CHRONIQUES de PHILIPPE LEUCKX - Page 4

  • Vu au ciné de ma rue : LA GRANDE BELLEZZA

    images?q=tbn:ANd9GcTYeIh_40eQ3e8tELt15eqoVFgVmbu_6gtmnNmzQGe9_DBBSkgxIQpar Philippe LEUCKX

    De la beauté, de celle d'une ville qui en a ému tant, il reste beaucoup à dire, quoi qu'en aient dit beaucoup d'artistes, d'écrivains, de musiciens, de rêveurs. Quatre lettres suffisent à l'énoncer R O M A.

    Le cinéaste italien Paolo Sorrentino, aidé d'une flopée d'artistes, en tête desquels il faut placer l'acteur de "Gomorra", Toni Servilio, impeccable dans ces habits d'homme mondain qui, au lendemain de son anniversaire, 65 ans bien servis, se remet en question et décide d'explorer, maniant ironie, sagacité, humour noir, les univers de la beauté, dans une Rome décidément dans le vent de la descente, à l'ombre du Colisée, entre néons de bazar, chansons dansantes, personnages de comédie échevelés, excentriques, felliniens pour tout dire.

    Ce long film d'une initiation à rebours (l'on propose très souvent le périple initiatique d'un jeune qui fait ses armes en ville), près de deux heures trente d'images de toute beauté, de musiques, d'avancées travellingantes sur un fleuve, sur ou sous des ponts célèbres, nous ramène aux grandes périodes de la cinématographie italienne, grande comédie à l'italienne des Scola, Comencini, Monicelli..., aux fastes déjà dénoncés ironiquement dès 1960 par Federico dans sa Dolce vita.

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    Si peu de films daignent aujourd'hui accompagner la beauté : celle des femmes assurément, et notre antihéros mondain les a collectionnées et en fait un catalogue avec son cher ami Romano (joué par Carlo Verdone), celle des ambiances, des atmosphères, des terrasses éclairées le soir sur une ville en suspens (comment ne pas penser à la "Terrasse" de Scola!), celle d'une ville décidément éternelle par ses géologies de beauté (j'emprunte à Sallenave son concept littéraire et historique des strates artistiques de son GUIDE INTIME DE ROME), celle des maîtresses présentes de Toni S...pardon de Jep Giambardella!

    On retraverse le passé de l'urbs en suivant des scènes bien contemporaines : on va avec ses personnages dans les boîtes ou palais à la mode, on assiste à des spectacles effrayants de bêtise (ex : la cogneuse de tête le long de l'aqueduc Claudio) ou d'incongruité, on regarde des images désolantes d'une population gagnée par le snobisme ou la mode galopante, comme l'avait déjà montré, dès 1982, le cinéaste Antonioni, avec sa charge douce contre l'aristocratie de "Identificazione di una donna".

    Film riche, complexe, presque surchargé de signes, qu'il faudrait voir de nombreuses fois pour en exhumer toute la portée : les dialogues, à eux seuls, valent leur pesant d'or, et l'antihéros assène sa morale de mondain blasé à l'adresse d'une de ses amies d'un groupe soudé, que ses paroles dénouent certes avec une virulence insigne.

    Plastiquement, la réalisation est superbe de bout en bout : de vrais tableaux, à la Bolognini ou à la Fellini, comme ces intrusions nocturnes, grâce à un "homme aux clés d'or", dans des palais ou musées (Capitolins), interdits à ces heures au public! L'appariteur a reçu tout un trousseau, symbole de la confiance de l'aristocratie noire de la capitale. 

    Comment, dès lors, ne pas songer, devant ces scènes éclairées presque à la bougie, aux fêtes de la "Douceur de vivre"?

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    Le film de Sorrenino rameute d'autres films, de splendides images mémorielles cinéphiliques, en crée, assurément, d'autres pour que d'autres films les ramassent, un jour, à leur tour : ainsi en va-t-il des vrais talents qui nourrissent l'imaginaire des spectateurs.

    On sort du film, entre splendeur, amertume et lucidité : s'est instillée, quasi à notre insu, cette mélancolie devant le sort de quelques personnages poignants : tel ce Romano, qui quitte l'urbs, où il se sent bien trop corseté; telle autre meurt; telle autre s'en retourne à ses projets; Jep reste là, comme face à cette girafe, incongrue dans un décor des Thermes de Caracalla, qu'un bateleur de ses amis fait disparaître. Métaphore du cinéma, du temps, des espaces de pellicule : qu'est-ce qu'un film à côté de la vie? Une magie? Un décor? L'apparence de la réalité? L'écume? Sorrentino ne répond pas à notre place : il nous laisse adultes, vaccinés, cinéphiles, philosophes, il nous enjoint seulement à penser - ce qui n'est pas le plus détestable à l'heure des films fast-food, aussitôt oubliés que vus!

    Un grand film, qui eût mérité la Palme 2013, qui s'est contenté du Grand Prix Spécial du Jury. Sorrentino aussi mal servi que Tarkovsky, hier.

    L'oeuvre vient d'être récompensée d'un OSCAR DU MEILLEUR FILM ETRANGER 2014.


     

  • HERVE BOUGEL - TRAVAILS suivi de ARRACHE-LES-CARREAUX

    images?q=tbn:ANd9GcTYeIh_40eQ3e8tELt15eqoVFgVmbu_6gtmnNmzQGe9_DBBSkgxIQpar Philippe LEUCKX

     

    Douzième ouvrage du poète-éditeur du pré # carré , "Travails" propose seize longs poèmes aux vers très brefs et dont la verticalité tente d'épuiser la lente, longue, épuisante pesanteur des mondes du travail.

    Bougel, qui a donné le très beau "Petites fadaises à la fenêtre" (La Chambre d'échos, 2004), aime assurément tirer parti de ses expériences en phénoménologue du quotidien, dit non poétique, pour en tresser de longues laisses forcément poétiques, par le choix et des matériaux et des matières thématiques.

    1464_472_1816241-2475746.jpgIl y a donc, sous la plume d'Hervé Bougel, toute une volonté de cataloguer les divers métiers, qu'il ne veut guère appeler TRAVAUX, puisque sans doute ce terme s'emprisonne de sens trop limités, comme l'expression des panneaux "ATTENTION TRAVAUX". Son "TRAVAILS", néologisme singulier d'un pluriel consenti obsède et donne droit à de très longues explorations, datées, des petits emplois occupés des années soixante-dix aux années quatre-vingt-dix.

    TRAVAILS de garçon de café, de postier, d'éducateur-accompagnateur, de bûcheron, d'aide-cuisinier etc.  sans oublier ceux de l'usine avec ses bruits récurrents.

    Le tableau souligne autant la précarité, le désir d'amitié, la mélancolique réminiscence d'années perdues que la description quasi entomologique d'une chaîne de travail avec ses "clang, bing, dang, beng",  onomatopées de la bruyante machinerie et ses "boîtes /De fer étamé".

    L'occasion nous est donnée de plonger en arrière, avec ses codes, ses refrains, ses allusions (Place de ma mob), comme pour partager une vision unanimiste d'un réel qui soit à la fois source de soi, autobiographie poétique, et injonction douce à revenir à ces temps-là, décidément bien éloignés, décidément si proches de notre perception.

    La poésie de Bougel (cinéaste aussi à ses heures pour capturer le réel des gens du réel) nous oblige à regarder de plus près, à nous souvenir des modes, des guerres, des pertes :

    "Visage

    Agité de mille tics

    Lubies fantasmes

    Zozotant

    De toutes ses dents"

    tel portrait d'insupportable "petit chef", ou

    émotion pure de l'ami disparu (et qu'un Nucera eût beaucoup aimé pour la sobriété et l'incisive netteté du regard porté) :

    "Lui tel mon frère

    Bien plus fort

    que moi le maigre

    L'osseux

    Et appuie et manie

    Si fort son outil

    Que sa quille

    Eclate

    Et aille à la mer

    Et le voici

    Qui vole

    Désailé

    Et sans rebond

    S'écrase le dos

    La colonne vertébrale

    Et toute la structure

    Sur une poutre au sol

    Placée

    Tandis que je demeure

    Ignorant"

    La singularité saute à chaque vers et rameute l'essentiel.

    Un beau livre.

     

    Hervé BOUGEL, Travails suivi de Arrache-les-Carreaux, Editions Les Carnets du Dessert de Lune, 80 p., 2013, 11€.

     

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  • METELLO de Mauro BOLOGNINI

    images?q=tbn:ANd9GcTYeIh_40eQ3e8tELt15eqoVFgVmbu_6gtmnNmzQGe9_DBBSkgxIQpar Philippe LEUCKX

    Des "Garçons" (1959) à "La Dame aux camélias" (1983), Mauro Bolognini a tenu une très belle place dans le cinéma italien. Sa période, peut-être la plus féconde et  la plus réussie, correspond à ces années 1969 à 1976, qui virent la sortie de "Un merveilleux automne", "Metello", "Bubu", "Libera mio amore", "Per le antiche scale", "La grande bourgeoise", "L'héritage".

    Mais on ne doit pas oublier ces films du début des années soixante : "ça s'est passé à Rome", "La viaccia", "Le Bel Antonio", "Senilità",  "La corruption".

    12215.jpgSans doute la couleur, les décors somptueux ou crasseux, l'adaptation de romans à portée sociale ou politique, le sens architectural de la mise en scène ont emporté la mise et souvent aussi engendré une série de réticences à l'égard de leur auteur, souvent méjugé ou comparé à Visconti. Ces reproches d'esthétisme ou de postviscontisme peuvent être assez vite balayés tant les atmosphères recréées enjoignent les spectateurs à saisir véritablement une époque. La documentation, en outre, fournit un regard de scalpel sur les usages du temps : combien de films adaptent des romans qui se déroulent entre les années 1880 aux années 1930! Turin, Milan, Florence, Rome, la Sicile offrent leurs décors naturels à ces fictions qui éclairent l'émergence des forces nouvelles, l'éclosion des ambitions, les révoltes ouvrières sur fond de précarité et d'injustice, les répressions violentes, l'arrivée d'un monde nouveau dans les rues étroites des villes patriarcales.

    Bolognini, avec son équipe, Guarnieri, Tosi, Morricone, et la contribution d'écrivains de premier plan (Vasco Pratolini, pour ce Metello, écrit en 1955, adapté en 1969, premier volume d'une trilogie), n'a pas son pareil pour filmer l'insertion des personnages dans le "tissu" urbain.

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    Prenons Metello et ses amis, Betto, Renzoli, dans une Firenze où les aspirations sociales se font sentir avec acuité : on est en 1880, ils sont maçons et décident d'une grève, suite à un accident des leurs, pour améliorer sécurité et gagne-pain.

    Les aérations par la caméra (vues sur le fleuve Arno, le long des quais où oeuvrent des lavandières) compensent l'enfermement social et psychologique d'ouvriers mal écoutés par un ingénieur ou un contremaître asservi, réprimés avec violence. La lumière chez Bolognini s'ouvre sur des rues, des ruelles, des terrasses, puis se clôt sur des intérieurs, des escaliers, des murs décrépis, des logements boiteux.

    D'autres lumières - les rencontres amoureuses de Metello - ponctuent l'histoire : de la bourgeoise Viola qui a engagé Metello comme jardinier (jouée par Lucia Bosé) aux deux jeunes Ersilia (magnifique Ottavia Piccolo, qui joue le personnage de l'épouse) et Idina (la jeune voisine du couple, mal mariée, jouée par Tina Aumont ), le jeune Metello fait l'apprentissage de la vie, des sentiments, et son existence bascule souvent : la prison, l'infidélité, et de nouveau l'emprisonnement, dans un contexte de maigre victoire (une petite bataille remportée mais la perte de Renzoli, l'ami cher, interprété par Pino Colizzi).

    Massimo Ranieri prête jeunesse, fougue et résistance au personnage de Metello, meneur de maçons déterminés à mieux vivre. Ottavia Piccolo, dans un rôle qui s'efface et se densifie, méritait son Prix d'interprétation à Cannes, en mai 1970.

    Bolognini retrouverait ses deux excellents interprètes pour "Bubu", tiré du roman éponyme du Français Charles-Louis Philippe. 

    La bande-annonce


    Voir le film en entier (en V.O. sous-titré en anglais):

    http://www.youtube.com/watch?v=eCEJdcWSvRo

     

  • L'écrivain Jacques DAPOZ

    images?q=tbn:ANd9GcTYeIh_40eQ3e8tELt15eqoVFgVmbu_6gtmnNmzQGe9_DBBSkgxIQpar Philippe Leuckx

    L'écrivain hainuyer Jacques Dapoz, né en 1952, est l'auteur d'une douzaine de livres, pour la plupart épuisés. Trois livres émergent de cette bibliographie : "Téléphones portables" (Talus d'approche, 1999), "Dans l'air rapide" (L'Arbre à paroles, 2002) et "Journal de l'antenne rouge" (Ed. du Cerisier, 2007).

    Il est l'auteur aussi d'un recueil de poèmes, édité par le Centre Reine Fabiola, "Ish, Isha", coll. fac simile.

    Mais la découverte étonnante s'appelle "Radiologies", ensemble massif de poèmes, d'extraits de journaux intimes, livre de 438 pages tassées, dans une édition Hors Commerce, tirée à 123 exemplaires (à l'adresse de l'auteur-éditeur, L'Escarméotte, chemin du Mitoyen, 14, 7060, Soignies). Ce livre date de 2009.

    J'ai rencontré plus d'une fois l'auteur de ce gros livre, édité confidentiellement, dans un café qui n'existe plus, et qui fut l'occasion d'évocations autour et sur la poésie.

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    Le poète Dapoz, éducateur spécialisé, romancier, journaliste, comédien, spécialiste du son pour les films de Boris Lehman, collaborateur de la RTBF pour de nombreuses émissions culturelles (sur la poésie, le cinéma...), est, il suffit de lire ses références et lectures dans les notes de son "Journal de l'antenne rouge", une somme de culture et un grand professionnel du livre et de l'approche du livre.

    Qu'il ne figure dans une aucune anthologie comme poète reste pour moi un mystère!

    Que l'on ne  mentionne guère ses émissions et découvertes (les pages sur Pessoa sont étonnantes!) étonne autant!

    Il reste que le contenu de ce gros livre de poèmes, qui entament une radiologie complète de l'être qu'il fut, est inépuisable de sons, de sens, de genres (lettres, comptes rendus, poèmes...), d'images.

    Son livre comporte lui-même plusieurs parties et les thèmes s'entrelacent dans un flux, vraiment poétique. Est-il décemment possible d'en faire un catalogue mesuré, rationnel?

    La beauté, la vision, la mémoire, le travail sur le temps, les lois qui régissent la pensée, l'absence/présence des êtres, des souvenirs...sont quelques-unes des clefs qui ouvrent à cet univers unique de poésie plurielle, qui est maîtrise de la langue et expansion véritable d'une carrière marquée par l'autre et la voix de l'autre. Par la radio, non seulement musicale, mais poétique, que l'auteur a souvent lui-même exprimée, traduite et vivifiée.

    Ces "Radiologies" explorent une individualité qui, par son sens de l'histoire, des événements, de l'historicité du réel, sait ce qu'il s'agit de dire du livre, de la poésie, de l'autre qui prend parole.

    "Espace mental", dit-il, cet espace de la radio (p.379).

    L'hommage à Pessoa - sujet d'une émission - recrée l'imaginaire lisboète, rameute les hétéronymes, le Tage, et les fragments du magnifique "Tabacaria/ Bureau de tabac" d'Alvaro de Campos (1928) l'incitent à se décliner lui aussi entre passé, présent, futur. L'influence à la fois pessoénne et d'Achille Chavée l'enjoignent à écrire un très très long et beau poème anaphorique "Je suis", manière de citer Chavée et ses "Identités".

    L'intérêt réside aussi dans la coulée du quotidien, manière de montrer que la vie est tissée de riens, de faits menus, de rencontres qui font une vie.

    "On s'embrasse, on va à l'hôtel Gutenberg, sur la plage de Dieppe on marche quinze jours jusqu'à Ostende rien que la nuit." (p.343)

    Des fragments d'un journal tenu (en 1976) propose :

    "J'ai vingt-quatre ans. "Vie quotidienne en images de cire". Rien ne s'ajoute à ce qui s'ajoute au rouge si ce n'est le mensonge. Ecrire est conscience de cela et ainsi me sauve la vie tandis que j'éprouve le sens caché du vide parfait qui me précède." (p.296)

    La précarité, la solitude, l'absence dessinent en grave l'expérience du quinquagénaire, qui plonge dans les vicissitudes, qui traduit en termes lourds de sens, une expérience qui se délite :

    "De ne jamais la voir    De ne jamais te voir   De ne jamais nous voir

    je bute   je pense je vais  pour toujours entre porte et porte

    L'encre coule de mon sang en parole de regard" (p.109)

    Les répétitions, ressassements, rappels, retours de pensée, forment la matière d'une langue dense, fluctuante, riche et féconde :

    "Rage rouge crache dans la défaite des mensonges les mots nouveaux rage éructe vomit rugit la tempête mots mots terribles terribles mots terribles feu tempête de mots de feu souffle le souffle neuf la main..." (p.213)

    La lecture de ce gros livre pourra paraître insaisissable à l'amateur de sections bien disposées : ici règne la confusion voulue d'un poète qui exerce sa fonction poétique, comme il l'entend, dans une volonté de tout dire, tout retenir du magma des jours qu'il a saisis.

    Pour d'autres, ce livre sera de chevet, entre pulsions, émotions, sensations pures.

    "Je sens de l'air, mon amour.

    Je suis de l'air.

    Un épisode du grand TOUT.

    EST-CE LE CIEL?" (p.212)

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    Une découverte.

  • VU AU CINE DE MA RUE : UN KECHICHE (A)MATEUR INGRESQUE ET CONFORMISTE DE JEUNES ET BELLES NYMPHETTES DANS "LA VIE D'ADELE"

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     

    Certains critiques français ont l'art de se pousser du bourrichon quand ils ont des chances de palme à Cannes. L'on a vu le déferlement critique - et forcément avec le recul exagéré - quand il s'est agi de couronner "Entre les murs", il y a quelques années, du Begaudeau critiquable (j'ai consacré en son temps un articulet le mettant en parallèle avec les outils autrement pédagogiques d'une Sallenave). Rebelote, cette année, avec "La vie d'Adèle", dont les comptes rendus dithyrambiques frisent le délire.

    Qu'en est-il?

    Trois heures de film. Des scènes (érotico-)pornographiques filmées en plans-Ozu (caméra immobile) durant de longues minutes (trois séquences de ce type) où le spectateur suit, avec gêne, comme s'il était dans la pièce des ébats, les entrejeux, les entre-jambes vibratiles, les rauques et cris de jouissance qui vont avec, les positions acrobatiques où deux jeunes filles très belles s'essayent à des pliures de corps, entre foetus , chiffre 69 et expositions de chairs blanches et dont la pilosité a été retouchée comme au bon vieux temps des Gervex faussement pervers, des Ingres de bazar, des Laurens et autres peintres pompiers du pubis dégagé pour faire "salon". Kechiche a-t-il seulement pensé que des scènes de masturbation féminine datent de longtemps au cinéma : a-t-il vu "Identificazione di una donna" du maître Antonioni? C'est vrai : c'était en 1982. A Cannes. Aussi! Sans remonter aux audaces d'un Bertolucci (motte de beurre du "Dernier tango à Paris", il y a quarante-deux ans!), les critiques seraient-ils à ce point ignorants des films qui ont marqué les esprits? Non, mille fois non, Kechiche n'est pas un inventeur, un novateur. Il s'inspire et copie.

    En matière de salon, le portrait des artistes du film est d'une convention pas possible : l'adaptation "bleue" d'une bande dessinée par Kechiche, d'une créatrice forcément aux cheveux marginaux, produisant des nus, forcément, des entre-jambes, forcément...avec des scènes "à faire" de rencontres où ces précieux se gaussent de la convention et tombent dans les pires chausse-trappe des stéréotypes : que de piercings, que d'avis affligeants dans ce monde de l'art représenté par notre cinéaste, jamais en reste pour portraiturer à la hâte des groupes montrés mille fois sous les mêmes dehors (scène cliché de l'expo, de la rencontre dans le jardin de banlieue, le petit atelier poussif, le verre de mousseux ou de champe, les "j'adore ce bleu", ...)

     

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    Le conformisme est total aussi dans la description scolaire : les plans de couloirs et de visages de ragoteuses de service semblent provenir du travail - autrement inspiré - d'une Palme de Cannes (eh!oui), celle de Van Sant pour "Elephant". Même les travellings avant ou arrière  ont été "plagiés"... Revoyez les scènes autrement mises en scène par l'Américain de Portland, autrement moins complaisant en matière érotique (il suffit de penser aux ébats de quelques secondes dans la douche des deux criminels, en comparaison le spectateur de 2014 doit "se taper" douze minutes de gesticulations physiologiques...)

    Conventionnelle aussi cette manière de présenter des hommes falots ou ridicules ou faiblards ou  maladroits ou sans corps..Mais voyons : la thèse est là : matons les beaux corps de jeunes femmes!

    La complaisance, enfin, dans la manière de montrer la bave, la morve, la dégoûtante façon de manger les spaghettis, bouche ouverte sur des aliments concassés, avalés avec trépidance etc. Une manie qui procure agacement et, forcément, nombre de répétitions!

    Même le prof de français d'Adèle et le portrait de ses élèves qui récitent des extraits de Marivaux (passage obligé: La vie de Marianne! encore) manquent de naturel!

    Reste le portrait sensible d'Adèle, qui se cherche, éprouve les deux sexes, aime, le dit, le crie, le vit, campée par une actrice extraordinaire de légèreté, de vibration et de charisme. Adèle Exarchopoulos est une comédienne dont on reparlera. Le jeu mutin de Léa Seydoux dans le rôle d'Emma, qui plisse les yeux, les ferme, joue du bleu de ses cheveux et de son corps dansant donne un bon équilibre à ce duo de lesbiennes, montrées du doigt, et qui expérimentent la vie, tout simplement. D'autres comédiens sortent du film négligés : à l'instar de Salim Kechiouche,qui tire son épingle du jeu, mais est sous-exploité : un rôle de comparse (Mais bon Kechiche n'est pas Morel! Ni Téchiné!)

    Fallait-il trois heures de film pour évoquer cet amour qui décline, pour camper une école....?

    Problématique : l'écoulement du temps. Quand, à la fin du film, Adèle est devenue institutrice, et que, apparemment trois années se sont déroulées (puisqu'on a un indice : l'âge de l'enfant de la nouvelle compagne d'Emma, Lise), on n'a pas senti ce passage du temps.

    Dommage.

    Dans son désir de coller à des réalités, le cinéaste a péché par complaisance : ah! ces ingrédients faciles des téléréalités les plus convoquées : allez un peu de marge, allez un peu d'esbroufe côté pattes en l'air, allez quelques méchantes langues (au lycée), allez quelques parents conventionnels à mort...et la soupe est assurée de dégoter les plus vifs commentaires d'une intelligentsia critique "à la pointe" de la modernité!

     

  • HOMMAGE AUX PASSEURS DE POÉSIE, par Philippe Leuckx


    P.Leuckx.jpgHOMMAGE AUX PASSEURS DE POÉSIE

    (ébauche n°3)

    par Philippe LEUCKX


    Pas un seul jour ne se passe pour moi en poésie sans penser à mes amis poètes qui ont tant œuvré pour la faire connaître dans les revues, les journaux, les anthologies, les éditions et les rencontres...

    1. 1994-2000

    Quand j'ai commencé très tardivement - à près de quarante ans - dans le petit monde de la poésie belge, j'ai eu la chance comme beaucoup d'autres d'être épaulé, soutenu, commenté par des critiques qui passaient le plus clair de leur temps dans les poèmes des autres : Roger Foulon, Marcel Hennart, Frédéric Kiesel, Renée Lemaitre, Luc Norin, Jacques-Gérard Linze, Emile Kesteman, France Bastia, Louis Sarot, Michel Voiturier, Françoise Lison (tous trois au "Courrier de l'Escaut"), qui oeuvraient dans des lieux propices à la poésie : "Le Spantole", "La Revue générale", Les apéritifs des poètes (malheureusement disparus), "Nos Lettres", "La Cité"(hélas disparue, avec les articles de G. Bergé et de L.Noullez) , "Le Journal des poètes", "Le Soir", "La Libre Belgique", "Le Mensuel poétique" (défunt), "Dixformes-Informes" (revue tenue alors à bout de bras par Philippe Brahy), "regArt" (27 numéros jusqu'à la disparition de Mimy Kinet , où lisaient Claude Donnay, Pierre Schroven, Hélène Dorion, Christophe Papon, ...), "Ecrits vains" (Eric Dejaeger les mua, avec Paul Guiot, en "Microbe"), de grandes figures (Haulot, Verhesen...) transmettaient leurs ferveurs (Maison internationale de poésie, Biennales, Le Cormier...), de précieuses maisons d'éditions accueillaient de jeunes écrivains (L'arbre à paroles, Le Taillis pré, Unimuse, Tétras Lyre, Talus d'approche, L'atelier de l'agneau, Les Eperonniers et la collection FEUX - dirigée par Liliane Wouters -, les anthologies (de Joiret, Namur, Wouters chez divers éditeurs : Taillis pré...) qui s'ajoutaient à celle de 1976, copieuse, chez Jacques Antoine.
    A l'Association des Ecrivains Belges, dans le Grenier d'Ombret à Amay, à l'Eden de Charleroi, au Grenier Jane Tony ( au Zavel, au Sirtaki ou ailleurs), les livres et les poètes circulent.
    En voici quelques souvenirs, quelques éclats :
    *
    Philippe Mathy, Anne Bonhomme, Gneviève Bergé, en décembre 1994 à Amay. Philippe présentait mon premier livre et Geneviève celui d'Anne, "Urbi".
    *
    A l'initiative des fondateurs de l'Arbre à paroles, Francis Tessa et Francis Chenot, et à celle de Monique Dorsel, nous nous sommes retrouvés, en septembre 1994, au Théâtre-Poème pour fêter le poète emblématique de "Marginales" et du "Vin noir de Cahors", Albert Ayguesparse, alors âgé de nonante-quatre ans. Jacques De Decker et Jean-Luc Wauthier se sont entretenus avec l'ancêtre notoire et chacun de nous y alla d'un petit fragment des "Œuvres poétiques".
    *
    L'incontournable André Romus adoubait, par ses lectures (dans "Le journal des poètes") et ses présentations (à Amay) de jeunes écrivains : Logist, Saenen, Delaive, Donnay, Massaut...
    Avec ferveur, légèreté, sans aucune naïveté et du peps!
    *
    Mimy Kinet, "mère-poésie, faisait pareil avec d'autres, qu'elle lançait, encourageait, soutenait : Marc Dugardin, Pierre Schroven, Claude Donnay, Aki Roukas, Hubert Antoine...lui doivent beaucoup. Dommage qu'elle reçut elle-même, alors, si peu de crédit critique (et de récompenses!), à l'instar de l'admirable Falaise, pour une œuvre aigüe, hypersensible, unique.
    Son "Discours du muet" (ça ne s'invente pas, en matière de négligence critique dont elle fut VICTIME) reste une œuvre parmi les plus belles de ces années-là : 1994).
    *
    "Sources", à Namur, était un foyer très vivant, par les volumes imposants des revues, par l'équipe réunie autour d'Eric Brogniet : que de découvertes en poésie étrangère traduite!
    *
    En Hainaut, "Remue-Méninges", animée par Pierre Schroven, Salvatore Gucciardo et Eric Allard ou l'éphémère "L'arbre à plumes" (J. Merckx).
    *
    Alors, "La revue nouvelle" consacrait quelques pages à la poésie (notes et articles de Colette Nys, L. Noullez...)
    *
    A Anvers, "Archipel" d'Alain Germoz, dans des numéros soignés, tissait des ponts entre poésie francophone et poètes étrangers traduits.



    2. 2001-2014

    Les passeurs d'aujourd'hui, nous les connaissons et le monde de la poésie a quelque peu changé, comme le monde de l'édition. De nouveaux éditeurs (Maelström, La lettre volée, Le Coudrier, Esperluète, Les Carnets du Dessert de Lune...) sont venus relayer le travail des poètes.
    Tant de revues disparues, parfois après tant d'années d'aides et de services !
    Mais les nouveaux médias, de jeunes figures sont apparues, avec de nouveaux atouts : les blogs, les sites, les recours aux radios, les réseaux...
    *
    Mélanie Godin est une forcenée de l'activisme poétique. Aux commandes de plusieurs émissions radiophoniques qui donnent une nouvelle résonance, un autre écho aux productions d'aujourd'hui (sonaLitté , poésie à l'écoute sur radio panik), nouvelle recrue des "Midis de la poésie" (à la suite de Michel Ducobu), elle apporte, en outre, dans "Les carnets et les instants", ses regards critiques sur la poésie.
    Sa force : ne se revendiquer d'aucune chapelle, puisque, n'étant pas auteur, ni critique associée à une maison d'édition, elle échappe aux réflexes d'ascenseur de réputation!
    *
    David Giannoni, chez Maelström et à l'Arbre à paroles, chaussée de Wavre, au 364, a ouvert boutique de poésie et lieux d'échanges.
    Ca bouillonne : prix Gros Sel, promotion de petits éditeurs rassemblés dans un étroit passage, bourré de recueils de poésies francophones et traduites, fête de poésie en mai, rencontres multiples...
    Il s'est entouré de jeunes auteurs et artistes : Pottel, Wauters, Tholomé, Schroven, aptes à insuffler un nouvel air à un genre jugé parfois moribond, guère relayé par les médias, la POESIE, jugée hors du temps, hors du coup par les marchands littéraires qui préfèrent vendre des produits facilement accessibles dans toute l 'essence du terme, calibrés...
    *
    Le renouvellement poétique passe aussi par des démarches orales. Des poètes comme Théophile de Giraud, Vincent Tholomé ou encore Dominique Massaut privilégient le travail gestuel, oral de mise en pratique de la langue poétique, lors de performances improvisées, expressives...
    *
    D'autres éditeurs et/ou anthologistes ne sont pas en reste : le travail de sape d'un Yves Namur pour dégotter depuis le milieu des années 90 de nouvelles figures poétiques. Au Taillis Pré, à l'Académie Royale de Littérature, à la Bourse Spes, au "Journal des poètes", dans les jurys, il met en évidence de jeunes auteurs nés au détour des années 2002/2009 : Fabien Abrassart, Otto Ganz, Antoine Wauters, et plus récemment, Maxime Coton et Eric Piette ou encore Fadhani, Pascal Leclercq.
    *
    Le Cormier poursuit une activité née dans l'après-guerre. A Fernand Verhesen ont succédé Soucy, Jones, Leroy.
    Parmi les créations poétiques de cette maison exigeante : Corinne Hoex, Hubert Antoine, Luc Dellisse, Eric Bogniet, Nunez-Tollin...

    *
    Le Coudrier, depuis 2001, dirigé par Joëlle Billy a mis en évidence sinon révélé
    de nouvelles voix : Jean-Michel Aubevert, Antoine Wauters, Ben Arès, Véronique Wautier, Anne Bonhomme, Anne-Marie Derèse, Piet Lincken, Dominique Massaut, Tristan Sautier, Claude Donnay, ...
    *
    Esperluète accorde au graphisme et à l'illustration d'ouvrages poétiques un intérêt égal à celui des textes : Christine van Acker, Pascal Leclercq, Colette Nys, Françoise Lison parmi bien d'autres...

    *
    Jean-Louis Massot, Ardéchois et Belge, lance des éditions empreintes de recherche, d'inventive poésie : des auteurs comme Guivarch, Blondiau, Pittau,
    Garnier, Autin-Grenier, e.a. ont, grâce à lui, une belle lisibilité.
    *
    Récemment, une maison d'édition spécialisée dans la (re)découverte des littératures slaves, M.E.O., sous l'égide de Gérard Adam, s'est lancée dans la publication de poètes belges (Lincken, Forget, Baba, Coran, Magnès, Thomassettie...)
    *
    L'arbre à paroles - quinquagénaire - offre aujourd'hui, à côté des collections classiques, une nouvelle piste de création, IF, sous la houlette d'Antoine Wauters, qui révèle ou redécouvre des auteurs comme Ioanid ou Logist.
    Parmi les poètes : Pierre Dancot, Claude Donnay...
    *
    Depuis 1990, Marie-Clotilde Roose anime, à Tournai, après divers lieux bruxellois, "Le Cercle de la Rotonde", qui accueille tout ce que la Belgique francophone a de poètes! A raison de deux ou trois auteurs par soirée! Plusieurs anthologies (dont l'une chez Memor) rendent compte de ce travail constant.
    *
    Tant de revuistes, regroupés ou seuls aux commandes, dans des revues qui ont confirmé : Paul Mathieu, Patrice Breno, à "Taversées"; Claude Donnay, Gérard Paris, Agnès Doyen pour "Bleu d'encre"; Eric Allard et son blog "Les Belles Phrases"; Pierre-Yves Soucy pour la belle revue "L'Etrangère" qui a donné voix à des Belges et à des écrivains étrangers (je pense à Rannou); l'équipe du "Journal des poètes" (la plus ancienne revue) : Jean-Luc Wauthier, Marc Dugardin, Lucien Noullez, Philippe Mathy, Paul Roland, Gaspard Hons...; Joseph Bodson tient les rênes de " Reflets/Wallonie-Bruxelles"...; "Les Elytres du Hanneton", longtemps gérés par l'insatiable de nos Lettres, Emile Kesteman...
    *
    De jeunes revues sont nées : sous les auspices de Logist, Norac, Colaux, Delaive (Le Fram), ou de Wauters, Ben Arès et Besschops (Matière à poésie)... et hélas mortes, après de louables services.
    *
    Parmi les nouveaux éditeurs apparus depuis 2000 : "Les Déjeuners sur l'herbe" à Merlin (Hainaut picard), sous la direction de François VanDorpe et de son épouse Pascale, avec un lieu d'échanges (dans une ferme restaurée), un site de promotion des livres d'ici et d'ailleurs (Le Saule-Tétard), des rencontres autour des livres (soignés : les maîtres de maison sont graphistes et/ou artistes et musiciens...) : Paul André, Jacky Legge, Michel Voiturier, Marianne Kirsch, Danielle Gerard...
    *
    En Picardie aussi, "Le front aux vitres" (Philippe Mathy et Véronique Esprit) accueille poètes, peintres (expositions aux cimaises de la maison des hôtes, à Brunehaut) : Vandycke, Di Gregorio, les amis-poètes (Dugardin, Namur, Wauthier, Nys, Lison, Imberechts...)
    *
    Passage de relais au Tétras Lyre, au riche catalogue depuis 1989 : à Marc Imberechts, Dacos et Jean-Marc Simar a succédé une équipe de très jeunes (autour du poète/cinéaste hainuyer Maxime Coton, toujours le benjamin des poètes belges de renom, né en 1986!) : toujours autant de talent pour allier recherche graphique et création poétique. Pierre Warrant, Corinne Hoex...

    *
    Poème 2 a sans doute moins d'obédience que l'ex-Théâtre Poème, peut-être parce que la diffusion de l'organe est moins systématique que celle du "Mensuel"!
    *
    Les Maisons connues de la poésie (Bruxelles - Amay - Namur) et les Marchés de la poésie et du livre (Namur - Tournailapage...) ont offert d'autres possibilités d'échanges et de découvertes.
    Des traces.
    Un souvenir? Début des années 2000, était-ce 2004? ou 2005? Nous nous sommes retrouvés à Namur, en rang d'oignons sur des sièges de fortune, pour faire fête au plus grand poète vivant, le petit Schmitz. Jacques Izoard, Karel Logist, Lucien Noullez, le grand Wauthier et moi-même...

    *
    Un autre?
    Un hommage improvisé au grand Hennart à l'occasion de l'avant-dernière publication chez Rougerie. Dans une demeure privée à Bruxelles (Madame André). Vers 2004. Lucien Noullez, Colette Nys et d'autres étaient là pour le présenter, le questionner. Et l'on avait admiré une fois de plus les ressorts comiques, humains et pétillants d'intelligence de Marcel, poète aujourd'hui bien négligé.

    3. Où va la poésie?
    A défendre? Dans un contexte si difficile?
    Et comment?
    La diffusion, l'écho, le public ont changé, certes.
    Des structures éditoriales ont encore la possibilité - sur fonds propres et/ou fonds de l'ARLLFB - de publier quelques livres de poésie par an (cas du Coudrier, Tétras Lyre, Le Taillis pré, Le Cormier, Esperluète). Ou plus , mais guère , une douzaine, à l'Arbre à paroles. Les tirages restent, par rapport à la prose, confidentiels (entre 100 et 500 ex.la plupart du temps).
    Le nombre restreint de revues de création et de critique poétiques ne favorise pas totalement l'éclosion et la défense de nouvelles voix :
    on peut compter, après quelques disparitions récentes (Le Fram - Matière à poésie/ Langue vive - revue L'arbre à paroles), sur "L'Etrangère", "Le journal des poètes", "Bleu d'encre", "Traversées" (plus de 65 n°), Le Non-Dit, qui fête ses 25 ans d'existence, L'Inédit Nouveau...et la question de la survie de ces revues tenues à bout de talent, de générosité, d'investissement personnel par des poètes que l'âge fragilise (Paul Van Melle, Jean Dumortier...)

     

     

  • AIMIEZ-VOUS SAGAN?

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     




     

     

     Depuis le "Petit rapporteur" et  le fameux épisode - culte - concocté par Desproges, investissant sans vergogne l'univers d'une Françoise Sagan, comme les médias ne l'avaient jamais montrée : enjouée, vive, simple, répondant aux questions du journaliste comme si elle faisait ses courses dans son quartier, ne préjugeant jamais des intentions "comiques" de son interlocuteur,  l'oeuvre du petit prodige des années cinquante - fêté par Mauriac et tant d'autres - m'est apparue sous un autre jour. On ne pressentait pas ce naturel, quand la presse mettait en exergue la facilité, l’effet mode, la superficialité de ses personnages et de son monde, quand les faits divers consignaient lamentablement des événements qui n'avaient vraiment rien à voir avec la littérature. Son accident de voiture de 1957 prenait toute une une des journaux d'alors et l'on oubliait - un peu vite tout de même - le Prix des Critiques (si convoité, si exigeant) décerné - et c'était la première fois de son palmarès - à un premier livre, écrit par une jeune fille de 19 ans au moment de la parution de "Bonjour tristesse", chez Julliard, en 1954.

    sagan_komp.jpg

    Le cas Sagan faisait couler les encres et les opinions, et les idées toutes faites. Desproges, en une petite dizaine de minutes, mettait à mal la fausse réputation pour révéler, dans ce mythe Sagan, la véritable nature, gentille, prévenante, humble, d'une romancière d'une petite quarantaine d'années, entrée dans Le Larousse universel dès les années soixante, femme de lettres dont on parlait depuis 21 ans - déjà - avec une kyrielle de poncifs : "petit monstre", "petite musique", "univers frelaté", "monde facile et bourgeois", "Côte d'azur" etc. D'un coup de balai, Desproges renversait le mythe pour ne s'intéresser qu'à la robe de Sagan (référence littéraire à la romanesque "Robe mauve de Valentine" de l'auteur!), qu'à la manière dont elle entretenait le vêtement, après lui avoir demandé ce qu'elle pensait des photos du beau-frère du journaliste! Les réponses de la romancière ("Réponses", oeuvre de 1974, donnait le change saganien à toute une série de propositions des journalistes et critiques) étaient époustouflantes de naturel, proprement renversantes. Desproges, en une brève incursion chez une "star" littéraire, réussissait le coup de maître de ramener l'écrivaine à la lumière des projecteurs sans escompter en rien sur les ressources de l'oeuvre, déjà copieuse, ni des événements périphériques d'une vie parfois agitée sinon aventureuse dans l'acception grégaire d'alors.

    L'auteur qui, par la suite, prouvera qu'elle n'était pas seulement romancière, dramaturge, scénariste mais encore mémorialiste de ses grandes rencontres (T.Williams, JP. Sartre..) ou plus biographe acide et fidèle d'elle-même (suffit-il de lire ce qu'elle dit de soi dans cet étonnant portrait-charge qu'est "Derrière l'épaule", dernière oeuvre de l'écrivaine, en 1998),  reçut un véritable appel d'air critique, qui fit que l'on regarda l'auteur, son univers avec une bien autre acuité et aussi des révérences utiles et bienvenues. 

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    Aujourd'hui, dix ans après sa mort, l'oeuvre a ses fans, l'auteur ses émules. Parmi eux : Philippe Besson, Alain Souchon, et d'autres.

    Aimiez-vous Sagan? Oui.

    Nous l'aimons. En dépit de tout ce qui vient, malencontreusement, brouiller l'oeuvre : les rumeurs, les méconnaissances critiques, les ragots d'une sous-presse toujours avide de sensations et de méfaits, ignorante de la littérature - ce qui est un comble pour une romancière, cultivée, connaissant l'oeuvre des vrais auteurs!

    ----------------------------------------

    L'interview de Sagan par Desproges

    http://www.youtube.com/watch?v=_iUbFxKkGEU

  • A propos de quelques expositions de 2013

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX







    GOYA ET LA MODERNITÉ

    Le dessein de la Pinacothèque de Paris est de dévider les multiples facettes d'un artiste, plus connu sans doute pour ses huiles que pour ses eaux fortes, d'un créateur dont l'exemplarité des dessins, des raccourcis esthétiques et la fantaisie devancent les expressionnistes et les surréalistes.

    L'exposition, visible jusqu'en mars 2014 Place de la Madeleine, offre 220 façons de redécouvrir Goya. La série impressionnante d'eaux fortes, titrées CAPRICES, DESASTRES nous met en présence d'un auteur épris de vérité et à l'esprit satirique de haut vol. Il consigne là toutes les monstruosités de la guerre, de la hiérarchie, de l'église, du pouvoir repu, et nombre d'entre elles en prennent à l'aise avec tous les possédants!

    L'acuité des traits (dans toute l'essence du terme) ressuscite une époque marquée par une hypocrisie crasse,  l'occupation française désastreuse (de 1808), les turpitudes de toutes sortes.

    Les huiles - petits formats (consacrés à l'enfance) et grands (portraits de nantis et de royales figures - dont la marquise de Villafranca et autres Charles III à la chasse -, recèlent des trésors plastiques : la simplicité du dessin, très simplifié par rapport à la norme académique, les touches élémentaires qui donnent à l'exécution un air de liberté très souple (j'y vois l'influence du meilleur Watteau), le bonheur des regards et des poses.

     

    http://www.pinacotheque.com/fr/accueil/expositions.html


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    MORANDI ET L'EPURE

    Heureuse initiative de proposer, au Bozar de Buxelles,  plus d'une centaine d'oeuvres du grand artiste de Bologne. Giorgio Morandi (1890-1964) est à la peinture épurée ce qu'est Yasujiro OZU au cinéma d'auteur.

    Peu d'artistes vraiment pour oser oeuvrer sur le peu, et tirer de ce peu les atouts les plus vivifiants pour notre imaginaire. Fleurs, maisons, pots, autoportraits : les thématiques se raréfient au profit d'une exécution qui efface ses traces, qui exulte le dégradé, les couleurs (ah! ces ocres!), la simplicité des arêtes et des volumes.

    Celui qui doit sans doute beaucoup aux devanciers (Chardin, Cézanne) et annonce les Vieira da Silva et autres de Stael, sait comme pas un délivrer de l'espace la magie pure des objets, sans esbroufe, sans une once de préciosité ni d'afféterie plastique, avec une économie de moyens qui confine au sublime.

    Qui partage une vision intimiste du monde s'embarrasse peu des effets ordinaires, clinquants.

    Morandi nous laisse entrer dans son atelier, et, comme Sudek et ses natures mortes photographiques et ses fenêtres enchantées pragoises, il nous rend sensible l'impalpable du réel.

    http://www.bozar.be/activity.php?id=12714

     

    GROSZ, DIX ET BRAECKMAN

    Namur fait fête en ce moment, dans deux espaces (Maison de la Culture et Musée Rops), à trois artistes directement inspirés par la Grande Boucherie de 14/18 et ses conséquences.


    MUSEE ROPS

    Chez GROSZ, le dessin satirique à lui seul est une mine de découvertes sur un regard unique pour dépister la grossièreté, la violence, la bêtise des armes, le ventre dominant des possédants (ah! cette usine dans le bedon d'un gros propriétaire éventré!), les plaies sociales de toutes espèces.

    Le noir et blanc traque en finesse le côté daumieresque des figures de chenapans sous plastrons, de gros bourgeois encroûtés...

     

    MAISON DE LA CULTURE

    DIX propose une série hallucinante de gravures descriptives des tranchées. Sobrement exposés, les motifs vous sautent au visage par les horreurs surexposées en noir et blanc! Cinquante et une visions de ce que des gars ont pu subir au milieu des visages abîmés, entre les fils de fer barbelés, avec le sang, l'obus comme témoins.

    BRAECKMAN, né en 1958, photographie - en très grand - des témoignages des tranchées lui aussi. Déposées à même le sol, ces photos nous font entrer dans la brume poussiéreuse, blafarde et repoussante des abris de misère, à côté des vêtements usagés et la batterie de cuisine élémentaire. 

    Trois visions d'apocalypse, à la suite de Goya, Daumier, qui éclairent les noeuds de la tragédie en les pourfendant de toutes parts de leurs assauts de véracité.

      

    http://www.museerops.be/musee/expo58/

  • L'AIR ET LE BOND

    Leuckxok.jpgpar Philippe LEUCKX 








    stavaux-air.jpgMichel Stavaux a choisi pour titre de ce nouveau recueil une manière de se dire dans la concision et la légèreté. "L'air et le bond" illustre bien cet art poétique, tissé de maximes, et le tremplin qu'offre la pensée à toute écriture.

     

    L'on pourrait à l'envi élire dans ce beau livre les perles :

    "il faut sacrifier/ aux rites de l'automne"

    "à peine revêtu par le monde"

    "au coeur de la foudre/en une chambre secrète/ mon sang s'accouple avec l'été"

    et bondir de poème en poème pour respirer l'air de ces textes "penché sur l'étang".

    Parfois, le style rappelle des formes exigeantes où la rime et le rythme servent la description minutieuse d'un réel récrit :

    stavauxmichel.jpg"Le tramway du matin est plus ou moins à l'heure,

    le siège sent le chien, l'urine et le salaire.

    Les murs tués la nuit par des taggeurs

    sont comme des plaies d'où jaillit un sang vulgaire".

    Une musicalité traverse ces textes, légère, apte aussi à livrer une gravité essentielle, celle d'un homme qui dénonce les fausses espérances, qui relaie dans sa poésie l'angoisse du temps, la nudité d'un réel qu'il convient de nommer :

    "les cris sont repliés dans la terre des mots", et pourtant, la vie coule sa matière, on peut renaître "phénix brûlant".

     

    Michel Stavaux, L'air et le bond, Aux éditions d'Hez, 1470 Genappe, 2013, 162p.

    http://michelstavaux.org/

     

     

     

  • AGNÈS HENRARD est RAVIE

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

    Pour accompagner les toiles économes de Juliette Rousseff, sobres comme des peintures intimistes de Morandi, toutes dans les beige, ocre, rouge adouci, vert bronze, lie-de-vin, Agnès Henrard, que de rares livres ont fait connaître pour ses beaux textes d'intimité fiévreuse, sait, elle aussi, donner dans le bref blason ou le quatrain léger pour atteindre à une simplicité souveraine. Comme dans "L'aile du loup, le lait de l'ange" ou "Au plus nu de nos danses", la poétesse invite à la contemplation des flux, à la divination des foudres, à suivre la "voix aimée".

    Et donc, le titre "RAVIE" est à lire au double sens de l'enjeu esthétique et de la joie inouïe du ravissement.

    a_henrard.jpgAdorant jouer de l'allitération et des harmonies musicales qu'elle génère, l'auteur envoûte à son tour et convie au partage des sonorités :

    "Derrière le voile/ Visage ébloui"

    ou

    "Délivre l'ample langue

    De l'ange"

    De quoi "l'âme est ravie"?

    De l'intériorité retrouvée?

    "Celle dont l'âme est vraie", juste anagramme, "reconnaît /les voix levées", "accueille/ Ce qui t'ensemence", "a touché ce matin/ Le bord intime/ De l'infini".

    Une extrême élégance tisse tous ces poèmes, accompagne "les chants longs/ Des plus anciennes/ Communions".

    Une extrême sensualité borde les trames, les tissus, les voiles, dévoile les coeurs, dénoue les corps.

    L'eau des fontaines, le ciel délivré, la main traversent ces désirs et la vie est comme "effleurée"

    Une beauté qui ne s'altère consent à se livrer :

    "Où trouver le passage

    De la matière

    Inachevée

    Vers la plus fine

    Transparence?"

    On se laisse gagner par cette voix, à la fois douce, sereine, déliée, prompte à saisir le ténu dans le filet des voix.

    C'est très beau.

    Comme un visage.

    D'abandon.

    De beauté.

    Agnès Henrard et Juliette Rousseff, RAVIE, L'Arbre à paroles, 2013, 52p., 10 €.

    Agnès HENRARD sur le site de la MAISON DE LA POÉSIE d'AMAY pour un précédent recueil:

    http://maisondelapoesie.com/index.php?page=dans-la-beaute-je-marcherai---agnes-henrard

  • Du côté de Castel Rock : Le talent du dernier PRIX NOBEL

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     






    cote-castle-rock-L-1.jpegAlice Munro, nouvelliste canadienne anglophone, née en 1931, propose dans ce recueil "Du côté de Castel Rock", une véritable radiographie d'une famille écossaise arrivée en terre canadienne. Une dizaine de nouvelles plongent dans le passé de sa famille. Chronologiquement, A. Munro analyse les conditions de départ et d'arrivée des premiers membres de sa famille. Le voyage en bateau donne lieu à des épisodes hauts en couleurs.

    Le regard de l'auteur scrute dans le fouillis du passé, remue des carnets de route, réveille la mémoire des anciens.

    C'est une observation quasi neutre, comme si la nouvelliste voulait échapper au reproche de trop embellir la réalité. La traversée comme l'installation au pays nouveau connaissent des aléas et l'époque n'est pas tendre avec les immigrants. L'étude est quasi ethnographique, relatant des usages, replongeant le lecteur dans des périodes âpres du XIXe siècle. La maladie, la pauvreté sont de la partie.

    Plus on se rapproche des nouvelles générations, plus la plume se fait familière, sinon attendrie.

    Les épisodes qui évoquent les parents et l'auteur elle-même montrent à quel point une société rurale (élevage de renards, petites exploitations agricoles) peut changer, le temps d'une seule génération et l'auteur, avec beaucoup de sagacité et de tendresse, rappelle la vie étroite de ses parents, les  conditions difficiles et ses expériences d'adolescente un peu égarée dans les campagnes canadiennes.

    Le souffle du "Chez nous" traverse ces histoires, certes le moins du monde originales par les aventures, mais prenantes, quotidiennes, hyperréalistes aussi.

    Alice-Munro-wins-Man-Book-010.jpg

    Le talent de Munro éclate dans les atmosphères recluses de province, dans l'exposition des métiers et des usages.

    On est au Canada, on suit, au fil du temps, les allées et venues de Munro, pour retrouver les figures attendries de son village natal.

    Je comprends très bien le choix des académiciens suédois : ils ont saisi un regard unique, qui ne se paie pas de mots, qui décrit avec justesse un monde, le monde près de muer une fois de plus. On se reconnaîtra sans problème dans ces nouvelles qui photographient une part de l'histoire familiale d'un auteur doué pour parler des siens, sans mélo, sans afféterie, avec une grâce narrative et stylistique.

    Alice Munro, Du côté de Castel Rock, Ed. de l'Olivier, 2009, 344p.

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  • UN REGARD BERBÈRE : un livre de Philippe FUMERY

     P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX







    « Berbère » est le beau titre choisi par le poète Fumery (1955) pour évoquer la vie de là-bas, entre pente et ciel. La vie des bergers, des troupeaux, des « montagnes isolées ». Le livre est sans doute un récit de voyage, qui serre les réalités dans une langue sobre et juste.

    Le regard du poète cisèle en brefs blasons la vie quotidienne, la nudité des pierres, l’isolement des sentiers, des villages. Il y a là, recueillie, la vie la plus humble et les yeux offrent au lecteur leur pesant de vérité.

    Un tout petit livre mais les trente-cinq poèmes valent par leur description âpre d’un monde de granit, de noyers et de dattes.

    tu veux te reposer ici

    découvre d’où te vient

    cette envie

    tu veux déposer ton sac

    les pierres n’ont aucune attente

     


    fumery.jpgBeaucoup de tendresse, de pudeur et d’empathie dans ces poèmes vécus, traversés des cris des enfants et des doigts fileurs des femmes : chaque texte nous fait progresser sur les sentes berbères et avec doigté l’auteur nous signe ses usages. Il se déchausse avant d’entrer, il regarde l’âne « broute(r) le buisson », il dénude notre vision d’un monde presque disparu, entre terre et ciel, dans une humanité terreuse, pastorale et silencieuse.

    Une très belle voix, qu’on aimera suivre et réentendre.

     

     

    Philippe Fumery, Berbère, L’Arbre à paroles, 2013, 44 p., 6 €.

    Pour commander Berbère sur le site de L'Arbre à Paroles:

    http://maisondelapoesie.com/index.php?page=berbere---philippe-fumery

  • Extraits de LUMIÈRE NOMADE de Philippe LEUCKX

    41

    Si l'on déroge à la nuit, juste pour se sentir en écho de souffle, si l'on pose sa pauvreté et ses mots, si l'on demeure ainsi
    assis dans l'air qui tombe,
    on est là mains qui frôlent le temps et sa matière,
    on respire l'espace autour de soi
    comme un cœur délivré
    délesté de ses peurs.

     

     

    42

    On tourne autour du vent avec une âme d'enfant et un lasso de regards.
    Mais rien n'y fait, rien pour notre prise.
    Les pieds sont trop lourds et l'oiseau en nous manque d'ailes.
    On se replie sur un pli d'espace et l'on attend.

     

     

    43

    Je frôle la nuit comme on frôle la vie. La rue m'impose ses rites.
    Qui s'habille de noir sait jusqu'où s'épuise l'ombre.
    Je vais sous les portes et je me mêle aux suiveurs de fleuve.
    Les roses fanées, les rumeurs, les airs fauves, tout s'évente sous un ciel de vasque.
    Mais l'envie est plus forte et le destin devant.

     

     

    44

    Toutes les rues poussent leurs lampes.
    On espère voir quelques alvéoles de répit.
    On se serre sur des mots de hasard.
    Et la nuit vient déjà sur une phrase à peine nourrie de nous.

     

     

     

    45

    Il te faudra parler une langue du soir, ébruiter tes attaches, seriner quelques mots comme l'on s'adresse au passant attardé qui sème ses chemins.
    Il te faudra couvrir l'ombre et te satisfaire du peu, juste un peu de baume sur les terres désolées.

     

     

    46

    Mais parfois l'âme des blés me convoque
    m'intime les mots d'enfance et de grange
    me somme de revenir à plus de densité
    à l'heure où le lait chaud tombe
    dans les cruches
    et le fumet des fermes presse l'air des soirs.

     

     

    47

    On a beau rassembler les années en brassées et se les offrir en rappels sur des rides et des cheveux tout blancs, on est là sur le pas du temps
    à mordre l'impossible et à ranger l'imparable.

     

     

    4576970-champ-de-ble-dans-le-vent-avec-un-ciel-bleu.jpg

     

    Leuckxok.jpgPhilippe LEUCKX est un écrivain et critique belge né à Havay.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Leuckx

    Dernières parutions:

    • D'enfances, 2012, Le Coudrier.
    • Métissage, (en collaboration), 2012, L'arbre à paroles.
    • Un piéton à Barcelone, 2012, Encres Vives (F).
    • Au plus près, 2012, Ed. du Cygne (F).
    • Déambulations romaines,(en collaboration), 2012, Ed. Didier Devillez.
    • Quelques mains de poèmes, 2012, L'arbre à paroles.
    • Dix fragments de terre commune, 2013, La Porte (F).
    • Momento nudo, (en collaboration), 2013, L'arbre à paroles.
  • PASSER PAR LA NUIT de Danielle GÉRARD

    P.Leuckx.jpgpar

    Philippe LEUCKX



     

     


    Dans de longs poèmes où la nuit est le lieu du désir, la poétesse hainuyère rameute tous les symboles attachés à l’espace nocturne.

    Le lyrisme fait le reste : il importe de combler le manque, de vivre d’étoiles, de songes, d’inconnu.

    « Je vis la nuit s’avancer sur les cyprès »

    ou

    « N’avoir de désir

    Que pour le jour »

    ou encore

    « Qu’au signal de la nuit

    Se signent les interdits

    Les fables et prophéties »

    Le pays de nuit, de silence, ce « suaire », « toujours entre deux lumières » pousse l’auteur de « Baisers » (l’an dernier aux Déjeuners sur l’herbe) à révéler les « étoiles enfuies », à « saisir une parole non dite », à voir « les corps unis ».

    Et si « la nuit prend sur les visages/ Un air de rien », le lecteur se sent d’amble avec l’univers circonscrit, où il lui est loisible de croiser des « lampes qui vacillent » ou d’échapper « à la morsure des astres.

    Les poèmes, traditionnels, certes, mais pleins, denses, qui livrent de leur auteur une voix douce et tout à la fois aiguë, décrivent la nuit comme recours ou comme repoussoir ultime.

    Quelques belles images (« les lampes souillent la nuit ») offrent leur poids de réalité et nous guident vers ces chemins où l’amour, le désir, la nuit tissent leurs thèmes.

    PASSER PAR LA NUIT  de Danielle Gerard, Dricot, 2013. Prix de l’édition de la Société des Poètes français, 60 p., 12€.

     http://www.dricot.be/

  • Michel Baglin: Un présent qui s'absente

    images?q=tbn:ANd9GcTYeIh_40eQ3e8tELt15eqoVFgVmbu_6gtmnNmzQGe9_DBBSkgxIQpar Philippe LEUCKX


    Que le voyage soit, de bout en bout, le lieu, le thème, le support des poèmes nouveaux que Baglin propose aux Ed. Bruno Doucey, semble non seulement une fidélité à ses autres ouvrages mais une invite sûre à recueillir les nouveaux messages que le poète adresse à tous ceux qu’il suit depuis longtemps.

    Né en 1950, publiant des poèmes et des proses depuis une petite quarantaine d’années, Michel Baglin entretient avec la poésie des relations privilégiées, dont rend bien compte la revue Texture qu’il dirige sur la toile.

    Couv.Michel_Baglin_74dpi_site.jpgLe titre de ce nouveau livre, architecturé en cinq parties toutes liées entre elles, dit assez la nostalgie qui embue le regard de celui qui voit le temps passer et nombre de fantômes aimés et aimants revenir garnir les rétines de la mémoire. Ainsi faut-il comprendre, encadrant le livre, les deux parties qui font surgir le passé et le présent. Aux images de « Faux départs » qui s’articulent autour des quais, des gares, des ports où l’on peut à l’envi musarder, répondent les nouveaux venus d’horizons étrangers, déjetés pour la plupart, trouvant çà et là parfois quelque réconfort mais aussi combien de déveines ! Le poète sait conter les réalités dérisoires d’un présent qui perd de ses valeurs, qui pollue, qui encrasse les âmes. Que répondre « aux tristes effigies de la mode » ? L’auteur questionne de plus en plus notre place ici-bas, notre rôle : qu’est-ce être, pour tout dire ?

    Dans un lyrisme, légèrement démâté, le poète renfloue notre propre mélancolie face à un monde qui ne conserve des anciennes formes que le peu, le rien, et que la mémoire intacte de son auteur restitue. Ses découvertes de Paris, des petits quartiers impressionnent par leur justesse et l’on embraie avec lui, pour de réelles traversées. Le beau Paris, où l’on peut musarder ! Comme il semble à la fois proche et éloigné ! Comme le souvenir de Fargue et d’Hardellet traverse ces beaux poèmes (des sonnets parfois) que la rime – occasionnellement – remaille à la trame choisie. Dans ces longs poèmes, Baglin dit toute sa foi en la poésie et en l’empathie. Qui écrit semble si frère de ceux qu’il convie sous sa plume ! Nombre d’hommages et de dédicaces honorent les amitiés partagées et les soucis humanistes. Le « nous «  résonne avec force et conviction.

    images?q=tbn:ANd9GcRE3_ajyz7mrucoTWIhdOUTJ74r3hdYWBtTRAXLtMVMEo2rcCKd9gEt puis qui a parlé souvent de trains, de quais, d’embarquements, sait confier au poème ses désirs de voyages et de départs. Mais tout n’est-il pas dit ? Vu l’âge ? Vu le temps qui lui reste ? On sent, prégnante, l’amertume gagner le sable des berges, et le cœur, lui, tient bon et nous vaut ces mains tendues, « pleines de poèmes » comme disait Aragon parlant du bon Carco.

    Je vous invite à entrer dans ces poèmes fluides, qui prennent le temps de s’accorder au cœur qui pense, marche et regarde, qui dessinent du monde une image assez fidèle à toutes les tensions et attentions qui s’y nouent. C’est la beauté de ce livre, ouvert, fidèle.

     

    M. Baglin, Un présent qui s’absente, Editions Bruno Doucey, 2013, 112 p., 15€.

    ---------------------------------------------------

    Le site des éditions Bruno Doucey:

    http://www.editions-brunodoucey.com/

    Le site de la revue Texture:

    http://revue-texture.com/

  • Un auteur de théâtre Gaëtan FAUCER

    images?q=tbn:ANd9GcTYeIh_40eQ3e8tELt15eqoVFgVmbu_6gtmnNmzQGe9_DBBSkgxIQ

    par Philippe LEUCKX 

     

     

     

     

     



    Trente-sept ans au compteur, auteur abondant de pièces de théâtre dont cinq ont été publiées, dont images?q=tbn:ANd9GcQxZNmmQNyIaBc7rR714mH33jFSpS_tuY4qvMMvMiCxTzL2mWCVzgcinq autres ont connu l'honneur de représentations, et dont toutes les autres restent inédites, Gaëtan Faucer semble aimer se souvenir de deux patrons de la scène : Sartre pour l'ironie noire et Guitry pour les bons mots, les répliques assassines.

    Le voilà publié une troisième fois, après "Off" au Chloé des Lys, après "Sous le pont" dans un recueil collectif chez Novelas, et de nouveau chez le même éditeur, "Divines soirées", un recueil de trois pièces.

    Minimaliste théâtre par son nombre peu élevé de personnages et par les actions retenues, théâtre des trios, classique par les rencontres hasardeuses ou souhaitées, assez noir par ses surprises, le théâtre de Faucer désosse les pauvres vérités.

    Si "Off" rappelait "Huis-clos" par ses ambiances, on retrouve dans "Divines soirées" l'influence sartrienne dans la première pièce "Spectacle mortel" où des morts cyniques devisent à l'envi. Dans
    "L'appartement", des homosexuels se trompent et l'ultime séquence du recueil met en scène de gais amoureux.

    Tristounet théâtre? Sans doute.

    On y parle plus de mort, de machination, de leurre, que de vie. On y parle beaucoup pour se détester ou se délester, peut-être. Le poids des mots semble plus prégnant que celui des sentiments. Er si des êtres peuvent s'embrasser à pleine bouche, ils peuvent l'instant suivant être prêts au crime.

    L'amateur de beaux mots, d'aphorismes, de scènes tendues trouvera ici matière. Puisque les personnages, avec leurs faiblesses, leurs tics, sont assez interchangeables : les hommes sont-ils plus veules ou négligeables que les femmes?

    C'est un théâtre sans enfant, comme chez Sartre. C'est un théâtre presque sans devenir, sauf si l'on peut croire à la bluette de la troisième pièce ("Un dîner aux chandelles").

    Il y a de l'amertume et de l'ironie. A revendre. Et une quête insensée de sens ; pourquoi vit-on ?

    Théâtre décidément huis-closien jusqu'à l'usure?

     

    Gaëtan FAUCER, Divines soirées, Novelas, 2013, 84 p., 12€.

    http://home.scarlet.be/stcorp/novnet/index.html

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  • Les soeurs Materassi

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX






    Aldo Palazzeschi (1885-1974) eut une longue carrière romanesque. C'est en 1934 qu'il publia ce roman extraordinaire de densité psychologique, Les Soeurs Materassi.

    Ce roman, comme son titre l'indique, relate le destin - le mot n'est pas trop fort - de quatre soeurs : Térésa, Carolina, les deux protagonistes, Giselda et Augusta, tôt disparue et qui laisse un orphelin, Remo, que les soeurs vont accueillir, pour leur bonheur, un temps, finalement pour leur perte.

    752675_10883321.jpgElles ont une servante, Niobé, et passent tout leur temps à coudre, broder pour les femmes de la haute société. Elles vivent à quelques kilomètres de Florence, dans une propriété qu'elles ont sauvée de la ruine, et vivent bien, d'une fortune acquise de haute lutte  par leur travail.

    L’arrivée de Remo, beau, insouciant, à l'âge de 14 ans, va déterminer de réels changements dans la vie de ces recluses, toutes soumises à leur dure besogne.

    Remo, adulte, impose à ses tantes un niveau de vie qui les entraîne très vite dans un engrenage de dettes. Mais que refuser à ce beau jeune homme? Il profite par ses charmes des avantages des uns et des autres, invite ses pairs chez ses tantes et leur fait partager l'amitié d'un pauvre gars, Palle.

    Peu à peu, l'angoisse, les craintes naissent au coeur de cette demeure qui n'a jamais plus connu de tracasseries. Remo acquiert une mobylette, puis une voiture, dépense sans compter, multiplie les aventures, engrosse une Laurina qu'il n'épousera pas, s'entiche d'une riche Américaine, qu'il finit par épouser.

    La fin est prévisible : les soeurs connaissent la misère mais quelques signes du destin lèvent le voile noir vers un épilogue moins grave, sinon rose.

    Le talent de Palazzeschi est de brosser les portraits avec un réalisme époustouflant. La vérité psychologique est dense, qui éblouit par sa pénétration. Les lieux, décrits avec acuité, rendent compte d'une époque, où la demeure familiale prend une stature imposante. Lieu où les soeurs resserrent leurs problèmes comme unique refuge.

    Ce roman de 1934 conserve une actualité brûlante et propose au lecteur une attentive étude des ambitions vite dissipées. Remo ne travaillera jamais et abuse ses tantes. Seul le travail conserve sa valeur.

    L'univers brossé est d'une exactitude frappante. Le style, fluide, classique, permet d'entrer directement dans cette fiction plus vraie que nature. 

    On sort de ce livre, non seulement troublé mais encore perturbé par l'usage que certains êtres font des autres, plus malléables, plus faibles. Mais jamais une vision moralisatrice ne nuit à la narration.

    Un très beau livre.

     

    Aldo PALAZZESCHI, Les Soeurs Materassi, folio 2188, 378 p. 

  • D'où le poème surgit

    leuckxphilippebis1.jpg?width=184&height=184&crop=1%3A1

    par Philippe LEUCKX

    1

    Le poème est toujours un risque écrit. Voulu. On ne transige pas avec la vérité qu’il recèle. Il nous enjoint à la beauté.


    2

    On se demande d’où le poème surgit.

    On croit aisément à sa petite lumière.

    On pense à autre chose.

    Le vent, la chaleur recroquevillée.

    La fournaise jusqu’au cœur des pierres.

    La soif.

    D’où viennent les mots ? De quelle mémoire ?

    Le regard cherche parfois la réponse.

    Tout autour. Dans les reliefs du monde.


    3

    Déjà tu te déprends d’une fatigue ancienne.

    Et tu consens à l’été

    À ses demeures fraîches

    À ses provinces enfouies

    Tu recueilles aux murailles

    Les visages d’antan les sèves

    Inouïes

    Quelque chose sans nom en toi

    S’accomplit et résiste.


    4

    Faut-il que la nuit inverse les pôles

    Et que la ville resserre ses avenues

    Sur un peu de chaleur

    Je marche dans des ombres

    Et recueille la suie sur le visage.

     

    5

    Sans doute la pluie nous lave-t-elle des déconvenues

    Et nous levons le sang à plus de pureté encore.

     

    6

    Apprends à mesurer la ville sous ton pas.

    Déroule les portes.

    Les gonds du souvenir.

    Sache que revenir rallume des feux aux pupilles le soir.

    Déprends-toi d’une tristesse, cette vague à l’heure où les feux décroissent.

    Rome, sa rumeur, son fleuve alenti, les quartiers où tes sandales ont flairé le Temps.


    7

    Vers quelle nuit les mots nous hissent dans la pénombre des pas ?

    Les murs nous habitent et nous nous effaçons.

    Dans ma mémoire pourtant tant de visages creusent et tant de mains pétrissent.

    Nous sommes des cœurs aimants en quête de rivages.

    Vers quelle aube portons-nous nos regards ?

    Le temps concède ses traces et les ferments gagnent un peu de terre.

    Parfois, le vent lève et nous marchons vers le jour.

     

    8

    On se souvient à peine. Les parcs sont immenses et les bras trop courts. La ville devinait notre empressement à vivre. Parfois, on avait le cœur trop sourd à comprendre. Le temps mesure notre peine. On reste avec un chagrin intact. Les mains sondent. Il restera des mots. Des haleines échangées. Des murs.

     

    9

    Te suffirait-il de planter un arbre ou de serrer la main amie, de prendre un peu d’eau et de la semer dans le poème, de verser toute cette détresse dans un grand fond, de croire aux chemins devant, de lire toute la poussière du monde…


    10

    Parfois, la lumière du ciel.

    La rue dans sa niche d’ombre.

    Ou quelque rue escarpée.

    Comme si le cœur puisait

    À pleins mots

    Dans la foulée.


    -------------------------------------------------

    Philippe Leuckx est né en 1955 à Havay. Après des études de lettres et de philosophie, il a consacré son mémoire de licence à Marcel Proust. Poète et critique, il collabore à de nombreuses revues littéraires francophones et italiennes. A participé à diverses anthologies. Il est aujourd’hui traduit en italien et en croate.

    Dernières parutions : 
    Le coeur se hausse jusqu’au fruit, suivi de Intérieurs, 2010, Les Déjeuners sur l’herbe – Le beau livre des visages, 2010, Bookleg n°67, Maelström – Selon le fleuve et la lumière, 2010, Le Coudrier – Passages,(en collaboration), 2010, l’Arbre à paroles – Piqués des vers, 2010, Espace Nord n°300 – Rome à la place de ton nom, 2011, Bleu d’encre Dans la maison wien, 2011, Encre Vives (F) – D’enfances, 2012, Le Coudrier – Un piéton à Barcelone, 2012, Encres Vives (F) – Au plus près, 2012, éd. du Cygne (F) Quelques mains de poèmes, 2013, L'arbre à Paroles.

    La lecture de Quelques mains de poèmes de Philippe Leukx (éd. de L'arbre à Paroles) par Joseph Bodson:

    http://areaw.org/?p=725

    Pour en savoir plus sur Philippe Leuckx

    http://www.maisondelapoesie.be/auteurs/auteur.php?id_auteur=80

  • LECTURES de VACANCES (II)

    images?q=tbn:ANd9GcTTtxqNo6DQ5xfAN8abR6Seg0vp7bnjfWBn6rxMS3tYamkTaVQ7oHRIrS4

    de Philippe LEUCKX




    51KZ85P2ESL._SY445_.jpgMiséricorde de Jussi Adler-Olsen (né en 1950) est le prototype du livre de vacances, inventif, comme un thriller peut offrir, un dosage de quête policière, d’investigation sociologique, un brin d’atmosphère glauque, un zeste de violence suffocante, bref, un livre qui emporte l’adhésion, qui « débarque ».

    Car, en matière d’invention romanesque, Adler-Olsen sait y faire. Dans une longue intrigue, découpée chronologiquement (2002 et 2007, selon les événements), l’auteur danois relate tout à la fois une disparition – celle d’une politicienne de renom – et l’enquête qui n’en finit pas, que mènent tambour battant deux policiers (un vrai et un comparse), prêts à tout pour quérir de l’information et délacer le nœud d’une enquête complexe, difficile, sur le long cours.

    L’histoire remonte à un fameux accident de voiture, subi par Merete Lyyngaard, lorsqu’elle était plus jeune en compagnie de son frère resté  handicapé, Oluf, aujourd’hui placé dans un centre. Merete est devenue la coqueluche de la politique, courtisée, poursuivie par les paparazzi, photographiée, enviée.

    Et un beau jour, elle disparaît. On croit que c’est en mer, lors d’une traversée. On soupçonne le frère. On la croit morte.

    Cinq ans ont passé et l’enquête est assumée par Carl Morck et son assistant.  Nombre de critiques et de malveillances entachent leur mission, qu’ils organisent pour l’essentiel dans un bureau au sous-sol, coupé du monde. Et cela leur réussit. Assad, prodigieux, est une ressource inespérée pour ce policier Carl, marqué à jamais par la mort d’un collègue et la souffrance d’un autre, son ami Hardy, invalide. Assad apporte à Carl l’influx nécessaire pour ne pas subir les atermoiements d’une quête difficile, la bonne humeur et les saveurs orientales.

    Ecrit dans un réalisme surprenant (la cage dont Merete est la victime), ce roman se dévore. Il offre, en outre, un tableau saisissant d’une époque prête à tout pour venger des victimes. Il est peut-être à déconseiller aux personnes trop sensibles, tant certaines séquences rameutent des odeurs de soufre et de sadisme.

    Jussi Adler-Olsen, Miséricorde, 528 p., Livre de poche. 

  • LECTURES de VACANCES

    images?q=tbn:ANd9GcTTtxqNo6DQ5xfAN8abR6Seg0vp7bnjfWBn6rxMS3tYamkTaVQ7oHRIrS4par Philippe LEUCKX



     

    images?q=tbn:ANd9GcTUvugVFZari80DRBwIOC3qmkb8y77mrorGS3r9MkKXjUrDzyIvu6rlvUY"Qui a tué Palomino Molero?" de Vargas Llosa est le type même de lecture riche, intense. Un vrai jeu d'enquête dans un Pérou des années cinquante et une étude sociologique intéressante sur le milieu assez fermé de l'armée. L'écriture fluide mène les lecteurs au terme d'un mystère qui dénoue les fils de l'horreur et de la jalousie.

    Troussé en moins de deux cents pages, le roman se dévore, et ne s'évente pas le plaisir de retrouver quelques pages parmi les plus marquantes d'une aventure policière et humaine. (Folio)

    *

    images?q=tbn:ANd9GcTmPlx8tufRwGyMfoCJSHYdDL0vj97UUL2KZKKM5LYOypiGZUg6-kkcsUOU"Voix endormies" de la regrettée Dulce Chalcon (1954-2003) est un hommage aux prisonnières de la guerre d'Espagne, pendant et au-delà du conflit.

    Un terrible témoignage sur la répression tombée comme une masse de sang, au temps d'un Franco sorti vainqueur de la guerre civile.

    Des portraits bouleversants de femmes et d'hommes du maquis, livrés au terrible jeu de la clandestinité.

    Diverses voix portent le destin commun à la brûlure vive.

    Un très beau livre. (Plon)

    *

    images?q=tbn:ANd9GcQ3UQC46A9cixc6FHMC6b9tKJBivCSB4iT7cgqN0DSh4LlosmTAEEQqdOI"Le Caravage peintre et assassin" de José Frèches est un essai lumineux sur le maître du luminisme. Le rappel biographique, les reproductions, les analyses de taleaux et des documents rares rafraîchissent la science caravagesque. Quel destin que ces trente-neuf années de vie, consacrées à l'art noble de la peinture (toiles de chevalet qu'il a remises à l'ordre du jour), aux rixes et à la sensualité, de Rome à Malte en passant par Naples. Les chefs-d'oeuvre par dizaines nous obligent à parcourir le monde entier pour les (re)voir. Rien qu'à Rome, une petite vingtaine, trois à Vienne et ailleurs. (Découvertes Gallimard)

    *

    images?q=tbn:ANd9GcRI1-SjuzEsKEeiAqNj-IyuV-hTJ3wyGs6cvqHHcKzJraqrbRV1QuuiTg"La Disgrâce" de Nicole Avril. Un beau roman, très romanesque, subtil et stylé de 1981. Mais l'écriture n'a pas vieilli et l'histoire de "cette abeille contre la vitre" de la laideur féminine trouble et acquiert une densité qui n'est pas loin du mystère.

    Les descriptions des environs de La Rochelle, les noeuds de famille, les alliances du coeur et de l'esprit signent un talent, celui de l'auteur de nombre de livres de qualité ("Les remparts d'Adrien", "Voyage en Avril", "Les gens de Misar"...) (Albin Michel)

    *

    images?q=tbn:ANd9GcQuGlM9L7wElvZLyzwfPhUhD_BO9HeTwD7gIHJ02vtuppBpyu3m6-2lbsy0"Pour seul cortège" de Laurent Gaudé réussit l'exploit d'être un vrai roman historique en même temps qu'une longue exploration psychologique des relations humaines, dans l'entourage d'un empereur à l'agonie.

    Avec doigté, style, Gaudé interroge les arcanes du pouvoir, les convoitises de tous ordres, les lâchetés.

    Une économie de moyens sert bien le projet et l'on sort de la lecture, empreint d'une sérénité née des accents humanistes de la fin de l'aventure : tous, quand même, ne sont pas dans le mauvais camp et la fidélité a encore un sens.

    (Actes Sud)

     

  • Un coeur aride de Cassola: une merveille

    images?q=tbn:ANd9GcQmLKN9QOMnPeccZuJ3_By4F8EcqA9edP56mVXw1vZBK4NsrOP74wXMTHMn

    par Philippe LEUCKX


    Il y a chez Cassola (1917-1987) tout ce que j'aime dans la littérature italienne de qualité : le sens du réalisme vif, celui de l'émotion contenue, la magie des lieux qui s'impriment en nous, la profondeur psychologique des relations humaines et des personnages. "Un coeur aride", fabuleusement traduit par le poète Philippe Jaccottet, restitue, en outre, une époque (on est au tout début des années trente), une région (Marina en bord de mer toscane), un véritable climat.

    On sort de ce livre enchanté par l'histoire douce-amère, par le portrait saisissant de l'héroïne, Anna, par la description des amours désenchantées qui nourrissent cette fiction.

    product_9782070366453_195x320.jpgAnna, 18 ans, Bice, sa soeur, leur tante qui les a recueillies après la mort des parents, ordonnent l'histoire, qui voit défiler les prétendants, militaires ou locaux, dans un décor tout près de changer à cause de la venue de touristes de plus en plus nombreux.

    La plage de Marina offre plusieurs scènes de séduction et les promenades vers une ferme de parents de la tante signent le partage ville/campagne pour ces balades en vélo, où tout l'intérêt est de ménager des coins relativement cachés pour que des amoureux puissent se voir, à l'abri des regards et des préjugés persistants.

    Car, alors, il fallait coûte que coûte protéger la virginité des filles et plusieurs des protagonistes sont taxées de filles faciles ou perdues pour le mariage. Le prototype en est la besogneuse Marisa qui offre tous ses services.

    Les jeunes gars, Mario, Enrico, Livio, signalent les positions possibles en matière de sexualité masculine. Autant le respectueux Mario que le taciturne Enrico, fidèles à leurs amours, servent de références, autant le frivole Marcello joue la carte dérisoire des amours faciles et vites oubliées.

    Tout l'intérêt du livre réside dans une approche quasi ethnographique des psychologies d'alors, où la rumeur, les codes de la famille et de la société patriarcales prévalent sur les instincts de liberté et d'émancipation.

    Cassola, portraitiste remarquable d'une société qui bouge sans bouger, soigne tous les pôles d'une réflexion sur cet univers des amours.

    Une écriture splendide d'évocation et d'analyse mène jusqu'à l'épilogue - une fin ouverte - cette histoire poignante, qui recèle des trésors de tendresse et de subtilité.

    L'un des plus beaux romans de cette période dite néoréaliste, avec les ouvrages de Pavese, Fenoglio, Brancati, Vittorini, Morante.


    Carlo Cassola, Un coeur aride, Folio n°645, 422 p.

  • KEROUAC ETHNOGRAPHE / VANITE DE DULUOZ

    images?q=tbn:ANd9GcTTtxqNo6DQ5xfAN8abR6Seg0vp7bnjfWBn6rxMS3tYamkTaVQ7oHRIrS4par Philippe LEUCKX 

    Un dernier livre donne envie de relire l'ensemble. Pour avoir apprécié "Avant la route", "Sur la route" (dans ses deux versions", "Le Vagabond solitaire" et "Big Sur", j'avoue avoir retrouvé dans cet ultime ouvrage de l'auteur qui ne lui survivra qu'un an (Kerouac est mort en 1969, à quarante-sept ans) tous les atouts d'une oeuvre se démarquant par sa dose d'instantanéité romanesque, sa stylistique imparable tissée de vitesse, de poésie et de culture, et surtout par le tableau ethnographique que Kerouac donne de la société de son temps, au  filet de sa conscience et de son vécu.

    41EhX%2B8wS8L._SY300_.jpgCe livre, donc, relate ses expériences multiples entre 1935 et 1946, soit le temps d'une "éducation aventureuse" (sous-titre qu'il s'est choisi pour l'oeuvre de 1968), entre foot américain, expériences de marin en guerre, découvertes universitaires (à la Columbia), plus divers petits métiers pour que Ma et Pa ne terminent pas dans la misère, entre déménagements et emménagements (avec  sa première femme Johnnie), entre beuveries et initiation à la vie réelle, laborieuse. Sans oublier sa propension à l'amitié qui fait de cette oeuvre, où les amis sont décrits, analysés, entourés, un portrait plus tendre que tendu. Un coeur gros comme l'Amérique d'alors bat sous la chemise du grand sportif que fut Jack, Duluoz dans ce livre qui relate, par le concret, en mêlant réalité et formulations à la Kerouac, les aventures, les mésaventures, la vie d'un gars entre ses 13 et 24 ans, dans une Amérique bariolée, diverse, provinciale ou new-yorkaise.

    C'est aussi le départ de la beat generation, puisque, dès 1944, au Village, Kerouac rencontre les futurs tenants de cette "école" qui baigne dans le jazz, les écrits, l'art, les fumettes en tous genres, la sexualité débridée et les revers, certes, de cet appel à changer la vie.

    Beaucoup de sincérité, beaucoup de poésie, beaucoup d'air (celui des embarquées, de l'océan) traverse ces pages, ces livres qui ont décidé d'un destin, vraiment peu banal, dont Kerouac garantit l'authenticité comme la vanité des débuts.

    Vanité, art d'apprendre à écrire selon lui, et le livre est aussi un parcours d'artiste, celui de quelqu'un qui se met, par haute nécessité, à écrire, comme pris par ce virus irrépressible.

    Des morceaux d'anthologie - les compétitions de foot, les scènes sur les bateaux de guerre...-, prouvent l'inventivité de leur auteur et la justesse des impressions recueillies des "carnets et journaux" d'alors par un Kerouac sensible, doué, qui sait parler de lui sans oublier les autres.

    "J'écrivis beaucoup sans oublier de vivre" : la devise d'une oeuvre, d'un regard, d'une attention et d'une culture.

    Un grand livre.

    (Folio 5495, 418p.)

     

  • Cinépoèmes de Philippe Leuckx

    1 (Ozu)

    On voit à peine un talus et quelques herbes flottent entre ciel et maison. Un train passe et entre les linges quelques rumeurs de ville. Mais rien ne blesse dans ce temps étanche où glisse le regard.



    2 (Scola)

    On s'approche d'une fenêtre. C'est matin. Une femme encore lasse s'affaire entre café et appels, pousse des cloisons, remonte une suspension. Sa pantoufle a un trou et ses mèches la gênent. Cette femme encore belle pleine de gosses entame sa journée. Forcément particulière. Et Rome tergiverse comme la grue d'Ettore entre tours et baies...



    3 (Bergman)

    Deux visages se penchent pour mieux se rassembler. Pour mieux se ressembler. Deux prénoms s'interchangent nature et beauté. Personne vraiment pour être sûr d'être quelqu'un. L'on se cherche un visage. L'on se cherche.



    4 (Tarkovski)

    Guetteur sur un rail qui file dans la zone. Notre oeil capte au passage des herbes et des eaux. Nous sommes à la lisière d'un temps non habitable où l'être a bien du mal à se tenir debout. L'enfant sur une table pousse un verre du regard, et tout vibre jusqu'à nous, et tout vibre loin. Longtemps.


     

    5 (Antonioni)

    L'oeil traverse le mur, le grillage de la fenêtre, te quitte, reporter, ici dans la chambre qui verse vers l'arène où t'attend la jeune fille revue depuis Munich et qui bat la semelle entre un vieux fatigué, un chien qui écoute mal, un enfant qui s'amuse des deux, une autoécole qui bouge dans l'espace immobile où l'oeil progresse en sens.



    6 (De Sica)

    Un père. Un enfant. Un bout de trottoir. Un vélo à voler. Un tram. Le soleil sur ce mur convoité et l'ombre du doute dans cette conscience en travail. Volé devient voleur sous le soleil de Rome.



    7 (Ophüls)

    Vienne tout en rondes, en escaliers, en boudoirs où les amants se lestent de quelques confidences, entre lit et rue, dans une ombreuse attente, si légère et si grave, et la musique tourne au-delà des ruelles et des parcs de rencontres.

     


    8 (Haneke)

    Un enfant chuchote sur la mort dans une cuisine froide. Sa soeur palpe l'air en y semant tendresse. Les mots finissent par voler en éclats sur la pierre froide. La mort décidément.



    9 (Mizoguchi)

    On se rapproche un peu d'un temple et un jardin tremble comme si nous étions ces pas pressés qui emportent passé, destin. On longe des maisons, des rizières, des buissons, et on ne reconnaît plus rien. On est devenu cette vieille dame, mendiante et accroupie. Le temps ce dévoreur a fait haro sur o'haru.

     

     

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  • MOUSTAKI par Philippe LEUCKX

    images?q=tbn:ANd9GcSMWM5csWptTmHC5cj-yJsyFcH5_LMQ1-wwXsTLl7MFutv6hWPzSi la fluidité, la transparence, la musicalité, les mots partageables de la tribu, l'élégance sont des vertus, alors Moustaki, qui les fêtait avec convivialité et chaleur, est un grand. Je sais, on est à une époque qui chérit les abscons et je lis régulièrement des "poèmes" qui me donnent envie de fuir tant ils sont cérébraux, sans âme, sans coeur, alors je me retourne et je trouve M O U S T A K I , intemporel, avec les mots, qui sont autant de fleurs, autant de pensées nobles.

    A réécouter des titres comme "En Méditerranée", "Alexandrie", "Grand-père", "Il y avait un jardin", "Joseph", "Le métèque", "Les amis" et tant d'autres, c'est toute la beauté qui sourd de ces musiques d'une simplicité royale, cette voix discrète, qui va bien plus profond que les tonitruantes, me semble-t-il.

    La beauté de la musique, de ses "racines et de ses errances", pour reprendre le beau sous-titre d'une des plus belles compilations de l'artiste (BALLADES EN BALADE, premier volume), la qualité du regard sur le monde, ses dérives, ses chants, ses femmes, ses plaies, l'engagement à l'heure où les terres méditerranéennes basculaient dans la dictature, tout Moustaki est là, dans cette attention au monde. De son enfance magnifiée par l'une des plus belles compositions (Alexandrie) à ce portrait de l'adulte, de la Grèce, de l'Egypte à l'Ile Saint-Louis, où il a longtemps vécu, tous ses territoires, il nous les a donnés à lire, passant du Brésil aux îles grecques, traversant la chanson et ses monstres (Piaf, Barbara, Reggiani...) sacrés, fêtés.

    Exact contemporain d'Anne Sylvestre (née comme lui en 1934), fidèle à une composition soignée de la chanson poétique ( à la Ferrat, par exemple), en marge des grands ténors qu'il connaissait et admirait (Ferré, Brassens), il laisse trace, ce mélange inaltérable de poésie des mots et des sons, de sens du paradis perdu retrouvé de la fête et de la beauté.

    Je l'en remercie.

    P. L.  

     


     


  • Il y a leçon des hauts murs / Philippe Leuckx

    I

    La maison menacée

    L’on a détruit le porche et l’âme

    Le cœur pend aux plafonds

    Comme des entrailles éventrées

    L’escalier meurt

    Entre des barreaux

    Et je plonge vers les fonds



    II

    Leçon des hauts murs

    Un peu bravaches tout de même

    Nos gestes qui courent la lumière

    Comme on poudrerait

    Le visage d’un mort

    Et ce vin d’ombre

    Sous le cœur



    III

     Je m’efface

    C’est le soir

    Il reste un peu de nous aux façades

    D’écaille

    Je consens à l’obscur

    Qui nous perdra

    Là où se perd l’étoile


     

    IV

    Et l’air a l’argile

    D’une rumeur éparse

    On vient coller

    Aux portes

    Un cœur bien trop grand


     

    V

    On revient des lisières

    Des abris

    Des sentes claires

    Que n’a-t-on espéré dans le coin

    Métissé d’ombres ?

    On allait à contre-sang

    Noyer nos nœuds et nos chagrins

    Et les mots

    Cortège à notre doute

     

    VI

    Avec le soir avance l’espèce de patience

    Qui s’ose dès vent tombé à l’heure de la louve

    Avec l’herbe encore chaude sous la main

    Et le corps placé entre jour et nuit

    Dans la caresse des roses

    Dans l’instance des pertes

     

     

    VII

    Il y avait vent et temps au milieu de la sente

    On avançait à rebours de l’enfance

    Les fleurs au cœur

    Mas rien n’épuise autant que le regard qui fouille

    On est parfois en retard sur soi

    On vit d’ombre



    VIII

    L’air trempe un bout de chiffon vers le ciel

    On n’a rien vu du reste

    L’enfance a de claires allées

    Qui jardine pousse le vent

    Les murs de la ville ont d’étonnants parages

    Et les mots ont pour eux l’ombre des arbres



    IX

    Le bleu dépasse le vert les branches le soir

    Décante ce qu’il reste d’air

    Les promeneurs ont l’espace devant

    L’on sait peu de chose l’on fait peu de cas

    De ce qui tombe entre les pans les murs

    La vie cède ses ombres à l’heure qui mène


    P.L.

    (inédits 2013)

    Derniers titres de Philippe Leuckx

    • Au plus près, 2012, Ed. du Cygne (F).
    • Déambulations romaines,(en collaboration), 2012, Ed. Didier Devillez.
    • Quelques mains de poèmes, 2012, L'arbre à paroles.
    • Dix fragments de terre commune, 2013, La Porte (F), à paraître.

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  • Journal d'Hélène Berr

    images?q=tbn:ANd9GcQQtz6-UqZFzQRxqqYwFvOE-NGhHg_XtGpRHjQ7rOyFnLKTRrWa20UKKwpar Philippe LEUCKX


    Disponible seulement depuis 2008, le "Journal" d'Hélène Berr (1921-1945), préfacé par Patrick Modiano, illustré de quelques photographies d'Hélène et de ses proches, enrichi de quelques annexes intéressantes (des cartes du Paris d'Hélène avec ses parcours dans la ville), est l'un de ces documents de première main qui donnent à l'Histoire ses atouts de vie, de témoignage et de réalité. Durant trois années - juste avant son arrestation du 8 mars 1944 -, Hélène, diplômée de la Sorbonne, en préparation d'agrégation en anglais, rendue impossible par les lois antijuives, relate sa vie quotidienne entre cours, musique classique, amitiés, présence active dans les associations en aide aux Juifs, dans l'hôpital des Enfants-Malades, visites à la grand-mère chérie...

    journal-d-Helene-Berr.jpgD'une écriture précise, qui va à l'essentiel des informations et des émotions de la jeune adulte embarquée dans la tragédie des lois raciales, des déportations, de la Rafle du 16 juillet 42, des départs des amis en résistance, de la première arrestation de son père, ce beau livre, sauvé de ces années iniques, dévoile de grands pans d'histoire intime. Bien sûr, on a d'autres témoignages, d'autres récits sur cette période (et de bouleversants : Boussinot, Nemirovsky, Frank...), mais cette radioscopie des ravages au sein de la communauté juive prend un éclairage d'intensité extraordinaire par tous ces faits qui s'entrecroisent, forment un réseau significatif de toutes les blessures enregistrées par cette jeune Française, sensible, qui, elle le répète plus d'une fois, écrit pour ne "rien oublier" de tout ce qui est advenu à ses proches et amis. Et puis, il y a la force de l'amour pour Jean Morawiecki, qui devra partir, mais dont la présence, durant six mois de sa vie, lui laissera des souvenirs inattaquables de culture, d'émotion vraie et d'humanité. Hélène Berr a des accents de vérité et de générosité pour répondre à toutes les atteintes quotidiennes. Elle se dépense en actions de toutes sortes, elle note, elle se déplace, elle ne perd pas un instant pour coller à la dure réalité du temps. Et qu'est-ce qu'un panaris, incisé plusieurs fois, à côté des manques de toutes sortes et des douleurs inaltérables?

    Courageuse Hélène, brillante Hélène, conviviale en diable, qui donne de sa vie une véritable ethnographie de l'ordinaire dans une époque de troubles, de sanglantes mesures et d'injustices notoires.

    Son parcours (et son journal s'arrête brusquement en février 1944) se termine à Bergen-Belsen, quelques jours avant la libération du camp. Ses parents sont morts dès 1944.

    Le "Journal", en outre, offre un tableau de culture anglophone (la liste des lectures figure en fin de volume).

    Un très très beau témoignage.


    Hélène Berr, Journal, Seuil, coll. Points, 352 p., 7€.

  • Au service de Fra Angelico

    images?q=tbn:ANd9GcQQtz6-UqZFzQRxqqYwFvOE-NGhHg_XtGpRHjQ7rOyFnLKTRrWa20UKKwpar Philippe LEUCKX


    Geneviève Bergé entretient avec l'art et les arts du silence, en particulier, des relations privilégiées faites d'acuité et d'émerveillement. Morandi, Rembrandt, Fra Angelico, entre autres figures, sont devenus pour elle, romancière, essayiste, critique, matières à écrire.

    c_berge_fra_270.jpgL'auteur, intimiste par excellence, suffit-il de se reporter à ses derniers romans (Un peu de soleil sur les planchers, Le tableau de Giacomo), trouve ici, avec l'exploration consciencieuse d'un univers de peintre et de saint, l'occasion d'inaugurer une collection "I santi", dirigée par Lucien Noullez, pour offrir au lecteur de nouvelles ressources dans l'échange avec des saints à la lumière de la littérature.

    Comme Jean Miniac tout récemment avec Bach, sur le mode imaginaire, Geneviève Bergé, dans son FRA ANGELICO sans audioguide, redonne à lire une oeuvre, souvent éclairée, et dont Vasari a sans doute figé les termes une fois pour toutes, qu'il fallait donc décrypter à nouveau dans une lent dégagement des assises de l'oeuvre, au fil des cellules du Couvent San Marco, à l'ombre d'une église romaine, au coeur d'un livre à écrire, à Rome par hasard, dans l'entrelacs aussi de la vie quotidienne, entre projet à réaliser et passé familial - cette chambre des parents où la petite Geneviève découvrit Fra par le biais d'une reproduction.

    Geneviève Bergé apprécie l'écriture mémorielle, elle s'y sent de plain-pied pour exciter ses découvertes, patientes, ressassées reprise après reprise, puisqu'elle connut, après de longues lectures et préparations diverses, quelque découragement. La question barthienne "par où commencer?" titillant sans cesse le chantier du livre à écrire.

    images?q=tbn:ANd9GcQxbP42zh7zWKS2mf9_3x9BKZdivLl_dS6wGOw04SRzkEWV8wk5SZyk97MMais aussi le coeur d'une oeuvre : pourquoi Fra? pourquoi lui et cette peinture sans mal, sans violence? pourquoi ces avancées et retraits au contact d'une oeuvre?

    A force de traquer l'essence du "bienheureux angélique", en passant par ses pas, en enfilant l'habit dominicain et le regard dominicain sur le monde, en tentant d'éclairer la couleur, et les thèmes, tous religieux, presque toujours déclinés en "annonciations" et "crucifixions", l'auteur d'aujourd'hui décèle la lumière des vrais univers picturaux, silence et art mêlés.

    Le livre prend forme, origine et valeur, et profondeur, dans cette manière d'interpeller - entre étonnement et science - les matières, les voûtes, les arcades, les fleurs, les jardins, les figures - l'ange, la vierge, Dominique au pied de la croix -, selon un regard que n'eût pas renié un Focillon.

    Le lecteur, si bien, se sent lui aussi appelé à saisir, au-delà de ce qui est connu, ce qui déroge au regard trop lisse ou trop hâtif, c'est-à-dire l'essentiel qui se cache. Daniel Arasse a pu aiguiller notre romancière vers d'autres ressources, qui soient propices à lire autrement la perspective, le cadrage, la couleur.

    Ainsi se déroule, sans audioguide mais avec l'oeil d'une marcheuse experte, l'oeuvre du saint, béatifié par Jean-Paul II, toujours renaissante, si encline à nourrir le lecteur-spectateur des silences et des formes.

    Geneviève Bergé, Fra Angelico, coll. I santi, L'Age d'homme, 2013, 144p., 12€.

    http://www.lagedhomme.com/boutique/fiche_produit.cfm?ref=978-2-8251-4259&type=67&code_lg=lg_fr&num=0

     

  • SCHNITZLER – UNE JEUNESSE VIENNOISE

    images?q=tbn:ANd9GcTT-id5CRSHLWkXL2hcXeWijqsURPRSPbXuTlwb9AwwRTEWNKPC0EflEVYpar Philippe LEUCKX

     

     

    une-jeunesse-viennoise-1862-1889-arthur-schnitzler-henri-roche-9782253045236.gifDu grand auteur autrichien, à la légèreté de touche disons mozartienne, osons ophülsienne (puisque ce dernier l'a adapté et porté au cinéma à plusieurs reprises,"La Ronde", entre autres liebelei ), cet ensemble autobiographique, limité aux vingt-sept premières années du dramaturge, donne un juste reflet, tant l'écriture de soi - hors de tout égotisme m'as-tu-vu - égratigne aussi bien sa propre personne que les usages d'une époque : on est dans la bourgeoisie cossue et médicale (Arthur sera, à l'instar du père, médecin) de Vienne, qui prend, dans le contexte des grandes années de l'empire austro-hongrois, une place non négligeable dans les structures mentales, sociologiques et récréatives du temps. Les sorties dans la campagne viennoise, les bains, les villes de réjouissances, les nuits en calèche, folles, donnent lieu à de longues descriptions incisives sur le parcours d'un noceur doué, en quête de soi, de grisettes et autres amours ancillaires ou non, intellectuel lettré, apte à la découverte théâtrale, aux voyages de culture à Londres, à Paris, entre cours à demi suivis, stages chez des laryngologues réputés, séjours en eaux, entouré de femmes dont il s'éprend et dont il note, réflexe classique de celui qui classe ses oeuvres inédites, noms, descriptions brèves et circonstances amoureuses et sensuelles. L'Arthur d'alors ne pense guère au mariage ni à se placer où que ce soit, selon le voeu de son paternel. Il est ailleurs, tout à la joie de broder une ville d'eau, des atmosphères de baisers échangés, de surprises, de petits appartements où l'amoureuse vous réveille et vous rappelle au devoir de médecin débutant...

    Ici passent, non seulement le talent de bien se moquer de soi, celui de restituer une époque, avec ses strates de devoirs et plaisirs, subtilement consignée, légèreté, substance et souffle pour des notes jetées au journal intime, et ensuite reprises avec beaucoup de soin et d'honnêteté.

    On y retrouvera, pour sûr, les alliages précieux des thèmes d'une "belle époque" où l'artiste n'a guère à se préoccuper de son sort, remparé qu'il est des soucis ancillaires par la fortune et le milieu. La petite grisette, la belle Viennoise, la lente description sourcilleuse des milieux fréquentés, oui, on retrouve là l'univers que déclinent "Mademoiselle Else", "Mourir", "La Ronde"...

    Arthur Schnitzler, Une jeunesse viennoise, biblio, Livre de poche n°3091, 512 p., 7,5€.

  • Un admirable récit de Boussinot

    images?q=tbn:ANd9GcTT-id5CRSHLWkXL2hcXeWijqsURPRSPbXuTlwb9AwwRTEWNKPC0EflEVYpar Philippe LEUCKX

     

    9782847202250_1_75.jpgHonte un peu de découvrir si tard cet admirable récit "Les guichets du Louvre", à la ligne pure, si pure qu'il laisse sans voix tant le témoignage de Roger Boussinot - l'exact contemporain de mon père - 1921/2001 -, sur la fameuse Rafle du Vel d'Hiv (16 juillet 42) sans recherche excessive de style, sans mise en avant du personnage-témoin-narrateur sans prénom, un je presque anodin, quasi anonyme, reflète l'histoire avec une sobriété exemplaire. Sans voix, oui. Tant l'histoire personnelle éclaire l'Histoire. Tant le talent de Boussinot pour évoquer - le mot est faible - cette journée de honte pour la gendarmerie et la police françaises requises pour vider de leurs habitants juifs des rues entières autour du quartier du Temple, est d'une clarté de coeur admirable. 108 pages pour dire une mission, confiée à l'étudiant d'alors, provincial abouti à Paris, par un copain, Favard, celle de sauver, si possible, quelques Juifs du désastre voulu par Darquier de Pellepoix et Bousquet.

    Le jeune Boussinot relate, sans se mettre aucunement en valeur, les tentatives pour satisfaire cette mission hautement périlleuse, dans le lacis des risques et des rues, pour échapper aux contrôles de toutes sortes. Les enfants préservés le temps d'une rencontre qui se révélera vaine. Jeanne, la belle inconnue, dont il ne connaîtra jamais le nom de famille, qu'il a sauvée, qu'il a tenue si près dans les couloirs sombres...

    Ce magnifique récit, censuré en 1960, lors d'une première édition chez Denoël, vient d'être réédité aux Editions Gaia (2012).

    C'est, bien sûr, un classique. Que j'ai déjà envie de relire, relire. L'écriture en est extraordinaire. Voilà un récit d'un auteur qui avait l'oeil, qui était fou de cinéma, qui fut un de nos meilleurs filmologues (avec Sadoul, Chirat, Mitry).

  • ANNE BONHOMME ET SES "ARCHIVES"

    369422_1424082850_695073978_q.jpgpar Philippe Leuckx

    Un huitième livre de poèmes en vingt et un ans de création. Deux éditeurs : L'Arbre à paroles et Le Coudrier. Voilà le troisième recueil qui paraît à l'enseigne du Coudrier, au titre toujours aussi bref, après "Exercices", il y a trois ans, ARCHIVES, sorti spécialement pour la Foire du livre de Bruxelles.

     Repository?IDR=3522&IDQ=20L'auteur a trouvé depuis ses débuts une voix, un rythme et des thèmes personnels. De longs poèmes aux vers brefs, entre descriptions réalistes et considérations mythiques, entre le souffle de la mélopée et les constats urgents à se dire, en toute pudeur, sans gommer les aspérités de l'existence. Les peuplades primitives désolées, les peintures et les images, la ville sont des lieux spécifiques, qu'elle prolonge, approfondit, fore loin. Ce que le beau livre de 2008, "Ici-là-bas", dessinait, se retrouve en partie sous une autre lumière. Puisqu'il faut sauver les îles, "ces filles d'absolue beauté", puisqu'il faut renaître aux vraies images terriennes et aquatiques, puisqu'il s'agit en tant que poète d'élever la parole à la hauteur des vrais débats de civilisation, à l'heure où la beauté et la bonté sont rognées de toutes parts.

    Trois parties structurent une pensée fondamentale des paradis perdus, non seulement les îles, les peuples, mais quoi, notre enfance, mais quoi, notre monde qui se fait vieux.

    Anne Bonhomme, dans une partie centrale de toute gravité, consigne un ton de solitude et de tristesse. Que savons-nous de la réalité? Et "écrire", serait-ce la seule manière de relayer ces "oeuvres perdues"? La poétesse rameute l'enfant de ses quatre ans, qui "n'a jamais été gaie" : de quoi peut-elle se "consoler" et quelle "trace" laisser au monde?

    Les beautés affleurent sans un trémolo, dans une justesse au long cours :

    "Un enfant tourne/ dans l'espace/ sans casque touche à peine/ ses vieux cheveux de/ raphia"

    ou

    "Prends-moi dans tes bras/ vieille planète/ et berce-moi de tous tes/ lacs étincelants".

    Le détour mythique de "LA-FEMME-QUI-ECOUTE" ou de la mort qui attend les hommes donne à l'ensemble une densité palpable d'approche philosophique des mondes; Anne Bonhomme sait, ô combien, tisser dans ses poèmes amples toute l'aventure intérieure d'une préservation des beautés à l'oeuvre; sa poésie nous questionne, nous insuffle sa dose d'admiration de ce qui reste, en dépit de toutes les saccades, de tous les saccages.

    Notre âme doit conserver ses "Archives", cette "lumière (qui)coule", "une palpitation" "pour tous les coeurs du monde". Notre oeil doit mesurer sa chance, toutes pépites rassemblées, entre ciel et mer.

    Sans verser dans la tragique option, Anne Bonhomme délivre une vigilance de tous les instants, pour que nous ne sombrions pas, faute d'avoir vécu.

    Inépuisable poésie, dont les éléments fondamentaux agencent les beautés, sans aucune lourdeur formelle : les images coulent elles aussi de source, vivifiantes comme le tribut d'un oeil éveillé, toujours apte à déloger du monde ses merveilles mêmes périssables.

    Anne Bonhomme, Archives, Le Coudrier, 86 p., 15€. Belles illustrations de Simonne Devylder.

    http://editions-lecoudrier.blogspot.be/