CHRONIQUES de PHILIPPE LEUCKX - Page 5

  • LECTURES de VACANCES

    images?q=tbn:ANd9GcTTtxqNo6DQ5xfAN8abR6Seg0vp7bnjfWBn6rxMS3tYamkTaVQ7oHRIrS4par Philippe LEUCKX



     

    images?q=tbn:ANd9GcTUvugVFZari80DRBwIOC3qmkb8y77mrorGS3r9MkKXjUrDzyIvu6rlvUY"Qui a tué Palomino Molero?" de Vargas Llosa est le type même de lecture riche, intense. Un vrai jeu d'enquête dans un Pérou des années cinquante et une étude sociologique intéressante sur le milieu assez fermé de l'armée. L'écriture fluide mène les lecteurs au terme d'un mystère qui dénoue les fils de l'horreur et de la jalousie.

    Troussé en moins de deux cents pages, le roman se dévore, et ne s'évente pas le plaisir de retrouver quelques pages parmi les plus marquantes d'une aventure policière et humaine. (Folio)

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    images?q=tbn:ANd9GcTmPlx8tufRwGyMfoCJSHYdDL0vj97UUL2KZKKM5LYOypiGZUg6-kkcsUOU"Voix endormies" de la regrettée Dulce Chalcon (1954-2003) est un hommage aux prisonnières de la guerre d'Espagne, pendant et au-delà du conflit.

    Un terrible témoignage sur la répression tombée comme une masse de sang, au temps d'un Franco sorti vainqueur de la guerre civile.

    Des portraits bouleversants de femmes et d'hommes du maquis, livrés au terrible jeu de la clandestinité.

    Diverses voix portent le destin commun à la brûlure vive.

    Un très beau livre. (Plon)

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    images?q=tbn:ANd9GcQ3UQC46A9cixc6FHMC6b9tKJBivCSB4iT7cgqN0DSh4LlosmTAEEQqdOI"Le Caravage peintre et assassin" de José Frèches est un essai lumineux sur le maître du luminisme. Le rappel biographique, les reproductions, les analyses de taleaux et des documents rares rafraîchissent la science caravagesque. Quel destin que ces trente-neuf années de vie, consacrées à l'art noble de la peinture (toiles de chevalet qu'il a remises à l'ordre du jour), aux rixes et à la sensualité, de Rome à Malte en passant par Naples. Les chefs-d'oeuvre par dizaines nous obligent à parcourir le monde entier pour les (re)voir. Rien qu'à Rome, une petite vingtaine, trois à Vienne et ailleurs. (Découvertes Gallimard)

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    images?q=tbn:ANd9GcRI1-SjuzEsKEeiAqNj-IyuV-hTJ3wyGs6cvqHHcKzJraqrbRV1QuuiTg"La Disgrâce" de Nicole Avril. Un beau roman, très romanesque, subtil et stylé de 1981. Mais l'écriture n'a pas vieilli et l'histoire de "cette abeille contre la vitre" de la laideur féminine trouble et acquiert une densité qui n'est pas loin du mystère.

    Les descriptions des environs de La Rochelle, les noeuds de famille, les alliances du coeur et de l'esprit signent un talent, celui de l'auteur de nombre de livres de qualité ("Les remparts d'Adrien", "Voyage en Avril", "Les gens de Misar"...) (Albin Michel)

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    images?q=tbn:ANd9GcQuGlM9L7wElvZLyzwfPhUhD_BO9HeTwD7gIHJ02vtuppBpyu3m6-2lbsy0"Pour seul cortège" de Laurent Gaudé réussit l'exploit d'être un vrai roman historique en même temps qu'une longue exploration psychologique des relations humaines, dans l'entourage d'un empereur à l'agonie.

    Avec doigté, style, Gaudé interroge les arcanes du pouvoir, les convoitises de tous ordres, les lâchetés.

    Une économie de moyens sert bien le projet et l'on sort de la lecture, empreint d'une sérénité née des accents humanistes de la fin de l'aventure : tous, quand même, ne sont pas dans le mauvais camp et la fidélité a encore un sens.

    (Actes Sud)

     

  • Un coeur aride de Cassola: une merveille

    images?q=tbn:ANd9GcQmLKN9QOMnPeccZuJ3_By4F8EcqA9edP56mVXw1vZBK4NsrOP74wXMTHMn

    par Philippe LEUCKX


    Il y a chez Cassola (1917-1987) tout ce que j'aime dans la littérature italienne de qualité : le sens du réalisme vif, celui de l'émotion contenue, la magie des lieux qui s'impriment en nous, la profondeur psychologique des relations humaines et des personnages. "Un coeur aride", fabuleusement traduit par le poète Philippe Jaccottet, restitue, en outre, une époque (on est au tout début des années trente), une région (Marina en bord de mer toscane), un véritable climat.

    On sort de ce livre enchanté par l'histoire douce-amère, par le portrait saisissant de l'héroïne, Anna, par la description des amours désenchantées qui nourrissent cette fiction.

    product_9782070366453_195x320.jpgAnna, 18 ans, Bice, sa soeur, leur tante qui les a recueillies après la mort des parents, ordonnent l'histoire, qui voit défiler les prétendants, militaires ou locaux, dans un décor tout près de changer à cause de la venue de touristes de plus en plus nombreux.

    La plage de Marina offre plusieurs scènes de séduction et les promenades vers une ferme de parents de la tante signent le partage ville/campagne pour ces balades en vélo, où tout l'intérêt est de ménager des coins relativement cachés pour que des amoureux puissent se voir, à l'abri des regards et des préjugés persistants.

    Car, alors, il fallait coûte que coûte protéger la virginité des filles et plusieurs des protagonistes sont taxées de filles faciles ou perdues pour le mariage. Le prototype en est la besogneuse Marisa qui offre tous ses services.

    Les jeunes gars, Mario, Enrico, Livio, signalent les positions possibles en matière de sexualité masculine. Autant le respectueux Mario que le taciturne Enrico, fidèles à leurs amours, servent de références, autant le frivole Marcello joue la carte dérisoire des amours faciles et vites oubliées.

    Tout l'intérêt du livre réside dans une approche quasi ethnographique des psychologies d'alors, où la rumeur, les codes de la famille et de la société patriarcales prévalent sur les instincts de liberté et d'émancipation.

    Cassola, portraitiste remarquable d'une société qui bouge sans bouger, soigne tous les pôles d'une réflexion sur cet univers des amours.

    Une écriture splendide d'évocation et d'analyse mène jusqu'à l'épilogue - une fin ouverte - cette histoire poignante, qui recèle des trésors de tendresse et de subtilité.

    L'un des plus beaux romans de cette période dite néoréaliste, avec les ouvrages de Pavese, Fenoglio, Brancati, Vittorini, Morante.


    Carlo Cassola, Un coeur aride, Folio n°645, 422 p.

  • KEROUAC ETHNOGRAPHE / VANITE DE DULUOZ

    images?q=tbn:ANd9GcTTtxqNo6DQ5xfAN8abR6Seg0vp7bnjfWBn6rxMS3tYamkTaVQ7oHRIrS4par Philippe LEUCKX 

    Un dernier livre donne envie de relire l'ensemble. Pour avoir apprécié "Avant la route", "Sur la route" (dans ses deux versions", "Le Vagabond solitaire" et "Big Sur", j'avoue avoir retrouvé dans cet ultime ouvrage de l'auteur qui ne lui survivra qu'un an (Kerouac est mort en 1969, à quarante-sept ans) tous les atouts d'une oeuvre se démarquant par sa dose d'instantanéité romanesque, sa stylistique imparable tissée de vitesse, de poésie et de culture, et surtout par le tableau ethnographique que Kerouac donne de la société de son temps, au  filet de sa conscience et de son vécu.

    41EhX%2B8wS8L._SY300_.jpgCe livre, donc, relate ses expériences multiples entre 1935 et 1946, soit le temps d'une "éducation aventureuse" (sous-titre qu'il s'est choisi pour l'oeuvre de 1968), entre foot américain, expériences de marin en guerre, découvertes universitaires (à la Columbia), plus divers petits métiers pour que Ma et Pa ne terminent pas dans la misère, entre déménagements et emménagements (avec  sa première femme Johnnie), entre beuveries et initiation à la vie réelle, laborieuse. Sans oublier sa propension à l'amitié qui fait de cette oeuvre, où les amis sont décrits, analysés, entourés, un portrait plus tendre que tendu. Un coeur gros comme l'Amérique d'alors bat sous la chemise du grand sportif que fut Jack, Duluoz dans ce livre qui relate, par le concret, en mêlant réalité et formulations à la Kerouac, les aventures, les mésaventures, la vie d'un gars entre ses 13 et 24 ans, dans une Amérique bariolée, diverse, provinciale ou new-yorkaise.

    C'est aussi le départ de la beat generation, puisque, dès 1944, au Village, Kerouac rencontre les futurs tenants de cette "école" qui baigne dans le jazz, les écrits, l'art, les fumettes en tous genres, la sexualité débridée et les revers, certes, de cet appel à changer la vie.

    Beaucoup de sincérité, beaucoup de poésie, beaucoup d'air (celui des embarquées, de l'océan) traverse ces pages, ces livres qui ont décidé d'un destin, vraiment peu banal, dont Kerouac garantit l'authenticité comme la vanité des débuts.

    Vanité, art d'apprendre à écrire selon lui, et le livre est aussi un parcours d'artiste, celui de quelqu'un qui se met, par haute nécessité, à écrire, comme pris par ce virus irrépressible.

    Des morceaux d'anthologie - les compétitions de foot, les scènes sur les bateaux de guerre...-, prouvent l'inventivité de leur auteur et la justesse des impressions recueillies des "carnets et journaux" d'alors par un Kerouac sensible, doué, qui sait parler de lui sans oublier les autres.

    "J'écrivis beaucoup sans oublier de vivre" : la devise d'une oeuvre, d'un regard, d'une attention et d'une culture.

    Un grand livre.

    (Folio 5495, 418p.)

     

  • Cinépoèmes de Philippe Leuckx

    1 (Ozu)

    On voit à peine un talus et quelques herbes flottent entre ciel et maison. Un train passe et entre les linges quelques rumeurs de ville. Mais rien ne blesse dans ce temps étanche où glisse le regard.



    2 (Scola)

    On s'approche d'une fenêtre. C'est matin. Une femme encore lasse s'affaire entre café et appels, pousse des cloisons, remonte une suspension. Sa pantoufle a un trou et ses mèches la gênent. Cette femme encore belle pleine de gosses entame sa journée. Forcément particulière. Et Rome tergiverse comme la grue d'Ettore entre tours et baies...



    3 (Bergman)

    Deux visages se penchent pour mieux se rassembler. Pour mieux se ressembler. Deux prénoms s'interchangent nature et beauté. Personne vraiment pour être sûr d'être quelqu'un. L'on se cherche un visage. L'on se cherche.



    4 (Tarkovski)

    Guetteur sur un rail qui file dans la zone. Notre oeil capte au passage des herbes et des eaux. Nous sommes à la lisière d'un temps non habitable où l'être a bien du mal à se tenir debout. L'enfant sur une table pousse un verre du regard, et tout vibre jusqu'à nous, et tout vibre loin. Longtemps.


     

    5 (Antonioni)

    L'oeil traverse le mur, le grillage de la fenêtre, te quitte, reporter, ici dans la chambre qui verse vers l'arène où t'attend la jeune fille revue depuis Munich et qui bat la semelle entre un vieux fatigué, un chien qui écoute mal, un enfant qui s'amuse des deux, une autoécole qui bouge dans l'espace immobile où l'oeil progresse en sens.



    6 (De Sica)

    Un père. Un enfant. Un bout de trottoir. Un vélo à voler. Un tram. Le soleil sur ce mur convoité et l'ombre du doute dans cette conscience en travail. Volé devient voleur sous le soleil de Rome.



    7 (Ophüls)

    Vienne tout en rondes, en escaliers, en boudoirs où les amants se lestent de quelques confidences, entre lit et rue, dans une ombreuse attente, si légère et si grave, et la musique tourne au-delà des ruelles et des parcs de rencontres.

     


    8 (Haneke)

    Un enfant chuchote sur la mort dans une cuisine froide. Sa soeur palpe l'air en y semant tendresse. Les mots finissent par voler en éclats sur la pierre froide. La mort décidément.



    9 (Mizoguchi)

    On se rapproche un peu d'un temple et un jardin tremble comme si nous étions ces pas pressés qui emportent passé, destin. On longe des maisons, des rizières, des buissons, et on ne reconnaît plus rien. On est devenu cette vieille dame, mendiante et accroupie. Le temps ce dévoreur a fait haro sur o'haru.

     

     

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  • MOUSTAKI par Philippe LEUCKX

    images?q=tbn:ANd9GcSMWM5csWptTmHC5cj-yJsyFcH5_LMQ1-wwXsTLl7MFutv6hWPzSi la fluidité, la transparence, la musicalité, les mots partageables de la tribu, l'élégance sont des vertus, alors Moustaki, qui les fêtait avec convivialité et chaleur, est un grand. Je sais, on est à une époque qui chérit les abscons et je lis régulièrement des "poèmes" qui me donnent envie de fuir tant ils sont cérébraux, sans âme, sans coeur, alors je me retourne et je trouve M O U S T A K I , intemporel, avec les mots, qui sont autant de fleurs, autant de pensées nobles.

    A réécouter des titres comme "En Méditerranée", "Alexandrie", "Grand-père", "Il y avait un jardin", "Joseph", "Le métèque", "Les amis" et tant d'autres, c'est toute la beauté qui sourd de ces musiques d'une simplicité royale, cette voix discrète, qui va bien plus profond que les tonitruantes, me semble-t-il.

    La beauté de la musique, de ses "racines et de ses errances", pour reprendre le beau sous-titre d'une des plus belles compilations de l'artiste (BALLADES EN BALADE, premier volume), la qualité du regard sur le monde, ses dérives, ses chants, ses femmes, ses plaies, l'engagement à l'heure où les terres méditerranéennes basculaient dans la dictature, tout Moustaki est là, dans cette attention au monde. De son enfance magnifiée par l'une des plus belles compositions (Alexandrie) à ce portrait de l'adulte, de la Grèce, de l'Egypte à l'Ile Saint-Louis, où il a longtemps vécu, tous ses territoires, il nous les a donnés à lire, passant du Brésil aux îles grecques, traversant la chanson et ses monstres (Piaf, Barbara, Reggiani...) sacrés, fêtés.

    Exact contemporain d'Anne Sylvestre (née comme lui en 1934), fidèle à une composition soignée de la chanson poétique ( à la Ferrat, par exemple), en marge des grands ténors qu'il connaissait et admirait (Ferré, Brassens), il laisse trace, ce mélange inaltérable de poésie des mots et des sons, de sens du paradis perdu retrouvé de la fête et de la beauté.

    Je l'en remercie.

    P. L.  

     


     


  • Il y a leçon des hauts murs / Philippe Leuckx

    I

    La maison menacée

    L’on a détruit le porche et l’âme

    Le cœur pend aux plafonds

    Comme des entrailles éventrées

    L’escalier meurt

    Entre des barreaux

    Et je plonge vers les fonds



    II

    Leçon des hauts murs

    Un peu bravaches tout de même

    Nos gestes qui courent la lumière

    Comme on poudrerait

    Le visage d’un mort

    Et ce vin d’ombre

    Sous le cœur



    III

     Je m’efface

    C’est le soir

    Il reste un peu de nous aux façades

    D’écaille

    Je consens à l’obscur

    Qui nous perdra

    Là où se perd l’étoile


     

    IV

    Et l’air a l’argile

    D’une rumeur éparse

    On vient coller

    Aux portes

    Un cœur bien trop grand


     

    V

    On revient des lisières

    Des abris

    Des sentes claires

    Que n’a-t-on espéré dans le coin

    Métissé d’ombres ?

    On allait à contre-sang

    Noyer nos nœuds et nos chagrins

    Et les mots

    Cortège à notre doute

     

    VI

    Avec le soir avance l’espèce de patience

    Qui s’ose dès vent tombé à l’heure de la louve

    Avec l’herbe encore chaude sous la main

    Et le corps placé entre jour et nuit

    Dans la caresse des roses

    Dans l’instance des pertes

     

     

    VII

    Il y avait vent et temps au milieu de la sente

    On avançait à rebours de l’enfance

    Les fleurs au cœur

    Mas rien n’épuise autant que le regard qui fouille

    On est parfois en retard sur soi

    On vit d’ombre



    VIII

    L’air trempe un bout de chiffon vers le ciel

    On n’a rien vu du reste

    L’enfance a de claires allées

    Qui jardine pousse le vent

    Les murs de la ville ont d’étonnants parages

    Et les mots ont pour eux l’ombre des arbres



    IX

    Le bleu dépasse le vert les branches le soir

    Décante ce qu’il reste d’air

    Les promeneurs ont l’espace devant

    L’on sait peu de chose l’on fait peu de cas

    De ce qui tombe entre les pans les murs

    La vie cède ses ombres à l’heure qui mène


    P.L.

    (inédits 2013)

    Derniers titres de Philippe Leuckx

    • Au plus près, 2012, Ed. du Cygne (F).
    • Déambulations romaines,(en collaboration), 2012, Ed. Didier Devillez.
    • Quelques mains de poèmes, 2012, L'arbre à paroles.
    • Dix fragments de terre commune, 2013, La Porte (F), à paraître.

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  • Journal d'Hélène Berr

    images?q=tbn:ANd9GcQQtz6-UqZFzQRxqqYwFvOE-NGhHg_XtGpRHjQ7rOyFnLKTRrWa20UKKwpar Philippe LEUCKX


    Disponible seulement depuis 2008, le "Journal" d'Hélène Berr (1921-1945), préfacé par Patrick Modiano, illustré de quelques photographies d'Hélène et de ses proches, enrichi de quelques annexes intéressantes (des cartes du Paris d'Hélène avec ses parcours dans la ville), est l'un de ces documents de première main qui donnent à l'Histoire ses atouts de vie, de témoignage et de réalité. Durant trois années - juste avant son arrestation du 8 mars 1944 -, Hélène, diplômée de la Sorbonne, en préparation d'agrégation en anglais, rendue impossible par les lois antijuives, relate sa vie quotidienne entre cours, musique classique, amitiés, présence active dans les associations en aide aux Juifs, dans l'hôpital des Enfants-Malades, visites à la grand-mère chérie...

    journal-d-Helene-Berr.jpgD'une écriture précise, qui va à l'essentiel des informations et des émotions de la jeune adulte embarquée dans la tragédie des lois raciales, des déportations, de la Rafle du 16 juillet 42, des départs des amis en résistance, de la première arrestation de son père, ce beau livre, sauvé de ces années iniques, dévoile de grands pans d'histoire intime. Bien sûr, on a d'autres témoignages, d'autres récits sur cette période (et de bouleversants : Boussinot, Nemirovsky, Frank...), mais cette radioscopie des ravages au sein de la communauté juive prend un éclairage d'intensité extraordinaire par tous ces faits qui s'entrecroisent, forment un réseau significatif de toutes les blessures enregistrées par cette jeune Française, sensible, qui, elle le répète plus d'une fois, écrit pour ne "rien oublier" de tout ce qui est advenu à ses proches et amis. Et puis, il y a la force de l'amour pour Jean Morawiecki, qui devra partir, mais dont la présence, durant six mois de sa vie, lui laissera des souvenirs inattaquables de culture, d'émotion vraie et d'humanité. Hélène Berr a des accents de vérité et de générosité pour répondre à toutes les atteintes quotidiennes. Elle se dépense en actions de toutes sortes, elle note, elle se déplace, elle ne perd pas un instant pour coller à la dure réalité du temps. Et qu'est-ce qu'un panaris, incisé plusieurs fois, à côté des manques de toutes sortes et des douleurs inaltérables?

    Courageuse Hélène, brillante Hélène, conviviale en diable, qui donne de sa vie une véritable ethnographie de l'ordinaire dans une époque de troubles, de sanglantes mesures et d'injustices notoires.

    Son parcours (et son journal s'arrête brusquement en février 1944) se termine à Bergen-Belsen, quelques jours avant la libération du camp. Ses parents sont morts dès 1944.

    Le "Journal", en outre, offre un tableau de culture anglophone (la liste des lectures figure en fin de volume).

    Un très très beau témoignage.


    Hélène Berr, Journal, Seuil, coll. Points, 352 p., 7€.

  • Au service de Fra Angelico

    images?q=tbn:ANd9GcQQtz6-UqZFzQRxqqYwFvOE-NGhHg_XtGpRHjQ7rOyFnLKTRrWa20UKKwpar Philippe LEUCKX


    Geneviève Bergé entretient avec l'art et les arts du silence, en particulier, des relations privilégiées faites d'acuité et d'émerveillement. Morandi, Rembrandt, Fra Angelico, entre autres figures, sont devenus pour elle, romancière, essayiste, critique, matières à écrire.

    c_berge_fra_270.jpgL'auteur, intimiste par excellence, suffit-il de se reporter à ses derniers romans (Un peu de soleil sur les planchers, Le tableau de Giacomo), trouve ici, avec l'exploration consciencieuse d'un univers de peintre et de saint, l'occasion d'inaugurer une collection "I santi", dirigée par Lucien Noullez, pour offrir au lecteur de nouvelles ressources dans l'échange avec des saints à la lumière de la littérature.

    Comme Jean Miniac tout récemment avec Bach, sur le mode imaginaire, Geneviève Bergé, dans son FRA ANGELICO sans audioguide, redonne à lire une oeuvre, souvent éclairée, et dont Vasari a sans doute figé les termes une fois pour toutes, qu'il fallait donc décrypter à nouveau dans une lent dégagement des assises de l'oeuvre, au fil des cellules du Couvent San Marco, à l'ombre d'une église romaine, au coeur d'un livre à écrire, à Rome par hasard, dans l'entrelacs aussi de la vie quotidienne, entre projet à réaliser et passé familial - cette chambre des parents où la petite Geneviève découvrit Fra par le biais d'une reproduction.

    Geneviève Bergé apprécie l'écriture mémorielle, elle s'y sent de plain-pied pour exciter ses découvertes, patientes, ressassées reprise après reprise, puisqu'elle connut, après de longues lectures et préparations diverses, quelque découragement. La question barthienne "par où commencer?" titillant sans cesse le chantier du livre à écrire.

    images?q=tbn:ANd9GcQxbP42zh7zWKS2mf9_3x9BKZdivLl_dS6wGOw04SRzkEWV8wk5SZyk97MMais aussi le coeur d'une oeuvre : pourquoi Fra? pourquoi lui et cette peinture sans mal, sans violence? pourquoi ces avancées et retraits au contact d'une oeuvre?

    A force de traquer l'essence du "bienheureux angélique", en passant par ses pas, en enfilant l'habit dominicain et le regard dominicain sur le monde, en tentant d'éclairer la couleur, et les thèmes, tous religieux, presque toujours déclinés en "annonciations" et "crucifixions", l'auteur d'aujourd'hui décèle la lumière des vrais univers picturaux, silence et art mêlés.

    Le livre prend forme, origine et valeur, et profondeur, dans cette manière d'interpeller - entre étonnement et science - les matières, les voûtes, les arcades, les fleurs, les jardins, les figures - l'ange, la vierge, Dominique au pied de la croix -, selon un regard que n'eût pas renié un Focillon.

    Le lecteur, si bien, se sent lui aussi appelé à saisir, au-delà de ce qui est connu, ce qui déroge au regard trop lisse ou trop hâtif, c'est-à-dire l'essentiel qui se cache. Daniel Arasse a pu aiguiller notre romancière vers d'autres ressources, qui soient propices à lire autrement la perspective, le cadrage, la couleur.

    Ainsi se déroule, sans audioguide mais avec l'oeil d'une marcheuse experte, l'oeuvre du saint, béatifié par Jean-Paul II, toujours renaissante, si encline à nourrir le lecteur-spectateur des silences et des formes.

    Geneviève Bergé, Fra Angelico, coll. I santi, L'Age d'homme, 2013, 144p., 12€.

    http://www.lagedhomme.com/boutique/fiche_produit.cfm?ref=978-2-8251-4259&type=67&code_lg=lg_fr&num=0

     

  • SCHNITZLER – UNE JEUNESSE VIENNOISE

    images?q=tbn:ANd9GcTT-id5CRSHLWkXL2hcXeWijqsURPRSPbXuTlwb9AwwRTEWNKPC0EflEVYpar Philippe LEUCKX

     

     

    une-jeunesse-viennoise-1862-1889-arthur-schnitzler-henri-roche-9782253045236.gifDu grand auteur autrichien, à la légèreté de touche disons mozartienne, osons ophülsienne (puisque ce dernier l'a adapté et porté au cinéma à plusieurs reprises,"La Ronde", entre autres liebelei ), cet ensemble autobiographique, limité aux vingt-sept premières années du dramaturge, donne un juste reflet, tant l'écriture de soi - hors de tout égotisme m'as-tu-vu - égratigne aussi bien sa propre personne que les usages d'une époque : on est dans la bourgeoisie cossue et médicale (Arthur sera, à l'instar du père, médecin) de Vienne, qui prend, dans le contexte des grandes années de l'empire austro-hongrois, une place non négligeable dans les structures mentales, sociologiques et récréatives du temps. Les sorties dans la campagne viennoise, les bains, les villes de réjouissances, les nuits en calèche, folles, donnent lieu à de longues descriptions incisives sur le parcours d'un noceur doué, en quête de soi, de grisettes et autres amours ancillaires ou non, intellectuel lettré, apte à la découverte théâtrale, aux voyages de culture à Londres, à Paris, entre cours à demi suivis, stages chez des laryngologues réputés, séjours en eaux, entouré de femmes dont il s'éprend et dont il note, réflexe classique de celui qui classe ses oeuvres inédites, noms, descriptions brèves et circonstances amoureuses et sensuelles. L'Arthur d'alors ne pense guère au mariage ni à se placer où que ce soit, selon le voeu de son paternel. Il est ailleurs, tout à la joie de broder une ville d'eau, des atmosphères de baisers échangés, de surprises, de petits appartements où l'amoureuse vous réveille et vous rappelle au devoir de médecin débutant...

    Ici passent, non seulement le talent de bien se moquer de soi, celui de restituer une époque, avec ses strates de devoirs et plaisirs, subtilement consignée, légèreté, substance et souffle pour des notes jetées au journal intime, et ensuite reprises avec beaucoup de soin et d'honnêteté.

    On y retrouvera, pour sûr, les alliages précieux des thèmes d'une "belle époque" où l'artiste n'a guère à se préoccuper de son sort, remparé qu'il est des soucis ancillaires par la fortune et le milieu. La petite grisette, la belle Viennoise, la lente description sourcilleuse des milieux fréquentés, oui, on retrouve là l'univers que déclinent "Mademoiselle Else", "Mourir", "La Ronde"...

    Arthur Schnitzler, Une jeunesse viennoise, biblio, Livre de poche n°3091, 512 p., 7,5€.

  • Un admirable récit de Boussinot

    images?q=tbn:ANd9GcTT-id5CRSHLWkXL2hcXeWijqsURPRSPbXuTlwb9AwwRTEWNKPC0EflEVYpar Philippe LEUCKX

     

    9782847202250_1_75.jpgHonte un peu de découvrir si tard cet admirable récit "Les guichets du Louvre", à la ligne pure, si pure qu'il laisse sans voix tant le témoignage de Roger Boussinot - l'exact contemporain de mon père - 1921/2001 -, sur la fameuse Rafle du Vel d'Hiv (16 juillet 42) sans recherche excessive de style, sans mise en avant du personnage-témoin-narrateur sans prénom, un je presque anodin, quasi anonyme, reflète l'histoire avec une sobriété exemplaire. Sans voix, oui. Tant l'histoire personnelle éclaire l'Histoire. Tant le talent de Boussinot pour évoquer - le mot est faible - cette journée de honte pour la gendarmerie et la police françaises requises pour vider de leurs habitants juifs des rues entières autour du quartier du Temple, est d'une clarté de coeur admirable. 108 pages pour dire une mission, confiée à l'étudiant d'alors, provincial abouti à Paris, par un copain, Favard, celle de sauver, si possible, quelques Juifs du désastre voulu par Darquier de Pellepoix et Bousquet.

    Le jeune Boussinot relate, sans se mettre aucunement en valeur, les tentatives pour satisfaire cette mission hautement périlleuse, dans le lacis des risques et des rues, pour échapper aux contrôles de toutes sortes. Les enfants préservés le temps d'une rencontre qui se révélera vaine. Jeanne, la belle inconnue, dont il ne connaîtra jamais le nom de famille, qu'il a sauvée, qu'il a tenue si près dans les couloirs sombres...

    Ce magnifique récit, censuré en 1960, lors d'une première édition chez Denoël, vient d'être réédité aux Editions Gaia (2012).

    C'est, bien sûr, un classique. Que j'ai déjà envie de relire, relire. L'écriture en est extraordinaire. Voilà un récit d'un auteur qui avait l'oeil, qui était fou de cinéma, qui fut un de nos meilleurs filmologues (avec Sadoul, Chirat, Mitry).

  • ANNE BONHOMME ET SES "ARCHIVES"

    369422_1424082850_695073978_q.jpgpar Philippe Leuckx

    Un huitième livre de poèmes en vingt et un ans de création. Deux éditeurs : L'Arbre à paroles et Le Coudrier. Voilà le troisième recueil qui paraît à l'enseigne du Coudrier, au titre toujours aussi bref, après "Exercices", il y a trois ans, ARCHIVES, sorti spécialement pour la Foire du livre de Bruxelles.

     Repository?IDR=3522&IDQ=20L'auteur a trouvé depuis ses débuts une voix, un rythme et des thèmes personnels. De longs poèmes aux vers brefs, entre descriptions réalistes et considérations mythiques, entre le souffle de la mélopée et les constats urgents à se dire, en toute pudeur, sans gommer les aspérités de l'existence. Les peuplades primitives désolées, les peintures et les images, la ville sont des lieux spécifiques, qu'elle prolonge, approfondit, fore loin. Ce que le beau livre de 2008, "Ici-là-bas", dessinait, se retrouve en partie sous une autre lumière. Puisqu'il faut sauver les îles, "ces filles d'absolue beauté", puisqu'il faut renaître aux vraies images terriennes et aquatiques, puisqu'il s'agit en tant que poète d'élever la parole à la hauteur des vrais débats de civilisation, à l'heure où la beauté et la bonté sont rognées de toutes parts.

    Trois parties structurent une pensée fondamentale des paradis perdus, non seulement les îles, les peuples, mais quoi, notre enfance, mais quoi, notre monde qui se fait vieux.

    Anne Bonhomme, dans une partie centrale de toute gravité, consigne un ton de solitude et de tristesse. Que savons-nous de la réalité? Et "écrire", serait-ce la seule manière de relayer ces "oeuvres perdues"? La poétesse rameute l'enfant de ses quatre ans, qui "n'a jamais été gaie" : de quoi peut-elle se "consoler" et quelle "trace" laisser au monde?

    Les beautés affleurent sans un trémolo, dans une justesse au long cours :

    "Un enfant tourne/ dans l'espace/ sans casque touche à peine/ ses vieux cheveux de/ raphia"

    ou

    "Prends-moi dans tes bras/ vieille planète/ et berce-moi de tous tes/ lacs étincelants".

    Le détour mythique de "LA-FEMME-QUI-ECOUTE" ou de la mort qui attend les hommes donne à l'ensemble une densité palpable d'approche philosophique des mondes; Anne Bonhomme sait, ô combien, tisser dans ses poèmes amples toute l'aventure intérieure d'une préservation des beautés à l'oeuvre; sa poésie nous questionne, nous insuffle sa dose d'admiration de ce qui reste, en dépit de toutes les saccades, de tous les saccages.

    Notre âme doit conserver ses "Archives", cette "lumière (qui)coule", "une palpitation" "pour tous les coeurs du monde". Notre oeil doit mesurer sa chance, toutes pépites rassemblées, entre ciel et mer.

    Sans verser dans la tragique option, Anne Bonhomme délivre une vigilance de tous les instants, pour que nous ne sombrions pas, faute d'avoir vécu.

    Inépuisable poésie, dont les éléments fondamentaux agencent les beautés, sans aucune lourdeur formelle : les images coulent elles aussi de source, vivifiantes comme le tribut d'un oeil éveillé, toujours apte à déloger du monde ses merveilles mêmes périssables.

    Anne Bonhomme, Archives, Le Coudrier, 86 p., 15€. Belles illustrations de Simonne Devylder.

    http://editions-lecoudrier.blogspot.be/

  • Deux classiques autrichiens

    369422_1424082850_695073978_q.jpgpar Philippe Leuckx

     


    41TP221PBNL._AA160_.jpgArthur Schnitzler
     (1862-1931), auteur de « 
    La Ronde » et d’une remarquable autobiographie, « Une jeunesse viennoise », propose en 1924 un bijou narratif : « Mademoiselle Else ». Réédité en livre de poche (n°3195, 96p.),  ce petit roman, préfacé par Roland Jaccard, illumine d’un autre jour l’univers du grand Viennois. Tout à la fois acide et mélancolique, une villégiature devient pour une jeune fille de la bourgeoisie le lieu même des interrogations existentielles. La voix nous parle d’autant qu’elle est portée par un monologue qui tisse tous les enjeux de ce récit cruel. Else doit sauver de la ruine un père englué dans les dettes. Devra-t-elle porter sur elle tout le poids de la situation désespérée ? N’est-elle pas victime elle aussi d’un atroce marché ? Autant la douceur du personnage nimbe les mouvements du cœur, autant l’entourage pèse : la mère calculatrice, le marchand d’art Dorsday qui happe la belle en ses filets de séduction…

    Tout l’art de Schnitzler est de coudre – et quelle dentelle vibratile d’émotions suggérées ! – les menues réalités, sans jamais alourdir le propos. On est entièrement dans le personnage d’Else, dans les circonvolutions subtiles de sa pensée. Il y a, en outre, une description presque proustienne des allées et venues de ces estivants au creux du parc ou des soirées, entre musiques et conversations feutrées. Il y a, et là réside le prodige de cette écriture dramatique, une montée sensible et juste des tensions jusqu’à l’épilogue.

     

    **


    31k8eqH9amL._AA160_.jpgDe Stefan Zweig (1881-1942), paraît en ce mois de janvier 2013 (Ed. Sillage, 64 p., 6,50€) une nouvelle initialement éditée en 1929, « Le Bouquiniste Mendel ». L’histoire d’un bibliophile, au tout début du XXe, dans le cadre d’un de ces cafés qui ont fait la réputation de Vienne, le Glück en l’occurrence, la description précise, hyperréaliste des ambiances, entre fumées, alcools et travaux de servante, la mise en place de l’histoire entre narrateur et quelques comparses, dont une dame des lavabos, Madame Sporschil…tout baigne dans une lente nostalgie qui balaie les années, les restitue,  le temps de quelques phrases, pour le plus grand bonheur du lecteur. On suit avec émotion les avatars d’une « carrière » de cet amoureux des livres, doué d’un flair unique pour dégotter les éditions rares, les exemplaires sauvés d’un désastre. Mais le temps passe par la guerre – 
    la Grande -, et le personnage, qui au Glück, était l’objet de tous les soins, connu comme un dispensateur de beauté, revient maudit, oublié, relégué… Zweig sait, ô combien, tracer en phrases brèves l’intérêt d’une vie, si fragile, si dense, si vite dissipée, et les personnages, à l’exception notoire de la dame des lavabos, sont souvent bien oublieux des perles dont ils ont profité. L’amertume et la mélancolie décrivent à merveille ces temps disparus, dans l’anse nette d’un cœur, qu’il ressuscite. 

  • HUIS-CLOS par Le XL THÉÂTRE

    images?q=tbn:ANd9GcTYeIh_40eQ3e8tELt15eqoVFgVmbu_6gtmnNmzQGe9_DBBSkgxIQpar Philippe LEUCKX

    Un Huis-clos joué, ce jeudi 7 février, au sein de notre C.E.S. Saint-Vincent de Soignies, à l'intention des aînés.

     

    On pourrait croire aujourd'hui que cet inusable du théâtre existentialiste français n'a plus beaucoup à nous apprendre pour avoir été beaucoup montré. Ce serait oublier le travail d'une équipe vibrante, quatre comédiens, un metteur en scène inspiré, un régisseur aux lumières, qui a replacé la pièce au centre des préoccupations essentielles, dans une ferveur de tous les instants.

    On connaît la trame - deux femmes, un homme, aux prises, arrivés en enfer, avec eux-mêmes et leurs corésidents, en chamaille avec le passé qui pèse, conscience qui recherche à s'évider de son poids.

    Une Inès, passée maîtresse en passeuse de guignes à ses proches (trois morts dont la sienne), employée des postes; un Garcin lâche pour avoir fui ses responsabilités à cause de son pacifisme; une Estelle mondaine et infanticide, en quête d'hommes et de désir.

    Les trois s'affrontent, s'accrochent, s'attirent, se repoussent, dans un corps à coeur saignant, faussement mis en place dans un tissu de convoitise, jalousie, non-dit brûlant.

    Ils sont là, à contre-coeur, à contre-vie, pour expier leurs fautes. Toutes les joutes visent à explorer, bourreaux à la quête de la faute de l'autre, des deux autres.

    Sartre n'imagine que les issues les plus nauséeuses : personne n'échappera à son propre règlement de compte; personne ne dérogera à cet examen de conscience instillé par l'autre.

    Quant à l'adage sartrien "l'enfer, c'est les autres", il est à relire comme une réflexion sur le miroir trop transparent que l'altérité offre ou impose à notre propre connaissance. Cet effet de miroir signe notre dépendance à l'image que l'autre se donne de nous, de lui; et il ne suffit pas de mourir pour échapper à cette conscience sans cesse réactivée. Remords, regrets, carences, manques, appels du pied du désir accroché au corps...l'humain responsable voit sa liberté s'user à la présence d'autrui et c'est un combat de tous les instants.

    Le metteur en scène a tiré parti d'un rectangle de scène où la mobilité incroyable des comédiens crée un effet de réalisme époustouflant. Ce sont les esprits, les corps, les chairs qui se meuvent et se déchirent. L'homosexualité d'Inès répond à la séduction massive de l'homme par une Estelle en chaleur. Garcin, cruel et goujat avec sa femme, cède comme un chien qui aboie sous l'ordre. La supériorité d'Inès, femme forte, méprisante, chatte et féline féroce, laisse tomber les répliques comme autant de condamnations imparables.

    Les comédiens (Amélie Segers, Vanessa Mauro, Tanghi  Burlion, Raffaele Giuliani) donnent chair et force, ferveur et tension aux personnages qu'ils endossent. Ces jeunes comédiens, à peine sortis du Conservatoire ou en quatrième année, vibrent, jouent de leurs corps comme peu peuvent le faire avec autant de vérité. Chapeau à leurs prestations!

    Un très beau spectacle théâtral!

     

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    http://www.xltheatredugrandmidi.be/

  • Deux poètes : Geneviève Bauloye, Danielle Gerard

    images?q=tbn:ANd9GcQzCoPZrZfTixQqg4xdVjCF6_x_NReWlc7XrWWsAmjDHiPjQHSSBMTcdDMpar Philippe LEUCKX

    Deux voix assez discrètes. L'une née à Chimay, l'autre à Uccle. Toutes deux en poésie depuis les années 90, c'est-à-dire tardivement.

    Depuis, chacune a proposé  entre cinq et sept  titres aux éditeurs.

     


    Si Geneviève Bauloye revendique assez logiquement une écriture proche de la nature, du bref blason, de l'haïku, elle s'inscrit dans une démarche poétique où Henri Falaise, les frères Piqueray témoignent d'une poésie de qualité.

    J'ai dit le plaisir que j'avais eu à lire et à commenter le livre précédent déjà édité chez l'éditeur italien Schena de Fasano di Brindisi, dont le beau titre "L'Unité des étoiles" annonce l'aérien "La Brume se souviendra" qui vient de sortir des presses (décembre 2012).

    images?q=tbn:ANd9GcRTQE-p0PtPJqlo8Ziw86Q5JrWyydxrPdcDsg9rafIxrLbqjGoLF7eR_QLe nouveau livre de poésie, préfacé par un Alain Borer enthousiaste, s'articule en sept mouvements. Chaque section présente de brefs poèmes ciselés, à l'encre dense, où la nature observée délivre sa petite "musique du silence".

    L'écriture y est "du givre bleuté" et l'âme du feu surgit çà et là comme la métaphore de la ferveur concise de la poétesse qui se sait "au bord du ciel" pour parler "aux peupliers disparus". Elle a le tact poétique de la "rumeur mouillée" qui signale un travail d'économie verbale : "Qui es-tu/ Qui traverses le temps".

    Parfois un simple vers signe la connivence : "Il neige dans le feu".

    L'air de rien, sans jamais peser, voilà une écriture qui fait passer suffisamment de sève et de lumière pour étreindre en nous comme une "brume ensoleillée/ De l'enfance".

     


    images?q=tbn:ANd9GcSLN0FYtNJPIx4YyflAIdIsWEeMH8X3_xIfl9JjN7CrJO-DueCaqp8E126JAutant Geneviève Bauloye travaille sur le ténu, tenu en peu de mots, en peu de vers, autant Danielle Gerard a besoin d'une certaine ampleur pour développer ses émotions dans "Baisers", qu'elle publie à Merlin aux Déjeuners sur l'herbe, en janvier 2013.

    Le souvenir préside à l'énoncé de longues notations sur et autour des baisers du titre : étouffés, "vers la fragilité tranchante", "la tête chaude, palpitante". Le lyrisme chaleureux rend compte des lumières mais s'aiguise jusqu'à toucher le lecteur de tous les tranchants des "secrets", des "puits", des "épines". Mais la mémoire aussi saigne pour une quête ressassante des lieux de ce qui s'est perdu. Où, répété jusqu'à l'envi, pour marquer le poème d'une gravité qui ne soit pas seulement un motf mais un véritable creux qui s'ouvre et blesse.Oui, où?

    Le volume resserre vers sa fin les textes aigus qui déclinent regrets, dérisoires chemins par lesquels il eût fallu passer : "J'ai dû sentir plus d'un frémissement" ou "J'ai dû oublier/ Le noir très noir/ De la cave à charbon,/ L'hiver sur le soupirail".

    Les baisers ne seraient-ils donc que les fleurs ramassées de rêves un peu fous que rien ne relie? Comme les marques pauvres d'un destin aviné?

    Une sorte de pied-de-nez à la mort - mot de la fin? A moins que ce ne soit de la faim - idéale d'autre chose que cet "éclat qui monte..abusant des ombres/ Comme un fantôme se faufilant".

    Il y a dans ces poèmes tant de morsures vives, de beautés contenues, où se mêlent dans le même mouvement "apnées...araignées", alors que la "lumière embrase".

    On le voit, rien n'est trop beau ni trop gris ni trop doux; l'art du poème est de hausser la tension du lecteur à l'aune des impatiences et des pulsions "de joie" ou dans l'ombre de "la légèreté de l'âme". Du beau travail.

    http://www.lesdejeunerssurlherbe.be/pages/livres/baisers.htm


    ** Bauloye (G.), La Brume se souviendra, Schena Editore, 2012, 64 p.

    ** Gerard (D.), Baisers, Les Déjeuners sur l'herbe, 2013, 76 p., 9 €.

  • PESSOA - MIROIRS - AU THÉÂTRE DES MARTYRS jusqu'au 9/2

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    par Philippe Leuckx

     

    De Pessoa, connu tardivement, beaucoup de poncifs : sa cirrhose, sa malle (que Tabucchi immortalisa - Une malle pleine de gens!), sa Lisboa natale, son Tage, ses hétéronymes (72 selon le relevé chronologique de Teresa Rita Lopes)...que Paul Emond dans son projet théâtral assemble en les dépassant, puisque lui-même Pessoa se voit comme une "couturière masculine", un vrai assemblage de "pessoa", de "persona", autant de visages, de masques. JE EST UN AUTRE de l'autre Français semble bien chichiteux à côté de la multiplicité que le Liboète s'est donnée!images?q=tbn:ANd9GcQQDzhrofe59G8tq3-rTcF0a8MAChGlzPU-EEV4SH2HHFDyCf1z75pRHDWM

    Personne vraiment sous ces nombreux masques de la vie? La vraie vie, pas celle qu'on vit avec les autres, entre banalités et "cercueil" final! Celle du temps de l'écriture anonyme, du temps des douze chambres tour à tour occupées par le promeneur de la Baixa (comme son semi-hétéronyme Bernardo Soares le raconte dans "Le Livre de l'intranquillité"), loin des occupations de traducteur de l'anglais dans des officines maritimes, d'aide-comptable. Dans le vrai creux de l'écriture, de ces 27543 feuillets retrouvés, tapuscrits et manuscrits mêlés!

    Paul Emond a puisé, pour coudre ces masques, ces voix, dans les textes des quatre hétéronymes majeurs : Caeiro, de Campos, Reis, Soares, et quelques autres  - Quaresma, Mora.

    Les Odes maritimes et autres Bureau de tabac offrent les sommets de ces "Miroirs" conjugués du génie sensationniste : portés par  les voix magnifiques d'interprètes inspirés, au rang desquels pointons surtout Itzik Elbaz et Emmanuel Dekoninck, qui tiennent à eux deux quatre des voix du Pessoa magistral. C'est un plaisir non seulement de les entendre vivre ces textes amples mais de les voir jouer avec l'intensité du vécu de ce marginal des années 20 et 30, sommé par lui-même de s'exclure du protocole social pour s'enfouir dans les délices de la création. On a là la magie agissante du théâtre, la poésie des gestes et des corps, s'ajoutant aux prestiges de la plume du Lisboète!

    La mise en scène, l'ultime d'un long parcours voué au théâtre, de Madame Elvire Brison, est à la fois suggestive et ordonnée autour de la représentation d'une Lisbonne reconnaissable par la musique nostalgique, les vues filmées du Tage, des quais et des tramways.

    Une heure vingt de plaisir à croiser sans cesse l'intelligence des textes et celle aiguë aussi de la "représentation" sobre : une scénographie limitée à l'essentiel d'une porte et de deux escaliers. L'important est sans doute ailleurs, dans la justesse d'une phénoménologie de l'univers pessoen, tissé de diversité, de paradoxe, de complexité, d'ouverture à une étrange littérature du multiple : JE EST UN NOMBRE INFINI...

    Très beau.

     

    http://www.theatredesmartyrs.be/pages%20-%20saison/atelier/piece4.html

  • D’OLIVIER ADAM, UN BEAU LIVRE « LES LISIERES »

    images?q=tbn:ANd9GcTT-id5CRSHLWkXL2hcXeWijqsURPRSPbXuTlwb9AwwRTEWNKPC0EflEVYpar Philippe Leuckx

    Ce livre, un peu négligé par la presse et peu sollicité par les jurés des différents prix, est pourtant, dans le droit fil des œuvres précédentes – « A l’abri de rien » ou « Des vents contraires » -, un roman plus qu’intéressant sur un sujet non moins pertinent. Sans compter que le jeune romancier (né en 1974) tisse un univers reconnaissable, entre souci social, analyse psychologique des tissus familiaux et amicaux, sentiment profond de partage des usages d’une époque. Ce n’est pas mince ; ça vous positionne un auteur, qui ne souhaite en rien jouer aux Musso faciles ou autres Angot de provocation douteuse.

    images?q=tbn:ANd9GcS5SzzPB90YkETlUKcUUgMikeCJxAO6Y3r-Dcl7gGpvN2qAf3Gz2V4do2wLe thème du présent livre met en scène un narrateur alter ego du romancier de trente-huit ans, écrivain lui-même en proie à de nouvelles sollicitudes, l’âge venant, puisque les parents du dit narrateur ont besoin de ce fils qui a pris ses distances par rapport au milieu familial, par son choix de profession, par la seule distance, passé de la région parisienne à la Bretagne. Le fils n’a pas été trop présent, le voilà revenu près du père contraint, par la maladie de la mère, de s’occuper du ménage. Il n’en a eu guère l’habitude. Cependant, le dialogue, très ardu dès l’entame de ses retrouvailles forcées, prend peu à peu. Les mots viennent. Même si parfois l’écran du langage de sourds émerge. On ne raie pas d’un trait tant de malentendus, de choses non dites sinon non digérées. Le narrateur écrivain sent, sait, comprend qu’il n’est plus au centre mais sans cesse transféré aux lisières de plusieurs mondes : le monde familial, ainsi que les amis de ce temps-là, période d’études ; celui de l’édition, où il ne trouve guère sa place ; sa propre cellule familiale dissoute par le départ de sa femme…images?q=tbn:ANd9GcRoQ1GfOap-A8NRIrrhqGSfCFdw5JGxS6BURlUIid3_p_UphR383vUzqdDr

    Olivier Adam a l’art de décrire avec acuité ces microcosmes. Le scalpel de l’ethnographe joue de sensibilité tout de même. Le risque serait grand de n’y voir qu’un simple travail de constat social d’un égaré, entre vie quiète des parents, formalistes de la tradition, vivant chichement dans les rets marqués du milieu corseté par l’éducation, une certaine culture, voyant d’un très mauvais œil le choix de l’écriture comme carrière, et d’autres vies, où la fratrie n’est pas celle du réseau familial (un frère guère compris et comprenant guère son écrivain de frère) mais le retour aux sources des copains de jadis mués en êtres parfois de seconde zone, à cause de la crise, de l’arrêt des études.

    Que « Les lisières » n’ait pas passé le cap de la première sélection Goncourt relève d’un injuste choix. L’auteur n’a en rien démérité et ce, en comparaison du livre ancien que le même jury avait mis en évidence par un Goncourt de la nouvelle décerné au très beau «  Passer l’hiver ». L’on ne comprend pas toujours ce qu’il se passe dans ces sélections d’automne. Enfin, Olivier Adam a sans doute apprécié par contre à sa juste mesure le bel article paru dans « Le Monde », qui met en exergue les qualités d’un romancier qui a le sens des sentiments et des émotions vraies, sans apprêt ni effets faciles ni sensiblerie, comme dans tant d’ouvrages de consommation courante aguicheurs et/ou creux (Levy, Nothomb, ….).

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    Adam (O.), Les Lisières, Flammarion, 2012, 458 p., 21 €.

  • Ferrari - un bon Goncourt

    images?q=tbn:ANd9GcTT-id5CRSHLWkXL2hcXeWijqsURPRSPbXuTlwb9AwwRTEWNKPC0EflEVY

    par Philippe LEUCKX



    Jérôme Ferrari, dans "Le Sermon sur la chute de Rome" (Ed. Actes Sud, 2012), dans de très longues phrases parfois, imagine sans doute ce qui déraille trop facilement dans les vies ordinaires et les idéaux les plus vifs.


    Construisant, comme d'autres auteurs (Ernaux, Lefèvre), une fiction sur base d'une photographie, le romancier d'origine corse, aujourd'hui professeur en Asie, dessine une histoire à laquelle le pesant de réalisme confère densité et attachement. On suit avec intérêt cette famille corse, le grand-père Marcel, né en 1918, absent de la fameuse photographie familiale, et ses descendants.


    images?q=tbn:ANd9GcQFchmBbHQ1aZ62ADra_POt9KuFuhPOzDmR8N7IDL0UpoAhxHcMO5g8hhULes deux antihéros, universitaires, recyclés dans un projet à mille lieues de leur formation - reprendre un bar dans un bled -, profilent une sorte de destin plausible et partageable. Mathieu et Libero, amis d'enfance, trouvent sans doute là le terreau d'un retour aux sources corses et une manière d'exprimer de neuves relations humaines.


    En contrepoint, l'autre destin, symbolique et porteur, ce qui arriva, puisqu'il s'agit tout de même de coller à l'histoire, à celle d'Augustin et de sa vision de Rome dans sa chute de 410, lorsque l'évêque d'Hippone eut à se prononcer sur cette Rome déchue, à l'occasion de son Sermon du titre.


    Dans un style précis, réaliste, et l'ampleur d'une vision, le romancier cerne la vérité des êtres, leur fragilité, l'inconscience aussi assez naïve des projets éperdus.

    On sort ébloui d'un roman, à la justesse un brin déprimante, puisque la vie va ainsi, mordant le reste d'idéalisme de personnages trop vite happés par un réel épuisant. En va-t-il ainsi des vies? De toutes?


    images?q=tbn:ANd9GcQms7M2fHPHxu0vW6sQRUxKcZEiVaG3IWg9HM6xNSYC4FWGzb4J5no_E1E

    On suivra l'oeuvre de ce jeune auteur - quarante-quatre ans au compteur -avec intérêt. Sans doute devra-t-on compter sur l'incisive présence d'une écriture mature, aussi à l'aise dans la description que dans la distance disons moraliste du thème. Une toute petite réserve toutefois : doit-on subir, sans ponctuation raisonnée, des phrases parfois kilométriques (l'une de plus d'une page)?

  • L'Herbe des nuits: Modiano, Paris, la légèreté

    images?q=tbn:ANd9GcTT-id5CRSHLWkXL2hcXeWijqsURPRSPbXuTlwb9AwwRTEWNKPC0EflEVYpar Philippe LEUCKX

    Tant d'écrivains remuent le passé, leur passé. Quelques-uns seulement y dénichent suffisamment de pépites pour le donner à lire. C'est le cas d'Hardellet, fouinant inlassablement dans le terreau de ses banlieues, c'est celui de Françoise Lefèvre, dans l'ordre de l'intime renoué, celui de Bianciotti relatant dans "Sans la miséricorde du Christ" des espèces de destins fuyants, c'est depuis longtemps le terrain sur lequel Modiano pose ses mots, ses phrases.


    images?q=tbn:ANd9GcS_8moM7mkgRMuDUDQt_hZLBhTmUBrw7_DaMYUtAM_-GkrEiiROexGg4vysA fréquenter Modiano depuis longtemps, je me dis que ce vingtième roman restitue des atmosphères connues ou pressenties mais qu'il inaugure aussi un nouvel outil dans sa perception du monde. Avec quelle légèreté, l'auteur noue ici quelques figures, lance quelques noms, tisse quelques lieux d'un cadastre parisien intérieurement maîtrisé de longue date et nous chuchote : "Que savons-nous de nous, des autres, quel temps? Quelle vitre nous sépare d'autrui? avons-nous laissé quelque part, et peut-être volontairement, des lampes allumées?..." Je pourrais multiplier les questionnements tant Modiano excelle à parler de nous, de nos vies enfuies avec ses mots et ses expériences!


    L'histoire, comme toujours chez Patrick Modiano, est un tissu de noms, de codes, glissés sur le blanc d'un carnet noir; il faut suivre, en tant que lecteur, cette topographie du coeur qui vous fait passer d'un hôtel miteux (Unic) à une propriété de Feuilleuse, d'une chambre traversée incognito au bureau de police, d'un quai à un square ancien...Hardellet n'est pas loin...images?q=tbn:ANd9GcTQIq6elg3SJSDZUMzK370VxPFGpzTCGurvQv9YvaA91m4QlnN3fkhY5jQ


    Jean, écrivain, même âge et même vie que le romancier né en 45 à Boulogne-Billancourt, et qui connaît Paris sur le bout de son Fargue, Doisneau, Hardellet, Prévert, approche - le mot n'est pas de trop - divers personnages, dont une Dannie, les suit, de près, de loin, est mêlé, de loin aussi, à une enquête policière presque de routine, menée par un certain Langlais, on est du côté de Montparnasse, de la Cité Universitaire, et on longe d'autres quartiers, avenue Félix-Faure ou square Choisy...


    Le narrateur ne sait plus très bien s'il a vécu il y a 20, 30 ou 40 ans ces faits et les traces du moleskine noir ne disent pas tout...

     

    La prouesse de cette "Herbe" est de faire tanguer, au fil de légèreté, toutes nos impressions de vie : le passé si vite filé, le temps d'une façade, d'une lampe désolée, le présent qui rameute sans cesse les dépossessions : que de bâtiments disparus, ravalés dans les romans de Modiano...Souchon  dit quelque part "On nous a fait Paris, en plus moche". c'est l'impression aussi qui réveille le lecteur dans cette phénoménologie modianesque du passé parisien...Il faut suivre à la trace les fragments du passé, les compter, les conserver précieusement...

    Et puis, le passé est au coin de la rue, tout près de rebondir et d'éclabousser d'émotions vives le lecteur.


    Un grand livre au titre un peu énigmatique. On sait  Jean noctambule du côté du Luxembourg, à un certain numéro 66...lui aussi éventé...filé...passé....


  • Quelques coups de coeur... de Philippe Leuckx

    images?q=tbn:ANd9GcTT-id5CRSHLWkXL2hcXeWijqsURPRSPbXuTlwb9AwwRTEWNKPC0EflEVYpar Philippe Leuckx


    1. UN LIVRE D'ART

    images?q=tbn:ANd9GcQ45U1aBEOYZEnKuQrjzgfiIBaVw9auTS8Fsrh8QYdJ-IyA1lmryNG1FrsDOMINIQUE PERY par Patricia Zimmerman (Ed. Le livre d’art, 2012, 144 p., 30 €)

    Ou la rencontre entre un peintre français et une artiste brainoise.

    Ou la lecture par l’une des peintures de l’autre.

    Le volume, très riche, retrace un parcours, des évolutions, une œuvre.

    Ce peintre né à Charleville en 1958 a aujourd’hui,  avec cette belle monographie,  l’opportunité de mieux se faire connaître et de donner à  découvrir à un plus large public l’ensemble des œuvres, par ailleurs très souvent exposées en France et ailleurs.

    Patricia, qui l’a rencontré, qui apprécie les œuvres figuratives, qui a suivi le travail de l’artiste français sur la durée, est peut-être la mieux placée pour évoquer ces toiles où la femme trouve mille et une expressions. Non que ce soit la seule obsession d’un univers graphique, mais il y a une profusion de portraits, d’effigies, de visions de femmes, d’odalisques modernes, de dessins, de figures.

    Des vierges, des hommages à la femme, la sienne, des peintures d’obédience expressionniste ou cubiste, des représentations ouvertement naïves ou volontairement simplifiées, guignant du côté des images d’Epinal, des vues fortement colorées, des espaces pastel ou à la vertu chagallienne, des espèces de figurations songeuses…Dominique Péry étale ici ses vertus, ses diversités et les reproductions qui complètent l’analyse de la sculptrice-poète brainoise, sont d’une très belle définition.

    Voilà un ouvrage qui plaira aux amateurs d’art figuratif, bien loin d’être une simple survivance, non l’œil de Péry nous rappelle que de grands figuratifs d’aujourd’hui ont, à côté des autres explorations de la modernité, leur place.


    ******

    2. QUELQUES RECUEILS

    images?q=tbn:ANd9GcQ8jzm4XyX0TS2gm96z_2nfjmJaKXiNWXMXByLUKsv5N4TlAbqc0IXS46APierre DANCOT voit paraître à L’Arbre à paroles un quatrième recueil : « Les obsessions fondamentales ». Ce recueil de 40 pages remue de fait les « obsessions » dont Dancot avait déjà fait part dans « Les enfances froides » (Tétras Lyre). Crânes, « enfances refusées », volonté de silence, « nous gouvernerons nos peurs » : les vers ciselés, non par une préciosité qui voudrait s’afficher, mais bien par une nécessité métaphysique, proposent de très belles images neuves :

    Il reste un peu de tes lèvres entre l’hiver

    Quelque chose de trouble entre toi et ces lunes

    assises

    Le vent s’écroule à nos pieds

    Un enfant passe entre nous

    http://maisondelapoesie.com/index.php?page=nouveautes


    *****


    images?q=tbn:ANd9GcTZT1Rv5QNodzsypbEzcSf6i_z5mSROifA7Ry57JleG2ZKGZVeP3Un_MwLuc BABA propose un deuxième recueil poétique chez Maelström, le bookleg 95 a pour titre « La timidité du monde ».

    L’inventif style de l’auteur de « Tango du nord de l’âme » (Ed. Meo) se retrouve ici avec des images à couper le souffle. Ici, pas de lecteur pressé de comprendre, mais gourmand de déguster chaque poème (il y en a 55 brefs), chaque vers pour dégotter des aphorismes, des atmosphères poétiques, des vers bien noirs de lucidité. Quant à la « timidité » du titre, elle se niche sans doute, mis à part dans l’un des derniers poèmes, dans ce regard au couteau qui décèle dans la réalité observée cette opacité de réserve. Luc Baba, romancier, vient de signer un très bon livre de poèmes. Voici un vrai poète, sur lequel on pourra compter.

    http://www.maelstromreevolution.org/pages/FRA/prodotto.asp?ProdottoID=294&FamigliaID=0      



  • Yves NAMUR, La Tristesse du figuier


    images?q=tbn:ANd9GcS9ZbTESunW6_AzhBSeOgjHO3qznY89twzyCZiv2nifHA4WtM362aIAx3gpar Philippe LEUCKX

    Depuis trente-huit ans, depuis des débuts très prometteurs et de suite récompensés (un Prix Jeunes Poètes, le premier Prix Lockem), Yves Namur, aujourd’hui à soixante ans, est un poète fêté, justement fêté. Le poète belge, par ailleurs académicien, a obtenu de nombreux lauriers. Le dernier en date, le quinzième (oui, vous avez bien lu), est peut-être pour son auteur le plus prestigieux puisque décerné par un aréopage de poètes pairs, le très fameux Prix Mallarmé (qui a,  il y a quelques années, mis à l’honneur un autre grand poète belge, André Schmitz). Les membres de l’Académie Mallarmé, qui lui offrent cette dernière récompense pour « La Tristesse du figuier », ont réussi un beau coup. C’est ce livre de Namur qu’il fallait couronner. Non qu’il faille sous-estimer ses autres livres de poésie, il en est de très beaux (je pense notamment à « Les ennuagements du cœur » ou « Une parole dans les failles » ou encore l’excellent « Demeures du silence »), mais « La Tristesse » va peut-être encore plus loin dans la simplicité et dans l’acuité de ce qui doit être perçu.

    images?q=tbn:ANd9GcTTcMQEvZK2e5J4aF0aoyaN7bisE9EE5GaTl1pM_7aJ-d1W85IB88qQxM4jEn transférant dès le premier texte sa longue tristesse sur le tronc de l’arbre, Yves Namur sait qu’il s’agit en poésie de mettre une belle distance entre soi et le monde, entre le monde senti et celui partagé, entre la plaie vive et le temps de l’écrire et de la donner à lire.

    Dans de longues laisses, à la fois simples et patientes, l’auteur ne manque jamais de se dire tout en plaçant son propos à d’autres altitudes que sa seule personne. Puisque le poème peut élever et poser la voix plus haut, à la juste mesure de son accueil par l’autre.

    N’ayant jamais eu peur d’utiliser le vocable à plus d’une reprise comme l’on couture maille après maille la texture d’un poème, le poète coud d’un verset l’autre les réalités parfois très distantes les unes des autres. En effet, quoi de commun entre cet arbre, cette colline et « ce serviteur des ombres », quoi de commun et d’apparemment conciliable dans cette tentative chaque fois relancée « d’écrire un poème » si c’est pour « disperser aux quatre coins d’un champ »  « des choses compliquées » ou « tout l’amour qu’on met toujours au-dessus de l’amour » ? Il n’est de réponse que dans la simple démarche d’accueillir toute matière  poétique sans l’encombrer de préciosités ni de barrières ni de feintes ni encore de discours prédigéré… Il suffit de décliner le regard et de le retranscrire au plus juste : il y faut, du silence, de la patience, des blancs comme pour mesurer les tranches, les strates de l’écriture qui va d’un cœur l’autre, qui rejoint les préoccupations particulières de tout vivant. Ecrire, pour s’accomplir. Certes.

    images?q=tbn:ANd9GcSaeARps52F2Bfc7-022vRg15QWpN6cZxilvt5hrRRAT_fCrEaWnocD_hdKMais parfois les mots sont si fragiles à côté des denses réalités, si violentes au corps, au cœur de l’homme brisé, mutilé, réduit à la portion congrue de l’objet comme il le fut au plus noir des camps de la mort.

    Mais le poème veille. Puisqu’il y faut dans l’urgence puiser ce que le livre, la page, l’image peuvent sauver de toute cette boue infligée à l’humanité.

    L’on comprend dès lors l’intense tristesse, comme d’un deuil qui perdure ; l’on saisit mieux, mieux que dans d’autres livres de l’auteur, cette nécessaire implication par le poème dans l’engagement à l’adresse des mondes souffrants.

    L’éloge de la fatigue opérante, de l’ombre soucieuse, de la langue qui soit autre chose qu’une décorative présence, du rêve de vivre enfin autre chose, tout cet éloge  vibre « dans un poème » comme « le vrai silence », parce qu’enfin, vocables posés, le poète est arrivé à retrancher de sa poésie toutes les scories que l’on retrouve si souvent dans tant de livres de poésie pour éveiller le lecteur à un nouveau devoir de lire le poème comme une tâche d’être :

    « J’ai marché sur la langue des sans-voix

    Et sur la langue des sans-couronnes,… »

    Mais tant de blessures consignées, tant de paroles récrites dans la peau, ce sont des poèmes de vérité. Non la retranscription de choses évanescentes. Le registre des peines s’élabore sous nos yeux et nous sortons du livre, aussi tristes, puisqu’il faut y lire comme le travail répété de nos propres faiblesses, au bout du compte, au fil des mots. De l’autre.

    L’écriture poétique trouve ici le terrain propice d’une exploration de soi et des altérités que l’histoire, le passé, la confrontation exposent à notre vigilance.

    Est-il besoin de rappeler que « La Tristesse » est un beau livre ?

    Yves NAMUR, La Tristesse du figuier, Lettres Vives, 2012, 104 p., 18€

    http://www.editions-lettresvives.com/

  • Prix Gros Sel du public: Voz d'Éric Piette

     

    images?q=tbn:ANd9GcROJsxh4goWFfzKie0tbh_I7uJNV1iLNC52K8rBvfuU9w2JvgTK5bCuK92aSes Amours défilent entre les gares de ses trajets intérieurs, étrangers, et le poème épouse le rythme d'un coeur qui sait battre juste.L'amoureux des trains (voz en serbe) qu'est Eric Piette, ce poète de moins de trente ans, publié au Taillis pré en 2011 et dont c'est le premier livre, l'est aussi des relations humaines qu'il célèbre dans la texture à la fois tendue et souple de ces poèmes d'Amour. Il le décline ici dans ses formes filiale, amicale, amoureuse, avec une rare ferveur, et une fidélité dans l'accompagnement des morts, des vivants.


    images?q=tbn:ANd9GcQ_UXV_Ps8xYYpTghw2PCT1bu4gIeIlLb33wIRuakiFsB_oEuR0js51PpQAucun apprêt dans ces textes qui appellent à une sensualité joyeuse, à une fraternité de chambre glauque ou à une solidaire réunion dans la vasque défraîchie d'un hôtel miteux. Le poète se sent-il exclu qu'il se met d'emblée à héler le père perdu, à l'enjoindre de se joindre à la prochaine beuverie, en toute aménité. Au train des choses, à la rumeur des villes partagées (Liège, Belgrade, Bruxelles...), se mêle un goût très prononcé pour l'empathie, pour la sensation chaude et brute, pour le partage des bourrades et des rues. Eric a la religion de l'amitié précise , "le regard net" pour hisser l'enfance peureuse, quitte à "combler le retard" à coups de gares, d'ombres et d'échos.

    Eric aime "avoir quelqu'un/ à qui causer/ d'états d'âmes imbéciles". Aucune prévenance à son endroit et tant d'attentions à l'adresse du pote d'enfance, ce frère Sylvain, qui reçoit ici d'étranges messages chaleureux du vivant ami, dans l'odeur "des gens", qui reçoit des preuves poétiques d'une amitié dense, précieuse.

    Une topographie, faite de "bidonvilles", d'"images grouillantes", de rôdeurs de gares et de voyages en grande fraternité, traverse ces pages justes, très descriptives, presque sans métaphores, comme des proses de soi, avec l'invite "d'un corps contre lequel se blottir".

    Quel désir de l'autre alors se niche, quel espace de manque se fait jour "dans l'exil du refus/ et l'existence recluse"!

    Parfois sans doute brûle l'autre désir, d'une écriture qui puisse soulager "la parole brouillée" mais quel "désir/ d'être en vie/ dans l'espace d'une promesse"!

    En matière de promesse, voici une voix intimiste, un brin cafardeuse, mélancolique et brute au sens de nue, avec ce goût - près des lèvres - de la perte et des errances, dans une minutieuse avancée nocturne, amère, et tout à la fois pleine, dense.

    Un poète noctambule, qui livre corps et coeur, "se perd dans la ville", "boit aux fantômes".

    Et si le mot CICATRICE est presque celui de la fin, il augure d'une honnêteté, d'une vraie franchise à se dévoiler - au plus plus juste de sa vie.

    Philippe LEUCKX

    Eric Piette, Voz, 2011, Le Taillis pré, 94 p.,  10€.

     

  • Haneke décline l'amour

    images?q=tbn:ANd9GcSjJ5YWaOpF3-gkt27lW5RqLgrH03EIy8S32DV2DTUEBUIUJIpBSVaYPgpar Philippe LEUCKX

    Après l'énigmatique "Caché" qui donnait de la banlieue une vision kaléidoscopique de vitesse et d'angoisse, après l'extraordinaire "Ruban blanc" qui dénudait jusqu'à l'os l'univers prénazi des consciences campagnardes, on avait un peu peur que Michael Haneke ne puisse retrouver l'aura de ces deux oeuvres, surtout celle de sa première palme d'or à Cannes. Tant de noirceur contrôlée par une mise en scène au millimètre des terreaux maléfiques, tant d'inclination à découdre le réel des bonnes intentions et à en démultiplier les occasions d'analyses, tout cela faisait qu'on craignait une déperdition.

    Rien de cela, bien sûr. On est pourtant, ici, à mille lieues de la terreur prénazie d'un médecin pédophile et omnipotent, d'un pasteur tortionnaire.

    On passe de l'Allemagne du nord (Vachendorf) au Paris haussmannien. Bref, retour à Paris, mais non à celui de la périphérie glaireuse.

    Un couple, âgé, ils ont été musiciens et pédagogues. L'une des premières séquences les montre au concert, et retour chez eux, Haneke installe son système de mise en scène intimiste, instille son aire de jeu. Georges et Anne, la quatre-vingtaine assurée, vivent dans et pour la musique, la littérature, l'art. L'appartement abrite nombre de toiles de petits maîtres, des rayons à n'en plus finir de livres d'art, de littérature. on baigne dans une lumière riche de culture, avec grand piano à queue, salon bardé de petites photographies, retour de vacances.

    Tout semble aller de soi, dans un confort de veille. Et puis tout commence à se défaire. Une tentative de vol dans l'appartement. Une angoisse qui se met à voler en l'air, diffuse, sérieuse.

    Et Anne, très peu de temps après, reste bouche bée, inconsciente. La dérive commence.

    L'hôpital, la chaise roulante, le côté droit paralysé : Anne n'est sans doute pour elle que l'ombre de ce qu'elle fut : diction assurée dans un corps qui résiste, qui a du mal à se mettre en place, dans le carcan terrible de la vieillesse maladive. Georges veille, est là pour aider, soulager. Il ne comprend pas toujours cette chute, cette absence, cette douleur. Il traîne lui aussi la jambe, trace sans doute d'un diabète qui corsète son pied.

    Le film, dans une mise en place extraordinaire de précision physique, physiologique, d'atmosphère, suit la lente déchéance d'Anne, la deuxième attaque. C'est l'heure des mixtions involontaires, des vocables mangés de paralysie, des regards perdus dans des douleurs, des "mal" qui exsudent de la peau.

    Georges, sa fille Eva, des concierges attentionnés (les Méry), un ancien élève d'Anne devenu pianiste célébré (Alexandre); ce petit monde dévoile peu à peu les aléas, les déconvenues, jusqu'aux affres du grand âge. Le regard sur l'autre cache mal l'étonnement devant ce qui se délite. Bergman n'est pas loin dans cette fixité des regards dans des draps souillés (on pense au "Silence" et à sa tuberculeuse).

    Mais l'Amour est là, majuscule de pudeur pour glisser qui un oreiller, qui un geste sur une main abîmée.

    Réflexion sur l'ordinaire de nos vies, "Amour" est sans doute clinique jusqu'au constat terrible du corps qui s'en va, et ressaut spirituel, sensitif, émotionnel d'une profondeur qui s'exerce, se maîtrise. Ce que l'on perd, sans doute peut-on aussi le regagner dans une proximité des peaux, des gestes.

    Haneke ne magnifie pas l'amour ni l'idéalise : il l'empirise avec acuité. On a rarement vu telle pression de regard, telle souffrance, et tout à la fois telle prégnance dans ce qui est éperdu.

    De magnifiques interprètes donnent coeur, corps, voix, tension, densité, physique décharné et souffrance, et amour à ces personnages : Emmanuelle Riva et Jean-Louis Trintignant sont Anne et Georges, absolument. Pas de jeu au sens d'expression dramatique. Ils sont : chair, sang, eau, mixtion, mots triturés, fond de gorge, souffles. INCARNATION.

    On retrouve leur voix miracle de beauté, diction impeccable, presque impérieuse.

    Isabelle Huppert, frémissante, vibratile, sensiblissime, donne un beau portrait d'Eva, leur fille.

    Et puis, il y a le personnage de l'appartement. Filmé au plus juste, en très gros plans parfois, intimiste, cossu, fragile, à la lumière diverse, selon la progression des pas négligés de Georges...

    Une palme d'or mille fois méritée. Un film inépuisable...dont j'ai peu dit, sur lequel je reviendrai...


  • Éric Piette: "Voz" ou la science noctambule


    images?q=tbn:ANd9GcQPS8ivLg4Jbxj7Oahn0HtpD7phy4IAJ8AvHzakWnY3Q3XaHg9IRCRKiwpar Philippe LEUCKX

    L'amoureux des trains (voz en serbe) qu'est Eric Piette, ce poète de moins de trente ans, publié au Taillis pré en 2011 et dont c'est le premier livre, l'est aussi des relations humaines qu'il célèbre dans la texture à la fois tendue et souple de ces poèmes d'Amour. Il le décline ici dans ses formes filiale, amicale, amoureuse, avec une rare ferveur, et une fidélité dans l'accompagnement des morts, des vivants.

    Ses Amours défilent entre les gares de ses trajets intérieurs, étrangers, et le poème épouse le rythme d'un coeur qui sait battre juste.

    images?q=tbn:ANd9GcRJOgNDCM2Vyv_XPVdjei9V7xcw2Bn1n4XWDUwR2MG49SUXy4m0AsqdLAAucun apprêt dans ces textes qui appellent à une sensualité joyeuse, à une fraternité de chambre glauque ou à une solidaire réunion dans la vasque défraîchie d'un hôtel miteux. Le poète se sent-il exclu qu'il se met d'emblée à héler le père perdu, à l'enjoindre de se joindre à la prochaine beuverie, en toute aménité. Au train des choses, à la rumeur des villes partagées (Liège, Belgrade, Bruxelles...), se mêle un goût très prononcé pour l'empathie, pour la sensation chaude et brute, pour le partage des bourrades et des rues. Eric a la religion de l'amitié précise , "le regard net" pour hisser l'enfance peureuse, quitte à "combler le retard" à coups de gares, d'ombres et d'échos.

    Eric aime "avoir quelqu'un/ à qui causer/ d'états d'âmes imbéciles". Aucune prévenance à son endroit et tant d'attentions à l'adresse du pote d'enfance, ce frère Sylvain, qui reçoit ici d'étranges messages chaleureux du vivant ami, dans l'odeur "des gens", qui reçoit des preuves poétiques d'une amitié dense, précieuse.

    Une topographie, faite de "bidonvilles", d'"images grouillantes", de rôdeurs de gares et de voyages en grande fraternité, traverse ces pages justes, très descriptives, presque sans métaphores, comme des proses de soi, avec l'invite "d'un corps contre lequel se blottir".

    Quel désir de l'autre alors se niche, quel espace de manque se fait jour "dans l'exil du refus/ et l'existence recluse"!

    Parfois sans doute brûle l'autre désir, d'une écriture qui puisse soulager "la parole brouillée" mais quel "désir/ d'être en vie/ dans l'espace d'une promesse"!

    En matière de promesse, voici une voix intimiste, un brin cafardeuse, mélancolique et brute au sens de nue, avec ce goût - près des lèvres - de la perte et des errances, dans une minutieuse avancée nocturne, amère, et tout à la fois pleine, dense.

    Un poète noctambule, qui livre corps et coeur, "se perd dans la ville", "boit aux fantômes".

    Et si le mot CICATRICE est presque celui de la fin, il augure d'une honnêteté, d'une vraie franchise à se dévoiler - au plus plus juste de sa vie.

    Eric Piette, Voz, 2011, Le Taillis pré, 94 p.,  10€.

     

  • Trois poètes, trois regards, trois styles

    images?q=tbn:ANd9GcSjJ5YWaOpF3-gkt27lW5RqLgrH03EIy8S32DV2DTUEBUIUJIpBSVaYPgpar Philippe Leuckx

    Si la poésie est surtout question d’écriture, puisque poser le mot, agencer le vers et/ou le rythme du poème, faire sonner les sonorités s’imposent comme actes de création, tout poète visera à donner au plus juste matière et manière de son univers.

    Voici trois voix, très différentes. Et justes. Elles résonnent comme des mots longtemps préparés intérieurement, non triturés, non mâchés, choisis et restitués lorsqu’ils sont devenus décisifs, donc partageables.

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    images?q=tbn:ANd9GcRwFuS_uHP85tqrxDcpqu2IqZAT2A2vR-gtt62v8vKI_0vY_zfkGE1aAqoAlain Allemand propose dans Estives (Shop My Book. com) une quarantaine de coups de sonde dans le monde des petits plaisirs de la vie, dans la « contrebande » des étés. Il enjoint son lecteur à suivre « la poussière éparpillée des abeilles », à vibrer au souci des rumeurs, voire « Dévaler à l’essentiel ». Cet amateur de petites perles du réel sait goûter « le simple du sourire », s’émerveiller « d’une grâce passagère » et offrir à la lecture des vers ciselés en peu de gemmes : « C’est elle/ L’envolée belle » ou « La lumière y tourne hors d’haleine ». Ce gars de Strasbourg a le sens du poème et l’œil pour décrire des « quais presqu’écroulés »,  « des chemins raccommodés de sourires » …

    Ce goûteur de lumière et de fines pépites du plaisir aime aussi s’inventer des mots (s’ouverture) sinon des vies entre « caillou », « essentielles » pour reprendre quelques-uns de ses titres.

    « C’est toujours l’heure de l’âme », à la fois déclaration esthétique, vers final et beau programme pour ce poète intimiste et vrai, qui évoque si bien « l’essentielle » femme : « Un soir d’août/ je l’ai pourtant touchée ». « Parler bas » lui convient : c’est l’acte poétique le plus difficile : cueillir le bref, le « menu », l’effilé du sentiment.

    Une dernière chose : la couverture d’essence cubiste fait flotter l’indécision propre aux poèmes, comme des calicots de bonheur pastel, où s’efface la voix. Au fond, comme le disait Starobinski de Jaccottet avec cette « voix qui s’efface », Alain Allemand est sur la bonne voie.

    **

    images?q=tbn:ANd9GcRD3LI00_hw6sQSMbuMazzPyjOwlQFBt35NtRZT_JVni4wKjB4FA4Zc1wAutant Alain resserre le propos sur quelques strophes économes, autant Joseph Bodson donne ampleur à sa voix. De très longues laisses laissent venir le flot lyrique des émotions longuement engrangées au contact des proches, de la nature et des choses. Avec Conjurations de la mélancolie (Ed. Le Non-Dit), le poète de Soye nous invite à un beau voyage sentimental au meilleur sens. Le cœur décline ici dans une poésie sans cesse exigeante ses meilleurs sentiers de traque. Il y faut de la patience pour dénicher comme il le fait les facettes multiples des saisons passantes ; il y faut de la rigueur pour évoquer sans pathos la perte, l’absence, l’amour et cette mélancolie qui s’insinue dans le phrasé, dans le choix expert des mots du poème :

    « C’était une fête n’importe où quelque part dans les pauvres quartiers de la ville le soleil se couchait dans un grand soir rouge et toi et moi n’arrêtions pas de tourner comme un couple de grandes fleurs hypnotisées homme et femme couronnés de ronces et d’étincelles »

    Le poète parle bien de ce père dont il s’agit d’entendre une autre voix, au-delà du temps. Le poète sait que convoquer attise regret et nostalgie, mais il est à la noce des sens et des éléments :  « Pour allumer un feu », vaste poème bachelardien, unique, longue déclaration d’amour aux potentialités qui peuvent nous gouverner. Ecoutons cette voix mûrie qui hèle, berce et tout à la fois suscite vie et réflexion :

    « Mais il faudrait allumer un feu sur la rivière.

    Eclatent les vantaux sous la poussée du printemps, sous la poussée des grandes sèves aux ouragans de mars,  et que les gonds se disjoignent ! Partout, partout, c’est la même eau, qui nous monte aux genoux, qui nous baigne les mains….Et qui se joue aux parois de verre de notre prison provisoire. Oui, que coulent les grandes eaux… »

    Les mots de l’enfance, après la venue des terres, du feu, de l’eau printanière,  closent la visitation par le poème : elle est claire, cette enfance, elle est là, elle a un nom qui « s’inscrit dans la poussière      Ils sont ta pureté. Leur ombre est ta lumière ». Mots de l’enfance et de la fin.

    **

    images?q=tbn:ANd9GcQiFiPlKWh4rwholbxr3FsDQnBnyG8cjbcysGoRZ_nkVBZHUverXPJzRQLe travail du Français François Rannou, dont j’avais évoqué Le monde tandis que, rompt avec les techniques et formes du poème traditionnel classique pour tracer une nouvelle géométrie du poème, à force de jouer sur les pages en relation juxtalinéaire, à force de semer à l’intérieur des textes des parenthèses, des interventions, des épigraphes, des fragments, des blocs de vers serrés ou déliés, des versets, des notations critiques ou traces de lectures. Bref, Là-contre (Le Cormier) tient doublement à frôler des réalités parfois non vues, à les révéler, mais dans une novlangue qui puisse justifier au mieux leur tracé. Le lecteur sautera d’un vers l’autre comme il peut glisser d’une réalité l’autre, en l’enjambant, en la frôlant, en l’aiguisant de ses vertus :

    « au bord d’une eau nerveuse enfouie ressurgie enfouie de nouveau mais le sable et la terre là surtout nous sommes les fesses au-dessus presqu’à frôler seulement 

                                                                                                             au bord de de cette eau je

    vois ce qui mute en moi monte en moi m’ôte de moi »

    Trois parties pour « cueillir » « cou », et graver (est-ce bien le mot dans cette fluidité revendiquée et niée tout à la fois ?) « l’exactitude ne se plante qu’à la frontière »…ou « opération du vent » entre « jambes nues le vent les a ôtées » ou encore « au bout du virage les gestes qu’on ne sait pas ».

    De cette poésie, retenir peut-être les blasons étranges des coupures et des fuites, les aphorismes involontaires créés comme par sur-prises, comme si le lecteur, de l’autre côté du réel, là, tout contre, ne saisissait pas tout de ce qui est montré, dévoilé, dénudé…

    Rannou fait-il sienne cette déclaration : « c’est un rythme qui replace refonde la respiration appelle à dire à entendre rythme des litanies des louanges des mises à cru de l’évidence : Esther, comme dans le livre qui porte son nom, franchit la frontière                 séduit notre ennemi…. ?

    Quelle frontière ? Celle des sens, du sens ? Le poème peut libérer une étrange vertu, celle de ne pas toujours comprendre.

    P.L.

     

     

     

  • Les chemins de Janus de Pierre Coran

    images?q=tbn:ANd9GcSjJ5YWaOpF3-gkt27lW5RqLgrH03EIy8S32DV2DTUEBUIUJIpBSVaYPgpar Philippe Leuckx

    Lu avec beaucoup de plaisir le  109e livre de Pierre Coran , édité (et bien présenté et illustré) par les Ed. M.E.O. avec le concours d’Armand Simon.

    L’illustration de couverture,  très belle, un noir et blanc épuré, très Gustave Moreau dans le graphisme enjôleur, propose des visages africains et des dentelles, disons songeuses.
    "Les chemins de Janus". Sortie le 2 novembre, 72 pages, 12 euros. Des poèmes sur un périple intérieur. Le père de Carl (Norac) s'y entend pour jouer de la langue poétique sans excès mais avec bonheur.
    109 livres ? Oui, oui (depuis le 1er en 1959!). Une broutille (sic) de sansonnets (si je puis dire) à côté des 1000 livres de M. Butor et des 100000 pages de l’académicien Goncourt Rambaud (l'écrivain-fantôme lui en doit beaucoup!)!
    9782930333526FS.gifLe poète fait siens des vocables peu courus (viatique, luminescence, diaprer, exsuder). Sinon, il "dédouane" la lune; il "gravit" les gravats; il se donne "des songes mensongers"; il "s'expurge des moiteurs" et, grand prince de la poésie, "il laissa à la traîne son hier, ses phalènes et ses indécisions" ou, sublime vers final "Je m'étais cru désert et j'étais habité" (p.63).
    L'imparfait - celui de nos rêves, celui des tableaux traversés à la manière d'Alice, celui du temps jadis qu'on aime tant frôler de nos ailes de vivant, celui de nos voyages intérieurs et de nos métamorphoses...j'abrège - sonne ici comme le temps poétique idéal, arrêté dans la durée de l'image. Comme chez Hardellet, le magicien, comme chez Miguel, l'enfance est prise dans cette durée comme matière engluée de miel. Prison et liberté. Les poèmes n’en sortent jamais, je crois.

    Périple, traverse, candela : soit les trois étapes sur un chemin d’écoute, de silence, d’éveil aux sens. Le poète hennuyer et du monde sait jusqu’où le poème peut tendre, l’espace que ce dernier creuse en chaque lecteur toujours assoiffé.

    Comme chez Mathy, « la vie bat », la simplicité aussi libère une poésie d’accueil, accessible et prenante, où chaque regard du poète assigne à la lecture l’offrande d’un don. Cadou eût bien aimé ces « feux communs du monde » (p.52) ou « fredonner un air exhalé de l’enfance » (p.28).


  • Françoise Lefèvre / La Première habitude: entre âpreté et amour

    images?q=tbn:ANd9GcSjJ5YWaOpF3-gkt27lW5RqLgrH03EIy8S32DV2DTUEBUIUJIpBSVaYPgpar Philippe LEUCKX

    On sort de ce premier livre, tout à la fois ému et grandi. Voilà un parcours d'une combattante de la vie amoureuse et maternelle. Rien ne lui fut évité et son récit entrechoque toutes les strates de la sensibilité.

    Françoise Lefèvre livre là le fruit condensé (172 pages serrées) d'une vie. Pleine. Dense. Déchiquetée le plus souvent. Et renaissante, sans cesse, des affres, de l'insupportable.

    Sept années d'errances en France, en Suède, en Israël pour ce petit bout de femme. De vingt ans.

    images?q=tbn:ANd9GcTQ6Fx_XzBxem36kdrHAI48Y1X0FGoOUXGL1muQk4eVUkgzAjibLMo2rE4ELe livre naîtra plus tard. De la douleur d'être rivée à la solitude glaciale, images?q=tbn:ANd9GcROZUZXoohzuT6_tOGlqsXPT3aO1HO3jbdlgGsEuqe51l5lwdR_RsHBrXwnée de l'abandon, du ressaut de vie qu'elle a dû sans cesse accomplir pour rester debout.

    Le livre naîtra au creux d'une chambre sale, au coeur du quartier Bastille, longtemps après. Elle aura eu le temps de décanter. Enfin, de livrer aux mots choisis, rares, posés ardemment, sans attrait pour le beau style, non, posés pour dire au plus nu, au plus cru les traversées d'un corps, d'une âme, au contact du froid, de la faim, des rats, des attentes dans la neige effrayante de creux au ventre, de délaissement.

    Deux enfants naissent, Cécile, Elise. Le compagnon des dérives, des marges (on vit dans une cave, on est secouru une nuit, on marche dans le froid suédois, on tente de vivre des toiles de ce Raphaël, qui , un beau jour, vous laisse : "Débrouille-toi") peint, aime, trompe, a eu une vie sentimentale compliquée, a multiplié les lits, les enfants... Marie, elle, est forcément plus forte, plus nue, plus seule, plus vraie, plus sincère. Elle est attente. Elle est mère jusqu'au bout : "L'amour finit toujours par devenir maternel". Cela semble aller de soi. Non, c'est une bien belle rigolade. Celle qui a dû se coltiner avec la solitude, le froid en sait un bout de cet amour que d'autres vous ont rechigné, volé.

    Il y a dans ce grand et beau texte, loin de tout romanesque, une âpreté qui force non seulement le respect mais enjoint le lecteur à analyser une société toujours prompte à abandonner en ses marges les âmes riches et nomades. Il y a surtout la beauté d'une langue mûrie dans le chagrin et qui vous hisse , maux après mots. Le talent se niche là, entre l'exigence de restituer une expérience humaine et le temps de peser chaque mot pour la dire. Quand le temps aura eu le dernier pli à coudre.

    L'auteur des inoubliables "Le petit prince cannibale", "Le bout du compte", "La grosse", "Blanche c'est moi", "Les larmes d'André Hardellet", sait que la littérature trouve sa place, sa justesse et son impérieuse nécessité dans le récit de soi et des autres, sans tricherie, sans l'apprêt d'une fiction dérisoire.

    C'est ce qui fait de ses livres un noyau de pure existence.

    De vrais livres. Dont Simone de Beauvoir aurait pu dire, pour ne pas en connaître toute une série , qu'ils illustrent en vérité le destin d'une femme. Amoureuse, sensible, mère, pourvoyeuse de tendresse, écrivaine jusqu'au sang.

    Et pour ce premier livre, coup de maîtrise absolue. Un grand livre. Depuis, dix-sept autres.

    LA PREMIERE HABITUDE, Jean-Jacques Pauvert, 1974.

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  • VU AU CINEMA DE MA RUE / TRENTE-HUIT TEMOINS OU LE LUMINISME DECAPANT DE LUCAS BELVAUX

    images?q=tbn:ANd9GcSjJ5YWaOpF3-gkt27lW5RqLgrH03EIy8S32DV2DTUEBUIUJIpBSVaYPgpar Philippe LEUCKX

    Avec "Trente-huit témoins", le comédien et cinéaste Lucas Belvaux illustre avec maestria le genre plus rare de polar métaphysique. Cette oeuvre de 2011, magnifiquement interprétée par une brochette d'acteurs belges et français, prend appui sur un roman de Didier Decoin ("Est-ce ainsi que les femmes meurent?"), situé dans un Havre ombreux à souhait, entre rue de Paris, glauque et quais d'embarquement du port, entre les lumières glaireuses d'une ville neurasthénique (autant que la musique à la radiohead d'Arne Van Dongen), marquée au sceau des doutes de la conscience, et la mer houleuse.

    L'intrigue repose clairement sur le crime affreux dont fut victime une jeune femme de vingt ans, Sylvie Martel, au vu et au su de tout un immeuble, puisqu'elle poussa à deux reprises des cris d'horreur, longs et prégnants.

    On suit pas à pas, dans l'intimité d'un appartement qui fait partie de cet immeuble-témoin, un couple, Pierre, pilote dans le port du Havre et sa fiancée Louise; une journaliste qui enquête sur le crime; un policier; un procureur désabusé; des voisins, manifestement peu bavards à l'adresse des enquêteurs de tous bords...

    Une lente conscientisation alors trouble Pierre (magnifiquement joué par Yvan Attal) jusqu'à le conduire à une déclaration cathartique à la police judiciaire. Il veut , mais c'est déjà trop tard, laver cette culpabilté qui lui pèse.

    Dans des scènes hallucinantes de vérité et d'intensité, où les huis-clos dans des appartements ou des voitures, où les confrontations entre les personnages éclairent faiblement l'atmosphère poisseuse et délétère, Belvaux fait montre d'une mise en scène calligraphique, rayée de réverbères, de plans de coupes, de lignes de fuite sur des noyaux de lumière blafarde. Une étonnante musique accompagne ces mouvements sismiques de conscience et/ou de lâcheté des témoins.

    Sophie Quinton dans le rôle de Louise, Nicole Garcia, dans celui de la journaliste Sophie Loriot, François Feroleto, policier de P.J., le procureur Didier Sandre et la jeune Natacha Régnier (une voisine amie du couple, seule avec une gamine) émergent d'une distribution hyperréalise. On sent Belvaux marqué, imprégné plutôt, par l'affaire d'Outreau ou l'incisif "Viol" de Sallenave. La précision ethnographique des lieux, des contours de l'affaire, de la dérive des personnages dans un quartier où le moindre regard peut mettre mal à l'aise, procède d'un regard juste et éthique d'un cinéaste, apte à rendre l'indicible touffeur des émotions qui nous traversent.

    Je retiens nombre de séquences qui tirent toute leur force de légers mouvements de caméra dans l'aire à peine éclairée d'une chambre, où les visages qui souffrent laisser parler la douleur et l'émotion. Nourri des grands (Antonioni, Chabrol), Belvaux signe des atmosphères insignes : beauté et relief, jusque dans le terroir des ombres malsaines ou malséantes.

    Une grande et belle oeuvre, puissante, terrifiante. Quels êtres humains sommes-nous si nous sommes prêts à nous boucher les oreilles du cri des vivants soumis à la mort? Aucune démonstration cayattienne, là-dedans. Mais l'assurance d'une progression dans les nerfs de la conscience, non seulement des personnages, mais surtout de celle des spectateurs.



  • Deux poètes de l'ailleurs: Arnaud DELCORTE et Daniel SIMON

    images?q=tbn:ANd9GcSjJ5YWaOpF3-gkt27lW5RqLgrH03EIy8S32DV2DTUEBUIUJIpBSVaYPgpar Philippe LEUCKX

    Vingt ans les séparent. L’aîné, Daniel Simon (né en 1952) n’est pas au banc d’essai. Il est l’auteur d’une douzaine de livres. Il est revuiste et éditeur.

    Arnaud Delcorte, professeur à l’université, vient de publier un quatrième de recueil de poèmes.

    Chez l’un comme chez l’autre, le goût des ailleurs et des voyages, le goût aussi d’une langue gourmée, riche en consonances et en métaphores.

    *

    images?q=tbn:ANd9GcQ9JOWk-qtG8buubIxMTThqiw49oN0Re_nBowAMPxn5rHf8uOgKVhTlzvAOGO d’Arnaud Delcorte, que publie L’Harmattan (1), se compose de quatre parties, autant de facettes pour cerner l’homo sans distinction des temps anciens, mythiques et d’aujourd’hui. Guerrier, amant, fou ou passeur.

    Dans une langue féconde, le poète de « Ecume noire » rameute les figures africaines, l’homme de toujours, arqué au sceau de la sensualité et de la lutte, dans un corps à corps de peaux, de joutes, de cœurs. Delcorte chérit les métaphores sonnantes, semble puiser aux contes les images nourries de sang, de sève, de salive.

    Qu’il fasse manger « les pierres l’eau qui ruisselle/ et l’appétit …la prière et l’explication », qu’il s’identifie, à la manière d’Ayguesparse au « loup à l’affût du gibier », au « battement au côté de la jument » ou à « la parole dans la bouche de l’aveugle », le poète a l’art d’ombrer les paysages de fièvres lentes, de s’ancrer « des parois du soir ».

    Les images de pure trouvaille (« comme des oies divulguées/ au chagrin » ou « tes femmes pleuvent d’ivresse obèse ») réjouissent le lecteur, enflent la quête du « je » sensible à ce qui perdure dans l’être. Nombre de passages jaillissent comme des implorations d’aube, de fleurs chargées de « sourire ». Nombre de vers révèlent « du guerrier la pointe sombre de l’iris », l’étrangeté d’être homme, la vertu de l’être aux marges, quand l’amant « arrime sagement l’esquif pourpre y monte cette douce violence ».

    Une tendresse mouillée de lèvres, de langues et de regards, la vertu des tatouages des rencontres, le sel et le suc des voyages et des manques, tout signale le talent d’un homme qui se dit, se déclare, assume ses aveux de chair, ses allaitements aux corps.

    Et comment oublier ce distique éblouissant de vérité :

    « Lève-toi

    Dans la lèpre du soleil »

     

     

    *

    images?q=tbn:ANd9GcTTlfpznZUB48nZ2LOEWXXEPDd6tv1iE5gWyMFl--ocxozjCvkl0rQlQQDaniel Simon prospecte « à la lisière des villes » et à répéter en anaphore le « Quand vous serez » qui donne titre à son ouvrage (2), on sent l’imprégnation de sa langue pour des ailleurs que sa conscience bouscule, ramène au jour, comme l’on peut chanter des airs « de l’Orient », ou « le goût des enveloppes ouvertes comme un cœur ».

    Comme le mot l’indique, ses « Echographies » signalent de petites scènes observées au scalpel. La force des poèmes tient à ce regard incisif non dénué de tendresse. « Un village en apnée » ou « les oreilles battent jusqu’au bout des doigts ».

    Une sensualité précise « dans les bras d’une femme », l’exposé des désirs d’un homme qui se sait, se connaît dans le peu, dans le manque, sachant « glaner de quoi vivre en hiver ».

    Entre récit de soi et des autres, et poème du monde, Simon enchante par de longues laisses qui s’insinuent dans notre propre intimité. Cette empathie distille les perles d’une conscience habitée :

    « vous serez encore hésitants dans le soleil qui tombe en vous comme on réchauffe la mort qui vient en soufflant sur ses mains ».

    Une place pour la lumière, une autre pour l’enfance, et l’insigne présence, chaque fois, des ailleurs rêvés ou commentés. Avec une prose patiente.

    (1)   A. Delcorte, OGO, L’Harmattan, 2012, 130 p., 14€.

    http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=37559

    (2)   D. Simon, Quand vous serez, M.E.O., 2012, 96 p., 14€.

    http://www.meo-edition.eu/quand-vous.html

     

  • SUR LA ROUTE - Le rouleau original - de JACK KEROUAC

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgpar Philippe Leuckx

     

     

     

     

     

     

     

     

    product_9782070444694_195x320.jpgJ'avais découvert, il y a quelques années seulement, SUR LA ROUTE, lu dans la version de 1957!

    C'est une nouvelle - et c'est peu dire! - lecture que me propose LE ROULEAU ORIGINAL, publié quelque cinquante ans  après, disponible aujourd'hui en folio (n°5388).

    Des textes introductifs (des essais de Howard Cunnell, de Penny Vlagopoulos, de George Mouratidis et de Joshua Kupetz) rappellent les circonstances d'écriture et d'édition retardée de ce chef-d'oeuvre des lettres américaines.

    SUR LA ROUTE, c'est un mythe, non seulement pour la figure de ce représentant insigne de la "beat generation" (après la fameuse "lost generation" des années 30 et 40), aux côtés d'Allen Ginsberg, Bill Burroughs, Neal Cassady..., longtemps travestis par la version de 57, affublés de pseudonymes, mais surtout pour la texture même de l'oeuvre, entre fiction et réalité, sur des thèmes neufs -la route, les virées ...- en 1951, lorsqu'elle fut écrite en une vingtaine de jours d'avril sous la forme d'un rouleau d'une quarantaine de mètres, à grand renfort de café fort!

    Entre le 2 et le 22 avril 1951 (Jack Kerouac a vingt-huit ans), le romancier disparu en 1969 relate ses aventures "on the road" de 1947 à 1949, en compagnie de Neal Cassady et une vingtaine de personnages réels (amispoètes, hommes et femmes de rencontres...), entre New York, Denver, Chicago, Louisiane, Floride,Texas et Mexique, en passant par L.A. et Frisco.

    Le rouleau, que les lecteurs décèlent aujourd'hui, n'est qu'une des versions de ce long récit entrepris dès 1948, qui ne fut pas le premier de l'auteur, puisqu'il fit paraître dès 1950 THE TOWN AND THE CITY.

     

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    Les aléas de parution de SUR LA ROUTE couvrent une période de  sept ans. De 1951 à 1957, Kerouac cherche éditeurs, et collectionne les refus pour divers motifs : le récit est trop long; les procès en diffamation risquent de se multiplier; les passages obscènes d'effaroucher la censure en ces temps d'Amérique frileuse de guerre froide... Si bien que l'oeuvre ne paraîtra qu'en 1957, dans une forme expurgée des vrais noms, épurée des passages trop longs...Mais l'auteur cède, puisqu'il a trop attendu. Et il accepte nombre de coupes!

     

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    Jack Kerouac (à droite) et Neal Cassady


    Voici, enfin, le texte original de 1951, repris dans cette édition des pages 152 à 611, ce qui forme un bloc compact de 460 pages. Les versions des années 55, 57 ne dépassant pas les 350!

    Bien sûr, comment eût-on pu accepter le massif du rouleau, avec ses vérités crues, ses longueurs souhaitées, ce récit apparemment décousu - selon une logique romanesque traditionnelle...-? Les éditeurs de diverses maisons semblent reconnaître à l'auteur un talent neuf et fou, mais rechignent à le publier "tel quel" par peur de perdre des plumes. Quant à l'auteur, sûr de son fait, il patiente, il piétine, il sent qu'il tient le bon bout de la route, mais comme les grands novateurs du siècle (Svevo, Kafla, Proust, Musil, Mann, Faulkner...), il se sait méconnu et incompris à sa juste valeur!

    Et il y a de quoi raqer, quand on lit, quand on sent, quand on vit ce texte. C'est peu dire qu'il nous mène "à toute allure", "à toutes blindes" aux quatre coins d'un pays, d'une culture multiforme, à la rencontre d'une Amérique rare, car, à l'époque jamais montrée. C'est l'Amérique, non seulement celle des intellectuels voyageurs pris au trip des nouveautés musicales et artistiques, mais surtout celle des petites gens de toutes origines, des villes, des campagnes, des arrière-cours, des cabanes paumées, des H.L.M., des contre-cultures visibles ou cachées de ces années 47, 48, 49, qui nous est montrée avec un réalisme époustouflant. C'est la fameuse écriture kérouacienne des "croquis" sur le vif, ultrarapides, ultraefficaces, d'un néoréalisme digne des grands maîtres de ces années-là, avec en plus une dose d'irrévérence, d'audace et de liberté, jusque-là ignorée.

    On voyage. On baise. On vit. A toute allure, on auto-stoppe. On charge. On décharge. On quitte un abri pour un refuge. Une ville pour une autre. On espère. On lâche. On laisse. Qui une femme. Qui des amis. Qui des enfants. On rejoint un membre de la tribu, parfois à trois mille cinq cents kilomètres. La route est multiple.

     

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    On sent la fièvre, de vivre, d'aimer. Tout le temps. L'écriture presse. La route appelle. C'est l'atout majeur de cette oeuvre unique : faire sans cesse vibrer le voyageur, l'amoureux, l'homme, la femme qui est en nous au fil des routes, des déplacements, des rencontres, des expériences de "conscience du temps".

    Qu'un tel livre ait généré toute une descendance, je n'en veux pour preuves que quelques exemples marquants de road-movie des années 70, 80,90 et 2000 : comment "Profession reporter" ou "Babel", comment des oeuvres marquées au sceau du beat musical, ont pu se faire sans ce grand appel d'air kérouacien de 51? "Suttree" de McCarthy...et tant d'autres! Les Belges Cliff, Pirotte lui doivent beaucoup! Il faudrait citer aussi Coatalem, Mingarelli, Le Clézio...Grandmont...

    Kerouac a voulu mettre sa vie, de la vie dans sa route. Dans ses amours et amitiés et faire de ce Neal ravageur, fou, ouvert, multiple, ce compagnon d'odyssée, une métaphore de toutes les portes ouvertes à une autre culture : la noire chantante, la pauvre trimardant dans les vignes ou dans les gares esseulées, la femme hurlant son délaissement, le père recherché sans cesse, symbolique et porteur, la mère-refuge à Ozone Park, les amis-fous de livres, ....

    On entre dans ce livre-vrai foutoir des vies multiples- comme dans un ensemble d'univers, de réseaux unis par une voix unique, la voie du coeur qui parle, qui se tend, qui doit sortir  de sa gangue et partir pour vivre.

    Un des plus beaux livres du monde, avec LA STORIA, LES RAISINS DE LA COLERE, LA CONSCIENCE DE ZENO ET COMBRAY.

     


    Jack Kerouac répond en français (sa langue "maternelle")
    )

     

    Le manuscrit de 40 mètres de Sur la route

    Kerouac, Ginsberg, Lucien Carr... à New York en 1949

    Les trente principes de la prose moderne selon Jack Kerouac

    Le site consacré à Jack KEROUAC

     

     

  • LIMONOV - UN TRES GRAND LIVRE

    images?q=tbn:ANd9GcSjJ5YWaOpF3-gkt27lW5RqLgrH03EIy8S32DV2DTUEBUIUJIpBSVaYPgpar Philippe Leuckx

    Des livres d'Emmanuel Carrère, né en 1957, fils de l'académicienne et historienne Hélène Carrère d'Encausse, j'avais lu le très sulfureux "Un roman russe" et le très poignant "D'autres vies que la mienne".

    La lecture de LIMONOV, chez le même éditeur POL, paru en 2011 et lauréat du dernier Renaudot (jury qui a l'art de découvrir de grands et vrais auteurs : Le Clézio, Ernaux...), confirme tout le bien que je pensais du prosateur, aux livres rares (une petite douzaine depuis 1983!), tant l'art limpide, profond et complexe du romancier réjouit autant que les matières thématiques abordées. J'aime assez les vrais livres qui se mettent en abyme pour le juste exercice de montrer ce qu'est l'écriture, ce qui aussi devient rare, le plus souvent la mise est artificielle, si peu de mise. Ici, rien de tel.images?q=tbn:ANd9GcTFo5tNLP-QyT-AIk4avmi477a_J_-fCQ6FuJNiiFX_J6VrtAy88KQE9bg

    Raconter tout le parcours - sulfureux, compliqué, historique, russe, ukrainien, littéraire, humain, asoviétique, communiste, punk, nationaliste, ....- d'un écrivain né en 1942, qui a vécu bien "d'autres vies" que la nôtre, et qui, nous les tisse comme si nous les avions vécues d'amble avec lui, voilà le tissu du texte de Carrère, sur près de cinq cents longues pages, qui éveillent sans cesse à l'aventure et, dans le même mouvement, à la réflexion politique, sociale et littéraire!

    De sa naissance en pleine guerre, de son enfance en plein stalinisme, de son adolescence dans une ville provinciale, tout nous est dit. Comme en un reportage où le vrai ne déborde jamais parce qu'il est en lisière assuré par d'autres témoignages et/ou soucis du narrateur-scripteur-écrivain public Carrère qui a rencontré de manière décisive le "poète russe" "qui préfère les grands nègres", à vingt-cinq ans de distance, lorsque jeune écrivain débutant le petit Carrère s'en allait pigiste, reporter, journaliste, critique interviewer des personnalités ou lorsqu'en 2007, l'occasion de retrouvailles en ex-Urss se présenta.

    Limonov est un fameux morceau de bravoure à lui tout seul! Il collectionne les expériences sensibles comme les femmes dont il tomba amoureux, comme les sensations politiques, les contacts fraternels ou guerriers. Limonov a voulu vivre mille vies, avec tout ce que cela suppose de contraintes, de malchances, de résistances, de rejets dans un pays comme l'Urss brejnevienne ou poutinienne, ce qui est du pareil au même en matière de droits humains occidentaux fondamentaux, quoique Limonov ne soit pas d'obédience réformiste ou pérestroikienne dans ces matières-là! Il déteste Gorbatchev, il est près de fonder très vite un parti qui renoue avec l'autre Russie, celle d'avant, manière de choquer? Oui. Manière de n'être pas le suiveur politique convenu? Oui.

    On peut détester ce personnage de Limonov ou vibrer à l'énoncé de ses exploits, de ses combats (justes ou fous), de ses talents inouïs... c'est la grandeur du livre de Carrère de nous donner divers points de vue comme diverses analyses du récit qui est en train d'être lu/écrit/commenté.

    Un récit à la fois historique - j'ai revu défiler tous les événements russes et occidentaux depuis que je suis l'actualité, l'âge de mes dix, onze ans à la télé -, où se donnent à lire l'URSS, la Russie, l'Ukraine, les turbulences d'un pays qui a mal à son histoire, à ses hommes politiques, qui a tant souffert d'immobilisme, de fierté communiste, de pesanteurs idéologiques, de remous.

    Tout cela passe et vibre dans le très grand livre de C.

    Sans compter la vérité poisseuse, parfois faubourienne, gluante et interlope des épisodes les moins ou les plus glorieux de Limonov (je pense à ses convictions serbes ou nationalistes comme à son souci des "petites gens").

    Il est impossible de "juger" un tel personnage, imbu de lui-même, qui veut à tout prix réussir sans être dans la ligne, qui aime les femmes et le sexe, qui aime aussi les hommes et des expériences nouvelles, qui sait se battre pour les "mauvaisescauses" aux yeux des nantis...

    LIMONOV? J'ai déjà envie de le relire.