CHRONIQUES de PHILIPPE LEUCKX - Page 4

  • A propos de quelques expositions de 2013

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX







    GOYA ET LA MODERNITÉ

    Le dessein de la Pinacothèque de Paris est de dévider les multiples facettes d'un artiste, plus connu sans doute pour ses huiles que pour ses eaux fortes, d'un créateur dont l'exemplarité des dessins, des raccourcis esthétiques et la fantaisie devancent les expressionnistes et les surréalistes.

    L'exposition, visible jusqu'en mars 2014 Place de la Madeleine, offre 220 façons de redécouvrir Goya. La série impressionnante d'eaux fortes, titrées CAPRICES, DESASTRES nous met en présence d'un auteur épris de vérité et à l'esprit satirique de haut vol. Il consigne là toutes les monstruosités de la guerre, de la hiérarchie, de l'église, du pouvoir repu, et nombre d'entre elles en prennent à l'aise avec tous les possédants!

    L'acuité des traits (dans toute l'essence du terme) ressuscite une époque marquée par une hypocrisie crasse,  l'occupation française désastreuse (de 1808), les turpitudes de toutes sortes.

    Les huiles - petits formats (consacrés à l'enfance) et grands (portraits de nantis et de royales figures - dont la marquise de Villafranca et autres Charles III à la chasse -, recèlent des trésors plastiques : la simplicité du dessin, très simplifié par rapport à la norme académique, les touches élémentaires qui donnent à l'exécution un air de liberté très souple (j'y vois l'influence du meilleur Watteau), le bonheur des regards et des poses.

     

    http://www.pinacotheque.com/fr/accueil/expositions.html


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    MORANDI ET L'EPURE

    Heureuse initiative de proposer, au Bozar de Buxelles,  plus d'une centaine d'oeuvres du grand artiste de Bologne. Giorgio Morandi (1890-1964) est à la peinture épurée ce qu'est Yasujiro OZU au cinéma d'auteur.

    Peu d'artistes vraiment pour oser oeuvrer sur le peu, et tirer de ce peu les atouts les plus vivifiants pour notre imaginaire. Fleurs, maisons, pots, autoportraits : les thématiques se raréfient au profit d'une exécution qui efface ses traces, qui exulte le dégradé, les couleurs (ah! ces ocres!), la simplicité des arêtes et des volumes.

    Celui qui doit sans doute beaucoup aux devanciers (Chardin, Cézanne) et annonce les Vieira da Silva et autres de Stael, sait comme pas un délivrer de l'espace la magie pure des objets, sans esbroufe, sans une once de préciosité ni d'afféterie plastique, avec une économie de moyens qui confine au sublime.

    Qui partage une vision intimiste du monde s'embarrasse peu des effets ordinaires, clinquants.

    Morandi nous laisse entrer dans son atelier, et, comme Sudek et ses natures mortes photographiques et ses fenêtres enchantées pragoises, il nous rend sensible l'impalpable du réel.

    http://www.bozar.be/activity.php?id=12714

     

    GROSZ, DIX ET BRAECKMAN

    Namur fait fête en ce moment, dans deux espaces (Maison de la Culture et Musée Rops), à trois artistes directement inspirés par la Grande Boucherie de 14/18 et ses conséquences.


    MUSEE ROPS

    Chez GROSZ, le dessin satirique à lui seul est une mine de découvertes sur un regard unique pour dépister la grossièreté, la violence, la bêtise des armes, le ventre dominant des possédants (ah! cette usine dans le bedon d'un gros propriétaire éventré!), les plaies sociales de toutes espèces.

    Le noir et blanc traque en finesse le côté daumieresque des figures de chenapans sous plastrons, de gros bourgeois encroûtés...

     

    MAISON DE LA CULTURE

    DIX propose une série hallucinante de gravures descriptives des tranchées. Sobrement exposés, les motifs vous sautent au visage par les horreurs surexposées en noir et blanc! Cinquante et une visions de ce que des gars ont pu subir au milieu des visages abîmés, entre les fils de fer barbelés, avec le sang, l'obus comme témoins.

    BRAECKMAN, né en 1958, photographie - en très grand - des témoignages des tranchées lui aussi. Déposées à même le sol, ces photos nous font entrer dans la brume poussiéreuse, blafarde et repoussante des abris de misère, à côté des vêtements usagés et la batterie de cuisine élémentaire. 

    Trois visions d'apocalypse, à la suite de Goya, Daumier, qui éclairent les noeuds de la tragédie en les pourfendant de toutes parts de leurs assauts de véracité.

      

    http://www.museerops.be/musee/expo58/

  • L'AIR ET LE BOND

    Leuckxok.jpgpar Philippe LEUCKX 








    stavaux-air.jpgMichel Stavaux a choisi pour titre de ce nouveau recueil une manière de se dire dans la concision et la légèreté. "L'air et le bond" illustre bien cet art poétique, tissé de maximes, et le tremplin qu'offre la pensée à toute écriture.

     

    L'on pourrait à l'envi élire dans ce beau livre les perles :

    "il faut sacrifier/ aux rites de l'automne"

    "à peine revêtu par le monde"

    "au coeur de la foudre/en une chambre secrète/ mon sang s'accouple avec l'été"

    et bondir de poème en poème pour respirer l'air de ces textes "penché sur l'étang".

    Parfois, le style rappelle des formes exigeantes où la rime et le rythme servent la description minutieuse d'un réel récrit :

    stavauxmichel.jpg"Le tramway du matin est plus ou moins à l'heure,

    le siège sent le chien, l'urine et le salaire.

    Les murs tués la nuit par des taggeurs

    sont comme des plaies d'où jaillit un sang vulgaire".

    Une musicalité traverse ces textes, légère, apte aussi à livrer une gravité essentielle, celle d'un homme qui dénonce les fausses espérances, qui relaie dans sa poésie l'angoisse du temps, la nudité d'un réel qu'il convient de nommer :

    "les cris sont repliés dans la terre des mots", et pourtant, la vie coule sa matière, on peut renaître "phénix brûlant".

     

    Michel Stavaux, L'air et le bond, Aux éditions d'Hez, 1470 Genappe, 2013, 162p.

    http://michelstavaux.org/

     

     

     

  • AGNÈS HENRARD est RAVIE

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

    Pour accompagner les toiles économes de Juliette Rousseff, sobres comme des peintures intimistes de Morandi, toutes dans les beige, ocre, rouge adouci, vert bronze, lie-de-vin, Agnès Henrard, que de rares livres ont fait connaître pour ses beaux textes d'intimité fiévreuse, sait, elle aussi, donner dans le bref blason ou le quatrain léger pour atteindre à une simplicité souveraine. Comme dans "L'aile du loup, le lait de l'ange" ou "Au plus nu de nos danses", la poétesse invite à la contemplation des flux, à la divination des foudres, à suivre la "voix aimée".

    Et donc, le titre "RAVIE" est à lire au double sens de l'enjeu esthétique et de la joie inouïe du ravissement.

    a_henrard.jpgAdorant jouer de l'allitération et des harmonies musicales qu'elle génère, l'auteur envoûte à son tour et convie au partage des sonorités :

    "Derrière le voile/ Visage ébloui"

    ou

    "Délivre l'ample langue

    De l'ange"

    De quoi "l'âme est ravie"?

    De l'intériorité retrouvée?

    "Celle dont l'âme est vraie", juste anagramme, "reconnaît /les voix levées", "accueille/ Ce qui t'ensemence", "a touché ce matin/ Le bord intime/ De l'infini".

    Une extrême élégance tisse tous ces poèmes, accompagne "les chants longs/ Des plus anciennes/ Communions".

    Une extrême sensualité borde les trames, les tissus, les voiles, dévoile les coeurs, dénoue les corps.

    L'eau des fontaines, le ciel délivré, la main traversent ces désirs et la vie est comme "effleurée"

    Une beauté qui ne s'altère consent à se livrer :

    "Où trouver le passage

    De la matière

    Inachevée

    Vers la plus fine

    Transparence?"

    On se laisse gagner par cette voix, à la fois douce, sereine, déliée, prompte à saisir le ténu dans le filet des voix.

    C'est très beau.

    Comme un visage.

    D'abandon.

    De beauté.

    Agnès Henrard et Juliette Rousseff, RAVIE, L'Arbre à paroles, 2013, 52p., 10 €.

    Agnès HENRARD sur le site de la MAISON DE LA POÉSIE d'AMAY pour un précédent recueil:

    http://maisondelapoesie.com/index.php?page=dans-la-beaute-je-marcherai---agnes-henrard

  • Du côté de Castel Rock : Le talent du dernier PRIX NOBEL

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     






    cote-castle-rock-L-1.jpegAlice Munro, nouvelliste canadienne anglophone, née en 1931, propose dans ce recueil "Du côté de Castel Rock", une véritable radiographie d'une famille écossaise arrivée en terre canadienne. Une dizaine de nouvelles plongent dans le passé de sa famille. Chronologiquement, A. Munro analyse les conditions de départ et d'arrivée des premiers membres de sa famille. Le voyage en bateau donne lieu à des épisodes hauts en couleurs.

    Le regard de l'auteur scrute dans le fouillis du passé, remue des carnets de route, réveille la mémoire des anciens.

    C'est une observation quasi neutre, comme si la nouvelliste voulait échapper au reproche de trop embellir la réalité. La traversée comme l'installation au pays nouveau connaissent des aléas et l'époque n'est pas tendre avec les immigrants. L'étude est quasi ethnographique, relatant des usages, replongeant le lecteur dans des périodes âpres du XIXe siècle. La maladie, la pauvreté sont de la partie.

    Plus on se rapproche des nouvelles générations, plus la plume se fait familière, sinon attendrie.

    Les épisodes qui évoquent les parents et l'auteur elle-même montrent à quel point une société rurale (élevage de renards, petites exploitations agricoles) peut changer, le temps d'une seule génération et l'auteur, avec beaucoup de sagacité et de tendresse, rappelle la vie étroite de ses parents, les  conditions difficiles et ses expériences d'adolescente un peu égarée dans les campagnes canadiennes.

    Le souffle du "Chez nous" traverse ces histoires, certes le moins du monde originales par les aventures, mais prenantes, quotidiennes, hyperréalistes aussi.

    Alice-Munro-wins-Man-Book-010.jpg

    Le talent de Munro éclate dans les atmosphères recluses de province, dans l'exposition des métiers et des usages.

    On est au Canada, on suit, au fil du temps, les allées et venues de Munro, pour retrouver les figures attendries de son village natal.

    Je comprends très bien le choix des académiciens suédois : ils ont saisi un regard unique, qui ne se paie pas de mots, qui décrit avec justesse un monde, le monde près de muer une fois de plus. On se reconnaîtra sans problème dans ces nouvelles qui photographient une part de l'histoire familiale d'un auteur doué pour parler des siens, sans mélo, sans afféterie, avec une grâce narrative et stylistique.

    Alice Munro, Du côté de Castel Rock, Ed. de l'Olivier, 2009, 344p.

    Bas du formulaire

     

  • UN REGARD BERBÈRE : un livre de Philippe FUMERY

     P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX







    « Berbère » est le beau titre choisi par le poète Fumery (1955) pour évoquer la vie de là-bas, entre pente et ciel. La vie des bergers, des troupeaux, des « montagnes isolées ». Le livre est sans doute un récit de voyage, qui serre les réalités dans une langue sobre et juste.

    Le regard du poète cisèle en brefs blasons la vie quotidienne, la nudité des pierres, l’isolement des sentiers, des villages. Il y a là, recueillie, la vie la plus humble et les yeux offrent au lecteur leur pesant de vérité.

    Un tout petit livre mais les trente-cinq poèmes valent par leur description âpre d’un monde de granit, de noyers et de dattes.

    tu veux te reposer ici

    découvre d’où te vient

    cette envie

    tu veux déposer ton sac

    les pierres n’ont aucune attente

     


    fumery.jpgBeaucoup de tendresse, de pudeur et d’empathie dans ces poèmes vécus, traversés des cris des enfants et des doigts fileurs des femmes : chaque texte nous fait progresser sur les sentes berbères et avec doigté l’auteur nous signe ses usages. Il se déchausse avant d’entrer, il regarde l’âne « broute(r) le buisson », il dénude notre vision d’un monde presque disparu, entre terre et ciel, dans une humanité terreuse, pastorale et silencieuse.

    Une très belle voix, qu’on aimera suivre et réentendre.

     

     

    Philippe Fumery, Berbère, L’Arbre à paroles, 2013, 44 p., 6 €.

    Pour commander Berbère sur le site de L'Arbre à Paroles:

    http://maisondelapoesie.com/index.php?page=berbere---philippe-fumery

  • Extraits de LUMIÈRE NOMADE de Philippe LEUCKX

    41

    Si l'on déroge à la nuit, juste pour se sentir en écho de souffle, si l'on pose sa pauvreté et ses mots, si l'on demeure ainsi
    assis dans l'air qui tombe,
    on est là mains qui frôlent le temps et sa matière,
    on respire l'espace autour de soi
    comme un cœur délivré
    délesté de ses peurs.

     

     

    42

    On tourne autour du vent avec une âme d'enfant et un lasso de regards.
    Mais rien n'y fait, rien pour notre prise.
    Les pieds sont trop lourds et l'oiseau en nous manque d'ailes.
    On se replie sur un pli d'espace et l'on attend.

     

     

    43

    Je frôle la nuit comme on frôle la vie. La rue m'impose ses rites.
    Qui s'habille de noir sait jusqu'où s'épuise l'ombre.
    Je vais sous les portes et je me mêle aux suiveurs de fleuve.
    Les roses fanées, les rumeurs, les airs fauves, tout s'évente sous un ciel de vasque.
    Mais l'envie est plus forte et le destin devant.

     

     

    44

    Toutes les rues poussent leurs lampes.
    On espère voir quelques alvéoles de répit.
    On se serre sur des mots de hasard.
    Et la nuit vient déjà sur une phrase à peine nourrie de nous.

     

     

     

    45

    Il te faudra parler une langue du soir, ébruiter tes attaches, seriner quelques mots comme l'on s'adresse au passant attardé qui sème ses chemins.
    Il te faudra couvrir l'ombre et te satisfaire du peu, juste un peu de baume sur les terres désolées.

     

     

    46

    Mais parfois l'âme des blés me convoque
    m'intime les mots d'enfance et de grange
    me somme de revenir à plus de densité
    à l'heure où le lait chaud tombe
    dans les cruches
    et le fumet des fermes presse l'air des soirs.

     

     

    47

    On a beau rassembler les années en brassées et se les offrir en rappels sur des rides et des cheveux tout blancs, on est là sur le pas du temps
    à mordre l'impossible et à ranger l'imparable.

     

     

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    Leuckxok.jpgPhilippe LEUCKX est un écrivain et critique belge né à Havay.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Leuckx

    Dernières parutions:

    • D'enfances, 2012, Le Coudrier.
    • Métissage, (en collaboration), 2012, L'arbre à paroles.
    • Un piéton à Barcelone, 2012, Encres Vives (F).
    • Au plus près, 2012, Ed. du Cygne (F).
    • Déambulations romaines,(en collaboration), 2012, Ed. Didier Devillez.
    • Quelques mains de poèmes, 2012, L'arbre à paroles.
    • Dix fragments de terre commune, 2013, La Porte (F).
    • Momento nudo, (en collaboration), 2013, L'arbre à paroles.
  • PASSER PAR LA NUIT de Danielle GÉRARD

    P.Leuckx.jpgpar

    Philippe LEUCKX



     

     


    Dans de longs poèmes où la nuit est le lieu du désir, la poétesse hainuyère rameute tous les symboles attachés à l’espace nocturne.

    Le lyrisme fait le reste : il importe de combler le manque, de vivre d’étoiles, de songes, d’inconnu.

    « Je vis la nuit s’avancer sur les cyprès »

    ou

    « N’avoir de désir

    Que pour le jour »

    ou encore

    « Qu’au signal de la nuit

    Se signent les interdits

    Les fables et prophéties »

    Le pays de nuit, de silence, ce « suaire », « toujours entre deux lumières » pousse l’auteur de « Baisers » (l’an dernier aux Déjeuners sur l’herbe) à révéler les « étoiles enfuies », à « saisir une parole non dite », à voir « les corps unis ».

    Et si « la nuit prend sur les visages/ Un air de rien », le lecteur se sent d’amble avec l’univers circonscrit, où il lui est loisible de croiser des « lampes qui vacillent » ou d’échapper « à la morsure des astres.

    Les poèmes, traditionnels, certes, mais pleins, denses, qui livrent de leur auteur une voix douce et tout à la fois aiguë, décrivent la nuit comme recours ou comme repoussoir ultime.

    Quelques belles images (« les lampes souillent la nuit ») offrent leur poids de réalité et nous guident vers ces chemins où l’amour, le désir, la nuit tissent leurs thèmes.

    PASSER PAR LA NUIT  de Danielle Gerard, Dricot, 2013. Prix de l’édition de la Société des Poètes français, 60 p., 12€.

     http://www.dricot.be/

  • Michel Baglin: Un présent qui s'absente

    images?q=tbn:ANd9GcTYeIh_40eQ3e8tELt15eqoVFgVmbu_6gtmnNmzQGe9_DBBSkgxIQpar Philippe LEUCKX


    Que le voyage soit, de bout en bout, le lieu, le thème, le support des poèmes nouveaux que Baglin propose aux Ed. Bruno Doucey, semble non seulement une fidélité à ses autres ouvrages mais une invite sûre à recueillir les nouveaux messages que le poète adresse à tous ceux qu’il suit depuis longtemps.

    Né en 1950, publiant des poèmes et des proses depuis une petite quarantaine d’années, Michel Baglin entretient avec la poésie des relations privilégiées, dont rend bien compte la revue Texture qu’il dirige sur la toile.

    Couv.Michel_Baglin_74dpi_site.jpgLe titre de ce nouveau livre, architecturé en cinq parties toutes liées entre elles, dit assez la nostalgie qui embue le regard de celui qui voit le temps passer et nombre de fantômes aimés et aimants revenir garnir les rétines de la mémoire. Ainsi faut-il comprendre, encadrant le livre, les deux parties qui font surgir le passé et le présent. Aux images de « Faux départs » qui s’articulent autour des quais, des gares, des ports où l’on peut à l’envi musarder, répondent les nouveaux venus d’horizons étrangers, déjetés pour la plupart, trouvant çà et là parfois quelque réconfort mais aussi combien de déveines ! Le poète sait conter les réalités dérisoires d’un présent qui perd de ses valeurs, qui pollue, qui encrasse les âmes. Que répondre « aux tristes effigies de la mode » ? L’auteur questionne de plus en plus notre place ici-bas, notre rôle : qu’est-ce être, pour tout dire ?

    Dans un lyrisme, légèrement démâté, le poète renfloue notre propre mélancolie face à un monde qui ne conserve des anciennes formes que le peu, le rien, et que la mémoire intacte de son auteur restitue. Ses découvertes de Paris, des petits quartiers impressionnent par leur justesse et l’on embraie avec lui, pour de réelles traversées. Le beau Paris, où l’on peut musarder ! Comme il semble à la fois proche et éloigné ! Comme le souvenir de Fargue et d’Hardellet traverse ces beaux poèmes (des sonnets parfois) que la rime – occasionnellement – remaille à la trame choisie. Dans ces longs poèmes, Baglin dit toute sa foi en la poésie et en l’empathie. Qui écrit semble si frère de ceux qu’il convie sous sa plume ! Nombre d’hommages et de dédicaces honorent les amitiés partagées et les soucis humanistes. Le « nous «  résonne avec force et conviction.

    images?q=tbn:ANd9GcRE3_ajyz7mrucoTWIhdOUTJ74r3hdYWBtTRAXLtMVMEo2rcCKd9gEt puis qui a parlé souvent de trains, de quais, d’embarquements, sait confier au poème ses désirs de voyages et de départs. Mais tout n’est-il pas dit ? Vu l’âge ? Vu le temps qui lui reste ? On sent, prégnante, l’amertume gagner le sable des berges, et le cœur, lui, tient bon et nous vaut ces mains tendues, « pleines de poèmes » comme disait Aragon parlant du bon Carco.

    Je vous invite à entrer dans ces poèmes fluides, qui prennent le temps de s’accorder au cœur qui pense, marche et regarde, qui dessinent du monde une image assez fidèle à toutes les tensions et attentions qui s’y nouent. C’est la beauté de ce livre, ouvert, fidèle.

     

    M. Baglin, Un présent qui s’absente, Editions Bruno Doucey, 2013, 112 p., 15€.

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    Le site des éditions Bruno Doucey:

    http://www.editions-brunodoucey.com/

    Le site de la revue Texture:

    http://revue-texture.com/

  • Un auteur de théâtre Gaëtan FAUCER

    images?q=tbn:ANd9GcTYeIh_40eQ3e8tELt15eqoVFgVmbu_6gtmnNmzQGe9_DBBSkgxIQ

    par Philippe LEUCKX 

     

     

     

     

     



    Trente-sept ans au compteur, auteur abondant de pièces de théâtre dont cinq ont été publiées, dont images?q=tbn:ANd9GcQxZNmmQNyIaBc7rR714mH33jFSpS_tuY4qvMMvMiCxTzL2mWCVzgcinq autres ont connu l'honneur de représentations, et dont toutes les autres restent inédites, Gaëtan Faucer semble aimer se souvenir de deux patrons de la scène : Sartre pour l'ironie noire et Guitry pour les bons mots, les répliques assassines.

    Le voilà publié une troisième fois, après "Off" au Chloé des Lys, après "Sous le pont" dans un recueil collectif chez Novelas, et de nouveau chez le même éditeur, "Divines soirées", un recueil de trois pièces.

    Minimaliste théâtre par son nombre peu élevé de personnages et par les actions retenues, théâtre des trios, classique par les rencontres hasardeuses ou souhaitées, assez noir par ses surprises, le théâtre de Faucer désosse les pauvres vérités.

    Si "Off" rappelait "Huis-clos" par ses ambiances, on retrouve dans "Divines soirées" l'influence sartrienne dans la première pièce "Spectacle mortel" où des morts cyniques devisent à l'envi. Dans
    "L'appartement", des homosexuels se trompent et l'ultime séquence du recueil met en scène de gais amoureux.

    Tristounet théâtre? Sans doute.

    On y parle plus de mort, de machination, de leurre, que de vie. On y parle beaucoup pour se détester ou se délester, peut-être. Le poids des mots semble plus prégnant que celui des sentiments. Er si des êtres peuvent s'embrasser à pleine bouche, ils peuvent l'instant suivant être prêts au crime.

    L'amateur de beaux mots, d'aphorismes, de scènes tendues trouvera ici matière. Puisque les personnages, avec leurs faiblesses, leurs tics, sont assez interchangeables : les hommes sont-ils plus veules ou négligeables que les femmes?

    C'est un théâtre sans enfant, comme chez Sartre. C'est un théâtre presque sans devenir, sauf si l'on peut croire à la bluette de la troisième pièce ("Un dîner aux chandelles").

    Il y a de l'amertume et de l'ironie. A revendre. Et une quête insensée de sens ; pourquoi vit-on ?

    Théâtre décidément huis-closien jusqu'à l'usure?

     

    Gaëtan FAUCER, Divines soirées, Novelas, 2013, 84 p., 12€.

    http://home.scarlet.be/stcorp/novnet/index.html

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  • Les soeurs Materassi

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX






    Aldo Palazzeschi (1885-1974) eut une longue carrière romanesque. C'est en 1934 qu'il publia ce roman extraordinaire de densité psychologique, Les Soeurs Materassi.

    Ce roman, comme son titre l'indique, relate le destin - le mot n'est pas trop fort - de quatre soeurs : Térésa, Carolina, les deux protagonistes, Giselda et Augusta, tôt disparue et qui laisse un orphelin, Remo, que les soeurs vont accueillir, pour leur bonheur, un temps, finalement pour leur perte.

    752675_10883321.jpgElles ont une servante, Niobé, et passent tout leur temps à coudre, broder pour les femmes de la haute société. Elles vivent à quelques kilomètres de Florence, dans une propriété qu'elles ont sauvée de la ruine, et vivent bien, d'une fortune acquise de haute lutte  par leur travail.

    L’arrivée de Remo, beau, insouciant, à l'âge de 14 ans, va déterminer de réels changements dans la vie de ces recluses, toutes soumises à leur dure besogne.

    Remo, adulte, impose à ses tantes un niveau de vie qui les entraîne très vite dans un engrenage de dettes. Mais que refuser à ce beau jeune homme? Il profite par ses charmes des avantages des uns et des autres, invite ses pairs chez ses tantes et leur fait partager l'amitié d'un pauvre gars, Palle.

    Peu à peu, l'angoisse, les craintes naissent au coeur de cette demeure qui n'a jamais plus connu de tracasseries. Remo acquiert une mobylette, puis une voiture, dépense sans compter, multiplie les aventures, engrosse une Laurina qu'il n'épousera pas, s'entiche d'une riche Américaine, qu'il finit par épouser.

    La fin est prévisible : les soeurs connaissent la misère mais quelques signes du destin lèvent le voile noir vers un épilogue moins grave, sinon rose.

    Le talent de Palazzeschi est de brosser les portraits avec un réalisme époustouflant. La vérité psychologique est dense, qui éblouit par sa pénétration. Les lieux, décrits avec acuité, rendent compte d'une époque, où la demeure familiale prend une stature imposante. Lieu où les soeurs resserrent leurs problèmes comme unique refuge.

    Ce roman de 1934 conserve une actualité brûlante et propose au lecteur une attentive étude des ambitions vite dissipées. Remo ne travaillera jamais et abuse ses tantes. Seul le travail conserve sa valeur.

    L'univers brossé est d'une exactitude frappante. Le style, fluide, classique, permet d'entrer directement dans cette fiction plus vraie que nature. 

    On sort de ce livre, non seulement troublé mais encore perturbé par l'usage que certains êtres font des autres, plus malléables, plus faibles. Mais jamais une vision moralisatrice ne nuit à la narration.

    Un très beau livre.

     

    Aldo PALAZZESCHI, Les Soeurs Materassi, folio 2188, 378 p. 

  • D'où le poème surgit

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    par Philippe LEUCKX

    1

    Le poème est toujours un risque écrit. Voulu. On ne transige pas avec la vérité qu’il recèle. Il nous enjoint à la beauté.


    2

    On se demande d’où le poème surgit.

    On croit aisément à sa petite lumière.

    On pense à autre chose.

    Le vent, la chaleur recroquevillée.

    La fournaise jusqu’au cœur des pierres.

    La soif.

    D’où viennent les mots ? De quelle mémoire ?

    Le regard cherche parfois la réponse.

    Tout autour. Dans les reliefs du monde.


    3

    Déjà tu te déprends d’une fatigue ancienne.

    Et tu consens à l’été

    À ses demeures fraîches

    À ses provinces enfouies

    Tu recueilles aux murailles

    Les visages d’antan les sèves

    Inouïes

    Quelque chose sans nom en toi

    S’accomplit et résiste.


    4

    Faut-il que la nuit inverse les pôles

    Et que la ville resserre ses avenues

    Sur un peu de chaleur

    Je marche dans des ombres

    Et recueille la suie sur le visage.

     

    5

    Sans doute la pluie nous lave-t-elle des déconvenues

    Et nous levons le sang à plus de pureté encore.

     

    6

    Apprends à mesurer la ville sous ton pas.

    Déroule les portes.

    Les gonds du souvenir.

    Sache que revenir rallume des feux aux pupilles le soir.

    Déprends-toi d’une tristesse, cette vague à l’heure où les feux décroissent.

    Rome, sa rumeur, son fleuve alenti, les quartiers où tes sandales ont flairé le Temps.


    7

    Vers quelle nuit les mots nous hissent dans la pénombre des pas ?

    Les murs nous habitent et nous nous effaçons.

    Dans ma mémoire pourtant tant de visages creusent et tant de mains pétrissent.

    Nous sommes des cœurs aimants en quête de rivages.

    Vers quelle aube portons-nous nos regards ?

    Le temps concède ses traces et les ferments gagnent un peu de terre.

    Parfois, le vent lève et nous marchons vers le jour.

     

    8

    On se souvient à peine. Les parcs sont immenses et les bras trop courts. La ville devinait notre empressement à vivre. Parfois, on avait le cœur trop sourd à comprendre. Le temps mesure notre peine. On reste avec un chagrin intact. Les mains sondent. Il restera des mots. Des haleines échangées. Des murs.

     

    9

    Te suffirait-il de planter un arbre ou de serrer la main amie, de prendre un peu d’eau et de la semer dans le poème, de verser toute cette détresse dans un grand fond, de croire aux chemins devant, de lire toute la poussière du monde…


    10

    Parfois, la lumière du ciel.

    La rue dans sa niche d’ombre.

    Ou quelque rue escarpée.

    Comme si le cœur puisait

    À pleins mots

    Dans la foulée.


    -------------------------------------------------

    Philippe Leuckx est né en 1955 à Havay. Après des études de lettres et de philosophie, il a consacré son mémoire de licence à Marcel Proust. Poète et critique, il collabore à de nombreuses revues littéraires francophones et italiennes. A participé à diverses anthologies. Il est aujourd’hui traduit en italien et en croate.

    Dernières parutions : 
    Le coeur se hausse jusqu’au fruit, suivi de Intérieurs, 2010, Les Déjeuners sur l’herbe – Le beau livre des visages, 2010, Bookleg n°67, Maelström – Selon le fleuve et la lumière, 2010, Le Coudrier – Passages,(en collaboration), 2010, l’Arbre à paroles – Piqués des vers, 2010, Espace Nord n°300 – Rome à la place de ton nom, 2011, Bleu d’encre Dans la maison wien, 2011, Encre Vives (F) – D’enfances, 2012, Le Coudrier – Un piéton à Barcelone, 2012, Encres Vives (F) – Au plus près, 2012, éd. du Cygne (F) Quelques mains de poèmes, 2013, L'arbre à Paroles.

    La lecture de Quelques mains de poèmes de Philippe Leukx (éd. de L'arbre à Paroles) par Joseph Bodson:

    http://areaw.org/?p=725

    Pour en savoir plus sur Philippe Leuckx

    http://www.maisondelapoesie.be/auteurs/auteur.php?id_auteur=80

  • LECTURES de VACANCES (II)

    images?q=tbn:ANd9GcTTtxqNo6DQ5xfAN8abR6Seg0vp7bnjfWBn6rxMS3tYamkTaVQ7oHRIrS4

    de Philippe LEUCKX




    51KZ85P2ESL._SY445_.jpgMiséricorde de Jussi Adler-Olsen (né en 1950) est le prototype du livre de vacances, inventif, comme un thriller peut offrir, un dosage de quête policière, d’investigation sociologique, un brin d’atmosphère glauque, un zeste de violence suffocante, bref, un livre qui emporte l’adhésion, qui « débarque ».

    Car, en matière d’invention romanesque, Adler-Olsen sait y faire. Dans une longue intrigue, découpée chronologiquement (2002 et 2007, selon les événements), l’auteur danois relate tout à la fois une disparition – celle d’une politicienne de renom – et l’enquête qui n’en finit pas, que mènent tambour battant deux policiers (un vrai et un comparse), prêts à tout pour quérir de l’information et délacer le nœud d’une enquête complexe, difficile, sur le long cours.

    L’histoire remonte à un fameux accident de voiture, subi par Merete Lyyngaard, lorsqu’elle était plus jeune en compagnie de son frère resté  handicapé, Oluf, aujourd’hui placé dans un centre. Merete est devenue la coqueluche de la politique, courtisée, poursuivie par les paparazzi, photographiée, enviée.

    Et un beau jour, elle disparaît. On croit que c’est en mer, lors d’une traversée. On soupçonne le frère. On la croit morte.

    Cinq ans ont passé et l’enquête est assumée par Carl Morck et son assistant.  Nombre de critiques et de malveillances entachent leur mission, qu’ils organisent pour l’essentiel dans un bureau au sous-sol, coupé du monde. Et cela leur réussit. Assad, prodigieux, est une ressource inespérée pour ce policier Carl, marqué à jamais par la mort d’un collègue et la souffrance d’un autre, son ami Hardy, invalide. Assad apporte à Carl l’influx nécessaire pour ne pas subir les atermoiements d’une quête difficile, la bonne humeur et les saveurs orientales.

    Ecrit dans un réalisme surprenant (la cage dont Merete est la victime), ce roman se dévore. Il offre, en outre, un tableau saisissant d’une époque prête à tout pour venger des victimes. Il est peut-être à déconseiller aux personnes trop sensibles, tant certaines séquences rameutent des odeurs de soufre et de sadisme.

    Jussi Adler-Olsen, Miséricorde, 528 p., Livre de poche. 

  • LECTURES de VACANCES

    images?q=tbn:ANd9GcTTtxqNo6DQ5xfAN8abR6Seg0vp7bnjfWBn6rxMS3tYamkTaVQ7oHRIrS4par Philippe LEUCKX



     

    images?q=tbn:ANd9GcTUvugVFZari80DRBwIOC3qmkb8y77mrorGS3r9MkKXjUrDzyIvu6rlvUY"Qui a tué Palomino Molero?" de Vargas Llosa est le type même de lecture riche, intense. Un vrai jeu d'enquête dans un Pérou des années cinquante et une étude sociologique intéressante sur le milieu assez fermé de l'armée. L'écriture fluide mène les lecteurs au terme d'un mystère qui dénoue les fils de l'horreur et de la jalousie.

    Troussé en moins de deux cents pages, le roman se dévore, et ne s'évente pas le plaisir de retrouver quelques pages parmi les plus marquantes d'une aventure policière et humaine. (Folio)

    *

    images?q=tbn:ANd9GcTmPlx8tufRwGyMfoCJSHYdDL0vj97UUL2KZKKM5LYOypiGZUg6-kkcsUOU"Voix endormies" de la regrettée Dulce Chalcon (1954-2003) est un hommage aux prisonnières de la guerre d'Espagne, pendant et au-delà du conflit.

    Un terrible témoignage sur la répression tombée comme une masse de sang, au temps d'un Franco sorti vainqueur de la guerre civile.

    Des portraits bouleversants de femmes et d'hommes du maquis, livrés au terrible jeu de la clandestinité.

    Diverses voix portent le destin commun à la brûlure vive.

    Un très beau livre. (Plon)

    *

    images?q=tbn:ANd9GcQ3UQC46A9cixc6FHMC6b9tKJBivCSB4iT7cgqN0DSh4LlosmTAEEQqdOI"Le Caravage peintre et assassin" de José Frèches est un essai lumineux sur le maître du luminisme. Le rappel biographique, les reproductions, les analyses de taleaux et des documents rares rafraîchissent la science caravagesque. Quel destin que ces trente-neuf années de vie, consacrées à l'art noble de la peinture (toiles de chevalet qu'il a remises à l'ordre du jour), aux rixes et à la sensualité, de Rome à Malte en passant par Naples. Les chefs-d'oeuvre par dizaines nous obligent à parcourir le monde entier pour les (re)voir. Rien qu'à Rome, une petite vingtaine, trois à Vienne et ailleurs. (Découvertes Gallimard)

    *

    images?q=tbn:ANd9GcRI1-SjuzEsKEeiAqNj-IyuV-hTJ3wyGs6cvqHHcKzJraqrbRV1QuuiTg"La Disgrâce" de Nicole Avril. Un beau roman, très romanesque, subtil et stylé de 1981. Mais l'écriture n'a pas vieilli et l'histoire de "cette abeille contre la vitre" de la laideur féminine trouble et acquiert une densité qui n'est pas loin du mystère.

    Les descriptions des environs de La Rochelle, les noeuds de famille, les alliances du coeur et de l'esprit signent un talent, celui de l'auteur de nombre de livres de qualité ("Les remparts d'Adrien", "Voyage en Avril", "Les gens de Misar"...) (Albin Michel)

    *

    images?q=tbn:ANd9GcQuGlM9L7wElvZLyzwfPhUhD_BO9HeTwD7gIHJ02vtuppBpyu3m6-2lbsy0"Pour seul cortège" de Laurent Gaudé réussit l'exploit d'être un vrai roman historique en même temps qu'une longue exploration psychologique des relations humaines, dans l'entourage d'un empereur à l'agonie.

    Avec doigté, style, Gaudé interroge les arcanes du pouvoir, les convoitises de tous ordres, les lâchetés.

    Une économie de moyens sert bien le projet et l'on sort de la lecture, empreint d'une sérénité née des accents humanistes de la fin de l'aventure : tous, quand même, ne sont pas dans le mauvais camp et la fidélité a encore un sens.

    (Actes Sud)

     

  • Un coeur aride de Cassola: une merveille

    images?q=tbn:ANd9GcQmLKN9QOMnPeccZuJ3_By4F8EcqA9edP56mVXw1vZBK4NsrOP74wXMTHMn

    par Philippe LEUCKX


    Il y a chez Cassola (1917-1987) tout ce que j'aime dans la littérature italienne de qualité : le sens du réalisme vif, celui de l'émotion contenue, la magie des lieux qui s'impriment en nous, la profondeur psychologique des relations humaines et des personnages. "Un coeur aride", fabuleusement traduit par le poète Philippe Jaccottet, restitue, en outre, une époque (on est au tout début des années trente), une région (Marina en bord de mer toscane), un véritable climat.

    On sort de ce livre enchanté par l'histoire douce-amère, par le portrait saisissant de l'héroïne, Anna, par la description des amours désenchantées qui nourrissent cette fiction.

    product_9782070366453_195x320.jpgAnna, 18 ans, Bice, sa soeur, leur tante qui les a recueillies après la mort des parents, ordonnent l'histoire, qui voit défiler les prétendants, militaires ou locaux, dans un décor tout près de changer à cause de la venue de touristes de plus en plus nombreux.

    La plage de Marina offre plusieurs scènes de séduction et les promenades vers une ferme de parents de la tante signent le partage ville/campagne pour ces balades en vélo, où tout l'intérêt est de ménager des coins relativement cachés pour que des amoureux puissent se voir, à l'abri des regards et des préjugés persistants.

    Car, alors, il fallait coûte que coûte protéger la virginité des filles et plusieurs des protagonistes sont taxées de filles faciles ou perdues pour le mariage. Le prototype en est la besogneuse Marisa qui offre tous ses services.

    Les jeunes gars, Mario, Enrico, Livio, signalent les positions possibles en matière de sexualité masculine. Autant le respectueux Mario que le taciturne Enrico, fidèles à leurs amours, servent de références, autant le frivole Marcello joue la carte dérisoire des amours faciles et vites oubliées.

    Tout l'intérêt du livre réside dans une approche quasi ethnographique des psychologies d'alors, où la rumeur, les codes de la famille et de la société patriarcales prévalent sur les instincts de liberté et d'émancipation.

    Cassola, portraitiste remarquable d'une société qui bouge sans bouger, soigne tous les pôles d'une réflexion sur cet univers des amours.

    Une écriture splendide d'évocation et d'analyse mène jusqu'à l'épilogue - une fin ouverte - cette histoire poignante, qui recèle des trésors de tendresse et de subtilité.

    L'un des plus beaux romans de cette période dite néoréaliste, avec les ouvrages de Pavese, Fenoglio, Brancati, Vittorini, Morante.


    Carlo Cassola, Un coeur aride, Folio n°645, 422 p.

  • KEROUAC ETHNOGRAPHE / VANITE DE DULUOZ

    images?q=tbn:ANd9GcTTtxqNo6DQ5xfAN8abR6Seg0vp7bnjfWBn6rxMS3tYamkTaVQ7oHRIrS4par Philippe LEUCKX 

    Un dernier livre donne envie de relire l'ensemble. Pour avoir apprécié "Avant la route", "Sur la route" (dans ses deux versions", "Le Vagabond solitaire" et "Big Sur", j'avoue avoir retrouvé dans cet ultime ouvrage de l'auteur qui ne lui survivra qu'un an (Kerouac est mort en 1969, à quarante-sept ans) tous les atouts d'une oeuvre se démarquant par sa dose d'instantanéité romanesque, sa stylistique imparable tissée de vitesse, de poésie et de culture, et surtout par le tableau ethnographique que Kerouac donne de la société de son temps, au  filet de sa conscience et de son vécu.

    41EhX%2B8wS8L._SY300_.jpgCe livre, donc, relate ses expériences multiples entre 1935 et 1946, soit le temps d'une "éducation aventureuse" (sous-titre qu'il s'est choisi pour l'oeuvre de 1968), entre foot américain, expériences de marin en guerre, découvertes universitaires (à la Columbia), plus divers petits métiers pour que Ma et Pa ne terminent pas dans la misère, entre déménagements et emménagements (avec  sa première femme Johnnie), entre beuveries et initiation à la vie réelle, laborieuse. Sans oublier sa propension à l'amitié qui fait de cette oeuvre, où les amis sont décrits, analysés, entourés, un portrait plus tendre que tendu. Un coeur gros comme l'Amérique d'alors bat sous la chemise du grand sportif que fut Jack, Duluoz dans ce livre qui relate, par le concret, en mêlant réalité et formulations à la Kerouac, les aventures, les mésaventures, la vie d'un gars entre ses 13 et 24 ans, dans une Amérique bariolée, diverse, provinciale ou new-yorkaise.

    C'est aussi le départ de la beat generation, puisque, dès 1944, au Village, Kerouac rencontre les futurs tenants de cette "école" qui baigne dans le jazz, les écrits, l'art, les fumettes en tous genres, la sexualité débridée et les revers, certes, de cet appel à changer la vie.

    Beaucoup de sincérité, beaucoup de poésie, beaucoup d'air (celui des embarquées, de l'océan) traverse ces pages, ces livres qui ont décidé d'un destin, vraiment peu banal, dont Kerouac garantit l'authenticité comme la vanité des débuts.

    Vanité, art d'apprendre à écrire selon lui, et le livre est aussi un parcours d'artiste, celui de quelqu'un qui se met, par haute nécessité, à écrire, comme pris par ce virus irrépressible.

    Des morceaux d'anthologie - les compétitions de foot, les scènes sur les bateaux de guerre...-, prouvent l'inventivité de leur auteur et la justesse des impressions recueillies des "carnets et journaux" d'alors par un Kerouac sensible, doué, qui sait parler de lui sans oublier les autres.

    "J'écrivis beaucoup sans oublier de vivre" : la devise d'une oeuvre, d'un regard, d'une attention et d'une culture.

    Un grand livre.

    (Folio 5495, 418p.)

     

  • Cinépoèmes de Philippe Leuckx

    1 (Ozu)

    On voit à peine un talus et quelques herbes flottent entre ciel et maison. Un train passe et entre les linges quelques rumeurs de ville. Mais rien ne blesse dans ce temps étanche où glisse le regard.



    2 (Scola)

    On s'approche d'une fenêtre. C'est matin. Une femme encore lasse s'affaire entre café et appels, pousse des cloisons, remonte une suspension. Sa pantoufle a un trou et ses mèches la gênent. Cette femme encore belle pleine de gosses entame sa journée. Forcément particulière. Et Rome tergiverse comme la grue d'Ettore entre tours et baies...



    3 (Bergman)

    Deux visages se penchent pour mieux se rassembler. Pour mieux se ressembler. Deux prénoms s'interchangent nature et beauté. Personne vraiment pour être sûr d'être quelqu'un. L'on se cherche un visage. L'on se cherche.



    4 (Tarkovski)

    Guetteur sur un rail qui file dans la zone. Notre oeil capte au passage des herbes et des eaux. Nous sommes à la lisière d'un temps non habitable où l'être a bien du mal à se tenir debout. L'enfant sur une table pousse un verre du regard, et tout vibre jusqu'à nous, et tout vibre loin. Longtemps.


     

    5 (Antonioni)

    L'oeil traverse le mur, le grillage de la fenêtre, te quitte, reporter, ici dans la chambre qui verse vers l'arène où t'attend la jeune fille revue depuis Munich et qui bat la semelle entre un vieux fatigué, un chien qui écoute mal, un enfant qui s'amuse des deux, une autoécole qui bouge dans l'espace immobile où l'oeil progresse en sens.



    6 (De Sica)

    Un père. Un enfant. Un bout de trottoir. Un vélo à voler. Un tram. Le soleil sur ce mur convoité et l'ombre du doute dans cette conscience en travail. Volé devient voleur sous le soleil de Rome.



    7 (Ophüls)

    Vienne tout en rondes, en escaliers, en boudoirs où les amants se lestent de quelques confidences, entre lit et rue, dans une ombreuse attente, si légère et si grave, et la musique tourne au-delà des ruelles et des parcs de rencontres.

     


    8 (Haneke)

    Un enfant chuchote sur la mort dans une cuisine froide. Sa soeur palpe l'air en y semant tendresse. Les mots finissent par voler en éclats sur la pierre froide. La mort décidément.



    9 (Mizoguchi)

    On se rapproche un peu d'un temple et un jardin tremble comme si nous étions ces pas pressés qui emportent passé, destin. On longe des maisons, des rizières, des buissons, et on ne reconnaît plus rien. On est devenu cette vieille dame, mendiante et accroupie. Le temps ce dévoreur a fait haro sur o'haru.

     

     

    images?q=tbn:ANd9GcSGF6v-sTCFBE9b-9X13KiM3poIa0jQf_1lFg77ObLrry5l1-Jta4xtc5nW

  • MOUSTAKI par Philippe LEUCKX

    images?q=tbn:ANd9GcSMWM5csWptTmHC5cj-yJsyFcH5_LMQ1-wwXsTLl7MFutv6hWPzSi la fluidité, la transparence, la musicalité, les mots partageables de la tribu, l'élégance sont des vertus, alors Moustaki, qui les fêtait avec convivialité et chaleur, est un grand. Je sais, on est à une époque qui chérit les abscons et je lis régulièrement des "poèmes" qui me donnent envie de fuir tant ils sont cérébraux, sans âme, sans coeur, alors je me retourne et je trouve M O U S T A K I , intemporel, avec les mots, qui sont autant de fleurs, autant de pensées nobles.

    A réécouter des titres comme "En Méditerranée", "Alexandrie", "Grand-père", "Il y avait un jardin", "Joseph", "Le métèque", "Les amis" et tant d'autres, c'est toute la beauté qui sourd de ces musiques d'une simplicité royale, cette voix discrète, qui va bien plus profond que les tonitruantes, me semble-t-il.

    La beauté de la musique, de ses "racines et de ses errances", pour reprendre le beau sous-titre d'une des plus belles compilations de l'artiste (BALLADES EN BALADE, premier volume), la qualité du regard sur le monde, ses dérives, ses chants, ses femmes, ses plaies, l'engagement à l'heure où les terres méditerranéennes basculaient dans la dictature, tout Moustaki est là, dans cette attention au monde. De son enfance magnifiée par l'une des plus belles compositions (Alexandrie) à ce portrait de l'adulte, de la Grèce, de l'Egypte à l'Ile Saint-Louis, où il a longtemps vécu, tous ses territoires, il nous les a donnés à lire, passant du Brésil aux îles grecques, traversant la chanson et ses monstres (Piaf, Barbara, Reggiani...) sacrés, fêtés.

    Exact contemporain d'Anne Sylvestre (née comme lui en 1934), fidèle à une composition soignée de la chanson poétique ( à la Ferrat, par exemple), en marge des grands ténors qu'il connaissait et admirait (Ferré, Brassens), il laisse trace, ce mélange inaltérable de poésie des mots et des sons, de sens du paradis perdu retrouvé de la fête et de la beauté.

    Je l'en remercie.

    P. L.  

     


     


  • Il y a leçon des hauts murs / Philippe Leuckx

    I

    La maison menacée

    L’on a détruit le porche et l’âme

    Le cœur pend aux plafonds

    Comme des entrailles éventrées

    L’escalier meurt

    Entre des barreaux

    Et je plonge vers les fonds



    II

    Leçon des hauts murs

    Un peu bravaches tout de même

    Nos gestes qui courent la lumière

    Comme on poudrerait

    Le visage d’un mort

    Et ce vin d’ombre

    Sous le cœur



    III

     Je m’efface

    C’est le soir

    Il reste un peu de nous aux façades

    D’écaille

    Je consens à l’obscur

    Qui nous perdra

    Là où se perd l’étoile


     

    IV

    Et l’air a l’argile

    D’une rumeur éparse

    On vient coller

    Aux portes

    Un cœur bien trop grand


     

    V

    On revient des lisières

    Des abris

    Des sentes claires

    Que n’a-t-on espéré dans le coin

    Métissé d’ombres ?

    On allait à contre-sang

    Noyer nos nœuds et nos chagrins

    Et les mots

    Cortège à notre doute

     

    VI

    Avec le soir avance l’espèce de patience

    Qui s’ose dès vent tombé à l’heure de la louve

    Avec l’herbe encore chaude sous la main

    Et le corps placé entre jour et nuit

    Dans la caresse des roses

    Dans l’instance des pertes

     

     

    VII

    Il y avait vent et temps au milieu de la sente

    On avançait à rebours de l’enfance

    Les fleurs au cœur

    Mas rien n’épuise autant que le regard qui fouille

    On est parfois en retard sur soi

    On vit d’ombre



    VIII

    L’air trempe un bout de chiffon vers le ciel

    On n’a rien vu du reste

    L’enfance a de claires allées

    Qui jardine pousse le vent

    Les murs de la ville ont d’étonnants parages

    Et les mots ont pour eux l’ombre des arbres



    IX

    Le bleu dépasse le vert les branches le soir

    Décante ce qu’il reste d’air

    Les promeneurs ont l’espace devant

    L’on sait peu de chose l’on fait peu de cas

    De ce qui tombe entre les pans les murs

    La vie cède ses ombres à l’heure qui mène


    P.L.

    (inédits 2013)

    Derniers titres de Philippe Leuckx

    • Au plus près, 2012, Ed. du Cygne (F).
    • Déambulations romaines,(en collaboration), 2012, Ed. Didier Devillez.
    • Quelques mains de poèmes, 2012, L'arbre à paroles.
    • Dix fragments de terre commune, 2013, La Porte (F), à paraître.

     medium_leg-maison-abandon.jpg

  • Journal d'Hélène Berr

    images?q=tbn:ANd9GcQQtz6-UqZFzQRxqqYwFvOE-NGhHg_XtGpRHjQ7rOyFnLKTRrWa20UKKwpar Philippe LEUCKX


    Disponible seulement depuis 2008, le "Journal" d'Hélène Berr (1921-1945), préfacé par Patrick Modiano, illustré de quelques photographies d'Hélène et de ses proches, enrichi de quelques annexes intéressantes (des cartes du Paris d'Hélène avec ses parcours dans la ville), est l'un de ces documents de première main qui donnent à l'Histoire ses atouts de vie, de témoignage et de réalité. Durant trois années - juste avant son arrestation du 8 mars 1944 -, Hélène, diplômée de la Sorbonne, en préparation d'agrégation en anglais, rendue impossible par les lois antijuives, relate sa vie quotidienne entre cours, musique classique, amitiés, présence active dans les associations en aide aux Juifs, dans l'hôpital des Enfants-Malades, visites à la grand-mère chérie...

    journal-d-Helene-Berr.jpgD'une écriture précise, qui va à l'essentiel des informations et des émotions de la jeune adulte embarquée dans la tragédie des lois raciales, des déportations, de la Rafle du 16 juillet 42, des départs des amis en résistance, de la première arrestation de son père, ce beau livre, sauvé de ces années iniques, dévoile de grands pans d'histoire intime. Bien sûr, on a d'autres témoignages, d'autres récits sur cette période (et de bouleversants : Boussinot, Nemirovsky, Frank...), mais cette radioscopie des ravages au sein de la communauté juive prend un éclairage d'intensité extraordinaire par tous ces faits qui s'entrecroisent, forment un réseau significatif de toutes les blessures enregistrées par cette jeune Française, sensible, qui, elle le répète plus d'une fois, écrit pour ne "rien oublier" de tout ce qui est advenu à ses proches et amis. Et puis, il y a la force de l'amour pour Jean Morawiecki, qui devra partir, mais dont la présence, durant six mois de sa vie, lui laissera des souvenirs inattaquables de culture, d'émotion vraie et d'humanité. Hélène Berr a des accents de vérité et de générosité pour répondre à toutes les atteintes quotidiennes. Elle se dépense en actions de toutes sortes, elle note, elle se déplace, elle ne perd pas un instant pour coller à la dure réalité du temps. Et qu'est-ce qu'un panaris, incisé plusieurs fois, à côté des manques de toutes sortes et des douleurs inaltérables?

    Courageuse Hélène, brillante Hélène, conviviale en diable, qui donne de sa vie une véritable ethnographie de l'ordinaire dans une époque de troubles, de sanglantes mesures et d'injustices notoires.

    Son parcours (et son journal s'arrête brusquement en février 1944) se termine à Bergen-Belsen, quelques jours avant la libération du camp. Ses parents sont morts dès 1944.

    Le "Journal", en outre, offre un tableau de culture anglophone (la liste des lectures figure en fin de volume).

    Un très très beau témoignage.


    Hélène Berr, Journal, Seuil, coll. Points, 352 p., 7€.

  • Au service de Fra Angelico

    images?q=tbn:ANd9GcQQtz6-UqZFzQRxqqYwFvOE-NGhHg_XtGpRHjQ7rOyFnLKTRrWa20UKKwpar Philippe LEUCKX


    Geneviève Bergé entretient avec l'art et les arts du silence, en particulier, des relations privilégiées faites d'acuité et d'émerveillement. Morandi, Rembrandt, Fra Angelico, entre autres figures, sont devenus pour elle, romancière, essayiste, critique, matières à écrire.

    c_berge_fra_270.jpgL'auteur, intimiste par excellence, suffit-il de se reporter à ses derniers romans (Un peu de soleil sur les planchers, Le tableau de Giacomo), trouve ici, avec l'exploration consciencieuse d'un univers de peintre et de saint, l'occasion d'inaugurer une collection "I santi", dirigée par Lucien Noullez, pour offrir au lecteur de nouvelles ressources dans l'échange avec des saints à la lumière de la littérature.

    Comme Jean Miniac tout récemment avec Bach, sur le mode imaginaire, Geneviève Bergé, dans son FRA ANGELICO sans audioguide, redonne à lire une oeuvre, souvent éclairée, et dont Vasari a sans doute figé les termes une fois pour toutes, qu'il fallait donc décrypter à nouveau dans une lent dégagement des assises de l'oeuvre, au fil des cellules du Couvent San Marco, à l'ombre d'une église romaine, au coeur d'un livre à écrire, à Rome par hasard, dans l'entrelacs aussi de la vie quotidienne, entre projet à réaliser et passé familial - cette chambre des parents où la petite Geneviève découvrit Fra par le biais d'une reproduction.

    Geneviève Bergé apprécie l'écriture mémorielle, elle s'y sent de plain-pied pour exciter ses découvertes, patientes, ressassées reprise après reprise, puisqu'elle connut, après de longues lectures et préparations diverses, quelque découragement. La question barthienne "par où commencer?" titillant sans cesse le chantier du livre à écrire.

    images?q=tbn:ANd9GcQxbP42zh7zWKS2mf9_3x9BKZdivLl_dS6wGOw04SRzkEWV8wk5SZyk97MMais aussi le coeur d'une oeuvre : pourquoi Fra? pourquoi lui et cette peinture sans mal, sans violence? pourquoi ces avancées et retraits au contact d'une oeuvre?

    A force de traquer l'essence du "bienheureux angélique", en passant par ses pas, en enfilant l'habit dominicain et le regard dominicain sur le monde, en tentant d'éclairer la couleur, et les thèmes, tous religieux, presque toujours déclinés en "annonciations" et "crucifixions", l'auteur d'aujourd'hui décèle la lumière des vrais univers picturaux, silence et art mêlés.

    Le livre prend forme, origine et valeur, et profondeur, dans cette manière d'interpeller - entre étonnement et science - les matières, les voûtes, les arcades, les fleurs, les jardins, les figures - l'ange, la vierge, Dominique au pied de la croix -, selon un regard que n'eût pas renié un Focillon.

    Le lecteur, si bien, se sent lui aussi appelé à saisir, au-delà de ce qui est connu, ce qui déroge au regard trop lisse ou trop hâtif, c'est-à-dire l'essentiel qui se cache. Daniel Arasse a pu aiguiller notre romancière vers d'autres ressources, qui soient propices à lire autrement la perspective, le cadrage, la couleur.

    Ainsi se déroule, sans audioguide mais avec l'oeil d'une marcheuse experte, l'oeuvre du saint, béatifié par Jean-Paul II, toujours renaissante, si encline à nourrir le lecteur-spectateur des silences et des formes.

    Geneviève Bergé, Fra Angelico, coll. I santi, L'Age d'homme, 2013, 144p., 12€.

    http://www.lagedhomme.com/boutique/fiche_produit.cfm?ref=978-2-8251-4259&type=67&code_lg=lg_fr&num=0

     

  • SCHNITZLER – UNE JEUNESSE VIENNOISE

    images?q=tbn:ANd9GcTT-id5CRSHLWkXL2hcXeWijqsURPRSPbXuTlwb9AwwRTEWNKPC0EflEVYpar Philippe LEUCKX

     

     

    une-jeunesse-viennoise-1862-1889-arthur-schnitzler-henri-roche-9782253045236.gifDu grand auteur autrichien, à la légèreté de touche disons mozartienne, osons ophülsienne (puisque ce dernier l'a adapté et porté au cinéma à plusieurs reprises,"La Ronde", entre autres liebelei ), cet ensemble autobiographique, limité aux vingt-sept premières années du dramaturge, donne un juste reflet, tant l'écriture de soi - hors de tout égotisme m'as-tu-vu - égratigne aussi bien sa propre personne que les usages d'une époque : on est dans la bourgeoisie cossue et médicale (Arthur sera, à l'instar du père, médecin) de Vienne, qui prend, dans le contexte des grandes années de l'empire austro-hongrois, une place non négligeable dans les structures mentales, sociologiques et récréatives du temps. Les sorties dans la campagne viennoise, les bains, les villes de réjouissances, les nuits en calèche, folles, donnent lieu à de longues descriptions incisives sur le parcours d'un noceur doué, en quête de soi, de grisettes et autres amours ancillaires ou non, intellectuel lettré, apte à la découverte théâtrale, aux voyages de culture à Londres, à Paris, entre cours à demi suivis, stages chez des laryngologues réputés, séjours en eaux, entouré de femmes dont il s'éprend et dont il note, réflexe classique de celui qui classe ses oeuvres inédites, noms, descriptions brèves et circonstances amoureuses et sensuelles. L'Arthur d'alors ne pense guère au mariage ni à se placer où que ce soit, selon le voeu de son paternel. Il est ailleurs, tout à la joie de broder une ville d'eau, des atmosphères de baisers échangés, de surprises, de petits appartements où l'amoureuse vous réveille et vous rappelle au devoir de médecin débutant...

    Ici passent, non seulement le talent de bien se moquer de soi, celui de restituer une époque, avec ses strates de devoirs et plaisirs, subtilement consignée, légèreté, substance et souffle pour des notes jetées au journal intime, et ensuite reprises avec beaucoup de soin et d'honnêteté.

    On y retrouvera, pour sûr, les alliages précieux des thèmes d'une "belle époque" où l'artiste n'a guère à se préoccuper de son sort, remparé qu'il est des soucis ancillaires par la fortune et le milieu. La petite grisette, la belle Viennoise, la lente description sourcilleuse des milieux fréquentés, oui, on retrouve là l'univers que déclinent "Mademoiselle Else", "Mourir", "La Ronde"...

    Arthur Schnitzler, Une jeunesse viennoise, biblio, Livre de poche n°3091, 512 p., 7,5€.

  • Un admirable récit de Boussinot

    images?q=tbn:ANd9GcTT-id5CRSHLWkXL2hcXeWijqsURPRSPbXuTlwb9AwwRTEWNKPC0EflEVYpar Philippe LEUCKX

     

    9782847202250_1_75.jpgHonte un peu de découvrir si tard cet admirable récit "Les guichets du Louvre", à la ligne pure, si pure qu'il laisse sans voix tant le témoignage de Roger Boussinot - l'exact contemporain de mon père - 1921/2001 -, sur la fameuse Rafle du Vel d'Hiv (16 juillet 42) sans recherche excessive de style, sans mise en avant du personnage-témoin-narrateur sans prénom, un je presque anodin, quasi anonyme, reflète l'histoire avec une sobriété exemplaire. Sans voix, oui. Tant l'histoire personnelle éclaire l'Histoire. Tant le talent de Boussinot pour évoquer - le mot est faible - cette journée de honte pour la gendarmerie et la police françaises requises pour vider de leurs habitants juifs des rues entières autour du quartier du Temple, est d'une clarté de coeur admirable. 108 pages pour dire une mission, confiée à l'étudiant d'alors, provincial abouti à Paris, par un copain, Favard, celle de sauver, si possible, quelques Juifs du désastre voulu par Darquier de Pellepoix et Bousquet.

    Le jeune Boussinot relate, sans se mettre aucunement en valeur, les tentatives pour satisfaire cette mission hautement périlleuse, dans le lacis des risques et des rues, pour échapper aux contrôles de toutes sortes. Les enfants préservés le temps d'une rencontre qui se révélera vaine. Jeanne, la belle inconnue, dont il ne connaîtra jamais le nom de famille, qu'il a sauvée, qu'il a tenue si près dans les couloirs sombres...

    Ce magnifique récit, censuré en 1960, lors d'une première édition chez Denoël, vient d'être réédité aux Editions Gaia (2012).

    C'est, bien sûr, un classique. Que j'ai déjà envie de relire, relire. L'écriture en est extraordinaire. Voilà un récit d'un auteur qui avait l'oeil, qui était fou de cinéma, qui fut un de nos meilleurs filmologues (avec Sadoul, Chirat, Mitry).

  • ANNE BONHOMME ET SES "ARCHIVES"

    369422_1424082850_695073978_q.jpgpar Philippe Leuckx

    Un huitième livre de poèmes en vingt et un ans de création. Deux éditeurs : L'Arbre à paroles et Le Coudrier. Voilà le troisième recueil qui paraît à l'enseigne du Coudrier, au titre toujours aussi bref, après "Exercices", il y a trois ans, ARCHIVES, sorti spécialement pour la Foire du livre de Bruxelles.

     Repository?IDR=3522&IDQ=20L'auteur a trouvé depuis ses débuts une voix, un rythme et des thèmes personnels. De longs poèmes aux vers brefs, entre descriptions réalistes et considérations mythiques, entre le souffle de la mélopée et les constats urgents à se dire, en toute pudeur, sans gommer les aspérités de l'existence. Les peuplades primitives désolées, les peintures et les images, la ville sont des lieux spécifiques, qu'elle prolonge, approfondit, fore loin. Ce que le beau livre de 2008, "Ici-là-bas", dessinait, se retrouve en partie sous une autre lumière. Puisqu'il faut sauver les îles, "ces filles d'absolue beauté", puisqu'il faut renaître aux vraies images terriennes et aquatiques, puisqu'il s'agit en tant que poète d'élever la parole à la hauteur des vrais débats de civilisation, à l'heure où la beauté et la bonté sont rognées de toutes parts.

    Trois parties structurent une pensée fondamentale des paradis perdus, non seulement les îles, les peuples, mais quoi, notre enfance, mais quoi, notre monde qui se fait vieux.

    Anne Bonhomme, dans une partie centrale de toute gravité, consigne un ton de solitude et de tristesse. Que savons-nous de la réalité? Et "écrire", serait-ce la seule manière de relayer ces "oeuvres perdues"? La poétesse rameute l'enfant de ses quatre ans, qui "n'a jamais été gaie" : de quoi peut-elle se "consoler" et quelle "trace" laisser au monde?

    Les beautés affleurent sans un trémolo, dans une justesse au long cours :

    "Un enfant tourne/ dans l'espace/ sans casque touche à peine/ ses vieux cheveux de/ raphia"

    ou

    "Prends-moi dans tes bras/ vieille planète/ et berce-moi de tous tes/ lacs étincelants".

    Le détour mythique de "LA-FEMME-QUI-ECOUTE" ou de la mort qui attend les hommes donne à l'ensemble une densité palpable d'approche philosophique des mondes; Anne Bonhomme sait, ô combien, tisser dans ses poèmes amples toute l'aventure intérieure d'une préservation des beautés à l'oeuvre; sa poésie nous questionne, nous insuffle sa dose d'admiration de ce qui reste, en dépit de toutes les saccades, de tous les saccages.

    Notre âme doit conserver ses "Archives", cette "lumière (qui)coule", "une palpitation" "pour tous les coeurs du monde". Notre oeil doit mesurer sa chance, toutes pépites rassemblées, entre ciel et mer.

    Sans verser dans la tragique option, Anne Bonhomme délivre une vigilance de tous les instants, pour que nous ne sombrions pas, faute d'avoir vécu.

    Inépuisable poésie, dont les éléments fondamentaux agencent les beautés, sans aucune lourdeur formelle : les images coulent elles aussi de source, vivifiantes comme le tribut d'un oeil éveillé, toujours apte à déloger du monde ses merveilles mêmes périssables.

    Anne Bonhomme, Archives, Le Coudrier, 86 p., 15€. Belles illustrations de Simonne Devylder.

    http://editions-lecoudrier.blogspot.be/

  • Deux classiques autrichiens

    369422_1424082850_695073978_q.jpgpar Philippe Leuckx

     


    41TP221PBNL._AA160_.jpgArthur Schnitzler
     (1862-1931), auteur de « 
    La Ronde » et d’une remarquable autobiographie, « Une jeunesse viennoise », propose en 1924 un bijou narratif : « Mademoiselle Else ». Réédité en livre de poche (n°3195, 96p.),  ce petit roman, préfacé par Roland Jaccard, illumine d’un autre jour l’univers du grand Viennois. Tout à la fois acide et mélancolique, une villégiature devient pour une jeune fille de la bourgeoisie le lieu même des interrogations existentielles. La voix nous parle d’autant qu’elle est portée par un monologue qui tisse tous les enjeux de ce récit cruel. Else doit sauver de la ruine un père englué dans les dettes. Devra-t-elle porter sur elle tout le poids de la situation désespérée ? N’est-elle pas victime elle aussi d’un atroce marché ? Autant la douceur du personnage nimbe les mouvements du cœur, autant l’entourage pèse : la mère calculatrice, le marchand d’art Dorsday qui happe la belle en ses filets de séduction…

    Tout l’art de Schnitzler est de coudre – et quelle dentelle vibratile d’émotions suggérées ! – les menues réalités, sans jamais alourdir le propos. On est entièrement dans le personnage d’Else, dans les circonvolutions subtiles de sa pensée. Il y a, en outre, une description presque proustienne des allées et venues de ces estivants au creux du parc ou des soirées, entre musiques et conversations feutrées. Il y a, et là réside le prodige de cette écriture dramatique, une montée sensible et juste des tensions jusqu’à l’épilogue.

     

    **


    31k8eqH9amL._AA160_.jpgDe Stefan Zweig (1881-1942), paraît en ce mois de janvier 2013 (Ed. Sillage, 64 p., 6,50€) une nouvelle initialement éditée en 1929, « Le Bouquiniste Mendel ». L’histoire d’un bibliophile, au tout début du XXe, dans le cadre d’un de ces cafés qui ont fait la réputation de Vienne, le Glück en l’occurrence, la description précise, hyperréaliste des ambiances, entre fumées, alcools et travaux de servante, la mise en place de l’histoire entre narrateur et quelques comparses, dont une dame des lavabos, Madame Sporschil…tout baigne dans une lente nostalgie qui balaie les années, les restitue,  le temps de quelques phrases, pour le plus grand bonheur du lecteur. On suit avec émotion les avatars d’une « carrière » de cet amoureux des livres, doué d’un flair unique pour dégotter les éditions rares, les exemplaires sauvés d’un désastre. Mais le temps passe par la guerre – 
    la Grande -, et le personnage, qui au Glück, était l’objet de tous les soins, connu comme un dispensateur de beauté, revient maudit, oublié, relégué… Zweig sait, ô combien, tracer en phrases brèves l’intérêt d’une vie, si fragile, si dense, si vite dissipée, et les personnages, à l’exception notoire de la dame des lavabos, sont souvent bien oublieux des perles dont ils ont profité. L’amertume et la mélancolie décrivent à merveille ces temps disparus, dans l’anse nette d’un cœur, qu’il ressuscite. 

  • HUIS-CLOS par Le XL THÉÂTRE

    images?q=tbn:ANd9GcTYeIh_40eQ3e8tELt15eqoVFgVmbu_6gtmnNmzQGe9_DBBSkgxIQpar Philippe LEUCKX

    Un Huis-clos joué, ce jeudi 7 février, au sein de notre C.E.S. Saint-Vincent de Soignies, à l'intention des aînés.

     

    On pourrait croire aujourd'hui que cet inusable du théâtre existentialiste français n'a plus beaucoup à nous apprendre pour avoir été beaucoup montré. Ce serait oublier le travail d'une équipe vibrante, quatre comédiens, un metteur en scène inspiré, un régisseur aux lumières, qui a replacé la pièce au centre des préoccupations essentielles, dans une ferveur de tous les instants.

    On connaît la trame - deux femmes, un homme, aux prises, arrivés en enfer, avec eux-mêmes et leurs corésidents, en chamaille avec le passé qui pèse, conscience qui recherche à s'évider de son poids.

    Une Inès, passée maîtresse en passeuse de guignes à ses proches (trois morts dont la sienne), employée des postes; un Garcin lâche pour avoir fui ses responsabilités à cause de son pacifisme; une Estelle mondaine et infanticide, en quête d'hommes et de désir.

    Les trois s'affrontent, s'accrochent, s'attirent, se repoussent, dans un corps à coeur saignant, faussement mis en place dans un tissu de convoitise, jalousie, non-dit brûlant.

    Ils sont là, à contre-coeur, à contre-vie, pour expier leurs fautes. Toutes les joutes visent à explorer, bourreaux à la quête de la faute de l'autre, des deux autres.

    Sartre n'imagine que les issues les plus nauséeuses : personne n'échappera à son propre règlement de compte; personne ne dérogera à cet examen de conscience instillé par l'autre.

    Quant à l'adage sartrien "l'enfer, c'est les autres", il est à relire comme une réflexion sur le miroir trop transparent que l'altérité offre ou impose à notre propre connaissance. Cet effet de miroir signe notre dépendance à l'image que l'autre se donne de nous, de lui; et il ne suffit pas de mourir pour échapper à cette conscience sans cesse réactivée. Remords, regrets, carences, manques, appels du pied du désir accroché au corps...l'humain responsable voit sa liberté s'user à la présence d'autrui et c'est un combat de tous les instants.

    Le metteur en scène a tiré parti d'un rectangle de scène où la mobilité incroyable des comédiens crée un effet de réalisme époustouflant. Ce sont les esprits, les corps, les chairs qui se meuvent et se déchirent. L'homosexualité d'Inès répond à la séduction massive de l'homme par une Estelle en chaleur. Garcin, cruel et goujat avec sa femme, cède comme un chien qui aboie sous l'ordre. La supériorité d'Inès, femme forte, méprisante, chatte et féline féroce, laisse tomber les répliques comme autant de condamnations imparables.

    Les comédiens (Amélie Segers, Vanessa Mauro, Tanghi  Burlion, Raffaele Giuliani) donnent chair et force, ferveur et tension aux personnages qu'ils endossent. Ces jeunes comédiens, à peine sortis du Conservatoire ou en quatrième année, vibrent, jouent de leurs corps comme peu peuvent le faire avec autant de vérité. Chapeau à leurs prestations!

    Un très beau spectacle théâtral!

     

    huisclosmin.jpg

    http://www.xltheatredugrandmidi.be/

  • Deux poètes : Geneviève Bauloye, Danielle Gerard

    images?q=tbn:ANd9GcQzCoPZrZfTixQqg4xdVjCF6_x_NReWlc7XrWWsAmjDHiPjQHSSBMTcdDMpar Philippe LEUCKX

    Deux voix assez discrètes. L'une née à Chimay, l'autre à Uccle. Toutes deux en poésie depuis les années 90, c'est-à-dire tardivement.

    Depuis, chacune a proposé  entre cinq et sept  titres aux éditeurs.

     


    Si Geneviève Bauloye revendique assez logiquement une écriture proche de la nature, du bref blason, de l'haïku, elle s'inscrit dans une démarche poétique où Henri Falaise, les frères Piqueray témoignent d'une poésie de qualité.

    J'ai dit le plaisir que j'avais eu à lire et à commenter le livre précédent déjà édité chez l'éditeur italien Schena de Fasano di Brindisi, dont le beau titre "L'Unité des étoiles" annonce l'aérien "La Brume se souviendra" qui vient de sortir des presses (décembre 2012).

    images?q=tbn:ANd9GcRTQE-p0PtPJqlo8Ziw86Q5JrWyydxrPdcDsg9rafIxrLbqjGoLF7eR_QLe nouveau livre de poésie, préfacé par un Alain Borer enthousiaste, s'articule en sept mouvements. Chaque section présente de brefs poèmes ciselés, à l'encre dense, où la nature observée délivre sa petite "musique du silence".

    L'écriture y est "du givre bleuté" et l'âme du feu surgit çà et là comme la métaphore de la ferveur concise de la poétesse qui se sait "au bord du ciel" pour parler "aux peupliers disparus". Elle a le tact poétique de la "rumeur mouillée" qui signale un travail d'économie verbale : "Qui es-tu/ Qui traverses le temps".

    Parfois un simple vers signe la connivence : "Il neige dans le feu".

    L'air de rien, sans jamais peser, voilà une écriture qui fait passer suffisamment de sève et de lumière pour étreindre en nous comme une "brume ensoleillée/ De l'enfance".

     


    images?q=tbn:ANd9GcSLN0FYtNJPIx4YyflAIdIsWEeMH8X3_xIfl9JjN7CrJO-DueCaqp8E126JAutant Geneviève Bauloye travaille sur le ténu, tenu en peu de mots, en peu de vers, autant Danielle Gerard a besoin d'une certaine ampleur pour développer ses émotions dans "Baisers", qu'elle publie à Merlin aux Déjeuners sur l'herbe, en janvier 2013.

    Le souvenir préside à l'énoncé de longues notations sur et autour des baisers du titre : étouffés, "vers la fragilité tranchante", "la tête chaude, palpitante". Le lyrisme chaleureux rend compte des lumières mais s'aiguise jusqu'à toucher le lecteur de tous les tranchants des "secrets", des "puits", des "épines". Mais la mémoire aussi saigne pour une quête ressassante des lieux de ce qui s'est perdu. Où, répété jusqu'à l'envi, pour marquer le poème d'une gravité qui ne soit pas seulement un motf mais un véritable creux qui s'ouvre et blesse.Oui, où?

    Le volume resserre vers sa fin les textes aigus qui déclinent regrets, dérisoires chemins par lesquels il eût fallu passer : "J'ai dû sentir plus d'un frémissement" ou "J'ai dû oublier/ Le noir très noir/ De la cave à charbon,/ L'hiver sur le soupirail".

    Les baisers ne seraient-ils donc que les fleurs ramassées de rêves un peu fous que rien ne relie? Comme les marques pauvres d'un destin aviné?

    Une sorte de pied-de-nez à la mort - mot de la fin? A moins que ce ne soit de la faim - idéale d'autre chose que cet "éclat qui monte..abusant des ombres/ Comme un fantôme se faufilant".

    Il y a dans ces poèmes tant de morsures vives, de beautés contenues, où se mêlent dans le même mouvement "apnées...araignées", alors que la "lumière embrase".

    On le voit, rien n'est trop beau ni trop gris ni trop doux; l'art du poème est de hausser la tension du lecteur à l'aune des impatiences et des pulsions "de joie" ou dans l'ombre de "la légèreté de l'âme". Du beau travail.

    http://www.lesdejeunerssurlherbe.be/pages/livres/baisers.htm


    ** Bauloye (G.), La Brume se souviendra, Schena Editore, 2012, 64 p.

    ** Gerard (D.), Baisers, Les Déjeuners sur l'herbe, 2013, 76 p., 9 €.

  • PESSOA - MIROIRS - AU THÉÂTRE DES MARTYRS jusqu'au 9/2

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    par Philippe Leuckx

     

    De Pessoa, connu tardivement, beaucoup de poncifs : sa cirrhose, sa malle (que Tabucchi immortalisa - Une malle pleine de gens!), sa Lisboa natale, son Tage, ses hétéronymes (72 selon le relevé chronologique de Teresa Rita Lopes)...que Paul Emond dans son projet théâtral assemble en les dépassant, puisque lui-même Pessoa se voit comme une "couturière masculine", un vrai assemblage de "pessoa", de "persona", autant de visages, de masques. JE EST UN AUTRE de l'autre Français semble bien chichiteux à côté de la multiplicité que le Liboète s'est donnée!images?q=tbn:ANd9GcQQDzhrofe59G8tq3-rTcF0a8MAChGlzPU-EEV4SH2HHFDyCf1z75pRHDWM

    Personne vraiment sous ces nombreux masques de la vie? La vraie vie, pas celle qu'on vit avec les autres, entre banalités et "cercueil" final! Celle du temps de l'écriture anonyme, du temps des douze chambres tour à tour occupées par le promeneur de la Baixa (comme son semi-hétéronyme Bernardo Soares le raconte dans "Le Livre de l'intranquillité"), loin des occupations de traducteur de l'anglais dans des officines maritimes, d'aide-comptable. Dans le vrai creux de l'écriture, de ces 27543 feuillets retrouvés, tapuscrits et manuscrits mêlés!

    Paul Emond a puisé, pour coudre ces masques, ces voix, dans les textes des quatre hétéronymes majeurs : Caeiro, de Campos, Reis, Soares, et quelques autres  - Quaresma, Mora.

    Les Odes maritimes et autres Bureau de tabac offrent les sommets de ces "Miroirs" conjugués du génie sensationniste : portés par  les voix magnifiques d'interprètes inspirés, au rang desquels pointons surtout Itzik Elbaz et Emmanuel Dekoninck, qui tiennent à eux deux quatre des voix du Pessoa magistral. C'est un plaisir non seulement de les entendre vivre ces textes amples mais de les voir jouer avec l'intensité du vécu de ce marginal des années 20 et 30, sommé par lui-même de s'exclure du protocole social pour s'enfouir dans les délices de la création. On a là la magie agissante du théâtre, la poésie des gestes et des corps, s'ajoutant aux prestiges de la plume du Lisboète!

    La mise en scène, l'ultime d'un long parcours voué au théâtre, de Madame Elvire Brison, est à la fois suggestive et ordonnée autour de la représentation d'une Lisbonne reconnaissable par la musique nostalgique, les vues filmées du Tage, des quais et des tramways.

    Une heure vingt de plaisir à croiser sans cesse l'intelligence des textes et celle aiguë aussi de la "représentation" sobre : une scénographie limitée à l'essentiel d'une porte et de deux escaliers. L'important est sans doute ailleurs, dans la justesse d'une phénoménologie de l'univers pessoen, tissé de diversité, de paradoxe, de complexité, d'ouverture à une étrange littérature du multiple : JE EST UN NOMBRE INFINI...

    Très beau.

     

    http://www.theatredesmartyrs.be/pages%20-%20saison/atelier/piece4.html

  • D’OLIVIER ADAM, UN BEAU LIVRE « LES LISIERES »

    images?q=tbn:ANd9GcTT-id5CRSHLWkXL2hcXeWijqsURPRSPbXuTlwb9AwwRTEWNKPC0EflEVYpar Philippe Leuckx

    Ce livre, un peu négligé par la presse et peu sollicité par les jurés des différents prix, est pourtant, dans le droit fil des œuvres précédentes – « A l’abri de rien » ou « Des vents contraires » -, un roman plus qu’intéressant sur un sujet non moins pertinent. Sans compter que le jeune romancier (né en 1974) tisse un univers reconnaissable, entre souci social, analyse psychologique des tissus familiaux et amicaux, sentiment profond de partage des usages d’une époque. Ce n’est pas mince ; ça vous positionne un auteur, qui ne souhaite en rien jouer aux Musso faciles ou autres Angot de provocation douteuse.

    images?q=tbn:ANd9GcS5SzzPB90YkETlUKcUUgMikeCJxAO6Y3r-Dcl7gGpvN2qAf3Gz2V4do2wLe thème du présent livre met en scène un narrateur alter ego du romancier de trente-huit ans, écrivain lui-même en proie à de nouvelles sollicitudes, l’âge venant, puisque les parents du dit narrateur ont besoin de ce fils qui a pris ses distances par rapport au milieu familial, par son choix de profession, par la seule distance, passé de la région parisienne à la Bretagne. Le fils n’a pas été trop présent, le voilà revenu près du père contraint, par la maladie de la mère, de s’occuper du ménage. Il n’en a eu guère l’habitude. Cependant, le dialogue, très ardu dès l’entame de ses retrouvailles forcées, prend peu à peu. Les mots viennent. Même si parfois l’écran du langage de sourds émerge. On ne raie pas d’un trait tant de malentendus, de choses non dites sinon non digérées. Le narrateur écrivain sent, sait, comprend qu’il n’est plus au centre mais sans cesse transféré aux lisières de plusieurs mondes : le monde familial, ainsi que les amis de ce temps-là, période d’études ; celui de l’édition, où il ne trouve guère sa place ; sa propre cellule familiale dissoute par le départ de sa femme…images?q=tbn:ANd9GcRoQ1GfOap-A8NRIrrhqGSfCFdw5JGxS6BURlUIid3_p_UphR383vUzqdDr

    Olivier Adam a l’art de décrire avec acuité ces microcosmes. Le scalpel de l’ethnographe joue de sensibilité tout de même. Le risque serait grand de n’y voir qu’un simple travail de constat social d’un égaré, entre vie quiète des parents, formalistes de la tradition, vivant chichement dans les rets marqués du milieu corseté par l’éducation, une certaine culture, voyant d’un très mauvais œil le choix de l’écriture comme carrière, et d’autres vies, où la fratrie n’est pas celle du réseau familial (un frère guère compris et comprenant guère son écrivain de frère) mais le retour aux sources des copains de jadis mués en êtres parfois de seconde zone, à cause de la crise, de l’arrêt des études.

    Que « Les lisières » n’ait pas passé le cap de la première sélection Goncourt relève d’un injuste choix. L’auteur n’a en rien démérité et ce, en comparaison du livre ancien que le même jury avait mis en évidence par un Goncourt de la nouvelle décerné au très beau «  Passer l’hiver ». L’on ne comprend pas toujours ce qu’il se passe dans ces sélections d’automne. Enfin, Olivier Adam a sans doute apprécié par contre à sa juste mesure le bel article paru dans « Le Monde », qui met en exergue les qualités d’un romancier qui a le sens des sentiments et des émotions vraies, sans apprêt ni effets faciles ni sensiblerie, comme dans tant d’ouvrages de consommation courante aguicheurs et/ou creux (Levy, Nothomb, ….).

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    Adam (O.), Les Lisières, Flammarion, 2012, 458 p., 21 €.

  • Ferrari - un bon Goncourt

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    par Philippe LEUCKX



    Jérôme Ferrari, dans "Le Sermon sur la chute de Rome" (Ed. Actes Sud, 2012), dans de très longues phrases parfois, imagine sans doute ce qui déraille trop facilement dans les vies ordinaires et les idéaux les plus vifs.


    Construisant, comme d'autres auteurs (Ernaux, Lefèvre), une fiction sur base d'une photographie, le romancier d'origine corse, aujourd'hui professeur en Asie, dessine une histoire à laquelle le pesant de réalisme confère densité et attachement. On suit avec intérêt cette famille corse, le grand-père Marcel, né en 1918, absent de la fameuse photographie familiale, et ses descendants.


    images?q=tbn:ANd9GcQFchmBbHQ1aZ62ADra_POt9KuFuhPOzDmR8N7IDL0UpoAhxHcMO5g8hhULes deux antihéros, universitaires, recyclés dans un projet à mille lieues de leur formation - reprendre un bar dans un bled -, profilent une sorte de destin plausible et partageable. Mathieu et Libero, amis d'enfance, trouvent sans doute là le terreau d'un retour aux sources corses et une manière d'exprimer de neuves relations humaines.


    En contrepoint, l'autre destin, symbolique et porteur, ce qui arriva, puisqu'il s'agit tout de même de coller à l'histoire, à celle d'Augustin et de sa vision de Rome dans sa chute de 410, lorsque l'évêque d'Hippone eut à se prononcer sur cette Rome déchue, à l'occasion de son Sermon du titre.


    Dans un style précis, réaliste, et l'ampleur d'une vision, le romancier cerne la vérité des êtres, leur fragilité, l'inconscience aussi assez naïve des projets éperdus.

    On sort ébloui d'un roman, à la justesse un brin déprimante, puisque la vie va ainsi, mordant le reste d'idéalisme de personnages trop vite happés par un réel épuisant. En va-t-il ainsi des vies? De toutes?


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    On suivra l'oeuvre de ce jeune auteur - quarante-quatre ans au compteur -avec intérêt. Sans doute devra-t-on compter sur l'incisive présence d'une écriture mature, aussi à l'aise dans la description que dans la distance disons moraliste du thème. Une toute petite réserve toutefois : doit-on subir, sans ponctuation raisonnée, des phrases parfois kilométriques (l'une de plus d'une page)?

  • L'Herbe des nuits: Modiano, Paris, la légèreté

    images?q=tbn:ANd9GcTT-id5CRSHLWkXL2hcXeWijqsURPRSPbXuTlwb9AwwRTEWNKPC0EflEVYpar Philippe LEUCKX

    Tant d'écrivains remuent le passé, leur passé. Quelques-uns seulement y dénichent suffisamment de pépites pour le donner à lire. C'est le cas d'Hardellet, fouinant inlassablement dans le terreau de ses banlieues, c'est celui de Françoise Lefèvre, dans l'ordre de l'intime renoué, celui de Bianciotti relatant dans "Sans la miséricorde du Christ" des espèces de destins fuyants, c'est depuis longtemps le terrain sur lequel Modiano pose ses mots, ses phrases.


    images?q=tbn:ANd9GcS_8moM7mkgRMuDUDQt_hZLBhTmUBrw7_DaMYUtAM_-GkrEiiROexGg4vysA fréquenter Modiano depuis longtemps, je me dis que ce vingtième roman restitue des atmosphères connues ou pressenties mais qu'il inaugure aussi un nouvel outil dans sa perception du monde. Avec quelle légèreté, l'auteur noue ici quelques figures, lance quelques noms, tisse quelques lieux d'un cadastre parisien intérieurement maîtrisé de longue date et nous chuchote : "Que savons-nous de nous, des autres, quel temps? Quelle vitre nous sépare d'autrui? avons-nous laissé quelque part, et peut-être volontairement, des lampes allumées?..." Je pourrais multiplier les questionnements tant Modiano excelle à parler de nous, de nos vies enfuies avec ses mots et ses expériences!


    L'histoire, comme toujours chez Patrick Modiano, est un tissu de noms, de codes, glissés sur le blanc d'un carnet noir; il faut suivre, en tant que lecteur, cette topographie du coeur qui vous fait passer d'un hôtel miteux (Unic) à une propriété de Feuilleuse, d'une chambre traversée incognito au bureau de police, d'un quai à un square ancien...Hardellet n'est pas loin...images?q=tbn:ANd9GcTQIq6elg3SJSDZUMzK370VxPFGpzTCGurvQv9YvaA91m4QlnN3fkhY5jQ


    Jean, écrivain, même âge et même vie que le romancier né en 45 à Boulogne-Billancourt, et qui connaît Paris sur le bout de son Fargue, Doisneau, Hardellet, Prévert, approche - le mot n'est pas de trop - divers personnages, dont une Dannie, les suit, de près, de loin, est mêlé, de loin aussi, à une enquête policière presque de routine, menée par un certain Langlais, on est du côté de Montparnasse, de la Cité Universitaire, et on longe d'autres quartiers, avenue Félix-Faure ou square Choisy...


    Le narrateur ne sait plus très bien s'il a vécu il y a 20, 30 ou 40 ans ces faits et les traces du moleskine noir ne disent pas tout...

     

    La prouesse de cette "Herbe" est de faire tanguer, au fil de légèreté, toutes nos impressions de vie : le passé si vite filé, le temps d'une façade, d'une lampe désolée, le présent qui rameute sans cesse les dépossessions : que de bâtiments disparus, ravalés dans les romans de Modiano...Souchon  dit quelque part "On nous a fait Paris, en plus moche". c'est l'impression aussi qui réveille le lecteur dans cette phénoménologie modianesque du passé parisien...Il faut suivre à la trace les fragments du passé, les compter, les conserver précieusement...

    Et puis, le passé est au coin de la rue, tout près de rebondir et d'éclabousser d'émotions vives le lecteur.


    Un grand livre au titre un peu énigmatique. On sait  Jean noctambule du côté du Luxembourg, à un certain numéro 66...lui aussi éventé...filé...passé....