CHRONIQUES de PHILIPPE LEUCKX - Page 5

  • Quelques coups de coeur... de Philippe Leuckx

    images?q=tbn:ANd9GcTT-id5CRSHLWkXL2hcXeWijqsURPRSPbXuTlwb9AwwRTEWNKPC0EflEVYpar Philippe Leuckx


    1. UN LIVRE D'ART

    images?q=tbn:ANd9GcQ45U1aBEOYZEnKuQrjzgfiIBaVw9auTS8Fsrh8QYdJ-IyA1lmryNG1FrsDOMINIQUE PERY par Patricia Zimmerman (Ed. Le livre d’art, 2012, 144 p., 30 €)

    Ou la rencontre entre un peintre français et une artiste brainoise.

    Ou la lecture par l’une des peintures de l’autre.

    Le volume, très riche, retrace un parcours, des évolutions, une œuvre.

    Ce peintre né à Charleville en 1958 a aujourd’hui,  avec cette belle monographie,  l’opportunité de mieux se faire connaître et de donner à  découvrir à un plus large public l’ensemble des œuvres, par ailleurs très souvent exposées en France et ailleurs.

    Patricia, qui l’a rencontré, qui apprécie les œuvres figuratives, qui a suivi le travail de l’artiste français sur la durée, est peut-être la mieux placée pour évoquer ces toiles où la femme trouve mille et une expressions. Non que ce soit la seule obsession d’un univers graphique, mais il y a une profusion de portraits, d’effigies, de visions de femmes, d’odalisques modernes, de dessins, de figures.

    Des vierges, des hommages à la femme, la sienne, des peintures d’obédience expressionniste ou cubiste, des représentations ouvertement naïves ou volontairement simplifiées, guignant du côté des images d’Epinal, des vues fortement colorées, des espaces pastel ou à la vertu chagallienne, des espèces de figurations songeuses…Dominique Péry étale ici ses vertus, ses diversités et les reproductions qui complètent l’analyse de la sculptrice-poète brainoise, sont d’une très belle définition.

    Voilà un ouvrage qui plaira aux amateurs d’art figuratif, bien loin d’être une simple survivance, non l’œil de Péry nous rappelle que de grands figuratifs d’aujourd’hui ont, à côté des autres explorations de la modernité, leur place.


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    2. QUELQUES RECUEILS

    images?q=tbn:ANd9GcQ8jzm4XyX0TS2gm96z_2nfjmJaKXiNWXMXByLUKsv5N4TlAbqc0IXS46APierre DANCOT voit paraître à L’Arbre à paroles un quatrième recueil : « Les obsessions fondamentales ». Ce recueil de 40 pages remue de fait les « obsessions » dont Dancot avait déjà fait part dans « Les enfances froides » (Tétras Lyre). Crânes, « enfances refusées », volonté de silence, « nous gouvernerons nos peurs » : les vers ciselés, non par une préciosité qui voudrait s’afficher, mais bien par une nécessité métaphysique, proposent de très belles images neuves :

    Il reste un peu de tes lèvres entre l’hiver

    Quelque chose de trouble entre toi et ces lunes

    assises

    Le vent s’écroule à nos pieds

    Un enfant passe entre nous

    http://maisondelapoesie.com/index.php?page=nouveautes


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    images?q=tbn:ANd9GcTZT1Rv5QNodzsypbEzcSf6i_z5mSROifA7Ry57JleG2ZKGZVeP3Un_MwLuc BABA propose un deuxième recueil poétique chez Maelström, le bookleg 95 a pour titre « La timidité du monde ».

    L’inventif style de l’auteur de « Tango du nord de l’âme » (Ed. Meo) se retrouve ici avec des images à couper le souffle. Ici, pas de lecteur pressé de comprendre, mais gourmand de déguster chaque poème (il y en a 55 brefs), chaque vers pour dégotter des aphorismes, des atmosphères poétiques, des vers bien noirs de lucidité. Quant à la « timidité » du titre, elle se niche sans doute, mis à part dans l’un des derniers poèmes, dans ce regard au couteau qui décèle dans la réalité observée cette opacité de réserve. Luc Baba, romancier, vient de signer un très bon livre de poèmes. Voici un vrai poète, sur lequel on pourra compter.

    http://www.maelstromreevolution.org/pages/FRA/prodotto.asp?ProdottoID=294&FamigliaID=0      



  • Yves NAMUR, La Tristesse du figuier


    images?q=tbn:ANd9GcS9ZbTESunW6_AzhBSeOgjHO3qznY89twzyCZiv2nifHA4WtM362aIAx3gpar Philippe LEUCKX

    Depuis trente-huit ans, depuis des débuts très prometteurs et de suite récompensés (un Prix Jeunes Poètes, le premier Prix Lockem), Yves Namur, aujourd’hui à soixante ans, est un poète fêté, justement fêté. Le poète belge, par ailleurs académicien, a obtenu de nombreux lauriers. Le dernier en date, le quinzième (oui, vous avez bien lu), est peut-être pour son auteur le plus prestigieux puisque décerné par un aréopage de poètes pairs, le très fameux Prix Mallarmé (qui a,  il y a quelques années, mis à l’honneur un autre grand poète belge, André Schmitz). Les membres de l’Académie Mallarmé, qui lui offrent cette dernière récompense pour « La Tristesse du figuier », ont réussi un beau coup. C’est ce livre de Namur qu’il fallait couronner. Non qu’il faille sous-estimer ses autres livres de poésie, il en est de très beaux (je pense notamment à « Les ennuagements du cœur » ou « Une parole dans les failles » ou encore l’excellent « Demeures du silence »), mais « La Tristesse » va peut-être encore plus loin dans la simplicité et dans l’acuité de ce qui doit être perçu.

    images?q=tbn:ANd9GcTTcMQEvZK2e5J4aF0aoyaN7bisE9EE5GaTl1pM_7aJ-d1W85IB88qQxM4jEn transférant dès le premier texte sa longue tristesse sur le tronc de l’arbre, Yves Namur sait qu’il s’agit en poésie de mettre une belle distance entre soi et le monde, entre le monde senti et celui partagé, entre la plaie vive et le temps de l’écrire et de la donner à lire.

    Dans de longues laisses, à la fois simples et patientes, l’auteur ne manque jamais de se dire tout en plaçant son propos à d’autres altitudes que sa seule personne. Puisque le poème peut élever et poser la voix plus haut, à la juste mesure de son accueil par l’autre.

    N’ayant jamais eu peur d’utiliser le vocable à plus d’une reprise comme l’on couture maille après maille la texture d’un poème, le poète coud d’un verset l’autre les réalités parfois très distantes les unes des autres. En effet, quoi de commun entre cet arbre, cette colline et « ce serviteur des ombres », quoi de commun et d’apparemment conciliable dans cette tentative chaque fois relancée « d’écrire un poème » si c’est pour « disperser aux quatre coins d’un champ »  « des choses compliquées » ou « tout l’amour qu’on met toujours au-dessus de l’amour » ? Il n’est de réponse que dans la simple démarche d’accueillir toute matière  poétique sans l’encombrer de préciosités ni de barrières ni de feintes ni encore de discours prédigéré… Il suffit de décliner le regard et de le retranscrire au plus juste : il y faut, du silence, de la patience, des blancs comme pour mesurer les tranches, les strates de l’écriture qui va d’un cœur l’autre, qui rejoint les préoccupations particulières de tout vivant. Ecrire, pour s’accomplir. Certes.

    images?q=tbn:ANd9GcSaeARps52F2Bfc7-022vRg15QWpN6cZxilvt5hrRRAT_fCrEaWnocD_hdKMais parfois les mots sont si fragiles à côté des denses réalités, si violentes au corps, au cœur de l’homme brisé, mutilé, réduit à la portion congrue de l’objet comme il le fut au plus noir des camps de la mort.

    Mais le poème veille. Puisqu’il y faut dans l’urgence puiser ce que le livre, la page, l’image peuvent sauver de toute cette boue infligée à l’humanité.

    L’on comprend dès lors l’intense tristesse, comme d’un deuil qui perdure ; l’on saisit mieux, mieux que dans d’autres livres de l’auteur, cette nécessaire implication par le poème dans l’engagement à l’adresse des mondes souffrants.

    L’éloge de la fatigue opérante, de l’ombre soucieuse, de la langue qui soit autre chose qu’une décorative présence, du rêve de vivre enfin autre chose, tout cet éloge  vibre « dans un poème » comme « le vrai silence », parce qu’enfin, vocables posés, le poète est arrivé à retrancher de sa poésie toutes les scories que l’on retrouve si souvent dans tant de livres de poésie pour éveiller le lecteur à un nouveau devoir de lire le poème comme une tâche d’être :

    « J’ai marché sur la langue des sans-voix

    Et sur la langue des sans-couronnes,… »

    Mais tant de blessures consignées, tant de paroles récrites dans la peau, ce sont des poèmes de vérité. Non la retranscription de choses évanescentes. Le registre des peines s’élabore sous nos yeux et nous sortons du livre, aussi tristes, puisqu’il faut y lire comme le travail répété de nos propres faiblesses, au bout du compte, au fil des mots. De l’autre.

    L’écriture poétique trouve ici le terrain propice d’une exploration de soi et des altérités que l’histoire, le passé, la confrontation exposent à notre vigilance.

    Est-il besoin de rappeler que « La Tristesse » est un beau livre ?

    Yves NAMUR, La Tristesse du figuier, Lettres Vives, 2012, 104 p., 18€

    http://www.editions-lettresvives.com/

  • Prix Gros Sel du public: Voz d'Éric Piette

     

    images?q=tbn:ANd9GcROJsxh4goWFfzKie0tbh_I7uJNV1iLNC52K8rBvfuU9w2JvgTK5bCuK92aSes Amours défilent entre les gares de ses trajets intérieurs, étrangers, et le poème épouse le rythme d'un coeur qui sait battre juste.L'amoureux des trains (voz en serbe) qu'est Eric Piette, ce poète de moins de trente ans, publié au Taillis pré en 2011 et dont c'est le premier livre, l'est aussi des relations humaines qu'il célèbre dans la texture à la fois tendue et souple de ces poèmes d'Amour. Il le décline ici dans ses formes filiale, amicale, amoureuse, avec une rare ferveur, et une fidélité dans l'accompagnement des morts, des vivants.


    images?q=tbn:ANd9GcQ_UXV_Ps8xYYpTghw2PCT1bu4gIeIlLb33wIRuakiFsB_oEuR0js51PpQAucun apprêt dans ces textes qui appellent à une sensualité joyeuse, à une fraternité de chambre glauque ou à une solidaire réunion dans la vasque défraîchie d'un hôtel miteux. Le poète se sent-il exclu qu'il se met d'emblée à héler le père perdu, à l'enjoindre de se joindre à la prochaine beuverie, en toute aménité. Au train des choses, à la rumeur des villes partagées (Liège, Belgrade, Bruxelles...), se mêle un goût très prononcé pour l'empathie, pour la sensation chaude et brute, pour le partage des bourrades et des rues. Eric a la religion de l'amitié précise , "le regard net" pour hisser l'enfance peureuse, quitte à "combler le retard" à coups de gares, d'ombres et d'échos.

    Eric aime "avoir quelqu'un/ à qui causer/ d'états d'âmes imbéciles". Aucune prévenance à son endroit et tant d'attentions à l'adresse du pote d'enfance, ce frère Sylvain, qui reçoit ici d'étranges messages chaleureux du vivant ami, dans l'odeur "des gens", qui reçoit des preuves poétiques d'une amitié dense, précieuse.

    Une topographie, faite de "bidonvilles", d'"images grouillantes", de rôdeurs de gares et de voyages en grande fraternité, traverse ces pages justes, très descriptives, presque sans métaphores, comme des proses de soi, avec l'invite "d'un corps contre lequel se blottir".

    Quel désir de l'autre alors se niche, quel espace de manque se fait jour "dans l'exil du refus/ et l'existence recluse"!

    Parfois sans doute brûle l'autre désir, d'une écriture qui puisse soulager "la parole brouillée" mais quel "désir/ d'être en vie/ dans l'espace d'une promesse"!

    En matière de promesse, voici une voix intimiste, un brin cafardeuse, mélancolique et brute au sens de nue, avec ce goût - près des lèvres - de la perte et des errances, dans une minutieuse avancée nocturne, amère, et tout à la fois pleine, dense.

    Un poète noctambule, qui livre corps et coeur, "se perd dans la ville", "boit aux fantômes".

    Et si le mot CICATRICE est presque celui de la fin, il augure d'une honnêteté, d'une vraie franchise à se dévoiler - au plus plus juste de sa vie.

    Philippe LEUCKX

    Eric Piette, Voz, 2011, Le Taillis pré, 94 p.,  10€.

     

  • Haneke décline l'amour

    images?q=tbn:ANd9GcSjJ5YWaOpF3-gkt27lW5RqLgrH03EIy8S32DV2DTUEBUIUJIpBSVaYPgpar Philippe LEUCKX

    Après l'énigmatique "Caché" qui donnait de la banlieue une vision kaléidoscopique de vitesse et d'angoisse, après l'extraordinaire "Ruban blanc" qui dénudait jusqu'à l'os l'univers prénazi des consciences campagnardes, on avait un peu peur que Michael Haneke ne puisse retrouver l'aura de ces deux oeuvres, surtout celle de sa première palme d'or à Cannes. Tant de noirceur contrôlée par une mise en scène au millimètre des terreaux maléfiques, tant d'inclination à découdre le réel des bonnes intentions et à en démultiplier les occasions d'analyses, tout cela faisait qu'on craignait une déperdition.

    Rien de cela, bien sûr. On est pourtant, ici, à mille lieues de la terreur prénazie d'un médecin pédophile et omnipotent, d'un pasteur tortionnaire.

    On passe de l'Allemagne du nord (Vachendorf) au Paris haussmannien. Bref, retour à Paris, mais non à celui de la périphérie glaireuse.

    Un couple, âgé, ils ont été musiciens et pédagogues. L'une des premières séquences les montre au concert, et retour chez eux, Haneke installe son système de mise en scène intimiste, instille son aire de jeu. Georges et Anne, la quatre-vingtaine assurée, vivent dans et pour la musique, la littérature, l'art. L'appartement abrite nombre de toiles de petits maîtres, des rayons à n'en plus finir de livres d'art, de littérature. on baigne dans une lumière riche de culture, avec grand piano à queue, salon bardé de petites photographies, retour de vacances.

    Tout semble aller de soi, dans un confort de veille. Et puis tout commence à se défaire. Une tentative de vol dans l'appartement. Une angoisse qui se met à voler en l'air, diffuse, sérieuse.

    Et Anne, très peu de temps après, reste bouche bée, inconsciente. La dérive commence.

    L'hôpital, la chaise roulante, le côté droit paralysé : Anne n'est sans doute pour elle que l'ombre de ce qu'elle fut : diction assurée dans un corps qui résiste, qui a du mal à se mettre en place, dans le carcan terrible de la vieillesse maladive. Georges veille, est là pour aider, soulager. Il ne comprend pas toujours cette chute, cette absence, cette douleur. Il traîne lui aussi la jambe, trace sans doute d'un diabète qui corsète son pied.

    Le film, dans une mise en place extraordinaire de précision physique, physiologique, d'atmosphère, suit la lente déchéance d'Anne, la deuxième attaque. C'est l'heure des mixtions involontaires, des vocables mangés de paralysie, des regards perdus dans des douleurs, des "mal" qui exsudent de la peau.

    Georges, sa fille Eva, des concierges attentionnés (les Méry), un ancien élève d'Anne devenu pianiste célébré (Alexandre); ce petit monde dévoile peu à peu les aléas, les déconvenues, jusqu'aux affres du grand âge. Le regard sur l'autre cache mal l'étonnement devant ce qui se délite. Bergman n'est pas loin dans cette fixité des regards dans des draps souillés (on pense au "Silence" et à sa tuberculeuse).

    Mais l'Amour est là, majuscule de pudeur pour glisser qui un oreiller, qui un geste sur une main abîmée.

    Réflexion sur l'ordinaire de nos vies, "Amour" est sans doute clinique jusqu'au constat terrible du corps qui s'en va, et ressaut spirituel, sensitif, émotionnel d'une profondeur qui s'exerce, se maîtrise. Ce que l'on perd, sans doute peut-on aussi le regagner dans une proximité des peaux, des gestes.

    Haneke ne magnifie pas l'amour ni l'idéalise : il l'empirise avec acuité. On a rarement vu telle pression de regard, telle souffrance, et tout à la fois telle prégnance dans ce qui est éperdu.

    De magnifiques interprètes donnent coeur, corps, voix, tension, densité, physique décharné et souffrance, et amour à ces personnages : Emmanuelle Riva et Jean-Louis Trintignant sont Anne et Georges, absolument. Pas de jeu au sens d'expression dramatique. Ils sont : chair, sang, eau, mixtion, mots triturés, fond de gorge, souffles. INCARNATION.

    On retrouve leur voix miracle de beauté, diction impeccable, presque impérieuse.

    Isabelle Huppert, frémissante, vibratile, sensiblissime, donne un beau portrait d'Eva, leur fille.

    Et puis, il y a le personnage de l'appartement. Filmé au plus juste, en très gros plans parfois, intimiste, cossu, fragile, à la lumière diverse, selon la progression des pas négligés de Georges...

    Une palme d'or mille fois méritée. Un film inépuisable...dont j'ai peu dit, sur lequel je reviendrai...


  • Éric Piette: "Voz" ou la science noctambule


    images?q=tbn:ANd9GcQPS8ivLg4Jbxj7Oahn0HtpD7phy4IAJ8AvHzakWnY3Q3XaHg9IRCRKiwpar Philippe LEUCKX

    L'amoureux des trains (voz en serbe) qu'est Eric Piette, ce poète de moins de trente ans, publié au Taillis pré en 2011 et dont c'est le premier livre, l'est aussi des relations humaines qu'il célèbre dans la texture à la fois tendue et souple de ces poèmes d'Amour. Il le décline ici dans ses formes filiale, amicale, amoureuse, avec une rare ferveur, et une fidélité dans l'accompagnement des morts, des vivants.

    Ses Amours défilent entre les gares de ses trajets intérieurs, étrangers, et le poème épouse le rythme d'un coeur qui sait battre juste.

    images?q=tbn:ANd9GcRJOgNDCM2Vyv_XPVdjei9V7xcw2Bn1n4XWDUwR2MG49SUXy4m0AsqdLAAucun apprêt dans ces textes qui appellent à une sensualité joyeuse, à une fraternité de chambre glauque ou à une solidaire réunion dans la vasque défraîchie d'un hôtel miteux. Le poète se sent-il exclu qu'il se met d'emblée à héler le père perdu, à l'enjoindre de se joindre à la prochaine beuverie, en toute aménité. Au train des choses, à la rumeur des villes partagées (Liège, Belgrade, Bruxelles...), se mêle un goût très prononcé pour l'empathie, pour la sensation chaude et brute, pour le partage des bourrades et des rues. Eric a la religion de l'amitié précise , "le regard net" pour hisser l'enfance peureuse, quitte à "combler le retard" à coups de gares, d'ombres et d'échos.

    Eric aime "avoir quelqu'un/ à qui causer/ d'états d'âmes imbéciles". Aucune prévenance à son endroit et tant d'attentions à l'adresse du pote d'enfance, ce frère Sylvain, qui reçoit ici d'étranges messages chaleureux du vivant ami, dans l'odeur "des gens", qui reçoit des preuves poétiques d'une amitié dense, précieuse.

    Une topographie, faite de "bidonvilles", d'"images grouillantes", de rôdeurs de gares et de voyages en grande fraternité, traverse ces pages justes, très descriptives, presque sans métaphores, comme des proses de soi, avec l'invite "d'un corps contre lequel se blottir".

    Quel désir de l'autre alors se niche, quel espace de manque se fait jour "dans l'exil du refus/ et l'existence recluse"!

    Parfois sans doute brûle l'autre désir, d'une écriture qui puisse soulager "la parole brouillée" mais quel "désir/ d'être en vie/ dans l'espace d'une promesse"!

    En matière de promesse, voici une voix intimiste, un brin cafardeuse, mélancolique et brute au sens de nue, avec ce goût - près des lèvres - de la perte et des errances, dans une minutieuse avancée nocturne, amère, et tout à la fois pleine, dense.

    Un poète noctambule, qui livre corps et coeur, "se perd dans la ville", "boit aux fantômes".

    Et si le mot CICATRICE est presque celui de la fin, il augure d'une honnêteté, d'une vraie franchise à se dévoiler - au plus plus juste de sa vie.

    Eric Piette, Voz, 2011, Le Taillis pré, 94 p.,  10€.

     

  • Trois poètes, trois regards, trois styles

    images?q=tbn:ANd9GcSjJ5YWaOpF3-gkt27lW5RqLgrH03EIy8S32DV2DTUEBUIUJIpBSVaYPgpar Philippe Leuckx

    Si la poésie est surtout question d’écriture, puisque poser le mot, agencer le vers et/ou le rythme du poème, faire sonner les sonorités s’imposent comme actes de création, tout poète visera à donner au plus juste matière et manière de son univers.

    Voici trois voix, très différentes. Et justes. Elles résonnent comme des mots longtemps préparés intérieurement, non triturés, non mâchés, choisis et restitués lorsqu’ils sont devenus décisifs, donc partageables.

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    images?q=tbn:ANd9GcRwFuS_uHP85tqrxDcpqu2IqZAT2A2vR-gtt62v8vKI_0vY_zfkGE1aAqoAlain Allemand propose dans Estives (Shop My Book. com) une quarantaine de coups de sonde dans le monde des petits plaisirs de la vie, dans la « contrebande » des étés. Il enjoint son lecteur à suivre « la poussière éparpillée des abeilles », à vibrer au souci des rumeurs, voire « Dévaler à l’essentiel ». Cet amateur de petites perles du réel sait goûter « le simple du sourire », s’émerveiller « d’une grâce passagère » et offrir à la lecture des vers ciselés en peu de gemmes : « C’est elle/ L’envolée belle » ou « La lumière y tourne hors d’haleine ». Ce gars de Strasbourg a le sens du poème et l’œil pour décrire des « quais presqu’écroulés »,  « des chemins raccommodés de sourires » …

    Ce goûteur de lumière et de fines pépites du plaisir aime aussi s’inventer des mots (s’ouverture) sinon des vies entre « caillou », « essentielles » pour reprendre quelques-uns de ses titres.

    « C’est toujours l’heure de l’âme », à la fois déclaration esthétique, vers final et beau programme pour ce poète intimiste et vrai, qui évoque si bien « l’essentielle » femme : « Un soir d’août/ je l’ai pourtant touchée ». « Parler bas » lui convient : c’est l’acte poétique le plus difficile : cueillir le bref, le « menu », l’effilé du sentiment.

    Une dernière chose : la couverture d’essence cubiste fait flotter l’indécision propre aux poèmes, comme des calicots de bonheur pastel, où s’efface la voix. Au fond, comme le disait Starobinski de Jaccottet avec cette « voix qui s’efface », Alain Allemand est sur la bonne voie.

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    images?q=tbn:ANd9GcRD3LI00_hw6sQSMbuMazzPyjOwlQFBt35NtRZT_JVni4wKjB4FA4Zc1wAutant Alain resserre le propos sur quelques strophes économes, autant Joseph Bodson donne ampleur à sa voix. De très longues laisses laissent venir le flot lyrique des émotions longuement engrangées au contact des proches, de la nature et des choses. Avec Conjurations de la mélancolie (Ed. Le Non-Dit), le poète de Soye nous invite à un beau voyage sentimental au meilleur sens. Le cœur décline ici dans une poésie sans cesse exigeante ses meilleurs sentiers de traque. Il y faut de la patience pour dénicher comme il le fait les facettes multiples des saisons passantes ; il y faut de la rigueur pour évoquer sans pathos la perte, l’absence, l’amour et cette mélancolie qui s’insinue dans le phrasé, dans le choix expert des mots du poème :

    « C’était une fête n’importe où quelque part dans les pauvres quartiers de la ville le soleil se couchait dans un grand soir rouge et toi et moi n’arrêtions pas de tourner comme un couple de grandes fleurs hypnotisées homme et femme couronnés de ronces et d’étincelles »

    Le poète parle bien de ce père dont il s’agit d’entendre une autre voix, au-delà du temps. Le poète sait que convoquer attise regret et nostalgie, mais il est à la noce des sens et des éléments :  « Pour allumer un feu », vaste poème bachelardien, unique, longue déclaration d’amour aux potentialités qui peuvent nous gouverner. Ecoutons cette voix mûrie qui hèle, berce et tout à la fois suscite vie et réflexion :

    « Mais il faudrait allumer un feu sur la rivière.

    Eclatent les vantaux sous la poussée du printemps, sous la poussée des grandes sèves aux ouragans de mars,  et que les gonds se disjoignent ! Partout, partout, c’est la même eau, qui nous monte aux genoux, qui nous baigne les mains….Et qui se joue aux parois de verre de notre prison provisoire. Oui, que coulent les grandes eaux… »

    Les mots de l’enfance, après la venue des terres, du feu, de l’eau printanière,  closent la visitation par le poème : elle est claire, cette enfance, elle est là, elle a un nom qui « s’inscrit dans la poussière      Ils sont ta pureté. Leur ombre est ta lumière ». Mots de l’enfance et de la fin.

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    images?q=tbn:ANd9GcQiFiPlKWh4rwholbxr3FsDQnBnyG8cjbcysGoRZ_nkVBZHUverXPJzRQLe travail du Français François Rannou, dont j’avais évoqué Le monde tandis que, rompt avec les techniques et formes du poème traditionnel classique pour tracer une nouvelle géométrie du poème, à force de jouer sur les pages en relation juxtalinéaire, à force de semer à l’intérieur des textes des parenthèses, des interventions, des épigraphes, des fragments, des blocs de vers serrés ou déliés, des versets, des notations critiques ou traces de lectures. Bref, Là-contre (Le Cormier) tient doublement à frôler des réalités parfois non vues, à les révéler, mais dans une novlangue qui puisse justifier au mieux leur tracé. Le lecteur sautera d’un vers l’autre comme il peut glisser d’une réalité l’autre, en l’enjambant, en la frôlant, en l’aiguisant de ses vertus :

    « au bord d’une eau nerveuse enfouie ressurgie enfouie de nouveau mais le sable et la terre là surtout nous sommes les fesses au-dessus presqu’à frôler seulement 

                                                                                                             au bord de de cette eau je

    vois ce qui mute en moi monte en moi m’ôte de moi »

    Trois parties pour « cueillir » « cou », et graver (est-ce bien le mot dans cette fluidité revendiquée et niée tout à la fois ?) « l’exactitude ne se plante qu’à la frontière »…ou « opération du vent » entre « jambes nues le vent les a ôtées » ou encore « au bout du virage les gestes qu’on ne sait pas ».

    De cette poésie, retenir peut-être les blasons étranges des coupures et des fuites, les aphorismes involontaires créés comme par sur-prises, comme si le lecteur, de l’autre côté du réel, là, tout contre, ne saisissait pas tout de ce qui est montré, dévoilé, dénudé…

    Rannou fait-il sienne cette déclaration : « c’est un rythme qui replace refonde la respiration appelle à dire à entendre rythme des litanies des louanges des mises à cru de l’évidence : Esther, comme dans le livre qui porte son nom, franchit la frontière                 séduit notre ennemi…. ?

    Quelle frontière ? Celle des sens, du sens ? Le poème peut libérer une étrange vertu, celle de ne pas toujours comprendre.

    P.L.

     

     

     

  • Les chemins de Janus de Pierre Coran

    images?q=tbn:ANd9GcSjJ5YWaOpF3-gkt27lW5RqLgrH03EIy8S32DV2DTUEBUIUJIpBSVaYPgpar Philippe Leuckx

    Lu avec beaucoup de plaisir le  109e livre de Pierre Coran , édité (et bien présenté et illustré) par les Ed. M.E.O. avec le concours d’Armand Simon.

    L’illustration de couverture,  très belle, un noir et blanc épuré, très Gustave Moreau dans le graphisme enjôleur, propose des visages africains et des dentelles, disons songeuses.
    "Les chemins de Janus". Sortie le 2 novembre, 72 pages, 12 euros. Des poèmes sur un périple intérieur. Le père de Carl (Norac) s'y entend pour jouer de la langue poétique sans excès mais avec bonheur.
    109 livres ? Oui, oui (depuis le 1er en 1959!). Une broutille (sic) de sansonnets (si je puis dire) à côté des 1000 livres de M. Butor et des 100000 pages de l’académicien Goncourt Rambaud (l'écrivain-fantôme lui en doit beaucoup!)!
    9782930333526FS.gifLe poète fait siens des vocables peu courus (viatique, luminescence, diaprer, exsuder). Sinon, il "dédouane" la lune; il "gravit" les gravats; il se donne "des songes mensongers"; il "s'expurge des moiteurs" et, grand prince de la poésie, "il laissa à la traîne son hier, ses phalènes et ses indécisions" ou, sublime vers final "Je m'étais cru désert et j'étais habité" (p.63).
    L'imparfait - celui de nos rêves, celui des tableaux traversés à la manière d'Alice, celui du temps jadis qu'on aime tant frôler de nos ailes de vivant, celui de nos voyages intérieurs et de nos métamorphoses...j'abrège - sonne ici comme le temps poétique idéal, arrêté dans la durée de l'image. Comme chez Hardellet, le magicien, comme chez Miguel, l'enfance est prise dans cette durée comme matière engluée de miel. Prison et liberté. Les poèmes n’en sortent jamais, je crois.

    Périple, traverse, candela : soit les trois étapes sur un chemin d’écoute, de silence, d’éveil aux sens. Le poète hennuyer et du monde sait jusqu’où le poème peut tendre, l’espace que ce dernier creuse en chaque lecteur toujours assoiffé.

    Comme chez Mathy, « la vie bat », la simplicité aussi libère une poésie d’accueil, accessible et prenante, où chaque regard du poète assigne à la lecture l’offrande d’un don. Cadou eût bien aimé ces « feux communs du monde » (p.52) ou « fredonner un air exhalé de l’enfance » (p.28).


  • Françoise Lefèvre / La Première habitude: entre âpreté et amour

    images?q=tbn:ANd9GcSjJ5YWaOpF3-gkt27lW5RqLgrH03EIy8S32DV2DTUEBUIUJIpBSVaYPgpar Philippe LEUCKX

    On sort de ce premier livre, tout à la fois ému et grandi. Voilà un parcours d'une combattante de la vie amoureuse et maternelle. Rien ne lui fut évité et son récit entrechoque toutes les strates de la sensibilité.

    Françoise Lefèvre livre là le fruit condensé (172 pages serrées) d'une vie. Pleine. Dense. Déchiquetée le plus souvent. Et renaissante, sans cesse, des affres, de l'insupportable.

    Sept années d'errances en France, en Suède, en Israël pour ce petit bout de femme. De vingt ans.

    images?q=tbn:ANd9GcTQ6Fx_XzBxem36kdrHAI48Y1X0FGoOUXGL1muQk4eVUkgzAjibLMo2rE4ELe livre naîtra plus tard. De la douleur d'être rivée à la solitude glaciale, images?q=tbn:ANd9GcROZUZXoohzuT6_tOGlqsXPT3aO1HO3jbdlgGsEuqe51l5lwdR_RsHBrXwnée de l'abandon, du ressaut de vie qu'elle a dû sans cesse accomplir pour rester debout.

    Le livre naîtra au creux d'une chambre sale, au coeur du quartier Bastille, longtemps après. Elle aura eu le temps de décanter. Enfin, de livrer aux mots choisis, rares, posés ardemment, sans attrait pour le beau style, non, posés pour dire au plus nu, au plus cru les traversées d'un corps, d'une âme, au contact du froid, de la faim, des rats, des attentes dans la neige effrayante de creux au ventre, de délaissement.

    Deux enfants naissent, Cécile, Elise. Le compagnon des dérives, des marges (on vit dans une cave, on est secouru une nuit, on marche dans le froid suédois, on tente de vivre des toiles de ce Raphaël, qui , un beau jour, vous laisse : "Débrouille-toi") peint, aime, trompe, a eu une vie sentimentale compliquée, a multiplié les lits, les enfants... Marie, elle, est forcément plus forte, plus nue, plus seule, plus vraie, plus sincère. Elle est attente. Elle est mère jusqu'au bout : "L'amour finit toujours par devenir maternel". Cela semble aller de soi. Non, c'est une bien belle rigolade. Celle qui a dû se coltiner avec la solitude, le froid en sait un bout de cet amour que d'autres vous ont rechigné, volé.

    Il y a dans ce grand et beau texte, loin de tout romanesque, une âpreté qui force non seulement le respect mais enjoint le lecteur à analyser une société toujours prompte à abandonner en ses marges les âmes riches et nomades. Il y a surtout la beauté d'une langue mûrie dans le chagrin et qui vous hisse , maux après mots. Le talent se niche là, entre l'exigence de restituer une expérience humaine et le temps de peser chaque mot pour la dire. Quand le temps aura eu le dernier pli à coudre.

    L'auteur des inoubliables "Le petit prince cannibale", "Le bout du compte", "La grosse", "Blanche c'est moi", "Les larmes d'André Hardellet", sait que la littérature trouve sa place, sa justesse et son impérieuse nécessité dans le récit de soi et des autres, sans tricherie, sans l'apprêt d'une fiction dérisoire.

    C'est ce qui fait de ses livres un noyau de pure existence.

    De vrais livres. Dont Simone de Beauvoir aurait pu dire, pour ne pas en connaître toute une série , qu'ils illustrent en vérité le destin d'une femme. Amoureuse, sensible, mère, pourvoyeuse de tendresse, écrivaine jusqu'au sang.

    Et pour ce premier livre, coup de maîtrise absolue. Un grand livre. Depuis, dix-sept autres.

    LA PREMIERE HABITUDE, Jean-Jacques Pauvert, 1974.

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  • VU AU CINEMA DE MA RUE / TRENTE-HUIT TEMOINS OU LE LUMINISME DECAPANT DE LUCAS BELVAUX

    images?q=tbn:ANd9GcSjJ5YWaOpF3-gkt27lW5RqLgrH03EIy8S32DV2DTUEBUIUJIpBSVaYPgpar Philippe LEUCKX

    Avec "Trente-huit témoins", le comédien et cinéaste Lucas Belvaux illustre avec maestria le genre plus rare de polar métaphysique. Cette oeuvre de 2011, magnifiquement interprétée par une brochette d'acteurs belges et français, prend appui sur un roman de Didier Decoin ("Est-ce ainsi que les femmes meurent?"), situé dans un Havre ombreux à souhait, entre rue de Paris, glauque et quais d'embarquement du port, entre les lumières glaireuses d'une ville neurasthénique (autant que la musique à la radiohead d'Arne Van Dongen), marquée au sceau des doutes de la conscience, et la mer houleuse.

    L'intrigue repose clairement sur le crime affreux dont fut victime une jeune femme de vingt ans, Sylvie Martel, au vu et au su de tout un immeuble, puisqu'elle poussa à deux reprises des cris d'horreur, longs et prégnants.

    On suit pas à pas, dans l'intimité d'un appartement qui fait partie de cet immeuble-témoin, un couple, Pierre, pilote dans le port du Havre et sa fiancée Louise; une journaliste qui enquête sur le crime; un policier; un procureur désabusé; des voisins, manifestement peu bavards à l'adresse des enquêteurs de tous bords...

    Une lente conscientisation alors trouble Pierre (magnifiquement joué par Yvan Attal) jusqu'à le conduire à une déclaration cathartique à la police judiciaire. Il veut , mais c'est déjà trop tard, laver cette culpabilté qui lui pèse.

    Dans des scènes hallucinantes de vérité et d'intensité, où les huis-clos dans des appartements ou des voitures, où les confrontations entre les personnages éclairent faiblement l'atmosphère poisseuse et délétère, Belvaux fait montre d'une mise en scène calligraphique, rayée de réverbères, de plans de coupes, de lignes de fuite sur des noyaux de lumière blafarde. Une étonnante musique accompagne ces mouvements sismiques de conscience et/ou de lâcheté des témoins.

    Sophie Quinton dans le rôle de Louise, Nicole Garcia, dans celui de la journaliste Sophie Loriot, François Feroleto, policier de P.J., le procureur Didier Sandre et la jeune Natacha Régnier (une voisine amie du couple, seule avec une gamine) émergent d'une distribution hyperréalise. On sent Belvaux marqué, imprégné plutôt, par l'affaire d'Outreau ou l'incisif "Viol" de Sallenave. La précision ethnographique des lieux, des contours de l'affaire, de la dérive des personnages dans un quartier où le moindre regard peut mettre mal à l'aise, procède d'un regard juste et éthique d'un cinéaste, apte à rendre l'indicible touffeur des émotions qui nous traversent.

    Je retiens nombre de séquences qui tirent toute leur force de légers mouvements de caméra dans l'aire à peine éclairée d'une chambre, où les visages qui souffrent laisser parler la douleur et l'émotion. Nourri des grands (Antonioni, Chabrol), Belvaux signe des atmosphères insignes : beauté et relief, jusque dans le terroir des ombres malsaines ou malséantes.

    Une grande et belle oeuvre, puissante, terrifiante. Quels êtres humains sommes-nous si nous sommes prêts à nous boucher les oreilles du cri des vivants soumis à la mort? Aucune démonstration cayattienne, là-dedans. Mais l'assurance d'une progression dans les nerfs de la conscience, non seulement des personnages, mais surtout de celle des spectateurs.



  • Deux poètes de l'ailleurs: Arnaud DELCORTE et Daniel SIMON

    images?q=tbn:ANd9GcSjJ5YWaOpF3-gkt27lW5RqLgrH03EIy8S32DV2DTUEBUIUJIpBSVaYPgpar Philippe LEUCKX

    Vingt ans les séparent. L’aîné, Daniel Simon (né en 1952) n’est pas au banc d’essai. Il est l’auteur d’une douzaine de livres. Il est revuiste et éditeur.

    Arnaud Delcorte, professeur à l’université, vient de publier un quatrième de recueil de poèmes.

    Chez l’un comme chez l’autre, le goût des ailleurs et des voyages, le goût aussi d’une langue gourmée, riche en consonances et en métaphores.

    *

    images?q=tbn:ANd9GcQ9JOWk-qtG8buubIxMTThqiw49oN0Re_nBowAMPxn5rHf8uOgKVhTlzvAOGO d’Arnaud Delcorte, que publie L’Harmattan (1), se compose de quatre parties, autant de facettes pour cerner l’homo sans distinction des temps anciens, mythiques et d’aujourd’hui. Guerrier, amant, fou ou passeur.

    Dans une langue féconde, le poète de « Ecume noire » rameute les figures africaines, l’homme de toujours, arqué au sceau de la sensualité et de la lutte, dans un corps à corps de peaux, de joutes, de cœurs. Delcorte chérit les métaphores sonnantes, semble puiser aux contes les images nourries de sang, de sève, de salive.

    Qu’il fasse manger « les pierres l’eau qui ruisselle/ et l’appétit …la prière et l’explication », qu’il s’identifie, à la manière d’Ayguesparse au « loup à l’affût du gibier », au « battement au côté de la jument » ou à « la parole dans la bouche de l’aveugle », le poète a l’art d’ombrer les paysages de fièvres lentes, de s’ancrer « des parois du soir ».

    Les images de pure trouvaille (« comme des oies divulguées/ au chagrin » ou « tes femmes pleuvent d’ivresse obèse ») réjouissent le lecteur, enflent la quête du « je » sensible à ce qui perdure dans l’être. Nombre de passages jaillissent comme des implorations d’aube, de fleurs chargées de « sourire ». Nombre de vers révèlent « du guerrier la pointe sombre de l’iris », l’étrangeté d’être homme, la vertu de l’être aux marges, quand l’amant « arrime sagement l’esquif pourpre y monte cette douce violence ».

    Une tendresse mouillée de lèvres, de langues et de regards, la vertu des tatouages des rencontres, le sel et le suc des voyages et des manques, tout signale le talent d’un homme qui se dit, se déclare, assume ses aveux de chair, ses allaitements aux corps.

    Et comment oublier ce distique éblouissant de vérité :

    « Lève-toi

    Dans la lèpre du soleil »

     

     

    *

    images?q=tbn:ANd9GcTTlfpznZUB48nZ2LOEWXXEPDd6tv1iE5gWyMFl--ocxozjCvkl0rQlQQDaniel Simon prospecte « à la lisière des villes » et à répéter en anaphore le « Quand vous serez » qui donne titre à son ouvrage (2), on sent l’imprégnation de sa langue pour des ailleurs que sa conscience bouscule, ramène au jour, comme l’on peut chanter des airs « de l’Orient », ou « le goût des enveloppes ouvertes comme un cœur ».

    Comme le mot l’indique, ses « Echographies » signalent de petites scènes observées au scalpel. La force des poèmes tient à ce regard incisif non dénué de tendresse. « Un village en apnée » ou « les oreilles battent jusqu’au bout des doigts ».

    Une sensualité précise « dans les bras d’une femme », l’exposé des désirs d’un homme qui se sait, se connaît dans le peu, dans le manque, sachant « glaner de quoi vivre en hiver ».

    Entre récit de soi et des autres, et poème du monde, Simon enchante par de longues laisses qui s’insinuent dans notre propre intimité. Cette empathie distille les perles d’une conscience habitée :

    « vous serez encore hésitants dans le soleil qui tombe en vous comme on réchauffe la mort qui vient en soufflant sur ses mains ».

    Une place pour la lumière, une autre pour l’enfance, et l’insigne présence, chaque fois, des ailleurs rêvés ou commentés. Avec une prose patiente.

    (1)   A. Delcorte, OGO, L’Harmattan, 2012, 130 p., 14€.

    http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=37559

    (2)   D. Simon, Quand vous serez, M.E.O., 2012, 96 p., 14€.

    http://www.meo-edition.eu/quand-vous.html

     

  • SUR LA ROUTE - Le rouleau original - de JACK KEROUAC

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgpar Philippe Leuckx

     

     

     

     

     

     

     

     

    product_9782070444694_195x320.jpgJ'avais découvert, il y a quelques années seulement, SUR LA ROUTE, lu dans la version de 1957!

    C'est une nouvelle - et c'est peu dire! - lecture que me propose LE ROULEAU ORIGINAL, publié quelque cinquante ans  après, disponible aujourd'hui en folio (n°5388).

    Des textes introductifs (des essais de Howard Cunnell, de Penny Vlagopoulos, de George Mouratidis et de Joshua Kupetz) rappellent les circonstances d'écriture et d'édition retardée de ce chef-d'oeuvre des lettres américaines.

    SUR LA ROUTE, c'est un mythe, non seulement pour la figure de ce représentant insigne de la "beat generation" (après la fameuse "lost generation" des années 30 et 40), aux côtés d'Allen Ginsberg, Bill Burroughs, Neal Cassady..., longtemps travestis par la version de 57, affublés de pseudonymes, mais surtout pour la texture même de l'oeuvre, entre fiction et réalité, sur des thèmes neufs -la route, les virées ...- en 1951, lorsqu'elle fut écrite en une vingtaine de jours d'avril sous la forme d'un rouleau d'une quarantaine de mètres, à grand renfort de café fort!

    Entre le 2 et le 22 avril 1951 (Jack Kerouac a vingt-huit ans), le romancier disparu en 1969 relate ses aventures "on the road" de 1947 à 1949, en compagnie de Neal Cassady et une vingtaine de personnages réels (amispoètes, hommes et femmes de rencontres...), entre New York, Denver, Chicago, Louisiane, Floride,Texas et Mexique, en passant par L.A. et Frisco.

    Le rouleau, que les lecteurs décèlent aujourd'hui, n'est qu'une des versions de ce long récit entrepris dès 1948, qui ne fut pas le premier de l'auteur, puisqu'il fit paraître dès 1950 THE TOWN AND THE CITY.

     

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    Les aléas de parution de SUR LA ROUTE couvrent une période de  sept ans. De 1951 à 1957, Kerouac cherche éditeurs, et collectionne les refus pour divers motifs : le récit est trop long; les procès en diffamation risquent de se multiplier; les passages obscènes d'effaroucher la censure en ces temps d'Amérique frileuse de guerre froide... Si bien que l'oeuvre ne paraîtra qu'en 1957, dans une forme expurgée des vrais noms, épurée des passages trop longs...Mais l'auteur cède, puisqu'il a trop attendu. Et il accepte nombre de coupes!

     

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    Jack Kerouac (à droite) et Neal Cassady


    Voici, enfin, le texte original de 1951, repris dans cette édition des pages 152 à 611, ce qui forme un bloc compact de 460 pages. Les versions des années 55, 57 ne dépassant pas les 350!

    Bien sûr, comment eût-on pu accepter le massif du rouleau, avec ses vérités crues, ses longueurs souhaitées, ce récit apparemment décousu - selon une logique romanesque traditionnelle...-? Les éditeurs de diverses maisons semblent reconnaître à l'auteur un talent neuf et fou, mais rechignent à le publier "tel quel" par peur de perdre des plumes. Quant à l'auteur, sûr de son fait, il patiente, il piétine, il sent qu'il tient le bon bout de la route, mais comme les grands novateurs du siècle (Svevo, Kafla, Proust, Musil, Mann, Faulkner...), il se sait méconnu et incompris à sa juste valeur!

    Et il y a de quoi raqer, quand on lit, quand on sent, quand on vit ce texte. C'est peu dire qu'il nous mène "à toute allure", "à toutes blindes" aux quatre coins d'un pays, d'une culture multiforme, à la rencontre d'une Amérique rare, car, à l'époque jamais montrée. C'est l'Amérique, non seulement celle des intellectuels voyageurs pris au trip des nouveautés musicales et artistiques, mais surtout celle des petites gens de toutes origines, des villes, des campagnes, des arrière-cours, des cabanes paumées, des H.L.M., des contre-cultures visibles ou cachées de ces années 47, 48, 49, qui nous est montrée avec un réalisme époustouflant. C'est la fameuse écriture kérouacienne des "croquis" sur le vif, ultrarapides, ultraefficaces, d'un néoréalisme digne des grands maîtres de ces années-là, avec en plus une dose d'irrévérence, d'audace et de liberté, jusque-là ignorée.

    On voyage. On baise. On vit. A toute allure, on auto-stoppe. On charge. On décharge. On quitte un abri pour un refuge. Une ville pour une autre. On espère. On lâche. On laisse. Qui une femme. Qui des amis. Qui des enfants. On rejoint un membre de la tribu, parfois à trois mille cinq cents kilomètres. La route est multiple.

     

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    On sent la fièvre, de vivre, d'aimer. Tout le temps. L'écriture presse. La route appelle. C'est l'atout majeur de cette oeuvre unique : faire sans cesse vibrer le voyageur, l'amoureux, l'homme, la femme qui est en nous au fil des routes, des déplacements, des rencontres, des expériences de "conscience du temps".

    Qu'un tel livre ait généré toute une descendance, je n'en veux pour preuves que quelques exemples marquants de road-movie des années 70, 80,90 et 2000 : comment "Profession reporter" ou "Babel", comment des oeuvres marquées au sceau du beat musical, ont pu se faire sans ce grand appel d'air kérouacien de 51? "Suttree" de McCarthy...et tant d'autres! Les Belges Cliff, Pirotte lui doivent beaucoup! Il faudrait citer aussi Coatalem, Mingarelli, Le Clézio...Grandmont...

    Kerouac a voulu mettre sa vie, de la vie dans sa route. Dans ses amours et amitiés et faire de ce Neal ravageur, fou, ouvert, multiple, ce compagnon d'odyssée, une métaphore de toutes les portes ouvertes à une autre culture : la noire chantante, la pauvre trimardant dans les vignes ou dans les gares esseulées, la femme hurlant son délaissement, le père recherché sans cesse, symbolique et porteur, la mère-refuge à Ozone Park, les amis-fous de livres, ....

    On entre dans ce livre-vrai foutoir des vies multiples- comme dans un ensemble d'univers, de réseaux unis par une voix unique, la voie du coeur qui parle, qui se tend, qui doit sortir  de sa gangue et partir pour vivre.

    Un des plus beaux livres du monde, avec LA STORIA, LES RAISINS DE LA COLERE, LA CONSCIENCE DE ZENO ET COMBRAY.

     


    Jack Kerouac répond en français (sa langue "maternelle")
    )

     

    Le manuscrit de 40 mètres de Sur la route

    Kerouac, Ginsberg, Lucien Carr... à New York en 1949

    Les trente principes de la prose moderne selon Jack Kerouac

    Le site consacré à Jack KEROUAC

     

     

  • LIMONOV - UN TRES GRAND LIVRE

    images?q=tbn:ANd9GcSjJ5YWaOpF3-gkt27lW5RqLgrH03EIy8S32DV2DTUEBUIUJIpBSVaYPgpar Philippe Leuckx

    Des livres d'Emmanuel Carrère, né en 1957, fils de l'académicienne et historienne Hélène Carrère d'Encausse, j'avais lu le très sulfureux "Un roman russe" et le très poignant "D'autres vies que la mienne".

    La lecture de LIMONOV, chez le même éditeur POL, paru en 2011 et lauréat du dernier Renaudot (jury qui a l'art de découvrir de grands et vrais auteurs : Le Clézio, Ernaux...), confirme tout le bien que je pensais du prosateur, aux livres rares (une petite douzaine depuis 1983!), tant l'art limpide, profond et complexe du romancier réjouit autant que les matières thématiques abordées. J'aime assez les vrais livres qui se mettent en abyme pour le juste exercice de montrer ce qu'est l'écriture, ce qui aussi devient rare, le plus souvent la mise est artificielle, si peu de mise. Ici, rien de tel.images?q=tbn:ANd9GcTFo5tNLP-QyT-AIk4avmi477a_J_-fCQ6FuJNiiFX_J6VrtAy88KQE9bg

    Raconter tout le parcours - sulfureux, compliqué, historique, russe, ukrainien, littéraire, humain, asoviétique, communiste, punk, nationaliste, ....- d'un écrivain né en 1942, qui a vécu bien "d'autres vies" que la nôtre, et qui, nous les tisse comme si nous les avions vécues d'amble avec lui, voilà le tissu du texte de Carrère, sur près de cinq cents longues pages, qui éveillent sans cesse à l'aventure et, dans le même mouvement, à la réflexion politique, sociale et littéraire!

    De sa naissance en pleine guerre, de son enfance en plein stalinisme, de son adolescence dans une ville provinciale, tout nous est dit. Comme en un reportage où le vrai ne déborde jamais parce qu'il est en lisière assuré par d'autres témoignages et/ou soucis du narrateur-scripteur-écrivain public Carrère qui a rencontré de manière décisive le "poète russe" "qui préfère les grands nègres", à vingt-cinq ans de distance, lorsque jeune écrivain débutant le petit Carrère s'en allait pigiste, reporter, journaliste, critique interviewer des personnalités ou lorsqu'en 2007, l'occasion de retrouvailles en ex-Urss se présenta.

    Limonov est un fameux morceau de bravoure à lui tout seul! Il collectionne les expériences sensibles comme les femmes dont il tomba amoureux, comme les sensations politiques, les contacts fraternels ou guerriers. Limonov a voulu vivre mille vies, avec tout ce que cela suppose de contraintes, de malchances, de résistances, de rejets dans un pays comme l'Urss brejnevienne ou poutinienne, ce qui est du pareil au même en matière de droits humains occidentaux fondamentaux, quoique Limonov ne soit pas d'obédience réformiste ou pérestroikienne dans ces matières-là! Il déteste Gorbatchev, il est près de fonder très vite un parti qui renoue avec l'autre Russie, celle d'avant, manière de choquer? Oui. Manière de n'être pas le suiveur politique convenu? Oui.

    On peut détester ce personnage de Limonov ou vibrer à l'énoncé de ses exploits, de ses combats (justes ou fous), de ses talents inouïs... c'est la grandeur du livre de Carrère de nous donner divers points de vue comme diverses analyses du récit qui est en train d'être lu/écrit/commenté.

    Un récit à la fois historique - j'ai revu défiler tous les événements russes et occidentaux depuis que je suis l'actualité, l'âge de mes dix, onze ans à la télé -, où se donnent à lire l'URSS, la Russie, l'Ukraine, les turbulences d'un pays qui a mal à son histoire, à ses hommes politiques, qui a tant souffert d'immobilisme, de fierté communiste, de pesanteurs idéologiques, de remous.

    Tout cela passe et vibre dans le très grand livre de C.

    Sans compter la vérité poisseuse, parfois faubourienne, gluante et interlope des épisodes les moins ou les plus glorieux de Limonov (je pense à ses convictions serbes ou nationalistes comme à son souci des "petites gens").

    Il est impossible de "juger" un tel personnage, imbu de lui-même, qui veut à tout prix réussir sans être dans la ligne, qui aime les femmes et le sexe, qui aime aussi les hommes et des expériences nouvelles, qui sait se battre pour les "mauvaisescauses" aux yeux des nantis...

    LIMONOV? J'ai déjà envie de le relire.

     

  • QUELQUES LECTURES RÉCENTES

                 
                                                        par Philippe Leuckx images?q=tbn:ANd9GcQzCoPZrZfTixQqg4xdVjCF6_x_NReWlc7XrWWsAmjDHiPjQHSSBMTcdDM

        images?q=tbn:ANd9GcQtY6dw8zxkFwy_kVR8xLbdGpqqWpAj9UawRQnyQc7WmTTjYQRRZdsHdAComme personne de l’excellent Irlandais Hugo Hamilton (1953) que nous découvrons grâce aux Ed. Phébus (2010), sans répéter les autobiographiques Sang impur et Le marin de Dublin – qui ont fait la grande réputation de l’auteur pour brosser d’une manière intense ses années de formation (enfance et adolescence dans les années « dans le vent », soixante et pop), en reprend certains thèmes comme la mémoire douloureuse d’une certaine Allemagne. La mère de l’auteur, qui a rejoint l’Irlande après la 2ème guerre mondiale, offre il est vrai, la matière de nouvelles explorations. Le dernier livre est un roman, lui, mais il explore une histoire terrible, censée hyperréaliste, avec les gages d’une historicité établie. 

         Berlin 1945. C’est la fin de la guerre. Une mère fuit Berlin. Elle vient de perdre son seul fils dans le bombardement de leur immeuble. Le père de cette femme éplorée l’accompagne parmi d’autres fuyards. Un jour, il lui trouve un enfant de remplacement. Tout le roman relate les épisodes de ce petit Gregor, enfant substitué, adopté, et les difficultés éprouvées lorsqu’adulte, il revit son expérience. Entouré d’amis, dans ces années de contestation que furent les années 60, Gregor mesure à quel point la filiation qu’on lui a donnée a déterminé la sienne et ses rapports mitigés avec son propre fils. Lui remontent à la mémoire ce père de substitution, cette mère dans les ruines d’un Berlin effrayant, sa propre vie, comme s’il n’était personne. Est-il Juif ? Que sait-il  de ses vrais parents ? La prose d’Hamilton donne profondeur et densité à cette quête proprement existentielle dans les parages urgents de la guerre, de mai 68 et d’un aujourd’hui de la mémoire. La composition du livre, dans ce va-et-vient entre les époques, équilibre les intérêts et relance l’attention de la lecture pour une œuvre puissante, humainement et stylistiquement.

         

         images?q=tbn:ANd9GcTmBUn7R5M0NLd0BaIGGMbjbng-UBFbuOa1uLUPy2dOZ71eyY2HlXI2D4HWLa vie extérieure d’Annie Ernaux est l’un des rares livres d’elle que je me devais encore de découvrir. Cette chronique qui traite de la période 1993-1999 a paru chez Gallimard en 2000 et n’a pas pris une ride, tant les préoccupations de la diariste de la vie de ses contemporains, croisés au fil de ses trajets quotidiens, restent d’une étonnante actualité. Ernaux a l’œil d’abord et la plume ensuite pour détecter ce que d’autres ne peuvent voir. Le RER lui offre une matière singulière d’observation sociale. Annie tient calepin des gestes et des comportements de ses contemporains. Elle croque des tics de langage, des bribes de conversation, elle tient perspective sur l’évolution des lieux traversés (entre autres, La Défense). Elle réagit à l’actualité violente, à la guerre (c’est l’époque horrible des guerres de l’ex-Yougoslavie). Elle tire des événements une manière de morale personnelle, attentive aux plus faibles, respectueuse des valeurs souvent déniées aux laissés-pour-compte d’une société coupée entre nantis et banlieues. L’auteur relate aussi ses prises de position, son souci de manifester pour la bonne cause. Son regard, unique, dépiaute les réalités sociales, souvent enfouies par le politiquement et sexuellement correct. Dans le droit fil de Journal du dehors, ce livre annonce bien sûr l’esthétique et les problématiques du fameux Les Années.


         images?q=tbn:ANd9GcSVeeJTSPFFp0YM2ZOadbogs1lHg6PVJx9tAabPfUGAaXDthKJ85LdMY4UL’homme au tricorne du regretté Paul André, poète et conteur, décédé en 2008, est un récit haut en couleurs et d’une inventivité époustouflante. L’homme du titre est un marcheur, un pèlerin, un vagabond, un découvreur, un passager, on retiendra de lui l’un ou l’autre aspect. Dans ses périples, il rencontre moult personnages fantasques, délirants ou étonnamment réels. L’intérêt du livre, récit de ces aventures voltairiennes, qui tirent des faits une mesure éthique et une ironie provocatrice et bienfaisante, tient d’abord au style d’une légèreté et d’une écriture étonnantes. Chaque mot ciselé, cette phrase balancée, pour humer ce que ce personnage fantasque pousse en lui au fil des sentiers et des chemins de connaissance. Est-il philosophe ? Penseur ? Il n’est jamais à court d’arguments ni d’exemples pour offrir à ses comparses le poids de vie et de réflexion sur parfois l’inattendu ou l’infime du monde. Une langue maîtrisée porte les dialogues, les événements et les pauses philosophiques. Ce beau livre, un peu hors du temps et des  modes, est sorti aux Déjeuners sur l’herbe (2011) et reste longtemps dans la mémoire de son lecteur tant il déroge à l’habituel ramage romanesque, convenu, attendu. Rien de tel, ici. Entre réalisme et fantastique, le romancier réussit à nous piéger par ses effets de réel et une connaissance très sûre du monde dont il parle. L’humour n’est pas absent ni la reprise quasi emblématique de « l’insatisfecit » d’un antihéros, qui doit pour se satisfaire, sans cesse relancer sa quête.

     

  • Jean-Michel AUBEVERT, De Lanterne et d'Améthyste (Le Coudrier)


    images?q=tbn:ANd9GcRTXlMzgsSLy7n9sf_i0xby-k7Zo1r0PrFDYkt46a5wZ53GC1zmmApar Philippe LEUCKX

    L'attirance pour les lumières nées de la nuit - un univers tissé de reflets, d'indécises présences, de fluctuations aériennes - est telle chez cet auteur de soixante printemps que le lire réactive l'offrande des poèmes : on goûte le vocable mûrement choisi; on se délecte d'une précise avancée des mots pour dire l'effraction du blanc dans la masse obscure, pour happer le vol des insectes de nuit.

    Aidé des images de Joëlle Aubevert, le poète de "Venir au jour" nous livre, dans une langue précieuse (au meilleur sens du terme, au sens où l'entendait Claude Roy à propos de Supervielle dans sa monographie Seghers), "la transpiration du ciel". Chez lui, "les chiens aboient après la neige", l' "eau remonte des abysses", "le bleu plus profond qu'une lumière". C'est dire le tact poétique, l'élégance verbale pour nous "toucher" de l'essence des réalités.Coudrier-Aubevert-RD.jpg

    Que faut-il célébrer le plus, ici, dans la nuance des notations poétiques ("Vire la lanterne aux papillons de nuit")? La prose assurée de poésies aussi éloignées que possible de celles qu'on taxe de scolaires? L'exploitation des quatre éléments, qui eût fait bien plaisir à notre Gaston de Bar-sur-Aube? L'ignorance, en matière poétique, des effets-mode, de ce qu'il s'agit d'écrire parce que etc.? Le poète sait, comme le disait Mounin à propos d'Umberto Saba , qu'on écrit " contre la mode, sans la mode"...à côté de la mode.

    Il y a de tout cela chez notre poète : la langue qu'il propose est d'un classicisme personnel et inaltérable : pas d'effets, seule la langue coule, maîtrisée pour dire un territoire, un univers où l'espace et le temps de lumière croissent et se démultiplient en sens.

    "J'accepte l'offrande des bruyères sur la lande, le grésillement de la brande au fouet des genêts, le calice profond  des lys où s'émeut ma narine" (p.32)

    "des rêves où nous logeons nos ombres" (p.46)

    Pointons, en passant, l’aisance allitérative.

    Le poète, dans ce dixième recueil publié au Coudrier, confirme sa place et ses marques.

     

  • Sansot ou le philosophe des chemins

    images?q=tbn:ANd9GcQzCoPZrZfTixQqg4xdVjCF6_x_NReWlc7XrWWsAmjDHiPjQHSSBMTcdDMpar Philippe Leuckx

    Il y aurait tout un travail à explorer cette matière : creuser les chemins pour se "soustraire à la résignation, à la solitude". Ce sont les visées que se donne Pierre Sansot. Un chemin ne peut qu'ouvrir. On ne sait pas où et à quoi il mène mais il mène!

    Le propos est de redécouvrir ces nids à poussières, ces sentes négligées, ces périples de promeneurs et/ou pèlerins d'antan.

    Il est plusieurs façons d'emprunter la route, de s'emballer pour une randonnée ou d'en dérouler les fils.

    CHEMINS AUX VENTS (Ed. Rivages poche, 2002, 324 p.) n'est pas un catalogue ni un album de marches ni une vague correspondance de chemins empruntés. Non, c'est une leçon pratique de philosophie vitaliste. L'anthropologue Sansot dresse les usages perdus, des chemins de fer aux sentiers, de la ville "poétique" aux voies "de France".  Un sens du vagabondage, une pratique du chemin vieilli sans cesse à repriser, une leçon, oui, dans le sens où le chemin nous apprend, nous offre manières et matières (de) à penser!

    Sansot nous offre l'innombrable des voies, et dans le même mouvement de pensée, la découverte démultipliée du réel sous la semelle, si je puis parler ainsi.

    images?q=tbn:ANd9GcTUJ01JOkana8lPL9sc7NTs-jZWnATZDvLNEgHZAXaLGHdGlUxnxo5JPbYChemins de mer, de terre, des anciens, des trajets de ville pour nouer - en tout unanimisme - les routes de chacun : Sansot a l'art de rameuter tous nos chemins mentaux. Bachelard eût apprécié cette vision "élémentaire" et essentielle.

    De très beaux passages évoquent le temps des "raidillons de banlieue" ou les chemins "vulnérables".

    Comment le philosophe peut prélever au réel le plus concret - sous le pied, dans l'air des campagnes et des cités - des sources de savoir!

    Car "la métaphore du chemin nous réapprend que nous aurons à y mettre du nôtre, que nous nous égarerons. L'aventure ne sera pas seulement celle d'un esprit mais d'un être dans sa globalité" (p.273)

    A déguster!

  • Jean-Claude Pirotte / Cette âme perdue*

    369422_1424082850_695073978_q.jpgpar Philippe LEUCKX 

    Comme le décline Pierre Sansot dans « Chemins aux vents » (1), le contemporain a égaré ou perdu nombre de pratiques de la génération précédente, entre autres celle de cheminer dans la poussière des chemins.

    Jean-Claude Pirotte , l’un de nos  meilleurs poètes, soixante-treize ans au compteur, est un grand spécialiste des vagabondages fertiles à travers les terres ardennaises ou autres. Dans l’esprit et le droit fil d’un Dhôtel, notre Belgepoète a un art consommé de rendre la texture intime des paysages. A flairer les chemins, les combes perdues, les collines et les bourgades, l’écrivain  a retenu dans ses romans et dans ses poèmes comme un parfum des terroirs oubliés ou qui risquent de l’être par les effets conjugués de l’exode rural et de la modernité.

    Pirotte-ame-perdue.jpgLe voici donc, en 2012, à la croisée des prix et des chemins. Les récompenses ne risquent pas d’encombrer les voies personnelles, en dépit de leur régularité et de leur abondance ; le poète est ailleurs. Versé dans bien d’autres exigences que celles de la notoriété factice. Mais refuse-t-on l’Apollinaire ? Décline-t-on l’hommage de poètes pairs ?

    Le Castor Astral – belle maison qui nous aura fait découvrir Dagtekin, Faye, Laurent...-, publie « Cette âme perdue ». L’occasion de redécouvrir le Pirotteland (2).

    Sous l’égide de Larbaud, Fargue, piétons et voyageurs, Pirotte dévoile des « rues qui s’assombrissent », se fait le garant des « choses tristes », abandonnées, repère les façades écaillées, décrit ses paysages, faits d’oyats ou de « saules/ les mouettes aux longues ailes ». Une philosophie du « carpe diem » lui fait « prendre le temps comme il vient/ prendre le soleil prendre l’air/ prendre la vie du bon côté/ prendre un coup de poing sans le rendre ». Une ironie fine et toute pétrie de mélancolie le rejette en enfance comme on y retombe, tous vers renversés. Une fenêtre souvent ouvre sur des paysages, des « arpents » oubliés. La fluidité des vers, souvent regroupés en quatrains, donne à l’ensemble des textes une allure de promenade claire. On se balade en pirottepoésie sans s’encombrer,  au contraire on y retrouve des désirs enfouis, des envies partageables d’ailleurs, des harmonies verbales (« la chemise du misérable/ est-ce la mienne »), des connivences poétiques (Paul de Roux).

    L’amour de la rime, des assonances ne se sépare pas de celui d’une dérision franche qui s’accommode des enjambements, puisqu’il est vrai que cette poésie chemine au sens premier, on saute d’un vers l’autre, on passe d’un poème l’autre sans coupure ni majuscule.

    Cette légère gravité, qui fait assaut de toutes les ressources langagières (cf. son oulipien « fendre » de la page 77), qui se sert de l’imparfait du nostalgique, hisse cette poésie à la première place. Profondeur, humour, sens du récit et du descriptif, au fond plein d’âme. Au sens classique du terme. Pas de perte, donc. Plein de profits pour l’amateur d’une poésie qui a oublié ses fatigues de travail et d’écriture, et qui est d’un naturel confondant.

     (1)   Ed. Rivages poche, 2002.

    (2)   Pour singer l’expression de Patrick Reumaux à propos de Dhôtel.

    Le Castor Astral, 2011, 104 p.,13 €

  • En relisant Ozu

    images?q=tbn:ANd9GcSrUEZnlGyDQBpEwZdHbpgLA_iSxnX8rot3rBkoEkt-3zbT1Wgppar Philippe Leuckx

    Le cinéma oriental a été découvert très tard. Et encore, Kurosawa, d'abord, Mizoguchi, juste après se sont fait connaître autour des années 1950-1956, grâce surtout aux festivals de Venise et de Cannes, où six oeuvres du dernier cité ont été couronnées des lions d'argent. L'on se souvient bien sûr des fameux "Contes de la lune vague après la pluie" ou de "L'Intendant Sansho".

    Ozu a connu, quant à lui, un plus long purgatoire, puisqu'il fallut attendre la découverte en France de "Voyage à Tokyo" (1953) en...1979.
    Ozu était mort depuis 16 ans.
    Ozu Yasujiro était né le 12 décembre 1903, il mourut le jour de son soixantième anniversaire.
    Dans les "Dossiers du cinéma" (Casterman, 1970) - fabuleuse encyclopédie sur le cinéma, Claude-Jean Philippe évoquait déjà six films sur une production qui déborde la soixantaine.
    En effet, Ozu commence dès le muet, dès 1927, et n'arrêtera que la mort venue.
    On a beaucoup épilogué autour du cinéma-Ozu, cette procédure cinématographique qui consiste à limiter les mouvements de caméra, à positionner la caméra au ras du tatami, à user de plans de coupe comme dans les toutes les scènes inaugurales de ses films des années cinquante et soixante, à faire de la mise en scène une écriture épurée, très lente, soucieuse des détails (que de natures mortes d'intérieurs japonais, chez lui), avec cet apport de la musique, ponctuant ici un geste, là une scène banale, un sentiment retenu au coin de la tendresse (ce père épluchant, tristement, une orange...moment sublime)...
    Il est vrai qu'il y a tout ce qui précède dans les chroniques familiales d'Ozu : peu d'intrigue, le noeud étant toujours cette difficulté de quitter ses proches, d'un point de vue paternel ou filial...
    Les scènes les plus "marquantes" (poignantes serait plus juste) du cinéma-Ozu relève de ce regard unique sur le temps qui passe : ce regard sur les bateaux d'un lac, du surplomb d'un pont où le vieux couple de "Tokyo Monagatari" évoque le départ des enfants et les souvenirs que celui-ci éveille...
    Sublime moment où tous, nous pouvons nous reconnaître...
    Sans doute, loin des cinématographiques éloquentes et visuelles (disons pour simplifier les créateurs d'images-chocs), il y a cette forme de cinéma " essentialiste", intimiste, chardinesque presque : comme chez Satjajit Ray l'Indien, comme chez Tarkovski le Russe, comme ici chez "le plus Japonais des Japonais cinéastes", OZU.
    Trois lettres d'un nom qui murmure un cinéma du temps, philosophique sans le vouloir être, et dont les titres sont eux-mêmes de philosophiques résonances : "Printemps tardif", "Printemps précoce", "Herbes flottantes", "Fleurs d'équinoxe"...
    Le maître japonais n'était pas exempt d'humour. Aussi faut-il revoir avec plaisir "Bonjour" de 1959, "Ohayo" propose l'histoire toute simple de deux garçons qui souhaitent faire acheter à leurs parents un téléviseur...Tous les copains en possèdent...Le refus du père les amène à faire grève de la parole...
    Dans les couleurs chatoyantes des maisons établies le long d'un remblai - et que la caméra montrera à de multiples reprises en un plan fixe de lieu immortalisé -, le cinéaste évoque les aléas de la vie ordinaire, au fil du temps (Wenders qui l'admire et "le mettrait tout entier dans un sanctuaire", a compris cette importance du temps qui coule), de mères de familles et d'enfants, entre soucis d'argent, de tâches... et des clins d'oeil lucides, complices sur les "quatre cents coups" gentillets d'enfants émerveillés par la modernité...
    I N O U B L I A B L E , même dans ce registre plus doux qu'amer, à rebours des autres oeuvres plus tristounettes : "Le goût du saké" et les oeuvres précitées...
    J'ai déploré longtemps de ne pouvoir revoir un OZU. J'ai traqué ses titres dans les rediffusions des années 80, 90...en vain...Il y a quelques années, j'ai pu en revoir trois...Dans les années 70, j'en avais découvert, grâce au ciné-club de Brion (sur France 3), les deux "Printemps", "Voyage à Tokyo", "Fleurs d'équinoxe"...
    Des "chroniqueurs" de la vie qui va, après Chaplin, avant De Sica, Antonioni, Bergman, Tarkovski, Loach, Saura, Scola, Wenders, Amelio, Dardenne, Patric Jean...il y a, ne l'oublions pas, ... O Z U ...

    Extrait de JOURNAL DE DILECTION

     

     

  • TROU COMMUN : L'UNIVERS AU NOIR DE DAVID BESSCHOPS

    369422_1424082850_695073978_q.jpgpar Philippe LEUCKX

    Noir, c'est noir. Une couverture, chez Argol, qui fait scintiller les lettres blanches du patronyme et du prénom, car pour le reste, le noir domine. Titre en rouge! Et effigie de l'auteur, comme une trace à la véronique sur un drap!(1)

    De l'auteur belge, Liégeois né en 1976, quelques plaquettes à l'écriture nerveuse et originale nous avaient alerté : il y a là une voix étrange, tissée de pur langage littéraire, où les figures de style s'engendrent, constituent la seule trame du texte. Il n'y a que les mots, pourrait-on dire. Les thèmes, les tons viennent par dessus, dans un beau désordre, mais selon une logique implacable. Ainsi, avait-on pu goûter les charmes vénéneux de "Azabache"(Ed. boumboumtralala), de "Russie Passagère" (Tétras Lyre) ou encore de "Lieux Langue Folle" (Maelström, bookleg), ce dernier, par apologue, disant assez bien ce que le texte peut bien vouloir signifier pour l'auteur. La folie par dessus, et comment!

    images?q=tbn:ANd9GcRoV07PjneH07EmdMRXsqJNjmPxZ5niq3WMsIsja9H9GUI12uVpLe voilà donc à la croisée des destins, puisqu'il s'agit ici d'un premier roman - après des poèmes -, étrange tissage de poésie et de noirceur, de langue crue et d'obscénités tous terrains.

    Difficile de résumer ce livre, innervé en tout petits chapitres d'une page et quelque. Pourquoi? Parce que de nombreuses voix s'entrecroisent : celles des père et mère, celle des enfants, sept en tout, mais qu'il faut fouiller pour bien les identifier, car, pas de codes facilement identifiables. Besschops recrée le romanesque, le genre narratif, en lui instillant les atouts qu'il délègue au poétique. Pas de phrase naturellement claire! On est dans le trou! On voit à peine se placer le personnage qu'il laisse place à d'autres figures.

    C'est un monde d'en-bas. Un trou. Une langue qui a dépecé les matières.

    Quelles matières?

    Une interprétation filiale, familiale, sur fond d'enfance trouée, peut donner quelques balises. Le narrateur - aussi mobile qu'une chèvre au piquet - a six ans, a des frères, a un père. Un zizi, des bandes dessinées. Il dit d'emblée : "J'aime le langage qui fait ventre". Voilà de la littérature-calembour de bout en bout. Enfin, je me fais comprendre.

    Barthes eût dit, face à ce texte-magma : "par où commencer?", comme il se posait la question pour deviner les intentions scripturales du Proust de 1909! Ici, la matière d'enfance suinte de tous côtés.

    Oui, il y a des enfants, très vite "au trou des choses"...Oui, il y a une mère et ses grossesses Oui, le père et un frère "à l'enfance brindezingue". Des hôpitaux. Des incestes.

    Difficile d'y voir clair! Pourquoi, parce qu'on est en pleine langue, dans le réseau des mots, des images, dans la suie de leurs traces. Une langue très méta! Les phrases renvoient aux phrases. Les réalités naissent des figures. Et l'on n'en sort (puisqu'il faut bien sortir!) qu'avec, en l'oreille, la surprise stylistique de haut vol. Ecoutez cette langue folle de Besschops : "J'installe ma crise dans nos meubles", "Je retire les draps du lit souvent bateau"," Par le carreau je quête inlassablement un sursaut d'humanité"...

    En fait d'humanité et d'humaine compréhension, on est forcément "dans le trou" : démence d'un frère, copulations multiples, comparaisons de verrats, boissons pour mâles, et j'en passe.

    Le style! Voyez-vous ça! Des phrases qui se donnent un mot, deux. Qui forniquent des ellipses à n'en plus voir le bout! Qui se mangent la queue! Les narrateurs s'en donnent à foutre-joie dans cet univers déjanté, glauque, interlope, un espace d'égout, puisque le mot tombe vers la fin...

    Sortir des égouts, après quoi? Après avoir appris qu'on est père, époux d'une "lionne, le père, le belge, qu'on a "serré férocement l'émoi dans l'oeuf", on peut écouter "un cochon dans (la) salle de bains". C'est un...métaphorique. Oui, si j'ai bien lu.

    Mais, il faut le dire, ces sauts de narrateur et ces sautes de style n'alignent pas forcément clarté et repères!

    Les dernières pages déclinent des évidences qui nous ramèneraient bien aux premières - pour les relire de conserve - : "les mots s'arrêtent à moi" ou "J'écoute les remords suinter à ma place"...

    Besschops, passé au roman comme on passe par des officines ou des chambres d'hôpital véreux, avec purges, médicaments, onguents, bouillies, pansements qui suintent, a conservé une langue folle. Voici donc le premier métaroman belge à décrypter - cet articulet vous en aura dévoilé les recoins, quant à en savoir plus, lisez et relisez ce Besschops de bazar! Ce gars-là, élevé au petit lait d'Eugène Savitzkaya - première manière, l'izoardienne, a bouffé du Choukri, débecqueté du Fassbinder, s'est trempé dans "Porcile" de PPP...Et le voilà! Un monstre! Mais ne le laissez pas traîner n'importe où! Certain(e)s ne pourraient pas...comprendre! Je parle de son livre!

    Au fond "Carmen" (Le Coudrier), son premier livre, en 2006, était sage! Mais, grands dieux de la prose, où va-t-il nous mener?

    Avec COTON - dans un autre registre, oh que oui!, BESSCHOPS est une grande voix de demain! Pour sûr! J'en donne mes langues aux chats que je n'ai point!

    Quant à la découpe de son écriture, je ne vois qu'un exemple en littérature belge : la spécialiste du "coupé court", de l'ellipse, du langage parlé redoré du blason "Jules Renard", notre BEATRIX BECK de "La Décharge", de "Stella Corfou"...

    de "La lilliputienne"...Mr Besschops, une question : avez-vous lu Madame Beck? Rien que le patronyme devrait vous aller comme un ....on...guent!

    En tout cas, il a lu COUNARD (cf. "Le laitier...")

    (1) D. Besschops, Trou commun, Ed. Argol, 2010, 112 p., 18 euros.

    Pour commander:

    http://www.argol-editions.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=63


     

  • Des écritures, des femmes et des poèmes


    images?q=tbn:ANd9GcRTXlMzgsSLy7n9sf_i0xby-k7Zo1r0PrFDYkt46a5wZ53GC1zmmApar Philippe LEUCKX

     

    Trois livres. Trois regards de femmes. Trois éditeurs belges. Ici rassemblés.


    Dès l'entame - et les titres s'ils révèlent l'essence d'un livre donnent d'emblée cette clé de lecture -, les beaux mots associent langue et univers.


    Lisons de concert  "Le silence en éclats" de Véronique Jago-Antoine (Tétras Lyre),  "Au plus près de l'intense" d'Anne-Marielle Wilwerth (Bleu d'encre) et "Femme abyssale" d'Anne-Marie Derèse (Le Coudrier).


    Toute écriture noue un rapport essentiel au monde. Elle est de l'ordre de la quête de ce à quoi le coeur tend, puisqu'il faut dire au plus juste.

    images?q=tbn:ANd9GcSPGsRfl38jUyBBHk79TAtl2U88s4tF6gS_P1UD3RX4RP11IpG7


    I

     

    Au bord. S'y tenir. Véronique dresse peut-être bien une manière de portrait dans ce récit-poème, distribué en une dizaine de séquences. De la simplicité naît une douceur des choses. Il suffit d'énoncer "A travers l'eau taciturne de la vitre, un visage la scrute" pour y voir le monde, au-delà des transparences, des "doublages". En peu de mots - le poème  se resserre sur quelques traits, quelques vers, évalue ce "silence" réparti au milieu des "stridences". Et la femme est là, "face à l'abîme" "au bord", d'un monde, d'une fenêtre, d'un visage.

    La justesse, ici, relaie une élégance du coeur posé là "dans le filigrane" des mots, des constats, des petits tableaux, "dans le palimpseste des traits". Elle. Surgit.


    Quoique le cri y ait sa place. Et la douleur. Mais comme corsetée par une sorte de délicatesse juste un brin intranquille.


    En lisant ce beau livre, je songeais à  Duras, à ce style narratif à la fois bref et brisé, suscitant des échos d'ENTRE. Comme s'il fallait mettre entre les mots assez de place pour le SILENCE.

     

    http://www.editiontetraslyre.be/catalogue/index.php?133-le-silence-en-eclats

     

     

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    Il y a, chez Anne-Marielle, autant de silence, de resserrement comme la matière contemplative, très orientale de "suspens", des "balcons radieux pend le linge des saisons visitées", l'inouï tient parfois à si peu, un passage de pigeons, une "barque" pour "entrer dans le poème". Les "deux berceuses" disent assez l'intense sollicitation d'un réel adouci, dans l'argile précise de menues réalités, d'infimes glissements au fil de l'eau des poèmes, et la lumière du peintre qu'est aussi la poète joue ici dans cette "osmose avec l'intense". 

     

    http://www.bergeredusilence.be/

    http://www.facebook.com/pages/Revue-et-Editions-Bleu-dEncre/136407753088263 

     

     

     

     

     

    images?q=tbn:ANd9GcQeMwaLxKST8jQ2EBUBR-Puze8cMSdn6U3_hBkUc9Wxc2aKrZfXIII

     

    Anne-Marie plonge loin sa manne aux poèmes. Dans une écriture qui se plaît à énoncer en longues vibrations, en longues laisses ses attaches à la vie, à la mort, au désir.

    Ses poèmes lissent les réalités et pourtant le chemin est long jusqu'à la parole éblouie. Tant de quête. Tant d'abysses à franchir.

    L'ouvert/fermé, la béance de la mer, les sombres cavernes, autant de balises dans cette recherche de beautés.

    Ses textes forcent l'attention, oui, cette observation lucide, libre du réel.


    Ecoutons :

    "Parfois sa mort me semble intime"...

    "Elle berce ses seins comme l'enfant qu'elle n'a pas eu"...

    "Douce comme la fourrure/ d'une bête familière"...

    Cette "âme errante" sait, ô combien, dire sous "la palme" la blessure, sous le "désir" les écorchures de l'absence.

    Femme jusqu'au bout des "draps brodés", jusqu'au sensible coeur qui "frôle des âmes".

    J'aime beaucoup la tresse que ces beaux poèmes nouent dans l'étroitesse de nos vies, entre l'air, l'appel des "racines" et la terre des mots, que viennent accompagner - couleurs vives - les dessins de l'amie Sonia Préat.

    Découvrez ces livres qui révèlent. Véronique, page 59, écrit :

    "Le choeur muet des femmes immémoriales                    veille."

     

    http://espace-livres-creation.be/livre/femme-abyssale/

     

  • DOISNEAU 1912/2012

    images?q=tbn:ANd9GcRTXlMzgsSLy7n9sf_i0xby-k7Zo1r0PrFDYkt46a5wZ53GC1zmmApar Philippe Leuckx




    Deux ans après la belle exposition de CENT PHOTOGRAPHIES de Doisneau au Musée Cartier-Bresson, deux années après la parution du beau volume "PARIS", voici que s'amorce une nouvelle avancée dans la (re)découverte du très grand photographe de Gentilly/Montrouge et du monde.

    On a si souvent réduit l'impact de son oeuvre, tant dénaturé la complexité, si mal perçu l'étonnante vitalité d'une oeuvre nombreuse, très variée, bien plus plurivoque que les discours stéréotypés à son adresse. Que de poncifs à l'oeuvre dans son analyse : du style photo populaire, sentimentale, baignant dans les approches de l'enfance et des banlieues...

    Au moins, l'acuité des "cent photographies" montrées a dévoilé une partie des facettes de l'auteur.

    images?q=tbn:ANd9GcS6ZsVRZVbnTKfPkECx_H8MQngXeTLI7xnpe3ShPeKFUDNuWDS8Mais subsiste toujours le frein de la mémoire : les reproches des photos faussement improvisées, les procès d'intention (au sujet des figurants du "Baiser de l'Hôtel de Ville")...

    Il aura fallu près de dix-huit années au-delà de son départ , un 1er Avril 1994, pour prendre - enfin - la juste mesure d'une oeuvre que ses deux filles - sur base du classement minutieux de leur père Robert - sont en train de mieux faire connaître. Nous n'avons jamais aujourd'hui accès qu'à une faible partie d'une masse de plus de quatre cent mille clichés. Combien? Il y a eu une quarantaine de volumes depuis l'édition en 1949 de "La Banlieue de Paris", chez Hoëbeke, surtout. De beaux livres, conjointement assurés par l'oeil de l'artiste et la plume d'écrivains (Cavanna, Pennac...)...

    Comme pour l'oeuvre pessoenne, le monde de la photodoisneau est à découvrir. Par pans entiers.

    Dans l'attente - et 2012 prévoit toute une série d'hommages à Paris, à Tokyo, ici même à Stavelot -, retournons à ces oeuvres uniques : "Le Réverbère", "La poterne des peupliers", "Anita", "Picasso et ses pains", "Le nez au carreau", "Les glaneurs de charbon", ses portraits de Colette, Marais....

    Une lumineuse composition préside à l'esthétique de la "photodoisneau" (comme on dit cinémaozu), non pas un système clos, non pas une série de reprises, non pas une pratique sans concertation : non, un luminisme à tous égards personnel, dans la volonté de jouer du contre-jour et des arêtes splendides des lignes de fuite et d'ombre indécise, une magistrale mise en place des lieux et des gens.

    Des clichés inoubliables : "Les enfants de la Place Hébert", "L'instruction scolaire rue Fontaine", et, par dessus tout "Les enfants de Salkhazanoff"(Paris 1950).

  • BAGLIN "ENTRE LES LIGNES" - Ed. La Table Ronde


    images?q=tbn:ANd9GcRTXlMzgsSLy7n9sf_i0xby-k7Zo1r0PrFDYkt46a5wZ53GC1zmmApar Philippe LEUCKX

    Un fou de chemin de fer, de voies, de chemins de fer électriques perfectionnés...Sans doute, au sens d'une passion irrépressible, qui vous vient d'enfance.

    Une manière de raconter la vie de ses proches, son frère, ses parents, les amis de ceux-ci toujours par le biais d'une gare, d'une barrière à surveiller, de locos à soigner, de voies...

    Michel Baglin, que les récents "Chemins d'encre" (2009) et "L'alcool des vents" (2010) font connaître pour son "métier d'écrire" et son lyrisme où il "rend grâce" à tous ses domaines de prédilection, est le type d'auteur à nouer entre les époques des aiguillages inédits.

    Le voilà bien entrepris quand il songe à se donner, passé la cinquantaine, de petites gares et des lignes comme étapes d'une initiation qui remonte loin.images?q=tbn:ANd9GcQURW6fhTZehQBlkBBjnj218iYv33KgUJdsVDL_GZhOfJ901v6U

    Ce qu'on retire de cette lecture de "Entre les lignes", tout à la fois référence aux vapeurs, aux caténaires, aux rails, et aussi à l'écriture même de ce récit fervent, c'est un bout d'histoire familière, époque bénie où les gens aimaient encore se retrouver pour un petit verre de blanc, casser la croûte ensemble, rire franchement entre deux plats. Un peu le monde d'Hardellet, des zincs, de la banlieue féconde.

    Les lieux défilent à la vitesse des trains : le petit Parisien que fut Baglin a fait la connaissance de la province, du sud, et ses souvenirs sont riches : les années cinquante pourvoyeuses d'expériences, sensibles aux codes. Ainsi, cet épisode où un machiniste se fait tancer par un jeune petit chef pour excès de fumée en pleine gare, alors que son expérience n'est plus à prouver, qui prend une amende mais évite, grâce à sa réputation, le blâme!

    Tant d'autres épisodes seraient à citer. Du reste, l'écriture fluide, nerveuse relaie bien le mouvement des trains, c'est le sens du voyage, c'est le goût des ailleurs qui nous happe.

    Ce beau récit initiatique reconstitue non seulement une époque, il explicite une conscience littéraire, née littéralement "entre les lignes" de chemin de fer!

     

     

  • HOMMAGE A SALLENAVE, qui sera reçue jeudi prochain, 29 mars 2012, à l’Académie française

    images?q=tbn:ANd9GcRTXlMzgsSLy7n9sf_i0xby-k7Zo1r0PrFDYkt46a5wZ53GC1zmmAPar Philippe Leuckx

    Romancière, nouvelliste, essayiste, Danièle Sallenave, née à Angers, a enseigné la littérature et la photographie (un photopoche consacré à Kertesz) à Paris-Nanterre. Elle a aussi traduit quelques auteurs italiens : Pasolini, Calvino et Calasso.

    Autant reconnue par ses fictions que par ses essais.images?q=tbn:ANd9GcQMg3uq-Rje8O6VjxavThJg9sMyYp0MuRomH31WbxJmlb2K3lcD

    Avant d'évoquer ce 26e livre de l'écrivain, rappelons quelques titres : "Les Portes de Gubbio" (Prix Renaudot 1980), ""Un printemps froid", ""La vie fantôme", "Rome", "Le don des morts", "Les trois minutes du diable", "Viol", "D'amour", "Castor de guerre" (un essai époustouflant de subtilité sur Simone de Beauvoir)...

    "Nous on n'aime pas lire" (1)  relate une expérience pédagogie de l'auteur à Toulon, lors d'une "résidence d'écrivain". Sallenave a, à cette occasion, rencontré deux classes de 3e pour nouer un projet en trois étapes.

    Le livre, fruit de ce travail, a paru en 2009 et concerne l'année scolaire 2007-2008.

    Disons-le d'emblée. Voici, non un essai pédagogique, théorique, didactique, mais un livre d'écrivain et de professeur.

    L'écrivain en collège, c'est peut-être devenu une mode. Sallenave s'en défend. Dès l'entame, elle avoue sa réticence. Et puis, réflexion redoublée, saisit l'opportunité.

    Elle va donc à Toulon, à trois reprises, dans un collège du quartier de la Marquisanne. Qu'elle décrit, en l'approchant, avec l'oeil de l'écrivain et de la spécialiste de la photographie. L'environnement, les barres d'où proviennent les élèves, beurs pour la plupart. Un travail ethnographique qui cerne la ville, sa pollution, le port, les achélèmes, enfin, le Collège, "son" collège, puisque le possessif revient comme une antienne.

    Cet oeil voit tout : le beau, les plantes vertes, le confort assuré de l'établissement, la peinture fraîche...Le Centre de Documentation,  confortable aussi... L'écrivain sent tout : la violence contenue toujours près d'éclater, la séparation des sexes, on est pourtant dans un collège mixte, l'absence de mixité sociale, la bonne volonté des professeurs et de la direction, les doutes, la volonté aussi assignée à elle-même de ne pas céder aux préjugés, aux clichés de toutes sortes (cf. épisode du tag).

    Et l'expérience se met en place. Après l'oeil qui a tout vu, tout senti, le coeur apprivoise. Un coeur serein d'un professeur, qui a longtemps travaillé dans l'enseignement supérieur, mais qui, ici, éprouve pour la première fois le contact avec des élèves bien plus jeunes, bien plus démunis...

    Loin des discours démagogiques, à l'oeuvre très souvent lorsqu'on évoque collège à difficulté, population d'origine immigrée, pédagogie adaptée, Sallenave décrypte la situation et propose, non une solution toute tracée, mais quelques aides. Voilà des élèves de quatorze-quinze ans, dépossédés d'une langue qui puisse les aider à communiquer : peu de vocabulaire, une maîtrise insuffisante de l'orthographe, de graves réticences, pour certains vis-à-vis de la lecture...

    Lire, ou ne pas lire, la grande affaire. Péremptoire, chez les garçons, dans la classe qui s'ouvre à elle , la déclaration : "Nous,  on n'aime pas lire!"images?q=tbn:ANd9GcQj3kCjEso20g73B2CgBgofg8F9ICopzOMqLWBLy-i9xGa00PBKsg

    L'écrivain analyse les circonstances qui ont amené tel constat. L'appartenance à un milieu - qui se défie des livres, n'en possède pas-, la pression de la télévision et d'autres activités sur une pratique de lecture,  qui semble, pour beaucoup, inutile, lourde, décalée, éloignée de leurs intérêts et préoccupations...

    Comment arriver à les faire lire? Par obligation? Peu crédible. Peut-être en montrant que lire est une ouverture à AUTRE CHOSE, à un autre univers, que le foot, la télé, la glande n'offrent pas...

    Lire, difficile? Complexe, oui. Mais "tellement nourrissant". "Une paix peuplée", nous dit l'auteur. Quelle métaphore!

    Pour contrecarrer les pires stéréotypes : seules les filles aiment lire; lire, c'est une activité de "tapette"; ça ne sert de rien etc.

    Lire élève, puisque Sallenave convoque Alain, non pour édifier une thèse (elle en a horreur), mais pour revenir à ce "bon sens", qui manque tant à une période où l'on a privilégié les recherches didactiques, les théorisations, et qu'on a oublié les fondamentaux : le contact avec le livre, la narration à voix haute, le goût des histoires (comme celles que réclament les enfants), le retour à une simplicité porteuse (lire ouvre des portes, gage de liberté)...

    Trente-sept petits chapitres ordonnent l'expérience. On retrouve là le goût de l'auteur pour une approche par strates (comme elle fit pour ses fictions ou sa vision d'une "Ville rêvée", Rome). Cette géologie est particulièrement porteuse, intellectuellement, philosophiquement. C'est une manière plurielle de cerner, par autant de clés, la complexité d'un collège proche d'une cité, d'élèves attachants, adolescents en recherche de cadres, de soutiens... Sallenave en profite, avec son bon sens des lumières, pour rappeler quelques évidences - souvent omises, négligées : il faut saper les opinions fausses, être des "transmetteurs d'opinions droites, qui sont alors des vérités, soit de la science soit de l'expérience, pas de plus beau métier : c'est cela, être professeur" (p.154).

    Tant d'autres fragments seraient à citer, d'un livre NOURRI d'intelligence, de droiture intellectuelle, qui élève, oui, osons le mot. A l'heure où tant de professeurs éprouvent un dur métier, soit qu'ils ont à se débattre dans un climat hostile, soit qu'ils sont mal préparés à un enseignement qui a terriblement changé, ce livre revient sur l'essentiel : foin des expériences passées (2) où à force de simplification et de démagogie, on assignait au professeur de classes dites "faibles" une forme d'enseignement qui réduisait les chances de celles, de ceux qui le recevaient. L'exigence, l'apprentissage du vocabulaire approprié, des lectures (qui ne se réduisent pas à la littérature de jeunesse),le  retour à un enseignement protégé (l'école-sanctuaire),  la sérénité, l'intelligence sont à remettre à l'honneur...

    Un livre, indispensable, et, forcément, d'une très belle écriture.

    P.L.

    (1) Danièle SALLENAVE, Nous, on n'aime pas lire, Gallimard, 2009, 168 p.- 11,50 euros.

    (2) Celle qui veut, dans l'enseignement supérieur pédagogique, privilégier les approches théoriques aux expériences concrètes (que de grilles et si peu...de lectures!)

     

     

  • Scène finale de PROFESSION REPORTER

    Au cinéma, on a rarement synthétisé à ce point tous les tenants et aboutissants d'une existence humaine. 
    Le spectateur assiste EN DIRECT et avec la progression d'une caméra-ludion à la vie même qui se déroule sous ses yeux : la caméra part d'une chambre, ouvre l'espace de grilles qui donnent sur une place d'un village espagnol.
    Une jeune femme tue le temps dans la poussière de l'été; un enfant joue; un vieillard assis contre le mur d'une arène regarde; une voiture d'auto-école traverse en tous sens l'espace...
    Pendant ce temps, quelqu'un meurt dans une chambre...
    Le temps de tout montrer, la caméra revient à son point de départ. Le plan a duré 7 minutes.
    Prouesse technique, certes, magie du cinéma dans cette perception du temps vécu, ressenti...
    Tourné en 1972-1973, après les aléas d'une coproduction inachevée (Techniquement douce ne sera jamais réalisé), le film sort en mai 1975 à Cannes.
    Interprété par Jack Nicholson et Maria Schneider (fille de Daniel Gélin), c'est une oeuvre saisissante sur le destin d'un journaliste qui a décidé de changer d'identité.

    Philippe Leuckx



  • 2012 Centenaire d'ANTONIONI

    images?q=tbn:ANd9GcSrUEZnlGyDQBpEwZdHbpgLA_iSxnX8rot3rBkoEkt-3zbT1Wgppar Philippe Leuckx

    Formé à l'école du réalisme poétique, Michelangelo Antonioni a gardé de son expérience d'assistanat pour Carné le sens inouï d'un réel à   scruter au-delà des contingences jusqu'à rendre tangible le moindre mouvement d'un corps, d'un coeur.

    Rompu à l'apprentissage néo-réaliste des grandes années (1942-1948), dont il fut sans doute avec Visconti l'un des précurseurs, GENTE DEL PO étant l'exact contemporain de OSSESSIONE, Antonioni flaire et restitue le réel. Il y a chez ce maître de l'approche tactile, féline, tout en douceur, la volonté de montrer ce que la pauvre habitude du cinéma de consommation courante a négligé, occulté derrière sa masse de poncifs. Michelangelo inaugure en1950 une nouvelle forme de cinéma. CRONACA DI UN AMORE porte bien son titre. La chronique, le cinéaste va sans cesse l'explorer, dans des strates de la société italienne. Est-ce l'heure de"chroniquer" cette bourgeoisie turinoise ou milanaise, alors que les réalités sociales du temps sont chômage, restriction...? A trente-huit ans, le maître consigne déjà ses territoires. Il faut, selon lui, forer dans l'âme humaine, inaugurer un cinéma du sentiment. Dès 1950, ce cinématographe-là signe déjà l'ère de sa modernité.

    Or, rien n'est plus fluctuant et fragile que cette exploration lente, incisive.

    A celles et ceux qui depuis toujours ont suivi fidèlement l'oeuvre - de 1950 à 2004 -, faut-il rappeler que le parcours du cinéaste ferrarais a été semé des pires contraintes? Que de projets mûris et cependant abandonnés, faute aux producteurs le plus souvent! Combien d'histoires dont ces derniers nous ont privés! Je pense surtout à TECHNIQUEMENT DOUCE, dont il faut relire, comme seule trace, l'intense scénario. Je pense aux récits de "QUEL BOWLING SUR LE TIBRE".


     

    Le cinéma d'Antonioni?  Ce sont d'emblée des images inoubliables, parce que composées par le génie d'un véritable imagier au sens le plus noble du terme: le cinéma n'est pas roman mais fluidité d'images puisées au réel et recomposées choralement ( à l'aide de sons, de visages, de paroles, de mouvements). On l'oublie trop souvent, pour ne songer qu'à l'aspect littéraire, forcément littéraire des histoires à raconter. Rien n'est plus étranger à l'auteur de L'AVVENTURA que cette redevance romanesque.

    Antonioni redéfinit le cinématographe, en filtrant le réel, en épuisant la durée, en relayant par celle-ci la multiplicité du réel à découvrir.

    Images d'une direction d'acteur impeccable : n'ont jamais été meilleurs les Ferzetti,  Maria Schneider, Daniela Silverio, Christine Boisson, Tomas Millian, Sophie Marceau...

    Images d'une féline Furneaux, d'une Rossi-Drago discrète et sensible, d'une Valentina Cortese dans l'univers pavésien des Amiche.

    Images de la blondeur de la Vitti, dont on ne dira jamais assez l'intelligente beauté du moindre geste, les inflexions d'une voix sensible jusqu'au tourment.

    Images d'un bateau qui défile lentement, traversant la fenêtre d'une cabane du DESERTO ROSSO.



     

    Images des rencontres insolites - hasard, imprévu de la vie, concours de circonstances - de LA NOTTE, de BLOW UP...comme la vie en déroule.

    Toute la partie espagnole de PROFESSION REPORTER serait à mentionner tant le cinéaste relaie frémissants le blanc crayeux des canicules, les ombres des arènes, des places, les attentes estivales, le chaud des riens explorés, un mur, une fenêtre grillagée...

    Tout IDENTIFICAZIONE DI UNA DONNA !

    Et que dire de l'épisode ferrarais de PAR-DELA LES NUAGES? L'hôtel, la chambre, la séquence d'amour tissée d'une lumière chaude.

    Les images antonioniennes tremblent, rayonnent, quoique d'une netteté photographique éblouissante. Paradoxe? Non.

    Il faut cadrer ainsi le réel pour mieux le scruter.

    L'oeil du spectateur est ainsi enjoint à suspendre le plan, c'est-à-dire le réel.






     

  • VU AU CINE DE MA RUE "HABEMUS PAPAM" de Nanni MORETTI


    369422_1424082850_695073978_n.jpgpar Philippe Leuckx

    Autant "Il Caimano" m'avait paru quelconque et finalement trop peu satirique dans le cadre du sujet donné (dénoncer Berlusconi et son régime) , autant sa dernière réalisation me fait renouer avec le cinéma de l'auteur de "La Chambredu fils".

    Le sujet tient en quelques lignes. Il faut élire un nouveau pape. Après quelques tours de scrutin blancs (et de fumée noire au-dessus des appartements), le cardinal Melvil est élu. Mais, catastrophe, au moment où il doit apparaître au balcon, la foule nombreuse surla Place Saint-Pierre entend un cri d'horreur.

    Il faut dépêcher un psychanalyste (joué avec brio par le cinéaste lui-même)  pour "soigner" le nouveau Pape appelé à régner et qui ne veut pas de la nouvelle fonction...

    La mise en scène cerne avec lenteur, humour, réalisme les préparatifs  du vote dans la Chapelle Sixtine, les déambulations et activités des cardinaux électeurs dans le palais, les mille et une surprises dans un Vatican plus vrai que nature.

    Dans le rôle du nouveau pape, un Michel Piccoli magistral, lourd, à la diction étouffée par la dépression qui s'est emparée de lui, à peine le vote connu. Le comédien est admirable de bout en bout, il donne créance, poids et humanité à un Pontife dépassé par l'ampleur de la tâche.

    Il ne faudrait pas  croire que l'oeuvre de Moretti ne joue que de la gravité, elle multiplie les scènes cocasses, légèrement satiriques, dévoile les facettes très quotidiennes de personnages souvent vus de loin, avec moult clichés. Ici, le cinéaste de la Sacherproduction a dégraissé les poncifs pour ne s'intéresser qu'au souverain, débordé...

    On retrouve le talent de celui qui, jadis, tourna "La messe est finie", sur le destin d'un prêtre de la périphérie. Les couleurs, la sûreté de la mise en place des micro-événements, l'utilisation exemplaire des décors somptueux, couloirs, stucs, lambris, lourdes tentures, cours et jardins font de "Habemus papam" une réflexion vivante, concrète, philosophique sur une Cité souvent trop caricaturée. Même les Gardes Suisses participent de la vision nouvelle qu'en a le réalisateur à la voix de stentor!

    Rome, la ville, en sort aussi grandie, par ses échappées, les escapades...nous n'en dirons pas plus, puisque, film et fiction faisant, "Habemus Papam" est aussi un suspense urbain!

    A voir et à revoir!

    P.L.


     

  • IRENE PHILIPS ET PHILIPPE MATHY SUR LE "CHEMIN DU VENT"

    369422_1424082850_695073978_q.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    Gémellité, quand tu nous tiens! Philippe Mathy, après avoir collaboré étroitement avec des artistes, Ruelle, Vandycke, entre autres, propose ici ses poèmes de "vent" à la lecture d'une graphiste coloriste, spécialiste en ciels parme et tout de lavis orientaux, Irène Philips.


    Travailler ensemble suppose contraintes et connivences. Ce que d'autres compères ont exploré dans le domaine musico-poétique, Lucien Noullez et son ami Marc Dugardin, le même Noullez entreprenant avec Virginie De Lutis une découverte photographique...


    Les contraintes (tout art ne naît-il pas de contraintes, comme le rappelait Tarkovski) : treize textes en vers libres, en prose qui s'acheminent, le vent au dos.images?q=tbn:ANd9GcRP6AslPAMKy5lC1wwHVUJNvwB63Mb6P6SyUe_8c2uHd9UhvEyy


    Nous connaissons la démarche du poète, moins celle de ce peintre qui donne au moindre ciel des instances d'aquarelle.


    Le poète de Guignies, en Picardie belge, sait que la lumière héberge un rien de poésie et lui donne raison de vivre, tel l'oiseau qu'il serait sans problème, passant "d'une rive l'autre. Il le dit en réponse à cette interrogation toute simple : "pourquoi écris-tu?".


    La réponse appelle des connivences, des réseaux de sens. Entre les poèmes tissés de vent, de souplesse vers le ciel d'Irène, il y a cet "ange" qui traverse notre lecture, il y a ce "ciel d'octobre", puisque cette saison est chez lui préférence.


    Chaque poète a les siennes : nous retrouvons ici, en terre de connivence, les douces correspondances d'une voix attelée à dire l'essentiel. La beauté fruit d'un rien. Cette lumière qui change et qui semble déjà d'hiver. L'hiver, en secret redouté.


    Les grands espaces d'Irène - où les couleurs sont hommages à de Staël - ces parmes - aux flamboyants couchers de soleil d'Hopper, aux franges orientales d'Hokusaï, ...- et des bleus à se fondre dans ces toiles, tableaux bleus que ne renierait pas un Poussin. Il suffit de se reporter aux pages 18 et 47, où un air d'Arcadie s'échancre sous nos yeux.


    A ce propos, n'oubliez pas d'aller voir les quelque vingt autres illustrations, maîtrisées, avec la reprise d'un motif, une espèce de clôture libre, de "piquets" silhouettes, qui frangent les oeuvres aux trois-quarts de leur hauteur. C'est très fin, subtil...Enfin, des "piquets" sans fil, libres comme ...le vent.


    A parler d'images , venons-en à la beauté de celles-ci et lisons, sous la plume française de Philippe, ou sous la langue de Christoph, le néerlandais, ces vers :

    "Le temps n'est pas aux réponses mais au temps qui va"

    "Octobre en nous quittant nous offre l'écume d'une beauté"


    La marche, pourvoyeuse de tant de textes, nous vaut ceci :

    "Nous avançons plus forts, / sans même savoir que, / au plus profond de nous, / un visage/ nous a fait don de disparaître".


    Nous sommes heureux de retrouver la voix d'un poète, au-delà des dernières barques qu'il s'est données, pour oeuvrer sur "le chemin du poème" comme il le dit si bien.


    Ed. MEDUSA, 2012 (trad. Christoph Bruneel)

  • VU AU CINE DE MA RUE: DEUX SICA POUR LE GAMIN AU VELO OU LA FIGURE DU DOUBLE

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    par Philippe LEUCKX, samedi 10 décembre 2011

    La figure du double - les frères Luc et Jean-Pierre, les deux personnages principaux la belle Samantha coiffeuse de son état et le jeune Cyril toujours près de fuir, le chaud et le froid, le bien, le mal, l'intérieur, l'extérieur, les deux roues de la bicyclette - eh!oui -, inonde ce film, plus serein, non d'y être filmé - un Seraing ténébreux, entre feuillages, avenues, salon de coiffure et appartement confinés, dans un éclairage caravagesque, mais parce que la fin s'ouvre, comme une éclaircie soudain balaie la tempête, l'orage d'été...

    images?q=tbn:ANd9GcSmnWVqi9mwd3hmPQ1Wx5CoiX1bn5lRSE0ykjBbj8w52l0Ki0O8Eh! oui, il y a plus de calme dans cette intranquillité gémellaire, que ces deux-là transmuent en réflexion. Sinon, l'intrigue, presque squelettique - un ado en accueil a les jambes fugueuses et donne bien du fil à retordre à l'accueillante coiffeuse - Cécile de France -, serait de peu. Il y a autre chose : ce travail sur le menu, l'infime. Un regard au travers d'une vitre. Un escalier foireux. Un arbre à cause de quoi on chute.

    Les choses vont mal et finalement s'arrangent : suffit-il d'user d'un vélo, de le redoubler et voilà nos deux personnages en piquenique au bord de la Meuse, dans une lumière digne du Miller de "L'effrontée"...Les réalités peuvent changer et nous, spectateurs, nous en gardons les avatars, comme preuves du réel soumis à nos rétines.

    Les frères créent, certes, mais à la lumière des autres.

    Aussi les réminiscences (Miller, De Sica - le plan final du petit Moret sur son vélo retournant chez la coiffeuse, après avoir été rossé , est la reprise à l'identique d'un plan du Voleur de bicyclette, juste après la scène du mur ensoleillé!) inscrivent-elles l'oeuvre dans la droiture morale d'une réflexion tout à la fois éthique (ni blanc ni noir ni bien ni mal...) et esthétique (le soleil parfois prend le dessus sur la lumière ombrageuse, inquiétante).

    Oeuvre des complicités : on retrouve dans de petits rôles les Gourmet, Rongione et autres Rénier, habituels serviteurs du cinéma social des Dardenne.

    En fidèles analystes des cinéastes qui ont compté, les frères tissent ici toute une philosophie de l'argent destructeur : message doublement pasolinien ou bologninien que "Les garçons" ou "Accatone" jadis ont exprimé en s'en défiant.

    On peut en juger : le néo-réalisme fait encore des petits (sans jeu de mots!), dans la justesse d'une perception d'un milieu (ah! ces achélèmes sérésiens font bien penser à leurs pairs romains!), dans celle d'une lumière qui donne de la réalité une mesure morale, non moralisatrice.

    Figure double, nouvelle? Non, elle faisait partie prenante des autres réalisations : autour des thèmes de la filiation et de la relation (Rosetta et sa mère - Le fils et le professeur - L'enfant d'un couple - La Lorna manipulée par l'autre -....).

    Du bien beau travail de mise en scène , dont on retiendra la pression d'une approche des corps, filmés en lutte; le besoin de camoufler l'enfant effronté derrière le buisson de la nature; la séquence étonnante où Cyril partage pour le meilleur et pour le pire quelques moments avec un présumé dealer, dans un appartement coincé entre la mère grabataire et la chambre; et tant d'autres moments d'intensité. Ainsi, pour dernier exemple, le "mur entre les personnes" (Souchon), entre un père cuisinier et son Cyril de fils, et ce mur que l'ado a si souvent sauté... Hautement symbolique!

    C'est tout un art que de piéger la vie et de s'en remettre au flux de la pellicule pour un dosage subtil , entre constat et espérance!

    CHAPEAU DOUBLE!

    LE GAMIN AU VELO, Belgique, 2011, 1h27.

     

  • LA POÉSIE? "Parler nu"

    images?q=tbn:ANd9GcTrR1IdxodKYq_LvNF4YinLDzxhfP_wpLlH3p0c7h7LwclgLUKnPApar Philippe LEUCKX


    Cinq petits livres de poésie sous la bannière, un peu facile, du titre de l'un d'entre eux : PARLER NU.

    Cela pourrait figurer le genre par apologue.

    S'il est bien l'un des devoirs de la poésie, c'est de décliner cet effort de vérité nue, sans ambages.

    *


    9782952586283.gifL'ouvrage de Brigitte Gyr, le beau recueil qu'elle publie chez Lanskine, offre cet effort de vérité que chaque poète accomplit, avec son style propre, avec sa métrique unique, avec ses rythmes et ses vers.

    PARLER NU

    Beau titre pour évoquer le "doute", la reprise, "l'intérieur de soi", quand la langue "si lourde" exige tant!

    Entre non-dit et science sûre de le dire, l'auteure française anime les pulsions de son coeur des vers qui tremblent :

    écoutons avec elle

    "il y a des femmes en crue

    sous le bleu de l'air"

    ou

    "mais demeure

    le je

    qui redouble la marche"

    ou encore

    "on bute sur l'absence"

    On n'écrit pas pour "passer le temps". On écrit, ici, nudité, effort de vivre, métier d'écrire...

    C'est beau. Comme la vérité.


    http://www.editions-lanskine.fr/actualites


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    161960_136407753088263_8236576_n.jpgChangement de registre, sans doute, avec "Gens qui pleurent, toi qui ris" de Roland Counard, chez Bleu d'encre Editions.

    Le poète manie l'humour noir, l'humeur ironique de quelqu'un qui sait, ô combien, comme il est métier de vivre, pour pasticher le cher Cesare!

    En trente pages, une leçon de philosophie à rebours de ce qui est convenu!

    ça n'est pas très gai, en dépit de ce titre tire-bouchon!

    "Et ainsi nous allons d'une branche à l'autre, sans rien imaginer de ce que peut être un long voyage...Ce bol de lait chaud avalé dans l'urgence!"

    "...nous cherchons un sens au devenir, et nous nous perdons dans l'équation qui mène à l'inconnue, à la difficulté d'être?"

    La beauté naît d'une insolente poésie, qui s'appelle vérité existentielle :

    "Pensons à cette étrange hésitation qui, dès la naissance, nous balance d'un point à l'autre, pas à pas, inventant ainsi le mouvement"

    Très beau, très juste, un rien (dés)(in)espéré?

     

    http://fr-fr.facebook.com/pages/Revue-et-Editions-Bleu-dEncre/136407753088263

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    mots-donnent-cover1-rvb.jpgFêtons, avec les Editions Couleur livres et sa collection nouvelle "Carré d'as" , le 1 dévolu au beau recueil du poète CENTENAIRE de 2012, l'excellent et méconnu ARTHUR PRAILLET, né à Nancy, il y a juste cent ans, décédé en Belgique, à Marcourt, en 1992. "Les mots donnent sur le jour".

    C'est un oeil, ce poète! C'est un regard! C'est surtout un IMAGIER de premier ordre.

    Voyez :

    "On ne demande pas à l'eau

    Quelle langue elle vous parle

    Mais de répondre à votre soif"

    "Laisse le mot trouver sa place

    Assurer lui-même son appui

    Dans le poème en train de s'inventer"

    Le beau livret est illustré par Annie Gaukema, dont les images sont elles aussi coeur d'enfance.

    Un dernier jet de poésie?

    "Le soir quand j'éteins ma lampe

    La lumière qui rejoint-elle?"

    Bachelard eût beaucoup aimé cet affûteur de lumière, ce poète des visages ("Aujourd'hui je n'ai pas eu le temps/ De rencontrer un visage/ D'écouter un oiseau.....Aujourd'hui est déjà/ Du lendemain perdu").....TRES BEAU


    http://www.couleurlivres.be/html/presentation.php


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    images?q=tbn:ANd9GcRV2I-eKvLDoWeHk23Lr7An-Hf5G0mb3ES4YuSPvQWmIpSglOHQKA"Demeure ardente" de l'ami Demaude (poète né en Borinage en 1937, installé à Bruxelles avec l'auteure d'encres subtiles Jeanne-Marie Zele) dit pour sûr la ferveur de l'habitation poétique d'un écrivain, qui, après tant de recueils happant le froid du minerai, le bruit des images, les affres et les étoiles de la nuit, s'offre encore, sous le flambeau des poèmes allemands qu'il traduit inlassablement, Heine, Hölderlin, tant d'autres, un domaine où flambe "le feu" dès l'aube, la "fête" des mots qui crissent chez Demaude, comme les galets de houille (du terreau paternel). L'impératif résonne chez notre ami comme une invite à éviter le pire (je ne peux dire mieux) :

    "Ne tardons plus. Chassons le gouffre irréductible. Le plateau nous attend qui, là-haut, recompose les torsions-gisements d'une âme à clarifier"

    On ne sort pas toujours des houillières de l'enfance. On cherche à sortir des gisements. On ne veut pas tarder, l'heure avance!

    La poésie est celle de cette "demeure ardente", "familière", celle encore où "Notre blé, sûrement, récidive la paix".

    Celle où "nous avons déterré la carie des fers".

    Demaude écrit profond, profond, vers la cause des âmes!

    (Chez ORBES, av. Georges-Henri, 1200 Bruxelles)


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    covok.jpgUn jeune auteur chez un jeune éditeur, sous un label connu, en terre de poésie.

    Tom Reisen publié aujourd'hui par le jeune Maxime Coton (né en Hainaut en 1986!), qui mène les destinées d'une maison bien connue pour ses qualités éditoriales (où s'allient poésie, graphisme) : le Tétras Lyre, longtemps cogéré par une équipe solide (Imberechts, Simar, Dacos)...

    Dans l'une des collections-phares de la maison, "Lettrimage", "ETE" du poète luxembourgeois, illustré par un plasticien de Mulhouse, Thomas Diot (1984).

    Tout d'abord, quel bel ouvrage, 36 pages carrées, qui s'ouvrent aux couleurs de l'été, entre jaune bronze et rouge sang, au croisement des images d'un poète de l'énumération, qui aime cataloguer ses sensations, ses émotions, comme qui arpenterait ses voies en déclinant messages et impressions.

    Une langue, somptueuse, les précise :

    "Persiennes. Il n'y a jamais eu de persiennes dans ma chambre. Pourtant, en m'approchant de la fenêtre, cédant à l'appel du dehors, voici que mon regard plonge par les lamelles. C'est peut-être la lumière striée d'un hôtel de Côme, d'une villa de Cimiez ou d'un beach-house californien".

    Les ombres d'une épaule, Balthus, Matisse, le Besson californien et ses Hopper, Nice...voilà comment aux réminiscences d'autres univers le Luxembourgeois répond de ses proses poétiques.

    "Me cloîtrer en été, c'était goûter la volupté du renoncement, réciter le rosaire des impressions les plus remarquables. Revoir plutôt que voir sur le rebord de la vie son agitation en même temps que son accalmie; vie, ville, tell où les images les unes sur les autres s'amoncellent".

    Des litanies de rues défilent, ou d'actions, ou de flashes...

    Un auteur à ....suivre. C'est la bonne orientation.


    http://www.editiontetraslyre.be/


    P.L.

  • Sur quelques lecture récentes, par Philippe Leuckx

    images?q=tbn:ANd9GcRjyuB5DxClly3uAjVgLzWJGHP0fK2oecmERBY-qFXyP6pTysyyJoyeusement du présent de France Bastia

    (Ed. Les Claines, 2011, 160 p.)

    Un diariste comme notre Présidente honoraire de l'A.E.B. aime saisir du réel le plus quotidien matière à réflexion, à mémoire culturelle, à ressourcement, aussi.

    Et ce n'est pas le seul Montaigne convoqué ici, dès le titre (que F.Bastia lui emprunte), qui donne à ces notes au fil des jours, des saisons et des pages lues l'humus réflexif, il faut sans cesse faire feu de la moindre lecture de poème, de roman ou d'essai.

    L'auteur nourrit et se nourrit de ces faits qui font parfois la « une » ou qui, le plus souvent, dérogent à l'actualité paresseuse de tant de journaux accablants de trivialité.

    Ici, rien de tel, on le devine. La culture aux aguets de notre fervente lectrice sait coudre ainsi, avec justesse et souplesse, les raccrocs de toutes les vies, les laines chaleureuses ou détricotées.

    Au fond, la régularité des notations et l'instinct sûr qui les guide pourraient faire apparaître le caractère lâche d'un « journal d'une femme de lettres » : ce n'est pas le cas. Au filet des notices répond la persévérance nette de lucidité pour se dire, dire l'autre, rappeler des valeurs essentielles, éclairer des zones d'ombre...

    La légèreté s'accompagne aussi d'humour et de gravité. De poésie. De gentillesse.

    Rien de facile, du reste. Il est d'usage aujourd'hui de récuser, de noircir; accueillir est tellement plus ardu. Et l'on comprend la mission d'un tel journal, rendre compte du temps humain, entre bibliothèque et jardin, dans un espace noué de joie et de sérénité, dans une lumière vive d'intelligente compréhension du monde qui court.

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    images?q=tbn:ANd9GcSnexnXrlneG7HrRR0RfeNWdz2AZDJpWY9yUYoA7DFksyZoDHk5LQOff de Gaëtan Faucer

    (Ed. Chloé des Lys, 2011, 56 p.)

    Une première pièce publiée pour cet auteur bruxellois, épris de poésie et de théâtre. Mais combien de pièces dans ses tiroirs!

    Né en 1975, discret, peut-être trop, voilà quelqu'un pour qui le théâtre, c'est la vie, et toute la vie l'occasion d'un théâtre.

    La pièce « OFF » mêle l'ironie à la réflexion. Un projet fou, noué de mal, de maléfices, saisit trois femmes. Le pouvoir, le mal résonnent dans leur propos. Il s'agit d'oser ce que l'humainement et le politiquement correct récusent, c'est-à-dire, renverser les valeurs, en proposer le juste contraire, qu'il s'appelle haine, ou vengeance, ou asservissement « des masses ».

    Dans le droit fil de pièces célèbres (songera-t-on sans doute à « Huis-clos »), Faucer dénonce la condition infernale qui se loge au coeur de l'humain. L'enfer, ce n'est pas seulement l'approche de l'autre – ça a été dit mille fois -, c'est surtout la recherche méticuleuse du « mal pour le mal ». Le mot fléau, brandi par l'une des Grâces, résume le projet.

    Les trois Grâces ont pour noms Euclidis, Torat et Flamme.

    Sont-elles de simples femmes? Des monstrueuses délirantes? Des amazones tueuses?

    Le dramaturge cisèle leurs dialogues et insinue son propos, entre humour noir et lumière philosophique voltairienne de haute lice!

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    images?q=tbn:ANd9GcSlWRGkSnQmi-xPxSPzESd_MzopN-GVW0SnSGJrcYKbPoJ7L-9fLes utilités du rêve de Jean-Michel Aubevert

    (Ed. Le Coudrier, 2011, 164 p.)

    Un magicien poète fait de neige le mot et les mots nature, rêve s'accouplent tout naturellement sous la plume.

    Voilà un auteur pour qui la poésie est vie depuis plus de vingt ans, depuis près de vingt livres qui s'insinuent durablement dans un imaginaire tissé d'herbes rares, de mots qui ne le sont pas moins, dans une langue touffue, riche de vocables inouïs.

    Dans un très beau livre précédent, qui explorait les forêts boraines à la quête d'indices et de coeurs à partager, le poète Aubevert signait déjà cet amour nature, dans une poétique mature.

    Il est arrivé au point où sa langue, sans se forcer, accompagne délices, rêveries, comme celles d'un grand promeneur toujours à l'affût des merveilles à consigner.

     Aux rets d'un langage qui lui est devenu propre, aiguisé comme la faux, une sensualité souveraine pour dire l'éclosion, la métamorphose, la beauté.

    Pullulent dans cet univers revisité par un oeil d'expert, les descriptions olfactives, les coups d'oeil, le sensationnisme d'un marcheur-goûteur d'éternel.

    Succulents les images et les mots, les verbes choisis qui donnent un style – le mot n'est pas de trop – aux moindres sensations :

    On dirait que la neige, pour se faire plus légère, s'est faite le givre d'une armature immatérielle.(p.35)

    J'avais cru repaire de corneilles la tour ruinée abandonnée aux oiseaux nichés dans ses meurtrières, où la rivière m'avait devancé. (p.99)

    Le papillon n'a cessé de butiner les couleurs que recèle la lumière...(p.127)

    L'hiver, sans doute, est la saison préférée, pour être celle des neiges, des réchauffements, des laines que se donnent les mots d'un poète, rare et raffiné.

    **

     

    images?q=tbn:ANd9GcSjPorib9Ga7V6KK0CNrTxXmY1t7mCXntRgvOiE8EI05k4Gy73s0ATango du nord de l'âme de Luc Baba

    (Ed. M.E.O., 2012, 96p.)

    Des poèmes denses et écrits sur et au pourtour de la ville, chantée, dans ses replis, ses creux, ses larmes, ses pas, qu'un vrai poète anime en beautés renouvelées d'images qui donnent sens et voie.

    De qui parler si ce n'est d'un passant dérisoire? Quelqu'un qui n'aurait d'autre passé qu'un « sang doux d'un pitre », flairant « au chandail noir des oiseaux/ ...une injure de Dieu »?

    La beauté naît de quelques vers où l'art est de changer l'habituel comme changer « l'air en vin ».

    Les métaphores sont drues, coupantes :

     « Le rire

     Est son fauteuil roulant ».

    C'est un univers de créneaux pauvres, où « le soir en porte d'acier » ne porte guère « L'homme du trottoir », ce pauvre passant « sourd Aux fenêtres de sa conscience ».

    Cet « homme d'en bas » , jacklondonien en diable (cf. People of the abyss), n'a ni futur ni visage, bien à l'image des dévoyés d'aujourd'hui, sans ressources, laissés-pour-mécomptes.

    Une lucidité jusqu'à la lie le décrit dans « un bal musqué des hommes sans tain », tellement transparents qu'on les traverse sans les voir, sans place, sans rien.

     

  • D'ECLUSE EN ECORCE - L'INTIMITE AU COEUR DU POEME de Marc Dugardin et Antoine Valassidis

    philippe_e8UET.jpg

    Par Philippe Leuckx

    Un recueil à deux voix : un jeune poète, riche de deux livres aux titres forts ("Gravats", "Rue Poitrail") et un aîné qui en compte une quinzaine. Le chevronné n'est pas, du reste, novice en collaboration étroite. Il a déjà oeuvré en 2000 avec un ami-poète, lui aussi épris de musique, Lucien Noullez. D'ailleurs, c'est ce dernier qui, en toute confraternité, signe une éclairante préface. L'exercice d'écriture à deux mains  a offert à maints écrivains de jouer l'écho, la reprise, l'interaction ou le répons. Je pense notamment aux "Lettres d'appel" (où les voix de Colette Nys et Françoise Lison dépliaient l'accordéon du Tétras Lyre), à celles de Ben Arès et Colette Decuyper au Coudrier...

    L'échange ici s'enrichit des travaux photographiques d'un intimisme lumineux. Carla Boni nous propose cet accompagnement des textes sous forme de photos-tableaux qui sont autant de fragments d'ombres et de puzzles d'ambiances.

    Les voix qui se donnent à lire, alternent aussi les thèmes. Des ombres, il y en a dans ce flux de présences/absences, dans cette "maison", cette "enfance" rameutée par les mots.

    dugardin-ecorce.jpgDeux voix pour des poèmes "de chambre"? Où il serait question de "poches" à trésor (comme l'on donne à conserver au moleskine engoncé dans le vêtement)? De silences, de livres, de mère?

    A la prose de l'un, serrée, parfois éclatée en phrases brèves, répondent les poèmes en vers de l'autre voix.

    Un jeu de réminiscences (les lectures croisées de Mathy - "monter au monde", se déprendre -, de François Emmanuel - ah ce "portement de la mère" -, de Supervielle  - Visage de la mère -, de Scepanovic et de "un peu de terre en bouche"...) fonde encore plus cette quête de ce qui est perdu, angoissant, requis, et que l'écriture sans doute peut relever comme un regard, je crois, peut lever le balayeur qui penche...

    D'une page l'autre, il y a "écoute", d'un "ventre calme/ la table où repose le pardon".

    A la "dissonance/ de cri", peut-être faut-il répondre d'une reprise : "reprendre écoute et lenteur" : douce injonction à soi, à l'autre, à l'autre de l'autre, au lecteur.

    Les coauteurs relaient sans cesse par une lecture attentive. Et les apologues éclairent le titre. "L'écorce a sué" (p.24). Nous sommes "travaillés d'écluse en écorce" (p.43).

    Sous l'écorce (protection). L'écluse - rétention et départ.

    Entre : la table (d'écriture, celle de la mère...), le pain offert, la musique des mots...

    Bien sûr, il y a "l'enfance au bord des larmes".

    Bien sûr, "des oiseaux qui ne demandaient/ qu'à jubiler sur le bord des fenêtres". Les deux voix s'abordent en termes de fragilité. Ne jamais pousser l'image au débordement! Non. Extrême élégance.

    Certes, il faut, Bianciotti, Ferrat le disaient aussi, "guérir" de cette enfance et là, c'est le poème qui sauve : "le poème/ c'est se souvenir d'une prière". C'est peu. C'est peur. "La langue / ne sait plus/ qui parle".

    Et pourtant, le poème s'écrit, ce cri venu de loin.

    Entre le souvenir et le poème : l'errance, celle qui fait qu'on "a boité sur le chemin", et que l'écorce était "une cicatrice".

    Sinon, que resterait-il? Oui "la chambre des mots". Oui, ce "sursaut de l'écorce". Les dernières images de ce beau livre, où l'intimité fuse sans bruit, conjoignent en peu de traces : vie, hôte et maison simple. Comme le pain promis sur la table, la lecture qui s'achève peut recommencer. En toute ferveur. Dans le silence des mots vrais.  

    D'écluse en écorce, L'Herbe qui tremble, 2011, 52 p.

    L'Herbe qui tremble:

    http://lherbequitremble.fr/nouveautes.html