru dans le numéro de mars 2014 de Francophonie vivante

  • DESCENTE AUX ENFERS DU CÔTÉ DE OUISTREHAM

    images?q=tbn:ANd9GcQWyPxdF8H3Ma53ns9GgEbSuaRZIG4XE8h4vbUPLar9edZR2g4IWff-q5Apar Philippe Leuckx

     

     

     

     

    florence-aubenas---le-quai-.jpgFlorence Aubenas, journaliste réputée, essayiste, raconte dans "Le quai de Ouistreham" une histoire aussi incroyable que celle endossée par Gunther Wallraff avec sa "Tête de Turc" : elle s'est fondue dans la masse silencieuse, muette, de sous-qualifié(e)s du Pôle Emploi de Caen pour dégotter des emplois précaires dans une zone fortement précarisée. L'expérience vécue au quotidien par elle, conservant son identité, se mouvant dans le poste et la pose de demandeuse d'emploi, prête à tout pour suivre formations, stages, sous-salaires et tout ce qui va avec en matière d'aléas, de fatigues, de temps mangé à la vie.

    Le reportage, puisqu'il s'agit d'une relation au jour le jour, objective, sobre, hyperréaliste, démonte avec rigueur une société minée par les fermetures, les exclusions, les plans chômage, les précaires conditions de vie de toute une frange de la société (surtout des femmes), la pénibilité des travaux, le mépris ressenti par ces victimes économiques, l'incessant ravalement des conditions de travail jusqu'à l'absurdité de la maîtrise impossible du temps pour soi...

    Rien lu d'aussi prenant socialement parlant, humainement parlant depuis le "Gomorra" de Savianio Robbé. La descente aux enfers éprouvée par Florence, dans ce changement de fonction volontaire, parle pour toutes ses collègues de travail, décrivant l'insupportable.

    Sur une période assez longue (plusieurs mois), Florence a eu le temps d'expérimenter cette sous-condition de demandeurs d'emplois précaires, éprouvants, mal payés, encore plus mal considérés. Que tout cela se passe en Normandie, en 2009, fait bondir, et le coeur, et la raison. Mais le discours, on le sent, est universel : ce reportage localisé vaut pour tous les pays qui, faute à la mondialisation et à l'ultralibéralisme, considèrent l'humain comme de la piétaille bonne à prendre et à jeter. Le message humaniste, sans forcer, court le long de toutes ces pages. Les vingt chapitres structurent ce livre, le temps de poser le sujet, de relayer les expériences les plus significatives d'une sous-condition. Le beau livre aurait pu s'intituler TRAITE DE LA VIE PRECAIRE.

     

    Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham, Points, 256p., 6,50€.

     

  • LECTURES DE PRINTEMPS (II)

    Leuckxok.jpgpar Philippe LEUCKX 

     

     

     

     

     

    238.2.jpgSerge DELAIVE, Pourquoi je ne serai pas Français, Maelström.

     

    En 28 pages, un essai intelligent, documenté, bien écrit sur une question qui continue à "chipoter" certains Belges rattachistes, essentiellement Liégeois.

    Le poète qui signe l'essai est lui-même un Liégeois tout crin mais apte à saisir la chance d'être belge sans oublier d'être européen, en lorgnant sans erreur sur des villes si proches de Liège, qu'elles soient aux Pays-Bas, en Allemagne, au Luxembourg grand-ducal pour exhiber avec doigté et saveur des convictions bien belges, rassuranrtes à l'heure des nationalismes exacerbés ou des séparatismes revanchards.

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    M_Serge_No%C3%ABl.jpgSerge NOEL, Passer le temps ou lui casser la gueule, Maelström.

     

    Ces "poèmes politiques" (sous-titre du recueil) d'une ampleur lyrique rare aujourd'hui (à l'heure aussi des écritures d'une économie qui frise la sécheresse) secoueront les consciences établies, les moeurs frileuses et les convictions trop vite assises. L'oeil et le coeur de Serge Noël bondissent à chaque injustice, à chaque violence, à chaque dérogation aux droits les plus fondamentaux, comme ici celui d'assumer l'amour des garçons : le long , très long poème - déclaration d'amour à Majid de Tanger est d'une beauté à couper le souffle et la résonance penna-pasolinienne ouvertement revendiquée.

     

    Les éditions Maelström =) http://www.maelstromreevolution.org/pages/FRA/home.asp

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    PhilippeClaudel.jpgPhilippe CLAUDEL, Parfums, Stock.

     

    Ou soixante-trois manières d'évoquer les fragrances, odeurs, parfums, saveurs, relents, humeurs, imprégnations, senteurs liés à des lieux, des circonstances, des rencontres d'enfances et d'après.

    Le talent de l'auteur des "Ames grises" explore les nuances sensibles et sensationnistes d'une vie que gèrent les particules, les atmosphères en nous et autour de nous, dans les aires de vie multiples.

    Alphabétiquement, d'acacia à voyage, le prosateur inspiré remue les remugles et les ruissellements parfumés : d'une douche partagée après le sport aux humeurs terreuses d'une cave sombre, en passant par celles des corps humés, des activités prolongées au courant des rivières.

    L'odeur d'une vieille maison familiale abandonnée dans son chagrin fournit, entre autres, de belles pages consacrées à ce qu'un lieu (Dombasle), à ce que des proches (les parents) ont tissé au coeur d'un homme fait pour le partage et l'effusion sobre. On n'en attendait pas moins d'un créateur sensible à qui l'on doit "Le bruit des trousseaux" sur son expérience partageable des prisons où il donna "cours" pendant plus de dix ans à Nancy.

    Une manière aussi de recréer une époque enfuie, à coups de "gauloises", de "foin" ou de "fumier" des fermes approchées, connues et aimées.

    Un livre singulier qui restitue nos années, mais d'une autre manière que celle empruntée par Annie Ernaux, et tout aussi convaincante.

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    9782742756322.jpgPia PETERSEN, Une fenêtre au hasard, Actes Sud.

     

    Rue des Martyrs, Paris. D'une fenêtre, une femme observe la fenêtre de l'appartement d'en face. Et l'histoire commence par meubler ce vide de l'espace par l'arrivée d'un voisin, épié, observé, suivi à l'oeil. Et l'histoire prend consistance et obsession singulière pour cette femme, mal fagotée, sans doute peu avenante, et qui tisse peu à peu sa vie amoureuse pour un inconnu dont elle explore, en voyeuse amoureuse, les allers et retours, les venues dans le cadre rigoureusement analysé d'une fenêtre.

    L'hyperréalisme des situations et les plongées psychologiques qui en résultent font de ce livre un morceau d'ethnologie romanesque prenant et saisissant, jusqu'au final qui relève de la pure tragédie.

    Un très beau morceau de littérature féminine d'une écrivaine danoise vivant à Paris.

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    Hoex-Corinne-Le-Grand-Menu-Livre-894187960_ML.jpgCorinne HOEX, Le grand menu, L'Olivier.

     

    Ce premier roman de l'écrivaine, dont j'ai beaucoup aimé les trois derniers recueils (dont les étonnants "Celles d'avant" et "Décollations"), distille ironie, acuité des travers bourgeois et des comportements. La mère forte, patronne de boutique. Le père, fantasque, qui rêve plus vite que la réalité. Un regard d'entomologiste fiévreuse parcourt ces pages sans concession. La mère "bouffeuse de curés", la mémé "avaleuse de religieuses à la crème". Le père ridicule sous ses grands airs et sa rhétorique de vitrine!

    Le grand jeu, ce "grand menu" où, comme chez Lainé, la bourgeoisie sort vaincue de ses usages, usée, reliquat de choses à faire, à ne pas faire, et, comme par hasard, la seule restriction à ce "bon ordre", c'est la décapitation symbolique d'un Dieu auquel décemment il n'est point bon de croire!

    La cruauté de Hoex restitue une époque, le tout début des années 50, où l'on se refait de la guerre, à coups de belle villa, de beaux rêves, de bonne qui astique tandis que l'on se garde "des mains sales" des travailleurs.

    Une écriture d'une sobriété de poète, cinglante, nette, dense, et au rythme intimement construit : chaque coupure relaie les brisures d'un coeur, celui d'une enfant douée pour l'observation de ses proches et de leurs aires d'importance.

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    lesfemmesdubraconnier.jpgClaude PUJADE-RENAUD, Les femmes du braconnier, Babel

     

    La nouvelliste française propose ici un roman, celui des amours tumultueuses, désinvoltes et sauvages d'un couple mythique de la poésie anglophone des années 50/60 : Sylvia Plath et Ted Hughes.

    Ce long roman est une traversée sensible d'une histoire tout à la fois familiale, poétique et intellectuelle d'un couple fragile et fragilisé. Londres et quelques terroirs anglais offrent les décors d'une intime exploration au corps et au coeur des deux protagonistes, ressuscités à renfort d'évocations de la correspondance et des références biographiques.

    Le suicide de Plath est à relire à l'aune de ces pages qui décrivent à l'envi une âme féministe, féminine, courageuse et combative d'une époque qui a tendance à reléguer les revendications du deuxième sexe à l'encan des réprobations faciles.

    Le réalisme, ici, pointe les ressorts d'une "entreprise" d'écriture, d'une gestion de celle-ci au rythme de la vie parfois corsetée d'imprévus, d'enfants à soigner (dont Sylvia s'occupe avec une rage de bien faire) et d'irrégularités conjugales (Ted est coureur).

    Un très beau témoignage sur le "métier de vivre" de deux créateurs plongés dans les aléas de la vie!

  • IDA... une merveille cinématographique

    Leuckxok.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    Pavel Pawlikowski, cinéaste polonais, propose avec IDA une traversée à la fois historique, sociologique et spirituelle.

    Anna, novice tout près de prononcer ses vœux au Carmel, est mise en contact avec une tante qu'elle n'a jamais rencontrée, ex-procureur de la République polonais, Wanda Cruz, dite Wanda la Rouge.

    La Mère Supérieure donne donc son agrément pour qu'elle puisse, en ville, rencontrer la sœur de sa mère Rosza, qui lui apprend qu'elle est juive, qu'elle ne s'appelle pas Anna, mais Ida Lebenstein, que ses parents sont morts pour leur seule appartenance à la communauté exterminée.

     

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    Commence un road-movie qui mène nièce et tante à Piarski, où la tante et la mère ont vécu dans une ferme, occupée aujourd'hui par des Polonais, des voisins d'alors.

    Commence aussi ce travail de mémoire et d'enquête sur un passé lourd.

    Qu'en quatre-vingts minutes ce parcours puisse se dérouler, entre scènes de couvent, périple en petite voiture cabossée, séquence dans un hôtel-dancing où la novice croise un jeune musicien épris de Coltrane et de son jazz, dérives le long des rues lépreuses, le long des routes vides entre séries infinies de bouleaux....tient du miracle absolu.

    Une pureté de vision, celle des visages : de madone pour cette jeune novice, à la coiffe d'impétrante grise, celle des musiques (la tante Wanda adore la musique classique comme elle adore se saouler).

    Réflexion autour d'un passé qui s'éclaire (sans jeu de mot) de la lueur de la fable : la tante-pute et la nièce-sainte s'épaulent, s'apprivoisent, finissent par tisser un amour de parentèle.

    Le noir et blanc sert admirablement le propos et les deux comédiennes (toutes deux prénommées dans la vie AGATA) incarnent avec pudeur, générosité, vibration les deux personnages principaux.

    Les dernières images tracent le vitalisme d'Ida, marcheuse envers et contre tout.

    L'un des plus beaux films de ces dernières années.


  • LECTURES DE PRINTEMPS

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

      

    9782710370192FS.gifLA DERNIERE FUGITIVE

    de Tracy CHEVALIER

    Le roman âpre, nu, sans fioriture, dresse un beau tableau historique : l'arrivée des quakers britanniques en Amérique autour de 1850, individualisée autour de l'attachante figure de Honor Bright, jeune femme venue ici par dépit amoureux, accompagnant sa soeur promise à un quaker installé depuis peu en Ohio.

    Les usages anglais (comme cette confection des quilt, édredons rituels, offerts comme trousseau de mariage) trouvent peu d'échos à ces milliers de kilomètres et notre jeune héroïne a bien du mal à s'ancrer en cette terre lointaine, qui lui paraît sauvage, un peu reculée, si peu avenante.

    En touches sensibles, la romancière pose son époque, ses faits, ses personnage importants : un beau-frère, une belle-mère revêche, une belle-soeur qui s'affranchit peu à peu de la froideur à l'égard d'Honor. Et les amis trouvent ici une place : la modiste Belle, qui l'engage comme ouvrière de son commerce, l'amie de toujours de l'autre côté de l'océan, à qui Honor écrit des missives assez longues pour "tenir le coup".

    Le contrepoint des lettres, entre autres aux parents, de la chasse aux esclaves par le frère de la modiste, puisque ceux-ci désertent les exploitations du sud pour gagner des terres plus pacifiques et humaines (le Canada), et que leur route passe par Oberlin.

    Honor, mariée, se fait peu à peu à l'atmosphère austère d'une ferme aux tâches lourdes, se met à traire, à participer aux travaux de l'exploitation, et en profite pour porter aide aux fugitifs noirs.

    Le talent de Chevalier éclate dans l'attentive description du temps : tout sonne juste. La boue des villes en construction, la peur des poursuivis, les réserves pour les longs hivers de neige, le terreau pastoral et rural, tissé de carcans (l'église, la réputation, la clôture des mentalités) sont quelques-uns des motifs sur lesquels repose ce beau roman mi-historique mi-social, qui donne de l'Ohio de ces années-là une ethnographie précise, équilibrée et émouvante (sans aucun pathos, bien étranger à l'écriture objective de l'auteur).

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    monnereau-on-s_embrasse.jpgON S'EMBRASSE PAS?

    de Michel MONNEREAU

    Ce roman de 2007, réédité en poche (J'ai lu), est une belle surprise et une réussite.

    Le poète de "Réfractions" relate ici un parcours. Bernard a beaucoup voyagé, après avoir quitté son chez soi, ses parents, sa soeur. L'adolescent a baguenaudé, a vieilli, passant d'un pays l'autre. Et puis, un beau jour, c'est décidé : il rentre. Quitte à trouver froideur, indifférence ou hargne dans une famille quittée, abandonnée, sans beaucoup de cartes postales. La mère et la soeur, le beau-frère, les deux  nièces tentent de "domestiquer", d'apprivoiser ce globe-trotter, revenu ici comme en amnésie, dans une province à peine muée.

    L'ironie, le sarcasme, l'inventive langue du narrateur, fort en thème, sont quelques-uns des atouts majeurs de cette chronique familiale, autour de la figure de ce fugueur, insoucieux de ses proches, fils prodigue qui n'aura plus vu son père vivant.

    Au-delà du portrait réaliste et nu d'un gars qui en  est revenu de la vie, Monnereau cisèle une langue très originale par ses inventions (très travaillées), apte à restituer une personnalité corsetée par les usages provinciaux. Une vraie découverte.

     

    ** Tracy Chevalier, La dernière fugitive, Quai Voltaire, 2013, 386 p., 22€.

     ** Michel Monnereau, On s'embrasse pas?, J'ai lu n° 10098, 2013, 192 p., 5€.

  • SCHLÖNDORFF ET LA CATHARSIS CINEMATOGRAPHIQUE ou comment se délivrer du poids de cette guerre

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    De Volker Schlöndorff, il me reste ces images bouleversantes de la Palme d'or 79, "Le Tambour". Comment mieux métaphoriser cette horreur que par le cri d'un enfant apte à briser du verre?
    La guerre est au cœur de "Diplomatie" : le thème de "Paris brûle-t-il?" de René Clément, cette immense surproduction où l'on voyait défiler dans et autour de Paris tout ce que ciné-sur-Tamise ou Boulogne-Billancourt et Franstudio avaient de meilleur, nourrit ce film-dilemme : comment éviter la destruction de Paris tout en évitant les menaces du fou de Berlin? Von Choltitz, gouverneur de Paris et le consul de Suède Nordling , réunis à l'Hôtel Meurice, siège du gouvernorat, argumentent, boivent, jouent au chat et à la souris, le temps d'une nuit blanche. D'une aube à l'éclaircie. Un 25 août 44.
    Le temps de verser au compteur des idées : l'esthétique insurpassable d'une ville qui peut périr inondée (comme en 1910), la férocité revancharde d'un Hitler devenu dingue qui rackette ses généraux par des intimidations honteuses, l'inanité des projets, la fin d'un conflit...

     

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    Les deux personnages, incarnés par Niels Arestrup (un Choltitz asthmatique, renversant de réalisme pataud) et André Dussolier (un Nordling retors, rusé, psychologue en diable, maniant la vacherie et l'humour rosse), prennent vie dans un salon-bureau qui donne vue sur Paris, qui s'éclaire peu à peu.
    L'aspect théâtral (puisque le projet ressort d'une pièce de Cyril Gély) est largement gommé par l'autorité d'une mise en scène fluide, qui joue des intérieurs (table, bureau, bibliothèque...) avec maestria. Du gros plan au tableau d'ensemble, le travail accentue la vérité psychodramatique des échanges. Tout le propos de Raoul Nordling est de faire changer la décision de von Choltitz.
    Le suspense, ménagé par le cinéaste des "Désarrois de l'élève Törless", aère un peu la scène des opérations : quelques ciels sur Paris, quelques détours par des couloirs ombreux, des préparatifs sur des toits...
    Un beau film, qui allège une responsabilité allemande, devoir à la fois de mémoire et de catharsis véritable. Le cinéaste, né en 1939, a souffert, à l'instar de Wenders et de quelques autres nés après la guerre (Fassbinder...) d'une image effrayante de culpabilité. L'Allemagne n'en finit pas (il suffit d'écouter et de voir la ZDF) de battre sa coulpe.


  • TROIS FEMMES POÈTES D’AUJOURD’HUI

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    par Philippe LEUCKX

     

     

     

     

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    Ewa LIPSKA, poète polonaise de Cracovie, née au terme du terrible conflit mondial, dessine dans « L’Orange de Newton » (1) une quête de la liberté dans un univers marqué au sceau de toutes les incertitudes. Les siècles ont laissé traces et « des tours et des barres paissent/ sur des prairies de pierre ».

    « Mon pays erre en la liberté/ Il singe l’Europe » dit-elle encore, comme pour souligner cette fragilité au cœur des choses. Liberté, grand nom à oser, à déclamer, à vivre, quand « la violence luit », quand notre société met aux soldes l’amour, « globalise », quand il faut « camp(er) sur des dates perdues d’avance ».

    Le citoyen lambda est devenu victime, prisonnier des usages, une marchandise, un pion d’un jeu qu’il méconnaît, dont on l’abuse, sans cesse.

    Dans une écriture, qui fait souvent appel aux références culturelles des années 70/80 (Bergman), à celles d’une poésie féminine de haute qualité (Akhmatova), aux mondes  cernés des « caméras familiales », Lipska rameute les artifices électroniques et médiatiques d’un macrocosme égaré entre « île » et solitude, entre « pub », « marketing », « colonie de pelleteuses » pour mieux leur dénier le moindre crédit.

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    Véronique BERGEN (1964), poète, romancière, essayiste, philosophe, saisit le réel à pleines mains pour le triturer, le griffer, lui faire exsuder toute noirceur, tout sang, tout sens. « Griffures » suivi de « La Nuit obstinée » (2) est un catalogue de vers chauffés à blanc, « métaforces » (permettez-moi ce néologisme) de métaphores sanglantes, osées, audacieuses pour livrer sa vision heurtée d’un monde qui exclut la femme, viole la fillette, néglige l’enfant. Nombre d’adjectifs, nombre d’images au génitif, nombre de verbes inventés (rouge-gorger) peuplent un livre qui ne peut laisser indifférent, tant la langue secoue et enjoint à voir l’univers sous l’angle neuf, virulent, violent, sanguin d’une femme qui fait de cet outil une arme de haute lutte. Forces langagières mises à contributions diverses : « chiens  fous/ lapent les étoiles », « saisons/ muselées par Barbe-Bleue », « Le morceau de rêve/ tombé dans les eaux rouges », « La sentinelle/ redonne des rémiges/ à l’aube stérile » etc.

    La rébellion siffle, claque, souffle en ces vers lourdement composés, compacts comme des balles, couturés comme des sacs de jute pour nous en cacher l’antre infernal, d’où tout vient, d’où tout part.

    Pourra-t-on toutefois préciser que le flot de néologismes et de trouvailles donne parfois le tournis et que certains poèmes se mordent un peu la queue dans l’énoncé d’outrances :

    « Mes lèvres s’entrouvrent

    offrande au roulement

    des dés liquides

    que

    samouraï de charmes

    tu me pokers

    en jets glabres et précis »

    Poème comique ? Laissons le lecteur juge d’une foison un peu baroquisante ; l’abondance et la qualité ont parfois des revers.

     

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    La sobriété, l’économie de moyens, la densité donnent à « L’insensée rayonne » de la Québécoise Diane RÉGIMBALD (3) matière et rayonnement véritable. L’autopsie des corps, des âmes, l’analyse des « parole(s) ouverte(s) », le sourd rappel des « visages » rescapés par le souvenir d’une mort effroyable, la sobre gourmandise (pourrait-on dire) des éléments naturels (« je mange les cristaux de neige/ à pleine main   nuit étoilée étendue ») s’énoncent dans le lignage d’un Mandelstam (notre auteure s’est-elle nourrie de « Tristia » ?).

    La mort, la vie, l’inquiétude tracent leurs repères et les poèmes, empreints d’austère présence, convient au partage.

    Mais aussi un rayon parfois suggère d’autres présences, invite à espérer sur fond de gouffres.

    « Lutter contre la mort », « vivre » disent assez que le propos de la poète s’ouvre sur des possibles, sans se voiler la face.

    Un beau livre. Quittons-le sur ce vers : «la lumière avance comme un trouble ».

    (1)   E. LIPSKA, L’Orange de Newton, L’Arbre à paroles, 2012, 80 p., 10€.

    (2)   V.BERGEN, Griffures  suivi de  La nuit obstinée, maelström compact #30, 2013, 88p., 8€.

    (3)   D. REGIMBALD, L’insensée rayonne, L’Arbres à paroles, coll. Résidences, & éditions du Noroît, 2013, 94p., 10€.