CHRONIQUES de PHILIPPE LEUCKX - Page 5

  • Deux classiques autrichiens

    369422_1424082850_695073978_q.jpgpar Philippe Leuckx

     


    41TP221PBNL._AA160_.jpgArthur Schnitzler
     (1862-1931), auteur de « 
    La Ronde » et d’une remarquable autobiographie, « Une jeunesse viennoise », propose en 1924 un bijou narratif : « Mademoiselle Else ». Réédité en livre de poche (n°3195, 96p.),  ce petit roman, préfacé par Roland Jaccard, illumine d’un autre jour l’univers du grand Viennois. Tout à la fois acide et mélancolique, une villégiature devient pour une jeune fille de la bourgeoisie le lieu même des interrogations existentielles. La voix nous parle d’autant qu’elle est portée par un monologue qui tisse tous les enjeux de ce récit cruel. Else doit sauver de la ruine un père englué dans les dettes. Devra-t-elle porter sur elle tout le poids de la situation désespérée ? N’est-elle pas victime elle aussi d’un atroce marché ? Autant la douceur du personnage nimbe les mouvements du cœur, autant l’entourage pèse : la mère calculatrice, le marchand d’art Dorsday qui happe la belle en ses filets de séduction…

    Tout l’art de Schnitzler est de coudre – et quelle dentelle vibratile d’émotions suggérées ! – les menues réalités, sans jamais alourdir le propos. On est entièrement dans le personnage d’Else, dans les circonvolutions subtiles de sa pensée. Il y a, en outre, une description presque proustienne des allées et venues de ces estivants au creux du parc ou des soirées, entre musiques et conversations feutrées. Il y a, et là réside le prodige de cette écriture dramatique, une montée sensible et juste des tensions jusqu’à l’épilogue.

     

    **


    31k8eqH9amL._AA160_.jpgDe Stefan Zweig (1881-1942), paraît en ce mois de janvier 2013 (Ed. Sillage, 64 p., 6,50€) une nouvelle initialement éditée en 1929, « Le Bouquiniste Mendel ». L’histoire d’un bibliophile, au tout début du XXe, dans le cadre d’un de ces cafés qui ont fait la réputation de Vienne, le Glück en l’occurrence, la description précise, hyperréaliste des ambiances, entre fumées, alcools et travaux de servante, la mise en place de l’histoire entre narrateur et quelques comparses, dont une dame des lavabos, Madame Sporschil…tout baigne dans une lente nostalgie qui balaie les années, les restitue,  le temps de quelques phrases, pour le plus grand bonheur du lecteur. On suit avec émotion les avatars d’une « carrière » de cet amoureux des livres, doué d’un flair unique pour dégotter les éditions rares, les exemplaires sauvés d’un désastre. Mais le temps passe par la guerre – 
    la Grande -, et le personnage, qui au Glück, était l’objet de tous les soins, connu comme un dispensateur de beauté, revient maudit, oublié, relégué… Zweig sait, ô combien, tracer en phrases brèves l’intérêt d’une vie, si fragile, si dense, si vite dissipée, et les personnages, à l’exception notoire de la dame des lavabos, sont souvent bien oublieux des perles dont ils ont profité. L’amertume et la mélancolie décrivent à merveille ces temps disparus, dans l’anse nette d’un cœur, qu’il ressuscite. 

  • HUIS-CLOS par Le XL THÉÂTRE

    images?q=tbn:ANd9GcTYeIh_40eQ3e8tELt15eqoVFgVmbu_6gtmnNmzQGe9_DBBSkgxIQpar Philippe LEUCKX

    Un Huis-clos joué, ce jeudi 7 février, au sein de notre C.E.S. Saint-Vincent de Soignies, à l'intention des aînés.

     

    On pourrait croire aujourd'hui que cet inusable du théâtre existentialiste français n'a plus beaucoup à nous apprendre pour avoir été beaucoup montré. Ce serait oublier le travail d'une équipe vibrante, quatre comédiens, un metteur en scène inspiré, un régisseur aux lumières, qui a replacé la pièce au centre des préoccupations essentielles, dans une ferveur de tous les instants.

    On connaît la trame - deux femmes, un homme, aux prises, arrivés en enfer, avec eux-mêmes et leurs corésidents, en chamaille avec le passé qui pèse, conscience qui recherche à s'évider de son poids.

    Une Inès, passée maîtresse en passeuse de guignes à ses proches (trois morts dont la sienne), employée des postes; un Garcin lâche pour avoir fui ses responsabilités à cause de son pacifisme; une Estelle mondaine et infanticide, en quête d'hommes et de désir.

    Les trois s'affrontent, s'accrochent, s'attirent, se repoussent, dans un corps à coeur saignant, faussement mis en place dans un tissu de convoitise, jalousie, non-dit brûlant.

    Ils sont là, à contre-coeur, à contre-vie, pour expier leurs fautes. Toutes les joutes visent à explorer, bourreaux à la quête de la faute de l'autre, des deux autres.

    Sartre n'imagine que les issues les plus nauséeuses : personne n'échappera à son propre règlement de compte; personne ne dérogera à cet examen de conscience instillé par l'autre.

    Quant à l'adage sartrien "l'enfer, c'est les autres", il est à relire comme une réflexion sur le miroir trop transparent que l'altérité offre ou impose à notre propre connaissance. Cet effet de miroir signe notre dépendance à l'image que l'autre se donne de nous, de lui; et il ne suffit pas de mourir pour échapper à cette conscience sans cesse réactivée. Remords, regrets, carences, manques, appels du pied du désir accroché au corps...l'humain responsable voit sa liberté s'user à la présence d'autrui et c'est un combat de tous les instants.

    Le metteur en scène a tiré parti d'un rectangle de scène où la mobilité incroyable des comédiens crée un effet de réalisme époustouflant. Ce sont les esprits, les corps, les chairs qui se meuvent et se déchirent. L'homosexualité d'Inès répond à la séduction massive de l'homme par une Estelle en chaleur. Garcin, cruel et goujat avec sa femme, cède comme un chien qui aboie sous l'ordre. La supériorité d'Inès, femme forte, méprisante, chatte et féline féroce, laisse tomber les répliques comme autant de condamnations imparables.

    Les comédiens (Amélie Segers, Vanessa Mauro, Tanghi  Burlion, Raffaele Giuliani) donnent chair et force, ferveur et tension aux personnages qu'ils endossent. Ces jeunes comédiens, à peine sortis du Conservatoire ou en quatrième année, vibrent, jouent de leurs corps comme peu peuvent le faire avec autant de vérité. Chapeau à leurs prestations!

    Un très beau spectacle théâtral!

     

    huisclosmin.jpg

    http://www.xltheatredugrandmidi.be/

  • Deux poètes : Geneviève Bauloye, Danielle Gerard

    images?q=tbn:ANd9GcQzCoPZrZfTixQqg4xdVjCF6_x_NReWlc7XrWWsAmjDHiPjQHSSBMTcdDMpar Philippe LEUCKX

    Deux voix assez discrètes. L'une née à Chimay, l'autre à Uccle. Toutes deux en poésie depuis les années 90, c'est-à-dire tardivement.

    Depuis, chacune a proposé  entre cinq et sept  titres aux éditeurs.

     


    Si Geneviève Bauloye revendique assez logiquement une écriture proche de la nature, du bref blason, de l'haïku, elle s'inscrit dans une démarche poétique où Henri Falaise, les frères Piqueray témoignent d'une poésie de qualité.

    J'ai dit le plaisir que j'avais eu à lire et à commenter le livre précédent déjà édité chez l'éditeur italien Schena de Fasano di Brindisi, dont le beau titre "L'Unité des étoiles" annonce l'aérien "La Brume se souviendra" qui vient de sortir des presses (décembre 2012).

    images?q=tbn:ANd9GcRTQE-p0PtPJqlo8Ziw86Q5JrWyydxrPdcDsg9rafIxrLbqjGoLF7eR_QLe nouveau livre de poésie, préfacé par un Alain Borer enthousiaste, s'articule en sept mouvements. Chaque section présente de brefs poèmes ciselés, à l'encre dense, où la nature observée délivre sa petite "musique du silence".

    L'écriture y est "du givre bleuté" et l'âme du feu surgit çà et là comme la métaphore de la ferveur concise de la poétesse qui se sait "au bord du ciel" pour parler "aux peupliers disparus". Elle a le tact poétique de la "rumeur mouillée" qui signale un travail d'économie verbale : "Qui es-tu/ Qui traverses le temps".

    Parfois un simple vers signe la connivence : "Il neige dans le feu".

    L'air de rien, sans jamais peser, voilà une écriture qui fait passer suffisamment de sève et de lumière pour étreindre en nous comme une "brume ensoleillée/ De l'enfance".

     


    images?q=tbn:ANd9GcSLN0FYtNJPIx4YyflAIdIsWEeMH8X3_xIfl9JjN7CrJO-DueCaqp8E126JAutant Geneviève Bauloye travaille sur le ténu, tenu en peu de mots, en peu de vers, autant Danielle Gerard a besoin d'une certaine ampleur pour développer ses émotions dans "Baisers", qu'elle publie à Merlin aux Déjeuners sur l'herbe, en janvier 2013.

    Le souvenir préside à l'énoncé de longues notations sur et autour des baisers du titre : étouffés, "vers la fragilité tranchante", "la tête chaude, palpitante". Le lyrisme chaleureux rend compte des lumières mais s'aiguise jusqu'à toucher le lecteur de tous les tranchants des "secrets", des "puits", des "épines". Mais la mémoire aussi saigne pour une quête ressassante des lieux de ce qui s'est perdu. Où, répété jusqu'à l'envi, pour marquer le poème d'une gravité qui ne soit pas seulement un motf mais un véritable creux qui s'ouvre et blesse.Oui, où?

    Le volume resserre vers sa fin les textes aigus qui déclinent regrets, dérisoires chemins par lesquels il eût fallu passer : "J'ai dû sentir plus d'un frémissement" ou "J'ai dû oublier/ Le noir très noir/ De la cave à charbon,/ L'hiver sur le soupirail".

    Les baisers ne seraient-ils donc que les fleurs ramassées de rêves un peu fous que rien ne relie? Comme les marques pauvres d'un destin aviné?

    Une sorte de pied-de-nez à la mort - mot de la fin? A moins que ce ne soit de la faim - idéale d'autre chose que cet "éclat qui monte..abusant des ombres/ Comme un fantôme se faufilant".

    Il y a dans ces poèmes tant de morsures vives, de beautés contenues, où se mêlent dans le même mouvement "apnées...araignées", alors que la "lumière embrase".

    On le voit, rien n'est trop beau ni trop gris ni trop doux; l'art du poème est de hausser la tension du lecteur à l'aune des impatiences et des pulsions "de joie" ou dans l'ombre de "la légèreté de l'âme". Du beau travail.

    http://www.lesdejeunerssurlherbe.be/pages/livres/baisers.htm


    ** Bauloye (G.), La Brume se souviendra, Schena Editore, 2012, 64 p.

    ** Gerard (D.), Baisers, Les Déjeuners sur l'herbe, 2013, 76 p., 9 €.

  • PESSOA - MIROIRS - AU THÉÂTRE DES MARTYRS jusqu'au 9/2

    images?q=tbn:ANd9GcTT-id5CRSHLWkXL2hcXeWijqsURPRSPbXuTlwb9AwwRTEWNKPC0EflEVY

    par Philippe Leuckx

     

    De Pessoa, connu tardivement, beaucoup de poncifs : sa cirrhose, sa malle (que Tabucchi immortalisa - Une malle pleine de gens!), sa Lisboa natale, son Tage, ses hétéronymes (72 selon le relevé chronologique de Teresa Rita Lopes)...que Paul Emond dans son projet théâtral assemble en les dépassant, puisque lui-même Pessoa se voit comme une "couturière masculine", un vrai assemblage de "pessoa", de "persona", autant de visages, de masques. JE EST UN AUTRE de l'autre Français semble bien chichiteux à côté de la multiplicité que le Liboète s'est donnée!images?q=tbn:ANd9GcQQDzhrofe59G8tq3-rTcF0a8MAChGlzPU-EEV4SH2HHFDyCf1z75pRHDWM

    Personne vraiment sous ces nombreux masques de la vie? La vraie vie, pas celle qu'on vit avec les autres, entre banalités et "cercueil" final! Celle du temps de l'écriture anonyme, du temps des douze chambres tour à tour occupées par le promeneur de la Baixa (comme son semi-hétéronyme Bernardo Soares le raconte dans "Le Livre de l'intranquillité"), loin des occupations de traducteur de l'anglais dans des officines maritimes, d'aide-comptable. Dans le vrai creux de l'écriture, de ces 27543 feuillets retrouvés, tapuscrits et manuscrits mêlés!

    Paul Emond a puisé, pour coudre ces masques, ces voix, dans les textes des quatre hétéronymes majeurs : Caeiro, de Campos, Reis, Soares, et quelques autres  - Quaresma, Mora.

    Les Odes maritimes et autres Bureau de tabac offrent les sommets de ces "Miroirs" conjugués du génie sensationniste : portés par  les voix magnifiques d'interprètes inspirés, au rang desquels pointons surtout Itzik Elbaz et Emmanuel Dekoninck, qui tiennent à eux deux quatre des voix du Pessoa magistral. C'est un plaisir non seulement de les entendre vivre ces textes amples mais de les voir jouer avec l'intensité du vécu de ce marginal des années 20 et 30, sommé par lui-même de s'exclure du protocole social pour s'enfouir dans les délices de la création. On a là la magie agissante du théâtre, la poésie des gestes et des corps, s'ajoutant aux prestiges de la plume du Lisboète!

    La mise en scène, l'ultime d'un long parcours voué au théâtre, de Madame Elvire Brison, est à la fois suggestive et ordonnée autour de la représentation d'une Lisbonne reconnaissable par la musique nostalgique, les vues filmées du Tage, des quais et des tramways.

    Une heure vingt de plaisir à croiser sans cesse l'intelligence des textes et celle aiguë aussi de la "représentation" sobre : une scénographie limitée à l'essentiel d'une porte et de deux escaliers. L'important est sans doute ailleurs, dans la justesse d'une phénoménologie de l'univers pessoen, tissé de diversité, de paradoxe, de complexité, d'ouverture à une étrange littérature du multiple : JE EST UN NOMBRE INFINI...

    Très beau.

     

    http://www.theatredesmartyrs.be/pages%20-%20saison/atelier/piece4.html

  • D’OLIVIER ADAM, UN BEAU LIVRE « LES LISIERES »

    images?q=tbn:ANd9GcTT-id5CRSHLWkXL2hcXeWijqsURPRSPbXuTlwb9AwwRTEWNKPC0EflEVYpar Philippe Leuckx

    Ce livre, un peu négligé par la presse et peu sollicité par les jurés des différents prix, est pourtant, dans le droit fil des œuvres précédentes – « A l’abri de rien » ou « Des vents contraires » -, un roman plus qu’intéressant sur un sujet non moins pertinent. Sans compter que le jeune romancier (né en 1974) tisse un univers reconnaissable, entre souci social, analyse psychologique des tissus familiaux et amicaux, sentiment profond de partage des usages d’une époque. Ce n’est pas mince ; ça vous positionne un auteur, qui ne souhaite en rien jouer aux Musso faciles ou autres Angot de provocation douteuse.

    images?q=tbn:ANd9GcS5SzzPB90YkETlUKcUUgMikeCJxAO6Y3r-Dcl7gGpvN2qAf3Gz2V4do2wLe thème du présent livre met en scène un narrateur alter ego du romancier de trente-huit ans, écrivain lui-même en proie à de nouvelles sollicitudes, l’âge venant, puisque les parents du dit narrateur ont besoin de ce fils qui a pris ses distances par rapport au milieu familial, par son choix de profession, par la seule distance, passé de la région parisienne à la Bretagne. Le fils n’a pas été trop présent, le voilà revenu près du père contraint, par la maladie de la mère, de s’occuper du ménage. Il n’en a eu guère l’habitude. Cependant, le dialogue, très ardu dès l’entame de ses retrouvailles forcées, prend peu à peu. Les mots viennent. Même si parfois l’écran du langage de sourds émerge. On ne raie pas d’un trait tant de malentendus, de choses non dites sinon non digérées. Le narrateur écrivain sent, sait, comprend qu’il n’est plus au centre mais sans cesse transféré aux lisières de plusieurs mondes : le monde familial, ainsi que les amis de ce temps-là, période d’études ; celui de l’édition, où il ne trouve guère sa place ; sa propre cellule familiale dissoute par le départ de sa femme…images?q=tbn:ANd9GcRoQ1GfOap-A8NRIrrhqGSfCFdw5JGxS6BURlUIid3_p_UphR383vUzqdDr

    Olivier Adam a l’art de décrire avec acuité ces microcosmes. Le scalpel de l’ethnographe joue de sensibilité tout de même. Le risque serait grand de n’y voir qu’un simple travail de constat social d’un égaré, entre vie quiète des parents, formalistes de la tradition, vivant chichement dans les rets marqués du milieu corseté par l’éducation, une certaine culture, voyant d’un très mauvais œil le choix de l’écriture comme carrière, et d’autres vies, où la fratrie n’est pas celle du réseau familial (un frère guère compris et comprenant guère son écrivain de frère) mais le retour aux sources des copains de jadis mués en êtres parfois de seconde zone, à cause de la crise, de l’arrêt des études.

    Que « Les lisières » n’ait pas passé le cap de la première sélection Goncourt relève d’un injuste choix. L’auteur n’a en rien démérité et ce, en comparaison du livre ancien que le même jury avait mis en évidence par un Goncourt de la nouvelle décerné au très beau «  Passer l’hiver ». L’on ne comprend pas toujours ce qu’il se passe dans ces sélections d’automne. Enfin, Olivier Adam a sans doute apprécié par contre à sa juste mesure le bel article paru dans « Le Monde », qui met en exergue les qualités d’un romancier qui a le sens des sentiments et des émotions vraies, sans apprêt ni effets faciles ni sensiblerie, comme dans tant d’ouvrages de consommation courante aguicheurs et/ou creux (Levy, Nothomb, ….).

    _____________________________________________________________

    Adam (O.), Les Lisières, Flammarion, 2012, 458 p., 21 €.

  • Ferrari - un bon Goncourt

    images?q=tbn:ANd9GcTT-id5CRSHLWkXL2hcXeWijqsURPRSPbXuTlwb9AwwRTEWNKPC0EflEVY

    par Philippe LEUCKX



    Jérôme Ferrari, dans "Le Sermon sur la chute de Rome" (Ed. Actes Sud, 2012), dans de très longues phrases parfois, imagine sans doute ce qui déraille trop facilement dans les vies ordinaires et les idéaux les plus vifs.


    Construisant, comme d'autres auteurs (Ernaux, Lefèvre), une fiction sur base d'une photographie, le romancier d'origine corse, aujourd'hui professeur en Asie, dessine une histoire à laquelle le pesant de réalisme confère densité et attachement. On suit avec intérêt cette famille corse, le grand-père Marcel, né en 1918, absent de la fameuse photographie familiale, et ses descendants.


    images?q=tbn:ANd9GcQFchmBbHQ1aZ62ADra_POt9KuFuhPOzDmR8N7IDL0UpoAhxHcMO5g8hhULes deux antihéros, universitaires, recyclés dans un projet à mille lieues de leur formation - reprendre un bar dans un bled -, profilent une sorte de destin plausible et partageable. Mathieu et Libero, amis d'enfance, trouvent sans doute là le terreau d'un retour aux sources corses et une manière d'exprimer de neuves relations humaines.


    En contrepoint, l'autre destin, symbolique et porteur, ce qui arriva, puisqu'il s'agit tout de même de coller à l'histoire, à celle d'Augustin et de sa vision de Rome dans sa chute de 410, lorsque l'évêque d'Hippone eut à se prononcer sur cette Rome déchue, à l'occasion de son Sermon du titre.


    Dans un style précis, réaliste, et l'ampleur d'une vision, le romancier cerne la vérité des êtres, leur fragilité, l'inconscience aussi assez naïve des projets éperdus.

    On sort ébloui d'un roman, à la justesse un brin déprimante, puisque la vie va ainsi, mordant le reste d'idéalisme de personnages trop vite happés par un réel épuisant. En va-t-il ainsi des vies? De toutes?


    images?q=tbn:ANd9GcQms7M2fHPHxu0vW6sQRUxKcZEiVaG3IWg9HM6xNSYC4FWGzb4J5no_E1E

    On suivra l'oeuvre de ce jeune auteur - quarante-quatre ans au compteur -avec intérêt. Sans doute devra-t-on compter sur l'incisive présence d'une écriture mature, aussi à l'aise dans la description que dans la distance disons moraliste du thème. Une toute petite réserve toutefois : doit-on subir, sans ponctuation raisonnée, des phrases parfois kilométriques (l'une de plus d'une page)?

  • L'Herbe des nuits: Modiano, Paris, la légèreté

    images?q=tbn:ANd9GcTT-id5CRSHLWkXL2hcXeWijqsURPRSPbXuTlwb9AwwRTEWNKPC0EflEVYpar Philippe LEUCKX

    Tant d'écrivains remuent le passé, leur passé. Quelques-uns seulement y dénichent suffisamment de pépites pour le donner à lire. C'est le cas d'Hardellet, fouinant inlassablement dans le terreau de ses banlieues, c'est celui de Françoise Lefèvre, dans l'ordre de l'intime renoué, celui de Bianciotti relatant dans "Sans la miséricorde du Christ" des espèces de destins fuyants, c'est depuis longtemps le terrain sur lequel Modiano pose ses mots, ses phrases.


    images?q=tbn:ANd9GcS_8moM7mkgRMuDUDQt_hZLBhTmUBrw7_DaMYUtAM_-GkrEiiROexGg4vysA fréquenter Modiano depuis longtemps, je me dis que ce vingtième roman restitue des atmosphères connues ou pressenties mais qu'il inaugure aussi un nouvel outil dans sa perception du monde. Avec quelle légèreté, l'auteur noue ici quelques figures, lance quelques noms, tisse quelques lieux d'un cadastre parisien intérieurement maîtrisé de longue date et nous chuchote : "Que savons-nous de nous, des autres, quel temps? Quelle vitre nous sépare d'autrui? avons-nous laissé quelque part, et peut-être volontairement, des lampes allumées?..." Je pourrais multiplier les questionnements tant Modiano excelle à parler de nous, de nos vies enfuies avec ses mots et ses expériences!


    L'histoire, comme toujours chez Patrick Modiano, est un tissu de noms, de codes, glissés sur le blanc d'un carnet noir; il faut suivre, en tant que lecteur, cette topographie du coeur qui vous fait passer d'un hôtel miteux (Unic) à une propriété de Feuilleuse, d'une chambre traversée incognito au bureau de police, d'un quai à un square ancien...Hardellet n'est pas loin...images?q=tbn:ANd9GcTQIq6elg3SJSDZUMzK370VxPFGpzTCGurvQv9YvaA91m4QlnN3fkhY5jQ


    Jean, écrivain, même âge et même vie que le romancier né en 45 à Boulogne-Billancourt, et qui connaît Paris sur le bout de son Fargue, Doisneau, Hardellet, Prévert, approche - le mot n'est pas de trop - divers personnages, dont une Dannie, les suit, de près, de loin, est mêlé, de loin aussi, à une enquête policière presque de routine, menée par un certain Langlais, on est du côté de Montparnasse, de la Cité Universitaire, et on longe d'autres quartiers, avenue Félix-Faure ou square Choisy...


    Le narrateur ne sait plus très bien s'il a vécu il y a 20, 30 ou 40 ans ces faits et les traces du moleskine noir ne disent pas tout...

     

    La prouesse de cette "Herbe" est de faire tanguer, au fil de légèreté, toutes nos impressions de vie : le passé si vite filé, le temps d'une façade, d'une lampe désolée, le présent qui rameute sans cesse les dépossessions : que de bâtiments disparus, ravalés dans les romans de Modiano...Souchon  dit quelque part "On nous a fait Paris, en plus moche". c'est l'impression aussi qui réveille le lecteur dans cette phénoménologie modianesque du passé parisien...Il faut suivre à la trace les fragments du passé, les compter, les conserver précieusement...

    Et puis, le passé est au coin de la rue, tout près de rebondir et d'éclabousser d'émotions vives le lecteur.


    Un grand livre au titre un peu énigmatique. On sait  Jean noctambule du côté du Luxembourg, à un certain numéro 66...lui aussi éventé...filé...passé....


  • Quelques coups de coeur... de Philippe Leuckx

    images?q=tbn:ANd9GcTT-id5CRSHLWkXL2hcXeWijqsURPRSPbXuTlwb9AwwRTEWNKPC0EflEVYpar Philippe Leuckx


    1. UN LIVRE D'ART

    images?q=tbn:ANd9GcQ45U1aBEOYZEnKuQrjzgfiIBaVw9auTS8Fsrh8QYdJ-IyA1lmryNG1FrsDOMINIQUE PERY par Patricia Zimmerman (Ed. Le livre d’art, 2012, 144 p., 30 €)

    Ou la rencontre entre un peintre français et une artiste brainoise.

    Ou la lecture par l’une des peintures de l’autre.

    Le volume, très riche, retrace un parcours, des évolutions, une œuvre.

    Ce peintre né à Charleville en 1958 a aujourd’hui,  avec cette belle monographie,  l’opportunité de mieux se faire connaître et de donner à  découvrir à un plus large public l’ensemble des œuvres, par ailleurs très souvent exposées en France et ailleurs.

    Patricia, qui l’a rencontré, qui apprécie les œuvres figuratives, qui a suivi le travail de l’artiste français sur la durée, est peut-être la mieux placée pour évoquer ces toiles où la femme trouve mille et une expressions. Non que ce soit la seule obsession d’un univers graphique, mais il y a une profusion de portraits, d’effigies, de visions de femmes, d’odalisques modernes, de dessins, de figures.

    Des vierges, des hommages à la femme, la sienne, des peintures d’obédience expressionniste ou cubiste, des représentations ouvertement naïves ou volontairement simplifiées, guignant du côté des images d’Epinal, des vues fortement colorées, des espaces pastel ou à la vertu chagallienne, des espèces de figurations songeuses…Dominique Péry étale ici ses vertus, ses diversités et les reproductions qui complètent l’analyse de la sculptrice-poète brainoise, sont d’une très belle définition.

    Voilà un ouvrage qui plaira aux amateurs d’art figuratif, bien loin d’être une simple survivance, non l’œil de Péry nous rappelle que de grands figuratifs d’aujourd’hui ont, à côté des autres explorations de la modernité, leur place.


    ******

    2. QUELQUES RECUEILS

    images?q=tbn:ANd9GcQ8jzm4XyX0TS2gm96z_2nfjmJaKXiNWXMXByLUKsv5N4TlAbqc0IXS46APierre DANCOT voit paraître à L’Arbre à paroles un quatrième recueil : « Les obsessions fondamentales ». Ce recueil de 40 pages remue de fait les « obsessions » dont Dancot avait déjà fait part dans « Les enfances froides » (Tétras Lyre). Crânes, « enfances refusées », volonté de silence, « nous gouvernerons nos peurs » : les vers ciselés, non par une préciosité qui voudrait s’afficher, mais bien par une nécessité métaphysique, proposent de très belles images neuves :

    Il reste un peu de tes lèvres entre l’hiver

    Quelque chose de trouble entre toi et ces lunes

    assises

    Le vent s’écroule à nos pieds

    Un enfant passe entre nous

    http://maisondelapoesie.com/index.php?page=nouveautes


    *****


    images?q=tbn:ANd9GcTZT1Rv5QNodzsypbEzcSf6i_z5mSROifA7Ry57JleG2ZKGZVeP3Un_MwLuc BABA propose un deuxième recueil poétique chez Maelström, le bookleg 95 a pour titre « La timidité du monde ».

    L’inventif style de l’auteur de « Tango du nord de l’âme » (Ed. Meo) se retrouve ici avec des images à couper le souffle. Ici, pas de lecteur pressé de comprendre, mais gourmand de déguster chaque poème (il y en a 55 brefs), chaque vers pour dégotter des aphorismes, des atmosphères poétiques, des vers bien noirs de lucidité. Quant à la « timidité » du titre, elle se niche sans doute, mis à part dans l’un des derniers poèmes, dans ce regard au couteau qui décèle dans la réalité observée cette opacité de réserve. Luc Baba, romancier, vient de signer un très bon livre de poèmes. Voici un vrai poète, sur lequel on pourra compter.

    http://www.maelstromreevolution.org/pages/FRA/prodotto.asp?ProdottoID=294&FamigliaID=0      



  • Yves NAMUR, La Tristesse du figuier


    images?q=tbn:ANd9GcS9ZbTESunW6_AzhBSeOgjHO3qznY89twzyCZiv2nifHA4WtM362aIAx3gpar Philippe LEUCKX

    Depuis trente-huit ans, depuis des débuts très prometteurs et de suite récompensés (un Prix Jeunes Poètes, le premier Prix Lockem), Yves Namur, aujourd’hui à soixante ans, est un poète fêté, justement fêté. Le poète belge, par ailleurs académicien, a obtenu de nombreux lauriers. Le dernier en date, le quinzième (oui, vous avez bien lu), est peut-être pour son auteur le plus prestigieux puisque décerné par un aréopage de poètes pairs, le très fameux Prix Mallarmé (qui a,  il y a quelques années, mis à l’honneur un autre grand poète belge, André Schmitz). Les membres de l’Académie Mallarmé, qui lui offrent cette dernière récompense pour « La Tristesse du figuier », ont réussi un beau coup. C’est ce livre de Namur qu’il fallait couronner. Non qu’il faille sous-estimer ses autres livres de poésie, il en est de très beaux (je pense notamment à « Les ennuagements du cœur » ou « Une parole dans les failles » ou encore l’excellent « Demeures du silence »), mais « La Tristesse » va peut-être encore plus loin dans la simplicité et dans l’acuité de ce qui doit être perçu.

    images?q=tbn:ANd9GcTTcMQEvZK2e5J4aF0aoyaN7bisE9EE5GaTl1pM_7aJ-d1W85IB88qQxM4jEn transférant dès le premier texte sa longue tristesse sur le tronc de l’arbre, Yves Namur sait qu’il s’agit en poésie de mettre une belle distance entre soi et le monde, entre le monde senti et celui partagé, entre la plaie vive et le temps de l’écrire et de la donner à lire.

    Dans de longues laisses, à la fois simples et patientes, l’auteur ne manque jamais de se dire tout en plaçant son propos à d’autres altitudes que sa seule personne. Puisque le poème peut élever et poser la voix plus haut, à la juste mesure de son accueil par l’autre.

    N’ayant jamais eu peur d’utiliser le vocable à plus d’une reprise comme l’on couture maille après maille la texture d’un poème, le poète coud d’un verset l’autre les réalités parfois très distantes les unes des autres. En effet, quoi de commun entre cet arbre, cette colline et « ce serviteur des ombres », quoi de commun et d’apparemment conciliable dans cette tentative chaque fois relancée « d’écrire un poème » si c’est pour « disperser aux quatre coins d’un champ »  « des choses compliquées » ou « tout l’amour qu’on met toujours au-dessus de l’amour » ? Il n’est de réponse que dans la simple démarche d’accueillir toute matière  poétique sans l’encombrer de préciosités ni de barrières ni de feintes ni encore de discours prédigéré… Il suffit de décliner le regard et de le retranscrire au plus juste : il y faut, du silence, de la patience, des blancs comme pour mesurer les tranches, les strates de l’écriture qui va d’un cœur l’autre, qui rejoint les préoccupations particulières de tout vivant. Ecrire, pour s’accomplir. Certes.

    images?q=tbn:ANd9GcSaeARps52F2Bfc7-022vRg15QWpN6cZxilvt5hrRRAT_fCrEaWnocD_hdKMais parfois les mots sont si fragiles à côté des denses réalités, si violentes au corps, au cœur de l’homme brisé, mutilé, réduit à la portion congrue de l’objet comme il le fut au plus noir des camps de la mort.

    Mais le poème veille. Puisqu’il y faut dans l’urgence puiser ce que le livre, la page, l’image peuvent sauver de toute cette boue infligée à l’humanité.

    L’on comprend dès lors l’intense tristesse, comme d’un deuil qui perdure ; l’on saisit mieux, mieux que dans d’autres livres de l’auteur, cette nécessaire implication par le poème dans l’engagement à l’adresse des mondes souffrants.

    L’éloge de la fatigue opérante, de l’ombre soucieuse, de la langue qui soit autre chose qu’une décorative présence, du rêve de vivre enfin autre chose, tout cet éloge  vibre « dans un poème » comme « le vrai silence », parce qu’enfin, vocables posés, le poète est arrivé à retrancher de sa poésie toutes les scories que l’on retrouve si souvent dans tant de livres de poésie pour éveiller le lecteur à un nouveau devoir de lire le poème comme une tâche d’être :

    « J’ai marché sur la langue des sans-voix

    Et sur la langue des sans-couronnes,… »

    Mais tant de blessures consignées, tant de paroles récrites dans la peau, ce sont des poèmes de vérité. Non la retranscription de choses évanescentes. Le registre des peines s’élabore sous nos yeux et nous sortons du livre, aussi tristes, puisqu’il faut y lire comme le travail répété de nos propres faiblesses, au bout du compte, au fil des mots. De l’autre.

    L’écriture poétique trouve ici le terrain propice d’une exploration de soi et des altérités que l’histoire, le passé, la confrontation exposent à notre vigilance.

    Est-il besoin de rappeler que « La Tristesse » est un beau livre ?

    Yves NAMUR, La Tristesse du figuier, Lettres Vives, 2012, 104 p., 18€

    http://www.editions-lettresvives.com/

  • Prix Gros Sel du public: Voz d'Éric Piette

     

    images?q=tbn:ANd9GcROJsxh4goWFfzKie0tbh_I7uJNV1iLNC52K8rBvfuU9w2JvgTK5bCuK92aSes Amours défilent entre les gares de ses trajets intérieurs, étrangers, et le poème épouse le rythme d'un coeur qui sait battre juste.L'amoureux des trains (voz en serbe) qu'est Eric Piette, ce poète de moins de trente ans, publié au Taillis pré en 2011 et dont c'est le premier livre, l'est aussi des relations humaines qu'il célèbre dans la texture à la fois tendue et souple de ces poèmes d'Amour. Il le décline ici dans ses formes filiale, amicale, amoureuse, avec une rare ferveur, et une fidélité dans l'accompagnement des morts, des vivants.


    images?q=tbn:ANd9GcQ_UXV_Ps8xYYpTghw2PCT1bu4gIeIlLb33wIRuakiFsB_oEuR0js51PpQAucun apprêt dans ces textes qui appellent à une sensualité joyeuse, à une fraternité de chambre glauque ou à une solidaire réunion dans la vasque défraîchie d'un hôtel miteux. Le poète se sent-il exclu qu'il se met d'emblée à héler le père perdu, à l'enjoindre de se joindre à la prochaine beuverie, en toute aménité. Au train des choses, à la rumeur des villes partagées (Liège, Belgrade, Bruxelles...), se mêle un goût très prononcé pour l'empathie, pour la sensation chaude et brute, pour le partage des bourrades et des rues. Eric a la religion de l'amitié précise , "le regard net" pour hisser l'enfance peureuse, quitte à "combler le retard" à coups de gares, d'ombres et d'échos.

    Eric aime "avoir quelqu'un/ à qui causer/ d'états d'âmes imbéciles". Aucune prévenance à son endroit et tant d'attentions à l'adresse du pote d'enfance, ce frère Sylvain, qui reçoit ici d'étranges messages chaleureux du vivant ami, dans l'odeur "des gens", qui reçoit des preuves poétiques d'une amitié dense, précieuse.

    Une topographie, faite de "bidonvilles", d'"images grouillantes", de rôdeurs de gares et de voyages en grande fraternité, traverse ces pages justes, très descriptives, presque sans métaphores, comme des proses de soi, avec l'invite "d'un corps contre lequel se blottir".

    Quel désir de l'autre alors se niche, quel espace de manque se fait jour "dans l'exil du refus/ et l'existence recluse"!

    Parfois sans doute brûle l'autre désir, d'une écriture qui puisse soulager "la parole brouillée" mais quel "désir/ d'être en vie/ dans l'espace d'une promesse"!

    En matière de promesse, voici une voix intimiste, un brin cafardeuse, mélancolique et brute au sens de nue, avec ce goût - près des lèvres - de la perte et des errances, dans une minutieuse avancée nocturne, amère, et tout à la fois pleine, dense.

    Un poète noctambule, qui livre corps et coeur, "se perd dans la ville", "boit aux fantômes".

    Et si le mot CICATRICE est presque celui de la fin, il augure d'une honnêteté, d'une vraie franchise à se dévoiler - au plus plus juste de sa vie.

    Philippe LEUCKX

    Eric Piette, Voz, 2011, Le Taillis pré, 94 p.,  10€.

     

  • Haneke décline l'amour

    images?q=tbn:ANd9GcSjJ5YWaOpF3-gkt27lW5RqLgrH03EIy8S32DV2DTUEBUIUJIpBSVaYPgpar Philippe LEUCKX

    Après l'énigmatique "Caché" qui donnait de la banlieue une vision kaléidoscopique de vitesse et d'angoisse, après l'extraordinaire "Ruban blanc" qui dénudait jusqu'à l'os l'univers prénazi des consciences campagnardes, on avait un peu peur que Michael Haneke ne puisse retrouver l'aura de ces deux oeuvres, surtout celle de sa première palme d'or à Cannes. Tant de noirceur contrôlée par une mise en scène au millimètre des terreaux maléfiques, tant d'inclination à découdre le réel des bonnes intentions et à en démultiplier les occasions d'analyses, tout cela faisait qu'on craignait une déperdition.

    Rien de cela, bien sûr. On est pourtant, ici, à mille lieues de la terreur prénazie d'un médecin pédophile et omnipotent, d'un pasteur tortionnaire.

    On passe de l'Allemagne du nord (Vachendorf) au Paris haussmannien. Bref, retour à Paris, mais non à celui de la périphérie glaireuse.

    Un couple, âgé, ils ont été musiciens et pédagogues. L'une des premières séquences les montre au concert, et retour chez eux, Haneke installe son système de mise en scène intimiste, instille son aire de jeu. Georges et Anne, la quatre-vingtaine assurée, vivent dans et pour la musique, la littérature, l'art. L'appartement abrite nombre de toiles de petits maîtres, des rayons à n'en plus finir de livres d'art, de littérature. on baigne dans une lumière riche de culture, avec grand piano à queue, salon bardé de petites photographies, retour de vacances.

    Tout semble aller de soi, dans un confort de veille. Et puis tout commence à se défaire. Une tentative de vol dans l'appartement. Une angoisse qui se met à voler en l'air, diffuse, sérieuse.

    Et Anne, très peu de temps après, reste bouche bée, inconsciente. La dérive commence.

    L'hôpital, la chaise roulante, le côté droit paralysé : Anne n'est sans doute pour elle que l'ombre de ce qu'elle fut : diction assurée dans un corps qui résiste, qui a du mal à se mettre en place, dans le carcan terrible de la vieillesse maladive. Georges veille, est là pour aider, soulager. Il ne comprend pas toujours cette chute, cette absence, cette douleur. Il traîne lui aussi la jambe, trace sans doute d'un diabète qui corsète son pied.

    Le film, dans une mise en place extraordinaire de précision physique, physiologique, d'atmosphère, suit la lente déchéance d'Anne, la deuxième attaque. C'est l'heure des mixtions involontaires, des vocables mangés de paralysie, des regards perdus dans des douleurs, des "mal" qui exsudent de la peau.

    Georges, sa fille Eva, des concierges attentionnés (les Méry), un ancien élève d'Anne devenu pianiste célébré (Alexandre); ce petit monde dévoile peu à peu les aléas, les déconvenues, jusqu'aux affres du grand âge. Le regard sur l'autre cache mal l'étonnement devant ce qui se délite. Bergman n'est pas loin dans cette fixité des regards dans des draps souillés (on pense au "Silence" et à sa tuberculeuse).

    Mais l'Amour est là, majuscule de pudeur pour glisser qui un oreiller, qui un geste sur une main abîmée.

    Réflexion sur l'ordinaire de nos vies, "Amour" est sans doute clinique jusqu'au constat terrible du corps qui s'en va, et ressaut spirituel, sensitif, émotionnel d'une profondeur qui s'exerce, se maîtrise. Ce que l'on perd, sans doute peut-on aussi le regagner dans une proximité des peaux, des gestes.

    Haneke ne magnifie pas l'amour ni l'idéalise : il l'empirise avec acuité. On a rarement vu telle pression de regard, telle souffrance, et tout à la fois telle prégnance dans ce qui est éperdu.

    De magnifiques interprètes donnent coeur, corps, voix, tension, densité, physique décharné et souffrance, et amour à ces personnages : Emmanuelle Riva et Jean-Louis Trintignant sont Anne et Georges, absolument. Pas de jeu au sens d'expression dramatique. Ils sont : chair, sang, eau, mixtion, mots triturés, fond de gorge, souffles. INCARNATION.

    On retrouve leur voix miracle de beauté, diction impeccable, presque impérieuse.

    Isabelle Huppert, frémissante, vibratile, sensiblissime, donne un beau portrait d'Eva, leur fille.

    Et puis, il y a le personnage de l'appartement. Filmé au plus juste, en très gros plans parfois, intimiste, cossu, fragile, à la lumière diverse, selon la progression des pas négligés de Georges...

    Une palme d'or mille fois méritée. Un film inépuisable...dont j'ai peu dit, sur lequel je reviendrai...


  • Éric Piette: "Voz" ou la science noctambule


    images?q=tbn:ANd9GcQPS8ivLg4Jbxj7Oahn0HtpD7phy4IAJ8AvHzakWnY3Q3XaHg9IRCRKiwpar Philippe LEUCKX

    L'amoureux des trains (voz en serbe) qu'est Eric Piette, ce poète de moins de trente ans, publié au Taillis pré en 2011 et dont c'est le premier livre, l'est aussi des relations humaines qu'il célèbre dans la texture à la fois tendue et souple de ces poèmes d'Amour. Il le décline ici dans ses formes filiale, amicale, amoureuse, avec une rare ferveur, et une fidélité dans l'accompagnement des morts, des vivants.

    Ses Amours défilent entre les gares de ses trajets intérieurs, étrangers, et le poème épouse le rythme d'un coeur qui sait battre juste.

    images?q=tbn:ANd9GcRJOgNDCM2Vyv_XPVdjei9V7xcw2Bn1n4XWDUwR2MG49SUXy4m0AsqdLAAucun apprêt dans ces textes qui appellent à une sensualité joyeuse, à une fraternité de chambre glauque ou à une solidaire réunion dans la vasque défraîchie d'un hôtel miteux. Le poète se sent-il exclu qu'il se met d'emblée à héler le père perdu, à l'enjoindre de se joindre à la prochaine beuverie, en toute aménité. Au train des choses, à la rumeur des villes partagées (Liège, Belgrade, Bruxelles...), se mêle un goût très prononcé pour l'empathie, pour la sensation chaude et brute, pour le partage des bourrades et des rues. Eric a la religion de l'amitié précise , "le regard net" pour hisser l'enfance peureuse, quitte à "combler le retard" à coups de gares, d'ombres et d'échos.

    Eric aime "avoir quelqu'un/ à qui causer/ d'états d'âmes imbéciles". Aucune prévenance à son endroit et tant d'attentions à l'adresse du pote d'enfance, ce frère Sylvain, qui reçoit ici d'étranges messages chaleureux du vivant ami, dans l'odeur "des gens", qui reçoit des preuves poétiques d'une amitié dense, précieuse.

    Une topographie, faite de "bidonvilles", d'"images grouillantes", de rôdeurs de gares et de voyages en grande fraternité, traverse ces pages justes, très descriptives, presque sans métaphores, comme des proses de soi, avec l'invite "d'un corps contre lequel se blottir".

    Quel désir de l'autre alors se niche, quel espace de manque se fait jour "dans l'exil du refus/ et l'existence recluse"!

    Parfois sans doute brûle l'autre désir, d'une écriture qui puisse soulager "la parole brouillée" mais quel "désir/ d'être en vie/ dans l'espace d'une promesse"!

    En matière de promesse, voici une voix intimiste, un brin cafardeuse, mélancolique et brute au sens de nue, avec ce goût - près des lèvres - de la perte et des errances, dans une minutieuse avancée nocturne, amère, et tout à la fois pleine, dense.

    Un poète noctambule, qui livre corps et coeur, "se perd dans la ville", "boit aux fantômes".

    Et si le mot CICATRICE est presque celui de la fin, il augure d'une honnêteté, d'une vraie franchise à se dévoiler - au plus plus juste de sa vie.

    Eric Piette, Voz, 2011, Le Taillis pré, 94 p.,  10€.

     

  • Trois poètes, trois regards, trois styles

    images?q=tbn:ANd9GcSjJ5YWaOpF3-gkt27lW5RqLgrH03EIy8S32DV2DTUEBUIUJIpBSVaYPgpar Philippe Leuckx

    Si la poésie est surtout question d’écriture, puisque poser le mot, agencer le vers et/ou le rythme du poème, faire sonner les sonorités s’imposent comme actes de création, tout poète visera à donner au plus juste matière et manière de son univers.

    Voici trois voix, très différentes. Et justes. Elles résonnent comme des mots longtemps préparés intérieurement, non triturés, non mâchés, choisis et restitués lorsqu’ils sont devenus décisifs, donc partageables.

    **

    images?q=tbn:ANd9GcRwFuS_uHP85tqrxDcpqu2IqZAT2A2vR-gtt62v8vKI_0vY_zfkGE1aAqoAlain Allemand propose dans Estives (Shop My Book. com) une quarantaine de coups de sonde dans le monde des petits plaisirs de la vie, dans la « contrebande » des étés. Il enjoint son lecteur à suivre « la poussière éparpillée des abeilles », à vibrer au souci des rumeurs, voire « Dévaler à l’essentiel ». Cet amateur de petites perles du réel sait goûter « le simple du sourire », s’émerveiller « d’une grâce passagère » et offrir à la lecture des vers ciselés en peu de gemmes : « C’est elle/ L’envolée belle » ou « La lumière y tourne hors d’haleine ». Ce gars de Strasbourg a le sens du poème et l’œil pour décrire des « quais presqu’écroulés »,  « des chemins raccommodés de sourires » …

    Ce goûteur de lumière et de fines pépites du plaisir aime aussi s’inventer des mots (s’ouverture) sinon des vies entre « caillou », « essentielles » pour reprendre quelques-uns de ses titres.

    « C’est toujours l’heure de l’âme », à la fois déclaration esthétique, vers final et beau programme pour ce poète intimiste et vrai, qui évoque si bien « l’essentielle » femme : « Un soir d’août/ je l’ai pourtant touchée ». « Parler bas » lui convient : c’est l’acte poétique le plus difficile : cueillir le bref, le « menu », l’effilé du sentiment.

    Une dernière chose : la couverture d’essence cubiste fait flotter l’indécision propre aux poèmes, comme des calicots de bonheur pastel, où s’efface la voix. Au fond, comme le disait Starobinski de Jaccottet avec cette « voix qui s’efface », Alain Allemand est sur la bonne voie.

    **

    images?q=tbn:ANd9GcRD3LI00_hw6sQSMbuMazzPyjOwlQFBt35NtRZT_JVni4wKjB4FA4Zc1wAutant Alain resserre le propos sur quelques strophes économes, autant Joseph Bodson donne ampleur à sa voix. De très longues laisses laissent venir le flot lyrique des émotions longuement engrangées au contact des proches, de la nature et des choses. Avec Conjurations de la mélancolie (Ed. Le Non-Dit), le poète de Soye nous invite à un beau voyage sentimental au meilleur sens. Le cœur décline ici dans une poésie sans cesse exigeante ses meilleurs sentiers de traque. Il y faut de la patience pour dénicher comme il le fait les facettes multiples des saisons passantes ; il y faut de la rigueur pour évoquer sans pathos la perte, l’absence, l’amour et cette mélancolie qui s’insinue dans le phrasé, dans le choix expert des mots du poème :

    « C’était une fête n’importe où quelque part dans les pauvres quartiers de la ville le soleil se couchait dans un grand soir rouge et toi et moi n’arrêtions pas de tourner comme un couple de grandes fleurs hypnotisées homme et femme couronnés de ronces et d’étincelles »

    Le poète parle bien de ce père dont il s’agit d’entendre une autre voix, au-delà du temps. Le poète sait que convoquer attise regret et nostalgie, mais il est à la noce des sens et des éléments :  « Pour allumer un feu », vaste poème bachelardien, unique, longue déclaration d’amour aux potentialités qui peuvent nous gouverner. Ecoutons cette voix mûrie qui hèle, berce et tout à la fois suscite vie et réflexion :

    « Mais il faudrait allumer un feu sur la rivière.

    Eclatent les vantaux sous la poussée du printemps, sous la poussée des grandes sèves aux ouragans de mars,  et que les gonds se disjoignent ! Partout, partout, c’est la même eau, qui nous monte aux genoux, qui nous baigne les mains….Et qui se joue aux parois de verre de notre prison provisoire. Oui, que coulent les grandes eaux… »

    Les mots de l’enfance, après la venue des terres, du feu, de l’eau printanière,  closent la visitation par le poème : elle est claire, cette enfance, elle est là, elle a un nom qui « s’inscrit dans la poussière      Ils sont ta pureté. Leur ombre est ta lumière ». Mots de l’enfance et de la fin.

    **

    images?q=tbn:ANd9GcQiFiPlKWh4rwholbxr3FsDQnBnyG8cjbcysGoRZ_nkVBZHUverXPJzRQLe travail du Français François Rannou, dont j’avais évoqué Le monde tandis que, rompt avec les techniques et formes du poème traditionnel classique pour tracer une nouvelle géométrie du poème, à force de jouer sur les pages en relation juxtalinéaire, à force de semer à l’intérieur des textes des parenthèses, des interventions, des épigraphes, des fragments, des blocs de vers serrés ou déliés, des versets, des notations critiques ou traces de lectures. Bref, Là-contre (Le Cormier) tient doublement à frôler des réalités parfois non vues, à les révéler, mais dans une novlangue qui puisse justifier au mieux leur tracé. Le lecteur sautera d’un vers l’autre comme il peut glisser d’une réalité l’autre, en l’enjambant, en la frôlant, en l’aiguisant de ses vertus :

    « au bord d’une eau nerveuse enfouie ressurgie enfouie de nouveau mais le sable et la terre là surtout nous sommes les fesses au-dessus presqu’à frôler seulement 

                                                                                                             au bord de de cette eau je

    vois ce qui mute en moi monte en moi m’ôte de moi »

    Trois parties pour « cueillir » « cou », et graver (est-ce bien le mot dans cette fluidité revendiquée et niée tout à la fois ?) « l’exactitude ne se plante qu’à la frontière »…ou « opération du vent » entre « jambes nues le vent les a ôtées » ou encore « au bout du virage les gestes qu’on ne sait pas ».

    De cette poésie, retenir peut-être les blasons étranges des coupures et des fuites, les aphorismes involontaires créés comme par sur-prises, comme si le lecteur, de l’autre côté du réel, là, tout contre, ne saisissait pas tout de ce qui est montré, dévoilé, dénudé…

    Rannou fait-il sienne cette déclaration : « c’est un rythme qui replace refonde la respiration appelle à dire à entendre rythme des litanies des louanges des mises à cru de l’évidence : Esther, comme dans le livre qui porte son nom, franchit la frontière                 séduit notre ennemi…. ?

    Quelle frontière ? Celle des sens, du sens ? Le poème peut libérer une étrange vertu, celle de ne pas toujours comprendre.

    P.L.

     

     

     

  • Les chemins de Janus de Pierre Coran

    images?q=tbn:ANd9GcSjJ5YWaOpF3-gkt27lW5RqLgrH03EIy8S32DV2DTUEBUIUJIpBSVaYPgpar Philippe Leuckx

    Lu avec beaucoup de plaisir le  109e livre de Pierre Coran , édité (et bien présenté et illustré) par les Ed. M.E.O. avec le concours d’Armand Simon.

    L’illustration de couverture,  très belle, un noir et blanc épuré, très Gustave Moreau dans le graphisme enjôleur, propose des visages africains et des dentelles, disons songeuses.
    "Les chemins de Janus". Sortie le 2 novembre, 72 pages, 12 euros. Des poèmes sur un périple intérieur. Le père de Carl (Norac) s'y entend pour jouer de la langue poétique sans excès mais avec bonheur.
    109 livres ? Oui, oui (depuis le 1er en 1959!). Une broutille (sic) de sansonnets (si je puis dire) à côté des 1000 livres de M. Butor et des 100000 pages de l’académicien Goncourt Rambaud (l'écrivain-fantôme lui en doit beaucoup!)!
    9782930333526FS.gifLe poète fait siens des vocables peu courus (viatique, luminescence, diaprer, exsuder). Sinon, il "dédouane" la lune; il "gravit" les gravats; il se donne "des songes mensongers"; il "s'expurge des moiteurs" et, grand prince de la poésie, "il laissa à la traîne son hier, ses phalènes et ses indécisions" ou, sublime vers final "Je m'étais cru désert et j'étais habité" (p.63).
    L'imparfait - celui de nos rêves, celui des tableaux traversés à la manière d'Alice, celui du temps jadis qu'on aime tant frôler de nos ailes de vivant, celui de nos voyages intérieurs et de nos métamorphoses...j'abrège - sonne ici comme le temps poétique idéal, arrêté dans la durée de l'image. Comme chez Hardellet, le magicien, comme chez Miguel, l'enfance est prise dans cette durée comme matière engluée de miel. Prison et liberté. Les poèmes n’en sortent jamais, je crois.

    Périple, traverse, candela : soit les trois étapes sur un chemin d’écoute, de silence, d’éveil aux sens. Le poète hennuyer et du monde sait jusqu’où le poème peut tendre, l’espace que ce dernier creuse en chaque lecteur toujours assoiffé.

    Comme chez Mathy, « la vie bat », la simplicité aussi libère une poésie d’accueil, accessible et prenante, où chaque regard du poète assigne à la lecture l’offrande d’un don. Cadou eût bien aimé ces « feux communs du monde » (p.52) ou « fredonner un air exhalé de l’enfance » (p.28).


  • Françoise Lefèvre / La Première habitude: entre âpreté et amour

    images?q=tbn:ANd9GcSjJ5YWaOpF3-gkt27lW5RqLgrH03EIy8S32DV2DTUEBUIUJIpBSVaYPgpar Philippe LEUCKX

    On sort de ce premier livre, tout à la fois ému et grandi. Voilà un parcours d'une combattante de la vie amoureuse et maternelle. Rien ne lui fut évité et son récit entrechoque toutes les strates de la sensibilité.

    Françoise Lefèvre livre là le fruit condensé (172 pages serrées) d'une vie. Pleine. Dense. Déchiquetée le plus souvent. Et renaissante, sans cesse, des affres, de l'insupportable.

    Sept années d'errances en France, en Suède, en Israël pour ce petit bout de femme. De vingt ans.

    images?q=tbn:ANd9GcTQ6Fx_XzBxem36kdrHAI48Y1X0FGoOUXGL1muQk4eVUkgzAjibLMo2rE4ELe livre naîtra plus tard. De la douleur d'être rivée à la solitude glaciale, images?q=tbn:ANd9GcROZUZXoohzuT6_tOGlqsXPT3aO1HO3jbdlgGsEuqe51l5lwdR_RsHBrXwnée de l'abandon, du ressaut de vie qu'elle a dû sans cesse accomplir pour rester debout.

    Le livre naîtra au creux d'une chambre sale, au coeur du quartier Bastille, longtemps après. Elle aura eu le temps de décanter. Enfin, de livrer aux mots choisis, rares, posés ardemment, sans attrait pour le beau style, non, posés pour dire au plus nu, au plus cru les traversées d'un corps, d'une âme, au contact du froid, de la faim, des rats, des attentes dans la neige effrayante de creux au ventre, de délaissement.

    Deux enfants naissent, Cécile, Elise. Le compagnon des dérives, des marges (on vit dans une cave, on est secouru une nuit, on marche dans le froid suédois, on tente de vivre des toiles de ce Raphaël, qui , un beau jour, vous laisse : "Débrouille-toi") peint, aime, trompe, a eu une vie sentimentale compliquée, a multiplié les lits, les enfants... Marie, elle, est forcément plus forte, plus nue, plus seule, plus vraie, plus sincère. Elle est attente. Elle est mère jusqu'au bout : "L'amour finit toujours par devenir maternel". Cela semble aller de soi. Non, c'est une bien belle rigolade. Celle qui a dû se coltiner avec la solitude, le froid en sait un bout de cet amour que d'autres vous ont rechigné, volé.

    Il y a dans ce grand et beau texte, loin de tout romanesque, une âpreté qui force non seulement le respect mais enjoint le lecteur à analyser une société toujours prompte à abandonner en ses marges les âmes riches et nomades. Il y a surtout la beauté d'une langue mûrie dans le chagrin et qui vous hisse , maux après mots. Le talent se niche là, entre l'exigence de restituer une expérience humaine et le temps de peser chaque mot pour la dire. Quand le temps aura eu le dernier pli à coudre.

    L'auteur des inoubliables "Le petit prince cannibale", "Le bout du compte", "La grosse", "Blanche c'est moi", "Les larmes d'André Hardellet", sait que la littérature trouve sa place, sa justesse et son impérieuse nécessité dans le récit de soi et des autres, sans tricherie, sans l'apprêt d'une fiction dérisoire.

    C'est ce qui fait de ses livres un noyau de pure existence.

    De vrais livres. Dont Simone de Beauvoir aurait pu dire, pour ne pas en connaître toute une série , qu'ils illustrent en vérité le destin d'une femme. Amoureuse, sensible, mère, pourvoyeuse de tendresse, écrivaine jusqu'au sang.

    Et pour ce premier livre, coup de maîtrise absolue. Un grand livre. Depuis, dix-sept autres.

    LA PREMIERE HABITUDE, Jean-Jacques Pauvert, 1974.

    Haut du formulaire

  • VU AU CINEMA DE MA RUE / TRENTE-HUIT TEMOINS OU LE LUMINISME DECAPANT DE LUCAS BELVAUX

    images?q=tbn:ANd9GcSjJ5YWaOpF3-gkt27lW5RqLgrH03EIy8S32DV2DTUEBUIUJIpBSVaYPgpar Philippe LEUCKX

    Avec "Trente-huit témoins", le comédien et cinéaste Lucas Belvaux illustre avec maestria le genre plus rare de polar métaphysique. Cette oeuvre de 2011, magnifiquement interprétée par une brochette d'acteurs belges et français, prend appui sur un roman de Didier Decoin ("Est-ce ainsi que les femmes meurent?"), situé dans un Havre ombreux à souhait, entre rue de Paris, glauque et quais d'embarquement du port, entre les lumières glaireuses d'une ville neurasthénique (autant que la musique à la radiohead d'Arne Van Dongen), marquée au sceau des doutes de la conscience, et la mer houleuse.

    L'intrigue repose clairement sur le crime affreux dont fut victime une jeune femme de vingt ans, Sylvie Martel, au vu et au su de tout un immeuble, puisqu'elle poussa à deux reprises des cris d'horreur, longs et prégnants.

    On suit pas à pas, dans l'intimité d'un appartement qui fait partie de cet immeuble-témoin, un couple, Pierre, pilote dans le port du Havre et sa fiancée Louise; une journaliste qui enquête sur le crime; un policier; un procureur désabusé; des voisins, manifestement peu bavards à l'adresse des enquêteurs de tous bords...

    Une lente conscientisation alors trouble Pierre (magnifiquement joué par Yvan Attal) jusqu'à le conduire à une déclaration cathartique à la police judiciaire. Il veut , mais c'est déjà trop tard, laver cette culpabilté qui lui pèse.

    Dans des scènes hallucinantes de vérité et d'intensité, où les huis-clos dans des appartements ou des voitures, où les confrontations entre les personnages éclairent faiblement l'atmosphère poisseuse et délétère, Belvaux fait montre d'une mise en scène calligraphique, rayée de réverbères, de plans de coupes, de lignes de fuite sur des noyaux de lumière blafarde. Une étonnante musique accompagne ces mouvements sismiques de conscience et/ou de lâcheté des témoins.

    Sophie Quinton dans le rôle de Louise, Nicole Garcia, dans celui de la journaliste Sophie Loriot, François Feroleto, policier de P.J., le procureur Didier Sandre et la jeune Natacha Régnier (une voisine amie du couple, seule avec une gamine) émergent d'une distribution hyperréalise. On sent Belvaux marqué, imprégné plutôt, par l'affaire d'Outreau ou l'incisif "Viol" de Sallenave. La précision ethnographique des lieux, des contours de l'affaire, de la dérive des personnages dans un quartier où le moindre regard peut mettre mal à l'aise, procède d'un regard juste et éthique d'un cinéaste, apte à rendre l'indicible touffeur des émotions qui nous traversent.

    Je retiens nombre de séquences qui tirent toute leur force de légers mouvements de caméra dans l'aire à peine éclairée d'une chambre, où les visages qui souffrent laisser parler la douleur et l'émotion. Nourri des grands (Antonioni, Chabrol), Belvaux signe des atmosphères insignes : beauté et relief, jusque dans le terroir des ombres malsaines ou malséantes.

    Une grande et belle oeuvre, puissante, terrifiante. Quels êtres humains sommes-nous si nous sommes prêts à nous boucher les oreilles du cri des vivants soumis à la mort? Aucune démonstration cayattienne, là-dedans. Mais l'assurance d'une progression dans les nerfs de la conscience, non seulement des personnages, mais surtout de celle des spectateurs.



  • Deux poètes de l'ailleurs: Arnaud DELCORTE et Daniel SIMON

    images?q=tbn:ANd9GcSjJ5YWaOpF3-gkt27lW5RqLgrH03EIy8S32DV2DTUEBUIUJIpBSVaYPgpar Philippe LEUCKX

    Vingt ans les séparent. L’aîné, Daniel Simon (né en 1952) n’est pas au banc d’essai. Il est l’auteur d’une douzaine de livres. Il est revuiste et éditeur.

    Arnaud Delcorte, professeur à l’université, vient de publier un quatrième de recueil de poèmes.

    Chez l’un comme chez l’autre, le goût des ailleurs et des voyages, le goût aussi d’une langue gourmée, riche en consonances et en métaphores.

    *

    images?q=tbn:ANd9GcQ9JOWk-qtG8buubIxMTThqiw49oN0Re_nBowAMPxn5rHf8uOgKVhTlzvAOGO d’Arnaud Delcorte, que publie L’Harmattan (1), se compose de quatre parties, autant de facettes pour cerner l’homo sans distinction des temps anciens, mythiques et d’aujourd’hui. Guerrier, amant, fou ou passeur.

    Dans une langue féconde, le poète de « Ecume noire » rameute les figures africaines, l’homme de toujours, arqué au sceau de la sensualité et de la lutte, dans un corps à corps de peaux, de joutes, de cœurs. Delcorte chérit les métaphores sonnantes, semble puiser aux contes les images nourries de sang, de sève, de salive.

    Qu’il fasse manger « les pierres l’eau qui ruisselle/ et l’appétit …la prière et l’explication », qu’il s’identifie, à la manière d’Ayguesparse au « loup à l’affût du gibier », au « battement au côté de la jument » ou à « la parole dans la bouche de l’aveugle », le poète a l’art d’ombrer les paysages de fièvres lentes, de s’ancrer « des parois du soir ».

    Les images de pure trouvaille (« comme des oies divulguées/ au chagrin » ou « tes femmes pleuvent d’ivresse obèse ») réjouissent le lecteur, enflent la quête du « je » sensible à ce qui perdure dans l’être. Nombre de passages jaillissent comme des implorations d’aube, de fleurs chargées de « sourire ». Nombre de vers révèlent « du guerrier la pointe sombre de l’iris », l’étrangeté d’être homme, la vertu de l’être aux marges, quand l’amant « arrime sagement l’esquif pourpre y monte cette douce violence ».

    Une tendresse mouillée de lèvres, de langues et de regards, la vertu des tatouages des rencontres, le sel et le suc des voyages et des manques, tout signale le talent d’un homme qui se dit, se déclare, assume ses aveux de chair, ses allaitements aux corps.

    Et comment oublier ce distique éblouissant de vérité :

    « Lève-toi

    Dans la lèpre du soleil »

     

     

    *

    images?q=tbn:ANd9GcTTlfpznZUB48nZ2LOEWXXEPDd6tv1iE5gWyMFl--ocxozjCvkl0rQlQQDaniel Simon prospecte « à la lisière des villes » et à répéter en anaphore le « Quand vous serez » qui donne titre à son ouvrage (2), on sent l’imprégnation de sa langue pour des ailleurs que sa conscience bouscule, ramène au jour, comme l’on peut chanter des airs « de l’Orient », ou « le goût des enveloppes ouvertes comme un cœur ».

    Comme le mot l’indique, ses « Echographies » signalent de petites scènes observées au scalpel. La force des poèmes tient à ce regard incisif non dénué de tendresse. « Un village en apnée » ou « les oreilles battent jusqu’au bout des doigts ».

    Une sensualité précise « dans les bras d’une femme », l’exposé des désirs d’un homme qui se sait, se connaît dans le peu, dans le manque, sachant « glaner de quoi vivre en hiver ».

    Entre récit de soi et des autres, et poème du monde, Simon enchante par de longues laisses qui s’insinuent dans notre propre intimité. Cette empathie distille les perles d’une conscience habitée :

    « vous serez encore hésitants dans le soleil qui tombe en vous comme on réchauffe la mort qui vient en soufflant sur ses mains ».

    Une place pour la lumière, une autre pour l’enfance, et l’insigne présence, chaque fois, des ailleurs rêvés ou commentés. Avec une prose patiente.

    (1)   A. Delcorte, OGO, L’Harmattan, 2012, 130 p., 14€.

    http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=37559

    (2)   D. Simon, Quand vous serez, M.E.O., 2012, 96 p., 14€.

    http://www.meo-edition.eu/quand-vous.html

     

  • SUR LA ROUTE - Le rouleau original - de JACK KEROUAC

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgpar Philippe Leuckx

     

     

     

     

     

     

     

     

    product_9782070444694_195x320.jpgJ'avais découvert, il y a quelques années seulement, SUR LA ROUTE, lu dans la version de 1957!

    C'est une nouvelle - et c'est peu dire! - lecture que me propose LE ROULEAU ORIGINAL, publié quelque cinquante ans  après, disponible aujourd'hui en folio (n°5388).

    Des textes introductifs (des essais de Howard Cunnell, de Penny Vlagopoulos, de George Mouratidis et de Joshua Kupetz) rappellent les circonstances d'écriture et d'édition retardée de ce chef-d'oeuvre des lettres américaines.

    SUR LA ROUTE, c'est un mythe, non seulement pour la figure de ce représentant insigne de la "beat generation" (après la fameuse "lost generation" des années 30 et 40), aux côtés d'Allen Ginsberg, Bill Burroughs, Neal Cassady..., longtemps travestis par la version de 57, affublés de pseudonymes, mais surtout pour la texture même de l'oeuvre, entre fiction et réalité, sur des thèmes neufs -la route, les virées ...- en 1951, lorsqu'elle fut écrite en une vingtaine de jours d'avril sous la forme d'un rouleau d'une quarantaine de mètres, à grand renfort de café fort!

    Entre le 2 et le 22 avril 1951 (Jack Kerouac a vingt-huit ans), le romancier disparu en 1969 relate ses aventures "on the road" de 1947 à 1949, en compagnie de Neal Cassady et une vingtaine de personnages réels (amispoètes, hommes et femmes de rencontres...), entre New York, Denver, Chicago, Louisiane, Floride,Texas et Mexique, en passant par L.A. et Frisco.

    Le rouleau, que les lecteurs décèlent aujourd'hui, n'est qu'une des versions de ce long récit entrepris dès 1948, qui ne fut pas le premier de l'auteur, puisqu'il fit paraître dès 1950 THE TOWN AND THE CITY.

     

    kerouaccor460.jpg

    Les aléas de parution de SUR LA ROUTE couvrent une période de  sept ans. De 1951 à 1957, Kerouac cherche éditeurs, et collectionne les refus pour divers motifs : le récit est trop long; les procès en diffamation risquent de se multiplier; les passages obscènes d'effaroucher la censure en ces temps d'Amérique frileuse de guerre froide... Si bien que l'oeuvre ne paraîtra qu'en 1957, dans une forme expurgée des vrais noms, épurée des passages trop longs...Mais l'auteur cède, puisqu'il a trop attendu. Et il accepte nombre de coupes!

     

    v0_master.jpg

    Jack Kerouac (à droite) et Neal Cassady


    Voici, enfin, le texte original de 1951, repris dans cette édition des pages 152 à 611, ce qui forme un bloc compact de 460 pages. Les versions des années 55, 57 ne dépassant pas les 350!

    Bien sûr, comment eût-on pu accepter le massif du rouleau, avec ses vérités crues, ses longueurs souhaitées, ce récit apparemment décousu - selon une logique romanesque traditionnelle...-? Les éditeurs de diverses maisons semblent reconnaître à l'auteur un talent neuf et fou, mais rechignent à le publier "tel quel" par peur de perdre des plumes. Quant à l'auteur, sûr de son fait, il patiente, il piétine, il sent qu'il tient le bon bout de la route, mais comme les grands novateurs du siècle (Svevo, Kafla, Proust, Musil, Mann, Faulkner...), il se sait méconnu et incompris à sa juste valeur!

    Et il y a de quoi raqer, quand on lit, quand on sent, quand on vit ce texte. C'est peu dire qu'il nous mène "à toute allure", "à toutes blindes" aux quatre coins d'un pays, d'une culture multiforme, à la rencontre d'une Amérique rare, car, à l'époque jamais montrée. C'est l'Amérique, non seulement celle des intellectuels voyageurs pris au trip des nouveautés musicales et artistiques, mais surtout celle des petites gens de toutes origines, des villes, des campagnes, des arrière-cours, des cabanes paumées, des H.L.M., des contre-cultures visibles ou cachées de ces années 47, 48, 49, qui nous est montrée avec un réalisme époustouflant. C'est la fameuse écriture kérouacienne des "croquis" sur le vif, ultrarapides, ultraefficaces, d'un néoréalisme digne des grands maîtres de ces années-là, avec en plus une dose d'irrévérence, d'audace et de liberté, jusque-là ignorée.

    On voyage. On baise. On vit. A toute allure, on auto-stoppe. On charge. On décharge. On quitte un abri pour un refuge. Une ville pour une autre. On espère. On lâche. On laisse. Qui une femme. Qui des amis. Qui des enfants. On rejoint un membre de la tribu, parfois à trois mille cinq cents kilomètres. La route est multiple.

     

    Jack-Kerouac-covr3.jpg

     

    On sent la fièvre, de vivre, d'aimer. Tout le temps. L'écriture presse. La route appelle. C'est l'atout majeur de cette oeuvre unique : faire sans cesse vibrer le voyageur, l'amoureux, l'homme, la femme qui est en nous au fil des routes, des déplacements, des rencontres, des expériences de "conscience du temps".

    Qu'un tel livre ait généré toute une descendance, je n'en veux pour preuves que quelques exemples marquants de road-movie des années 70, 80,90 et 2000 : comment "Profession reporter" ou "Babel", comment des oeuvres marquées au sceau du beat musical, ont pu se faire sans ce grand appel d'air kérouacien de 51? "Suttree" de McCarthy...et tant d'autres! Les Belges Cliff, Pirotte lui doivent beaucoup! Il faudrait citer aussi Coatalem, Mingarelli, Le Clézio...Grandmont...

    Kerouac a voulu mettre sa vie, de la vie dans sa route. Dans ses amours et amitiés et faire de ce Neal ravageur, fou, ouvert, multiple, ce compagnon d'odyssée, une métaphore de toutes les portes ouvertes à une autre culture : la noire chantante, la pauvre trimardant dans les vignes ou dans les gares esseulées, la femme hurlant son délaissement, le père recherché sans cesse, symbolique et porteur, la mère-refuge à Ozone Park, les amis-fous de livres, ....

    On entre dans ce livre-vrai foutoir des vies multiples- comme dans un ensemble d'univers, de réseaux unis par une voix unique, la voie du coeur qui parle, qui se tend, qui doit sortir  de sa gangue et partir pour vivre.

    Un des plus beaux livres du monde, avec LA STORIA, LES RAISINS DE LA COLERE, LA CONSCIENCE DE ZENO ET COMBRAY.

     


    Jack Kerouac répond en français (sa langue "maternelle")
    )

     

    Le manuscrit de 40 mètres de Sur la route

    Kerouac, Ginsberg, Lucien Carr... à New York en 1949

    Les trente principes de la prose moderne selon Jack Kerouac

    Le site consacré à Jack KEROUAC

     

     

  • LIMONOV - UN TRES GRAND LIVRE

    images?q=tbn:ANd9GcSjJ5YWaOpF3-gkt27lW5RqLgrH03EIy8S32DV2DTUEBUIUJIpBSVaYPgpar Philippe Leuckx

    Des livres d'Emmanuel Carrère, né en 1957, fils de l'académicienne et historienne Hélène Carrère d'Encausse, j'avais lu le très sulfureux "Un roman russe" et le très poignant "D'autres vies que la mienne".

    La lecture de LIMONOV, chez le même éditeur POL, paru en 2011 et lauréat du dernier Renaudot (jury qui a l'art de découvrir de grands et vrais auteurs : Le Clézio, Ernaux...), confirme tout le bien que je pensais du prosateur, aux livres rares (une petite douzaine depuis 1983!), tant l'art limpide, profond et complexe du romancier réjouit autant que les matières thématiques abordées. J'aime assez les vrais livres qui se mettent en abyme pour le juste exercice de montrer ce qu'est l'écriture, ce qui aussi devient rare, le plus souvent la mise est artificielle, si peu de mise. Ici, rien de tel.images?q=tbn:ANd9GcTFo5tNLP-QyT-AIk4avmi477a_J_-fCQ6FuJNiiFX_J6VrtAy88KQE9bg

    Raconter tout le parcours - sulfureux, compliqué, historique, russe, ukrainien, littéraire, humain, asoviétique, communiste, punk, nationaliste, ....- d'un écrivain né en 1942, qui a vécu bien "d'autres vies" que la nôtre, et qui, nous les tisse comme si nous les avions vécues d'amble avec lui, voilà le tissu du texte de Carrère, sur près de cinq cents longues pages, qui éveillent sans cesse à l'aventure et, dans le même mouvement, à la réflexion politique, sociale et littéraire!

    De sa naissance en pleine guerre, de son enfance en plein stalinisme, de son adolescence dans une ville provinciale, tout nous est dit. Comme en un reportage où le vrai ne déborde jamais parce qu'il est en lisière assuré par d'autres témoignages et/ou soucis du narrateur-scripteur-écrivain public Carrère qui a rencontré de manière décisive le "poète russe" "qui préfère les grands nègres", à vingt-cinq ans de distance, lorsque jeune écrivain débutant le petit Carrère s'en allait pigiste, reporter, journaliste, critique interviewer des personnalités ou lorsqu'en 2007, l'occasion de retrouvailles en ex-Urss se présenta.

    Limonov est un fameux morceau de bravoure à lui tout seul! Il collectionne les expériences sensibles comme les femmes dont il tomba amoureux, comme les sensations politiques, les contacts fraternels ou guerriers. Limonov a voulu vivre mille vies, avec tout ce que cela suppose de contraintes, de malchances, de résistances, de rejets dans un pays comme l'Urss brejnevienne ou poutinienne, ce qui est du pareil au même en matière de droits humains occidentaux fondamentaux, quoique Limonov ne soit pas d'obédience réformiste ou pérestroikienne dans ces matières-là! Il déteste Gorbatchev, il est près de fonder très vite un parti qui renoue avec l'autre Russie, celle d'avant, manière de choquer? Oui. Manière de n'être pas le suiveur politique convenu? Oui.

    On peut détester ce personnage de Limonov ou vibrer à l'énoncé de ses exploits, de ses combats (justes ou fous), de ses talents inouïs... c'est la grandeur du livre de Carrère de nous donner divers points de vue comme diverses analyses du récit qui est en train d'être lu/écrit/commenté.

    Un récit à la fois historique - j'ai revu défiler tous les événements russes et occidentaux depuis que je suis l'actualité, l'âge de mes dix, onze ans à la télé -, où se donnent à lire l'URSS, la Russie, l'Ukraine, les turbulences d'un pays qui a mal à son histoire, à ses hommes politiques, qui a tant souffert d'immobilisme, de fierté communiste, de pesanteurs idéologiques, de remous.

    Tout cela passe et vibre dans le très grand livre de C.

    Sans compter la vérité poisseuse, parfois faubourienne, gluante et interlope des épisodes les moins ou les plus glorieux de Limonov (je pense à ses convictions serbes ou nationalistes comme à son souci des "petites gens").

    Il est impossible de "juger" un tel personnage, imbu de lui-même, qui veut à tout prix réussir sans être dans la ligne, qui aime les femmes et le sexe, qui aime aussi les hommes et des expériences nouvelles, qui sait se battre pour les "mauvaisescauses" aux yeux des nantis...

    LIMONOV? J'ai déjà envie de le relire.

     

  • QUELQUES LECTURES RÉCENTES

                 
                                                        par Philippe Leuckx images?q=tbn:ANd9GcQzCoPZrZfTixQqg4xdVjCF6_x_NReWlc7XrWWsAmjDHiPjQHSSBMTcdDM

        images?q=tbn:ANd9GcQtY6dw8zxkFwy_kVR8xLbdGpqqWpAj9UawRQnyQc7WmTTjYQRRZdsHdAComme personne de l’excellent Irlandais Hugo Hamilton (1953) que nous découvrons grâce aux Ed. Phébus (2010), sans répéter les autobiographiques Sang impur et Le marin de Dublin – qui ont fait la grande réputation de l’auteur pour brosser d’une manière intense ses années de formation (enfance et adolescence dans les années « dans le vent », soixante et pop), en reprend certains thèmes comme la mémoire douloureuse d’une certaine Allemagne. La mère de l’auteur, qui a rejoint l’Irlande après la 2ème guerre mondiale, offre il est vrai, la matière de nouvelles explorations. Le dernier livre est un roman, lui, mais il explore une histoire terrible, censée hyperréaliste, avec les gages d’une historicité établie. 

         Berlin 1945. C’est la fin de la guerre. Une mère fuit Berlin. Elle vient de perdre son seul fils dans le bombardement de leur immeuble. Le père de cette femme éplorée l’accompagne parmi d’autres fuyards. Un jour, il lui trouve un enfant de remplacement. Tout le roman relate les épisodes de ce petit Gregor, enfant substitué, adopté, et les difficultés éprouvées lorsqu’adulte, il revit son expérience. Entouré d’amis, dans ces années de contestation que furent les années 60, Gregor mesure à quel point la filiation qu’on lui a donnée a déterminé la sienne et ses rapports mitigés avec son propre fils. Lui remontent à la mémoire ce père de substitution, cette mère dans les ruines d’un Berlin effrayant, sa propre vie, comme s’il n’était personne. Est-il Juif ? Que sait-il  de ses vrais parents ? La prose d’Hamilton donne profondeur et densité à cette quête proprement existentielle dans les parages urgents de la guerre, de mai 68 et d’un aujourd’hui de la mémoire. La composition du livre, dans ce va-et-vient entre les époques, équilibre les intérêts et relance l’attention de la lecture pour une œuvre puissante, humainement et stylistiquement.

         

         images?q=tbn:ANd9GcTmBUn7R5M0NLd0BaIGGMbjbng-UBFbuOa1uLUPy2dOZ71eyY2HlXI2D4HWLa vie extérieure d’Annie Ernaux est l’un des rares livres d’elle que je me devais encore de découvrir. Cette chronique qui traite de la période 1993-1999 a paru chez Gallimard en 2000 et n’a pas pris une ride, tant les préoccupations de la diariste de la vie de ses contemporains, croisés au fil de ses trajets quotidiens, restent d’une étonnante actualité. Ernaux a l’œil d’abord et la plume ensuite pour détecter ce que d’autres ne peuvent voir. Le RER lui offre une matière singulière d’observation sociale. Annie tient calepin des gestes et des comportements de ses contemporains. Elle croque des tics de langage, des bribes de conversation, elle tient perspective sur l’évolution des lieux traversés (entre autres, La Défense). Elle réagit à l’actualité violente, à la guerre (c’est l’époque horrible des guerres de l’ex-Yougoslavie). Elle tire des événements une manière de morale personnelle, attentive aux plus faibles, respectueuse des valeurs souvent déniées aux laissés-pour-compte d’une société coupée entre nantis et banlieues. L’auteur relate aussi ses prises de position, son souci de manifester pour la bonne cause. Son regard, unique, dépiaute les réalités sociales, souvent enfouies par le politiquement et sexuellement correct. Dans le droit fil de Journal du dehors, ce livre annonce bien sûr l’esthétique et les problématiques du fameux Les Années.


         images?q=tbn:ANd9GcSVeeJTSPFFp0YM2ZOadbogs1lHg6PVJx9tAabPfUGAaXDthKJ85LdMY4UL’homme au tricorne du regretté Paul André, poète et conteur, décédé en 2008, est un récit haut en couleurs et d’une inventivité époustouflante. L’homme du titre est un marcheur, un pèlerin, un vagabond, un découvreur, un passager, on retiendra de lui l’un ou l’autre aspect. Dans ses périples, il rencontre moult personnages fantasques, délirants ou étonnamment réels. L’intérêt du livre, récit de ces aventures voltairiennes, qui tirent des faits une mesure éthique et une ironie provocatrice et bienfaisante, tient d’abord au style d’une légèreté et d’une écriture étonnantes. Chaque mot ciselé, cette phrase balancée, pour humer ce que ce personnage fantasque pousse en lui au fil des sentiers et des chemins de connaissance. Est-il philosophe ? Penseur ? Il n’est jamais à court d’arguments ni d’exemples pour offrir à ses comparses le poids de vie et de réflexion sur parfois l’inattendu ou l’infime du monde. Une langue maîtrisée porte les dialogues, les événements et les pauses philosophiques. Ce beau livre, un peu hors du temps et des  modes, est sorti aux Déjeuners sur l’herbe (2011) et reste longtemps dans la mémoire de son lecteur tant il déroge à l’habituel ramage romanesque, convenu, attendu. Rien de tel, ici. Entre réalisme et fantastique, le romancier réussit à nous piéger par ses effets de réel et une connaissance très sûre du monde dont il parle. L’humour n’est pas absent ni la reprise quasi emblématique de « l’insatisfecit » d’un antihéros, qui doit pour se satisfaire, sans cesse relancer sa quête.

     

  • Jean-Michel AUBEVERT, De Lanterne et d'Améthyste (Le Coudrier)


    images?q=tbn:ANd9GcRTXlMzgsSLy7n9sf_i0xby-k7Zo1r0PrFDYkt46a5wZ53GC1zmmApar Philippe LEUCKX

    L'attirance pour les lumières nées de la nuit - un univers tissé de reflets, d'indécises présences, de fluctuations aériennes - est telle chez cet auteur de soixante printemps que le lire réactive l'offrande des poèmes : on goûte le vocable mûrement choisi; on se délecte d'une précise avancée des mots pour dire l'effraction du blanc dans la masse obscure, pour happer le vol des insectes de nuit.

    Aidé des images de Joëlle Aubevert, le poète de "Venir au jour" nous livre, dans une langue précieuse (au meilleur sens du terme, au sens où l'entendait Claude Roy à propos de Supervielle dans sa monographie Seghers), "la transpiration du ciel". Chez lui, "les chiens aboient après la neige", l' "eau remonte des abysses", "le bleu plus profond qu'une lumière". C'est dire le tact poétique, l'élégance verbale pour nous "toucher" de l'essence des réalités.Coudrier-Aubevert-RD.jpg

    Que faut-il célébrer le plus, ici, dans la nuance des notations poétiques ("Vire la lanterne aux papillons de nuit")? La prose assurée de poésies aussi éloignées que possible de celles qu'on taxe de scolaires? L'exploitation des quatre éléments, qui eût fait bien plaisir à notre Gaston de Bar-sur-Aube? L'ignorance, en matière poétique, des effets-mode, de ce qu'il s'agit d'écrire parce que etc.? Le poète sait, comme le disait Mounin à propos d'Umberto Saba , qu'on écrit " contre la mode, sans la mode"...à côté de la mode.

    Il y a de tout cela chez notre poète : la langue qu'il propose est d'un classicisme personnel et inaltérable : pas d'effets, seule la langue coule, maîtrisée pour dire un territoire, un univers où l'espace et le temps de lumière croissent et se démultiplient en sens.

    "J'accepte l'offrande des bruyères sur la lande, le grésillement de la brande au fouet des genêts, le calice profond  des lys où s'émeut ma narine" (p.32)

    "des rêves où nous logeons nos ombres" (p.46)

    Pointons, en passant, l’aisance allitérative.

    Le poète, dans ce dixième recueil publié au Coudrier, confirme sa place et ses marques.

     

  • Sansot ou le philosophe des chemins

    images?q=tbn:ANd9GcQzCoPZrZfTixQqg4xdVjCF6_x_NReWlc7XrWWsAmjDHiPjQHSSBMTcdDMpar Philippe Leuckx

    Il y aurait tout un travail à explorer cette matière : creuser les chemins pour se "soustraire à la résignation, à la solitude". Ce sont les visées que se donne Pierre Sansot. Un chemin ne peut qu'ouvrir. On ne sait pas où et à quoi il mène mais il mène!

    Le propos est de redécouvrir ces nids à poussières, ces sentes négligées, ces périples de promeneurs et/ou pèlerins d'antan.

    Il est plusieurs façons d'emprunter la route, de s'emballer pour une randonnée ou d'en dérouler les fils.

    CHEMINS AUX VENTS (Ed. Rivages poche, 2002, 324 p.) n'est pas un catalogue ni un album de marches ni une vague correspondance de chemins empruntés. Non, c'est une leçon pratique de philosophie vitaliste. L'anthropologue Sansot dresse les usages perdus, des chemins de fer aux sentiers, de la ville "poétique" aux voies "de France".  Un sens du vagabondage, une pratique du chemin vieilli sans cesse à repriser, une leçon, oui, dans le sens où le chemin nous apprend, nous offre manières et matières (de) à penser!

    Sansot nous offre l'innombrable des voies, et dans le même mouvement de pensée, la découverte démultipliée du réel sous la semelle, si je puis parler ainsi.

    images?q=tbn:ANd9GcTUJ01JOkana8lPL9sc7NTs-jZWnATZDvLNEgHZAXaLGHdGlUxnxo5JPbYChemins de mer, de terre, des anciens, des trajets de ville pour nouer - en tout unanimisme - les routes de chacun : Sansot a l'art de rameuter tous nos chemins mentaux. Bachelard eût apprécié cette vision "élémentaire" et essentielle.

    De très beaux passages évoquent le temps des "raidillons de banlieue" ou les chemins "vulnérables".

    Comment le philosophe peut prélever au réel le plus concret - sous le pied, dans l'air des campagnes et des cités - des sources de savoir!

    Car "la métaphore du chemin nous réapprend que nous aurons à y mettre du nôtre, que nous nous égarerons. L'aventure ne sera pas seulement celle d'un esprit mais d'un être dans sa globalité" (p.273)

    A déguster!

  • Jean-Claude Pirotte / Cette âme perdue*

    369422_1424082850_695073978_q.jpgpar Philippe LEUCKX 

    Comme le décline Pierre Sansot dans « Chemins aux vents » (1), le contemporain a égaré ou perdu nombre de pratiques de la génération précédente, entre autres celle de cheminer dans la poussière des chemins.

    Jean-Claude Pirotte , l’un de nos  meilleurs poètes, soixante-treize ans au compteur, est un grand spécialiste des vagabondages fertiles à travers les terres ardennaises ou autres. Dans l’esprit et le droit fil d’un Dhôtel, notre Belgepoète a un art consommé de rendre la texture intime des paysages. A flairer les chemins, les combes perdues, les collines et les bourgades, l’écrivain  a retenu dans ses romans et dans ses poèmes comme un parfum des terroirs oubliés ou qui risquent de l’être par les effets conjugués de l’exode rural et de la modernité.

    Pirotte-ame-perdue.jpgLe voici donc, en 2012, à la croisée des prix et des chemins. Les récompenses ne risquent pas d’encombrer les voies personnelles, en dépit de leur régularité et de leur abondance ; le poète est ailleurs. Versé dans bien d’autres exigences que celles de la notoriété factice. Mais refuse-t-on l’Apollinaire ? Décline-t-on l’hommage de poètes pairs ?

    Le Castor Astral – belle maison qui nous aura fait découvrir Dagtekin, Faye, Laurent...-, publie « Cette âme perdue ». L’occasion de redécouvrir le Pirotteland (2).

    Sous l’égide de Larbaud, Fargue, piétons et voyageurs, Pirotte dévoile des « rues qui s’assombrissent », se fait le garant des « choses tristes », abandonnées, repère les façades écaillées, décrit ses paysages, faits d’oyats ou de « saules/ les mouettes aux longues ailes ». Une philosophie du « carpe diem » lui fait « prendre le temps comme il vient/ prendre le soleil prendre l’air/ prendre la vie du bon côté/ prendre un coup de poing sans le rendre ». Une ironie fine et toute pétrie de mélancolie le rejette en enfance comme on y retombe, tous vers renversés. Une fenêtre souvent ouvre sur des paysages, des « arpents » oubliés. La fluidité des vers, souvent regroupés en quatrains, donne à l’ensemble des textes une allure de promenade claire. On se balade en pirottepoésie sans s’encombrer,  au contraire on y retrouve des désirs enfouis, des envies partageables d’ailleurs, des harmonies verbales (« la chemise du misérable/ est-ce la mienne »), des connivences poétiques (Paul de Roux).

    L’amour de la rime, des assonances ne se sépare pas de celui d’une dérision franche qui s’accommode des enjambements, puisqu’il est vrai que cette poésie chemine au sens premier, on saute d’un vers l’autre, on passe d’un poème l’autre sans coupure ni majuscule.

    Cette légère gravité, qui fait assaut de toutes les ressources langagières (cf. son oulipien « fendre » de la page 77), qui se sert de l’imparfait du nostalgique, hisse cette poésie à la première place. Profondeur, humour, sens du récit et du descriptif, au fond plein d’âme. Au sens classique du terme. Pas de perte, donc. Plein de profits pour l’amateur d’une poésie qui a oublié ses fatigues de travail et d’écriture, et qui est d’un naturel confondant.

     (1)   Ed. Rivages poche, 2002.

    (2)   Pour singer l’expression de Patrick Reumaux à propos de Dhôtel.

    Le Castor Astral, 2011, 104 p.,13 €

  • En relisant Ozu

    images?q=tbn:ANd9GcSrUEZnlGyDQBpEwZdHbpgLA_iSxnX8rot3rBkoEkt-3zbT1Wgppar Philippe Leuckx

    Le cinéma oriental a été découvert très tard. Et encore, Kurosawa, d'abord, Mizoguchi, juste après se sont fait connaître autour des années 1950-1956, grâce surtout aux festivals de Venise et de Cannes, où six oeuvres du dernier cité ont été couronnées des lions d'argent. L'on se souvient bien sûr des fameux "Contes de la lune vague après la pluie" ou de "L'Intendant Sansho".

    Ozu a connu, quant à lui, un plus long purgatoire, puisqu'il fallut attendre la découverte en France de "Voyage à Tokyo" (1953) en...1979.
    Ozu était mort depuis 16 ans.
    Ozu Yasujiro était né le 12 décembre 1903, il mourut le jour de son soixantième anniversaire.
    Dans les "Dossiers du cinéma" (Casterman, 1970) - fabuleuse encyclopédie sur le cinéma, Claude-Jean Philippe évoquait déjà six films sur une production qui déborde la soixantaine.
    En effet, Ozu commence dès le muet, dès 1927, et n'arrêtera que la mort venue.
    On a beaucoup épilogué autour du cinéma-Ozu, cette procédure cinématographique qui consiste à limiter les mouvements de caméra, à positionner la caméra au ras du tatami, à user de plans de coupe comme dans les toutes les scènes inaugurales de ses films des années cinquante et soixante, à faire de la mise en scène une écriture épurée, très lente, soucieuse des détails (que de natures mortes d'intérieurs japonais, chez lui), avec cet apport de la musique, ponctuant ici un geste, là une scène banale, un sentiment retenu au coin de la tendresse (ce père épluchant, tristement, une orange...moment sublime)...
    Il est vrai qu'il y a tout ce qui précède dans les chroniques familiales d'Ozu : peu d'intrigue, le noeud étant toujours cette difficulté de quitter ses proches, d'un point de vue paternel ou filial...
    Les scènes les plus "marquantes" (poignantes serait plus juste) du cinéma-Ozu relève de ce regard unique sur le temps qui passe : ce regard sur les bateaux d'un lac, du surplomb d'un pont où le vieux couple de "Tokyo Monagatari" évoque le départ des enfants et les souvenirs que celui-ci éveille...
    Sublime moment où tous, nous pouvons nous reconnaître...
    Sans doute, loin des cinématographiques éloquentes et visuelles (disons pour simplifier les créateurs d'images-chocs), il y a cette forme de cinéma " essentialiste", intimiste, chardinesque presque : comme chez Satjajit Ray l'Indien, comme chez Tarkovski le Russe, comme ici chez "le plus Japonais des Japonais cinéastes", OZU.
    Trois lettres d'un nom qui murmure un cinéma du temps, philosophique sans le vouloir être, et dont les titres sont eux-mêmes de philosophiques résonances : "Printemps tardif", "Printemps précoce", "Herbes flottantes", "Fleurs d'équinoxe"...
    Le maître japonais n'était pas exempt d'humour. Aussi faut-il revoir avec plaisir "Bonjour" de 1959, "Ohayo" propose l'histoire toute simple de deux garçons qui souhaitent faire acheter à leurs parents un téléviseur...Tous les copains en possèdent...Le refus du père les amène à faire grève de la parole...
    Dans les couleurs chatoyantes des maisons établies le long d'un remblai - et que la caméra montrera à de multiples reprises en un plan fixe de lieu immortalisé -, le cinéaste évoque les aléas de la vie ordinaire, au fil du temps (Wenders qui l'admire et "le mettrait tout entier dans un sanctuaire", a compris cette importance du temps qui coule), de mères de familles et d'enfants, entre soucis d'argent, de tâches... et des clins d'oeil lucides, complices sur les "quatre cents coups" gentillets d'enfants émerveillés par la modernité...
    I N O U B L I A B L E , même dans ce registre plus doux qu'amer, à rebours des autres oeuvres plus tristounettes : "Le goût du saké" et les oeuvres précitées...
    J'ai déploré longtemps de ne pouvoir revoir un OZU. J'ai traqué ses titres dans les rediffusions des années 80, 90...en vain...Il y a quelques années, j'ai pu en revoir trois...Dans les années 70, j'en avais découvert, grâce au ciné-club de Brion (sur France 3), les deux "Printemps", "Voyage à Tokyo", "Fleurs d'équinoxe"...
    Des "chroniqueurs" de la vie qui va, après Chaplin, avant De Sica, Antonioni, Bergman, Tarkovski, Loach, Saura, Scola, Wenders, Amelio, Dardenne, Patric Jean...il y a, ne l'oublions pas, ... O Z U ...

    Extrait de JOURNAL DE DILECTION

     

     

  • TROU COMMUN : L'UNIVERS AU NOIR DE DAVID BESSCHOPS

    369422_1424082850_695073978_q.jpgpar Philippe LEUCKX

    Noir, c'est noir. Une couverture, chez Argol, qui fait scintiller les lettres blanches du patronyme et du prénom, car pour le reste, le noir domine. Titre en rouge! Et effigie de l'auteur, comme une trace à la véronique sur un drap!(1)

    De l'auteur belge, Liégeois né en 1976, quelques plaquettes à l'écriture nerveuse et originale nous avaient alerté : il y a là une voix étrange, tissée de pur langage littéraire, où les figures de style s'engendrent, constituent la seule trame du texte. Il n'y a que les mots, pourrait-on dire. Les thèmes, les tons viennent par dessus, dans un beau désordre, mais selon une logique implacable. Ainsi, avait-on pu goûter les charmes vénéneux de "Azabache"(Ed. boumboumtralala), de "Russie Passagère" (Tétras Lyre) ou encore de "Lieux Langue Folle" (Maelström, bookleg), ce dernier, par apologue, disant assez bien ce que le texte peut bien vouloir signifier pour l'auteur. La folie par dessus, et comment!

    images?q=tbn:ANd9GcRoV07PjneH07EmdMRXsqJNjmPxZ5niq3WMsIsja9H9GUI12uVpLe voilà donc à la croisée des destins, puisqu'il s'agit ici d'un premier roman - après des poèmes -, étrange tissage de poésie et de noirceur, de langue crue et d'obscénités tous terrains.

    Difficile de résumer ce livre, innervé en tout petits chapitres d'une page et quelque. Pourquoi? Parce que de nombreuses voix s'entrecroisent : celles des père et mère, celle des enfants, sept en tout, mais qu'il faut fouiller pour bien les identifier, car, pas de codes facilement identifiables. Besschops recrée le romanesque, le genre narratif, en lui instillant les atouts qu'il délègue au poétique. Pas de phrase naturellement claire! On est dans le trou! On voit à peine se placer le personnage qu'il laisse place à d'autres figures.

    C'est un monde d'en-bas. Un trou. Une langue qui a dépecé les matières.

    Quelles matières?

    Une interprétation filiale, familiale, sur fond d'enfance trouée, peut donner quelques balises. Le narrateur - aussi mobile qu'une chèvre au piquet - a six ans, a des frères, a un père. Un zizi, des bandes dessinées. Il dit d'emblée : "J'aime le langage qui fait ventre". Voilà de la littérature-calembour de bout en bout. Enfin, je me fais comprendre.

    Barthes eût dit, face à ce texte-magma : "par où commencer?", comme il se posait la question pour deviner les intentions scripturales du Proust de 1909! Ici, la matière d'enfance suinte de tous côtés.

    Oui, il y a des enfants, très vite "au trou des choses"...Oui, il y a une mère et ses grossesses Oui, le père et un frère "à l'enfance brindezingue". Des hôpitaux. Des incestes.

    Difficile d'y voir clair! Pourquoi, parce qu'on est en pleine langue, dans le réseau des mots, des images, dans la suie de leurs traces. Une langue très méta! Les phrases renvoient aux phrases. Les réalités naissent des figures. Et l'on n'en sort (puisqu'il faut bien sortir!) qu'avec, en l'oreille, la surprise stylistique de haut vol. Ecoutez cette langue folle de Besschops : "J'installe ma crise dans nos meubles", "Je retire les draps du lit souvent bateau"," Par le carreau je quête inlassablement un sursaut d'humanité"...

    En fait d'humanité et d'humaine compréhension, on est forcément "dans le trou" : démence d'un frère, copulations multiples, comparaisons de verrats, boissons pour mâles, et j'en passe.

    Le style! Voyez-vous ça! Des phrases qui se donnent un mot, deux. Qui forniquent des ellipses à n'en plus voir le bout! Qui se mangent la queue! Les narrateurs s'en donnent à foutre-joie dans cet univers déjanté, glauque, interlope, un espace d'égout, puisque le mot tombe vers la fin...

    Sortir des égouts, après quoi? Après avoir appris qu'on est père, époux d'une "lionne, le père, le belge, qu'on a "serré férocement l'émoi dans l'oeuf", on peut écouter "un cochon dans (la) salle de bains". C'est un...métaphorique. Oui, si j'ai bien lu.

    Mais, il faut le dire, ces sauts de narrateur et ces sautes de style n'alignent pas forcément clarté et repères!

    Les dernières pages déclinent des évidences qui nous ramèneraient bien aux premières - pour les relire de conserve - : "les mots s'arrêtent à moi" ou "J'écoute les remords suinter à ma place"...

    Besschops, passé au roman comme on passe par des officines ou des chambres d'hôpital véreux, avec purges, médicaments, onguents, bouillies, pansements qui suintent, a conservé une langue folle. Voici donc le premier métaroman belge à décrypter - cet articulet vous en aura dévoilé les recoins, quant à en savoir plus, lisez et relisez ce Besschops de bazar! Ce gars-là, élevé au petit lait d'Eugène Savitzkaya - première manière, l'izoardienne, a bouffé du Choukri, débecqueté du Fassbinder, s'est trempé dans "Porcile" de PPP...Et le voilà! Un monstre! Mais ne le laissez pas traîner n'importe où! Certain(e)s ne pourraient pas...comprendre! Je parle de son livre!

    Au fond "Carmen" (Le Coudrier), son premier livre, en 2006, était sage! Mais, grands dieux de la prose, où va-t-il nous mener?

    Avec COTON - dans un autre registre, oh que oui!, BESSCHOPS est une grande voix de demain! Pour sûr! J'en donne mes langues aux chats que je n'ai point!

    Quant à la découpe de son écriture, je ne vois qu'un exemple en littérature belge : la spécialiste du "coupé court", de l'ellipse, du langage parlé redoré du blason "Jules Renard", notre BEATRIX BECK de "La Décharge", de "Stella Corfou"...

    de "La lilliputienne"...Mr Besschops, une question : avez-vous lu Madame Beck? Rien que le patronyme devrait vous aller comme un ....on...guent!

    En tout cas, il a lu COUNARD (cf. "Le laitier...")

    (1) D. Besschops, Trou commun, Ed. Argol, 2010, 112 p., 18 euros.

    Pour commander:

    http://www.argol-editions.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=63


     

  • Des écritures, des femmes et des poèmes


    images?q=tbn:ANd9GcRTXlMzgsSLy7n9sf_i0xby-k7Zo1r0PrFDYkt46a5wZ53GC1zmmApar Philippe LEUCKX

     

    Trois livres. Trois regards de femmes. Trois éditeurs belges. Ici rassemblés.


    Dès l'entame - et les titres s'ils révèlent l'essence d'un livre donnent d'emblée cette clé de lecture -, les beaux mots associent langue et univers.


    Lisons de concert  "Le silence en éclats" de Véronique Jago-Antoine (Tétras Lyre),  "Au plus près de l'intense" d'Anne-Marielle Wilwerth (Bleu d'encre) et "Femme abyssale" d'Anne-Marie Derèse (Le Coudrier).


    Toute écriture noue un rapport essentiel au monde. Elle est de l'ordre de la quête de ce à quoi le coeur tend, puisqu'il faut dire au plus juste.

    images?q=tbn:ANd9GcSPGsRfl38jUyBBHk79TAtl2U88s4tF6gS_P1UD3RX4RP11IpG7


    I

     

    Au bord. S'y tenir. Véronique dresse peut-être bien une manière de portrait dans ce récit-poème, distribué en une dizaine de séquences. De la simplicité naît une douceur des choses. Il suffit d'énoncer "A travers l'eau taciturne de la vitre, un visage la scrute" pour y voir le monde, au-delà des transparences, des "doublages". En peu de mots - le poème  se resserre sur quelques traits, quelques vers, évalue ce "silence" réparti au milieu des "stridences". Et la femme est là, "face à l'abîme" "au bord", d'un monde, d'une fenêtre, d'un visage.

    La justesse, ici, relaie une élégance du coeur posé là "dans le filigrane" des mots, des constats, des petits tableaux, "dans le palimpseste des traits". Elle. Surgit.


    Quoique le cri y ait sa place. Et la douleur. Mais comme corsetée par une sorte de délicatesse juste un brin intranquille.


    En lisant ce beau livre, je songeais à  Duras, à ce style narratif à la fois bref et brisé, suscitant des échos d'ENTRE. Comme s'il fallait mettre entre les mots assez de place pour le SILENCE.

     

    http://www.editiontetraslyre.be/catalogue/index.php?133-le-silence-en-eclats

     

     

    images?q=tbn:ANd9GcQEiZio3l9Mj0uh5gVw5w8OSeC9o_U27ZLIVohZ-Kbw7afyaMBaII

     

    Il y a, chez Anne-Marielle, autant de silence, de resserrement comme la matière contemplative, très orientale de "suspens", des "balcons radieux pend le linge des saisons visitées", l'inouï tient parfois à si peu, un passage de pigeons, une "barque" pour "entrer dans le poème". Les "deux berceuses" disent assez l'intense sollicitation d'un réel adouci, dans l'argile précise de menues réalités, d'infimes glissements au fil de l'eau des poèmes, et la lumière du peintre qu'est aussi la poète joue ici dans cette "osmose avec l'intense". 

     

    http://www.bergeredusilence.be/

    http://www.facebook.com/pages/Revue-et-Editions-Bleu-dEncre/136407753088263 

     

     

     

     

     

    images?q=tbn:ANd9GcQeMwaLxKST8jQ2EBUBR-Puze8cMSdn6U3_hBkUc9Wxc2aKrZfXIII

     

    Anne-Marie plonge loin sa manne aux poèmes. Dans une écriture qui se plaît à énoncer en longues vibrations, en longues laisses ses attaches à la vie, à la mort, au désir.

    Ses poèmes lissent les réalités et pourtant le chemin est long jusqu'à la parole éblouie. Tant de quête. Tant d'abysses à franchir.

    L'ouvert/fermé, la béance de la mer, les sombres cavernes, autant de balises dans cette recherche de beautés.

    Ses textes forcent l'attention, oui, cette observation lucide, libre du réel.


    Ecoutons :

    "Parfois sa mort me semble intime"...

    "Elle berce ses seins comme l'enfant qu'elle n'a pas eu"...

    "Douce comme la fourrure/ d'une bête familière"...

    Cette "âme errante" sait, ô combien, dire sous "la palme" la blessure, sous le "désir" les écorchures de l'absence.

    Femme jusqu'au bout des "draps brodés", jusqu'au sensible coeur qui "frôle des âmes".

    J'aime beaucoup la tresse que ces beaux poèmes nouent dans l'étroitesse de nos vies, entre l'air, l'appel des "racines" et la terre des mots, que viennent accompagner - couleurs vives - les dessins de l'amie Sonia Préat.

    Découvrez ces livres qui révèlent. Véronique, page 59, écrit :

    "Le choeur muet des femmes immémoriales                    veille."

     

    http://espace-livres-creation.be/livre/femme-abyssale/

     

  • DOISNEAU 1912/2012

    images?q=tbn:ANd9GcRTXlMzgsSLy7n9sf_i0xby-k7Zo1r0PrFDYkt46a5wZ53GC1zmmApar Philippe Leuckx




    Deux ans après la belle exposition de CENT PHOTOGRAPHIES de Doisneau au Musée Cartier-Bresson, deux années après la parution du beau volume "PARIS", voici que s'amorce une nouvelle avancée dans la (re)découverte du très grand photographe de Gentilly/Montrouge et du monde.

    On a si souvent réduit l'impact de son oeuvre, tant dénaturé la complexité, si mal perçu l'étonnante vitalité d'une oeuvre nombreuse, très variée, bien plus plurivoque que les discours stéréotypés à son adresse. Que de poncifs à l'oeuvre dans son analyse : du style photo populaire, sentimentale, baignant dans les approches de l'enfance et des banlieues...

    Au moins, l'acuité des "cent photographies" montrées a dévoilé une partie des facettes de l'auteur.

    images?q=tbn:ANd9GcS6ZsVRZVbnTKfPkECx_H8MQngXeTLI7xnpe3ShPeKFUDNuWDS8Mais subsiste toujours le frein de la mémoire : les reproches des photos faussement improvisées, les procès d'intention (au sujet des figurants du "Baiser de l'Hôtel de Ville")...

    Il aura fallu près de dix-huit années au-delà de son départ , un 1er Avril 1994, pour prendre - enfin - la juste mesure d'une oeuvre que ses deux filles - sur base du classement minutieux de leur père Robert - sont en train de mieux faire connaître. Nous n'avons jamais aujourd'hui accès qu'à une faible partie d'une masse de plus de quatre cent mille clichés. Combien? Il y a eu une quarantaine de volumes depuis l'édition en 1949 de "La Banlieue de Paris", chez Hoëbeke, surtout. De beaux livres, conjointement assurés par l'oeil de l'artiste et la plume d'écrivains (Cavanna, Pennac...)...

    Comme pour l'oeuvre pessoenne, le monde de la photodoisneau est à découvrir. Par pans entiers.

    Dans l'attente - et 2012 prévoit toute une série d'hommages à Paris, à Tokyo, ici même à Stavelot -, retournons à ces oeuvres uniques : "Le Réverbère", "La poterne des peupliers", "Anita", "Picasso et ses pains", "Le nez au carreau", "Les glaneurs de charbon", ses portraits de Colette, Marais....

    Une lumineuse composition préside à l'esthétique de la "photodoisneau" (comme on dit cinémaozu), non pas un système clos, non pas une série de reprises, non pas une pratique sans concertation : non, un luminisme à tous égards personnel, dans la volonté de jouer du contre-jour et des arêtes splendides des lignes de fuite et d'ombre indécise, une magistrale mise en place des lieux et des gens.

    Des clichés inoubliables : "Les enfants de la Place Hébert", "L'instruction scolaire rue Fontaine", et, par dessus tout "Les enfants de Salkhazanoff"(Paris 1950).

  • BAGLIN "ENTRE LES LIGNES" - Ed. La Table Ronde


    images?q=tbn:ANd9GcRTXlMzgsSLy7n9sf_i0xby-k7Zo1r0PrFDYkt46a5wZ53GC1zmmApar Philippe LEUCKX

    Un fou de chemin de fer, de voies, de chemins de fer électriques perfectionnés...Sans doute, au sens d'une passion irrépressible, qui vous vient d'enfance.

    Une manière de raconter la vie de ses proches, son frère, ses parents, les amis de ceux-ci toujours par le biais d'une gare, d'une barrière à surveiller, de locos à soigner, de voies...

    Michel Baglin, que les récents "Chemins d'encre" (2009) et "L'alcool des vents" (2010) font connaître pour son "métier d'écrire" et son lyrisme où il "rend grâce" à tous ses domaines de prédilection, est le type d'auteur à nouer entre les époques des aiguillages inédits.

    Le voilà bien entrepris quand il songe à se donner, passé la cinquantaine, de petites gares et des lignes comme étapes d'une initiation qui remonte loin.images?q=tbn:ANd9GcQURW6fhTZehQBlkBBjnj218iYv33KgUJdsVDL_GZhOfJ901v6U

    Ce qu'on retire de cette lecture de "Entre les lignes", tout à la fois référence aux vapeurs, aux caténaires, aux rails, et aussi à l'écriture même de ce récit fervent, c'est un bout d'histoire familière, époque bénie où les gens aimaient encore se retrouver pour un petit verre de blanc, casser la croûte ensemble, rire franchement entre deux plats. Un peu le monde d'Hardellet, des zincs, de la banlieue féconde.

    Les lieux défilent à la vitesse des trains : le petit Parisien que fut Baglin a fait la connaissance de la province, du sud, et ses souvenirs sont riches : les années cinquante pourvoyeuses d'expériences, sensibles aux codes. Ainsi, cet épisode où un machiniste se fait tancer par un jeune petit chef pour excès de fumée en pleine gare, alors que son expérience n'est plus à prouver, qui prend une amende mais évite, grâce à sa réputation, le blâme!

    Tant d'autres épisodes seraient à citer. Du reste, l'écriture fluide, nerveuse relaie bien le mouvement des trains, c'est le sens du voyage, c'est le goût des ailleurs qui nous happe.

    Ce beau récit initiatique reconstitue non seulement une époque, il explicite une conscience littéraire, née littéralement "entre les lignes" de chemin de fer!

     

     

  • HOMMAGE A SALLENAVE, qui sera reçue jeudi prochain, 29 mars 2012, à l’Académie française

    images?q=tbn:ANd9GcRTXlMzgsSLy7n9sf_i0xby-k7Zo1r0PrFDYkt46a5wZ53GC1zmmAPar Philippe Leuckx

    Romancière, nouvelliste, essayiste, Danièle Sallenave, née à Angers, a enseigné la littérature et la photographie (un photopoche consacré à Kertesz) à Paris-Nanterre. Elle a aussi traduit quelques auteurs italiens : Pasolini, Calvino et Calasso.

    Autant reconnue par ses fictions que par ses essais.images?q=tbn:ANd9GcQMg3uq-Rje8O6VjxavThJg9sMyYp0MuRomH31WbxJmlb2K3lcD

    Avant d'évoquer ce 26e livre de l'écrivain, rappelons quelques titres : "Les Portes de Gubbio" (Prix Renaudot 1980), ""Un printemps froid", ""La vie fantôme", "Rome", "Le don des morts", "Les trois minutes du diable", "Viol", "D'amour", "Castor de guerre" (un essai époustouflant de subtilité sur Simone de Beauvoir)...

    "Nous on n'aime pas lire" (1)  relate une expérience pédagogie de l'auteur à Toulon, lors d'une "résidence d'écrivain". Sallenave a, à cette occasion, rencontré deux classes de 3e pour nouer un projet en trois étapes.

    Le livre, fruit de ce travail, a paru en 2009 et concerne l'année scolaire 2007-2008.

    Disons-le d'emblée. Voici, non un essai pédagogique, théorique, didactique, mais un livre d'écrivain et de professeur.

    L'écrivain en collège, c'est peut-être devenu une mode. Sallenave s'en défend. Dès l'entame, elle avoue sa réticence. Et puis, réflexion redoublée, saisit l'opportunité.

    Elle va donc à Toulon, à trois reprises, dans un collège du quartier de la Marquisanne. Qu'elle décrit, en l'approchant, avec l'oeil de l'écrivain et de la spécialiste de la photographie. L'environnement, les barres d'où proviennent les élèves, beurs pour la plupart. Un travail ethnographique qui cerne la ville, sa pollution, le port, les achélèmes, enfin, le Collège, "son" collège, puisque le possessif revient comme une antienne.

    Cet oeil voit tout : le beau, les plantes vertes, le confort assuré de l'établissement, la peinture fraîche...Le Centre de Documentation,  confortable aussi... L'écrivain sent tout : la violence contenue toujours près d'éclater, la séparation des sexes, on est pourtant dans un collège mixte, l'absence de mixité sociale, la bonne volonté des professeurs et de la direction, les doutes, la volonté aussi assignée à elle-même de ne pas céder aux préjugés, aux clichés de toutes sortes (cf. épisode du tag).

    Et l'expérience se met en place. Après l'oeil qui a tout vu, tout senti, le coeur apprivoise. Un coeur serein d'un professeur, qui a longtemps travaillé dans l'enseignement supérieur, mais qui, ici, éprouve pour la première fois le contact avec des élèves bien plus jeunes, bien plus démunis...

    Loin des discours démagogiques, à l'oeuvre très souvent lorsqu'on évoque collège à difficulté, population d'origine immigrée, pédagogie adaptée, Sallenave décrypte la situation et propose, non une solution toute tracée, mais quelques aides. Voilà des élèves de quatorze-quinze ans, dépossédés d'une langue qui puisse les aider à communiquer : peu de vocabulaire, une maîtrise insuffisante de l'orthographe, de graves réticences, pour certains vis-à-vis de la lecture...

    Lire, ou ne pas lire, la grande affaire. Péremptoire, chez les garçons, dans la classe qui s'ouvre à elle , la déclaration : "Nous,  on n'aime pas lire!"images?q=tbn:ANd9GcQj3kCjEso20g73B2CgBgofg8F9ICopzOMqLWBLy-i9xGa00PBKsg

    L'écrivain analyse les circonstances qui ont amené tel constat. L'appartenance à un milieu - qui se défie des livres, n'en possède pas-, la pression de la télévision et d'autres activités sur une pratique de lecture,  qui semble, pour beaucoup, inutile, lourde, décalée, éloignée de leurs intérêts et préoccupations...

    Comment arriver à les faire lire? Par obligation? Peu crédible. Peut-être en montrant que lire est une ouverture à AUTRE CHOSE, à un autre univers, que le foot, la télé, la glande n'offrent pas...

    Lire, difficile? Complexe, oui. Mais "tellement nourrissant". "Une paix peuplée", nous dit l'auteur. Quelle métaphore!

    Pour contrecarrer les pires stéréotypes : seules les filles aiment lire; lire, c'est une activité de "tapette"; ça ne sert de rien etc.

    Lire élève, puisque Sallenave convoque Alain, non pour édifier une thèse (elle en a horreur), mais pour revenir à ce "bon sens", qui manque tant à une période où l'on a privilégié les recherches didactiques, les théorisations, et qu'on a oublié les fondamentaux : le contact avec le livre, la narration à voix haute, le goût des histoires (comme celles que réclament les enfants), le retour à une simplicité porteuse (lire ouvre des portes, gage de liberté)...

    Trente-sept petits chapitres ordonnent l'expérience. On retrouve là le goût de l'auteur pour une approche par strates (comme elle fit pour ses fictions ou sa vision d'une "Ville rêvée", Rome). Cette géologie est particulièrement porteuse, intellectuellement, philosophiquement. C'est une manière plurielle de cerner, par autant de clés, la complexité d'un collège proche d'une cité, d'élèves attachants, adolescents en recherche de cadres, de soutiens... Sallenave en profite, avec son bon sens des lumières, pour rappeler quelques évidences - souvent omises, négligées : il faut saper les opinions fausses, être des "transmetteurs d'opinions droites, qui sont alors des vérités, soit de la science soit de l'expérience, pas de plus beau métier : c'est cela, être professeur" (p.154).

    Tant d'autres fragments seraient à citer, d'un livre NOURRI d'intelligence, de droiture intellectuelle, qui élève, oui, osons le mot. A l'heure où tant de professeurs éprouvent un dur métier, soit qu'ils ont à se débattre dans un climat hostile, soit qu'ils sont mal préparés à un enseignement qui a terriblement changé, ce livre revient sur l'essentiel : foin des expériences passées (2) où à force de simplification et de démagogie, on assignait au professeur de classes dites "faibles" une forme d'enseignement qui réduisait les chances de celles, de ceux qui le recevaient. L'exigence, l'apprentissage du vocabulaire approprié, des lectures (qui ne se réduisent pas à la littérature de jeunesse),le  retour à un enseignement protégé (l'école-sanctuaire),  la sérénité, l'intelligence sont à remettre à l'honneur...

    Un livre, indispensable, et, forcément, d'une très belle écriture.

    P.L.

    (1) Danièle SALLENAVE, Nous, on n'aime pas lire, Gallimard, 2009, 168 p.- 11,50 euros.

    (2) Celle qui veut, dans l'enseignement supérieur pédagogique, privilégier les approches théoriques aux expériences concrètes (que de grilles et si peu...de lectures!)

     

     

  • Scène finale de PROFESSION REPORTER

    Au cinéma, on a rarement synthétisé à ce point tous les tenants et aboutissants d'une existence humaine. 
    Le spectateur assiste EN DIRECT et avec la progression d'une caméra-ludion à la vie même qui se déroule sous ses yeux : la caméra part d'une chambre, ouvre l'espace de grilles qui donnent sur une place d'un village espagnol.
    Une jeune femme tue le temps dans la poussière de l'été; un enfant joue; un vieillard assis contre le mur d'une arène regarde; une voiture d'auto-école traverse en tous sens l'espace...
    Pendant ce temps, quelqu'un meurt dans une chambre...
    Le temps de tout montrer, la caméra revient à son point de départ. Le plan a duré 7 minutes.
    Prouesse technique, certes, magie du cinéma dans cette perception du temps vécu, ressenti...
    Tourné en 1972-1973, après les aléas d'une coproduction inachevée (Techniquement douce ne sera jamais réalisé), le film sort en mai 1975 à Cannes.
    Interprété par Jack Nicholson et Maria Schneider (fille de Daniel Gélin), c'est une oeuvre saisissante sur le destin d'un journaliste qui a décidé de changer d'identité.

    Philippe Leuckx