12.05.2012
L'imbroglio balkanique
par Denis BILLAMBOZ
Deux ouvrages pour évoquer encore le drame balkanique qu’on ne peut décemment oublier, alors témoignons encore. Katunaric, le Croate, a choisi l’ellipse, l’allusion, la métaphore, … dans un recueil de quatre nouvelles où les femmes pourraient être les Balkans violentés, torturés, par des bourreaux pervers. Alors que Vukovic a choisi le témoignage direct, cru, à chaud, pour essayer de démontrer que l’opinion publique est trop souvent victime de manipulations savamment orchestrées par l’un ou l’autre, selon les circonstances, des belligérants en présence. Dans les deux cas, il restera de ces lectures que décidément l’histoire des Balkans est un imbroglio que même les Balkaniques ont bien du mal à comprendre.
Le baume du tigre
Drazen Katunaric (1954 - ….)
Katunaric propose un recueil de quatre nouvelles qui évoquent toutes les relations d’un ou plusieurs, homme avec une femme pour satisfaire un besoin charnel urgent ou une attirance particulièrement forte. Un jeune Croate séjournant en Chine pour un colloque, veut profiter de l’occasion pour s’offrir une jeune prostituée chinoise mais la démarche n’est aussi facile qu’il le croit. Un autre Croate réside au Maroc où il gagne sa vie sur les champs pétrolifères et voudrait passer le réveillon de l’an 2000 avec une femme qu’il finit par trouver en la personne d’une superbe noire qui ne lui laissera pas que le souvenir d’une belle nuit d’amour. Robert et Stanko voyagent en Inde avec les médiocres moyens qu’ils ont pu réunir et quand ils séjournent chez les tziganes on leur propose d’épouser une belle jeune fille du clan mais ils n’ont pas les moyens de la payer. La fille les manipulera de façon à gâcher la dernière chance que le chef de clan leur avait offerte. Et, pour terminer, un riche commerçant se fait très pressant auprès de la belle Miranda qu’il veut emmener avec lui loin, très loin, mais la belle aime son mari et l’affaire n’est pas facile à concrétiser.
Quatre histoires d’amour impossible, ou presque, tant les intrigues sont compliquées, presque aussi inextricables que la situation dans les Balkans, et échappent à l’entendement des hommes. Dans ces aventures, ces femmes pourraient symboliser les Balkans que les puissances veulent s’offrir sans se préoccuper de l’avis des intéressés. Une ode à la femme exploitée en même temps qu’une parabole sur le sort de ce pays qui ne connaitra jamais la paix, la liberté et la sérénité comme ces hommes en besoin d’amour, ou de soulager leur trop plein de désir, qui croient parvenir aisément à leurs fins mais qui rencontrent des obstacles qu’ils n’envisageaient pas a priori.
L’expression d’un certain désespoir et d’un réel pessimisme dans la possibilité de vivre en harmonie sur ce bout de terre et plus généralement un regard plus que perplexe sur la capacité des hommes à vivre leur condition en dehors des conflits, des aléas malencontreux et autres arias.
Quatre nouvelles construites comme quatre véritables petits romans dans un style très élaboré, riche, pour faire vivre quatre intrigues à la mécanique très sophistiquée mais parfaitement huilée.
L’assassinat de Sarajevo
Zelko Vukovic (1956 - ….)
Ce livre peu paraître un empilage de témoignages, de réflexions, d’analyses à chaud, jetés en urgence sur le papier pour faire savoir ce qui se passe exactement à Sarajevo pendant cette horrible guerre, tout ce que l’opinion mondiale ne sait pas et n’a pas compris. Un livre qui pourrait paraître bâclé mais il fallait faire vite, très vite, avant d’oublier, avant de relativiser les faits, avant que l’opinion tourne son attention sur une autre catastrophe. Zeljko Vukovic, journaliste bosniaque, a pu rester à Sarajevo de mai à décembre 1992 et formuler ce témoignage dès 1993. Il a voulu nous dire ce qu’il a vu, ce qu’il a ressenti, ce qu’il en a déduit, un regard impartial, sans voyeurisme, réaliste, implacable, sans concession pour les trois parties en présence. Car, Vukovic se voulait Bosniaque et rien d‘autre ! « … si j’avais défendu un camp, quel qu’il soit, je ne serais pas aujourd’hui un pauvre émigrant, mais l’écrivain célèbre d’un peuple. »
Il accuse sans détour les leaders des trois communautés en présence d’avoir voulu la guerre en espérant en tirer un profit immédiat pour leur parti nationaliste respectif au détriment de tous les autres Bosniaques qui ne se reconnaissaient pas dans ces partis. Et c’est ainsi que, le 28 mai 1992, les Serbes attaquent Sarajevo pour anéantir la ville et éliminer les habitants en semant la terreur. Les Musulmans se défendent en jouant les martyrs et font tout pour en avoir assez afin d’émouvoir l’opinion publique, quitte à en faire eux-mêmes dans leurs propres rangs.
Et la machine guerrière s’emballe, les extrémistes les plus belliqueux et les plus barbares s’emparent du pouvoir pour déverser leur haine, leur violence et leur sauvagerie sur les populations les plus innocentes. Alors, « A Sarajevo, on assassine, on fait perdre la raison, on rend fou, on affame, on épuise. » Le cortège habituel des conflits inter ethniques se forme : la mort, les disparitions, la trahison, les fractures entre amis, l’obligation de choisir, l’enrôlement pour de l’argent, la manipulation même en tuant les siens, l’accaparement du pouvoir par les faibles, la dispersion des élites remplacées par des médiocres sans scrupules et le recours à des mercenaires pas plus scrupuleux, et même carrément pervers, qui ne pensent qu’à satisfaire leur fantasme de tueurs sanguinaires. Mais il faut aussi penser à tous les dégâts psychologiques, à la destruction du patrimoine, d’une culture, d’une histoire et même de la flore et de la faune. C’est une ville qu’on assassine, c’est un peuple qu’on anéantit.
Ce conflit a pris de telles proportions dans la sauvagerie, on ne peut même plus parler de bestialité, les animaux ne se commettent jamais dans de tels carnages avec un tel cynisme. Car le cynisme est devenu un argument de promotion et de valorisation, tous les repères sont effacés, détruits, écrasés sous les bombes. Les intellectuels étrangers n’ont rien compris, en s’apitoyant sur le sort de l’une ou l’autre communauté, ils n’ont fait que renforcer l’envie de guerre de celle qu’il défendait en lui donnant une bonne raison de faire massacrer les siens pour pouvoir porter la tête haute quand le conflit cesserait. Et, Vukovic, ne manque pas d’égratigner B.-H. Lévy qui s’est largement investi pour défendre le sort des Musulmans.
Encore un livre qui nous ramène au cœur du conflit balkanique qui dure, avec plus ou moins d’intensité, depuis des siècles maintenant, mais un livre qui plonge au cœur de l’horreur qui explose sous les yeux de l’auteur, un témoignage qui vient relayer ce que nous avions déjà appris depuis longtemps avec Andric, notamment, et que Drascovitch, Jergovic, Scepanovic et bien d‘autres nous ont plus récemment rappelé. Mais, cette ville martyr mérite bien, elle aussi, que nous cultivions, à son endroit, un devoir de mémoire, d’autant plus que la plaie n’est pas définitivement refermée et que l’inflammation peut reprendre vigueur très vite.
« Quand les Croates envoient les Musulmans se battre contre les Serbes, c’est de la stratégie. Quand ils informent ensuite les Serbes qu’ils ont envoyé les Musulmans combattre, c’est de la tactique. Quand, enfin, ils décrochent leur téléphone pour avertir l’Europe et le monde que les Serbes massacrent les Musulmans, c’est de la politique. » Et, si la Bosnie n’était finalement qu’un leurre, un fantasme, un rêve de paix ?
15:54 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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28.04.2012
La damnation du pavot
par Denis BILLAMBOZ
Entre l’histoire du déclin d’un puissant clan de l’Est tibétain, penchant plus vers la Chine que vers Lhassa, et la destinée d’une famille noble chinoise obligée de partir pour l’exil, j’ai trouvé le dénominateur commun qui m’a fait réunir ces deux textes : l’introduction d’une agriculture spéculative, la culture du pavot. Dans les deux cas, le cycle infernal du pavot s’inscrit de la même façon dans une société locale encore proche de son état féodal. Dans un premier temps, la richesse comble les familles entreprenantes puis rapidement la drogue gangrène la jeunesse avec son cortège de malheurs : addiction, maladie, débauche, corruption, affaiblissement et finalement accaparation de la richesse et des territoires par des voisins envieux qui veulent mettre la main sur la production magique. Les Hans de Chine coloniseront les clans tibétains et, plus au sud, ceux qui étaient peut-être les ancêtres de Chiew-Siah Tei ont dû fui leur pays pour grossir la Chine de la diaspora en Malaisie.
Les pavots rouges
Alai ( ? - ….)
« J’étais juste un passant, venu sur cette terre merveilleuse quand le système des chefs de clan approchait de sa fin.» Il était le second fils du chef du clan des Maichi, là-bas à l’est du Tibet, aux confins de la Chine, où « les chefs de clan avaient toujours préféré l’empire temporel de l’est au pays spirituel de l’ouest. » On le disait idiot… mais l’était-il ? En tout cas, c’est lui qui raconte l’histoire du clan des Maichi, de son expansion, de sa splendeur et de sa déchéance.
Dans les années trente, dans ces vallées perdues, les chefs de clan disposent d’une pouvoir absolu sur leur territoire et leurs sujets et se livrent des guerres fratricides pour assurer leur hégémonie et accroître leur trésor. Pour vaincre un vassal félon, le chef du clan des Maichi fait appel à la puissance du voisin chinois qui lui fournit des armes modernes pour assurer une victoire aisée et un prestige certain auprès des autres seigneurs.
A cette occasion, le Chinois incite le chef du clan vainqueur à planter des pavots dont il achètera, lui-même, la production, ce qui apportera une grande richesse à celui qui en assurera la culture. Après plusieurs échauffourées, guerres et autres amabilités entre voisins, tous les clans disposent des graines de pavot et se lancent dans la culture spéculative sans retenue jusqu’au jour où la carence en céréales vivrières crée une dure famine. Seul le clan Maichi qui a semé de l’orge, tire profit de cette calamité pour augmenter encore ses richesses en vendant son orge à des prix mirobolants et en installant une forme d’autorité sur les autres clans. Le pays entre alors dans l’ère de l’économie de marché, l’idiot construit une véritable ville commerciale à la frontière du pays des Han. « C’était la première fois, dans l’histoire des chefs de clan, que l’on transformait une forteresse en marché. »
Mais cette ouverture deviendra rapidement néfaste aux populations car les blancs et les rouges qui s’opposent en Chine, exporteront vite leur conflit sur la terre tibétaine pour le plus grand tort de cette civilisation des chefs de clan qui connaîtra alors un déclin inéluctable.
Ce vaste récit, à la fois roman picaresque et rocambolesque, conte épique mais aussi parabole sur le pouvoir et son exercice, la puissance et la gloire, le déclin et la déchéance, est prétexte à brosser un vaste portrait de ce Tibet particulièrement méconnu, loin de Lhassa et de son pouvoir, bien différent de l’imagerie habituelle, plus proche de la Chine. Mais, l’auteur, même s’il est Tibétain, est aussi un bon Chinois récompensé par le plus grand prix littéraire de son pays, le prix Mao Dun, et, donc, sa version n’est pas forcément la plus objective mais c’est un regard qu’il ne faudrait tout de même pas oublier.
Ce récit a aussi le mérite de démontrer comment une culture hautement spéculative a pu, en s’appuyant sur la cupidité des hommes, conduire une civilisation vers son déclin en lui inculquant la gangrène que véhicule l’économie de marché, à l’image des drogues et maladies vénériennes qui envahissent les villes nouvelles dévolues au commerce. Les bordels s’installent aux côtés des auberges, des banques et autres échoppes et répandent la syphilis dans les populations corrompues. L’enrichissement brutal de ce pays, resté jusque là dans les nimbes médiévales, va inéluctablement attirer le regard du puissant voisin qui, en manipulant les chefs de guerre frontaliers, va trouver, là, une excellente porte pour entrer dans ce territoire qu’il revendique depuis un certain temps déjà.
L’idiot qui narre cette saga familiale, l’aventure de tout un peuple, la déchéance d’une civilisation, la fin d’une époque, n’est peut-être finalement pas si idiot que ça. Car, s’il n’a pas forcément l’intelligence de son frère aîné, il a des intuitions souvent très opportunes, un bon sens bienvenu, et il sait user à bon escient de la ruse et de l’astuce qu’il oppose à la force brutale des autres. « Je savais, à présent, quand je devais surprendre ceux qui me méprisaient en ayant l’air d’être la personne la plus intelligente du monde. Puis, quand je leur avais fait assez peur pour qu’ils me traitent comme un garçon intelligent, j’agissais à nouveau stupidement. » Et, c’est un intéressant discours sur le pouvoir et son exercice, l’intelligence et l’intuition, la stratégie et le hasard, que nous propose Alai à travers ce texte qui pourrait paraître un peu primaire à certains, d’autant plus, qu’en ce qui me concerne, je n’ai lu qu’une version traduite de l’américain. Les risques de déperditions et de transformations ne sont tout de même pas nuls en passant du chinois à l’américain et de celui-ci au français.
J’ai eu l’impression, par moments, d’entendre comme des roulements de tambour venus du côté de chez Gunther Grass, mais ce n’est peut-être qu’une impression, « … même les gens intelligents sont quelquefois stupides. »
La petite cabane des poissons sauteurs
Chiew-Siah Tei ( ? - ….)
Jeune Malaisienne de la colonie chinoise, Chiew-Siah Tei, désormais exilée en Ecosse, semble avoir voulu écrire un livre initiatique pour remonter un arbre généalogique qui pourrait être le sien et faire revivre des ancêtres qui auraient exploité un vaste domaine agricole dans le sud de la Chine jusqu’au début du siècle dernier.
Elle commence son histoire avec la naissance, en 1875, de Mingzhi qui comble de joie son grand-père, le maître absolu du domaine, qui a désormais un héritier pour assurer la continuité du lignage et combler les ancêtres qui veillent sur le sort de la famille. Mais, cette naissance irrite au plus haut point la seconde épouse du fils aîné qui elle aussi attend un enfant qui ne sera que le second. Les clivages se manifestent rapidement. Le fils second devient le bras droit du père car le fils aîné vit dans la débauche et ne s’occupe pas du domaine, l’épouse seconde est très jalouse de l’épouse première du fils aîné, et, on devine rapidement que les deux nouveaux nés seront rivaux toute leur vie.
Le fils aîné impose la culture du pavot qui satisfera son opiomanie mais désole le fils second qui ressent de forts scrupules à cultiver ce poison. Mingzhi suit des études brillantes que son frère n’arrive pas à assimiler en sombrant vite dans la facilité et la débauche. Mais ces destinées qui semblent toutes tracées sont bousculées par l’arrivée des étrangers, Japonais et Européens, qui espèrent bien se partager le gâteau chinois malgré la violence de la résistance des Boxers qui bouleversent l’ordre établi.
Ce roman qui se voulait certainement la tragédie d’une famille confrontée à la disparition d’une civilisation ancestrale et à l’irruption brutale d’une Chine nouvelle agressée par des peuples étrangers, n’est pour finir qu’un vague mélodrame de second ordre où tout est bien trop prévisible. On dirait que l’auteur a voulu écrire un roman chinois pour retrouver ses racines mais qu’il n’a pas pu échapper à sa culture anglo-saxonne qui se ressent trop dans ce très long texte. Il aborde bien, tout au long de son récit, des thèmes importants : le choc des cultures chinoises et européennes, la disparition de la Chine traditionnelle, la place des femmes et des filles dans la société chinoise, toutes les tares de l’ancien régime : corruption, népotisme, favoritisme, …, l’introduction des cultures spéculatives, etc… mais tout ça nous le connaissons bien depuis longtemps, au moins depuis que Pearl Buck, Lao She, Pa KIn et bien d ‘autres l’ont écrit avec beaucoup plus de talent.
Mais, Chiew-Siah a peut-être trouvé l’ancêtre, auréolé de toutes les qualités et ouvert au monde extérieur, qui aurait installé sa famille en Malaisie pour échapper à la violence des siens rejetant ses amis européens et lui-même par là-même. Cet ancêtre visionnaire qui aurait créé la Chine de la diaspora qui allait pousser la porte des marchés européens et transporter la richesse ancestrale dans le Sud-est asiatique.
15:01 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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15.04.2012
Têtes de turc
par Denis BILLAMBOZ
Ils ne sont certainement pas à l’origine de l’expression mais ils ne sont pas, non plus, les meilleurs amis du pouvoir en place dont ils dénoncent tous les excès. Dans les écrits présentés ci-dessous, ils nous montrent un monde plein de malheurs et de misères sur fond d’un pays qui ne connait que la répression pour guider le peuple vers une société meilleure mais surtout pour s’assurer que le pouvoir ne changera pas de mains et restera dans celles de ceux qui en profitent largement. Et, pour oser dénoncer ces abus dans un état policier comme la Turquie, à l’époque où ces deux auteurs ont écrit, il fallait avoir un caractère bien trempé, du tempérament et du courage : en trois mots avoir, selon l’expression consacrée, une véritable tête de Turc.
Les oiseaux de bois
Asli Erdogan (1967 - ….)
Cinq nouvelles, cinq histoires de femmes, des dérives à la limite du monde fantastique et du monde réel défini par le carcan d’un pouvoir autoritaire et policier qui ne connait que la force et la violence répressive. Asli Erdogan possède à merveille le sens de la nouvelle qu’elle traduit avec son écriture dense mais délicate et pleine de sensibilité.
Elle nous emmène dans un sanatorium allemand ou trois femmes indigènes et trois étrangères soignent leur maladie pulmonaire en essayant de croire qu’elles peuvent encore exister et séduire même si la mort s’approche inexorablement. Cette mort qui n’en finit pas de prendre la femme de cet homme, un peu veule, qui sillonne la ville dans un taxi pour ne pas assister à la décrépitude de son épouse. Déchéance que connaîtra sans doute cette autre épouse enceinte qui se néglige un peu, mais qui se démène pour apercevoir quelques minutes encore son mari qu’on emmène ailleurs. Ailleurs, là où semble être cette folle géniale et candide qui tombe dans tous les pièges de la société et qui devient une proie facile pour ceux qui sont chargés de la répression.
Des récits qui mettent en scène des innocentes victimes d’un monde cruel où apparaissent toujours en toile de fond des pouvoirs autoritaires et barbares, notamment en Turquie à cette époque. Des histoires où la maladie, la mort, la violence humaine apparaissent comme une fatalité, comme « une tragédie que l’on se transmettait de génération en génération ». La mort fascine particulièrement l’auteur qui semble se complaire dans la description de la décrépitude morbide des femmes pulmonaires ou en phase terminale d’un cancer, du petit chat écrasé ou du chien agonisant.
L’image de la vie au moment où elle bascule vers le néant, où la réalité semble s’évanouir, où l’imaginaire peut être encore la vie. « Et j’ai pensé que toutes ces choses – les guerres, les prisons, les femmes battues, etc. – n’étaient qu’hallucinations. Donc, ce n’était pas le monde qui était en cause, mais mon imagination débridée. »
Une saison de solitude
Livaneli ( 1946 - ….)
Sami, réfugié politique turc en Suède, accepte que son ami écrive son histoire, son exil, les raison de son exil, mais exige de pouvoir relire le manuscrit avant la publication du livre. En relisant la prose de celui-ci, Sami constate qu’il a, en bon écrivain, ajouté certains détails, modifié certains passage pour que le livre soit accessible à tous les lecteurs et donc commercialisable. Il constate également qu’il y a un certain nombre de choses qu’il n’a pas dites, et même qu’il n’a pas pu dire, à son ami, il souhaite donc apporter quelques modifications ou précisions à la version originale de son histoire. Ainsi, après avoir apporté tous les compléments et précisions qu’il souhaitait intégrer dans le manuscrit, il constate que sa part est aussi importante que celle de l’auteur. Ils décident donc de publier un ouvrage à deux voix : celle de la vie un peu romancée d’un exilé turc en Suède et celle de cet exilé, lui-même, qui apporte sa version et ses impressions personnelles.
Dans ce roman à deux voix Sami, réfugié politique, essaie de s’intégrer en Suède en apprenant la langue pour trouver un emploi et pouvoir construire une nouvelle vie mais il est victime de malaises que les médecins prennent pour de l’hypocondrie. Il finit tout de même par se faire hospitaliser et dans l’établissement où il est soigné, il rencontre un ancien ministre turc, en fin de vie, connu pour sa cruauté, à qui il a eu affaire quand il était encore au pays. Alors, sa vie bascule et les questions se bousculent dans son esprit, la vengeance devient possible, est-elle nécessaire ? Il en parle avec ses amis activistes en exil qui se divisent sur la question. Progressivement les relations entre la victime et le tortionnaire s’organisent, s’intensifient, s’étoffent, la compassion s’installe, le pardon serait-il possible ?
Ce livre original décrit, évidemment, le statut et les conditions de vie des réfugiés politiques, quelles que soient leurs origines, la difficulté qu’ils ont à se faire accepter, l’impossibilité d’oublier le pays qui les a meurtris mais aussi façonnés, les problèmes quasi insolubles pour construire un avenir possible avec une famille. Mais, il voudrait surtout nous proposer une réflexion sur la vengeance en remontant l’histoire de Sami jusqu’au moment où son sort a basculé, et en cheminant jusqu’au jour où le hasard a réuni ces deux êtres que tout oppose, dans les mêmes affres de l’exil, là où la compassion peut faire comprendre et accepter plus facilement un possible pardon. « … La nostalgie peut-elle se montrer plus forte que la haine ? Le sentiment d’appartenance peut-il se révéler supérieur à la haine ? Peut-on oublier la haine ? » A quoi peut servir la vengeance ? La vengeance calmera-t-elle les séquelles de la torture qui altèrent la frontière entre le réel et l’imaginaire, qui bouscule la perception entre ce qui n’est qu’hallucination et phobie et ce qui est souvenir et mémoire. Pourra-t-elle passer par delà la frontière qui sépare le dit du non dit, ce qu’on peut dire de ce qu’on ne peut pas dire, et permettre à Sami de raconter son histoire pour construire son avenir ?
Avec son chat Sami pourra sans doute dépasser tout ce qu’il a subi, peut-être comprendre que la culpabilité peut aussi être affaire de circonstance et que la victime ne saura jamais ce qu’elle aurait fait à la place du tortionnaire. Mais ceci est une autre histoire … « Tu étais gibier ou chasseur. Chat ou lapin. Assassin ou victime. » Ainsi en a décidé le sort et peut-être aussi ceux qui ont pris le pouvoir.
10:43 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
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31.03.2012
Au vent des îles
AU VENT DES ÎLES
par Denis BILLAMBOZ
J’ai intitulé cette publication du nom de cette sympathique maison d’édition qui publie de si jolis textes en provenance du Pacifique. Lors du dernier Salon du Livre de Paris qui consacrait une large place à la littérature de l’Océanie, j’ai eu l’occasion d’acheter quelques livres polynésiens, néo-calédoniens et même vanuatais, dont les deux titres qui figurent ci-dessous et qui m’ont vraiment enchanté. C’était une grand découverte pour moi, cette littérature surgit directement de l’oralité, même si Chantal T. Sptiz que j’ai rencontrée, a quelques européens dans son arbre généalogique. On a l’impression que les auteurs de cette partie du monde ont acquis les langues écrites sans que leur culture soit encombrée par des langages, dialectes, idiomes, … écrits sommairement et clarifiés au fil du temps. Ils ont acquis directement une langue élaborée, le français ou l’anglais le plus souvent. Ceux qui lisent régulièrement ce blog ont déjà pu lire les quelques lignes que j’ai confiées à Eric dans l’interview qu’il m’a proposée récemment, ils ont pu y découvrir tout le bien que je pense de cette littérature des îles du Pacifique.
L’île des rêves écrasés
Chantal T. Spitz (1954 - ….)
« Ils arriveront sur un bateau sans balancier, ces enfants, branches nées du même tronc, qui nous a donné la vie. Leur corps sera différent du nôtre, mais ils seront nos frères, pousses du tronc unique. Ils s’approprieront notre Terre, renversant l’ordre que nous avons établi, et les oiseaux sacrés de la mer et de la terre viendront se lamenter. »
Sur l’île de Ruahine (Huahine), sur les rives du lac Fauna Nui, Tematua, fier garçon mà’ohi, voit le jour assez tôt pour être un jeune gaillard plein de vitalité quand les blancs viennent chercher de bons soldats pour défendre la mère-patrie, là-bas, si loin, qu’on ne peut même pas imaginer où c’est, ni comment c’est. Et encore moins, pour quoi se battre et contre qui.
Tamatua revient de cette dangereuse expédition avec, au cœur, les stigmates de ce qu’il a vu, subi, et supporté, et, un jour, il rencontra la belle Emere, Emily selon son père seulement, filles de Toofa une jolie polynésienne qui est tombée amoureuse d’un richissime Anglais qui ne peut pas l’épouser, race oblige, mais qui lui a donné cette ravissante fille que sa mère élèvera seule, refusant de devenir une maîtresse officielle.
La mère a transgressé la loi du peuple, elle a aimé l’envahisseur, le Blanc, la fille perpétuera la transgression en vivant, sans mariage, avec un garçon aborigène et pauvre alors que sa mère rêvait d’une carrière brillante à la mode européenne pour sa fille adorée. Les deux jeunes gens s’installent sur un ilot, acheté par le richissime père anglais pour sa fille, proche du lieu de naissance de Tematua. Le couple vivra, là, une vie d’amour ponctuée par la naissance de trois enfants : Terii, jeune homme intelligent qui fera des études en métropole mais reviendra sur l’île pour retrouver ses racines dans les fouilles archéologiques de Maeva qu’il dirigera ; Eritapeta, fille aux apparences européennes, qui refusera de croire à l’amour de celui que son cœur lui a désigné et qui, « belle intelligente, dérivera dans la longue nuit sans étoile que sera sa vie » ; et, Tetiare, l’auteur, la petite dernière, plus débrouillarde qu’intellectuelle qui partira à la dérive avec des groupes révolutionnaires mais trouvera un sens à sa vie quand les Blancs voleront la terre de ses ancêtres.
L’amour qui sert de fil rouge à cette saga familiale sera encore le lien qui reliera le fils aîné à Laura, l’ingénieur français, qui dirige les travaux de la base de lancement de missiles que le gouvernement du Général-président a décidé d’implanter sur l’ilot de ses parents. Encore une transgression, encore un amour impossible.
« Vous n’aviez pas de passé
Vous n’aviez pas de présent
Il ne vous restait qu’un maintenant. »
Les amants vont essayer de vivre ce maintenant malgré la lutte puérile et futile que la famille va entreprendre pour conserver ses terres.
Ce livre est tout d’abord, pour moi, un très grand livre d’amour car à chaque génération, l’amour, malgré la transgression, triomphe toujours des obstacles les plus difficiles même si cet amour n’est que temporel et qu’il ne peut pas durer, le syncrétisme entre les cultures est impossible car :
« Les racines de l’Amour finissent par mourir
Sans les racines de la Terre. »
Et, Chantal Spitz parle de l’Amour (avec un grand A, toujours) comme plus personne ne sait en parler depuis un bon bout de temps. Chez elle, l’Amour est absolu et exclut tout autre sentiment, on ne badine pas avec cet amour là, on le vit tant qu’il dure.
Mais, son livre est aussi un farouche plaidoyer pour la défense de l’identité et de la culture polynésiennes. Le métissage n’est qu’une calamité supplémentaire apportée par les Blancs dans leurs bagages plein de vices inconnus avant leur arrivée. « Profit, envie, pauvreté, délinquance, prostitution, pollution, exploitation. Ils (les Ma’ohis) ne sont pas faits pour un monde empli de ces mots. » Le métis est encore pire que le Blanc car le Blanc vit selon sa culture et sa terre. La terre est une notion fondamentale dans ce livre, comme dans la mythologie locale, elle est une véritable terre-mère au sens chthonien du terme. Elle définit les êtres qui sont ses enfants. On ne peut donc pas trahir sa terre, il faut y revenir toujours et, surtout, ne pas la violer en la cédant.
Et même si Toofa, la mère d’Emere, a rêvé que sa fille conjuguerait l’intelligence des Blancs et le rêve des Ma’ohis, l’intelligence de l’esprit et l’intelligence du cœur, cette vision est restée celle de l’esprit car elle n’est pas possible, une fêlure sépare les peuples qui ne leur permet pas de mélanger leur culture. Ils ne sont pas de la même terre.
Ce livre participe aussi de la lutte pour la défense de la tradition polynésienne, il est le premier roman tahitien écrit par un Polynésien et contribue, ainsi, très largement, à la diffusion de cette culture encore trop méconnue. C’est une véritable ode à ce peule, à sa terre et à sa culture.
J’ai beaucoup aimé ce livre où la poésie vient supplanter la prose quand elle est insuffisante pour transcrire les sentiments ou l’expression de l’âme polynésienne, où la plume de Chantal Spitz génère aussi bien les plus douces caresses de l’amour que les sanctions les plus virulentes pour défendre sa terre, son peuple, ses mœurs. Elle écrit comme personne d’autres, c’est un style, une âme, une main qui vous emmène sur le chemin de la sérénité, de l’humilité, de l’humanité. Et, même si ce livre me pose un réel problème, il prône ostensiblement une différence entre les races, un droit du sol qui a pour corollaire le rejet des étrangers quel que soit le pays où ils séjournent, une impossibilité de conjuguer les cultures et un refus total du métissage, il fascine par son magnétisme auquel j’ai succombé.
« L’amour est né et il faut le vivre avant qu’il devienne douleur. »
Arioi
Vairaumati no Ra’iatea ( ? - ….)
« … et rien ne comptait que les arts. »
Vahinetua avait l’âge des premiers tatouages quand elle a vu pour la première fois les Arioi débarquer sur son île, Maupiti, qui n’appartenait pas encore aux Iles de la Société mais était encore une des Iles de la Grande Alliance. C’était à l’époque où Pomaré I° était roi de Tahiti et gouvernait l’archipel avec l’appui des Britanniques.
Les Arioi constituaient une caste qui était une sorte de troupe de saltimbanques, ils dansaient, chantaient, jouaient la comédie, …., dans les grandes occasions de la vie locale, se déplaçant dans toutes les îles de l’archipel. Ils étaient vénérés et adulés par les populations qui les nourrissaient. Vahinetua assiste ainsi au débarquement, en grande pompe, de cette troupe sur son îlot natal et elle est éblouie par la beauté des artistes, le chatoiement des parures et l’élégance des danses. Et, comme une jeune fille se blesse, le maître de la troupe lui demande de la remplacer au pied levé, ce qu’elle fait si brillamment que celui-ci lui propose d’intégrer la troupe pour devenir un jour une Airoi. Elle quitte donc son île, à la grande fierté de ses parents, pour intégrer cette caste prestigieuse.
Elle gravit alors très rapidement les échelons de la troupe et devient vite la préférée du maître mais, un jour, elle commet l’irréparable avec un jeune homme qu’elle aime et refuse de procéder au crime rituel que sa situation exige. Sa vie devient alors très précaire, elle est sauvée, ainsi que sa petite fille, par une vieille femme qui la protège de ceux qui lui veulent du mal, … selon les dire de celle-ci…
Dans ce texte brillant, poétique, ciselé dans une langue belle, hélas par trop encombrée de termes polynésiens qui rompent le rythme de la lecture des non-initiés et en altèrent le charme et c’est bien dommage, Vairaumati cherche à redonner vie à cette caste, si prestigieuse, qui a été éradiquée au XIX° siècle par les missionnaires. Aujourd’hui, nous ne savons que très peu de choses de ces saltimbanques des îles du sud mais l’auteur, à travers ce petit roman, relie directement leur histoire à la mythologie et à la légende fondatrice de la culture polynésienne.
Même si Vairaumati, femme très secrète qui porte le nom de l’île où elle habite désormais, a trempé sa plume dans le monoï, elle n’hésite pas à dénoncer tout ce qui a altéré définitivement sa culture originelle : une société très hiérarchisée aux mœurs barbares et sans pitié pour les mal nés, les Blancs, notamment les missionnaires, qui ont détruit nombre de pratiques ancestrales, les ari’i, les princes qui ont pactisé avec les Blancs pour s’arroger un pouvoir absolu en échange de la suppression de mœurs et coutumes jugées trop paganiques. Et, finalement en voulant faire revivre les arioi, c’est tout une culture telle qu’elle existait avant que les rois de Tahiti, alliés aux blancs, ne l’altèrent à jamais, que l’auteur voudrait nous transmettre afin qu’elle ne se perde pas dans la nuit de temps.
Le maître de la troupe « nous disait toujours que nous sommes le peuple de la parole » et moi, je reste émerveillé devant ces gens qui ont merveilleusement su transformer la parole en écrit. Serait-ce la proximité de l’oralité qui aurait permis de conserver une grande pureté de la langue écrite et une si charmante musique dans les textes ? D.B.
11:56 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
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17.03.2012
Scènes de chasse
par Denis BILLAMBOZ
Un siècle, ou presque, les sépare, quelle idée de réunir Daudet et Boris dans une même chronique ? J’ai pensé que la chasse, cette activité qui préoccupe les hommes depuis qu’ils ont été condamnés à se nourrir et à se défendre, constituait le lien entre ces deux hommes que rien ne semble, a priori, rapprocher. Et, même si leur chasseur respectif a chacun sa motivation et son talent bien spécifique, l’un dans un froid glacial, l’autre dans la chaleur maghrébine, où tout semble bien les opposer, la chasse, l’instinct du chasseur, est révélatrice de ce que ces deux hommes ont au fond d’eux-mêmes et que tous les hommes ont peut-être aussi depuis la nuit des temps. Tous les deux utilisent l’instinct de chasse des deux héros comme révélateur de leur personnalité.
Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon
Alphonse Daudet (1840 – 1897)
Dans ma prime adolescence, à l’époque de la communale, déjà dévoreur de livres, j’avais éprouvé une grande frustration à la lecture des aventures de Tartarin de Tarascon de Daudet. Dans ma campagne jurassienne, je rêvais de fauves géants et terrifiants et de chasses homériques et héroïques, mais dans ce livre il n’y avait rien que des histoires sans intérêt, de la parlotte, du blabla, etc… c’est tout !
Sur le conseil d’amis lecteurs aussi assidus qu’acharnés, j’ai repris ce livre pour une nouvelle lecture et bien m’en a pris. Bien sûr, j’ai aimé cette satire de ces fiers à bras et forts en gueule qui savent tout, ont tout vu, tout connu et sont convaincus que le monde est trop étroit pour eux et leur talent, comme ce brave Tartarin, champion de la chasse à la casquette et animateur adulé des soirées locales, qui rêvent de chasses héroïques face aux grands fauves d’Afrique. Et, comme à force d’y penser, on finit par y croire, Tartarin ne peut résister à la pression populaire qui le désigne comme le héros de la chasse aux lions, et s’embarque pour l’Algérie où il a choisi de chasser ce grand fauve. Et l’aventure tout aussi rocambolesque que picaresque entraîne notre héros dans des situations toutes plus désopilantes les unes que les autres mais toutes aussi ridicules pour le candide chasseur.
Cette gentille satire a été très mal acceptée par la population de Tarascon qui l’a reçue comme une sorte d’insulte à son endroit et Daudet a dû batailler ferme pendant de nombreuses années pour expliquer qu’il n’avait aucune mauvaise intention à l’endroit des habitants da la ville mais qu’il souhaitait simplement écrire un divertissement. « Es uno galjado… » explique-t-il dans une note en fin d’ouvrage. Toutefois Daudet n’arrivera pas à nous faire croire que c’est une simple galéjade qu’il a écrite et qu’il n’a pas pensé à ceux qu’ils stigmatisent quand il rapporte : « Pour ma part, mon émotion est toujours la même, quand à propos d’un passant de la vie, d’un des mile fantoches de la comédie politique, artistique ou mondaine, j’entends dire : « C’est un Tartarin … », ceux qui débarquent dans nos provinces qu’ils croient encore reculées, avec leur uniforme ou leur costume guindé pour pavaner et épater les foules ébaubies sans crainte du ridicule le plus profond.
Et, au-delà de la satire sociale, ne pourrions-nous pas penser que Daudet nous invite aussi à croire que les hommes sont bien tels que nous les voyons et non tels qu’ils croient être ? « L’homme du Midi ne ment pas, il se trompe. Il ne dit pas toujours la vérité, mais il croit la dire… » et il finit par y croire pour de bon, comme tous les hommes d’ailleurs, et c’est peut-être comme ça que se construisent les renommées, les réputations et les légendes et que les Tartarins et autres pantins envahissent et envahiront toujours notre espace vital.
La délégation norvégienne
Hugo Boris (1980 - ….)
Nemrod n’a pas réussi à m’embarquer dans cette partie de chasse irréelle, aux confins septentrionaux de la Norvège, avec cette petite troupe hétérogène, composée de sept personnes issues de divers pays européens, et qui ne se comprennent pas toutes. Et pourtant que ce texte est bien écrit, le style est dépouillé, ne comportant que les mots nécessaires, des mots justes, des mots parfois recherchés, des phrases rythmées, pesées, soupesées, un texte étudié, ciselé, léché. Mais voilà, ça sent un peu trop l’atelier d’écriture, je vais en faire bondir bon nombre mais c’est une impression que j’ai effectivement ressentie. Il manque ces ruptures de rythme qui permettent de lâcher la pression pour mieux la faire remonter brutalement et créer des situations angoissantes. Ce texte semble trop académique, manque de souffle, pour que la tension soit suffisamment palpable. Et, un certain nombre de détails sont par trop peu crédibles, « …c’est le son de son glaviot ! Il a congelé avant de s’écraser dans la poudreuse », pour que le texte rende une atmosphère assez étouffante pour emmener le lecteur dans un autre monde. Ce sont justement ces petits détails tellement réels, tellement concrets, qui génèrent l’angoisse dans les mondes totalement irréels. C’est la confrontation entre ces détails concrets et des événements improbables qui créent le déséquilibre qui perturbe le lecteur.
Cette petite troupe hétéroclite se retrouve rapidement confinée en un huis clos inconfortable, condamnée à la claustration par le froid et la neige que la forêt hostile semble vouloir leur infliger, comme une vengeance contre ceux qui ont pris le bois pour faire les pages des livres. Et le livre pourrait être l’arme de la forêt, le livre où leur histoire serait tombée en abyme, comme la mort de l’élan est elle aussi mise en abyme, comme le lecteur qui ne sait plus très bien s’il est spectateur ou acteur de cette histoire. Cette histoire où les mots et les choses se confondent, où signifiés et signifiants se mêlent pour mieux embrouiller les protagonistes de cette aventure, où le chasseur peut devenir le chassé, où le bourreau peut devenir la victime, où le bien et le mal se confondent.
Boris déploie une dextérité et une maestria consommées pour construire cette aventure funambulesque qui pourrait être une parabole de la destinée humaine écrite dans le bois de la forêt, «…, une forêt intacte, qu’aucune hache n’aurait jamais violée », dans les lois de la nature. Un petit voyage aux confins de l’humanité quand on se demande qui sont réellement ces personnes qui nous entourent, dont on ne connaît que les apparences même si ce sont celles d’une galerie de peinture : Cranach, Brakefield, Derain, ou autres célébrités : von Sydow, …« Il n’est plus tout à fait sûr que le monde existe en dehors de la perception qu’il en a. » Et, le lecteur lui aussi !
D.B.
10:58 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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03.03.2012
La dérive africaine
par Denis BILLAMBOZ
Pour cette publication, j’ai réuni deux jeunes femmes africaines qui pourraient bien me donner raison. En effet, je fais partie de ceux qui croient fermement que, si on leur laisse un peu d’espace dans les instances de décision, les femmes africaines apporteront un souffle d’air frais dont l’Afrique a bien besoin actuellement. L’une de l’Afrique francophone, la Camerounaise d’origine, Leonora Miano, l’autre de l’Afrique anglophone, la Zimbabwéenne Nozipo Maraire, représentent bien cette génération de jeunes femmes qui rappellent à leurs concitoyens que le temps des lamentations est, même s’il ne faut rien oublier, maintenant dépassé et qu’il faut résolument se tourner vers l’avenir. Il est temps que l’Afrique redevienne africaine, qu’elle cesse d’être le champ de bataille de tous les envieux et ambitieux de la planète qui sont obnubilés par les richesses de son sol et surtout de son sous-sol. Le temps est venu pour une nouvelle génération de prendre le pouvoir avec les femmes qui mieux que tout le monde connaissent bien l’Afrique qu’elles ont fait survivre dans bien des cas. Elles ne réclament qu’une chose que les élites qui émigrent, n’oublient pas leurs origines.
Contours du jour qui vient
Leonora Miano (1973 - ….)
«Il n’est que des ombres alentours, c’est à toi que je pense.» Une fillette, dans un pays de l’Afrique équatoriale non identifié mais qui pourrait être l’un des ces pays où la guerre a sévi avec une grande brutalité, entrainant les enfants dans les affres de sa tourmente, interpelle sa mère. Une mère qui l’a battue, martyrisée et enfin chassée parce qu’on ne l’a pas laissé l’assassiner. Cette fillette qu’elle accusait, avec la complicité de la diseuse de «mésaventures», d’être à l’origine de tous ses malheurs, cette fillette qu’elle avait prise comme argument irréfutable pour convaincre son conjoint de l’épouser. Le riche et distingué intellectuel avait bien accepté la fillette mais pas épousé la mère qui se trouva très démunie au moment du décès du père.
Chassée de la maison paternelle, la fillette entreprend un long périple en forme de chemin de croix où à chaque station elle rencontre l’une des nombreuses misères qui affectent l’Afrique contemporaine: les bandes de gamins qui ont quitté la guerre affamés comme des loups et qui se jettent sur tout ce qu’ils trouvent avec une grande sauvagerie, les trafiquants qui promettent la France ou l’Europe aux jeunes femmes crédules qui finiront sur les trottoirs, les sectes qui manipulent et dépouillent leurs ouailles sans vergognes, les quartiers populaires où survivent, au-delà de la famine, les plus démunis, les vraies victimes de la misère africaine, …
Et c’est toute cette Afrique contemporaine orpheline de ses structures patriarcales et sociales qui ont volées en éclat avec la colonisation et que rien n’a remplacées au moment de la décolonisation, qui défile au fil des pages de ce roman. Cette Afrique victime de toutes les malversations, de tous les trafics, de la corruption, des guerres, des luttes intestines, des convoitises des aventuriers en tout genre et des puissances étrangères qui lorgnent sur ses richesses que Miano peint sans aucune concession pour ces contemporains africains. «Ce peuple qui ne peut croire en rien, puisqu’il ne croit pas en lui. Tout doit venir d’ailleurs, d’en haut, d’en bas, peu importe, pourvu que ce ne soit pas de l’intérieur.» Un peuple qui a perdu la capacité à se satisfaire lui-même, corrompu par l’assistanat colonial ou humanitaire et qui n’a plus pour échappatoire de «faire la France» ou «faire l’Europe».
Et dans ce tableau apocalyptique, les femmes et les enfants occupent une place de choix, bouches inutiles qui ne peuvent compter que sur elles-mêmes pour ne pas mourir de faim ou de toute autre calamité. Mais quand on touche, le fond, le fond du fond, il se peut qu’une main se tende en forme de secours, une petite lucarne vers la survie, vers un avenir encore possible … Et la fillette, n’abandonnera jamais l’envie de vivre encore un peu car elle a encore des choses à vivre, à découvrir, elle cherche ses racines réelles pour pouvoir construire une identité et une vie car elle veut la vivre cette vie qui lui est due.Comme cette jeune Afrique complètement à la dérive qui ne doit pas abandonner mais sortir de cette ornière entre l’obscurantisme hérité des pères et la modernité factice apportée par les blancs, pour un jour pouvoir espérer un réel avenir. «Les crânes jalousement conservés de nos ancêtres ne feront rien pour nous. Les oracles des voyantes ne pourront énoncer que des contrevérités, et les cierges de toutes les couleurs ne brûleront que pour convoquer à nos côtés des entités trompeuses.»
L’avenir appartiendra à ceux qui, «ont comme moi aboli l’amertume et la vindicte, pour que leur vie ne s’écoule pas en perpétuels regrets.» Mariama Bâ, nous avait laissé avec tous ses espoirs déçus après avoir conquis la liberté et Léonora Miano reprend le flambeau pour insuffler un nouvel élan au moment ou tout semble perdu, invitant ses contemporains à regarder devant. «Ils devraient savoir qu’on ne peut pas se développer lorsqu’on s’arrime ainsi au jour qui fuit, au lieu de songer à celui qui vient.»
Souviens-toi, Zenzélé
Nozipo Maraire (1966 - ….)
«C’est le privilège d’une vieille femme de transmettre sa sagesse. Je n’ai rien d’autre à te donner, » écrit cette mère zimbabwéenne issue de la nouvelle bourgeoisie noire aisée, dans un longue lettre comme Mariama Bâ, à sa fille qui est partie aux Etats-Unis pour poursuivre de brillantes études. Elle veut écrire cette lettre pour dire tout ce qu’elle n’a pas pu, su, dire avant ou que sa fille n’a pas voulu écouter.
Elle raconte ses origines, sa vie dans un petit village de la brousse, les difficultés quotidiennes mais aussi la communion avec la nature qui, elle, ne triche jamais pour que sa fille sache bien d’où elle vient, où sont ses racines et qu’un jour elle puisse les retrouver. «Tous ces souvenirs-là t’appartiennent, tout ce trésor de nos petites traditions. Que tu les acceptes ou les rejettes, ils sont le fondement de ton être. Ce sont tes racines. Dans les années à venir, tu t’en nourriras.»
Elle lui raconte aussi la colonisation, l’humiliation, la ségrégation, la honte, qui ont engendré la rébellion et la lutte qui, elles, ont débouché sur la victoire, la libération, l’indépendance, la liberté de disposer de soi-même. Mais, elle dit aussi que les autochtones n’ont pas su imposer leur identité, leurs valeurs, qu’ils n’ont pas su créer une nation unie et solidaire, qu’ils se sont contentés d’imiter, de singer, les blancs et finalement de sombrer dans le travers des dictatures. «Nous présentions tous les symptômes du syndrome postcolonial, endémique en Afrique: besoin d’acquérir, d’imiter, et manque d’imagination. Nous ne faisions que nous précipiter sur tout ce que détenaient les coloniaux».
Pour moi ce livre comporte deux parties, une première qui évoque avec beaucoup de lucidité, l’Afrique authentique et originelle, avec ses qualités et ses défauts, l’Afrique dont chaque Africain devrait être fier et pour l’avenir de laquelle il devrait s’investir sans retenue, l’Afrique qui devrait s’épanouir grâce à toutes ses richesses humaines et naturelles. Et une seconde partie beaucoup moins originale, hélas, qui reprend le discours habituel, incontournable, obligatoire bien sûr, mais qui n’apporte plus rien au débat, le fameux discours sur l’esclavage, lé ségrégation, la colonisation, la néo-colonisation, cette longue lamentation que tout le monde a bien compris depuis longtemps, cette forme de jérémiade qui sclérose toute autre forme d’action. A force de vouloir stigmatiser les autres, certains intellectuels, vivant souvent en Europe ou en Amérique, ont fini par oublier qu’il fallait aussi agir. Et Nozipo Maraire est tombée, elle aussi, un peu dans ce piège, elle n’a pas su rester sur l’élan de sa première partie où elle intimait à sa fille: «Ne permets à personne de te définir, ni de définir ton pays.» J’attendais cette affirmation d’une Afrique africaine gouvernée par des Africains et non cette Afrique laissée aux mains des médiocres qui combinent avec tous les exploiteurs et trafiquants de la planète pour épuiser le pays. Nozipo, n’a pas suivi Leonora Miano jusqu’au bout du chemin qui devrait conduire ce continent vers sa vraie libération et son épanouissement.
On pourrait aussi reprocher à Nozipo d’avoir trop voulu chercher des responsables ailleurs en oubliant ce que des intellectuels comme Ibrahima Ly nous ont appris depuis longtemps, que le commerce des esclaves ne commençait pas à Gorée, ou autres ports d’embarquement, et que les esclaves n’arrivaient pas par hasard dans ses ports.
Cependant ce livre reste un excellent témoignage sur ce que l’Afrique a vécu depuis un demi-siècle, sur la situation dans laquelle elle est aujourd’hui et que si elle va mal c’est peut-être aussi parce que: «Si nos esprits les plus brillants s’en vont pour ne jamais revenir, il n’est pas étonnant que nous n’ayons que des chefs médiocres pour guider nos nations, …» Voilà un début de réponse qui aurait mérité un plus long développement et une mise en perspective plus constructive que l’éternel discours sur la faute des plus forts.
Cette lettre est aussi une lettre d’une femme à une autre femme qui lui parle de sentimentalité, de sexualité, de la place de la femme dans l’Afrique d’avant et dans celle de maintenant. Une confidence également, en forme de confession, sur son manque de courage, sur sa résignation, mais également les excuses qu’elle peut faire valoir comme fille aînée en charge de la famille aux côtés de la mère. Et, pour finir, elle s’en remet à Dieu comme tous les Africains car «de tous les peuples de Dieu, nous sommes celui qui a renoncé, avec le plus de constance à la vie sur cette terre pour mettre ses espoirs dans l’autre monde. Mais, si cet autre monde ne devait jamais venir?» Et si cet autre monde n’existe pas, «L’Afrique sera ce que toi et tes semblables en feront.» Zenzélé connait la mission qui lui est assignée par sa mère, elle sait désormais qu’elle appartient à deux cultures et qu’un jour elle devra revenir à ses origines.
D.B.
15:32 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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18.02.2012
L'innocence assassinée
par Denis BILLAMBOZ
Etonnant comme la littérature nous ramène sans cesse à l’abominable guerre qui a meurtri le XX° siècle. On ne peut même pas dire que c’est une obsession personnelle puisque je n’ai pas choisi ces deux lectures, elles figuraient dans la sélection du concours littéraire de CritiqueLibres.com, l’une en 2009, l’autre en 2010. Ce n’est pas particulièrement la guerre qui m’a incité à faire ce rapprochement mais plutôt le projet des deux auteurs qui ont voulu raconter l’horreur à travers le regard de deux enfants qui ne comprennent à peu près rien à ce qui se passe mais qui voient bien que des événements monstrueux affectent leur famille, leurs amis, leurs voisins et leur environnement en général. Cette approche ne me parait pas innocente, Ursula Hegi, Américaine d’origine allemande, fait partie de cette génération, née juste après la guerre, qui ne sait pas très bien ce que ses parents ont fait pendant le conflit ; Markus Zusak, Australien d’origines austro-allemandes, est né, lui, beaucoup plus tard mais il n’a pas appris beaucoup plus de la bouche de la génération qui ne savait pas. Ces deux écrivains sont un peu comme leur héros des victimes innocentes de ce conflit atroce, ils disent ainsi leur désarroi et interpellent ceux qui savent et qui ne disent pas toujours. Souvenons-nous des aveux bien tardifs de Gunther Grass.
La voleuse de livres
Markus Zusak (1975 - ….)
« On était en janvier 1939. Elle avait neuf ans, presque dix. Son frère était mort. » Liesel arrive dans une famille d’accueil en Bavière, près de Munich, sous les fumées de Dachau, où elle est accueillie par un couple à la tendresse un peu rude même si le nouveau papa éprouve une réelle tendresse pour cette pauvre gamine égarée loin des siens qui n’avaient pas la chance de penser comme il le fallait à cette époque. Le voyage avait été sévère, dans un train glacial où le petit frère ne résista pas et fut emporté par la mort qui fit ainsi connaissance avec Liesel et la retrouvera deux fois encore pour réunir les trois couleurs du drapeau maudit : le blanc dans la neige où fut enterré le petit frère, le noir de la carlingue d’un avion écrasé au sol et le rouge du ciel Munich en feu. Et ce dernier jour la mort trouvera le cahier que la fille avait écrit pour raconter son étrange histoire.
Cette petite Saumensch comme l’appelait sa maman de remplacement, mène en Bavière la vie de n’importe quelle gamine de dix ans, vive, dégourdie et même un peu têtue. Elle ne sait pas lire et son nouveau papa qui vient la consoler la nuit quand le cauchemar récurrent de la mort du petit frère vient mouiller ses draps, déploie des trésors de patience et d’imagination pour lui faire apprendre les mots qu’elle sait mettre sur les choses mais qu’elle ne comprend pas forcément, elle sait bien, par exemple, que « kommunist » est un mot lourd qui peut faire mal et qui a peut-être fait souffrir son père. Les mots deviennent ainsi progressivement images, outils, remèdes, armes, ils prennent une certaine matérialité, une concrétude qui les rend actifs, utiles et même dangereux mais aussi indispensables pour dire, raconter, apprendre et surtout transmettre pour ne pas oublier. La fillette devient vite amoureuse des mots qu’elle trouve dans les livres, elle a déjà ramassé un livre lors de l’inhumation de son petit frère, elle en subtilise un autre lors d’un autodafé mais il lui en faut d’autres encore qu’elle trouvera en catimini dans une bibliothèque privée.
Liesel traverse ainsi son adolescence en compagnie de son ami Rudy, ce Saukerl, avec lequel elle accomplit toutes les aventures initiatiques qui les conduisent vers l’âge adulte sans jamais dévoiler qu’un jour un boxeur juif est venu frapper à la porte de sa nouvelle maison. Ce boxeur changera sensiblement la vie de cette Saumensch en lui ouvrant une autre fenêtre sur le monde qui les entoure au son de l’accordéon de papa que le boxeur connaissait car cet accordéon avait déjà vécu une autre guerre.
Cette histoire pourrait ressembler à de multiples histoires racontées par ceux qui ont vécu la montée du nazisme dans les petites villes, comme Martin Walser sur le Bodensee, mais Zusak a mis en œuvre un processus littéraire très adroit en faisant raconter cette histoire par la mort, pas celle qui se promène comme un squelette recouvert d’un manteau noir et armé d’une faux, non, celle qui vient délicatement ramasser les âmes quand les hommes les font sortir des corps. « J’ai parcouru la planète comme d’habitude et déposé des âmes sur le tapis roulant de l’éternité. » Elle raconte la vie de ces deux adolescents en dix parties portant chacune le titre d’un des livres que Liesel a trouvés, volés ou reçus. C’est un moyen de mettre en scène la montée du nazisme dans ces contrées éloignées du pouvoir avec tous les poncifs que nous connaissons désormais parfaitement. Mais, c’est surtout un moyen de confronter l’humanité avec toutes ses tares, sa vanité, sa veulerie, son ambition mesquine, son immense bêtise, sa cruauté bestiale, … « Parfois ça me tue la façon dont les gens meurent. » peut dire la mort. Soixante ans après Fallada, Zusak nous fait comme une piqure de rappel pour que nous n’oubliions pas que tous les Allemands n’étaient pas des nazis, qu’il y avait parmi eux des justes et que tous les peintres en bâtiment ne sont pas forcément des monstres sanguinaires.
Ce livre, bourré de tendresse, d’amour de son prochain et d’humanité, a manifestement été écrit pour des adolescents mais il faut absolument le mettre dans les mains des adultes pour qu’ils puissent, comme les plus jeunes lecteurs, mettre des images sur les mots qui ont été colportés depuis plus d’un demi-siècle maintenant. Pour qu’ils puissent mesurer l’immense désespoir qui s’est emparé des jeunes qui ont vécu ces événements sinistres et dramatiques, même sans jamais pénétrer au cœur de l’horreur. « Désormais, je ne peux plus espérer. Je ne peux plus prier pour que Max soit sain et sauf. Ni Alex Steiner. Parce que le monde ne les mérite pas. » Pour qu’ils puissent aussi ouvrir une petite lucarne sur un avenir possible pour passer au-delà de la douleur qui semble être la seule récompense possible pour expier la faute de tout un peuple ou presque. Pour qu’ils puissent enfin penser que cette histoire, racontée par la mort, « fait partie de celles, aussi extraordinaires qu’innombrables que je transporte. Chacune est une tentative, un effort gigantesque, pour me prouver que vous et votre existence humaine valez encore le coup. » Pour que certains de ceux qui habitaient la rue Himmel, qui n’était pas le Paradis, puissent accéder au Ciel ! Ceux dont on peut dire il était « «tout juste un homme » … un homme juste !
« Même la mort a du cœur ! »
Trudi la naine
Ursula Hegi (1946 - ….)
« C’était l’été 1915, et la ville appartenait aux femmes. » Leur mari se battait depuis un an sur le front oriental, et le couple Montag accueillait, à Burgdorf petite ville près de Düsseldorf, leur premier enfant, Trudi, qui hélas était naine. Ainsi Ursula Hegi crée un personnage, son crabe-tambour, qui lui permet de raconter l’histoire de l’Allemagne nazie depuis ses origines jusqu’à ses derniers soubresauts quand la chape de plomb vient tout écraser sous l’énorme poids de son silence. Comme Gunther Grass, elle a inventé un personnage hors norme qui lui permet de prendre suffisamment de distance avec les événements pour pouvoir les rapporter à sa façon et essayer de les comprendre.
Elle va ainsi enlacer l’histoire, bien réelle, de son pays d’origine avec celle, tout à fait fictive, de cette naine qu’elle a inventée pour les besoins de son projet littéraire. Pour compenser son handicap physique, Trudi a un réel don pour percevoir et comprendre ce que les adultes pensent et notamment sur ce qu’ils pensent d’elle. Elle est aussi capable d’apprendre très vite ce dont elle a besoin pour lutter contre les persécutions, le rejet, la condescendance, la pitié et les frustrations, même sentimentales, dont elle est la victime.
Son père est revenu blessé du front russe et sa mère est devenue folle quand elle constaté qu’elle avait mis au monde un enfant différent. Elle fait des fugues, se cachent et finit internée dans un asile où elle décède rapidement laissant Trudi seule avec son père qui loue des livres dans la petite ville. Aux obsèques de la mère, la foule réunie compose un bel échantillon de ce qu’est l’Allemagne nazie en gestation : les forts en gueule revanchards, les idéalistes, les catholiques intégristes, les nationalistes, les xénophobes, les faibles suiveurs, les juifs fatalistes ou optimistes, les communistes et ceux qui sont déjà des justes mais ne le savent pas encore et ne le sauront probablement jamais. Comme son père sage parmi les sages.
Trudi passe son enfance parmi les livres en essayant par tous les moyens de grandir pour être comme les autres qui la rejettent ou la terrorisent mais même ses prières, ses exercices et ses régimes n’y peuvent rien, elle grossit mais ne grandit point. Et, comme sur les bords du Bodensee où Martin Walser nous a montré, dans « Une source vive », comment le nazisme c’est insidieusement glissé dans les couches populaires avec son arsenal de démagogie et de brutalités, Burgdorf connait, elle aussi, la montée de ce nouveau fléau. Quand la situation devient de plus en plus difficile, que les juifs sont persécutés puis emmenés, Trudi et son père résistent en silence mais non sans efficacité avec tous les risques que cela comporte.
Elle comprend mieux alors le problème da la différence auquel elle est confrontée et qui ne s’applique désormais plus à elle seule mais, avec plus de cruauté encore, à d’autres : les juifs, les homosexuels, les tziganes, les handicapés, … Et, quand le conflit éclate et que la solution finale touche les petites villes, c’est sur les traces d’Hans Fallada, et de « Seul dans Berlin », qu’Ursula Hegi emmène Trudi et son père, dans une résistance active et très risquée aux agissements cruels des nazis. Dans l’action, devant le danger, la naine oublie un peu son handicap et parvient à se prouver qu’elle peut, elle aussi, jouer un rôle dans la société.
Quand l’Allemagne écrasée, exsangue, châtiée, cessa les hostilités, les misères ne se dissipèrent point et les populations subirent encore longtemps la faim, le froid et les privations en tout genre. Et, «muets, écrasés par des secrets auxquels ils s’interdisaient eux-mêmes de penser, les hommes de Burgdorf revinrent. » Alors, il fallut affronter de nouveaux problèmes : les absents, les blessés, les détraqués, les coupables, l’épuration plus ou moins juste, le silence, l’oubli, l’ignorance du parcours de chacun. Et, sur les traces d’Ernst Wiechert cherchant le pardon et l’absolution dans « Missa sine domine », l’auteur cherche à comprendre comment est né ce régime, pourquoi il a pu s’implanter et comment il y a pu commettre de telles exactions dans un pays à la culture aussi riche.
A travers ce lourd pavé, Ursula Hegi semble, comme nombre d’Allemands de cette génération, chercher elle- même à comprendre son passé, ou plutôt le passé de ses parents, dans cette période si trouble où « les familles retrouvèrent maris et fils sans oser leur poser de questions sur la guerre. » On pourrait penser qu’elle a écrit ce livre pour exorciser un vide dans sa propre histoire. « Pour ces enfants, … , le silence était une chose normale : ils grandissaient avec. « Normal » : le mot était terrible, quand on y pensait. La plupart d’entre eux connaissaient l’existence de la guerre, … , mais ils avaient très vite appris qu’il n’était pas bon d’en parler, … »
Alors pour que cet exorcisme soit possible, il faut essayer de comprendre les origines de cette barbarie sans omettre le rôle prépondérant que l’auteur attribue à l’église catholique qu’il stigmatise fortement, l’accablant de bien des tares : suppôt du nazisme, pédophilie, intégrisme suicidaire. Il semble avoir un compte personnel à régler avec cette institution. Il faut aussi qu’il y ait des responsables mais ne pas, pour autant, rendre tout le monde coupable, «… nombre d’Américains considéraient tous les Allemands comme des nazis. Or, Trudi savait déjà ce que c’était que d’être perçu comme un ennemi dans son propre pays parce qu’on s’opposait aux nazis… » Et quand la culpabilité est établie et jugée, il faut encore marcher sur le chemin de la rédemption et pour cela il faut accepter mais tous ont-ils compris et accepté ?
« Tu ne dois pas avoir honte d’être allemande.
C’est pour moi un poids que d’être allemande. Comme pour nous tous.
….
Non, non, Trudi. Toute cette malchance est tombée sur nous à cause d’une personne, une seule, et c’est très regrettable. Mais ça n’a pas souillé toute la nation. »
Et maintenant, comme le fait Ursula Hegi avec ce livre, il faut lutter contre l’oubli car Trudi l’avait déjà bien senti : « Elle n’en revenait pas de cette capacité qu’avaient les gens d’oublier, du jour au lendemain, qu’ils avaient soutenu les nazis, de nier tout ce qui venait de se passer dans leur pays, … » « Leur allégeance à un chef puissant et unique devenait maintenant leur excuse : puisqu’ils n’avaient rien décidé mais simplement obéi aux ordres, rien ne pouvait leur être reproché. »
Ce livre où les mots du récit, de la narration, de l’invention, de l’affabulation, du mensonge, de l’imagination pour masquer la cruauté de la réalité et contourner tout ce qu’on ne peut pas dire et nommer, ont tellement d’importance, n’apporte rien de nouveau au débat, il permet seulement de mieux comprendre qu’une génération d’Allemands, principalement, cherche encore une partie de son histoire et qu’il faudra toujours remettre l’ouvrage sur le métier pour que la mémoire collective se souvienne.
D.B.
11:14 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
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04.02.2012
L'impossible retour
par Denis Billamboz
Deux œuvres écrites par des auteurs maghrébins qui évoquent le drame de tous ces gens qui ont traversé la Méditerranée pour essayer de gagner une vie meilleure en France, ou ailleurs en Europe, et qui vers la fin de leur existence n’ont pas pu rentrer au pays parce qu’ils y avaient abandonner une mère, une épouse, un enfant, depuis décédé, parce qu’il n’ont pas perpétué la tradition familiale, parce qu’il n’ont pas fermé les yeux de la mère mourante, … , parce qu’ils ont failli à leur devoir familial, à leurs obligations sociales, parce qu’ils ne sont que des déracinés, qu’ils ne sont plus de leur pays d’origine et qu’ils ne sont pas encore de leur pays d’accueil. C’est le drame de tous les exilés qui est résumé dans ces deux œuvres pourtant littérairement tellement différentes. Je confesserai que j’ai eu un petit coup de cœur pour le livre de Leïla Sebbar dont j’ai beaucoup aimé l’écriture pleine de poésie.
Le silence des rives
Leïla Sebbar (1941 - ….)
Dans un récit elliptique comme une rapsodie orientale qui déroulerait son ellipse sur les deux rives de la Méditerranée, Leïla Sebbar évoque le sort de ce peuple déchiré, de ces femmes qui sont restées au bled pour attendre des maris qui ne reviendront sans doute jamais, de ces maris qui ne peuvent plus revenir mais qui ne peuvent pas oublier ces mères qui trépassent seules entourées uniquement des trois Parques, trois vieilles un peu sorcières, qui effraient les populations car elles sont toujours là où est la mort et parfois même avant qu’elle arrive.
A la courbe du fleuve (étrange, ce texte commence par ces mots qui sont aussi le tire d’un roman de VS Naipaul, y aurait-il un rapport ?), dans le Sud de la France, un homme se promène, il ne pense qu’à sa mort qu’il voudrait choisir prochaine, qu’à la mort de sa mère qui refuse de voir les Parques s’approcher, à la mort de cet enfant décédé accidentellement, à la mort de son frère, à tous ceux qui ont disparu et au rituel immuable qui entoure le trépas.
Ce texte, c’est l’histoire de ces femmes qui sont restées au bled attendant des maris qu’elles n’ont pas choisis comme la grand-mère qui « a agi suivant les règles, attendant le jour et l’heure de la nuit pour se laisser aimer par l’homme qu’on lui a choisi et qu’elle n’a pas aimé. » Elles voient les Parques tourner autour de leur maison mais elles ne veulent pas les laisser approcher car le mari viendra un jour pour réparer la demeure qui menace de s’effondrer comme la famille qui a explosé pendant son absence. C’est l’histoire aussi de ces maris qui sont partis chercher la subsistance de leur famille de l’autre côté de la mer, qui ont construit, là-bas, une autre vie et qui malgré la promesse faite à la mère, à l’épouse, ne sont jamais revenus pour consolider la maison et rassembler la famille. Et il marche à la courbe du fleuve rempli de culpabilité et de nostalgie.
Très beau texte écrit dans une langue belle, ciselée, poétique, qui ne nomme jamais mais désigne seulement par le statut social : père, mère, fils, mère de sa mère, frère, sœur, belle-sœur,…, comme pour englober tout un peuple, toute une nation déchirée. Un texte qui évoque une civilisation qui se meurt, un peuple qui part à la dérive, un temps qui ne sera plus, qui disparaitra avec les rites que seules les trois vieilles connaissent encore. La grand-mère « l’a dit qu’elles mourront toutes, écrasées, les mères, les filles, les épouses, les sœurs, les belles-sœurs, les cousines, les tantes, les hommes ne retrouveront que la pierre friable, elles, dessous, pourrissantes. »
Roman de la solitude, de l’attente vaine, de la promesse non tenue, de l’exil, de la déchirure, de la nostalgie, de l’impossible retour et de l’obscurantisme religieux dans lequel se réfugient ces êtres égarés, abandonnés, déracinés. Un texte à méditer au moment où le Maghreb cherche une voie possible pour demain.
La nuit de l’étranger
Habibi Selmi (1951 - ….)
« … des souvenirs, des événements, tout un passé, reviennent … hanter » ce jeune Tunisien qui, réveillé, ne retrouve pas le sommeil dans une minable chambre parisienne. Il voudrait appeler quelqu’un mais qui au cœur de la nuit ? Il prend son répertoire et regarde la liste des numéros qu’il inscrit depuis un certain temps déjà, et redécouvre des personnes qu’il a oubliées ou des personnes qu’il a fréquentées assidûment mais qui ne font plus partie de son entourage. Hamouda et Hadhrya, ce couple venu du bled où ils vivaient très bien du produit de leur champ, de leurs arbres et des activités commerciales du mari, qui est venu à Paris suivre un traitement nécessaire pour assurer sa descendance. Souad, la petite putain, on l’appelait ainsi car elle voulait vivre libre, oublier un père dédaigneux et ne pas subir la loi des hommes qui lorgnaient son physique avantageux. Et Adel, celui qu’il a rencontré dans l’avion et que la police a retenu pour une histoire pas très claire, qui le premier lui a fait découvrir ce petit bistrot tunisien caché au fond d’une ruelle pour ne pas attirer l’attention. Où les émigrés tunisiens « parlaient comme pour retenir ce qu’ils ne voulaient pas laisser s’enfuir, ils parlaient pour ne pas oublier ce qu’ils vivaient, pour que leurs joies et leurs peines ne leur échappent pas comme les jours qui leur filaient entre les doigts. » Adel qui avait de grandes ambitions et qui voulait honorer celles que son père qui n’en avait plus pour lui-même, avaient placées en lui, mais qui laissait filer ses études …
A travers ces quatre personnages, Selmi reconstitue le parcours de ces émigrés qui ont quitté le pays pour une nécessité quelconque, « … on n’émigrait pas pour partir vers un lieu mais pour fuir un lieu. » Et, qui ont rencontré ce que tous les émigrés trouvent dans les pays qu’ils ne connaissent pas : le dépaysement, l’étonnement, le déracinement, l’incompréhension, la peur, l’angoisse… et pour finir l’acceptation et la résignation. Et ce long parcours n’est fait que de ruptures qu’il faut assurer et assumer, ruptures, avec la famille, les proches, la communauté mais aussi le pays, le climat et toutes ces odeurs qui identifient si bien le lieu d’où l’on vient.
Et le parcours de ces émigrés c’est aussi leur devenir et le lourd dilemme du retour au pays, faut-il faire ce voyage de retour pour retrouver ce qu’ils ont quitté ? Faut-il persévérer à vivoter dans ce nouveau pays qui offre tout de même certaines possibilités ? « … Hamouda était de plus en plus attaché à ce qui l’entourait, et le retour définitif, qu’il ne cessait de reporter pour une raison ou pour une autre, devenait si difficile qu’il lui semblait être tombé dans un piège… »
Rien de bien nouveau dans ce livre tant le sujet a été traité, non seulement par des écrivains mais aussi par de sociologues, des psychologues, et autre gens exerçant des professions en « …logue », peut-être, cependant, un supplément de tendresse et de véracité car ces personnages sentent bien le pays et la misère de l’exil et ce n’est pas seulement une image car les odeurs occupent une place prépondérante dans ce récit où l’auteur identifie les pays et les gens par les odeurs. L’odeur des aisselles de Souad était une véritable jouissance.
Un certain désenchantement aussi mais pas franchement du désespoir, une forme de résignation plutôt, Inch Allah, car finalement c’est le hasard qui fait se rencontrer les gens. Mais, ceux qui travaillent, qui font ce qu’il faut faire pour s’en sortir avec humilité peuvent marcher la tête haute come le père d’Adel, « Il se sentait le droit de manger parce qu’il avait travaillé et avait fait ce qu’il devait. »
D.B.
11:14 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
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21.01.2012
Faites vos jeux!
Faites vos jeux
par Denis Billamboz
Quand j’ai lu « Le joueur d’échec », il y a quelques mois, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le rapprochement avec « Le joueur » et même s’il y a très peu de points communs entre les deux œuvres, je n’ai pas pu résister au plaisir de vous proposer ces deux textes dans une lecture parallèle. Vous ne le répéterez pas mais j’ai un faible pour l’écriture de Zweig que j’admire particulièrement et que je place très haut dans mon panthéon littéraire même si je ne l’ai pas suffisamment lu pour en parler savamment. Bien sûr, Dostoievski est lui aussi très bien installé dans mon panthéon littéraire mais je n’ai pas encore pris le temps de lire ses grandes œuvres pour le situer à sa juste place, ce qui me contrarie fort. Je me suis contenté de quelques œuvres, non pas mineures, plutôt courtes qui ont suffi à nourrir mon admiration. Malgré mes lacunes, c’est un grand plaisir pour moi de faire figurer ces deux monstres sacrés de la littérature dans cette publication que je livre à votre plaisir, j’en suis sûr !
Le joueur
Fiodor Dostoievski (1821 – 1881)
« Ce qu’il y a de sûr, c’est… qu’en un seul tour de roue tout peut changer. » Alexis Ivanovitch, amoureux éperdu de Pauline qui joue avec lui comme le chat avec la souris, en est persuadé et il confie à la fortune de la roulette le soin de déterminer le sort de sa vie. Cette roulette qui est au centre de ce roman, rythme la vie des riches curistes qui fréquentent cette station balnéaire allemande pour chercher la fortune sous diverses formes : héritage, bon parti, argent gagné au jeu, usure, arnaque et même vol, mais elle symbolise aussi la chance, le sort, le risque et la vie qu’il faut provoquer.
Dostoïevski plonge cette société délétère qui est à la fin son cycle de vie, dans un monde qu’il connaît bien pour l’avoir fréquenté avec une assiduité quelque peu coupable et préjudiciable à ses intérêts. Il confesse l’enfer du jeu « et pourtant avec quelle émotion, quel serrement de cœur je prête l’oreille aux annonces du croupier… ». Le jeu n’est pas seulement la roulette, mais la vie qui tourne et qui donne le sens à notre existence. La vie qu’il faut provoquer car toujours la pente on peut remonter, «j’avais obtenu cela en risquant plus que ma vie, j’avais osé prendre un risque et… je me trouvais de nouveau au nombre des hommes ! »
Dans ce roman court, linéaire et fluide, Dostoievski fait preuve d’une grande maturité littéraire en dressant des personnages dont il croque le physique avec une grande justesse et une grande finesse et dont il analyse le profil psychologique et moral avec beaucoup d’acuité. Mais aussi, il manipule avec une grande maîtrise la mécanique qui met en rapport tous ces personnages (dont un Des Grieux qui n’aurait pas séduit Manon Lescaut, à coup sur !) qui soumettent leur existence à la roulette de la fortune.
Le joueur d’échecs
Stefan Zweig (1881 – 1942)
Même si ce livre a été commenté, analysé, décortiqué, critiqué des milliers de fois, je voudrais, moi aussi, avec toute la modestie possible, apporter mon regard sur ce texte dans les limites de mes moyens que je ressens particulièrement devant ce véritable monument littéraire.
Tout le monde connait l’intrigue, l’histoire de ces deux joueurs d’échecs tout aussi doués l’un que l’autre mais formés à des écoles bien différentes, l’un possédant un talent inné, fondé sur une logique implacable, développée à l’aide de quelques maîtres locaux, l’autre ayant appris ce jeu pour ne pas sombrer dans la folie lors de sa détention par les nazis. Et, ces deux joueurs talentueux, l’un champion du monde, l’autre ne pratiquant plus, vont se retrouver par le plus parfait des hasards sur un bateau naviguant de New York à Buenos Aires, et devoir s’affronter en une joute titanesque avec trente-deux pièces sur un damier de soixante-quatre cases. L’issue du combat importe peu, ce qui a retenu toute mon attention, lors de cette lecture, c’est cette dualité permanente qui habite le récit.
Cette dualité qui se matérialise dans les duels qui opposent les deux champions mais aussi le détenu à ses geôliers, et le détenu à lui-même quand il joue seul dans sa geôle ; dualité qui s’affiche également dans le dédoublement de personnalité du détenu dans ce jeu contre lui-même - « Mon atroce situation m’obligeait à tenter ce dédoublement de mon esprit entre un moi blanc et un moi noir, si je ne voulais pas être écrasé par le néant horrible qui me cernait de toutes parts. » - ; dualité également entre le champion fruste et rustre et l’inconnu cultivé et intelligent, entre la logique implacable et le talent passionnel, et entre le bien et le mal, et peut-être … entre le moi autrichien humaniste et le moi membre d’une nation sanguinaire et inacceptable.
J’ai placé cette dualité freudienne au cœur de mon commentaire comme, il me semble, Zweig l’a placée au centre de sa nouvelle mais évidemment la lecture dévoile bien d‘autres thèmes, la possibilité de lutter et de triompher du nazisme même si, lui, a personnellement plutôt fui devant le problème, la dissociation entre logique et intelligence, la construction de l’être à travers ses expériences, le triomphe de l’humanisme sur la mécanique même quand elle détient la puissance, … Et tous ces thèmes réunis dans ce livre court, écrit peu avant que l’auteur se donne la mort, constituent, il me semble, une forme de bilan, presque un testament, en tout cas un constat qui ne serait peut-être pas étranger à la fin que Zweig a finalement choisi de mettre à sa vie.
Le contenu envoûte certes mais la forme contribue grandement à cet envoûtement dans lequel cette nouvelle enferme le lecteur. En effet, dans son style remarquable de fluidité et d’élégance construit avec une écriture d’une grande justesse, Zweig propose un texte qui déroute un peu avant de séduire, de ravir et même d’extasier. L’histoire qui apparait d’abord banale, s’encombre bientôt d’un récit plein de violence qui semble s’inviter subrepticement et qui, brusquement semble devenir le cœur de la nouvelle, mais n’en est finalement qu’un morceau car ce texte est un tout habilement construit pour amener le lecteur au centre de tous ces duels, au cœur de cette schizophrénie incurable qui concerne l’humanité toute entière et qui la conduira au drame, au malheur, … au suicide.
« Aucune diversion ne s’offrant, excepté ce jeu absurde contre moi-même, ma rage et mon désir de vengeance s’y déversèrent furieusement. »
D.B.
20:41 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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07.01.2012
Sur l'Altiplano bolivien
par Denis Billamboz
Couvrez-vous bien car aujourd’hui je vous emmène loin, très loin, haut, très haut et il fera certainement froid, très froid, car nous monterons à plus de deux mille mètres d’altitude. Nous partirons, en effet, avec Alcides Arguedas et Oscar Cerrutto à la rencontre de ce qui reste des tribus amérindiennes qui se sont réfugiées dans la montagne, autour du Lac Titicaca, où les conquistadors et leurs descendants les ont pourchassées pour les réduire en esclavage, les déposséder, les spolier, sans jamais parvenir cependant à altérer leur dignité. J’ai eu certaines difficultés à dénicher ces deux livres car nous traduisons très peu ces littératures dans notre langue. Et pourtant, ces auteurs sont de grands écrivains, de grands défenseurs de la cause amérindienne et ils méritent bien toute notre considération. Deux belles lectures et une belle découverte, ce merveilleux pays entre un lac magnifique et des montagnes majestueuses que nos deux écrivains ont eu la chance de parcourir.
Race de bronze
Alcides Arguedas
(1879 – 1946)
«Une sorte de brume bleutée noie le contour des choses. Le ciel, d’une clarté laiteuse, se colore de tons discrètement violacés par les rayons du soleil qui se lève, énorme et rouge, là-bas aux lointains confins de l’horizon, comme s’il surgissait du sein même de la montagne. »
Ce livre d’un grand écrivain bolivien qui a vécu longtemps en France et y est décédé, est, pour moi, malgré ce que dit André Maurois dans sa préface qui y voit un roman épique et idyllique, tout d’abord, une ode à ces magnifiques paysages de l’Altiplano andin, aux pieds de la Cordillère des Andes, sur les rives du lac Titicaca. Alcides Arguedas qu’il convient de ne pas confondre avec le Péruvien José Maria Arguedas, peint avec un réel talent des paysages grandioses dans lesquels la couleur joue un rôle essentiel. Et, dans ce décor majestueux, il installe ses personnages : un peuple de pauvres indiens asservis par quelques colons descendant des conquistadors européens et bien appuyés par les « cholos », les métis locaux.
Ce roman qui pourrait se situer quelque part entre Harriet Beecher-Stowe, car il est au peuple indien ce que « La case de l’oncle Tom » est aux noirs américains, et Emile Zola, version bucolique, pour la défense des opprimés et le goût des grandes descriptions, est une suite de tableaux décrivant la vie de ce peuple de misère : l’amour, le mariage, le maître, la punition, les maltraitances, la mort, les croyances et superstitions, l’histoire de cette conquête abominable…. C’est à la fois un éloge de la fierté et de la dignité de ce peuple vaincu, asservi, violenté mais toujours prêt à se rebeller et un réquisitoire implacable contre ces conquérants qui ont profité d’un armement très supérieur pour imposer leur loi, spolier les vaincus et leur imposer une vie inhumaine et parfaitement injuste. A la fin du XIX° siècle, « dans le sang et les larmes, en moins de trois ans de lutte abjecte, furent dissoutes près de cent « communautés indigènes » dont les biens furent répartis entre une centaine de propriétaires nouveaux… Plus de trois cent mille indigènes se virent déposséder de leurs terres. »
La narration du voyage de quatre péons punis, parce qu’on invente toujours des règles et des fautes à éviter pour pouvoir sanctionner ces pauvres diables, et les envoyer, au péril de leur vie, dans les vallées inhospitalières échanger les produits de la montagne contre ceux de ces vallées, constitue le tableau le plus riche et raconte l’odyssée de ces quatre naufragés dans les eaux torrentueuses et la «mazammorra », les coulées de boue descendant des montagnes, qui rendent les gués particulièrement dangereux.
Et, l’histoire d’amour entre Wata-Wara, la belle bergère, et son fidèle berger relie, comme un fil d’Ariane, les différents épisodes de la vie des indiens que l’auteur met en scène. Une histoire tragique, une histoire en forme de tragédie grecque, qui met en évidence la bestialité avec laquelle les maîtres traitent leurs esclaves mais aussi la dignité de ce peuple qui refuse la déchéance et l’ignominie.
Un livre certes daté, publié en 1919, dans la foulée des grands romans français du XIX° siècle, mais un grand cri de douleur pour attirer l’attention sur le sort des indiens des hauts plateaux boliviens et, déjà, une démarche écologique, une mise en garde contre l’exploitation abusive des ressources du lac qui affame les indiens. Et, avec André Maurois, je pourrais dire que ce roman « se détache avec éclat et relief sur l’ensemble de la littérature bolivienne », mais je ne connais pas suffisamment cette littérature pour abonder dans ce sens.
Torrent de feu
Oscar Cerrutto
(1912 -1981)
Dans cet unique roman, Oscar Cerruto qui est habituellement plus familier de la poésie, fait un large portrait de la Bolivie dans les années trente. Et, pour dresser ce portrait au vitriol, il promène son héros, Mauricio, fils d’un propriétaire blanc de l’Altiplano, sur les différents théâtres où se jouent l’avenir de la nation et de la société boliviennes.
Dans le premier épisode, il nous montre Mauricio, encore jeune étudiant, dans la ferme familiale gérée par une tante autoritaire, après le décès de son père, avec l’appui d’un régisseur « cholo » (métisse) qui fouette les indiens sans raison particulière. Lors de ce séjour, il découvre l’amour et les premiers émois de la chair dans une vie nonchalante et oisive, mondaine mais meublée de vives discussions sur la façon dont sont traités les indiens et sur le comportement des « criollos » (les descendants des colons blancs qui ont pris la terre des indiens en les obligeant à l’exploiter pour leur propre compte). Une controverse, digne de la « dispute de Valladolid », éclate alors sur la capacité des indiens à intégrer le progrès technique et sur l’utilité de celui-ci pour eux. Mauricio prend le parti des indiens qu’il a déjà défendu sous le fouet du régisseur, et s’élève contre le pouvoir autoritaire et raciste de la classe au pouvoir.
Agressé par le Paraguay dans le Chaco, la Bolivie qui pense être un grand pays affaibli par son éloignement de la mer et la malveillance de ses voisins, se lance dans une guerre hasardeuse et Mauricio, dans un élan de patriotisme, s’engage pour le front. Mais, comme il appartient à une grande famille de La Paz, il est affecté, par des supérieurs bienveillants, sur l’Altiplano par où il découvre la rude vie des militaires en campagne. Habilement, l’auteur le fait correspondre avec un ami qui lui raconte la dure guerre du Chaco dans des récits dignes de Barbusse ou de Remarque où il expose la violence des combats, la futilité de cette guerre et l’imbécilité de ce conflit dont l’enjeu n’est pas très clair. Si Mauricio échappe à la guerre du Chaco, il doit, avec son armée, faire face à la révolte des indiens maltraités par les soudards en campagne : viol des femmes, destruction des fermes et des récoltes, pillage, etc…
Les indiens soumis, résignés et apathiques n’ont jamais été vaincus, ils ont toujours conservé leur dignité et restent toujours prêts pour se mobiliser quand l’occupant dépasse les bornes. C’est donc avec une grande détermination, beaucoup de ruse et une grande vaillance qu’ils se lancent dans cette révolte qui n’est matée qu’après de rudes combats qui font de nombreuses victimes dans les deux camps. Pour l’exemple, les chefs militaires veulent faire fusiller tous les meneurs de cette lutte mais la troupe s’oppose à cette exécution et Mauricio, impliqué dans cette mutinerie, doit fuir et déserter pour ne pas être condamné à mort.
Il trouve refuge dans la grande mine d’étain d’Espiritu Santo où il découvre un monde que même Zola n’aurait pas imaginé - « dans les mines venaient se cacher l’assassin, le voleur qui avait raté son coup, le magouilleur politique dont le dernier exploit avait fait trop de bruit et qui préfère s’éclipser pendant un bout de temps, ratés que la vie a piétinés, déserteur du monde » - et l’engagement dans la lutte syndicale et politique aux côté des communistes. Et, quand une galerie s’effondre emprisonnant plusieurs dizaines de mineurs, et que la direction décide d’arrêter les recherches alors que certains emmurés sont à proximité des sauveteurs, l’émeute éclate, les mineurs envahissent la ville et c’est une nouvelle répression qui s’annonce…
D.B.
12:49 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
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24.12.2011
Par-delà les religions
Par Denis Billamboz
On peut être convaincu que cette rencontre n’a certainement jamais eu lieu, Jabra Ibrahim Jabra n’était encore qu’un enfant quand Kahlil Gibran est décédé à New York en 1931, c’est donc un énorme plaisir pour moi de réunir, pour vous aujourd’hui, ces deux grands penseurs, car ce ne sont pas seulement des écrivains, ce sont aussi des grands esprits et leur voix manque terriblement dans l’agitation qui tient lieu de débats dans la cacophonie qui agite le Moyen-Orient en guerre perpétuelle. Et pourtant, chacun à leur façon, ils nous ont bien fait comprendre que la religion n’était en rien un motif de querelle mais seulement une disposition personnelle, intime, qu’il n’appartient pas aux autres de juger. Puissent les extrémistes de tout bord relire les textes de ces deux grands hommes afin qu’ils comprennent qu’ils sont les dépositaires de civilisations successives et qu’ils ont un héritage à défendre et à valoriser au nom de l’humanité toute entière. Que le musulman et le juif écoutent le chrétien maronite et l’orthodoxe de rite syrien pour s’imprégner de leur sagesse, de leur tolérance et de leur foi en l’homme par dessus les croyances quelles qu’elles soient.
Le prophète
Khalil Gibran (1883 – 1931)
Première halte sur la route des vacances dans une chambre d‘hôte, au cœur du Beaujolais, et une belle surprise sur les rayons de la bibliothèque improvisée par notre hôtesse, « Le prophète » de Khalil Gibran qui semblait m’attendre pour une lecture immédiate à laquelle je ne sus pas résister.
« J’aimerais que vous vous souveniez de moi comme d’un commencement. » C’est l’une des dernières phrases que j’ai lues avant de refermer ce petit, tout petit, livre mais pourtant si grand.
J’aimerais me souvenir de la manière dont Gibran, dans sa poésie toute orientale, construite de paraboles et d’hyperboles, raconte comment le prophète, après une douzaine d’années d’absence, doit quitter ceux qui l’écoutent et qui, une dernière fois, l’interrogent sur tout ce qui concerne les hommes et la vie, les hommes et la mort.
Dans ce dialogue entre ce chœur à la mode antique et le soliste se noue une forme de tragédie au cours de laquelle le prophète, soliste, essaie de faire éclore l’homme qui est en chacun des choristes car l’homme est au centre du monde et Dieu est trop haut pour que les prières puissent l’atteindre.
Si le discours de Gibran est très philosophique et particulièrement éclairé, il n’apporte cependant rien de très nouveau, son propos reste très moraliste et laisse une belle place au mérite et au libre-arbitre de chacun. Et, le monde sera beau et bon, si l’homme sait puiser toutes les richesses qui résident en lui pour conduire sa vie en harmonie avec lui-même et, donc, avec les autres. Jésus, Confucius, Bouddha et d’autres ne sont pas très loin mais, contrairement à ceux-ci, Gibran laisse une porte entrouverte vers une certaine forme de paganisme qui mettrait l’humain au cœur de l’univers et Dieu là haut, trop haut, pour les hommes. On pourrait voir, là, une certaine forme de déisme voltairien ou plutôt une version du panthéisme rousseauiste adaptée à la sauce maronite.
Adonis, le peut-être futur Prix Nobel de littérature, apporte un concours précieux à Gibran dans une préface en forme d’explication où il voudrait voir dans « Le prophète » une tentative de Gibran pour « faire éclore dans l’homme tout de qui le dépasse et tout ce qui est plus grand que lui : l’amour, la joie, la révolte, la liberté. » Des notions qui débordent largement le cadre religieux et donnent une couleur quelque peu profane au discours du prophète.
A la recherche de Walid Massud
Jabra Ibrahim Jabra (1920 – 1994)
« … Encore un autre corbeau, et un autre encore, corbeaux, corbeaux, où que mon regard se porte je ne vois que des corbeaux, horribles chocs lorsqu’ils s’écrasent contre les vitres, voilà que même le vent du désert porte des relents de mort. » Ce funeste présage figure sur la cassette que les amis de Walid ont retrouvée dans sa voiture abandonnée après sa disparition dans le désert entre Bagdad et Beyrouth. Car Walid, icône, du monde palestinien entre Jérusalem, Bagdad, Beyrouth et les différentes capitales du Golfe persique, s’est évaporé un jour sans avertir qui que ce soit.
Jawad Husni, son homme de confiance, entreprend de faire revivre Walid à travers les témoignages de ses amis, les quelques mots qu’il a laissé sur une cassette et des morceaux d’un journal intime, pour essayer de comprendre cette disparition. Chacun va alors raconter son Walid : le pauvre Palestinien qui a finalement pris le chemin de l’exil après avoir connu la prison et la torture, le fin lettré, cultivé au contact des moines en Palestine, puis en Italie, qui fera même, avec quelques amis, une tentative d’érémitisme, le combattant impétueux qui ne peux accepter l’injustice, l’homme d’affaires avisé qui a amassé une jolie fortune dans le Golfe et enfin l’amant raffiné et infatigable qui fascine et comble les belles qui hantent la bourgeoises bagdadienne. Son journal vient à point nommé combler les lacunes des amis surtout en ce qui concerne l’enfance à Bethléem cette terre austère et chiche qui a cependant toujours protégé le siens de la mendicité.
A travers cet extraordinaire portrait, Jabra, veut nous donner une image de la Palestine qui n’est pas celle que nous recevions dans les années quatre-vingt quand il a écrit ce livre. Il nous rappelle que cette Palestine que nous identifiions alors trop vite aux terroristes extrémistes, est l’ancienne terre de brillantes civilisations qui ont illuminées l’humanité pour longtemps. Il tente ainsi de construire un pont entre la Sumer de la haute antiquité et la Bagdad des exilés palestiniens qui sont les derniers dépositaires de ces brillantes civilisations doublement millénaires qui ont transité par Babylone, Jérusalem, Beyrouth et tous les foyers culturels du Moyen-Orient qui ont répandu leur culture dans l’ensemble du Bassin méditerranéen au cours de ces deux derniers millénaires.
Ce livre est aussi une tentative pour démontrer que le peuple palestinien occupe cette terre depuis les origines et qu’il est le dépositaire d’une civilisation brillante qu’il fait encore rayonner dans tout le Moyen-Orient et même au-delà. Ce Walid que nous découvrons et qui n’est en fait que la somme des Walid que chacun de ses amis porte au fond de lui, pourrait-être le Palestinien idéal, combattant juste, fin lettré, amant impétueux et ami fidèle. Une sorte de chevalier de l’an mil qui nous rappelle à bon escient que nos preux chevaliers ont acquis une certaine patine culturelle au contact de ces civilisations.
Jabra est aussi un grand poète et son langage est souvent enchanteur, il chante l’amour comme la guerre avec la même fougue, la même foi, le même élan. Ses pages sur les relations amoureuses qui sont très importantes dans ces civilisations claniques sont, parfois superbes mais toujours excellentes. « Tu m’emmèneras chez toi, me montreras le dernier tableau iraquien que tu as acheté, mettras de la musique que j’aime ; tu nous isoleras du reste des mortels, retireras mes vêtements un à un, m’entraîneras dans ton délire. Tu dévoreras mon corps, me tueras avec passion pour que je ressuscite encore. »
Walid, le héraut de Jabra, a aussi sa solution pour sortir la Palestine de l’ornière mais il n’est pas forcément écouté et encore plus rarement entendu. Il appelle de tous ses vœux, de tout son corps, un changement dans l’attitude des Palestiniens pour sortir leur pays du travers dans lequel il est profondément enlisé. « Moi, je vois le changement comme un phénomène jailli de l’intérieur. Un passage de l’asservissement à la liberté. » Walid se sentait un rôle dans l’instauration de ce changement qui « était de nourrir l’âme nouvelle fondée sur la science, la liberté, l’amour, la révolte contre le réformisme musulman… ». Et, il voit la Palestine future comme les femmes que Jabra met en scène, sublimes, libres, qui fument, boivent, font l’amour et occupent des postes prestigieux. Une façon de rappeler que dans les civilisations anciennes les femmes n’ont pas toujours été reléguées au dernier rang de la société et qu’elles ont souvent illuminé au moins Mille et une nuit, sinon plus. Un clin d’œil que Jabra n’hésite pas à faire à ces grands poètes qui ont ensoleillé le passage du précédent millénaire. Et, pour ma part, j’ajouterais bien une petite référence à Gibran car ce Walid est aussi un peu une sorte de prophète nourrit de la foi chrétienne mais aussi initié à des pratiques beaucoup plus paganiques qui plongent leur racines dans la nuit de ces civilisations antiques. N’oublions pas que si Gibran était maronite, Jabra était lui orthodoxe, tous les Palestiniens ne sont pas forcément islamistes comme nous le croyons trop souvent pour simplifier nos jugements.
D.B.
12:58 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
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10.12.2011
Rites initiatiques, par Denis Billamboz
Rites initiatiques, par Denis Billamboz
Pour ma cinquantième publication sur ce site, je voudrais vous offrir le rapprochement de deux grandes lectures qui abordent toutes les deux des thèmes très proches : le passage à l’âge adulte, l’éveil de la chair, la transgression éventuelle comme mode d’affirmation de la personnalité, la recherche de repères pour construire un avenir encore incertain, la religion, la raison, la science, l’initiation, etc… Et comme j’ai eu la chance de lire, dans un laps de temps assez court, « Moïra » de Julien Green » et « Les désarrois de l’élève Törless » de Robert Musil qui sont deux grands textes sur la période critique qui marque le passage de l’adolescence à l’âge adulte, j’ai pu apprécier tout ce qui rapproche ces deux livres mais aussi tout ce qui les sépare. Une expérience que je vous conseillerais bien volontiers d’effectuer, et dont je voudrais vous donner l’envie à travers les quelques lignes ci-dessous.
Moïra
Julien Green (1900 – 1998)
« Moïra est celtique et le tréma que j’ai ajouté, …, donne la prononciation exacte, de cette forme irlandaise qu’a prise le nom de Marie …. Que Moïra soit également un des noms donnés par les Grecs au destin, c’est là une rencontre que je n’ai pas cherchée, mais dont je ne saurais me plaindre. » Effectivement, ce titre résume bien tout le roman de Green, le destin qui vient frapper cet étudiant rouquin descendu de ses collines pour poursuivre ses études dans cette petite ville de Virginie où il va rencontrer des camarades qui vont essayer de l’éveiller aux choses du monde et de la vie.
Mais, ce petit pauvre, hypersensible, puritain à l’extrême et naïf comme un enfant, ne peut supporter que ses collègues évoquent les choses de la chair, même seulement pour les nommer, qui les agitent tous à cet âge. Il se réfugie donc auprès de son ami qui veut devenir pasteur, pour ne pas sombrer lui aussi dans les travers charnels qui l’aiguillonnent et le terrorisent. Mais, son ami aime une fille et sombrera donc, un jour, dans des activités lubriques qu’il ne peut supporter ni même concevoir, jusqu’au jour ou son destin bascule quand l’impudente Moïra pénètre dans sa vie.
Ce livre peut-être autobiographique même si Green le refuse, est un combat de la foi contre la chair en ébullition, de Dieu contre le diable qui agite nos hormones. Il soulève quelques questions fondamentales : comment aimer en gardant la foi ? comment aimer sans se corrompre ? comment vivre sans aimer ?
En filigrane, se pose aussi la question de l’homosexualité, le héros est courtisé par des garçons, il fascine, il attire, il séduit sans s’en rendre compte. La chair est repoussante quand elle est féminine mais la possibilité d’une relation homosexuelle n’est jamais évoquée donc jamais crainte, ni jamais condamnée. Cependant l’homosexualité est toujours très présente même si elle n’est que sous-entendue.
Le combat à la mort et à la vie de la foi puritaine contre le démon de la chair conduira notre étudiant jusqu’au bout de son fanatisme pour gagner, il l’espère, sa rédemption et garder la certitude de compter parmi ceux qui seront sauvés lors du jugement dernier.
Un livre simple, clair, peut-être un peu trop démonstratif où la chair n’est pas assez rebelle même si c’est elle qui mène le drame et dénoue la tragédie. Peut-être plus un témoignage qu’une histoire car une histoire ne laisserait pas tant de place à la pudeur et à certaines absences par trop révélatrices. Mais aussi un bel exemple d’obscurantisme religieux.
Les désarrois de l’élève Törless
Robert Musil (1880 – 1942)
« Je ne veux pas faire comprendre, mais faire sentir » annonce Musil dans une lettre mise en préface dans l’édition que j’ai lue. Il veut nous faire sentir tout ce que ressent ce jeune aristocrate autrichien que ses parents place dans une école réservée aux fils de bonnes familles tout là-bas aux confins de l’Autriche, vers l’Est.
Le jeune Törless débarque dans cette pension où il ne connait rien ni personne et doit faire le deuil de son passé, couper le cordon ombilical avec son pays, sa famille, son enfance et toutes les cajoleries dont il a été l’objet de la part d’un entourage aimant et attentionné. Il doit faire face à une nouvelle vie avec des amis dont beaucoup sont ses aînés, dans une forme de huis clos où il devra trouver sa place en s’affranchissant de son enfance. « Il voulait se débarrasser ainsi de son ancien bagage, comme s’il s’agissait maintenant de porter son attention, libre de toute gêne, sur les pas qui lui permettraient de progresser. » Je n’ai pu, à cet endroit du livre, éviter de penser à Julien Green et au héros de « Moïra » que j’ai lu récemment, qui doit lui aussi s’intégrer dans un monde universitaire qui lui est totalement étranger.
Et, dans cet univers de jeunes mâles en pleine maturation, Törless découvre des notions et des sensations qui ne faisaient pas partie de sa vie antérieure, la sexualité, l’obscénité, le désir, la tentation, la culpabilité mais aussi la compétition, l’amitié, la tromperie, la trahison, … toutes notions qui contribuent à affirmer sa personnalité et sa place dans la meute où se manifeste un véritable attrait pour la virilité allant jusqu’à la brutalité et même jusqu’au sadisme.
Ces rites initiatiques qui marquent le passage à l’âge adulte perturbent le jeune étudiant qui ne sait pas ce qu’il va devenir, comment il va le devenir et avec qui il va le devenir. Il a l’impression de ne pas comprendre ce qui lui arrive et de ne pas trouver d’explication aux mécanismes qui règlent la vie. Il manque de repères et s’interroge sur l’éducation qu’on lui prodigue. « De tout ce que nous faisons ici, toute la journée, qu’est-ce donc qui nous mène quelque part ? » Interrogation d’un adolescent qui mute vers l’âge adulte, mais aussi interrogation d’une génération qui a bien conscience d’appartenir à un monde en voie de disparition, à une civilisation qui s’éteint comme on peut le voir dans les œuvres de Schnitzler notamment.
Mais, le vrai sujet du roman, à mon sens, réside dans les interrogations de Törless sur l’origine de nos comportements et de ce fait sur ce qui gouverne les êtres et le monde plus généralement. Il ne sait pas interpréter ce qu’il ressent mais il sait que cela contribue à sa prise de conscience des phénomènes qui le dirigent. La sensualité qu’il ressent dans les contacts physiques lui apporte des certitudes que les mathématiques ne peuvent pas démontrer et que même les théories de Kant ne peuvent pas expliquer. « Il y avait des moments où il avait si vivement l’impression d’être une fille qu’il jugeait impossible que ce ne soit pas vrai. » Et, c’est là que siège son désarroi dans cette impression qu’il y a une source de certitude qui ne provient ni de la science, ni de la connaissance, ni de la raison mais d’un ailleurs qui pourrait-être l’âme.
Alors dans son esprit germe une théorie qui mettrait en opposition un monde extérieur matériel et monde intérieur spirituel, le rationnel et l’irrationnel, la connaissance et le ressenti, l’acquis et l’inné, la raison et la croyance, la science et la prescience. « Une grande découverte ne s’accomplit que pour une part dans la région éclairée de la conscience : pour l’autre part, elle s’opère dans le sombre humus intime, et elle est avant tout un état d’âme. » C’est la raison pour laquelle, il faut associer l’âme à la raison et ne pas oublier que des initiés, même si Musil n’emploie pas le terme, ont apporté beaucoup à la connaissance du monde et des hommes.
Dans ce roman dont Musil dit que ses contemporains y on vu comme «l’affirmation d’une « génération » nouvelle ; une contribution essentielle au problème de l’éducation ; enfin le coup d’essai d’un jeune écrivain dont on pouvait beaucoup attendre», moi, j’ai surtout senti cette explication essentielle sur la complémentarité entre la science et la prescience dans un texte un peu fin de siècle qui traîne encore quelques relents de romantisme. Le malaise, la nausée, l’écœurement font encore très jeunes filles qui défaillent bien que nous soyons au milieu de jeunes mâles en ébullition. Je reviendrai aussi sur les intentions de Musil qui prétend nous faire sentir plutôt que comprendre mais, pour ma part, je trouve que le roman est trop rationnel, trop cérébral, trop intellectuel, pas assez charnel, pas assez sensuel, pas assez sentimental, pour que l’objectif soit pleinement atteint.
Et malgré tout, je trouve que la transgression comme rituel initiatique donne plus d’humanité à ce roman, « quelque chose en est resté à jamais : la petite dose de poison indispensable pour préserver l’âme d’une santé trop quiète et trop assurée et lui en donner une plus subtile, plus aigüe, plus compréhensive. »
D.B.
12:59 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
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26.11.2011
Fais comme chez toi, par Denis Billamboz
Fais comme chez toi
Ces deux livres traitent à peu près le même sujet, l’histoire d’une jeune fille qui arrive, pour une raison quelconque, dans un foyer ne comportant que les deux époux et qui s’incruste entre le mari et la femme jusqu’à provoquer l’explosion du couple. Un sujet éminemment banal qui ne vaudra certainement pas le Prix Nobel à Joyce Carol Oates qui lorgne dessus depuis un moment déjà. Elle aussi aurait pu figurer dans ma chronique précédente. Je vous laisse apprécier la façon dont les deux auteurs ont traité le sujet, je vous dirai simplement que l’un et l’autre ne m’ont pas franchement convaincu, ces deux livres ressemblent trop à des livraisons qu’il faut bien effectuer pour honorer la commande d’un éditeur.
La fille tatouée
Joyce Carol Oates (1938 - ….)
Je ne suis vraiment pas convaincu que c’est écrivant ce type d’ouvrage que JC Oates pourra prétendre un jour au Prix Nobel de littérature. J’ai l’impression que je viens de lire le récit d’un bon gros fait divers comme l’Amérique nous en envoie un peu trop souvent. En l’occurrence, il s’agit de la narration d’un drame consécutif à la rencontre d’un écrivain qui a connu la gloire quand il était plus jeune et d’une jeune fille paumée qui débarque dans cette petite ville universitaire comme un zombie dans un synode épiscopal.
L’écrivain, fils d’un juif mort à Dachau, décide d’engager un assistant pour faire face au désordre que sa notoriété a généré dans sa maison mais tous les candidats qui se présentent ont un petit défaut qui déplait à l’employeur. Et c’est dans son bar habituel qu’il croise cette fille paumée, avec un vilain tatouage sur la joue, qu’il embauche surtout par pitié et peut-être aussi pour se donner bonne conscience. Ainsi, se trouve réunis, sous un même toit, deux personnages que tout oppose, un écrivain juif, ou presque, cultivé, raffiné, talentueux et plutôt doux et aimable et cette fille surgie comme de nulle part mais en fait du fond du pays minier où végète une maigre population qui a refusé d’évacuer le village quand les mines ont pris feu et pollué l’atmosphère. C’est l’opposition de deux cultures, de deux histoires, lourdes toutes les deux mais infiniment différentes, de l‘instruction et de l’ignardise, du raffinement et de la rusticité, de la suffisance et de la rancœur.
Ce huis clos se déroule sur fond d’Eneide et d’Odyssée pour l’écrivain et sur fond de violence et de haine pour la fille qui est antisémite parce que son amant l’est et qu’il faut bien que quelqu’un endosse la responsabilité de la misère qu’elle a connue avant d’échoir dans cette maison. La situation ainsi créée aurait pu donner naissance à un beau roman mais Oates est restée dans le domaine narratif, racontant cette histoire avec force détails en nous entrainant dans le passé des protagonistes mais en ne sachant pas expliquer les mécanismes de la haine qui est le principal ressort de ce roman. Elle ouvre le discours sur de nombreux thèmes, l’holocauste, l’antisémitisme primaire, la culpabilité, le rôle de la famille, le devoir de mémoire, l’incommunicabilité, la rédemption mais ne les explore pas, laissant le lecteur sur sa faim.
Ce fait divers à l’américaine où le pauvre veut se venger du riche par la violence est d’une grande banalité mais la fin de l’histoire, même si elle est un brin filandreuse, peut laisser entrevoir une autre façon de considérer la vie de ces deux êtres réunis par le hasard. Mais pour que cette histoire devienne un grand roman, il aurait fallu qu’Oates dessine des personnages plus cohérents, son écrivain semble avoir le double de son âge dès les premières lignes du livre et la fille navigue entre un portrait bovin et des allures aguicheuses. Il aurait surtout fallu qu’elle maitrise mieux les ressorts de son histoire, La haine qui anime l’intrigue, semble trop gratuite, on ne voit pas bien comment elle se nourrit, comment elle enfle et comment elle peut aussi, parfois, se rétracter et même s’inverser. Tout comme l’antisémitisme semble un acquis et ne pas s’expliquer, ne pas vivre, ne pas croître et surtout ne pas mourir. Certes, l’auteur nous immerge totalement dans ce huis clos qui semble finalement plutôt banal avec ses sentiments contradictoires assez convenus dont on n’arrive pas à bien comprendre les ressorts qui sont apparemment un peu fatigués.
Et, si une fois de plus un auteur va chercher des arguments, et l’inspiration, dans la shoah, Oates en l’occurrence, n’apporte rien de nouveau à cette question et aurait pu éviter de ressasser ce problème pour en dire de telles banalités. Les victimes méritent peut-être mieux que cette évocation bien superficielle après tout ce qui a été dit et écrit depuis plus de cinquante ans.
Bienvenue parmi nous
Eric Holder (1960 - ….)
« Ce fut peu avant la date anniversaire de ses soixante-deux ans que Taillandier prit la décision de se suicider. » Ca fait tout drôle de lire ces deux lignes en introduction d’un livre quand on vient, précisément, de fêter, soi-même, ce même anniversaire. On s’interroge, comment ce peintre célèbre qui, il est vrai, ne peint plus depuis sept ans, a-t-il pu avoir une telle idée ?
Certes, il souffre du cœur et il estime avoir atteint l’apogée de son art. Un suicide bien mis en scène pourrait donc être une sortie majestueuse, pleine de dignité, qui resterait à jamais dans la légende. Mais, comme toute histoire, celle-ci comporte sa part de hasard et le destin cette fois s’incarne dans la personne d’une fille paumée, comme « La fille tatouée » de JC Oates, que sa compagne prend, un jour, en stop.
La fille s’installe à la maison et, petit à petit, il s’intéresse à cette adolescente gauche et taciturne jusqu’au jour où elle s’enfuit subrepticement. Il loue alors, en cachette de sa femme, une voiture pour accomplir son suicide mais, finalement, il rejoint la fille sur la route et commence alors un long voyage jusqu’à Coutances où la gamine veut revoir sa mère. Mais, une fois de plus, celle-ci la repousse et le peintre, ne voulant, ne pouvant, pas abandonner cette compagne malheureuse entreprend avec elle une sorte de « road movie » en terre bretonne, jusqu’en Pays nantais.
Au cours de cette grande vadrouille «une gamine qui n’avait pas de projets, (et) un homme qui n’en avait plus… » trouvent l’une sa personnalité et l’autre une nouvelle envie, raison peut-être, de vivre. Comme un moyen de donner du sens à une vie vide et sans intérêt pour lui et sans lendemain pour elle.
Ce petit roman minimaliste me rappelle l’atmosphère de ces films « Nouvelle Vague » où la vie se mange au quotidien, sans réel souci du lendemain. Mais, il évoque surtout, pour moi, « La fille tatouée », le roman de JC Oates, avec son artiste riche et désabusé et sa jeune fille pas franchement belle mais réellement paumée. Dans ces deux huis clos qui rassemblent chacun deux protagonistes très différents, l’histoire n’évolue certes pas de la même manière mais on ne peut éviter de comparer ces ceux couples si improbables. Ce parallèle entre les deux romans pourrait être poussé un peu plus loin mais si Oates met l’accent sur la défaillance et la frustration sexuelle, Holder élude très chastement cette question pour laisser ses héros retrouver une certaine forme de pureté originelle qui pourrait être le moteur de leur raison de croire en un avenir possible pour chacun d’eux malgré la solitude pour l’une et la maladie pour l’autre.
Denis Billamboz
12:48 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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12.11.2011
Soupe anglaise, par Denis Billamboz
Soupe anglaise
Je ne vais peut-être pas être très gentil avec ces deux plumes de la littérature anglaise actuelle et me faire probablement quelques détracteurs mais je voudrais mettre en évidence, en rapprochant ces deux œuvres, un phénomène éditorial qui ne grandit pas, à mon avis, les lettres contemporaines. Coe et Lodge sont en effet des auteurs connus, reconnus et même adulés par un certain public, ils ont leur lectorat qu’ils partagent probablement pour une bonne partie, et ce lectorat il faut bien l’alimenter, le nourrir et même le gaver pour qu’il ne déserte en s’enfuyant vers d’autres auteurs plus novateurs. Il faut donc chaque année publier un livre nouveau et tout le monde sait que l’écriture sur commande n’est pas forcément celle où l’on exprime le mieux son talent. Voilà, je l’ai dit ces deux livres ne sont pas forcément à la hauteur d’écrivains de cette renommée. Ce n’est qu’un avis, je vous laisse juge avec mon témoignage pour tout bagage.
La vie en sourdine
David Lodge (1935 - ….)
« Qu’est-ce qu’il va me rester comme raison de vivre lorsque le commerce social et sexuel aura pris fin lui aussi ? » Voilà bien la question essentielle que semble se poser l’auteur à travers ce livre où il raconte comment, après avoir pris sa retraite de professeur de linguistique, il passe l’essentiel de son temps à lutter contre les effets de la surdité qui l’handicape de plus en plus et à s’occuper de son père dans lequel il peut voir tout ce qui l’attend dans les années prochaines.
Desmond décide donc d’ouvrir un journal intime le 1° novembre 2006 - qu’il tiendra jusqu’en mars 2007 - pour raconter sa vie, conserver une certaine activité intellectuelle et ne pas trop perdre le contact avec une vie sociale qui se réduit sous les effets conjugués de sa surdité et de sa retraite. Cette narration des banalités de la vie quotidienne et de tous les pièges que celle-ci tend à ceux qui sont affligés du même handicap que lui, n’a rien de très original même si elle lui permet de montrer avec une réelle finesse dans l’observation et dans l’analyse, le drame de la surdité, l’angoisse et les affres de la vieillesse, la rupture sociale imposée par la retraite, le déclin de la sexualité et son influence sur la vie en couple.
Même si le discours sur la surdité est très intéressant, pour le reste, Lodge nous convie à partager ses petites misères qui n’ont rien de bien exceptionnel et qui ne nous intéressent pas particulièrement. Un livre bavard, bien trop long, comme il semble nécessaire d’en écrire pour prétendre à certains prix littéraires britanniques. Et, il n’a même pas fait l’effort d’un brin de créativité puisqu’il a choisi de raconter sa vie, au moins pour l’essentiel, « La surdité du narrateur et le personnage de son père ont pour origine ma propre expérience », sous la forme la plus simpliste du journal intime.
Pour ma part, j’oublierai beaucoup de choses, surtout cet épisode farfelu avec la jeune et jolie thésarde qui cherche à le manipuler, pour ne conserver que cette angoisse face à la déchéance qu’il ressent de plus en plus, surtout quand il voit son père dans lequel il lit son avenir comme dans un miroir. Et peut-être, aussi, le côté pathétique de son handicap car son ampleur n’est pas appréciée, ni reconnue, par ceux qui n’en sont pas affectés, pour qui la surdité ne semble pas être un handicap réel. « La surdité est toujours comique » et elle n’est pas prise au sérieux, ce qui rend la rend encore plus dramatique.
Le cercle fermé
Jonathan Coe (1961 - ….)
Mon Dieu comme il est difficile d’affronter la quarantaine pour les bobos anglais, entre Londres et Birmingham, au tournant du II° millénaire mais c’est encore plus difficile de le raconter et il faut plus de cinq cents pages à Coe pour nous faire comprendre toute la déception, l’amertume et même l’aigreur de ces pauvres quadras qui étaient déjà les acteurs d’un précédent ouvrage, « Bienvenue au club », qui les mettaient en scène dans toute la vigueur de leur jeunesse et avec toutes leurs ambitions dans les années soixante-dix.
Coe reprend donc cette bande d’amis à peu près vingt ans après les avoir abandonnés, au moment où Claire vient de quitter Stefano en Italie pour rentrer à Birmingham où elle retrouve les frères Trotter, Benjamin toujours aussi taciturne et toujours dans l’espoir de publier le livre qui révolutionnera le monde de l’édition et Paul qui a choisi la politique qu’il exerce sans scrupule mais avec beaucoup d’ambition. Elle retrouve aussi Doug Anderton, le journaliste qui a fait un mariage opportun et son ex-mari Philippe échotier local, désormais remarié avec Carol, qui élève leur fils Patrick.
Ces quadras vivent dans un confort plutôt douillet, car dans ce roman il n’y a que des gens aisés ayant des jobs valorisant comme dans les « sitcoms » américaines, mais tous sont tout de même en proie à un quelconque mal de vivre qui affecte, en général, les personnes qui n’ont pas assez de problèmes dans leur quotidien. Ils ne trouvent plus une satisfaction suffisante auprès de leur femme qui est devenue mère de famille, ou s’est aigrie en ne le devenant pas, et se trouvent ainsi disponibles pour d’autres aventures avec des femmes plus ou moins consentantes ou même carrément disponibles elles aussi. Mais ce mal de vivre peut également trouver ses origines dans le monde du travail où leur talent n’est pas forcément reconnu comme il pense qu’il devrait l’être, ou encore dans le contexte politique qui les amène à renier leurs idéaux de jeunesse et à accepter des compromissions pour assurer leur statut social et leur avenir.
En renouant, vingt ans plus tard, les liens qui les avaient réunis, ses amis de jeunesse vont retrouver leurs souvenirs et rechercher les premiers émois qui les ont agités sur les bancs de l’université, sur fond d’espoirs déçus ou d’ambitions avortées dans un contexte de politique réaliste conduite par le parti travailliste qu’ils ont porté au pouvoir et qui les déçoit vivement face à une conjoncture économique de plus en plus tendue. Et, Coe conduira cette petite bande fâchée avec son idéal jusqu’à un happy end final digne d’un bon roman à l’eau de rose où la simplicité et l’humilité sont toujours récompensées par un amour frais comme un premier amour.
Roman d’une génération qui avait de grandes ambitions et un immense idéal qui ont sombré avec la fin des trente glorieuses, et qui a dû faire face à une conjoncture économique devenue plus difficile et à de nouvelles tensions politiques issues de la déconfiture du bloc communiste et de la montée des intégrismes. Mais roman qui ne va pas assez au fond des choses, qui surfe trop sur la vague des lieux communs et des idées reçues et qui se termine dans un optimisme béat qui ne s’imposait pas forcément au moment où Coe a rédigé ce livre, et nous sommes bien placés pour le savoir aujourd’hui.
Même si les ambitions de chacun s’effilochent avec le temps, la vie reste belle car toujours l’amour finit par triompher même si Blair ne conduit pas les Anglais vers l’avenir le plus radieux. La réalité prend le pas sur les rêves et nos quadras trouvent vite la solution à leur mal être en révisant leurs ambitions à la baisse pour ne pas galvauder leur idéal et leurs amours de jeunesse. Et, ainsi, toujours le cercle se referme….
Denis Billamboz
15:03 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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29.10.2011
MYSTÈRES IBÈRES, par Denis Billamboz
Mystères ibères
Pour la lecture de cette quinzaine, j’ai rapproché deux livres venus d’Espagne, produits de cette littérature luxuriante qui a littéralement explosé après la chute du pouvoir dictatorial. Une pléiade d’écrivains ont surgi des cendres du franquisme qui les étouffait tellement et depuis si longtemps que la production a été extraordinaire et que les talents ont fleuri de Barcelone à San Sébastien et de Séville à Pampelume. Pour cette publication, j’ai choisi deux œuvres qui essaient de nous expliquer chacune un mystère mais qui surtout, dans mon esprit, illustrent assez bien cette profusion littéraire ibérique actuelle. Et, pour une fois, j’ai cédé aux sirènes des marchands, je me suis laissé tenter par « L’ombre du vent » qu’on trouve en piles énormes dans le moindre point de vente, et bien m’en a pris.
Une complicité
Manuel De Lope (1949 - ….)
Restons complices de cette histoire que Manuel De Lope esquisse, plus qu’il écrit, dans un long cheminement, presque aussi long que la lecture de son récit, depuis le viol de Maria Antonia, très jeune fille qui vivait alors dans une taverne sur les bords de la Bidassoa, au moment où « Cette guerre qui commençait sans savoir que c’était vraiment une guerre », jusques à l’arrivée, plusieurs décennies plus tard, de Manuel Goitia dans la maison de Maria Antonia qu’elle partagea avec Isabel, la grand-mère de Manuel. Isabel qui eut le malheur d’épouser cette même année, 1936, un militaire qui choisit le mauvais camp et mourut fusillé par les vainqueurs quelques mois après son mariage laissant sa femme éplorée et enceinte. Maria Antonia après avoir subi ce viol quitta sa maison pour rejoindre un protecteur attentionné qui lui demanda de venir servir Isabel isolée dans sa maison en bord de mer après le décès de son mari.
L’histoire, le destin, réunit ces deux femmes qui font partie des dégâts collatéraux de cette guerre fratricide et aveugle qui assassine et martyrise les innocents, laissant Maria Antonia violée et Isabel veuve, mettre leur malheur en commun pour construire une autre vie que l’auteur ne nous contera pas mais que nous pourrons imaginer après le récit du séjour de Manuel chez Maria Antonia pour préparer ses examens, plusieurs décennies plus tard, quand Isabel est décédée et Maria Antonia devenue une vieille femme renfermée. Sous le regard du Docteur Castro, le voisin des deux femmes depuis toujours, l’histoire se dessine, s’esquisse, et on pourrait reconstituer la vie de ces deux femmes avec Veronica la mère de Manuel partie vivre à la ville.
Ce récit tout en allusions, suggestions, détails anodins mais explicites, nuances, couleurs, odeurs, et sons, s’il effleure l’histoire que ces deux femmes auraient pu vivre, raconte surtout la généalogie de Miguel telle que le voisin l’a vue se construire. Certes ce récit est d’une grande finesse mais il ressemble un peu trop à un exercice de style tant il fait devoir appliqué et studieux d’un premier de la classe qui veux épater son professeur. Le récit est lent et répétitif, l’intrigue est éventée et prévisible dès le début. L’intrigue n’est d’ailleurs pas l’élément central du récit mais seulement le prétexte à une narration studieuse et étudiée sur la fatalité, les aléas de la vie que les hommes, en la circonstance plutôt les femmes, ne maitrisent pas et surtout sur la façon dont deux être malmenés par le sort arrivent à construire un possible en mélangeant deux vies devenues impossibles dans une complicité nouée à huis clos et partagée avec le seul témoin nécessaire, le voisin docteur protagoniste passif. Une vie où « la quantité nécessaire de dissimulation et de mensonge pour que le dommage que la vie avait infligé à ces deux femmes soit d’une certaine façon compensé. »
Ce texte est aussi un message d’espoir pour tous ceux qui doivent faire face à l’injustice du sort mais qui peuvent toujours espérer voir un coin de ciel bleu dans leur avenir. Et aussi, peut-être, une réflexion sur la vérité qu’il n’est pas toujours nécessaire de connaître pour construire un avenir serein, rempli d’espoir.
L’ombre du vent
Carlos Ruiz Zafon (1964 - ….)
Je ne me souviens pas d’avoir dévoré un livre avec une telle voracité, je me suis jeté dessus comme un affamé. « Avant même d’avoir pu m’en rendre compte, je me retrouvai dedans, sans espoir de retour. » Et, pourtant ce roman n’est sans doute pas le meilleur que j’ai lu mais il a un côté si fascinant et l’auteur à un tel talent pour empêcher le lecteur de poser son livre qu’il est difficile de ménager quelques pauses pour s’alimenter avant d’en avoir avalé les cinq cent vingt cinq pages.
Tout au long de cette lecture, j’ai pensé à Pascal Mercier et à son « Train de nuit pour Lisbonne », le héros de Ruiz Zafon, comme celui de Mercier, découvre, par hasard, un livre qui va complètement chambouler sa vie et même celle de son entourage. Un bouquiniste de Barcelone fait découvrir, à son fils, le cimetière des livres perdus et lui demande, selon la tradition, de choisir un livre dont il aura le plus grand soin. Le héros de Mercier avait lui trouvé un livre par hasard chez un autre bouquiniste, à Berne, qui lui en avait fait cadeau.
Après avoir lu ce roman d’une traite, Daniel, le fils du bouquiniste, veut absolument en connaître l’auteur et la vie qu’il a eue comme le héros de Mercier veut lui aussi partir pour Lisbonne à la rencontre de l’auteur de son livre. Daniel va alors, pas à pas, après moult aventures, péripéties, arias et autres dangers, reconstituer la vie de celui qui a écrit le livre qu’il admire tant et constater que cette vie est étrangement semblable à la sienne. Et si Mercier, profite de l’intrigue qu’il a construite pour s’interroger sur la nature profonde de l’homme, celle que nous ne pouvons pas percevoir, Ruiz Zafon s’évertue lui à bâtir un édifice romanesque d’une grande virtuosité où il faut bien suivre les personnages pour ne pas se tromper entre les deux histoires parallèles qu’il nous livre. Mais, les parallèles ne se rejoignent qu’à l’infini et il n’est pas certain que le maître nous conduise jusque là bas.
Si ce livre est d’une grande virtuosité romanesque c’est aussi, et peut-être avant tout, un formidable de livre sur l’amour et la haine mais surtout sur la haine. J’ai rarement lu un livre où la haine est présente d’une façon si prégnante, où une accumulation de rancœur, de jalousie, d’envie, de frustration inspire un tel sentiment dans une telle démesure. L’action se situe bien sûr à Barcelone avant, pendant et après la guerre d’Espagne et, à cette époque, la haine était largement répandue dans les populations de cette ville que Ruiz Zafon nous montre plus grise, plus froide, plus humide et plus triste que n’importe quelle ville nordique sous la pluie, pour accentuer le côté sinistre de son histoire sans doute.
Car cette histoire, c’est aussi le cimetière des amours impossibles, contrariés ou non partagés mais souvent porteurs d’une haine latente, d’un profond désespoir ou d’une blessure incurable. L’amour est aussi à l’origine de la faute qu’il faut expier, souvent de la manière la plus violente, car le diable est très présent dans ce livre même s’il ne les aime pas beaucoup. Il préfère l’autodafé qui permet de détruire l’auteur et le livre en un même geste comme le dictateur détruit ses opposants et leurs écrits pour tuer toute contestation. En revanche, l’amitié est un ciment fort qui permet d’affronter la vie et ses aléas avec moins de risques.
Et, pour revenir vers Mercier qui croit si fortement au hasard, Ruiz Zafon confie, lui aussi, le début de son intrigue au hasard, mais il semble faire quelque peu marche arrière et croire plus en la destinée en inscrivant la vie de son héros dans la trace de celui qu’il recherche en le confiant à un destin bien établi. « … Les hasards sont les cicatrices du destin. Le hasard n’existe pas, … Nous sommes les marionnettes de notre inconscience. ». Sur ce point les deux livres divergent sensiblement, Mercier entreprend une démarche plus philosophique alors que Ruiz Zafon sacrifie plus aux bonnes normes des romans à succès qui exigent le respect de certaines règles qui ne déstabilisent pas trop le lecteur.
Je ferai grâce à Carlos de ces concessions car son livre est comme un opéra de Verdi emporté dans une grande envolée épique qui emmène le lecteur dans un monde de rêves, de fantasmes et d’émotions dont il émerge difficilement. Et, il a un tel amour des livres qu’il traite avec une véritable sensualité, qu’on ne peut que l’aimer. « Je pensais que si j’avais découvert tout un univers dans un seul livre inconnu au sein de cette nécropole infinie, des dizaines de milliers resteraient inexplorés, à jamais oubliés. Je me sentis entouré d’un million de pages abandonnées, d’univers et d’âmes sans maître, qui restaient plongés dans un océan de ténèbres pendant que tout le monde qui palpitait au-dehors perdait la mémoire sans s’en rendre compte, jour après jour, se croyant sage à mesure qu’il oubliait. »
Denis Billamboz
17:37 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
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15.10.2011
Littérature d'Arverne, par Denis Billamboz
Littérature d’Arverne
J’ai trouvé intéressant de rapprocher non pas ces deux lectures mais ces deux auteurs qui ont bien des points communs, ils sont en effet nés tous les deux en terre auvergnate ou limousine qui sont si proches l’une de l’autre, à peu près à la même période, deux années d’écart seulement, et qui, tous les deux, font partie de ce qu’il est désormais convenu d’appeler la littérature contemporaine française. Celle littérature exigeante, souvent un peu difficile d’accès pour les lecteurs non avertis, mérite bien elle aussi un hommage de temps en temps car le circuit du livre ne lui laisse pas une très grande place. Dans tous les cas, une place insuffisante pour que les lecteurs aient le temps de se familiariser avec cette nouvelle forme d’écriture souvent très inventive tant dans la forme que sur le fond.
Dévorations
Richard Millet (1953 - ….)
« Nos noms ne diront rien à personne : le mien pas plus que le sien, son vrai nom du moins,» mais la jeune servante de cet hôtel-restaurant qui a fermé son hôtel pour ne conserver que son restaurant qui sert son éternelle côte de porc dont l’odeur imprègne jusqu’à sa peau, nous en dira beaucoup plus sur la vie qu’elle mène depuis le décès de ses parents dans un accident de la route quand elle avait dix ans, dans ce triangle de perdition, Egletons-Meymac-Ussel, où elle dépérit à trente-trois ans, toujours vierge, le corps agité par l’envie de celui qui viendra, un jour, combler ce vide et la raison secouée par la peur de l’autre, l’homme, le chasseur car «une femme étant toujours une femme et un homme un affamé. » Et, cette vie sans aucun relief, triste et banale à mourir, rythmée par le seul passage des camions sur la grande route qui traverse le village, va basculer un soir quand il, le maître, se présentera au restaurant espérant pouvoir se restaurer mais devant s’incliner devant le patron, l’oncle de la servante qui a repris l’affaire après le décès des parents d’Estelle, car elle finit par nous avouer qu’elle s’appelle Estelle, qui, par remord, l’enverra porter quelques nourritures à cet homme plus très jeune qui est le nouvel instituteur du village et un écrivain qui a cessé d’écrire. Cet homme pourrait être celui qu’elle attend depuis si longtemps, que son ventre dévoré par les renards espère depuis des années mais qu’elle ne doit pas poursuivre de ses assiduités car dans ces petits villages campagnards, «sur ces hautes terres oubliées de l’Histoire comme elles l’ont été de Dieu, » une fille qui veut vivre comme une femme est vite une bonne à rien, une catin. Et, balançant entre son ventre qui réclame son dû et son statut social qui lui demande de rester à sa place de petite orpheline marquée par le sort qui est condamnée à servir les côtelettes de porc que l’oncle s’évertue à servir jour après jour dans le restaurant qui ne porte même pas le nom de ses parents disparus mais celui des propriétaire précédents, elle se fait de plus en plus assidue auprès du maître qui ne l’encourage en rien restant de marbre, ou de lauze dans un affrontement entre le feu volcanique réveillé et la lave refroidie, entre celle qui cherche un avenir et celui qui veut oublier un passé, entre la servante et le maître dans une forme de soumission déjà consentie. Sentant que son destin ne comportera pas une autre occasion de ce genre, la fille Chastaing, celle qui n’a même plus de nom et qu’on appelle du nom figurant sur l’enseigne de l’ancien hôtel-restaurant, insistera jusqu’à la limite du possible, jusqu’au dénouement, jusqu’à ce que la vérité se manifeste dans toute sa crudité et dans toute sa cruauté.
« Un roman qu’elle avait lu avec difficulté, le jugeant trop sombre, avec des phrases exagérément longues et des considérations désespérées sur les relations entre les homes et les femmes. » Millet a-t-il voulu écrire lui-même la critique de ce roman en faisant tenir ce propos à son héroïne ? Peut-être, car, sombre, ce roman l’est, il contient tout le désarroi de ces femmes de nos campagnes isolées qui ne trouvent pas la chaussure qui y ira à leur pied et qui sont condamnées à vivre une vie de solitude et de frustration comme des êtres asexués ou comme des filles névrosées avec un incendie qui ravage en permanence leur ventre délaissé. C’est tout le drame de l’exode rural et de ces femmes des campagnes abandonnées à leur sort qui surgit au cœur de ces phrases longues comme une promenade dans la campagne limousine mais qui coulent paisiblement comme le flot de la Triouzoune qui rythme la vie de Saint-Andiau comme ces phrases scandent le flot de cette histoire d’une douce musique qui pourrait bercer le lecteur si ce récit était moins sombre et que les relations entre les hommes et les femmes étaient moins compliquées, surtout quand il y a trop peu d’hommes pour les femmes qui veulent vivre une vraie vie de femme dans leur chair, dans leurs sentiments, dans leur famille et dans la société. Millet a fait l’expérience de l’écriture au féminin et les lectrices seules peuvent nous dire s’il a su toucher les points sensibles de leur vie interne mais son personnage est très crédible et il évoque pour moi bien des femmes que j’ai connues dans une autre campagne au moment de l’exode rural, restées seules par manque de chance, absence de candidat ou même par veuvage trop précoce. Ce récit sonne vrai, il respire l’authenticité et il parle juste, l’argument est très crédible, le scénario est bon même si le dénouement est sans grande surprise et un peu décevant, et l’écriture embarque le lecteur comme une mélodie accompagne le promeneur dans un lied de Schubert. Il ne manque à ce récit que des respirations, des pauses, pour prendre le thé ou boire une bière et ensuite pouvoir restituer ce liquide à dame nature sans risquer de ne pas retrouver la page quittée.
Richard, un mauvais point tout de même pour la cancoillotte que tu compares à de la semence immonde, ou quelque chose de pas plus ragoûtant, mais qui est un merveilleux fromage de mon pays que tu n’as pas su apprécier comme il le faut avec un vin du pays d’Arbois mais je pardonnerai cet écart culinaire qui est bien compensé par un bon goût musical affiché à travers la place laissée aux Rolling Stones qui ont endiablé ma jeunesse.
La cantatrice avariée
Pierre Jourde (1955 - ….)
Ma lecture de ce livre est peut-être encore plus avariée que la cantatrice mais je l’ai lu comme une tentative de recréation, a posteriori, d’une mythologie auvergnate des temps modernes.
Bolo et Bada, ou Bada et Bolo, Castor et Pollux picaresques de ce récit mythologique, de cette saga auvergnate, de cette quête d’un Graal protéiforme et mystérieux, dans un pays vidé de sa population et des ses activités par des autoroutes qui drainent la campagne comme des canaux assèchent un marais, sont les derniers maîtres d’une secte décadente qui cherche sa survie en une quête pitoyable et lamentable. Et, dans cette saga, la cantatrice, sorte de Gê, incontournable terre-mère de toutes les mythologies, renait à chaque fois de ses cendres pour redonner un nouvel espoir ou peut-être pour faire peser un nouveau fardeau sur les épaules des héros avachis, épuisés par leur déchéance et leur interminable recherche. Car cette mythologie n’annonce qu’un monde sans espoir, dégénéré et décadent qui devra peut-être, comme Jean Genet en son temps, aller jusqu’au bout de la déchéance et se vautrer dans la fange pour espérer entrevoir, un jour, la rédemption. « Lorsque je serai bien déchu, se disait-il, mais vraiment à la fin de moi-même, lorsqu’il ne restera plus rien à perdre, et par conséquent plus rien à sauver, je la retrouverai. »
Cette mythologie n’est peut-être qu’une parabole de la décadence de notre société qui n’a pas su comprendre les changements auxquels elle était confrontée et qui a laissé la déchéance s’installer dans le paysage, dans les villes, dans la société, dans les esprits et dans les âmes. « Ils voyaient les simulacres se démultiplier à une cadence infernale, les autoroutes s’additionner aux centres commerciaux, les ZUP engendrer les ZAC, les parcs de loisirs jouxter les parkings. » Bolo et Bada petits loubards devenus maitres d’une secte qui n’est peut-être que le résidu d’une communauté comme il en fleurissait un peu partout après le grand rêve « soixanthuitard », n’ont plus leur place dans cette société qu’ils n’arrivent plus pénétrer même par la violence la plus aveugle et la plus sadique.
Et, dans ce récit burlesque et absurde, Jourde laisse gambader sa plume avec une allégresse sautillante et sanguinaire dans un monde chaotique où toute cohérence a disparu. Il laisse totale liberté à sa créativité, à son goût de l’innovation, à sa recherche de la formule au risque parfois d’en laisser filer de pas très heureuses : ses « appendices phalangées » ne sont tout de même pas très loin des « commodités de la conversation » des Précieuses ridicules ». Mais, nous lui pardonnerons ces quelques écarts car ils nous laissent certains passages assez hilarants comme : « Votre Manfred von Fanffula se fait appeler à l’heure actuelle Raymond Cassagnol, et il est crooner monégasque dans un casino de Caracas pour pédérastes californiens. » ou « … à l’heure où les chalutiers rentrent de la pêche au saint-nectaire. » La seule vraie divergence que je pourrais entretenir avec son texte, c’est, à mon sens, la façon dont il privilégie le mot et la formule par rapport à la phrase, à son rythme et à sa musique. Mais, ce n’est là que question de goût, et de toute façon, nous ne sommes que « des personnages dans les histoires que le Très-Haut se raconte pour tromper l’ennui de l’éternité. »
Denis Billamboz
10:25 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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01.10.2011
Le temps de la repentance, par Denis Billamboz
Le temps de la repentance
Au moment où la repentance est un sujet très en vogue, j’ai eu envie de mettre en parallèle le livre d’Ibrahima Ly que je présente ci-dessous, et le célèbre « La case de l’Oncle Tom » que j’ai lu il n’y a pas si longtemps pour réparer une erreur de jeunesse qui m’avait toujours fait éviter cette œuvre. A la lecture d’Ibrahima Ly, j’ai effectivement pensé que le moment était peut-être venu de voir l’esclavage dans son ensemble, présenté par un Africain noir qui ne peut donc être soupçonné de compromission, et une esclave elle-même qui a connu ce triste sort en Amérique. Et, après ces deux lectures, il faudra bien admettre que l’esclavage, dans toute son horreur, n’a pas commencé à Gorée et que les esclaves ne sont pas arrivés tous seuls dans cette île maudite. Mais, ce sujet est encore tabou et il faut laisser la parole aux victimes et à leurs descendants afin qu’elles puissent apporter leur contribution au débat.
La case de l’Oncle Tom
Harriet Beecher-Stowe (1811 – 1896)
Pour réparer un oubli de jeunesse, je me suis lancé dans « La case de l’oncle Tom » ! Une certaine amie m’avait averti : « tu verras c’est un peu niais !» C’est vrai cette littérature est pathétique comme un livret d’opéra italien dont elle a la finesse et la subtilité. C’est « bouldume » comme on disait dans ma jeunesse ! Mais une lecture plus attentive permet de constater qu’Harriet Beecher-Stowe soulève aussi des problèmes plus profonds qui seront prétextes à de nombreux débats ultérieurs.
Ainsi, elle évoque le problème de l’âme des Noirs qui nous ramène à la célèbre « Dispute de Valladolid » et pose la question de leur éducation civile et religieuse qui est la clé de leur émancipation et de leur intégration. Ce thème nous renvoie évidemment à toutes les lectures sur la décolonisation. En corollaire à cette dispute, elle nous adresse aussi un message sur la culpabilité des Blancs et sur la justification qu’ils donnent à leur attitude. « Tant que vos illustres parents en achèteront,…, je pourrai bien en vendre ! » Qui créé le marché ? Celui qui achète ou celui qui vend ? Mais les Blancs ne sont pas tous coupables, il y a, comme chez Marek Halter, des « justes ». Ce problème traité avec un réel manichéisme met déjà en évidence les oppositions très tranchées qui portent les ferments de la Guerre de Sécession.
Ce roman soulève aussi la question du rapport de l’esclave au maître et du maître à l’esclave qui se manifestent sous différentes formes. L’attachement au maître qui peut aller jusqu’à la dévotion quand celui-ci est bon. Mais quand il est mauvais, qu’il ne sait pas user de la carotte et qu’il utilise le bâton sans considération, la soumission, l’acceptation de la douleur, la fatalité peuvent conduire la brutalité à l’impuissance et même remettre en cause les fondements même des principes du « dressage ». Et, l’auteure n’hésite pas à mener son héros sur le sentier de la sainteté pour sauver tous les Noirs mais surtout les Blancs qui ont péché en infligeant le martyr.
L’ouvrage montre aussi que comme les empereurs romains et les sultans ottomans, les Blancs ont bien su utiliser les esclaves pour leurs qualités dans la gestion des plantations mais n’ont jamais accepté de reconnaître leur talent pour ne pas les considérer comme des égaux. Même une certaine forme de reconnaissance a souvent été plus le fait d’un paternalisme condescendant tout aussi dégradant que certains traitements plus virils.
Harriet Beecher-Stowe a ouvert des portes pour ceux qui voulaient en finir avec ce problème déshonorant et pour ceux qui voulaient témoigner à travers la littérature comme Ernest J Gaines, Edwidge Danticat, Caryl Philip et d’autres ou se lamenter sur la misère des Noirs dans les vieux blues. Et on croirait, en lisant ce livre, entendre Ray Charles chanter « Old man River » à la mémoire du vieux Tom décédé sur les bords de la Red River Valley.
Les noctuelles vivent de larmes
Ibrahima Ly (1936 – 1999)
« L’homme en fait n’est ni beau ni vilain, il est seulement riche ou pauvre, faible ou puissant. » Pour illustrer ce constat qui pourrait s’appliquer à la société africaine de la fin du XX° siècle, Ibrahima Ly raconte l’histoire de Niélé, enlevée et vendue comme esclave, de Solo, sa petite-fille, délaissée par tous parce qu’elle est pauvre et attire la malchance et enfin de Haady, jeune cadre intègre, en butte à une société qui considère la corruption comme moyen de promotion sociale.
Niélé, jeune épouse, d’un chef noir aux confins d’un pays qui n’est pas encore le Mali, trop près de la frontière pour être en sécurité dans cette fin du XIX° siècle, est enlevée avec son fils par un chasseur d’esclaves qui la vend à un marchand qui en fait le commerce avec les Arabes et les chrétiens. Niélé et son fils sont dressés, animalisés et même castré pour le fils, pour être vendus, comme du bétail, sur l’un des plus importants marchés de la région. L’acquéreur conduit son troupeau à travers le désert, en un long chemin de douleur et de souffrance, pour rejoindre les côtes et l’île de Gorée où les chrétiens attendent la marchandise pour l’emmener au-delà des mers. La mésaventure de Niélé permet de mettre en scène toute la mécanique de l’esclavage qui peut se résumer en quelques mots. Les chefs noirs qui ont besoin de beaucoup d’argent pour affirmer et asseoir leur pouvoir, vendent leur sujets qu’ils trouvent parmi les enfants d’esclaves, les paysans ruinés ou qu’on a sciemment ruinés, les femmes et les enfants qu’on a cédés contre une avance en attendant la prochaine récolte tout aussi aléatoire que celle qui a fait défaut. Les acquéreurs sont de riches musulmans qui pratiquent la traite comme activité principale et fournissent les princes arabes et les chrétiens de la côte. Donc avant d’être une marchandise dans le fameux commerce triangulaire de l’Atlantique, les esclaves sont déjà l’objet du négoce africain. Et l’auteur fait dire à un marchand musulman : « Dans nos marchés, tous les vendeurs d’esclaves sont musulmans. Les chrétiens attendent sur la côte. Les chefs animistes, pour la plupart, sont nos pourvoyeurs à nous. Les religions organisent une sorte de course de relais. »
Dans une seconde histoire, Ly raconte comment Solo, petite-fille de Niélé, accablée par la malchance et la maladie, est repoussée par tous car la pauvreté est une tare qui peut porter la poisse à ceux qui seraient à son contact. «La pauvreté ne saurait être une vertu. Tout pauvre est un incapable. » Et, pour illustrer cette maxime, l’auteur met en scène un jeune diplômé revenu d’Europe où il a acquis savoir et convictions, qui veut sortir son pays de la misère en imposant rigueur, travail et honnêteté mais qui se heurte à la tradition qui n’admet pas qu’un homme important ne soit pas assez riche pour faire reluire les siens. « L’Etat n’est qu’un puits, et le diplôme, l’outre qui permet d’y puiser l’eau pour remplir le canari familial. »
Trois histoires pleines de tristesse, de fatalité, de désespoir pour montrer qu’en un siècle, le livre a été publié en 1988, l’Afrique a considérablement régressé et qu’au lieu de suivre le chemin des autres nations, elle est restée dans son ornière originelle et qu’elle n’a plus guère de solutions pour sortir de ce mauvais pas. L’esclavage n’a pas disparu des mentalités, il est encore bien présent dans la société africaine où les puissants sont ceux qui possèdent et règnent sur les plus démunis de la même manière que les grands chefs noirs régnaient sur leurs sujets. Certes, ce livre permet de mettre en évidence l’ampleur dramatique de ce phénomène africain avant tout, et avant de devenir transatlantique, et pose la question de l’acceptation du statut d’esclave car il apparait, dans cette lecture, que les esclaves se résignent passivement à leur sort et l’accepte même assez facilement pour sauver leur vie. On a l’impression que la mécanique de l’esclavage fait partie du fonctionnement de la société et que tout le monde y trouve son compte. Cette société n’est pas une société de l’être mais une société de l’avoir et du paraître qui plonge ses racines au tréfonds du monde animiste. En effet, la nudité est le fait des animaux et ceux qui n’ont rien errent nus, ou presque, et s’en rapprochent au plus près, ainsi l’esclave est un animal, on le dénude. Donc, pour s’éloigner de la bête le plus possible, il faut posséder pour se couvrir et se parer et celui qui possède beaucoup peut parader car il est très loin de l’animal et peut même devenir le chef respecté. Et, tous les petits dictateurs africains s’en souviennent encore même si ce n’est qu’implicitement.
La corruption parait ainsi comme un vulgaire moyen de s’éloigner du règne animal et d’accéder à une certaine forme de reconnaissance qui confère, elle aussi, respectabilité et pouvoir à ceux qui le méritent. De cette façon, l’argent a pris la place du sacré et remplace qualité et vertu avec tous les vices que cela comporte. Cet appétit du gain, de ce qui brille et qui n’est pas forcément de l’or, met aussi en exergue ce qui pourrait être à l’origine de tous les trafics que l’Afrique connait encore aujourd’hui. En effet, l’esclave était souvent troqué contre des babioles sans aucune valeur qui n’apportaient aucun confort supplémentaire dans ces pays vidés de leurs éléments les plus dynamiques mais conféraient une sorte de notoriété et de prestige à ceux qui les possédaient.
Enfin, Ly pose implicitement le problème de la négritude, cette négritude que nombre d’Africains acceptent mal en se faisant blanchir par tous les moyens. Le noir était déjà la couleur de l’esclave face à son marchand arabe ou à son propriétaire blanc. Paradoxalement le refus de la négritude s’accompagne par un attachement viscéral à une tradition qui ne perpétue que les vices du système. « Ici se sont des idées surannées qui sont déifiées, et tout le monde est à genoux pour mériter la baraka, à force de génuflexions et de marche à quatre pattes. » Le Noir parodie le Blanc pour grimper l’échelle sociale et perd ses valeurs réelles qui pourraient permettre à l’Afrique de sortir de son ornière. Ly ne nie en rien les méfaits des Blancs en Afrique mais invite d’abord les Africains à se prendre en charge et à ne pas se contenter de se plaindre tout en se vautrant dans la corruption et la facilité sous les flatteries des griots des temps modernes.
Alors l’Afrique est devant ce choix qui sépare deux amis :
« Ma spécificité, tant clamée, doit s’épanouir dans mon œuvre et non pas me figer dans un cul-de-sac putride. »
Denis Billamboz
20:54 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
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17.09.2011
Vivre en Israël, par Denis Billamboz
Vivre en Israël
Voilà une question bien trop brûlante pour que je m’hasarde moi-même à y répondre, je laisserai donc ce soin aux deux auteurs que j’ai choisis de vous présenter aujourd’hui : Michal Govrin et Ron Leshem. Ces deux auteurs publient actuellement et nous donnent donc une vision contemporaine de ce problème, au moment où leur pays est un peu empêtré dans la question palestinienne. Govrin a écrit son livre au contour de la cinquantaine en essayant de combiner la motivation de son grand-père qui figurait parmi les fondateurs de l’état hébreu, et la cruauté de la situation vécue du côté des Palestiniens. Leshem fait, lui, partie de ces soldats, du moins son héros principal, qui ont combattu dans la guerre pourrie au Liban et qui se sont sentis lâchés par la population sous la pression des médias internationaux. Deux regards différents que je ne jugerai pas, mais qui montrent bien l’imbroglio existant actuellement au Moyen-Orient.
Sur le vif
Michel Govrin (1950 - ….)
« Ilana a trouvé la mort dans un accident sur l’autoroute… », le mari appelle la meilleure amie de son épouse pour mettre de l’ordre dans les nombreux papiers que sa femme a accumulés. Ilana était une jeune mère de famille, brillante architecte qui avait remporté un prix pour construire un monument de la paix à Jérusalem. Ses documents contiennent notamment :
- Des fragments d’un journal personnel dans lequel elle relate l’avancement de son projet et tous les ennuis qu’elle rencontre pour le mener à bien mais aussi la fragilité de son couple et ses relations avec son amant arabe, chef de la troupe de théâtre qui devra inaugurer le monument qu’elle va réaliser.
- Une longue lettre à son père, un des pionniers fondateurs de l’état d’Israël, dans laquelle elle raconte son parcours personnel à travers ses enfants, ses voyages, son projet mais surtout à travers les événements de la guerre du Golfe qu’elle va vivre avec ses enfants depuis Jérusalem.
- Quelques bribes de notes prises au quotidien, « Des instantanés, des respirations murmurées dans le fleuve des routes. »
Et, le roman est construit avec ses trois niveaux de narration et en quatre lieux différents : le New Jersey, Paris, Jérusalem et à nouveau Paris, ce qui donne un récit assez complexe mais particulièrement riche.
Cette brillante architecte décide de partir à Jérusalem pour finaliser son projet pendant que son mari dont elle s’éloigne progressivement, part pour Moscou et Kiev étudier des archives particulièrement précieuses dans sa chasse aux anciens nazis et à toutes formes de renaissance d’une telle idéologie. Elle emmène avec elle ses enfants et espère bien retrouver son bel amant arabe à Jérusalem mais la conjoncture internationale en décide autrement. En effet, la guerre du Golfe se fait de plus en plus plausible, dressant les deux communautés l’une contre l’autre. Mais elle décide, tout de même, de maintenir son séjour malgré la pression de son entourage et notamment de son mari. Elle va ainsi vivre l’angoisse et la peur des Israéliens sous la menace des missiles irakiens mais aussi une belle fraternité avec ses voisins et un retour aux sources sur la terre de ses ancêtres dans les pas de son père décédé un an auparavant seulement
Il lui faudra attendre la fin des hostilités pour espérer à nouveau que son projet verra le jour sur le Mont de la Jachère, ce « projet est sur une Implantation de Cabanes où viendront les gens, seuls ou en groupe. Ils construiront leur cabane et y vivront sept jours. Ils pourront venir du monde entier, sans avoir besoin d’autorisation pour entrer, sans vérifications de la police. Ce sera une zone ouverte. » L’épreuve vécue avec ses enfants, au sein d’une communauté soudée et chaleureuse, là où père avait vécu et lutté, lui permet de mûrir ce projet et de lui donner tout le sens que les écrits sacrés pourraient lui conférer. « Je veux montrer que le lieu où s’exerce l’instinct de propriété par excellence possède une existence au-delà de l’emprise des hommes – comme il est écrit dans le récit biblique : « Et tu laisseras la terre se reposer… »
Ce livre, c’est, au premier regard, l’exposé du problème fondamental du Moyen-Orient depuis des lustres : une seule terre pour deux peuples, que Michal Govrin essaie de résoudre en réduisant la notion de propriété en une notion de jouissance ouverte à tous. Car, elle a bien conscience que la souffrance et le malheur frappent les deux communautés et que la cessation des combats n’adviendra qu’avec l’extermination de l’une des deux ou avec un modus vivendi acceptable par les deux parties. Son discours est fort intéressant mais, elle insiste trop fortement sur l’épanouissement des juifs sur la terre de leurs ancêtres ce qui pourrait vouloir dire que c’est leur terre et qu’ils sont le peuple élu de cette terre.
On comprend bien son message de laïcité, d’ouverture, de rejet de l’exode forcené des juifs de Russie, mais on a tout de même le sentiment que les deux communautés ne sont pas considérées de la même façon et qu’elle ne leur accorde pas la même légitimité pour fouler ce sol. On le comprend d’autant mieux quand elle évoque la famille, les pionniers, le sol, le sang, l’épanouissement de ses enfants, tous ces thèmes qui ancrent très fort sa communauté dans le sol d’Israël. On peut ressentir dans son texte de la compassion, de la tolérance mais jamais une réelle volonté d’intégration de l’autre communauté, juste une acceptation. Même son amant arabe ne se comporte finalement que comme le maître d’un harem à sa disposition et fait contraste avec les Israéliens qui l’ont entourée pendant l’épreuve à Jérusalem. Sous les missiles, près des cendres de son père, au sein de sa communauté, elle a redécouvert le sens du sacré et le sacré ne se partage pas. Le sol, expression du domaine sacré par excellence, est donc indivisible et le problème de la légitimité de l’occupation du pays n’est pas résolu et ne le sera pas avant longtemps.
C’est aussi un livre sur la solidarité familiale et communautaire, Ilana a une relation très forte avec ses fils, même si son couple bat sérieusement de l’aile, ses voisins l’assistent, ses amis la soutiennent, la communauté juive est un creuset ou chacun peut trouver soutien, amitié et réconfort. Et cette solidarité est nécessaire car dans l’épreuve, la peur attise l’instinct de conservation, la fausse compassion et ramène les hommes aux limites de l’animalité.
Et, il ne faut pas oublier que ce roman est aussi une ode à la liberté de la femme qui peut choisir ses amants comme elle l’entend, conduire ses projets, vivre ses utopies, partir avec ses enfants, transmettre ses valeurs et courir après ses rêves.
Mais surtout ce livre, même s’il dénonce les solutions violentes, s’il prône le respect, l’ouverture, la laïcité, s’il préconise un retour aux valeurs religieuses et familiales, est, pour moi, avant tout, un livre sur la transgression. Cette bonne mère de famille juive qui donne la meilleure éducation à ses enfants, prend un amant arabe pour le seul plaisir de la chair transgressant ainsi les règles du couple, les mœurs de sa communauté et la morale de sa religion.
Le sujet est très vaste, le livre est dense, il foisonne d’aventures, d’impressions, de sentiments, de réflexions mais il est aussi un peu long, bavard, verbeux et même un peu mou pour un sujet aussi brûlant. Il embrasse peut-être trop, pour bien étreindre.
Beaufort
Ron Leshem (1976 - ….)
« Si l’enfer existe, c’est à ça qu’il ressemble : la forteresse de Beaufort ! » C’est la première impression d’Erez, car Linaz ça ne fait pas assez viril pour son supérieur hiérarchique, un jeune soldat israélien qui découvre cette forteresse pendant la guerre du Liban à la fin des années quatre-vingt-dix. Il affronte le froid, la saleté, la puanteur, la promiscuité, la peur, … et la mort de son ami, décapité par un obus.
Quelques années après, Il revient dans ce fort à la tête d’une section qu’il a formée comme «une machine de guerre » pour combattre pour son pays. Il va transcender ces gamins à peine sortis de l’adolescence, leur inculquant l’esprit de corps, la solidarité, la fraternité, le sens du sacrifice et du devoir envers la patrie. Mais, progressivement, la guerre s’enlise, les combattants se terrent dans leur forteresse, les supérieurs rechignent à se battre, le pays ne croit plus en ses troupes, la guerre perd tout son sens et les soldats se demandent se qu’ils font là et pourquoi ils se feraient tuer pour une cause qui n’existe plus.
Ce roman, c’est en fait, l’histoire de la déroute des troupes israélienne au Sud Liban au tournant du millénaire. Tsahal qui avait l’habitude de triompher de ses ennemis sans coup férir avec l’appui de tout un peuple mobilisé, se trouve brusquement mis en échec par une guerre qui n’en n’est plus réellement une. Les soldats sont cantonnés dans leurs fortifications et subissent les assauts des ennemis sans pouvoir riposter. La guerre a changé, le combat s’est déplacé sur le front de l’opinion publique et la manipulation de l’information paralyse le pouvoir politique et fragilise les soldats qui se plaignent : « de chasseurs, nous sommes devenus gibiers,…Nous ne sommes plus que des cibles qui encaissent sans riposter, des cibles dans l’attente des coups. »
Ces soldats abandonnés par les leurs, livrés à la vindicte d’un ennemi mille fois plus motivé et soutenu par le monde entier, pour qui « la guerre est un rêve, la paix, un cauchemar… ! ». Comme Barbusse en permission à Paris, ils éprouvent cette profonde scission que s’instaure entre le peuple et son armée. « Tout le pays grouille de gens qui n’y comprennent que dalle à l’armée, mais savent mieux que tous ce qu’il faut faire. » Ces soldats qui ne comprennent pas que la guerre ne se gagne plus les armes à la main mais dans les médias, auprès de l’opinion publique et qui ne sont plus que des pantins qu’on manipule pour leurrer les populations. « Ca a bousillé les mômes d’entendre à la radio qu’on ne croit pas à ce qu’ils font. » Et, le retour au pays se fait dans l’incompréhension, l’incrédulité, le déphasage, avec la honte, les séquelles, les gueules cassées, et tout ce qui ne sera pas dit… qu’on ne peut pas dire.
C’est aussi l’histoire de ces grands adolescents devenus des hommes sous le feu de l’ennemi qui ont tutoyé les limites de l’humanité, approché les frontières de l’enfer et sont devenus des seigneurs de la guerre, des capitaines Conan, frères d’armes qui ne seront jamais compris et qui auront toujours une certaine difficulté à revenir dans le monde civil dont ils ont remis en cause nombre de valeurs y compris la religion. Ces hommes qui ont repoussé les limites de la vie là, où ceux qui n’ont pas combattu n’iront jamais et ne comprendront jamais ce qu’il s’y trouve. Et, « … si la paix n’est pas établie d’ici là, je veux que mon fils connaisse ce que j’ai connu, les défis, les souffrances et la peur. Parce que ça m’a poussé à regarder le monde d’une manière différente, à découvrir les choses les plus essentielles à mes yeux : l’amour de la famille, l’amour de la vie, leur fragilité. » Faut-il vraiment tant de souffrance, de douleur, de morts … pour pouvoir comprendre tout cela ?
Et la vraie question qui reste en suspens à la fin de ce livre n’est pas de discuter sur l’inutilité de cette guerre mais savoir pourquoi l’auteur la juge inutile. Serait-ce pour nous signifier que la guerre n’apportera jamais une solution pérenne à la cohabitation des peuples dans ce pays ou plus cruellement, pour nous rappeler qu’on n’a pas donné les moyens à l’armée de résoudre le problème comme elle l’aurait pu ? Et, pour ma part, j’ai la triste impression que Leshem fait partie de ceux qu’on appelle les « faucons » ceux qui croient fermement qu’Israël ne peut que détruire ses voisins et ennemis pour assurer sa pérennité et sa sécurité.
J’aurais préféré refermer ce livre avec une autre impression car c’est un bon livre qui commence comme le crépitement d’une uzzi dans une embuscade mais qui rapidement reprend le rythme de tout bon roman juif, ou presque, expliquant, expliquant encore et encore comme pour être sûr que le lecteur a bien compris le message.
Denis Billamboz
17:47 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
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03.09.2011
Désespoir, par Denis Billamboz
Désespoir
Le désespoir c’est ce que j’ai ressenti quand j’ai lu ces deux livres et ce qui m’a donc incité à les réunir dans cette publication. Mais, ce qui fait surtout l’intérêt de ce rapprochement c’est de constater que le désespoir du Polonais Hlasko est issu d’un régime totalitaire qui impose une dictature implacable alors que celui de l’Arménienne Marcossian est lié à l’effondrement d’un régime du même type. Mais, évidemment, il n’y a là aucune contradiction, c’est toujours cette dictature absurde et aveugle qui a gangréné ces pays au grand dam des populations, qui a rendu ces espaces invivables même après son effondrement. Les stigmates laissés par les dictateurs ne disparaissent pas aussi vite et facilement que les peuples le souhaiteraient.
L'impossible dimanche (le huitième jour de la semaine)
Marek Hlasko (1934 - ….)
Varsovie, 1956, un jeune couple cherche désespérément un endroit décent, quatre murs seulement, où la jeune fille pourrait offrir sa virginité à son amoureux. Mais, dans la Pologne de l’après-guerre et du régime stalinien, on manque de tout et surtout d’intimité, les logements font cruellement défaut et il faut partager les appartements, ce que l’héroïne fait avec ses parents, son frère qui noie méthodiquement son chagrin dans un océan de vodka et un autre, une tierce personne, qui habite là par habitude car il n’a pas d’autres lieu où poser son corps et ses maigres paquets en attendant, lui aussi, de rejoindre sa bien aimée.
Un livre très court, construit surtout avec les dialogues entre les principaux protagonistes, mais très percutant et qui a ému la foule des lecteurs quand il a été publié à la fin des années cinquante quand le monde soviétique était encore une énigme pour beaucoup.
Un livre qui met surtout l’accent sur une des grandes misères des pays de l’Est à cette époque, la promiscuité, qui interdit à tout un chacun d’avoir un brin de vie privée mais aussi une politique qui instaure un système d’auto-surveillance qui confine à l’espionnage généralisé. Et, c’est cette promiscuité qui ne permet pas aux jeunes d’établir les relations intimes minimales pour construire un avenir possible et entretenir un minimum d’espoir. Alors, la vodka devient le seul palliatif au désespoir et la seule évasion qui reste pour oublier un avenir totalement obscurci, « … l’ivrognerie est devenu quelque chose comme une nouvelle moralité, une moralité particulière. »
Mais, ce livre dépasse le contexte polonais, il pose le problème de cette pauvre jeune fille égarée entre un amour auquel elle voudrait croire très fort, et un frère qui s’enfonce dans un alcoolisme suicidaire. On a l’impression que ces jeunes ne peuvent même pas rêver, même pas croire au prince charmant ou à la belle au bois dormant, qu’ils n’ont plus que la possibilité de se réfugier dans l’anesthésie éthylique car demain ne sera pas meilleur.
La lumière pourrait peut-être un jour, « le huitième jour de la semaine », venir éclairer leur avenir, Ils y croient avec une certaine ironie comme nous nous croyions, quand nous étions potaches, en « la semaine des quatre jeudis ».
« Je quitte ce pays. Ici, on ne peut être qu’un ivrogne ou un héros. »
Pénélope prend un bain
Gohar Marcossian (1972 - ….)
Nul besoin de se munir d’une bière, d’un whisky ou d’un pastis pour lire ce livre, Pénélope se chargera bien de vous saouler tout au long de ce long monologue verbeux et torrentueux de près de trois-cent-cinquante pages au cours duquel elle raconte comment, pour espérer prendre son bain quotidien, elle a dû faire le tour de ses parents et amis à Erevan.
Pénélope ne supporte pas d’être sale aussi prend-elle, chaque jour, un bain mais en ce jour précisément l’électricité est coupée et elle ne peut pas faire chauffer l’eau du bain. Elle entreprend alors le tour de ses parents et amis qui devraient pouvoir l’accueillir dans leur salle de bain. Et, elle meuble ce périple par un long monologue où elle mêle ses tribulations, ses divagations, ses fantasmes, ses envies, ses craintes, ses rêves et tous les malheurs qui frappent ses concitoyens dans l’Arménie postsoviétique. Cette Arménie où rien ne marche : le courant électrique est coupé régulièrement, le facteur distribue le courrier quand ses autres emplois lui en laissent le temps, la télévision passe des programmes débiles quand elle marche, … Cette Arménie où règne la corruption, la concussion, la débrouille, le piston, l’influence, … Cette Arménie qui perd ses racines dans la nuit de l’histoire mais qui n’est qu’une jeune et frêle république face aux ogres qui ne lui laissent que des miettes … et encore. « La démordratie des uns est tombée sous la pression de la démerdratie des autres. Les démerdards en ont démontré à ceux qui ne voulaient pas en démordre. »
Pénélope n’est plus une toute jeune fille, elle est déjà une jeune femme, comme l’Arménie, mais elle vit toujours avec ses parents car le logement est un véritable problème à Erevan en ces années de pénuries. C’est une jeune femme un peu insouciante, exubérante, un brin excentrique, un tantinet espiègle, moderne, libre, énergique, cultivée et équilibrée. Elle enseigne le solfège à des enfants imperméables à la musique. Elle préfère Dumas à Joyce et on la comprend, elle aime l’opéra mais chante des airs de ténors comme son père chanteur lyrique. Pénélope/Arménie est encore une jeune femme/république qui plonge ses racines dans une tradition ancestrale et qui n’a pas les moyens de nourrir ses ambitions et ses rêves.
Tout au long de son long monologue, elle dresse un réquisitoire virulent contre les années soviétiques mais aussi contre ceux qui ont profité de la libération en instaurant un régime qui laisse une place trop belle à tous les vices et trafics. Elle déplore la véritable débâcle qui a suivie l’indépendance avec l’épuration, la démolition des structures sociales, la crise économique et les pénuries qu’elle implique, l’apparition miraculeuse de fortunes nouvelles, une véritable chienlit, … Et que dire de la langue ? Celle des parents n’est pas celle des enfants mais sera peut-être celle des petits-enfants, une pagaille générant des incompréhensions préjudiciables au sein des familles. Devant une telle débandade, elle met tout le monde dans le même sac, communistes d’hier, droite et gauche d’aujourd’hui et les hommes qui séduisent les femmes pour les laisser tomber sans vergogne.
Ce monologue très riche, plein de verve, pétulant, souffre toutefois d’hypertrophie verbale. Pénélope/Gohar abuse sensiblement des remarques puériles, des digressions inutiles, des jeux de mots lourds à en devenir balourds, des associations d’idée envahissantes et encombrantes, « laisse ces associations d’idées douteuses », et surtout de la patience du lecteur avec des paragraphes qui font dix, vingt et même un trentaine de pages. Au secours, on asphyxie ! Dommage car toute cette verve et cette créativité pourrait évoquer Pierre Dac, par exemple, et nous emmener dans un tourbillon sarcastique plein de dérision car ce livre qui dénonce beaucoup ne se lamente jamais. Il pourrait, peut-être, tout juste penché s’incliner vers la résignation « …en cherchant une solution à un dilemme insoluble : rester pauvre et honnête, ou bien… Ce dilemme, …, n’avait pas été engendré par la nouvelle réalité capitaliste, il avait toujours existé en Arménie. » Comment choisir entre la fidélité à l’amant intègre et le confort offert par l’amoureux sans scrupule ?
Denis Billamboz
10:08 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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06.08.2011
Nostalgie, par Denis Billamboz
Nostalgie
J’ai rassemblé ces deux textes, pour cette publication, non seulement parce qu’ils évoquent, tous les deux, le temps qui passe et tout ce qu’on abandonne en laissant filer les jours entre les mailles de notre quotidien surchargé, mais surtout parce que j’ai découvert ces deux auteurs sur Critiqueslibres.com, un site littéraire, que nous fréquentons tous les trois. Daniel Charneux se faisait déjà beaucoup plus rare sur ce site quand je m’y suis inscrit après l’avoir débusqué au hasard de mes errances sur la Toile ; par contre, Philippe Annocque est toujours très présent dans les débats qui surgissent régulièrement dans la partie du site réservé aux forums. Par ailleurs, j’ai eu la chance de pouvoir faire dédicacer son livre par Daniel à la Foire du livre de Bruxelles en 2010 et, la même année, de rencontrer Philippe au Salon du livre de Paris.
Deux belles rencontres comme la Toile et la littérature réunies permettent quelques fois d’en faire. Mais aussi, j’oubliais d’en parler, deux belles lectures qui démontrent que la littérature n’est pas morte même si les libraires vendent moins de livres.
Liquide
Philippe Annocque (1963 - ….)
Pour entrer dans le monde de Philippe, il faut prendre certaines précautions, on n’entre pas dans son univers comme dans un bon bain bien chaud, il faut, comme à la plage quand la mer est un peu fraîche, s’immerger progressivement, prendre la température de l’eau et ensuite plonger pour bien sentir le liquide originel et vivifiant couler sur la peau.
Quand le poivre et le sel viennent teinter ses tempes, quand les enfants quittent le nid familial pour prendre leur élan en laissant les parents seuls face à leur passé pour essayer d’imaginer un avenir à vivre à deux, il reconstitue la tranche de vie qu’il a vécue au milieu des femmes principalement, la mère aimée partie trop vite, l’amante infidèle, la femme épousée un peu vite peut-être, la belle mère envahissante, les filles qu’il n’a pas su aimer suffisamment et enfin l’amie du père, celle qui pourrait spolier les filles de leur héritage.
Tous ces souvenirs prennent forme dans des images, des fragments de vie qui se matérialisent tous dans l’élément liquide, l’eau de la fontaine du premier baiser, les eaux perdues prématurément lors de la naissance du premier enfant, le champagne bu pour fêter quelques événements heureux, etc… Mais, chaque fois, derrière toutes ces images, apparait en filigrane la jeune fille aimée, celle du premier baiser « qui avait trompé le fils à tant de reprises », pas celle pour qui « aimer alors c’était refaire les papiers peints de la maison… »
Et la question revient, mais à peine effleurée, car Philippe n’affirme pas, il suggère, propose, insinue, questionne. Qu’a-t-i fait de sa vie ? Il a réussi ! Sa femme a un « bébé », une « maison », « un jardin », une « voiture » et lui, il regarde les brindilles emportées au fil de l’eau qui se séparent progressivement pour, chacune, suivre une destinée différente comme la vie érodée par le sable du temps qui coule entre les doigts.
Un petit livre plein de nostalgie et d’amertume qui déplore le temps de l’insouciance et le temps perdu à construire une vie matérielle avantageuse avec une famille dont on peut-être fier, car le temps fait partie de ces éléments liquides qui s’écoulent encore plus vite quand on ne sait pas les retenir dans un récipient assez grand qu’on peut remplir comme on remplit un cœur avec de l’amour.
Une réflexion un peu acide, mais pleine de poésie, sur le temps qui passe, sur le sens de la vie, sur la puérilité des apparences de la vie, sur l’amour qu’on ne sait pas prendre ou donner, sur la destinée...
« Avec le temps, va, tout s’en va … », Léo aurait aimé ce livre…
Maman Jeanne
Daniel Charneux (1955 - ….)
Que d’émotion, de tendresse, de pitié et de résignation, car à quoi bon se révolter, dans ce petit livre où Daniel prête sa plume à Maman Jeanne pour raconter son histoire, sa triste histoire, la vie d’une pauvre femme mariée par son père avec un alcoolique, vite décédé, qui la laisse seule avec ses enfants que la belle famille veut bien nourrir, mais, elle, il lui faudra désormais subvenir à ses propres besoins.
Alors, elle prend le chemin pour se mettre au service d’un autre puis d’autres encore et, ce qui arrive souvent dans ces cas là, un nouvel enfant paraît qu’on ne peut pas conserver avec soi car il incarne le péché et stigmatise la mère qui est rejetée et celui qu’on pourrait désigner comme père. Alors, il faut cacher l’enfant dans une bonne famille qui l’éduquera bien mais pour cela il faut payer et trimer pour payer mais, surtout, il faut oublier, se résigner à voir l’autre mère prendre sa place, recevoir les cadeaux et les baisers.
« Remplacée, gommée dès le début. » Maman Jeanne souffre, pleure, mais ne se révolte pas, elle se sacrifie pour que cet enfant n’ait pas une vie comme la sienne où seul le travail et la frustration viennent troubler la douleur de l’abandon. « … elle m’a jamais dit « maman » »
Ce récit m’a ramené loin dans mon enfance quand j’étais môme dans ma campagne, quand la religion rythmait nos vies comme celle de Maman Jeanne, distribuant les punitions, pardonnant, terrorisant, stigmatisant, bannissant. Cette religion qui fournit un espoir de vie meilleur dans l’au-delà et justifie les peines supportées dans ce monde présent et qui sert trop souvent d’alibi à ceux qui veulent imposer leur loi.
Comme on a envie de la serrer dans nos bras cette pauvre femme victime des mœurs de son temps, de l’obscurantisme religieux, du mépris pour la femme, de la cupidité. Comme on a envie de lui dire qu’elle n’a pas raté sa vie, qu’elle est une sainte dans la religion qu’on lui a choisie, qu’un jour un de ses petits fils viendra à sa rencontre sur le chemin de son passé et lui dira ce qu’elle attend depuis trop longtemps. « J’aurais bien aimé l’entendre me dire un jour : « Maman… maman Jeanne… »
Ce livre m’a aussi remémoré « La faute de Jeanne Le Coq » d’Antoon Coolen, non pas pour le style, je ne voudrais imposer cette comparaison à Daniel Charneux, mais pour le contexte et les thèmes développés. Mais, si l’émotion m’a mouillé les yeux à la lecture des malheurs de Maman Jeanne c’est aussi parce que l’auteur manie la langue avec une grande précision et une grande justesse. Seuls les mots nécessaires sont écrits pour faire sourdre l’émotion et attiser les sentiments. Et, on se sent tous les enfants de cette Maman Jeanne qu’on voudrait tous aimer
Denis Billamboz
17:28 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
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24.07.2011
Southside story à Chicago, par Denis Billamboz
Southside story à Chicago
La lecture réserve parfois bien des surprises et peut aussi provoquer des coïncidences étonnantes, ainsi après avoir lu « Un enfant de ce pays » de Richard Wright, j’ai, peu de temps après, lu « Mama Black Widow » d’Iceberg Slim, deux écrivains que je ne connaissais pas du tout avant d’avoir rencontré leur livre respectif dans les rayons d’une bibliothèque ou d’une foire aux livres. Les deux histoires racontées dans ces deux romans se déroulent à peu près dans le même quartier et parfois même dans les mêmes rues des quartiers noirs de Chicago, le Southside, du côté de la trentième rue. A la lecture, on a même parfois l’impression que les deux héros vont se croiser et partager un verre dans un des bars miteux qu’ils fréquentent. De plus, ces deux livres évoquent le même problème, la place des noirs dans la société américaine de l’entre deux guerres et le traitement qui leur est réservé. La différence vient essentiellement de l’angle de perception des deux écrivains, Wright écrit plutôt un long plaidoyer pour expliquer comment un jeune noir est devenu assassin sans le vouloir, alors que Slim se concentre plus sur la mise en scène de la vie des noirs dans ces quartiers de misère pour témoigner sans nécessairement plaider.
Une belle surprise, une coïncidence heureuse et deux lectures que je vous souhaite, un jour, de mettre bout à bout, surtout pour ceux qui s’intéressent à la question noire en Amérique avant la dernière guerre.
Un enfant de ce pays
Richard Wright (1908 – 1960)
Publié huit ans avant « Pleure, ô mon pays bien aimé », ce livre pourrait-être, lui aussi, un grand roman sur la négritude. Mais, à mon avis, c’est avant tout, et surtout, une très longue dissertation sur la condition des noirs aux USA dans les années trente.
En s’appuyant sur un fait divers réel, Wright construit une histoire qui pourrait être l’argument d’un opéra ou la trame d’une tragédie grecque, une histoire relativement simple et banale qui lui sert à démonter la mécanique de la ségrégation raciale et de l’exploitation des noirs aux Etats-Unis jusqu’à l’abolition de la séparation des races, pour ce qui concerne les apparences au moins.
Bigger Thomas, jeune noir semblable à la plupart des jeunes noirs qui rodent dans le SouthSide de Chicago pour occuper un temps qu’ils ont bien du mal à meubler sans laisser exploser la violence qu’ils accumulent quotidiennement, décide d’accepter un job de chauffeur dans une richissime famille blanche pour aider sa mère, son frère et sa sœur avec lesquels il vit dans une seule pièce infestée de rats. Cette famille cherche à aider des jeunes noirs pour leur donner une autre chance dans la vie et peut-être, aussi, pour se donner un brin de bonne conscience. Leur fille unique, jolie, adulée et idéaliste, fréquente les communistes en espérant pouvoir agir contre cette ségrégation qu’elle ne comprend pas et ne tolère pas plus.
Le premier jour où Bigger travaille à la maison, elle lui demande de l’emmener sur le campus à l’occasion d’une manifestation culturelle mais, en fait, la jeune fille veut retrouver son petit ami communiste et profiter de la présence du jeune noir pour découvrir le quartier où il habite car elle n’a jamais mis les pieds dans un ghetto noir. Après une soirée bien arrosée en compagnie de son petit ami et son chauffeur la jeune fille regagne la maison familiale mais, sous l’effet de l’alcool, ne peut pas rejoindre sa chambre par ses propres moyens. Le chauffeur la porte donc jusqu’à son lit pour ne pas alerter les parents qui ne sont pas au courant des escapades de leur progéniture. Et, c’est à ce moment que le grain de sable qui transforme une banale escapade en tragédie, se glisse dans les rouages de la machine. Surpris par l’intrusion de la mère aveugle dans la chambre, le jeune noir empêche la fille de parler avec un oreiller pour ne pas qu’elle avertisse sa mère car un noir dans la chambre d’une blanche, à la fin des années trente à Chicago, ça fait très désordre et ça peut conduire jusques sur le fauteuil électrique. Mais le fameux grain de sable grippe bien la machine et Bigger étouffe la jeune fille.
La tragédie entre alors de plain pied dans la vie du jeune noir qui improvise les pires scénarios pour échapper à la suspicion, à la police, etc… mais le problème de Wright n’est pas de raconter les aléas de cette histoire, même s’il le fait bien, son objectif est plutôt de nous expliquer pourquoi cette tragédie a pu se nouer, comment ce jeune homme n’est en fait que le produit des méthodes utilisées par les blancs pour contenir les noirs dans un espace réduit et les soumettre à la spéculation locative, pour leur interdire l’accès à une réelle instruction, pour les faire travailler pour une poignée de menues monnaies qu’ils consommeront dans les magasins qui leur sont réservés et qui ne vendent que des produits médiocres. Bref, une longue dissection à la précision chirurgicale pour expliquer que la ségrégation ne peut accoucher que de tels individus et que de tels événements sont inéluctables dans de telles conditions.
Un réquisitoire implacable contre toute forme de ségrégation sociale qui ne concerne hélas pas que les Noirs aux Etats-Unis mais aussi les Juifs en Allemagne, à cette époque, et les pauvres en Russie, avant la révolution. Ce réquisitoire est sans faille, mais il faut le lire avec une certaine prudence et ne pas l’adopter sans connaissance de tous les éléments qui ont présidé à l’élaboration de ce livre. Il faut notamment bien comprendre que Wright a passé son argumentaire au sas du léninisme et qu’il faut en tirer les conclusions qui s’imposent. Ceci simplement pour dire que les arguments avancés par Wright, s’ils sont parfaitement crédibles et justifiés, ne sont pas forcément exhaustifs et que la haine qui est l’un des principaux moteurs de cette tragédie, n’est pas née de ce côté de l’Atlantique mais qu’elle était déjà bien ancrée dans les gènes des esclaves avant qu’ils quittent l’Afrique. Ibrahima Ly l’explique tellement bien dans « Les noctuelles vivent de larmes ». L’histoire s’accommode mal des schémas préfabriqués.
Cette dissertation, même si elle est un peu technique, parfois, clinique, souvent, et sociologique, toujours, n’en comporte pas moins une forte dose d’émotion car Wright a fait le choix de mettre le lecteur dans la peau de celui qui pourrait être considéré comme le méchant en rapportant les faits tels qu’ils sont vus par celui-ci sans rien ajouter d’autre ou juste ce qui est nécessaire à la bonne compréhension de l’histoire. Le lecteur devient ainsi le principal protagoniste de l’intrigue et vit au rythme de celui-ci partageant ses états d’âme et sentiments qui sont fort complexes, la haine y occupe la place principale et nourrit un fort désir de vengeance mais n’exclut pas cependant un filet d’humanité et quelques élans de tendresse.
Et Wright nous laisse avec le problème entier, le blanc, même s’il est le mieux intentionné, ne comprendra jamais le noir, « … je suis un blanc et ce serait trop te demander de ne pas me haïr, alors que tous les blancs que tu vois te haïssent, toi. » Et, le noir ne pourra jamais fréquenter les blancs sans ressentir un profond sentiment de honte et de haine. « … Elle était belle, gracile, avec quelque chose dans les yeux qui lui faisait penser qu’elle n’avait pas pour lui les sentiments de haine des autres blancs. Mais, malgré tout elle était blanche et il la détestait. » Ce livre ne comporte aucune solution possible, que des constats à méditer et des pistes quelque peu prémonitoires :
- « Il avait l’impression qu’un jour un noir ferait l’union du peuple noir et que ce jour-là ils agiraient mettant un terme à la peur et à la honte. » Et, un jour l’Amérique élut un président noir !
- « Qui sait si quelque choc léger, rompant l’équilibre délicat entre l’ordre social et les aspirations déchaînées ne causera pas l’écroulement de nos gratte-ciel ? »
Mama Bkack Widow
Iceberg Slim (1918 – 1992)
Iceberg Slim, célèbre proxénète des quartiers noirs de Chicago qui a évité de se fondre dans la foule des truands déchus en écrivant sa biographie en prison, raconte, ici, la vie d’un travesti noir dans le ghetto de cette même ville depuis les années trente jusqu’à la fin des sixties. Hasard des lectures choisies par impulsion, j’ai lu ce livre juste après « Un enfant de ce pays » de Richard Wright qui situe son action dans les mêmes quartiers à la fin des années trente. Otis Tilson, notre travesti, aurait donc pu rencontrer Bigger Thomas dans le Southside, vers la trentième rue, mais ceci n’est que de la fiction.
Otis est arrivé à Chicago vers le milieu des années trente quand sa famille a quitté une plantation du Mississipi pour le nord où elle espérait trouver de meilleures conditions de vie mais où elle ne rencontra que la haine, la misère, la ségrégation, la répression et la violence sous toutes ses formes. Le père, véritable homme de la terre, n’a jamais pu s’adapter à la vie du ghetto et a peu à peu sombré dans l’alcoolisme, la mère, attirée par les paillettes, a, elle, su résister mais à quel prix. Véritable « veuve noire », elle a détruit tout ce qui l’entoure pour garder la tête haute et sortir de sa condition. « Comment, avec quelle grande sagesse et avec quel amour, elle a guidé ses enfants et leur Papa sur le chemin de la tombe. » Otis, victime des attentions sexuelles d’un diacre éprouve de plus en plus d’attirance pour les beaux garçons malgré sa mère qui veut le protéger mais l’étouffe et l’empêche de gagner son indépendance et sa liberté.
Ce livre est avant tout l’histoire d’une famille du sud rural égarée dans un ghetto urbain où il n’y a pas de travail mais beaucoup de misère, assez d’alcool frelaté, pas mal de drogue et tous les trafics imaginables pour survivre et s’offrir ces plaisirs éphémères sans compter la prostitution qui, sous la soie et le satin, cache de bien grandes souffrances. Un monde fragile où la faim tenaille les estomacs, où l’instruction est trop chère pour les pauvres noirs, où la haine devient une raison de vivre et un rempart contre l’autodestruction. La haine qui est le seul lien qui réunit les deux communautés, « et la triste vérité était que les parents de Frederick haïssaient les noirs tout autant que Mama détestait les blancs. »
Là où Wright a tenté de nous expliquer pourquoi la ségrégation était une des tares de notre époque, Slim se contente d’exposer les faits et de faire vivre ses personnages. Mais quels personnages, Otis le travesti, bien sûr, tenaillé entre son cœur qui le porte vers les jolies filles qui le courtisent et sa chair qui réclame les sensations procurées par les beaux mâles. Un dilemme bien difficile à vivre et qu’il ne surmontera peut-être jamais. Mais, le personnage principal est tout de même le personnage éponyme du roman, Mama, qui veut échapper à sa condition de noire, « … ce qu’on lisait dans ses yeux c’était une haine glaciale, la blessure de sa négritude qui lui empoisonnait l’âme », pour atteindre la fortune et la respectabilité que seuls les blancs obtiennent, quel qu’en soit le prix. Personnage complexe oscillant entre l’amour et la haine, la dignité et la veulerie, mais privilégiant toujours la possession des êtres et des biens.
Un sujet somme toute assez banal et largement exploré mais rarement avec une telle véracité, un tel réalisme et malgré tout une grande sensibilité. Le récit dévoile souvent la réalité la plus sordide, parfois l’horreur la plus cruelle, mais soulève aussi l’émotion la plus pathétique, la tendresse, l’amour malgré cette haine tenace qui imprègne tout le ghetto. La seule petite lumière qui sourd dans cette noirceur vient de Berlin quand Jesse Owens écrase les blancs et quand Martin Luther King se dresse pour lancer son message de paix et de respect entre tous les hommes.
Mais, voilà, l’espoir n’était pas pour Otis, « … il était noir dans un monde haineux de blancs où un noir est comme un balai de chiotte. » et de plus « … un pédé, et pour les pédés il n’y a pas de lendemain, juste aujourd’hui. »
Denis Billamboz
10:54 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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09.07.2011
L'Iran des martyrs, par Denis Billamboz
L’Iran des martyrs
Après avoir évoqué, avec Taos Amrouche, l’ébullition qui affecte le monde arabe assoiffé de plus de liberté, je voudrais réunir dans cette chronique deux auteurs iraniens, Kader Abdolah et Chahdortt Djavann, qui montrent, dans les deux œuvres que je présente, que la révolution peut aussi accoucher du pire. Juste un petit signe en direction de ces pauvres opprimés qui cherchent un peu plus d’air pour respirer un peu mieux et vivre comme devraient vivre tous les êtres humains sur cette planète. Il serait trop dommage, après tous les combats, après tous les sacrifices, après tous les jeunes gens fauchés par la mitraille de la répression, que ces peuples se fassent confisquer leur révolution par des intégristes bornés et sanguinaires. Deux lectures à méditer et qui montrent bien que l’espoir n’est pas permis sous ces régimes plus autoritaires que religieux, plus pervers que vertueux.
La maison de la mosquée
Kader Abdolah (1954 - ….)
Au moment où l’Egypte s’ébroue pour essayer de se débarrasser de son dictateur, j’ai lu par hasard ce livre de Kader Abdolah qui n’est en fait que la démonstration de l’effritement du pouvoir du Shah d’Iran devant la montée en puissance de celui des religieux les plus extrémistes et les plus intolérants.
A Sénédjan, trois cousins habitent dans une maison séculaire adossée à la mosquée, le chef du bazar, gardien des clés de celle-ci, l’imam timoré et tolérant de cette mosquée, le muezzin qui s’est tellement fondu dans sa fonction que tous l’appellent par le nom de son emploi. Ces trois familles, une vingtaine de personnes environ, constituent comme un condensé de la population iranienne : riche commerçant pieux et bienveillant, imam modéré, grands-mères vestales du foyer, gardiennes de la tradition, frère adepte de la modernité de Téhéran, jeunes révoltés contre la dictature et la religion ou partisan des ayatollahs de Qom et ceux qui ne comptent pas beaucoup mais qui sortiront de l’ombre le moment venu, sans oublier la Perse éternelle perpétuée par le poète de la famille.
« C’étaient des années tranquilles mais comment aurait-il pu savoir qu’une nouvelle époque allait bientôt s’ouvrir avec une rapidité inouïe ? Et qu’une tempête destructrice était imminente ? Une tempête furieuse qui le ferait plier et trembler comme un vieil arbre. » Et, cette tempête manifestera ses premiers symptômes quand le gendre de l’imam décédé viendra prendre sa place et enflammera la mosquée par ses prêches exaltés et ses prises de positions extrémistes.
Cette société vivait dans un équilibre qui semblait pourtant bien réel, la stabilité nécessaire au commerce régnait partout, les familles regroupaient tous les leurs : les vieux, les fous, les infirmes et les handicapés, les religieux comme les profanes. Personne n’était rejeté et on traitait toujours les problèmes en famille pour ne pas mêler la police aux affaires internes. Et pourtant, la ville changeait à grande vitesse, le Shah conduisait une politique de modernisation, de laïcisation, d’industrialisation et de libération de la femme qui faisait craquer ces équilibres ancestraux. « Le tapis persan n’était plus un facteur déterminant de l’économie et de la politique. Il était désormais supplanté par le gaz naturel et le pétrole. »
Le centre névralgique de la ville se déplaçait en même temps que les sphères du pouvoir et de l’influence, la ville moderne s’opposait au bazar, la Perse à l’Iran, Téhéran à Qom, la religion à la modernité, l’obscurantisme et les ténèbres aux lumières des boutiques, le Shah aux ayatollahs et la dictature devenait toujours plus dure pour contenir la montée en puissance des opposants. Et brusquement, « nous avons eu une révolution, pas un simple changement de pouvoir politique. C’est un bouleversement total de la mentalité des gens. Il va se passer des choses qu’on n'aurait jamais imaginées en temps normal. La population pourra commettre des actes horribles. »
La famille est alors emportée, comme le fut l’Iran, dans le tourbillon de la révolution islamique, chacun voyant son destin basculé, des têtes tombèrent, certains sortirent de l’ombre, d’autres flairèrent le changement et surent tourner casaque, et certains allèrent même jusqu’au bout de leur idéal pour le pire mais aussi pour le meilleur. Les Egyptiens peuvent, peut-être, tirer quelques enseignements de cette fiction mais El Aswani leur avait déjà communiqué quelques clés avec celles de « L’immeuble Yacoubian ».
Je viens d’ailleurs
Chahdortt Djavann (1967 - …..)
« On me demande souvent d’où je viens. Cette question, je me la suis posée à mon tour, et ce livre est ma réponse. Je viens d’où je parle, je viens d’où je regarde. Je viens d’ailleurs. » Cette petite fille, elle pourrait être elle, Chahdortt Djavann, petite Iranienne d’une douzaine d’années qui rencontre l’histoire, celle qui s’écrit avec du sang et des larmes, un jour de 1979 quand les « pasdaran », les commandos islamiques surgissent dans son lycée et massacrent les élèves révoltées contre la dictature mise en place par le régime islamique.
Chahdortt raconte dans ce petit livre et en quelques scènes la vie d’une gamine qui devient une jeune fille sous ce régime qui écrase le peuple et surtout les femmes qui sont ramenées à l’état animal, vouées à la procréation d’enfants, mâles de préférence. Ces années « elles m’ont appris que pour survivre il fallait renoncer à vivre ». Après les années lycée et la révolte, viennent les années d’étudiante et la soumission, le temps de l’exil et le retour pour trouver le vide, la culpabilité d’avoir échappé à ce monde, le désespoir, la résignation et un énorme gâchis.
C’est un livre de la révolte, de la douleur, mais jamais de la résignation ni de la haine, c’est aussi un acte d’amour envers le pays qu’il l’a reçue et qu’elle a aimé. « Cette langue a accueilli mon histoire, mon passé, mon enfance, mes souvenirs et mes blessures. Cette langue m’a accueillie. Elle m’a adoptée. Je l’ai adoptée. Mais, quels que soient nos efforts mutuels, les vingt-quatre ans que j’ai vécus sans elle laisseront à jamais une lacune en moi. »
Chahdortt nous emmène dans sa douleur et dans sa révolte avec l’émotion, la douceur et la dignité qu’elle doit peut-être à la pratique de la langue perse qui se prête si bien à la poésie, mais qui n’altère en rien la puissance du témoignage et l’indignation qui envahit le lecteur qui croit ressentir jusqu’au fond de sa chair, toute cette violence gratuite et stupide répandue au nom d’un soi-disant dieu qui aurait été bien peu recommandable pour imposer un tel traitement à des âmes aussi innocentes. Un réquisitoire implacable contre tous les intégrismes qui envahissent notre monde.
Denis Billamboz
11:28 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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25.06.2011
L'icone kabyle, par Denis Billamboz
L’icône kabyle
Pour la première fois, je dédie deux commentaires à un même écrivain et ce choix je l’ai fait parce qu’au moment où le monde arabe manifeste un grand désir de liberté et que l’Algérie s’emble, elle aussi, contaminée par ce salutaire élan libertaire, je crois que le temps est vraiment opportun de se souvenir de Taos Amrouche qui fut la première femme écrivain algérienne à écrire en français. Mais, il faut surtout se rappeler qu’elle était chrétienne et qu’elle a dû, avec sa famille, s’exiler en Tunisie pour pouvoir vivre sa religion et s’imprégner de la culture française qui lui ouvrait les portes du savoir et de la liberté. Toutefois, cet exil ne fut pas un chemin doré, sa culture natale, ses racines, restaient, elles, profondément ancrées dans ce monde rural kabyle où vivaient ses grands parents qu’étant enfant elle visitait régulièrement. Ces deux ouvrages qui sont les deux premiers opus d’une tétralogie qui comporte aussi « L’amant imaginaire » et « Solitude ma mère », sont une de leçon de tolérance, de lucidité, au moment où le monde arabe s’enrhume, mais aussi une grande leçon de littérature française pour les écrivains en herbe et les lecteurs avisés. Que ceux qui veulent refaire le monde arabe pense à cette femme d’exception et à son frère, le poète Jean Amrouche, qui ont vécu tous les deux coincés entre deux mondes dont ils ne pouvaient ne séparer ni de l’un, ni de l’autre.
Taos Amrouche (1913 – 1976)
Rue des Tambourins
« Nous arrivions à un tournant de notre histoire, J’en avais conscience, malgré mes onze ans, … Nos aînés nous avaient déjà quittés pour la France où ils espéraient faire fortune, obéissant à cette loi de l’exil qu’il était dans notre destin de subir. » Ainsi, Kouka, Marie Corail, Taos elle même peut-être, raconte la saga de la famille Iakouren obligée de quitter sa Kabylie natale, le grand-père ayant dispersé l’héritage au jeu, pour essayer de construire une nouvelle vie à Tenzis en Tunisie.
Ce récit s’articule en trois époques en commençant par celle de la grand-mère qui règne sur la famille en imposant sa loi séculaire car elle, contrairement aux autres, n’est pas convertie et est restée musulmane. Elle fait tout pour attirer la fillette vers sa religion d’origine mais plus encore vers la tradition familiale. Et, c’est à l’occasion du mariage du frère aîné au pays que la fillette découvre ses racines et ressent qu’elle appartient, elle aussi, à ce sol, à ce lignage, à cette tradition. Elle rencontre également l’intolérance qui sépare chrétiens et musulmans, chacun dans son village, chacun dans son cimetière. « Convertis et musulmans vivaient en bonne intelligence, mais on eût dit que seuls leurs corps se rencontraient, ou mieux, leurs enveloppes, car l’essentiel ne pouvait être mis en commun. » Elle s’imprègne ainsi fortement de ce pays, austère, misérable mais sincère et authentique qui lui collera aux semelles pour le reste de sa vie. « Aussi, …, mesurions-nous la force des liens qui nous attachaient à ce sol, à ces êtres faméliques et vêtus de haillons qui sentaient le bois sec, la laine, la misère et le fruit. »
La deuxième époque, le temps de la mère, commence par le retour de la grand-mère au pays et le divorce du frère aîné qui veut tenter sa chance à Paris. La cellule familiale explose et la mère prend le contrôle effectif de la famille, elle inculque alors son désir de voir ses enfants étudier, car la modernité est la seule façon d’échapper à la misère et de parvenir à construire une vie décente. C’est le temps de l’adolescence, de la rencontre des amies de l’école ou du voisinage, de l’ouverture vers les autres, un temps qui dure bien peu car le père ramène vite la brebis au bercail pour qu’elle n’entache pas la réputation de la famille et qu’elle reçoive une bonne éducation où le christianisme n’est pas plus tolérant, pour les filles, que l’islam. « Peu m’importe si, …, Corail brille ; ce que je veux par-dessus tout, c’est une fille bien élevée, une fille décemment habillée et qui, jamais, ne se fasse remarquer. »
Et, la troisième époque c’est le temps de la fille, éduquée un peu trop rigoureusement, qui reste la petite fille romantique, éprise d’absolu, incapable de vivre un amour possible entre deux garçons très différents qui ne sauront pas l’aimer car elle n’est pas encore sortie de son monde imaginé et rêvé où les racines familiales pourraient se nourrir du terreau de l’éducation moderne. Son exaltation ne peut pas se conjuguer avec la passion de Bruno, pas plus qu’avec la raison de Noël. C’est la petite « Jacinthe noire » qui croit progressivement pour devenir la jeune fille qui intégrera un pensionnat parisien, mais cela est une autre histoire, un autre livre.
Un beau récit où Taos Amrouche, dans une langue d’une grande pureté et avec un art consommé pour faire vivre des personnages plus vivants et plus réels que nature, nous emmène sur les traces de ses ancêtres qui ont quitté un pays trop pauvre pour un exil guère plus confortable. Une ode à ce pays qui ne l’a même pas vu naître et qu’elle a découvert quand elle pouvait déjà gambader dans la campagne pour s’imprégner de la splendeur des paysages et se saouler des odeurs exubérantes des fruits mûrs et des herbes odorantes.
Mais, au pays elle découvre aussi l’intolérance, la ségrégation, le mépris et la frustration et toute sa vie elle restera, non pas à cheval sur deux cultures, mais coincée entre deux cultures qui ne s’enrichissent pas l’une de l’autre et qui ne laissent que frustration, blessures et contraintes. « Aussi loin que je remonte dans le souvenir, je découvre cette douleur inconsolable de ne pouvoir m’intégrer aux autres, d’être toujours en marge. »
Dans ce livre au romantisme et au lyrisme un peu daté, Taos ouvre son cœur pour dire toute la difficulté qu’elle a à vivre entre ces deux mondes, entre les musulmans et les convertis, car elle n’a pas choisi, elle a suivi sa famille, et elle a laissé ses racines dans ce pays où elle ne peut plus vivre. Elle reste en suspend entre la tradition qui la fascine et la modernité qui l’attire sans pouvoir choisir ni l’une, ni l’autres, sans pouvoir faire comprendre qu’elle appartient aux deux et sans pouvoir profiter ni de l’une, ni de l’autre. Un combat difficile qu’elle mène pour dénoncer le malheur des déracinés, la douleur des rejetés mais aussi la difficulté d’être femme dans de telles conditions car, contrairement à ses six frères, elle n’a pas eu la possibilité de quitter le giron familial. La tradition passe par-dessus les religions et pèse aussi lourdement sur les converties que sur les autres. « Tu as osé disposer de toi, comme si tu t’appartenais ? »
« Etrangers au Pays, étrangers à Tenzis et partout, tel sera notre lot. » Bien peu d’espoir subsiste entre ses lignes et on pourrait penser que Taos savait déjà qu’elle serait encore bannie dans son pays cinquante ans après l’écriture de ce livre car l’histoire de Kouka, Marie Corail, est un peu, beaucoup peut-être, celle de Taos elle-même.
Jacinthe noire
« Alors j’ai vu ses yeux noirs, étranges, offerts et insondables. Il me fallait aller vers elle. » Marie-Thérèse, Maïté, jeune Limousine exilée dans une sinistre pension parisienne raconte la relation qu’elle a eue avec Reine, jeune Tunisienne, égarée dans cette même pension où sa différence, son exaltation, son exubérance, sa personnalité sont très mal acceptées par la directrice et ses courtisanes d’une religiosité onctueuse et hypocrite. Elle nous raconte comment, dans ce huis-clos, un groupe de jeunes filles va intriguer pour exclure l’intruse ou pour défendre sa différence, s’affrontant sous fond d’obscurantisme religieux et de prosélytisme larvé. Le suspens n’est pas bien grand car l’auteur nous rappelle sans cesse que cette relation se termine mal.
Maïté, Marie-Thérèse, raconte en fait l’histoire de Reine qui est un peu l’histoire de Taos Amrouche, première romancière algérienne de langue française, qui a dû, elle aussi, rencontrer un certain nombre d’obstacles quand elle est arrivée en France. Elle accapare aussi la jeunesse exaltante de son amie pour oublier son adolescence un peu trop terne et sans relief. S’inventant ainsi une vie possible dans la grisaille parisienne à travers les personnages qui ont meublé la vie de son amie.
La religion qui est l’axe autour duquel tournent toutes les intrigues et les cabales, est la ligne de ségrégation entre Reine et les filles qui la repoussent car Reine revendiquait qu’elle ne différait « guère de m(s)a vieille grand-mère, restée musulmane ». Cette lutte de tous les jours contre celles qui n’acceptent pas la différence est aussi, en filigrane, une évocation du colonialisme, « elle est d’une autre race », et d’une certaine forme de racisme qu’elle subit même si elle fait « partie de la catégorie de ceux qui se sont séparés des leurs, qui ont rejeté la foi de leurs ancêtres pour suivre le Christ. »
Bien qu’elle soit fortement inspirée par des auteurs comme André Gide, son idole, qui est largement cité dans le roman et qui s’est fendu d’une lettre en introduction du livre, Taos, même si son écriture est très fine et très juste, fait preuve d’un romantisme très « dix-neuvième siècle » où l’exaltation du moi et l’analyse des sentiments sont poussées très loin dans le fond des cœurs et des âmes. On est bien loin de Constance Chatterley et de sa sensualité à fleur de peau, l’amour reste toujours très sentimental, on ne parle jamais de la chair ni de ses plaisirs. Mais, cependant, sous cette sentimentalité à la limite de la sensiblerie, tant on défaille dans ce long texte, des thèmes plus forts émergent comme l’affirmation de la personnalité des femmes dans la politique, la colonisation, le racisme, …
Roman inspiré des grands classiques du XIX° siècle mais fondateur d’une littérature féminine maghrébine qui portera de beaux fruits comme Assia Djebar et bien d’autres aujourd’hui à l’image de Malika Mokeddem par exemple.
Denis BILLAMBOZ
11:33 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
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11.06.2011
Devoir de mémoire, par Denis Billamboz
Devoir de mémoire
Souvent la littérature nous ramène au grand fléau qui affecta le XX° siècle et qui souillera à jamais la civilisation européenne. Et, pour ne pas oublier, alors que les droites extrêmes regardent de nouveau le pouvoir avec gourmandise, je pense qu’il est utile de, périodiquement, retourner vers les auteurs qui nous rappellent ce qui fut et ce qui pourrait peut-être encore être. Pour cette publication, j’ai donc retenu ces deux courtes lectures d’Aharon Appelfeld, juif roumain, survivant des camps de concentration, et désormais résident en Israël, et d’Hanna Krall, écrivain dramaturge polonaise, qui ont, chacun à leur façon, essayé d’attirer notre attention sur cette ignoble tragédie. Aharon Appelfeld nous rappelle comment paisiblement la déportation s’est mise en place sans que personne, ou presque, ne se rebelle alors qu’Hanna Krall, elle, est partie à la recherche des témoignages pour dire ce qui fut.
Badenheim 1939
Aharon Appelfeld (1932 - ….)
Dans une parabole évoquant la déportation des juifs vers l’Est de l’Europe, Appelfeld fait vivre la petite station balnéaire de Badenheim en Autriche qui s’éveille au printemps pour accueillir les touristes. Mais, « Vers la mi-mai, un discret avis apparut sur le panneau d’affichage, conviant les citoyens juifs à aller se faire recenser par le service sanitaire avant la fin du mois. » Et, progressivement la douce station se transforme en un camp de transit pour les juifs de toute conviction : juifs qui revendiquent leur judéité, juifs qui l’ont reniée, juifs qui l’ont oubliée, juifs qui ne connaissent pas leur part de judéité et même juifs qui ne sont pas très juifs. Tout un peuple qui se met en marche vers la Pologne comme tous les juifs d’Europe furent dirigés vers les camps qui leur étaient réservés pendant la dernière guerre mondiale. Appelfeld nous montre ce peuple de saltimbanques, de commerçants, de prostituées, d’enfants, d’adolescents, tout un peuple dont l’hétérogénéité montre bien que le seul point commun entre tous ces individus est leur appartenance, même très éloignée au peuple d’Israël. « Et si nous sommes obligés d’émigrer ? … Nous émigrerons, … Il existe des endroits merveilleux en Pologne. » Et c’est avec toute la fatalité contenue dans ces deux brèves répliques que ce peuple se met en marche inquiet mais pas atterré, préoccupé des petites choses du quotidien et du lendemain mais peu soucieux de son devenir comme la plupart des juifs déportés.
Cette parabole est écrite sous forme de petits tableaux qui ne sont pas sans rappeler « Les boutiques de cannelle » de Bruno Schulz autre juif tué par la Gestapo en 1942.
La littérature germanophone est en général peu prolixe sur ce moment où l’Allemagne bascula dans l’horreur. Je me souviens d’une lecture ancienne de « Après minuit » d’Imgard Keun et très récemment de la lecture de «Une source vive » de Martin Walser, écrit seulement en 1998, qui fit scandale à sa publication en Allemagne.
Là-bas, il n’y a plus de rivière
Hanna Krall (1935 - ….)
« Racontez-moi une histoire. Une vraie… importante… sur quelqu’un ou bien la vôtre… », demande Hanna quand elle termine ses interviews et qu’elle a débranché son micro. Alors ces survivants de la shoah, juifs polonais souvent hassidiques, qu’elle rencontre aux quatre coins de la planète lui confient leur histoire, celle de ceux qui ne sont pas revenus, celle de leur famille ou celle qu’ils ont vue ou entendue.
Mais, il est difficile de parler de ces événements qu’ils ne peuvent pas oublier, qu’ils ne peuvent pas ranger dans les placards de leur histoire, qui hantent leurs jours mais surtout leurs nuits. Alors pour raconter il faut du temps, les mots sortent de la bouche par bribes, par fragments, comme ces morceaux d’histoires qu’Hanna essaie de rassembler comme les pièces d’un puzzle pour reconstituer seize histoires, seize témoignages, sur la vie de ces juifs pieux et fatalistes qui s’en remettent à Dieu et à ses rabbins pour échapper à la tenaille qui les broient entre les mâchoires nazies d’un côté et communistes de l’autre.
Des souvenirs évanescents, des images ancrées dans la mémoire, des photos passées, des objets égarés, quelques reliques pieusement recueillies, des ossements exhumés, des cendres à disperser, toutes cette matière qu’Hanna recueille pour faire revivre le peuple juif de Pologne et raconter sa disparition en près de deux cents petits morceaux de récits que le lecteur assemble pour reconstruire l’histoire de ce peuple martyre. De la douleur, de la souffrance, de l’émotion, de la culpabilité, de la réticence, qu’il faut accepter pour comprendre que chacun a eu son histoire et que la vérité n’est pas une, ni livresque. Elle est dans le cœur de chacun.
A travers ces témoignages, nous pouvons voir ces juifs pieux et soumis, durs au travail, assidus dans leurs affaires pour construire des familles solides et nombreuses pour perpétuer le peuple d’Israël dans ces terres de Pologne, mais pas forcément très fidèles en amour. Nous pouvons voir aussi comment ce peuple a été rayé de la carte, «l’histoire des juifs de Tykocin était terminée » dit un témoin, avec une brutalité et une bestialité difficilement imaginable. Hanna accuse les Allemandes et notamment ceux du 101° Bataillon de Hambourg qui ont exécuté froidement, sans état d’âmes des centaines de juifs en y prenant même un certain plaisir.
Et dans ces témoignages reviennent comme toujours la mémoire des disparus, les raisons pour lesquelles ils sont disparus, la vie de ceux qui sont revenus et surtout pourquoi et comment ils sont sortis des camps, les justes qu’on sanctifie et ceux qu’on a oubliés, comment vivre après ? Où tracer la ligne entre les bourreaux et les martyres ? Toutes questions qui n’ont pas de réponses car comme dit Hanna, « je n’essaye pas de percer le secret de ceux qui ont survécu. »
Et c’est l’histoire de certains de ces gens qui sont morts pour rien et d’autres qui doivent maintenant vivre avec, vivre sans, essayer de vivre sans, oublier, essayer d’oublier, se souvenir pour que les autres n’oublient pas, souffrir en silence, vouloir la vengeance, chercher à comprendre ou tout simplement nier ce qui a été…
On pourrait en tirer un film dit Hanna, « mais sur quoi au juste ? Sur le châtiment ? Le hasard ? Dieu ? »
Denis BILLAMBOZ
16:21 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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28.05.2011
Ecrits d'aujourd'hui, par Denis Billamboz
Ecrits d’aujourd’hui
Nos pérégrinations à travers les littératures du monde, si enrichissantes qu’elles soient, ne doivent pas pour autant nous détourner des productions littéraires de la jeune édition française qui propose régulièrement des œuvres novatrices dignes, elles aussi, d’un grand intérêt et nous effectuerons donc périodiquement quelques incursions dans cette littérature. Ainsi, cette quinzaine, nous consacrerons notre publication à un jeune écrivain, Didier Da Silva, presque encore un débutant, qui a connu un beau succès avec ce livre proposé ci-dessous, et à Eric Chevillard dont le talent est désormais largement confirmé et reconnu.
Treize mille jours moins un
Didier Da Silva (1973 - ….)
« L’infini mis à part, le monde est trop grand pour Sam ; trop plein de choses et d’êtres et trop divers… ». En se promenant dans sa ville, Marseille, qu’il aime mais qui le dégoûte, Sam butte sur les choses et les êtres et a du mal de se rencontrer lui-même. Il regarde tous ces petits objets sans importance qui constituent sa vie, son univers dans lequel il a du mal à trouver sa place, c’est du moins l’impression que j’ai eu en lisant ce petit récit en forme d’épure où seul le nécessaire figure et même, dans certains cas, est mis entre parenthèses.
Ce récit d’une journée de Sam, n’importe laquelle, une au hasard, montre un univers vide ou presque, sans relief, sans autre, avec seulement un chat et un piano pour meubler cette journée. Un piano qui lui sert de thérapie mais dont il voudrait tirer des sons parfaits, perfectionniste comme un Arturo Benedetti Michelangeli, mais bizarrement ce n’est pas la musique classique qu’il joue que j’ai entendue mais ces notes suspendues dans le vide que le Monk, Thelonious Monk, sait si bien distiller dans son jazz.
Sam a des difficultés avec sa conscience d’exister, « … il lui faudra - séance tenante - s’isoler, écouter le bruit de son souffle et se souvenir qui il est, ce qu’il est censé faire là. Là, sur terre. » La balade est donc, pour Sam, un moyen de se sentir vivre et d’éprouver la sensation de son corps, il arpente Marseille, de la mer à la Bonne Mère, comme un Nizon flânant dans Rome pour en sortir son Canto mais comme un Canto en creux où seules les choses laides et sales seraient décrites. Et, là où les critiques ont vu de la paix et du vide, moi j’ai senti une très forte tension intérieure qui n’est jamais exprimée mais qui bouillonne entre les lignes « … il se croit formaté pour capter les ondes négatives, celles qui rampent, stagnent, louvoient entre les êtres. » Et, à ce moment, j’ai pensé à la rage de Baudelaire dans « Le spleen de Paris », mais il faudrait que je relise cet ouvrage pour pouvoir trouver des convergences réelles.
En un jour, en quelques lignes, le monde Sam, la vie de Sam, notre monde, notre vie, une vie de solitude dans un monde sale, dépravé, dégénéré ! Mais peut-être un livre trop bien écrit pour exprimer la vacuité de la vie et la corruption de la matière. « Ca ne voulait rien dire et c’était reposant, de ne rien vouloir dire, de vouloir rien dire et dire rien. » Et, si le livre et la vie se résumaient dans cette phrase ?
Oreille rouge
Eric Chevillard (1964 - ….)
« Il est Français comme le Sioux maquillé est Sioux » et pourtant, on l’invite en résidence d’écriture au Mali. « Il pense tout de suite aux grands animaux de la savane » et à tous les lieux communs et autres poncifs qui servent à décrire ce continent. Et, il est très fier de faire savoir qu’il va en Afrique et qu’il y rédigera un grand ouvrage qui fera date dans l’histoire du continent. Mais l’Afrique n’est pas, ou plus, celle des livres, les hippopotames sont invisibles mais les moustiques sont bien présents et très actifs. « L’Afrique tient avec trois bouts de ficelle dont un élastique, et dix points de soudure », l’Afrique part à la dérive victime de la dégradation de son milieu naturel, de la situation sanitaire affectée par l’introduction de médicaments frelatés, de la corruption, des abus des divers pouvoirs, etc…
Dans ce petit livre, Chevillard met en scène un Français moyen un peu « beauf » qui pourrait être colon, missionnaire ou coopérant peu importe, et qui croit encore que l’Afrique est le continent de l’aventure avec ses espaces et ses animaux majestueux mais l’Afrique n’est plus que la poubelle des riches. La parabole des moustiques et des hippopotames montre bien que les êtres nobles et emblématiques ne sont plus là mais que ceux qui sucent le sang du peuple sont de plus en plus actifs. « L’or de l’Afrique est dans le rocher ou dans les alluvions de la rivière. Le retard technologique est tel qu’on ne sait pas encore l’extraire des poches. »
Chevillard a le regard acéré et la formule percutante mais sa plume me semble trop académique, trop policée, ça sent trop l’atelier d’écriture, chaque mot est pesé, chaque phrase est ciselée. L’Afrique y perd sa réalité, son exubérance et même son immense misère. Chevillard a apaisé les vents de l’épopée, dompté le rythme des tamtams, canalisé l’énergie des danseurs. Et, malgré sa causticité et son ironie, il n’aura jamais la malice ni la débrouillardise du « coiffeur de Kouta » de Diabaté, ni la ruse et la roublardise de l‘étrange Wrangin d’Hampâté Bâ et, même si son écriture est très étudiée et très recherchée, son Oreille rouge n’aura jamais le charme ni la séduction des « Jambes d’Alice » que Nimrod fait gambader au Tchad, là bas vers l’Est…
Denis Billamboz
15:19 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
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14.05.2011
Sagas asiatiques, par Denis Billamboz
Sagas asiatiques
Peut-être pas de la très grande littérature mais des histoires assez originales et assez peu courantes sur les rayons de nos librairies pour que je consacre une publication à ces deux sagas familiales qui se déroulent en Asie alors que le genre appartient, plutôt, aux littératures nordiques qui regorgent de ces récits familiaux et mythologiques. Catherine Lim nous entraîne en Chine, pays de ses ancêtres, et Mary Ann Mohanraj refait, elle, le voyage de ses pères en reconstituant le chemin qu’ils ont parcouru entre Colombo et Chicago où elle réside désormais sans jamais avoir pu oublier ses racines. Une littérature qui pourrait avoir un bel avenir quand on considère le lectorat potentiel de ce type de livre et tous les événements qui ont agité le sous-continent, portant prétexte à de multiples récits et fictions. Pour le moment, ouvrons donc l’œil … au moins.
La maîtresse de jade
Catherine Lim (1942 - ….)
Catherine Lim, écrivain singapourien de la diaspora chinoise, nous emmène sur les sentiers tracés par Pa Kin, célèbre homme de lettre chinois décédé en 2005 à cent ans révolus, pour nous raconter l’histoire d’un amour impossible au cœur du XX° siècle dans cette société chinoise ancestrale et immuable qui n’a pas beaucoup évolué depuis quelques siècles. Un monde où les vivants et les morts, les dieux et les hommes vivent dans une étrange proximité.
La mère de Han qui n’a pas les moyens d’élever tous les enfants que son homme lui fait et de satisfaire sa passion du jeu, décide de vendre sa fille car c’est l’enfant le plus présentable, à une riche famille qui en fera une servante. La petite Han très volontaire et très dégourdie, après une période de rébellion, comprend rapidement le fonctionnement de cette micro société composée de la famille et ses servantes et devient la compagne de jeu préférée du jeune maître avec lequel elle développe une belle amitié qui se transforme, en ce qui la concerne au moins, l’adolescence venue, en un amour immense et total. Mais, le jeune maître part pour plusieurs années à l’étranger et elle doit attendre patiemment en supportant la mesquinerie de la gent ancillaire et le mépris des membres de la famille. Le retour du jeune maître est l’occasion de la reconquête de cet amour d’enfance qui s’oppose à l’amour officiel, décrété par la famille, avec la fille d’une autre famille encore plus riche. Alors commence les tribulations pathétiques de cette jeune servante pour séduire son jeune maître sous les yeux de sa fiancée. C’est le roman habituel de l’amour impossible où même la violence, la misère et la perfidie sont sirupeuses à souhait. Et cette histoire qui aurait pu être une belle histoire d’amour, comme la littérature en a immortalisé plus d’une, devient un grand délire pathétique qui ne fera frémir que les âmes sensibles.
Catherine, je trouve dommage que ton livre tourne un peu trop au pathétique qui fait vendre auprès d’un plus large public, selon la formule consacrée, car ce récit comporte des éléments intéressants sur la culture des Chinois de la diaspora que nous ne rencontrons pas si souvent dans les librairies. En effet, ce livre pose clairement la prédominance de l’enfant mâle et les risques qui en découlent, à la naissance, pour les fillettes. Il souligne aussi avec beaucoup de justesse toutes les difficultés que rencontrent les femmes dans cette société patriarcale qui fonctionne autour de trois principes qui constitue comme « … un rempart indestructible fondé sur la naissance, le pouvoir et la richesse. ». Et ces problèmes sont nettement amplifiés lorsqu’il s’agit de femmes servantes puisqu’elles cumulent deux tares qui les relèguent dans les tréfonds de la société comme des esclaves. Il aurait été intéressant que le récit développe plus ces thèmes culturels et sociaux pour que nous comprenions bien que les Chinois d’aujourd’hui n’ont peut-être pas totalement rompu avec la Chine ancestrale et que pour les comprendre il faudrait que nous comprenions mieux leur culture et leur histoire.
Ce pourrait être un bon livre pour réhabiliter la femme, la fille, la servante et tous les exploités dans cette société patriarcale où il faut être riche et le montrer avec ostentation pour exister. Lisez le en oubliant un peu l’histoire, dans le genre il y a beaucoup mieux dans notre littérature.
Colombo Chicago
Mary Anne Mohanraj (1971 - …..)
Mary Anne dégringole l’arbre généalogique des Kandiah et des Vallipuram, deux familles ceylanaises tamoules, même si quelques éléments osent des mariages interethniques avec des Cinghalais ou des blancs, appartenant aux hautes castes, plutôt aisées, cultivées et éduquées comme Sundar. « Il était cultivé, éduqué, riche, solide. Le patriarche d’un clan qui s’épanouissait. » Deux familles qui croiseront leur destin à travers deux mariages et dans les événements qui ont affecté la vie de leur communauté au Sri-lanka.
Au cours de cette visite de ces deux arbres généalogiques parallèles qui finissent par se rejoindre en certains points, la vie n’est pas très fidèle à la géométrie, l’auteur s’arrête sur le sort des femmes qui composent les diverses branches de cet arbre pour raconter leur destinée saisie à un moment décisif de leur existence. La visite commence vers les années quarante et s’achève au début de ce nouveau millénaire. Mary Anne dresse des portraits d’une de très grande précision, elle décortique ces femmes, les sonde, les analyse jusqu’au plus profond de l’âme pour comprendre comment elles vivent le sort qui leur est réservé.
Ainsi, à travers toutes ces femmes, elle dresse le portrait de la femme ceylanaise, le portrait de la femme exilée, le portrait de toutes les femmes qui veulent échapper à leur condition de mère pour conquérir le droit à être autre chose, des femmes éduquées, des femmes cultivées, des femmes diplômées, des femmes actives, des femmes reconnues, des femmes aimées, … Mais la vie est bien difficile, la femme ceylanaise doit avant tout assurer la pérennité de la dynastie et l’exode en Amérique ne change pas facilement cette condition. Les femmes de cette histoire, même si elles ont conquis le droit aux savoir et aux carrières prestigieuses, ne rencontrent que désillusion et désenchantement dans des couples qui foirent systématiquement ou presque. A croire que l’auteur est convaincu que la vie à deux est impossible, sauf peut-être pour ce petit couple d’une extrême fragilité qui pourrait trouver une certaine sérénité dans une vie faite de simplicité, d’humilité, sans grandes attentes ni ambitions.
Ce livre de la désillusion et du désenchantement se déroule sur fonds d’exil, d’intégration dans un continent très différent mais surtout dans un contexte historique difficile où les événements ont été souvent meurtriers : répression des colons anglais, fin de la colonisation et surtout affrontements entre Tamouls et Cinghalais. Mais il aborde aussi de nombreux autres problèmes comme, l’importance des castes et le poids de la tradition qui se heurtent aux aspirations de la modernité et laissent les jeunes dans une grande incertitude entre des comportements communautaristes et des aventures vers d’autres civilisations, d’autres cultures, d’autres mœurs.
Une histoire pleine de sensualité, à la limite de l’érotisme que ces femmes revendiquent dans cette galerie de portraits, de destinées plutôt, saisis dans un moment crucial de la vie de chacune, pour peindre un tableau plus général de la femme ceylanaise, de la femme tout court, en assemblant des petites touches et quelques traits comme dans une toile de Soutine. Avec des phrases courtes, efficaces, mais pas trop rapides car très précises et dans un débit très fluide, Mary Anne teste différentes forme de narration : journal, récit sous deux angles simultanés, … pour nous rappeler que ce roman est le fruit d’un travail de recherche qu’elle boucle par une leçon de cuisine tamoule qui sent comme une évocation de la tradition immuable. Car cette histoire ne devrait être que la suite du Ramayama qui conte la légende du roi Rama et de sa princesse qui lui est restée fidèle malgré la tentation.
Denis BILLAMBOZ
16:18 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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30.04.2011
Qu'en pense Buzzati
Qu’en pense Buzzati
par Denis Billamboz
Dino Buzzati semble bien avoir inspiré les auteurs de ces deux livres, en les lisant, j’ai eu ce même sentiment de vaineté dans le combat, de puérilité dans la cause, d’impuissance et d’inutilité des armes, pour ces deux troupes naufragées dans des déserts différents mais tout aussi inhospitaliers. Ces deux histoires plongent leurs racines dans des guerres bien réelles qui ont terminé toutes les deux en débandades et qui étaient, dès l’origine, vouées à la débâcle. La guerre entre Grecs et Turcs sur le sol asiatique pouvait difficilement tourner à la marche triomphale pour les Hellènes et la guerre du Chaco n’avait que peu de chance d’apporter la gloire aux troupes boliviennes. De quoi publier un solide plaidoyer contre toutes ces guerres où l’égo de quelques uns semble bien dominer l’intérêt de la majorité et envoyer au massacre ceux à qui on ne demande jamais leur avis. Oui, Buzzati n’aurait certainement renié ces deux romans.
Le labyrinthe
Panos Karnezis (1967 - ….)
La présentation du livre « évoque, bien sûr, le Désert des Tartares de Dino Buzzati » et son armée vaine et puérile mais aussi, et surtout, « un formidable roman épique où résonne l’écho d’une geste plus ancienne ». Le labyrinthe est en fait l’épopée tragique et grotesque d’une brigade grecque défaite en 1919 dans la guerre contre la Turquie, en Anatolie, et qui erre dans le désert pour chercher une issue vers la mer et vers la mère patrie. Cette épopée est retracée à travers quelques personnages qui constituent la théogonie de cette troupe en déroute : le général morphinomane écrasé par l’humiliation de la défaite et le décès de sa femme, le colonel, homme de guerre, qui a perdu sa motivation militaire et qui ne croit plus en sa hiérarchie et en le pouvoir en place, le prêtre qui a perdu ses ouailles et qui persiste à garder la foi, le médecin militaire qui croit fermement en la science mais qui peu à peu désespère des homme et un caporal, candide au milieu de ceux qui ont le pouvoir, qui ne croit plus qu’en l’amour d’une belle bien hypothétique, là-bas, au pays. Et cette petite troupe défaite, accablée par la malédiction et les éléments traîne sa misère sous un soleil de plomb avec un vilain secret dans ses bagages qui pèse aussi lourd sur les consciences que sur le moral de ces soldats en déroute.
Ce récit serait trop improbable si Karnézis ne nous invitait pas, par des allusions régulières, à lire cette histoire comme une épopée antique avec ses héros et ses traîtres, ses exploits et ses viles bassesses et tous ces preux guerriers en quête d’une gloire quelconque, militaire, religieuse, scientifique ou plus simplement populaire. Et, même l’aviateur qui aurait pu sauver la troupe qu’il a repérée dans le désert, se brûle les ailes en tombant du ciel comme un Icare, mais en sens inverse, brûlant les siennes en voulant s’évader lui aussi de son labyrinthe. Et le général reste convaincu qu’« Il est regrettable de ne pas connaître l’histoire de son propre peuple. Mais presque criminel d’ignorer sa mythologie… Car la mythologie est plus que de l’histoire, … , C’est aussi de la science. »
En ressuscitant l’épopée des dieux de l’Olympe, Karnézis a aussi voulu montrer toute la puérilité des guerres qui régulièrement enflamment ce qu’on appelait encore le « Levant » à l’époque où l’auteur fixe son récit, mais aussi tous les travers de l’humanité où l’homme confronté aux limites de son existence retrouve tous les instincts et les vices qui le rapprochent du monde animal aux abois. Caleb, le chien du prêtre, semble avoir plus d’humanité que les hommes qui l’entourent. Et, il ressort de cette épopée comme une fatalité qui rend toutes les bonnes volontés vaines et inutiles devant le l’impitoyable destinée de chacun.
Et, quand l’armée après avoir retrouvé la ville et l’espoir, prend le chemin de la mère patrie et, bien que la défaite et le remord assomment toujours un peu plus le général, la presse pourrait construire avec cette retraite salvatrice une légende où cette « équipée et celle des Dix Mille de Xénophon » auraient certaines analogies.
A l’aube de cette nouvelle légende, dans cette armée fuyant Smyrne avec sa population chrétienne, on croit voir parmi les civils qui ont choisi le chemin de l’exil, les ancêtres grecs que Jeffrey Eugenides a fait revivre dans Milddlesex.
Le puits
Augusto Céspedès (1904 – 1997)
« … Mes hommes creusent, creusent, creusent l’atmosphère, la terre et la vie d’un mouvement lent et atone de gnomes. » Dans le Chaco, en 1933, quand les Boliviens et les Paraguayens s’étripent, espérant trouver du pétrole dans cette région désertique et particulièrement inhospitalière, un sous-officier bolivien et sa vingtaine de sapeurs doivent trouver de l’eau pour les soldats qui fondent sous le plomb du soleil qui écrase le front.
Après plusieurs tentatives infructueuses, ils décident de creuser un puits plus profond pour chercher l’eau plus bas, dans le ventre de la terre. Mais leur tentative est aussi vaine que l’attente des soldats de Buzzati dans le désert des Tatares, l’eau est aussi rare au cœur de la terre qu’à sa surface. Malgré tout, la troupe ne désespère pas et continue à creuser en n’espérant même plus trouver cette eau indispensable à la vie de la troupe, donnant ainsi une réalité à ce puits par le seul fait de le creuser et d’y souffrir jusqu’à la mort. Et, ce puits, devenu tellement réel, tellement imprégné de leur vie, de leur souffrance, de leur douleur, devient une partie d’eux-mêmes, une partie de cette petite troupe, ce qui laisse croire à l’ennemi qu’il a une réelle fonction. Il devient alors objet de convoitise et donc enjeu de combat. « Le puis est en train d’acquérir à nos yeux une personnalité effrayante, essentielle et dévorante, se transformant, en seigneur inconnu des sapeurs. »
Ce micro livre, très esthétique, est constitué de cette seule et brève nouvelle tirée d’un recueil plus important écrit par Céspedès quand il était correspondant pendant la guerre du Chaco. D’une écriture très raffinée, félicitations à la traductrice, ce texte, une véritable épure, touche du doigt en quelques phrases ciselées, l’absurdité des actions de l’homme, la puérilité des luttes envieuses mais aussi la réalité des choses qui naissent par le seul fait que les hommes les désirent. C’est du Buzzati en raccourci et en condensé, l’eau de Céspedès est l’armée tatare que les soldats de Buzzati attendent avec de moins en moins de crédulité. Il est aussi remarquable de constater que les brèves notes qui constituent cette nouvelle, s’espacent au fur et à mesure que le temps s’écoule, de janvier à décembre 1933, comme l’espérance s’évapore au soleil du Chaco, comme la nature humaine révèle ses véritables limites dans des conditions extrêmes. « C’est la mort de la lumière, la racine de cet arbre énorme qui pousse la nuit, éteint le ciel et endeuille la terre. »
Denis Billamboz
14:40 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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16.04.2011
Tempête de feu, par Denis Billamboz
Tempête de feu
Les deux textes que je propose aujourd’hui sont rassemblés par le feu des explosions, de la mitraille et autres effets bruyants de ses guerres intestines, qui rythment la vie des communautés à Kaboul comme à Bagdad. Deux textes qui puisent donc leur inspiration dans ces conflits larvés mais violents et sanguinaires, où on ne sait plus très bien qui détruit qui et pourquoi. Mais, deux textes qui nous laissent un peu sur notre faim car ils émanent tous les deux d’un auteur qui n’est pas partie prenante dans le conflit mais qui vient seulement pour voir et témoigner, même si ces deux témoignages ne sont en fait que des fictions qui ne peuvent pas aller au cœur de la vérité, là où il fait trop chaud, là où nul ne peut s’hasarder sans risquer de se brûler ou même de se consumer complètement. Deux documents pour l’ambiance mais la vérité est sans doute bien plus cruelle encore car elle est moins simple et beaucoup plus perverse.
Les cerfs-volants de Kaboul
Khaled Hosseini (1965 - ….)
Pourquoi Khaled ? Pourquoi verser tant de ketchup américain dans cette belle histoire de fraternité entre deux frères de lait que tout sépare a priori, l’un riche l’autre pauvre, l’un maître l’autre valet, l’un Pachtoun l’autre Hazara ? La recette était belle et bonne pourtant sous le soleil d’un Kaboul que les médias ne nous ont jamais montré, éclaboussé du vol multicolore des cerfs-volants que les enfants manipulent en un combat prémonitoire. Et quelle émotion, quelle intensité dans le drame quand la trahison s’immisce dans l’amitié entre ces deux enfants dont le sort va se fondre dans celui de ce pays où les diverses communautés cohabitent mais ne pourront jamais se mélanger en un peuple uni.
Alors quand la guerre fait rage, que le remord dévore les tripes, il faut partir vers un ailleurs meilleur pour tenter d’oublier et de reconstruire mais le sort, comme dans toutes les grandes tragédies, rattrapent les fautifs et l’ami qui a trahi est appelé en Afghanistan pour accomplir une mission qui pourra lui rendre son honneur et sa fierté, nang et nanoos, les valeurs fondamentales des hommes de ce pays. Et là, hélas, la belle tragédie qui aurait pu prendre l’allure d’une épopée antique ou d’un célèbre western de Jack Schaefer ou de Dorothy M Johnson, sombre dans le polar de série B où les héros passés à la moulinette ressuscitent comme par miracle pour triompher tel David devant Goliath. Et le roman s’étire en une fin interminable digne d’un roman américain à l’eau de rose pour faire pleurer les âmes sensibles et racoler les amateurs de sensations faciles. Et voilà comment on transforme un succès littéraire en un succès de librairie où l’on voit trop les concessions à l’éditeur et au marché.
Hélas, mille fois hélas car ce roman comporte de très belles scènes et une vision sur l’Afghanistan, même si tous les poncifs sur le conflit sont largement étalés, que les journalistes ne nous ont pas donnée. Cette histoire d’amitié et de trahison méritait plus l’inspiration de la tragédie grecque que certains auteurs de westerns ont bien su exploiter que la référence à des romans plus proches de Gérard de Villiers que d’Eschyle, de Sophocle ou d’Euripide…
Les sirènes de Bagdad
Yasmina Khadra (1955 - ….)
Il n’a pas de nom parce qu’un nom est déjà un premier aveu devant les policiers, parce que sa vie risque d’être bien trop courte pour qu’on se souvienne de celui-ci, parce que tout le monde le connait dans son petit village de bédouins qu’il a rejoint quand la faculté de Bagdad a fermé ses portes au début du conflit. Et, depuis, il vit tranquillement entouré des ses sœurs attentives en passant son temps avec les jeunes désœuvrés du village. Mais la guerre le rattrape vite, un première fois quand le fils un peu simplet du ferronnier se fait abattre par les soldats quand il s’enfuit au contrôle d’un check point, une deuxième fois quand la noce de jeunes mariés du village est écrasée par des missiles qui laissent la mort et le désastre sur la plus belle propriété de la région et enfin, une troisième fois quand les soldats américains font irruption chez lui bousculant et humiliant femmes et enfants et surtout son père devant lequel il ne paraitra plus avant de l’avoir vengé car l’honneur chez les bédouins se place au-dessus de la vie.
Il décide ainsi de rejoindre Bagdad et les fédayins car « L’offense se devait d’être lavée dans le sang, seule lessive autorisée pour garder son amour-propre. » Alors commence les tribulations du pauvre garçon seul dans la ville, livrée à tous les démons, qui cherche un point d’ancrage à partir duquel il pourra exercer sa vengeance et vider toute sa haine. Il connaîtra ainsi la misère, la peur, les attentats, les trahisons et enfin l’attention de ceux qui le destinent à un avenir historique qui marquera un changement radical dans la vie de l’humanité.
Khadra change de terrain d‘action mais ne change pas de méthode, certes son récit linéaire et clair lui permet de concentrer au cœur de son intrigue tout, ou peu près, ce qui peut arriver dans un pays comme l’Irak en ébullition après la chute de son dictateur, mais son analyse est un peu trop simpliste pour que son message qui voudrait être de paix, mais ne l’est peut-être pas tant que ça, parvienne au plus grand nombre de lecteurs. Il semblerait que Khadra ait eu les coudées moins franches à Bagdad qu’à Kaboul et qu’il soit obligé de donner certaines garanties aux tenants d’un certain pouvoir pour se permettre certaines critiques qu’il atténue bien vite en recourant au fameux catalogue des lieux-communs sur la question qui nous sont servis régulièrement par les divers médias. Et, bien sûr, en n’évitant pas le célèbre « les Occidentaux n’on rien compris à l’Orient » et en omettant que ce théorème, comme tout bon théorème, pourrait avoir un corollaire qui dirait que « les Orientaux n’ont rien compris à l’Occident».
Rien de nouveau donc sous le soleil de Bagdad après la publication de ce roman, les médias nous avaient déjà tout dit ce que raconte Khadra même si celui-ci nous laisse sur un message d’espoir, une miette d’humanité, qui pourrait faire douter tous ceux qui ne pensent qu’à verser le sang, peu importe d’où il vienne !
Denis Billamboz
16:11 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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26.03.2011
Ô vieillesse ennemie, par Denis Billamboz
O vieillesse ennemie !
Ce titre sorti tout droit des œuvres du Père Hugo, si ma mémoire ne me trahit pas une fois de plus, me semble tout à fait convenir pour rassembler ces deux textes pourtant si différents. En effet, la Japonaise Ariyoshi et l’Italienne, à demi Irlandaise, Mazzantini ont traité toutes les deux de la vieillesse et surtout des problèmes qu’elle cause aux autres, la famille principalement, dans notre société actuelle. Si le problème est posé de la même façon, il n’est pas résolu avec les mêmes atouts par les deux auteurs, la Japonaise qui subit son beau père, trouve une forme de rédemption dans la tendresse qu’elle dispense à ce vieillard alors que l’Italienne inflige un traitement beaucoup plus féroce à la vieille grand-mère qui ne fait, elle aussi, aucun cadeau à son entourage. Deux livres qui nous rappellent un peu insidieusement que, nous aussi, nous serons vieux un jour, du moins nous l’espérons tous, et que nous serons certainement des poids lourds pour nos familles. Oublions vite ces sombres pensées et lisons ces livres avec tout le détachement nécessaire.
Antonera
Margaret Mazzantini (1961 - ….)
Quand sa grand-mère décède elle se souvient de cette vieille femme qui se désagrégeait au milieu de ses amies toutes décaties, « Tu as vu comme elles sont vieilles, mes amies ? Mon dieu, dans quel état elles sont ! ». Après avoir évoqué cette grand-mère, elle nous emmène dans une excursion de son arbre généalogique à la découverte de ces ancêtres riches terriens qui ont dilapidé leurs biens, incapables de tirer quelques fruits de leur immense domaine. Quelques générations de femmes mal mariées, souvent trop tard, avec des maris de circonstance pour ne pas rester veuves et faire perdurer l’héritage, incapables de donner suffisamment d’amour à leur mari, souvent trop faibles, et à leurs enfants qui ne leur ont apporté que douleur et peine. Toute une ascendance qui ne recèle que la misère sentimentale et affective avant de subir la vraie misère matérielle et physique quand vient le fascisme et son cortège de malheurs : la guerre, les privations, les choix et leurs conséquences, …
Fille d’Irlande et d’Italie, Mazzantini, livre un portrait sans complaisance aucune de cette famille où l’amour tant affectif que physique n’existe pas ou presque pas, où les femmes ne sont pas aimantes, où les mères ne sont pas maternelles, où les époux sont résignés. Un monde que les odeurs identifient bien et qui prennent une place prépondérante dans le récit. « Le premier souvenir que j’ai d’elle est olfactif : l’odeur de la naphtaline des vêtements dans lesquels ses aisselles éternellement humides transpiraient ; l’odeur de sa bouche, quand elle montrait les dents toutes identiques de sa prothèse pour me faire la fête ; l’odeur âpre de la paume de sa main qui serrait mon visage. »
Un récit d’un grand pessimisme sur l’existence, aussi sombre que la vie de sa grand-mère « Elle mâche ses paroles, se raconte sa peine, le calvaire qu’est pour elle la guerre, et celui que sont ses fils. Ses fils qui ne lui ont donné que de la douleur ». Et cette vie de douleur et de frustration, n’est qu’un prélude à une dégénérescence inéluctable vers les affres de la vieillesse et de la solitude. Cette vieillesse qui pue et qui emmerde tout le monde, gâchant la vie de ceux qui pourraient encore en profiter. « Non, la vie est un souci qu’on ne devrait pas avoir. »
Un livre sombre un peu trop scatologique et parfois étonnamment grandiloquent dans ce contexte misérabiliste. Un livre à déconseiller aux pessimistes et aux anxieux.
Les années du crépuscule
Sawako Ariyoshi (1931 – 1984)
Dans les années soixante-dix, dans un quartier populaire de Tokyo, la grand-mère Tachibana décède brusquement, en rentrant de chez le coiffeur, laissant le grand-père désemparé et la famille surprise et embarrassée. Rapidement celle-ci se rend compte que le grand-père manifeste des signes inquiétants de sénilité, il ne reconnait plus ses enfants mais seulement sa bru, la main qui le nourrit. Il fait des fugues et est pris, la nuit, de crises d’angoisse. Sa dépendance est de plus en plus importante et seule sa bru peut s’en occuper, elle délaisse un peu son emploi, cherche de multiples solutions pour le faire surveiller mais finalement c’est toujours elle qui doit intervenir au détriment de sa santé et de son travail.
Dans ce roman linéaire, précis et détaillé, parallèle à la courbe descendante de la santé mentale et physique du grand-père, Ariyoshi pose sans ambigüité et avec une grande lucidité le problème des vieux dans la société japonaise des années soixante-dix, en plein boom économique. Elle constate que les vieux deviennent de plus en plus un handicap pour les familles et que même s’ils en ont conscience ce handicap est bien difficile à surmonter. « Moi non plus je ne demandais pas à vivre si longtemps mais, si je me suicide, on aura du mal à marier mes petits-enfants. »
Le vieillissement de la population est un sérieux problème pour la société, les vieux coûtent cher. Les jeunes ne veulent pas prendre le risque de perdre leur emploi, ou la possibilité d’être promus, à cause de parents encombrants. Et, chacun tremble à l’idée d’avoir un jour un aïeul à charge, ou de devenir soi-même un fardeau pour la famille. Ainsi, le père et la mère auscultent attentivement leur corps et paniquent à chaque petit signe de vieillissement, porter des lunettes devient un indicateur fort du début de la déchéance que le grand-père leur offre quotidiennement en spectacle. Ils prennent ainsi brutalement conscience des dégâts causés par l’âge et que le leur les conduit doucement vers cette décrépitude qui affecte l’aïeul. L’angoisse de leur propre vieillesse qu’ils voient dans la déchéance du grand-père vient s’ajouter à la charge de travail causée par celui-ci et à la douleur morale de voir son parent devenir sénile.
Dans cette douloureuse situation, l’auteur met aussi en évidence toute la charge qui retombe sur le dos des femmes dont le salaire n’est pas encore considéré comme un élément indispensable du revenu familial même s’il concourt sérieusement au niveau de vie de la famille. C’est la place de la femme dans la société japonaise qui est mise en cause, elle doit, en plus de son emploi, gérer les problèmes domestiques, y compris ceux qui affectent la belle-famille, sans obtenir pour autant la reconnaissance qu’elle mérite. Mais la maman Tachibana s’acquitte de sa mission avec résignation parce qu’il le faut bien mais aussi parce qu’elle à l’impression qu’elle sera peut-être bien traitée le moment venu si elle soigne bien son beau-père. « C’est peut-être idiot, mais j’ai l’impression que, si je m’occupe bien de ma belle-mère maintenant, je souffrirai moins plus tard. » dit sa voisine.
Mais progressivement, elle s’attache à ce vieillard qui ne l’a jamais aimée, et éprouve pour lui une certaine tendresse qui l’incite à l’accompagner vers la fin de sa vie avec une sorte d’amour filial et une réelle humanité. Ainsi ce livre sur la vieillesse et la fin de vie devient aussi une belle histoire de femme qui m’a remis en mémoire « Chemin de femmes », ce beau roman que Fumiko Enchi a consacré aux femmes japonaises. C’est aussi une réflexion sur la vie et son éphémérité, et sur la mort qu’il convient de relativiser. « Elle avait toujours pensé que la mort était l’épreuve la plus terrible dans la vie d’un être humain, mais maintenant elle savait que survivre pouvait être encore plus douloureux. »
Denis Billamboz
10:06 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
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12.03.2011
Tragiques destinées, par Denis Billamboz
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11:33 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
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Agnès
Le vampire de Ropraz