CHRONIQUES de DENIS BILLAMBOZ

  • LA PHILO VAGABONDE de Yohan LAFFORT

    arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

     

     

     

     

     

     

    la_philo_vagabonde.jpg?itok=xQISn7FnInvité à visionner ce film de Yohan Laffort sur la démarche du philosophe vagabond Alain Guyard, j’étais a priori un peu inquiet, le cinéma actuel ne m’inspire pas beaucoup, je préfère mettre mes propres images sur les mots que je lis et ma culture philosophique puise ses racines dans mes seules lectures et réflexions. Mais cette inquiétude a été rapidement vaincue, Yohan Laffort a su filmer le périple de Guyard en même temps qu’il filmait sa démarche, il a su accompagner le philosophe sans jamais imposer ses images. Il a su alterner ses enseignements avec les réflexions de ses auditeurs, avec les motivations de ceux qui l’invitent dans les lieux les plus insolites et parfois même incongrus, avec de magnifiques images du Gard et des environs, là où Guyard sévi.

    Guyard c’est une bête de scène comme on dit à la télé où les mots se raréfient plus vite que l’eau dans le désert. Guyard c’est Depardieu dans Crésus, c’est Mélenchon sans son égo démesuré et ses  ambitions ineptes, c’est une force, une puissance d’évocation, un tribun éclairé, un virtuose du vocabulaire, un grand acteur, une culture immense, une intelligence supérieure. Il m’a rappelé un professeur d’histoire qui nous expliquait avec des mots savants mais toujours très simples, comme ceux de Guyard, la mythologie grecque, la ramenant à une explication toute simple de la vie des populations de cette époque et de leurs préoccupations. Guyard fait la même chose avec la philosophie, il décortique, dissèque, dénoyaute les écrits, les pensées, les recommandations des auteurs, notamment des auteurs de la Grèce antique qu’il semble particulièrement affectionnés.

    Il ne cherche pas à éclairer l’auditeur, il cherche à  l’embrouiller encore plus pour qu’il remette en question tout ce en quoi il croit, tous les cadres que la société a fabriqués pour que la majorité vivent selon les normes que certains ont définies : normes morales, normes sociales, normes économiques, normes religieuses, normes culturelles, … Tout ce fatras de normes qui devrait permettre de vivre en société alors que l’homme est avant tout individu et qu’il ne vit que pour lui-même, pour se confronter à la vie et à la mort qui n’en est que le dernier épisode.

    Laffort a mis ses souliers dans les pas de Guyard allant de la librairie à la médiathèque, de la prison à la ferme, de chez le boulanger à l’école des puéricultrices partout où les gens s’interrogent sur leur existence, leur raison d’être, leur façon de rendre leur vie possible et peut-être agréable. Et, chaque fois, Guyard les a pris par surprise, leur faisant comprendre que tout ce qu’ils croyaient allait à l’encontre de ce qu’ils recherchaient. Le bonheur s’oppose à la joie, la violence populaire n’est que la manifestation de sa force, l’expression de la nécessité de renouveler la liste de ceux qui détiennent le pouvoir, l’accumulation des richesses n’est que l’expression de l’angoisse, de la peur, de la vie, de la nécessité de se protéger. De conférence en conférence, Guyard adapte ainsi son discours à son public pour toujours revenir à l’essentiel, à l’individu, à son essence même, à la nécessité dans laquelle il est d’échapper aux forces qui le séquestrent dans l’un des systèmes inventés par les puissants. L’amour sans frustration n’est pas amour, l’éthique est personnelle et non professionnelle, la volonté prime sur la moralité, … chaque public reçoit le message qui lui est adapté.

    Se situant lui-même « entre Coluche et la métaphysique », Alain Guyard redonne une nouvelle dimension à la philosophie gravement dévaluée par les philosophes de télé qui essaient d’en faire une marchandise de librairie. J’ai retrouvé toute la puissance que Guyard à mis dans « La soudure », toute sa détermination à vouloir faire comprendre aux hommes que la vraie vie était en eux et que tous les systèmes étaient pervers. La philosophie ça dérange, « ça fout la merde » dans les esprits parce que la vie, la raisons de vivre, ça ne s’explique pas, le philosophe est comme « l’homme qui pédale sans savoir qu’il pédale et qui doit descendre de vélo pour savoir s’il pédale bien et donc cesser de pédaler ». C’est la machine infernale, le mouvement perpétuel de la remise en question permanente. Il reste à chacun de déterminer ce qu’est pour soi « la valeur de l’existence ».

    Un film qui vaut bien la quasi-totalité des discours que nous devrons subir lors des prochaines campagnes électorales où l’adage de Nietzsche sera encore confirmé : « Nous sommes des décadents ». Il nous restera alors la transgression pour créer un autre du monde hors du cadre défini actuellement.

    Et pour conclure, je voudrais ajouter que je partage avec Guyard cette façon d’aller à la rencontre des acteurs de nos territoires, des vraies gens, pour les écouter et les conforter dans leurs démarches souvent à la marge des idées reçues. Là sont les vraies forces !

    Le film est dans les salles françaises depuis le 5 octobre 2016.

    Le site consacré au film

    Lien direct vers la bande-annonce

    Alain Guyard sur le site du Dilettante

    La soudure d'Alain Guyard par Denis Billamboz sur Benzinemag.net

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  • LORGNER PAR-DESSUS LE MUR CORÉEN

    arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

    La littérature nord-coréenne n’encombre pas les rayons des librairies, c’est pourquoi je voudrais vous offrir cette chronique composée après la lecture de deux livres écrits par deux auteurs nord-coréens qui ont approximativement le même âge : Bandi, un écrivain contestataire qui a réussi, avec beaucoup de complice, à faire sortir de Corée du Nord ses nouvelles accusatrices et Baek Nam-Ryong, un auteur plus respectueux des consignes gouvernementales qui laisse cependant soupçonner le poids de la pesanteur du régime sur les familles coréennes. Dans les deux cas, un bon témoignage de la vie en Corée du Nord sous le régime des Kim père et fils.

     

    61z11MsvsfL.jpgLA DÉNONCIATION

    BANDI (1950 - ….)

    Le préfacier présente Bandi comme le Soljenitsyne nord-coréen car comme lui, il a fait sortir ses textes de son pays pour dénoncer la cruauté, l’injustice, la cupidité, du régime dictatorial qui y sévit. En coréen Bandi signifie luciole, c’est le pseudonyme choisi par cet écrivain clandestin, vivant toujours dans la partie nord de la presqu’île, qui essaie de faire comprendre au reste du monde l’étendue de la souffrance de son peuple. Son manuscrit se compose de sept nouvelles dénonçant la dictature autoritaire et cruelle du parti unique au pouvoir et toutes les aberrations du régime. Dans un court prologue en vers, il explique sa démarche :

    « Je vis en Corée du Nord depuis cinquante ans,

    Comme une machine parlante,

    Comme un homme attelé à un joug.

    J’ai écrit ces histoires,

    Poussé non par le talent,

    Mais par l’indignation,

    Et je ne me suis pas servi d’une plume et d’encre,

    Mais de mes os et de mes larmes de sang. »

    Ses nouvelles racontent des faits certainement inspirés d’événements qu’il a vécus ou qu’il a connus, c’est un condensé de toutes les misères qui peuvent s’abattre à tout moment, sans réelles raisons, aveuglément, arbitrairement, sur n’importe quel citoyen qui n’est pas ostensiblement protégé par le régime.

    Un vieux cocher qui vient de recevoir sa treizième médaille, abat l’arbre totem qu’il avait planté dans son jardin en souvenir de son inscription au parti, Il vient brusquement de réaliser que sa vie n’a été qu’un leurre, qu’il a sué sang et eau chaque jour espérant des jours radieux qui ne sont jamais venus, alors qu’il ne peut même pas chauffer sa chambre.

    Un couple doit élever un enfant qui a la phobie des portraits de Karl Marx et du dictateur coréen, ils ne pourront pas longtemps cacher cette lourde tare et devront en assumer les conséquences. « Nous préférons tous mourir et oublier la vie d’ici plutôt que de continuer à vivre ce calvaire ».

    Un homme, devenu mineur contre sa volonté, veut retourner au pays voir sa mère qui se meurt mais l’administration lui refuse le titre de voyage nécessaire. Une longue et cruelle épopée commence alors pour lui.

    Une femme subit les pires tourments pour que le mari qu’elle aime, n’apprenne pas l’indignation qui la frappe parce qu’un membre de sa famille est considéré comme ennemi du régime. L’opprobre est héréditaire en Corée du Nord.

    Une vieille femme abandonne son mari et sa petite-fille coincée dans une foule compressée et affamée pour aller chercher des victuailles, elle est rejointe par le cortège du Grand Leader qui l’invite à bord d’une voiture et la place sous sa protection. Elle est instrumentalisée par la propagande gouvernementale alors que son mari et sa petite-fille son piétinée par la foule affamée. Elle culpabilise d’être la vedette d’une cause qu’elle réprouve et qu’elle n’a pas choisie.

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    Tout le monde pleure le Grand Leader décédé, tout le monde feint de pleurer le Grand Leader même ceux qui souffrent cruellement pour une raison plus personnelle. Il est obligatoire de pleurer la mort du Grand Leader. « N’avez-vous pas peur de cette réalité qui transforme les gens du peuple en comédiens hors pair capables de simuler le chagrin à la perfection ? »

    Un technicien de haut niveau est déporté parce que le frère de sa femme a fui au Sud, il travaille comme un forcené pour nourrir la population de la région mais reste le bouc-émissaire qui endossera les incapacités des dirigeants locaux.

    Bandi ne sait pas que depuis longtemps les exactions des régimes communistes totalitaires sont connus de tous, aussi ainsi-t-il vivement pour que nous lisions ses textes en espérant que nous prenions conscience de l’étendue de la souffrance de son peuple.

    « Mais, cher lecteur,

    Je t’en prie, lis-les ! »

    Il n’a pas la plume de Soljenitsyne même si ses nouvelles sont d’excellente facture, il m’a surtout fait penser à quelques auteurs albanais (Helena Gushi-Kadaré, Bessa Myftiu, Ylljet Aliçka,…) qui ont rapportés les exactions d’Enver Hodjai ressemblant étonnamment à celles des Kim père et fils. Les Coréens du sud ont lu ces textes en 2014 et ne sont pas spécialement émus. Je reviendrai sur ce sujet dans une prochaine chronique consacrée à un livre que Benjamin Pelletier a écrit après un séjour d’un an à Séoul. Espérons que l’opinion publique française et européenne sera plus réceptive au message désespéré de cet auteur qui a pris des risques énormes, avec d’autres évidemment, pour nous faire passer ses textes. Accepter la prière de Bandi, lire ses textes, c’est déjà compatir, c’est déjà résister, c’est déjà lutter avec lui et c’est aussi un excellent moment de lecture car ces nouvelles sont très poignantes et très émouvantes.

    « Ce champignon rouge arrachez-le ! Ce champignon toxique, arrachez-le de cette terre, de toute la planète, pour toujours ! »

    Le livre sur le site des Editions Picquier

     

    108856_baek_nam_ryong.jpgDES AMIS

    BAEK NAM-RYONG (1949 - ….)

    « Comment le bonheur des parents peut-il exister sans le bonheur des enfants et de leurs descendants ? » Baek Nam-Ryong posait, déjà en 2011, cette intéressante question qu’on a peu entendue en France lors du récent débat sur les nouvelles formes de famille. Tout ce livre, dans un langage, sobre, clair, dépouillé, expose cette idée centrale en traitant du sujet de la famille, du divorce et de l’éducation des enfants.

    Pour expliciter son avis sur cette question, l’auteur raconte l’histoire du juge Jong qui reçoit dans son cabinet une cantatrice qui veut divorcer, elle veut quitter son mari, tourneur dans une usine, qu’elle a connu quand il est venu installer des machines nouvelles dans l’atelier où elle aussi travaillait à cette époque. Le juge enquête sur la famille pour savoir s’il doit autoriser ce divorce mais surtout pour savoir à qui accorder la garde de l’enfant. Il rencontre ainsi le mari qui lui raconte sa passion pour son métier et comment il a rencontré sa future épouse en lui apprenant l’art du tournage.

    Grâce à son talent, la jeune femme a gravi quelques échelons de l’échelle sociale et ne peut plus supporter que son mari se contente d’un statut de vulgaire ouvrier alors qu’il pourrait suivre des cours pour devenir cadre dans l’entreprise. Le couple se défait progressivement mais l’enfant vit mal le malaise familial ce qui perturbe encore davantage les époux mais aussi le juge pour qui le sort de l’enfant est prioritaire.

    « Le temps avait passé. Il avait vieilli en supportant le mariage et la vie de famille au nom de la réalité, pas pour l’idéal. » Parallèlement à cette affaire, le juge considère l’évolution de son propre couple, son mariage avec une scientifique qui l’abandonne de plus en plus fréquemment avec la charge de surveiller et d’entretenir ses échantillons de plantes qu’elle souhaite adapter dans la région montagneuse d’où elle est originaire. Il confronte les difficultés familiales qu’il a surmontées, et qu’il surmonte encore, à celles de ces deux jeunes qui ne savent pas affronter les aléas de leur existence. Il déploie des efforts considérables pour leur faire comprendre qu’ils peuvent retrouver l’harmonie entre eux et élever leur enfant au sein d’une famille unie et aimante, car si « Les gens ont besoin d’eau, les enfants ont besoin de l’amour de leur père et de leur mère ». Ce texte est un véritable réquisitoire contre le divorce et un plaidoyer en faveur des enfants élevés par leur mère et par leur père, un livre en complet déphasage avec l’actualité nationale et les aspirations de notre société.

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    Ce texte un peu emphatique, un peu candide, un peu moralisateur, plein de pudeur et de retenue contient aussi beaucoup de tendresse et d’humanité. A travers le regard de ce juge donneur de leçon, c’est le fonctionnement de la société nord-coréenne qu’on aperçoit et qui n’est pas conforme aux clichés habituellement véhiculés même si on peut deviner facilement l’emprise du pouvoir sur la vie personnelle, familiale et sociale des citoyens. « Ce que vous avez fait est un crime. Parce que vous avez entravé l’accomplissement des orientations de la révolution et la politique économique de notre Parti ! Je vais vous faire endosser la responsabilité de votre crime. »

    Le livre sur le site des Editions Actes Sud

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  • POÈMES POUR PETITS ENFANTS

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Au pays de Tintin, on nous a appris que les livres s’adressaient aux enfants de sept à soixante-dix-sept ans, je pense qu’il en est de même pour les blogs littéraires qui concernent, je l’espère, même ceux qui ont dépassé l’âge limite. J’en suis même convaincu pour Les Belles phrases qui ouvre largement ses lignes à tous ceux qui savent lire. Après avoir un peu gâté les plus âgés, il devenait donc urgent que je propose une chronique pour les plus jeunes. La publication de deux recueils de poésie à destination des enfants, nous sommes évidemment tous des enfants, respectivement par l’ami Éric, Dejaeger pour une fois, et par Chantal Couliou m’a fourni l’occasion de leur proposer les deux textes ci-dessous.

     

    55183.jpgPOÈMES MIGNONS POUR PETITS CAPONS

    Eric DEJAEGER (1958 - ….)

    Je ne sais lequel a enrichi le document de l’autre, la fille a-t-elle commencé à faire des dessins ou le père a-t-il écrit d’abord les textes ? J’aimerais à croire que la jeune femme, se souvenant des dessins réalistes dans toute leur naïveté, chatoyant des couleurs les plus vives, qu’elle s’appliquait (en tirant la langue ?) à garnir son cahier quand elle n’était encore qu’une gamine haute comme trois pommes, a voulu, par affection envers les petits bouts de sa famille, leur offrir quelques uns de ces dessins revisités par sa main désormais plus rompue au dessin publicitaire (mais la publicité aime tellement les enfants).

    Oui j’aimerais à croire que la jeune femme, un peu par nostalgie, beaucoup par affection, a dessiné ces quelques illustrations que le « pépEric » n’a pas pu s’empêcher d’enrichir de quelques mots dont il a le secret. Des textes évidemment courts, même très courts, comme il les affectionne. Mais ces textes ne sont pas seulement des poèmes pour enfants destinés à les initier aux belles lettres, c’est aussi un grand message d’amour et de tendresse de « pépEric » pour ses petits-enfants chéris. J’ai pensé avec beaucoup de nostalgie en lisant :

    « J’ai des moustaches

    Et je m’en mets partout

    Papa devient fou

    Devant tant de taches »

    A la chanson « La petite Josette » d’Anne Sylvestre que mes enfants ont tellement écoutée quand ils étaient, eux aussi, hauts comme trois pommes. Et, comment ne pas rester ému devant ce joli petit poème, c’est tellement mignon, je suis sûr que les petits enfants de « pépEric » diront un jour :AVT_Eric-Dejaeger_7384.jpeg

    « Le haut-de-forme

    De mon pépé

    Est fatigué

    Il faut qu’il dorme »

    Il ne sert à rien que je m’évertue à parler de tendresse et d’affection « pépEric » à tout dit dans sa conclusion :

    « Mes petits-enfants

    Quand ils seront grands

    Reliront ces lignes

    Trouveront les signes

    De mon affection

    De mon attention

    … »

    COURT, TOUJOURS!, le blog d'Éric DEJAEGER

     

    31E7aoPC71L._SX195_.jpgLE CHUCHOTIS DES MOTS

    Chantal COULIOU (1961 - ….)

    Chantal Couliou présente dans ce petit recueil une trentaine de petits poèmes inspirés par la vie d’un enfant, qu’on dirait un peu solitaire,

    « Inlassablement

    Tu observes le globe

    Et d’un océan à l’autre

    Tu navigues

    Ton père à Sydney

    Ta mère à Brest

    Et toi entre les deux

    -Tiraillé –

    ... »

    qui va à l’école et qui meuble son temps en observant son environnement, les petites choses qui l’entourent :moton207.jpg

    « Dans le square

    La balançoire s’ennuie toute seule

    …. »

    « Dans la cour désertée

    Des mouettes rieuses

    Jouent à la marelle »

    Pour mettre ce petit monde de l’enfant en couleur, pour le faire vivre plus concrètement, Chantal Couliou a confié l’illustration de ce recueil à Charlotte Berghman qui a dessiné ces illustrations aux fraîches couleurs pastelles de l’univers de cet enfant. Elle propose des dessins très sobres, un peu naïfs même, qui évoquent bien l’univers d’un petit écolier rêveur.

    Un joli recueil, frais, et comme l’écrit l’auteure elle-même :

    « Une émotion,

    Teintée de poésie

    Devant ce labyrinthe de couleurs,

    Les mots,

    Impossibles à ordonner

    La parole hésite pour dire

    Cet abandon

    Face à la porte de la peinture.

    Silence »

    Que je respecterai…

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  • CROISIÈRES AMÈRES

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    En cette période estivale où de nombreux lecteurs de ce blog s’offrent une petite croisière dans des mers clémentes et accueillantes, j’ai eu une petite pensée pour ceux qui ont connu la mer dans d’autres circonstances et dans d’autres conditions, la mer qui se déchaîne, gèle, se démonte, agressant les bateaux et terrorisant les hommes… J’ai lu au printemps dernier ces deux ouvrages déjà anciens, quelque peu oubliés, et j’ai pensé qu’ils méritaient d’être mieux connus des lecteurs actuels, je vous propose donc de les découvrir à travers lire les deux chroniques ci-dessous avant, peut-être, de plonger dans les flots tourmentés de ces romans.

     

    LesEffroisDeLaGlaceEtDesTenebresChristophRansmayr.jpgLES EFFROIS DE LA GLACE ET DES TÉNÈBRES

    Christoph RANSMAYR (1954 - ….)

     

    Brrr !!!! Je suis enfin sorti, congelé et terrifié, de l’enfer glacé du Grand Nord et de ce roman où, son auteur, selon une note liminaire, « raconte deux histoires à la fois parallèles et imbriquées, encadrées l’une dans l’autre et constamment reliées par le biais d’un narrateur omniprésent... D’une part, le voyage en 1981 de Joseph Mazzini, personnage fictif vers le cercle polaire arctique et, d’autre part, l’épopée de l’expédition Payer-Weyprecht » qui resta bloquée deux ans an nord de la Nouvelle-Zemble et découvrit en août 1873 la Terre François-Joseph à plus de 79° de latitude nord.

    Ce roman est presque un récit d’expédition, il propose de nombreux textes documentaires évoquant le contexte et l’expédition, il cite notamment de larges extraits des écrits des acteurs mêmes de l’aventure notamment Payer, Commandant de l’expédition sur terre, et Weyprecht, Commandant de l’expédition sur mer, mais aussi de Haller, premier chasseur, et de certains autres membres de l’équipage. Le texte est en majeure partie consacré à la tragique épopée des marins de l’Admiral Tegetthoff qui s’aventurèrent vers des latitudes où personne n’était encore allé, dans des conditions qui peuvent apparaître au-delà de l’extrême. Le voyage de Mazzini occupe relativement peu de place dans le roman et n’est là, à mon sens, que pour apporter une couleur romanesque au texte sans rien ajouter au récit du voyage des aventuriers. Le lecteur s’attache inéluctablement au sort de ces pauvres bougres perdus au milieu de l’immensité la plus hostile avec des moyens techniques encore bien sommaires, frissonne avec eux, souffre avec eux, gèle avec eux, dépérit avec eux, tombe malade, subit la nature dans toute sa furie.

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    Christoph Ransmayr

    Ce texte écrit tout à la gloire de cette expédition austro-hongroise qui reçut un triomphe à son retour mais qui fut bien vite oubliée, certains lui contestant même l’existence des terres découvertes, met en évidence la folie de celui qui conduisit ses troupes au-delà des limites de l’humanité. Mais ceci semble être le propre de tous les grands découvreurs qui moururent en chemin ou découvrirent de nouvelles terres, de nouvelles routes, de nouveaux passages ou encore gravirent des sommets jusque là inaccessibles.

    C’est plus un livre d’aventure qu’un roman même si l’expédition solitaire de Mazzini apporte une touche fictive à ce récit très pragmatique. L’auteur liste même les passagers à bord du bateau, chiens y compris, dresse la biographie des principaux membres à bord, recense les diverses expéditions qui ont essayé de forcer le passage de l’est ou de l’ouest pour rejoindre l’Atlantique et le Pacifique. La note fictive est apportée pour mesurer ce qui fut à l’aune de ce qui aurait pu être. « Ce récit est un procès du passé, un examen attentif, une pesée, une supposition, un jeu avec les possibilités de la réalité. Car la grandeur et le tragique, de même que le ridicule de ce qui s’est passé se mesure à ce qui aurait pu se passer ».

    J’aurais aimé que ce texte souffle un peu plus fort le vent de l’aventure, de l’épopée, on sent bien la météo qui se déchaîne mais le ton reste, à mon avis, trop documentaire, le tourbillon glace, terrorise mais n’emporte pas. Ransmayr reste sur le plan pratique, cherche l’intérêt que peuvent avoir de telles expéditions, s’interroge sur leur sens et leur coût en souffrance et en vies humaines. « Il est temps de rompre avec de telles traditions et d’emprunter d’autres voies scientifiques plus respectueuses de la nature et des hommes. Car on ne saurait servir la recherche et le progrès en provoquant sans cesse de nouvelles pertes en hommes et en matériel ». Et pourtant, il faut toujours un grain de folie, parfois même un gros grain, pour que le monde bouge, avance, regarde derrière les portes, derrière les montagnes, au-delà des mers et des glaces et que les pionniers emmènent l’humanité vers son avenir.

     

    9782844859617_1_75.jpgLE BATEAU-USINE

    Kobayashi TAKIJI (1903 – 1933)

     

    « C’est parti ! En route pour l’enfer ! » Dès la première phrase de ce roman Takiji annonce la couleur, on sait immédiatement où va nous emmener le Hakkô-maru, navire-usine qui quitte le port de Hakodate, un port de l’île de Hokkaido, à la pêche aux crabes dans la Mer d’Okhotsk en défiant les Russes encore ennemis privilégiés du Japon après la guerre russo-japonaise. La vie à bord de ses bateaux est encore pire que dans les mines décrites par Zola. Ces bateaux ne sont pas considérés comme des navires et échappent donc aux lois régissant la vie à bord et tout autant à celles réglementant le travail dans les usines, c’est un véritable espace de non-droit où même le capitaine n’est pas maître à bord, il doit subir le pouvoir de l’intendant représentant de l’armateur et véritable patron à bord après l’empereur. Le Hakkô-maru affronte des tempêtes et des grains que Takiji décrit aussi brillamment que Joseph Conrad quand il dépeint un Typhon en Mer de Chine ou que Francisco Coloane quand il nous entraîne Dans le sillage de la baleine dans les mer du sud. Les bateaux-usines japonais sont des rafiots déglingués, vieux navires hôpitaux ou transports de troupes mis au rebut après la guerre russo-japonaise et transformés, au moindre coût, en navires-usines pour le plus grand profit des capitalistes qui arment ces navires pour la très lucrative pêche aux crabes sans aucune considération pour la vie des très nombreuses personnes employées à bord pour la conduite du navire, la pêche et la fabrication des conserves.

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    Kobayashi Takiji

    Ce livre écrit par Takiji en 1929, fut immédiatement interdit et son auteur recherché par la police dans le cadre de la lutte contre les mouvements de gauche fleurissant à cette époque au Japon. Takiji fut donc contraint de se réfugier dans la clandestinité pendant deux ans, il fut finalement arrêté par la police et mourut sous la torture en 1933. La publication, en 2008, dans la presse d’un échange entre deux éminentes figures de la gauche japonaise, évoquant ce livre dans leur propos, provoqua un véritable raz-de-marée littéraire. Ce texte devint alors un classique de la littérature prolétarienne japonaise et fut édité dans de nombreuses langues. Il reste aujourd’hui un ouvrage de référence pour étudier la lutte prolétarienne contre le capitalisme galopant.

    Ce livre a une réelle dimension littéraire, il n’est pas abusif de comparer certains passages, certaines scènes concernant la vie en mer, notamment quand celle-ci est mauvaise, à des textes de Conrad ou de Coloane mais il faut bien admettre que Takiji a écrit ce roman pour démontrer l’emprise du patronat capitaliste sur le sous-prolétariat constituant la main d’œuvre à bord de ses navires et la possibilité pour celui-ci de renverser les rôles en se soulevant, à l’unisson, contre les profiteurs l’exploitant. Il a situé ce manifeste, ce manuel de révolte, sur un navire pour disposer d’un monde clos où les deux forces en présence pouvaient s’affronter sans intervention extérieure, même si un destroyer se mêle un peu de l’affaire. Ce livre servit donc très souvent de manuel de propagande pour le parti communiste auquel appartenait Takiji sans que cela retire quoi que ce soit à sa qualité littéraire.

    Le livre sur le site des Éditions Allia

  • HISTOIRE DE RIEN

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Le rien qui nous préoccupe tellement et qui remplit souvent discours, émissions de télévision, journaux, propos divers, conversations imposées, raisonnements, etc… méritait bien une petite chronique sur ce blog hautement intellectuel. C’est du côté des Editions Louise Bottu que j’ai trouvé matière à remplir de rien le vide de ma chronique bimensuelle. Une chronique toute légère, appropriée, je l’espère, à cette période de farniente, de détente et de repos aussi bien physique qu’intellectuel.

     

     

    dictionnaire-de-trois-fois-rien-de-marc-emile-thinez.jpgDICTIONNAIRE DE TROIS FOIS RIEN

    Marc-Emile THINEZ

    « Algèbre … Une contrainte qui compte. Jean n’aime pas les maths, les Arabes non plus ». La première définition de ce dictionnaire est édifiante, le raccourci est fulgurant. Jean est déjà sur la sellette. Jean c’est apparemment le père de l’auteur, du moins dans cet ouvrage, c’est un cruciverbiste fidèle, il fait chaque jour la grille de l’Huma car Jean est communiste, un peu franchouillard, communiste comme d‘autres sont catholiques ou philatélistes. Il ne conteste jamais la parole du parti, l’Huma est son bréviaire. Il ne se pose pas de questions, ce n’est pas un intellectuel, il exécute et fait des mots croisés avec son fidèle dictionnaire, « Le dictionnaire est Le Livre, sa bible à lui, le mécréant ».

    Marc- Emile c’est le fils, le fils doué qui sait lire très tôt les bulles de Pif le chien dans l’Huma, c’est lui plus tard qui établira ce dictionnaire des termes qui définissent le mieux son père. Ces mots dont il donne une version littéraire, lexicologique, et une illustration appliquée à l’usage que Jean en fait ou à la description de l’univers de Jean.

    Ce dictionnaire est bien sûr très drôle, l’auteur joue avec les mots comme d‘autres avec les balles ne rechignant jamais à formuler calembours, aphorismes et autres jeux de mots toujours savoureux. Mais tous ces jeux avec les mots cachent mal une satire acerbe de la France profonde manipulée par les partis politiques et les leaders d’opinion, Jean est communiste mais il pourrait appartenir à n’importe quel autre parti, il se comporterait de la même manière, comme un bon vieux godillot, comme un électeur sûr et convaincu, comme un militant zélé ne contestant jamais les décisions prises par les instances supérieures. Sous cette satire acide, il y a aussi beaucoup de tendresse pour ce père qui n’a pas eu la chance de poursuivre ses études bien longtemps, il a quitté l’école à onze ans, et qui voudrait apprendre encore en faisant ses mots croisés avec son dictionnaire fétiche. Jean est le père que de nombreux enfants ont eu au siècle dernier quand il y avait encore des ouvriers et des agriculteurs qui apprenaient tout sur le tas.

    Une fois encore, la preuve est faite qu’un tout petit livre peut contenir beaucoup, beaucoup de choses. Ainsi, on pourrait évoquer aussi la réflexion de l’auteur sur l’ambigüité du langage à qui on peut faire dire tout ou rien ou tout et rien. En lisant ces lignes, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ces réunions auxquelles j’ai participé et au cours desquelles on essayait d’écrire en commun une délibération, une clause, une motion, … Le déficit de langage n’est pas le propre des ouvriers de la fin du XX° siècle, elle perdure encore même chez des gens qui ont fréquenté l’université, ils sont capables de parler de tout et de rien pendant des heures sans rien décider du tout. Tout le monde ne met pas « La même application à chercher le bon mot que son prédécesseur le bon champignon ».

    Un tout petit livre qui n’a l’air de rien mais qui dit tout sur le rien et le tout et sur la grande difficulté qu’il y a encore à se comprendre avec seulement des mots comme le savent bien ceux qui fréquentent assidûment les réseaux sociaux et les débats houleux qu’ils génèrent pour de simples incompréhensions.

    Le livre sur le site des Editions Louise Bottu

     

    72702.jpgL’AIR DE RIN

    Bruno FERN (1960 - ….)

    On ne peut pas s‘imaginer comme rien occupe de la place, tellement de place qu’après le dictionnaire que lui a consacré Marc-Emile Thinez aux Editions Louise Bottu, cette maison publie un nouvel opus consacré à ce fameux rien qui encombre notre vie : « L’air de rin ». En fait l’air de rin c’est surtout un fil sur lequel Bruno Fern, équilibriste du vocabulaire, a composé des variations à partir de deux vers : l’un de Mallarmé :

    « Aboli bibelot d’inanité sonore »

    l’autre de Guillaume d’Aquitaine :

    « Ferai un vers de pur néant »

    Bruno Fern propose centre-trente-deux variations du premier en application à autant de circonstances ou de contextes. « On le voit, on l’entend : de petits faits quotidiens ou moins, entre humour et mélancolie » comme l’écrit le préfacier Jean-Pierre Verheggen. Je dirai que, moi, j’ai vu beaucoup d’humour, un peu d’espièglerie et quelques petites piques bien affûtées et tout aussi bien ciblées :

    « Lucide : Accomplis coquelicot ta destinée record »

    « Faux-cul : Applaudit en plateau mais maudit en dehors »

    « Coquet : Assorti aux rideaux le gilet du croquemort »

    Et soixante six variations du vers de Guillaume d’Aquitaine, juste la moitié du précédent total :

    « Ecrivain : Phraserai matières et compléments »

    « En slip léopard : Feulerai par terre face au divan »

    « Fan d’Apollinaire : « Fesserai l’postère en versifiant »

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    Mine de rien, «L’air de rin » est tout de même le résultat d’une longue réflexion et d’un talentueux exercice de créativité accomplis par l’auteur, il n’est pas toujours évident de recréer en de multiples exemplaires ce qui existe déjà en lui donnant à chaque fois un sens, une couleur, une apparence différents mais en lui conservant sa sonorité. Un exercice de fildefériste sur le fil tendu du vocabulaire, un exercice gymnique, où il ne faut surtout pas se prendre les pieds dans le tapis, plein de pirouettes exécutées sur le praticable de la sémantique. In fine, un exercice poétique et "vocabularistique" qui montre toute l’étendue de la langue française et les multiples usages que l’on peut en faire. Je pourrais conclure avec le lieu commun actuel : Bruno Fern a étiré au maximum le champ des possibles contenus dans les vers de Mallarmé et Guillaume d ‘Aquitaine.

    Le livre sur le site des Editions Louise Bottu

  • APRÈS LA GUERRE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLLAMBOZ

    Un coup de nostalgie ? Une opportunité de lecture ? Je ne sais pas trop mais j’ai lu récemment le livre de Mérindol et j’avais lu peu de temps avant le roman d’Audiard qui sommeillait depuis de longues années dans mes tiroirs et j’ai eu envie de rapprocher ces deux textes. Celui d’Audiard évoque plus l’occupation que l’après-guerre mais ce qui m’intéresse surtout c’est la montée en puissance de cette génération qui a rebâti la France détruite par la guerre, la génération qui a grandi pendant la guerre et qui a donné naissance aux fameuses Trente Glorieuses. Les premières images que j’ai découvertes, les premiers souvenirs qui ont imprimés ma mémoire, … tout cela figure dans ces livres et d’autres de cette même période.

     

    893811.jpgFAUSSE ROUTE

    Pierre MÉRINDOL (1926 – 1913)

    « L’histoire de cette histoire commence au comptoir… », comment bouder un livre qui commence au comptoir, même s’il ne s’agit que de la préface, une préface goûteuse comme une assiette de charcuterie dégustée à l’heure du casse-croûte sur le zinc d’un bar, avec un pichet de brouilly ou de côte du Rhône. Un morceau d’anthologie qu’il ne faut surtout pas éluder. Cette histoire sent le cambouis, le gasoil, la goldo froide ou fumante selon les moments, le chou, le poireau ou un autre légume encore selon le chargement transbahuté à l’arrière et, les jours de bonne fortune, les relents des étreintes passagères. C’est un road movie des années cinquante, une histoire de routiers qui s’ennuient à longueur de journée dans un camion poussif qui se traîne entre Marseille et Paris pour garnir le ventre affamé de la capitale.

    Avec son pote Edouard, le narrateur, fait la route sillonnant la France selon l’axe nord-sud, où l’inverse, en faisant halte dans des auberges ou des hôtels dont les tenanciers sont, à la longue, devenus des amis, la nourriture est riche et goûteuse, les vins ne sont pas frelatés, le gîte est bon et la patronne pas toujours farouche. La route est leur résidence, l’hôtel et l’auberge un lieu de passage indispensable pour satisfaire les besoins élémentaires. Une vie simple, sans histoire, réglée par l’obligation de livrer à une heure bien précise, une vie qui laisse le temps de flâner le soir, le dimanche et les jours sans frets.

    Et pourtant, un jour, Edouard arrête le camion pour prendre à bord une jeune femme seule sur le bord de la route, il n’espère qu’une étreinte passagère mais la fille s’installe bientôt à bord pour faire la route avec les deux amis s’incrustant de plus en plus dans la vie d’Edouard au point que ce dernier finit par acheter un bar à la Moufte pour installer sa belle à demeure. Ainsi va la vie jusqu’à ce qu’un ancien pote d’Edouard débarque à Paris pour lui demander d’accueillir son fils venu suivre ses études à Paris. Le jeune homme donne un coup de main à la tenancière du bar pendant que le routier sillonne la France mais celui-ci n’est pas tranquille, il a flairé l’embrouille, le drame se noue…

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    Pierre Mérindol

    Le préfacier, Philibert Humm, prévient : « Le roman justement, puisque c’est de lui qu’on cause, n’est pas un chef-d’œuvre inconnu. Autant vous le dire tout de suite. Et c’est précisément ce qui nous plaît ». Non, ce roman n’est peut-être pas le livre inoubliable qu’on imposera aux potaches de France et de Navarre, c’est une histoire simple, une banale tragédie domestique dont regorgent les journaux, évoquant les gens simples qui se démenaient pour construire une vie décente après avoir traversé une guerre horrible. C’est aussi un portrait de la France de l’après-guerre avec ses bistrots, ses stations-service, ses hôtels de préfecture, ses routes sinueuses et ses lourds camions que nous guettions, sur le bord des routes, avec une grande curiosité. C’est la France de la reconstruction, l’aube des trente glorieuses, une bouffée de nostalgie qui évoque l’enfance de ceux de ma génération. C’est aussi la preuve qu’il ne faut pas laisser les auteurs comme Mérindol enterré à jamais dans le cimetière des écrivains oubliés. N’oublions pas que cet auteur, avant de faire une longue carrière journalistique au Progrès de Lyon, a traîné sa misère du côté de Montparnasse avec Robert Giraud et Robert Doisneau avant que celui-ci devienne célèbre et laisse ses camarades de bohème orphelins.

    Le livre sur le site des Éditions Le Dilettante

     

    2260014895.08.LZZZZZZZ.jpgLE P'TIT CHEVAL DE RETOUR

    Michel AUDIARD (1920 – 1985)

    Audiard, j’ai dégusté sans modération aucune les dialogues qu’il a mis dans la bouche de Gabin et de bien d’autres acteurs de la même génération. J’ai couru les salles de cinéma pour me repaître de tous les films dont il en avait écrit les dialogues. Aujourd’hui, enfin, j’ai l’opportunité de me goinfrer de sa prose par la lecture, non plus par la parole des autres, en lisant ce roman qui raconte l’histoire de trois jeunes garçons qui, craignant l’arrivée des Allemands dans leur quartier parisien, ont vite enfourché leur bicyclette pour fuir vers le sud sans savoir réellement où ils allaient, Ils voulaient seulement fuir la guerre. « En somme, cette guerre, on voulait bien la gagner, à la rigueur la perdre, ce qu’on ne voulait surtout pas, c’était la faire. Ca, à aucun prix ! » Ils avaient entendu trop de choses sur cette guerre, « On s’était même fait des idées à propos d’elles, des idées très précises, très mûries. Notamment, que la guerre moderne – donc technique – était une affaire de spécialistes et qu’il ne faut jamais déranger les spécialistes dans leur spécialité ».

    Je suis un grand admirateur de sa prose argotique, vernaculaire, rabelaisienne, il invente des formules désopilantes, créé des images hilarantes, emprunte des raccourcis foudroyants dans un langage qu’il a gardé de son enfance dans les rues du XIV° arrondissement de Paris. Il peint un monde de jeunes gens fort démunis qui vivent de la débrouille, de quelques larcins, de petites combines, rien de bien grave, juste de quoi épater les filles du quartier en espérant trousser leurs jupons le plus vite et le moins longtemps possible pour ne pas s’attacher et garder leur liberté. Mais après, les drôleries de la Drôle de Guerre, il faut bien se rendre à l’évidence, les Boches sont aux portes de Paris et il est plus prudent de prendre les devants en quittant la capitale au plus vite. Voilà, juste « Pour expliquer bien clairement pourquoi on s’était retrouvés à vélocipède sur un itinéraire aussi fantasque, peut-être convient-il de replacer la photo de famille dans son cadre : juin 40. Un temps inouï. Un soleil de feu ».

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    Michel Audiard

    Leur fuite à bicyclette prend des allures de chevauchée fantastique dans le flot de la France en pleine débâcle, sous les bombes des Stukas et la mitraille des Messerschmitt, puis, comme ils avançaient beaucoup moins vite que les panzers, au milieu de l’armée allemande fonçant, elle aussi, vers le sud. Au long de cette épopée picaresque, ils rencontrent des personnages étonnants en essayant de chaparder leur nourriture et de trousser, à chaque occasion, des filles et des femmes souvent très compréhensives mais pas toujours très séduisantes ni très jeunes. Peu importe, ils voulaient surtout devenir des hommes, des vrais, des hommes qui savaient parler aux femmes et les satisfaire. Ils menaient ainsi une existence un peu bohême avec la seule contrainte de trouver leur pain quotidien dans un pays en pleine déliquescence où toutes les règles semblaient abolies. « Elle était marrante la France d’alors !... Inconséquente…. feignasse…. alcoolique… putassière…. moscoutaire…cagoularde…. mais merveilleusement légère et gaie. Ceux qui ne l’ont pas connue à cet âge-là ne sauront probablement jamais … comme elle a pu être gentille et drôle ».

    Avec ce récit drôle, hilarant, Audiard donne sa vision de la France de la Débâcle qui n’était pas encore celle de la collaboration ou de la résistance, la vision d’un jeune homme de vingt ans, il appartient à la première classe qui n’a pas été mobilisée. Cependant sous la blague, le bon mot, le raccourci, l’image désopilante, la formule colorée, il y a le regard acéré, le regard qui débusque la France qui va mal tourner, les affres de la veulerie, de la trouille, de la cupidité, de la vengeance facile par occupants interposés. L’aigreur perce vite sous la croûte de l’amuseur, il avait compris qu’une époque mourrait et que la suivante serait très différente, que des appétits nouveaux étaient en train de naître. « Ah, on y était vraiment dans la métamorphose des générations ! Le passage de témoins, comme disent les coureurs de relais !... madame Manière était sans doute un des derniers spécimens d’un romantisme décadent, un bel animal aux pulsations lentes, la fin d’une race à laquelle succéderait de petits fauves rudimentaires ». La belle décadente était le symbole de cette France en pleine mutation dans le malheur et la douleur.

  • OSER LA POÉSIE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    D’aucuns prétendent que la poésie ne fait plus recette et pourtant, les poètes sont de plus en plus nombreux à oser la publication. Aujourd’hui, je voudrais rendre hommage à Eric Allard, le maître de ce blog qui laisse souvent, dans son espace virtuel, une belle place à la poésie. La publication de l’excellent recueil qu’il a produit avec Denys-Louis Colaux et la superbe préface qu’il a offerte à Carine-Laure Desguin pour son dernier recueil a été pour moi l’occasion de publier cette chronique en forme d’hommage. Ecoutons le père Hugo, c’est lui qui disait, il semble, « Seul le poète a le front éclairé » ou quelque chose de ce genre, ma mémoire n’est plus très fiable.

     

    image2231.jpgLES LIÈVRES DE JADE

    Denys-Louis COLAUX (1959 - …)

    Eric ALLARD (1959 - …)

    Allard et Colaux semblent avoir en commun certains gènes littéraires, aucune analyse ne pourra le confirmer mais leurs écrits le laissent indubitablement penser. Ils ont donc décidé d’écrire un recueil à quatre mains, Colaux présente le projet dans sa note liminaire : « Allard, lui ai-je écrit, je vous propose une aventure de coécriture. Plaçons, pour épicer l’affaire, ce projet sous quelques consignes. Il sera question de la Lune, nous écrirons chacun quinze épisodes d’une dizaine de lignes, et dans le récit, nous nous croiserons. Rien d’autre ». Le cadre était dressé, il ne restait qu’à écrire et nos deux lièvres sont partis, pour une fois, à point, ils ont fait gambader leur plume respective chacun sur sa plage/pré pour finir par se rencontrer comme ils l’avaient prévu. Et comme le résultat était probant, ils ont décidé d’écrire une seconde série de quinze textes.Denys-Louis-Colaux-nb.jpg

    La Lune est leur totem, ils l’avaient inscrit dans les contraintes imposées à leurs récits, ils la vénèrent avec les mots, les phrases, les aphorismes, les images, les clins d’œil, les allusions, …., avec toutes les armes pacifiques du poète. Ils l’adulent car la Lune est mère de toutes les femmes qui nourrissent leurs phantasmes, « Les femmes sont enfants de la Lune », la femme est la muse du poète, les femmes sont nourriture du poème. Colaux la chante, dans sa première série de textes, comme un chevalier médiéval, comme Rutebeuf, comme Villon, comme … d’autres encore qui ont fait que l’amour soit courtois et le reste. Allard m’a fait très vite fait penser à Kawabata et plus particulièrement à Kawabata quand il écrit « Les belles endormies », je ne fus donc pas surpris qu’il cite le maître japonais au détour d’un de ses textes et qu’il intitule un autre précisément « Les belles endormies ». Pas surpris mais tout de même étonné que nous ayons en la circonstance les mêmes références, peut-être avons-nous, nous aussi, quelques gènes littéraires en commun ?3922229249.jpg

    Il y a une réelle proximité ente ces deux poètes, leur mode de pensée respectif semble très proche et ils expriment le fruit de leurs pensées dans un langage et un style qui pourraient leur être commun. Dans la seconde quinzaine de textes qu’il propose, Colaux m’a rappelé les textes d’Allard dans « Les corbeaux brûlés » que j’ai commentés il y a bientôt dix ans, on croirait ses textes immédiatement issus de ce recueil, les femmes qu’il dessine ressemblent étonnamment à celles qu’Eric fait glisser entre les pages de son recueil. Il y a du Léo Ferré dans ces deux séries de textes. Colaux dessinent des filles tout aussi liquides, tout aussi fluides, que celles qu’Allard fait ondoyer dans « Les corbeaux brûlés », comme celle que Ferré chante :

    « C’est extra, une fille qui ruisselle dans son berceau

    Comme un marin qu’on n’attend plus ».

    Deux grands poètes qui ont magnifiquement chanté, en prose, la Lune, l’astre féminin par excellence, et la femme non pas la femme mère ou fille, non, seulement la femme éternel idéal féminin source de tous les phantasmes qui agitent les hommes depuis qu’Eve a croqué la pomme. Leurs textes sont d’une grande élégance, d’une grande finesse, tout en laissant la place à de nombreux artifices littéraires, à de jolies formules de styles et à des clins d’œil qu’il faut dénicher. Un chouette pari littéraire, de la belle ouvrage !

    « Se pourrait-il que parfois la Lune aboyât aux chiens ? » (Colaux)

    Le livre sur le site des Éditions Jacques Flament

     

    9357077_orig.jpgDES LAMES ET DES LUMIÈRES

    Carine-Laure DESGUIN (1963 - …)

    Je connaissais Carine-Laure à travers les textes qu’elle a écrit en résonance à des romans de Marguerite Duras, je ne suis pas étonné de la retrouver cette fois armée de la plume du poète tant ses textes en hommage à la romancière respiraient la poésie. Dans le recueil qu’elle propose ici, elle présente des poèmes écrits en résonance, toujours, aux vingt-deux arcanes majeurs du tarot, tout en ajoutant six textes pour parvenir au nombre de vingt-huit. Selon Eric Allard, le brillant préfacier (il faut impérativement lire cette préface pour mieux comprendre les arcanes des textes), « la poétesse a pris des libertés avec les lames traitées individuellement pour atteindre à un nombre parfait (divisible par la somme de ses diviseurs) de textes bien accordés ». Je ne suis pas suffisamment versé en mathématiques et tarologie pour contester une aussi brillante démonstration. L’arcane majeur numéro 1, le Bateleur, ouvre donc la série en deuxième position des textes dans le recueil.

    « Sur les tréteaux du bateleur

    Les aiguilles des lendemains

    Babillent. »

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    Carine-Laure Desguin et Catherine Berael

    Et le Bateleur passe la main à la Papesse qui cède à son tour la place à l’Impératrice et ainsi de suite jusqu’à l’arcane vingt-deux le Mat qui appelle le renouveau. Il ne faut surtout pas oublier d’évoquer les vingt-deux lames représentées par l’illustratrice, Catherine Berael, dans lesquelles surgit toujours une tache de lumière illuminant des mondes tout en nuances de gris allant du blanc éclatant de cette lumière au noir le plus obscur. Des gravures aux contours mal définis évoquant des mondes flous percés de rayons de lumières, des mondes ésotériques éclairés par les lumières des lames (les lumières sont toujours évoquées au pluriel comme aux Siècle des lumières). Dans cet exercice aux limites de l’ésotérisme, Carine-Laure Desguin excelle, sa langue riche, son style brillant, génèrent des textes lumineux et je n’ai pas pu m’empêcher de penser que ces poèmes étaient un peu comme la lame de l’épée du toréador, revêtu de son ami de lumière, captant un dernier rayon de soleil avant de plonger dans le garrot du toro.

    Dans ces textes inondés de lumière, j’ai aussi voulu voir une forme d’optimisme, d’espérance, de foi en la vie, une croyance en des forces ésotériques qui sauveront le monde de sa morosité actuelle.

    « Respires-tu les pays de lumières

    De terres promises aux volcans de feux

    Au-dessus des ciels des orages des éclairs

    Quand les hommes aux costumes éphémères

    Battent les cartes et coupent les jeux

    Te guident vers les étoiles des amours heureux

    Quand les hommes aux costumes éphémères

    Te racontent les chemins des rites sulfureux »

     

    « La victoire

    C’est un chariot de soleil

    S’élançant du septième ciel

    Bousculant les matins et les soirs »

    Mais l’arcane treize rappelle lecteur aux dures réalités :

    « La treize la faux la mort

    Sèche et tranchante à vous couper le souffle ».

    La poétesse nous a révélé les forces qui animent les mondes, elle nous a montré les chemins des lumières, elle a fait briller les lames qui contiennent notre avenir dans ses textes lumineux, elle nous intronise :

    « Soldat de la vie aux mouvements de cristal

    Respires-tu les pays de lumières

    Maintenant que d’ici tu connais

    Ce que ton âme déjà savait ? »

    Le livre sur le site des Editions Le Coudrier

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     Carine-Laure Desguin, Claude Donnay, Denys-Louis Colaux & Eric Allard à la Librairie D'Livres

  • QUAND PISSE LE POÈTE...

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Quand j’ai écrit ma chronique sur l’ouvrage d’Eric Dejaeger, je ne connaissais pas encore Pierre Autin-Grenier, depuis j’ai eu le plaisir de glisser un premier regard sur son œuvre en découvrant ce petit recueil publié récemment par Les carnets du dessert de lune, et je suis comblé par cette première expérience. Je retournerai le plus vite possible vers cet auteur. Cette lecture m’a donné l’occasion de proposer cette chronique dans laquelle les deux acrobates du langage se rejoignent pour pisser dans leur violon ou peut-être est-ce l’inverse, à vous de le décider.

     

    400?fwLE POÈTE PISSE ENCORE DANS SON VIOLON

    Pierre AUTIN-GRENIER (1947 – 2014)

    Décédé en avril dernier, Pierre Autin-Grenier n’avait que quelques jours de plus que moi, j’ai été ému et heureux de recevoir ce petit recueil de textes retrouvés par Les Carnets du dessert de lune (un nom qui donne envie d’écrire pour faire partie de la ronde des desserts), un joli petit livre qui comporte des aphorismes de l’auteur avec en regard un facsimilé de son manuscrit. Ces quelques textes courts, publiés à titre posthume, dont l’auteur était un adepte apprécié : quelques lignes, quelques mots parfois, lui suffisaient pour énoncer une idée tranchante, fulgurante, hilarante, désopilante.

    « N’étant que très rarement

    D’accord avec moi-même

    Comment voulez-vous

    Que je sois d’accord avec les autres »

    Dans les quelques textes présentés dans cet ultime recueil, l’auteur prouve que jusqu’à la fin il n’a rien perdu de sa rage de vivre dans un monde où il trouvait cependant bien peu d’humanité et de charité. L’autodérision lui a encore servi, dans ce recueil, d’esquive pour les embûches de cette société qu’il n’appréciait pas beaucoup.

    « A chacun ses idées

    Et les miennes

    A moi »

    On rit avec Pierre Autin-Grenier, on rigole plutôt, on se marre même, mais on n’évite pas la question cachée dans le creux de l’aphorisme ou la remarque fulgurante lancée dans une phrase cinglante.

    « Voyez les gens d’ici :

    Depuis longtemps

    Ils ont touché le fond,

    Mais ils creusent encore. »

    Un joli petit livre, un beau texte, une mise en bouche alléchante pour aller plus loin à la rencontre de l’œuvre de cet auteur.

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    Pierre Autin-Grenier

     

    af1dc543.jpgLE VIOLON PISSE SUR SON POWÈTE

    Éric DEJAEGER (1958 - ….)

    Eric Dejaeger grand passionné du surréalisme essaie de faire revivre cette école littéraire à travers une œuvre multiforme : de l’aphorisme au polar en passant par le roman, la poésie et d’autres genres littéraires encore. Il dédie ce petit recueil d‘aphorismes à Pierre Autin-Grenier, auteur que je ne connais pas suffisamment pour en parler, je fais donc confiance à Wikipédia : « Pierre Autin-Grenier est devenu, au fil de son œuvre, un adepte reconnu de la forme brève au rythme et à l’écriture travaillé, il s’est construit de livre en livre une voix bien à lui où la révolte reste intacte. Même si on rit franchement à la lecture de ses livres, la rage de vivre dans un monde où la fraternité n’a plus beaucoup de sens pointe souvent derrière l’autodérision, la joyeuse gouaille et les phrases cinglantes avec lesquelles il aborde le quotidien le plus banal ». Une description qui conviendrait bien pour évoquer l’œuvre d’Eric, du moins ce que j’en ai lu à ce jour.

    Dans ce présent recueil d’aphorismes, il ironise, stigmatisant tous ceux qui se prétendent poètes et ne sont capables que d’écrire de la powésie :

    « Ecrire de la powésie parce que l’on se proclame powète est profondément ridicule. »

    Le poète doit rester un être maudit, incompris, qui ne connaitra la gloire que quand il vivra dans l’autre monde, ou un autre, mais à coup sûr ailleurs.

    « Le powète rêve d’être maudit, mais pas de son vivant. »

    Le powète croit qu’en étant incompris, il est un vrai poète.

    « Le powète continue à écrire pour se convaincre qu’il restera incompris. »

    Le powète rêve d’édition, de lecteurs, d’admiration, de reconnaissance et de succès.

    « Le powète rêve d’édition. De Gallimard en particulier. »

    A coup d’aphorismes tous plus aiguisés les uns que les autres, Eric Dejaeger dénonce les faux poètes, les powètes, les pauvres hères des lettres, qui posent, se pavanent, publient et croient avoir du talent, mais la vraie poésie est un art de forçat, elle demande talent et travail et surtout humilité.

    « La POESIE est un morceau de charbon qu’aucun diamantaire ne pourra jamais façonner. »

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    Le blog d'Éric Dejaeger

     

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    Le blog des Carnets du Dessert de Lune

    Le site des Carnets du Dessert de Lune

     

  • APHORISMES & PÉRILS

    par Denis BILLAMBOZ

    J’ai écrit les lignes ci-dessous concernant les attentats et la belle résistance des humoristes belges, notamment ceux qui se sont fédérés pour publier le journal Même pas peur après le massacre de Charlie Hebdo, juste après la boucherie du Bataclan mais bien avant celles de Bruxelles. En relisant ces lignes, j’ai trouvé qu’elles prenaient hélas une nouvelle saveur et qu’il devient nécessaire de crier encore plus haut notre envie de vivre libre en dehors de toutes menaces et contraintes imposées par quiconque ne détient pas son pouvoir du peuple. Donc mon titre prend plus de sens encore quand j’évoque les aphorismes et les périls qu’ils dénoncent. Alors, même si l’humour met en danger, nous continuerons à dégainer les armes du poète et du caricaturiste sans crainte aucune.

     

    couverture-texticules-1-.jpg?fx=r_550_550LES TEXTICULES DU DIABLE

    Jean Luc DALCQ 

    Cactus Inébranlable Editions

    « Allons enfants de la brasserie le jour de boire est arrivé », Jean-Luc Dalcq donne le ton d’entrée dans ce recueil d’aphorismes qui constitue pour moi le quatrième étage de la fusée lancée par Cactus inébranlables en septembre dernier, contre la sinistrose et la morosité. C’était avant l’offensive mortelle des pleutres tout juste capables de s’attaquer à des pauvres bougresses et bougres qui ne demandent qu’à vivre en paix avec leur prochain. Quel acte de courage ! Mais Cactus ne sombrera pas dans la peur et la panique, il l’a déjà prouvé lors de précédents événements, tout aussi violents, en lançant un journal en forme de défi : « Même pas peur ». Et donc, malgré l’ambiance tendue, je continuerai à commenter des recueils et autres ouvrages insolents, iconoclastes, persifleurs, défiant toutes les formes d’autorité et de pouvoir insuffisamment respectueux des citoyens avec les armes de l’écrivain : l’ironie, la moquerie, la dérision et tout ce qui permet de dénoncer l’abus, la bêtise, l’incohérence, l’intolérance et tous les travers qui accablent nombre d’entre nous.

    Jean-Luc Dalcq faisait partie de la cohorte des écrivains et dessinateurs qui ont choisi de vivre debout et de l’énoncer bien fort dans le manifeste publié par Cactus inébranlable et les Editions du Basson. Aujourd’hui, Jean-Luc a choisi de nous raconter des histoires humoristiques, émouvantes, incongrues, …, avec un minimum de mots, juste ce qu’il faut pour ravir le lecteur et l’inciter à tourner la page pour découvrir la suivante. Mais en tournant la page, le lecteur découvrira une petite ration de d’humour et d’ironie condensée dans quelques aphorismes du meilleur cru. Ces petits textes que l’auteur désigne sous le néologisme de « texticule », probable raccourci pour désigner un texte minuscule mais aussi allusion grivoise comme chacun l’a compris. Dalcq est friand des ces grivoiseries et autres allusions polissonnes défiant la morale étriquée. Il préfère l’amour léger, le libertinage coquin et ne dédaigne pas un brin de paillardise de salle de garde.

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    Capitiane Lonchamps, Neige, 2010 de la série Le Petit Parisien, supplément littéraire du 10 mars 1896. Le crime du bois de Vincennes, un père assassin de son fils. Technique mixte sur imprimé, 26 x 26 cm.

     

    Et tout ça pour construire un joli recueil composé de textes minimums entrecoupés d’aphorismes, le tout prônant un art de vivre libre et heureux, même si un filet d’aigreur et d’amertume filtre entre les lignes. L’auteur a choisi de nous emmener sur les sentiers du plaisir coquin en narguant les religions et les institutions rigides, tout un programme, un vrai art de vivre dont voici un court échantillon :

    * « On dit que l’argent n’a pas d’odeur, mais lorsqu’on en a pas, ça se sent ! »

    * « La sagesse c’est ce que les vioques ont trouvé de mieux pour rester dans le coup. »

    * « Pour un alcoolique chasser le naturel, il revient au goulot. »

    * « La mondialisation, c’est la répartition du malheur à l’échelle mondiale. »

    * « Le libéralisme des uns doit s’arrêter là où commence la liberté des autres. »

    L’aphorisme qui résumerait le recueil :

     « L’orgasme reste le voyage le plus intense et finalement le moins coûteux. »

    Et celui qui nous inviterait à la méditation après les derniers événements :

     « Si l’univers est si pollué, c’est sans doute à cause de toutes ces idées noires pulvérisées dans l’air. »

     

    massot-28ac6.jpgSANS ENVIE DE RIEN

    Jean Louis MASSOT (1955 - ….)
    Cactus Inébranlable Editions

    J’ai découvert Jean-Louis Massot à travers son travail d’éditeur chez « Les carnets du dessert de lune » lors de la lecture d’un recueil d’Eric Dejaeger publié en 2014 : « Le violon pisse sur son powète ». Cette fois, je l’ai croisé comme auteur de ce recueil d’aphorismes édité par « Cactus inébranlable », le troisième épisode de mes lectures des cinq ouvrages publiés par cet éditeur à l’occasion de la rentrée littéraire de septembre 2015. Ce recueil comporte la particularité d’être illustré à chaque page par le célèbre dessinateur Gérard Sendrey avec lequel Massot semble développer une belle complicité, c’est du moins ce qui ressort de ce recueil où les dessins sobres mais fort explicites de l’illustrateur complètent merveilleusement les sentences de l’auteur.

    Dans ce recueil Jean-Louis Massot évoque tout ce qu’il aurait voulu être et tout ce qu’il n’aurait pas voulu être avec beaucoup de malice et de spiritualité mais aussi un doigt de désabusement vis-à-vis de ses congénères qui l’ont souvent déçu et un réel agacement à l’endroit des gouvernants qui imposent un peu trop souvent leurs aberrantes décisions (c’est du moins ce que suggère l’auteur). Digne héritier des surréaliste belges, il manie avec adresse les armes redoutables que sont l’ironie, la malice et la dérision pour laisser entrevoir sa personnalité cachée : amoureux jamais comblé, musicien dans l’âme faute de mieux, poète rêveur, militant de toutes les causes pouvant faire progresser l’humanité sur le chemin de la sagesse, du bon sens et l’art de vivre en harmonie entre soi sur une planète respectée.

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    J’ai tiré de son carquois, un peu au hasard car le choix aurait été trop cornélien, quelques flèches bien acérées qui ne manquent ni de finesse, ni de poésie :

    « J’aurais aimé être un degré de plus dans la fantaisie ».

    « Je n’aurais pas voulu être une suite sans fin ».

    « J’aurais tant aimé être la cerise sur le gâteau ».

    « Je n’aurais pas voulu être le lauréat d’un mauvais concours de circonstance ».

    « J’aurais aimé être le déraillement d’un train de mesures économiques ».

    « Je n’aurais pas voulu être aux petits soins pour un malade du pouvoir »

    Mais, évidemment, pour déguster pleinement ses sucreries acidulées, il faut avoir sous les yeux les dessins de Gérard Sendrey.

    Le site des Cactus Inébranlable Editions

  • POLAR SOCIAL

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Je ne lis plus guère de polars, j’en ai sans doute beaucoup trop lu quand j’étais plus jeune, beaucoup plus jeune, mais récemment j’ai eu l’opportunité de lire ces deux romans policiers qui sont, à mon avis, tout autant des romans sociaux que des polars comme on en trouve des piles vertigineuses dans toutes les librairies. Que ce soit, avec Rebreanu, dans une petite ville de Roumanie, ou avec Hugo, l’écrivain des grands espaces américains, pas notre Victor national, dans les grandes plaines du Montana ou de l’Oregon, on retrouve toujours cette lutte entre ceux qui n’ont rien et ceux qui possèdent et qui sont très souvent du côté des malfaisants.


    9782882500540-88cd8.jpgDEUX D'UN COUP

    Liviu REBREANU (1885 – 1944)

    Les éditions Noir sur Blanc

    Vers les années quarante, sans que cela soit précisé exactement, à Pitesti, en Roumanie, un couple de riches commerçants âgés est assassiné à la surprise générale. Le juge Dolga conduit l’enquête en commençant ses investigations au sein de la famille qui apparait bien désunie, les victimes n’ont pas d’enfants et leur héritage pourrait attiser les convoitises des autres membres de la famille : un frère commerçant enrichi mais moins ladre que son aîné décédé, une sœur acariâtre qui se plaint depuis longtemps d’avoir été lésée par ses frères lors du partage des biens de leurs parents. Il ajoute à cette liste de suspects prioritaires : un voisin fêtard ayant un fort besoin d’argent, un neveu attendant cet héritage avec une impatience manifeste et celui qui a découvert les corps, le valet du pope. Le juge mène son enquête avec ordre et méthode comme un véritable Hercule Poirot ou Jules Maigret des Carpates, ne laissant rien au hasard, pressant les suspects sans égards pour leur statut.

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    Ce roman, le dernier écrit par l’auteur décédé en 1944, comporte tous les éléments d’un bon polar : des victimes, des suspects, des indices, des hypothèses, des rumeurs, des accusations et une part de mystère que le juge doit percer, mais à mon avis, c’est encore plus un roman social qu’un roman policier. L’enquête est bien au cœur du récit mais elle semble plus servir de prétexte à l’auteur pour dépeindre le milieu social d’une petite ville roumaine au milieu du XX° siècle avec sa bourgeoisie marchande et sa bourgeoisie administrative qui règnent sur la cité et se rencontrent facilement quand leurs intérêts sont en jeux. L’auteur dénonce sans détour le rôle de l’argent dans la vie de cette société et toutes les tares qu’il peut engendrer chez ceux qui en ont trop comme chez ceux qui en manquent parfois même cruellement.

    Ce texte, avec son intrigue bien conduite et son écriture académique est un roman fondateur de la littérature roumaine du XX° siècle, il est annonciateur des œuvres des grands romanciers qui l’ont nourrie jusqu’à nos jours. Au-delà du polar et du roman social, il faut aussi considérer le regard acéré que l’auteur porte sur la société dénonçant au passage l’avarice, la cupidité, l’appât du gain et quelques autres vices encore. Un livre que je rangerais entre ceux de Simenon et ceux d’Agatha Christie.

    Le livre sur le site des Éditions Noir sur Blanc

     

     

    9782264027917.JPGLA MORT ET LA BELLE VIE

    Richard HUGO (1923 – 1982)

    Editions Albin Michel (disponible en poche chez 10/18)

    Hugo, pas notre Victor national, Richard considéré par certains comme le fondateur de la fameuse école de Missoula qui regroupe les écrivains du Montana, et désormais d’ailleurs, qui racontent des histoires ayant pour cadre les grands espaces américains, a troqué la plume du poète pour celle du romancier afin d’écrire ce polar. Ce texte restera sa seule incursion dans la fiction, la mort l’emportera avant que le succès de ce roman l’incite à persévérer dans le genre.

    Dans cet unique roman, Hugo met en scène Al Barnes la Tendresse, un flic débonnaire et compréhensif qui n’aime pas rudoyer les jeunes à l’énergie débordante, ayant quitté la police de Seattle après avoir été flingué par un vieux gangster roublard. Il a alors préféré s’installer à la campagne comme shérif-adjoint à Plains dans le Montana. Un beau matin, la quiétude qu’il a trouvée dans ce trou perdu qu’il affectionne, est perturbée par la découverte d’un corps tailladé à grands coups de hache. Il doit enquêter sur ce meurtre et sur un second commis de la même manière. L’affaire est bientôt résolue, trop vite et trop facilement pour la Tendresse et son chérif qui reprennent leurs investigations, Barnes repart en chasse, son enquête l’entraîne alors dans le milieu des gens riches, trop, de l’Oregon et plus précisément à Portland où des recherches l’attirent dans des histoires tordues, perverses, sinueuses et particulièrement embrouillées. Le fil qu’il déroule le conduit inexorablement, malgré les remarques de son supérieur, vers un autre meurtre, commis vingt ans auparavant, qui pourrait être à l’origine de ceux qu’il essaie d’élucider. Son enquête réveille des démons ensommeillés depuis deux décennies et provoquent une nouvelle vague de violence meurtrière que la Tendresse devra élucider pour comprendre les meurtres commis sur son territoire.

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    Hugo n’aime pas les riches surtout lorsqu’ils sont pervers, menteurs, violents et même meurtriers, il ne cache pas ses opinions politiques, pas plus que son aversion pour les fortunes accumulées sans aucun mérite, acquises seulement par naissance, mariage ou autre combine encore. Il n’apprécie pas plus les policiers flingueurs, tueurs expéditifs. Barnes la Tendresse est un flic sérieux, gentil et parfaitement incorruptible, il aime la nature, le Montana, surtout le petit coin où il vit avec sa nouvelle maîtresse et, tout comme Hugo, la pêche.

    Un bon polar bien bâti, bien construit, haletant même s’il est un peu lent, avec une fin très adroite même si les spécialistes du genre l’éventeront certainement, j’aurais été déçu que ce dernier rebondissement ne surgisse pas.

    Le livre sur le site d'Albin Michel

    Le livre sur le site de 10/18

  • IL EST MORT L'ARTISTE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Ils auraient pu m’être tous les deux très proches mais l’histoire a fait que nous ne nous sommes jamais rencontrés. Evidemment Gustave Courbet est mort soixante-dix ans avant ma naissance mais il était de ma paroisse, son père est inhumé sous le porche de l’église à cent-cinquante mètres de ma maison natale, il m’est donc très proche par son histoire et l’indéniable trace qu’il a laissée dans la mémoire collective de notre village. Par contre, je vis dans la ville où est né et où a vécu pendant de longues années André Blanchard, un écrivain qui a préféré la littérature à la popularité, qui est décédé en septembre 2014. Je l’ai sans doute croisé à l’université, je n’ai que quelques années de plus que lui, dans des manifestations culturelles locales et peut-être tout bonnement dans la rue. Je n’ai, hélas, découvert ces textes qu’après sa mort. Une façon de rendre hommage à ces deux grands artistes qui ont marqué, chacun à sa façon, la culture de ma région.

     

    892794.jpgLE RESTE SANS CHANGEMENT

    André BLANCHARD (1951 – 2014)

    Editions Le Dilettante

     

    Quelle émotion ! Déjà de découvrir ce livre qui est le dernier fascicule des carnets d’André Blanchard (2012 – 2014), il décédera très peu de temps après avoir écrit les dernières lignes de ce texte, en septembre 2014. C’est toujours un moment émouvant de lire les ultimes mots d’un auteur surtout quand ce lui-ci sait que la maladie ne lui laissera que peu de temps pour écrire encore quelques mots à l’intention de ses fidèles lecteurs, des mots qui prennent de ce fait la résonance d’un testament dépassant le cadre littéraire. Emotion, ensuite, pour moi qui réside depuis des décennies dans la ville où est né André Blanchard et où il devait venir encore souvent car il n’habitait qu’à environ cinquante kilomètres de Besançon, à Vesoul, où il dirigeait une galerie d’art. Il n’avait que quelques années de moins que moi, nous nous sommes peut-être croisés sans nous connaître, nous avons peut-être fréquenté la même université en même temps. C’est désormais une frustration supplémentaire pour moi car une bonne partie de ce qu’il a écrit me touche personnellement, je crois que nous aurions partagé beaucoup d’idées et échangé beaucoup d’avis sur le monde d’aujourd’hui, sur nos concitoyens, sur les lettres et sur les dévoiements de la langue.

    Le mot « reste » figure dans le titre qu’il a choisi pour ce qu’il savait être son dernier opus, comme ce qui reste quand tout est fini, qu’il n’y aura plus rien après. Donc, une dernière fois, moins méchamment qu’à une autre époque, dit-il, il dénonce les errements des responsables politiques, de gauche comme de droite mais avec plus d’amertume envers ceux de gauche qui ont trahi leur idéologie (même s’il ne le dit pas aussi clairement, on le comprend bien). Il s’indigne de constater la sous-culture qui envahit les médias où « les bons clients », ceux qui savent mettre les rieurs et les gogos de leur côté, font l’opinion et vendent des livres qu’ils n’ont même pas toujours écrits.

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    André Blanchard

    Il a un regard particulier pour les écrivains qui, trop souvent, « ont donné leur langue au chat » perdant ainsi les fondamentaux du langage. Pour son dernier tour de piste littéraire, il rappelle ceux qui peuvent-être considérés comme les grands maîtres de la littérature, ceux qui ont honoré notre langue et dénonce tous ceux qui n’ont contribué qu’à la pollution de la langue et à l’encombrement des rayons des librairies. Il ne se défile pas, il donne des noms. Balzac, Flaubert (il donne sa hiérarchie de ses œuvres : « L’Education sentimentale ; après Madame Bovary et, presque à égalité Bouvard et Pécuchet ; ensuite vient Un cœur simple ») et Proust sont pour lui les maîtres incontestables du roman, d’autres viennent ensuite mais seulement après dans la hiérarchie. Ces dernières lignes seront pour Emma Bovary qui a compris que l’idiote ce n’était pas elle mais la vie. « Ce qu’il lui faut, c’est un monde capable de remplacer le titulaire, éreinté, et, suprême affront, qui devant elle ne bande plus. » Il s’est éteint et on ne l’a pas remplacé.

    Lire Blanchard c’est une leçon de vie, une mise en garde contre tous ce qui est désigné par ces mots qui commencent par un privatif : incompétence, inconséquence, incohérence, insuffisance, incapacité…, il y en a encore beaucoup et ils sont très utiles aujourd’hui dès qu’on veut parler de la société et de son fonctionnement. Lire Blanchard, c’est aussi une leçon de français à l’usage de tous les ânes qui parlent ou écrivent dans les médias, il les montre du doigt en dénonçant leurs écarts envers la belle langue de France. Il aimait encore la vie, il avait encore des choses à dire et à écrire, il n’était pas aigri seulement désolé devant la médiocrité qui envahi notre société. Et il a fermé ses livres sans geindre ni se lamenter avec dignité, il a rejoint « ce somptueux quatuor qui se rit des siècles : Villon, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud » au paradis des poètes.

    Et avant de refermer son dernier carnet, je garderais bien ce postulat en forme de testament : « Je trouve excessif qu’on salue chez un écrivain sa liberté de ton. C’est un minimum. Pour y prétendre, et s’y maintenir, il faut certes un postulat : se foutre des ventes et autres récompenses, ne jamais ménager quiconque a du pouvoir ou de l’entregent. Conclusion : soit être pété de thunes, soit n’avoir pas de train de vie. »

    Le livre sur le site des Éditions Le Dilettante

    André Blanchard sur le site du Salon littéraire

     

    bosc.jpgLA CLAIRE FONTAINE

    David BOSC (1973 - ….)

    Editions Verdier

     

    Un beau matin de juillet 1873, Courbet quitte sa maison et s’engage, à gauche, dans la rue de la Froidière, là où, quand j’étais jeune, j’ai beaucoup festoyé, il chemine jusqu’au vieux pont de Nahin pour franchir sa rivière, la Loue, et rejoindre la route qui le mènera vers la Suisse en passant par la côte de Mouthiers, La Vrine et Pontarlier. Il quitte la France pour éviter les poursuites judiciaires engagées contre sa personne après la détérioration, pendant la Commune, de la colonne Vendôme. Il s‘installe définitivement à la Tour-de-Peilz, sur les rives du Léman, où il terminera sa vie. C’est cet épisode, le dernier, de l’existence du célèbre peintre que David Bosc met en scène dans cet ouvrage.

    Le maître d’Ornans a quitté la France avec son élève Marcel Ordinaire qui gagnera une petite notoriété avec ce qu’il a appris à ses côtés, Cherubino Pata, l’homme de l’intendance qui assure les relations avec la famille, les amis, les clients, les Morel qui le rejoindront plus tard pour assurer l’intendance de sa maison qu’il ne sait pas gérer. « C’est un enfant, une femme faible plutôt, qu’il faut conduire par la main ; sa force est toute concentrée dans son talent, quant à l’homme, c’est la faiblesse incarnée ». Il continue de peindre, de peindre beaucoup, sa notoriété n’a pas faibli, il n’a pas perdu une once de son talent.

    Il n’a perdu que sa hargne révolutionnaire, il se détache des biens de ce monde, se comporte comme un pauvre, se satisfait de son sort et désespère son entourage par son désintéressement. « Les pauvres avaient au moins le tact d’avoir envie de toutes les choses dont ils étaient privées. Tandis que celui-là vous gâchait le plaisir par son indifférence, par ce ni chaud ni froid que lui faisait toute marchandise ». Il se complait dans les petits plaisirs d’une vie simple, de bains dans le lac Léman, l’eau était son élément, sa « claire fontaine », des visites de sa famille et de ses amis, des répétitions et concerts avec la chorale de Vevey… mais surtout dans l’ivresse que le petit vin blanc du pays, ingurgité en quantité de plus en plus inquiétante, lui procure. « Courbet se plaisait en la compagnie des petits-bourgeois, pour lesquels il était une sorte d’homme-cabaret, un type très fort, très rigolo et simple ! Et célèbre ! »

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    David Bosc

    David Bosc n’a pas choisi la période la plus exaltante de la vie de l’artiste pour en dresser le portrait. Pour ma part, j’ai eu une drôle d‘impression en lisant ce livre : je n’ai pas toujours vu un écrivain observant les faits et gestes, sondant les états d’âme, d’un artiste, j’ai parfois plus eu le sentiment de voir un peintre observer, derrière son « déci » de fendant, un auteur essayant de trouver les formules les plus adéquates, le style le plus adapté, pour le faire vivre dans sa désescalade progressive. L’auteur m’a semblé parfois donner la priorité à l’objet de son livre, l’exercice littéraire, au détriment de son sujet, la vie du peintre. Ceci n’est qu’une impression et nullement un reproche car l’auteur a atteint son objectif le texte est de qualité et le sujet n’en manque pas. Mais je n’oublie pas ce que le peintre avait affiché dans son atelier :

    « Ne fais pas ce que je fais.

    Ne fais pas ce que les autres font ».

    Le livre sur le site des Éditions Verdier

    David Bosc parle de son livre

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    Gustave COURBET en SUISSE

  • LE MUR

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Au moment où les barbelés fleurissent un peu partout sur les limes de l’Europe pour limiter l’intrusion des peuples chassés de leur pays par la misère, la guerre ou les différences d’opinion ou de religion, j’ai exhumé de mon placard un livre documentaire sur le Mur de Berlin qui a été acheté à Berlin même il y a près de cinquante ans, pour qu’on se souvienne bien de ce qu’est un mur et surtout de ce qu’il implique. Pour mieux le comprendre, j’ai ajouté le commentaire d’un roman qui évoque l’après chute du Mur et toutes les vicissitudes qui en découlent.

     

    9783922484318-us.jpgCELA S'EST PASSÉ AU MUR

    Rainer HILDEBRANDT (1914 – 2004)

    Le 15 juin 1961, Walter Ulbricht, Président du Conseil d’Etat de la RDA, a affirmé lors d’une conférence de presse internationale : « Personne n’a l’intention d’ériger un mur. Les ouvriers du bâtiment de notre capitale s’occupent avant tout de la construction de logements et leur capacité de travail est entièrement consacrée à cette tâche ». Mais le 13 août suivant une ceinture de barrage est érigée autour de Berlin-Ouest à l’instigation des dirigeants de la République démocratique allemande créant ainsi un véritable ghetto.

    Rainer Hildebrandt a rassemblé dans cette plaquette de plus de cent pages cent-soixante-dix-sept photos d’époque, toutes agrémentées d’un commentaire circonstancié, témoignant de la construction du Mur de Berlin, de son développement et de la sophistication des installations interdisant le passage entre les deux parties de la ville. Elle relate aussi tout ce qui s’est déroulé sur le Mur, sous le Mur et autour Mur : la construction, le premier jour, le premier mois, la première année, les lieux devenus mythiques (Potsdamer Platz, Friedrichstrasse, Brandeburger Tor, …), les assassinats, les exécutions sommaires, les évasions, les héros, les exactions, les ripostes des Alliés, les instants de tensions extrêmes où l’équilibre du monde a failli basculer. Un ensemble de documents inestimables d’un point de vue historique et historiographique mais aussi des documents d’une très grande émotion comme cette photo montrant une sentinelle de la RDA soulevant, le premier jour de la séparation, les barbelés, tout en regardant avec inquiétude si on le surveillait, pour qu’un gamin puisse passer la frontière pour rejoindre les siens. On sait que cette sentinelle a été immédiatement relevée et l’auteur n’a pas retrouvé la moindre trace de ce soldat. Dans un avant-propos, Ernst Lemmer, délégué spécial du Chancelier fédéral pour Berlin (au moment de la publication du livre, en 1968) relève que : « C’est le mérite de ce livre de montrer ce développement et ses répercussions, de confronter avec la décision purement humaine qui, ici, s’impose à nous ».

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    L’exemplaire que je possède a été acquis à Berlin même en 1969, il n’est pas luxueux, il est fabriqué avec les moyens du bord dans une économie maximum de papier mais c’est un document chargé d’histoire et d’émotion, il nous rappelle que le monde a failli replonger dans la guerre quand les armées de l’Est et de l’Ouest étaient face à face de part et d’autre de ce funeste mur. Ce livre a été réédité de multiples fois et chaque fois enrichi de l’actualité récente générée par cette frontière artificielle et cruelle, stigmate de la douleur endurée surtout par les plus innocents. Et je suis triste de voir qu’un document d’une telle intensité émotionnelle soit bradé pour quelques centimes sur les sites de vente aux enchères.

    NB : ce document est proposé en cinq langues : allemand, anglais, français, italien et espagnol mais j’ai vu, sur les sites de vente aux enchères, des éditions unilingues.

     

    1699639.jpgWILLENBROCK

    Christoph HEIN (1944 - ….)

    A travers l’histoire d’un ingénieur berlinois ayant perdu son emploi après la faillite de son entreprise suite à la chute du « Mur », Christoph Hein décrit les mutations ayant affecté L’ex République Démocratique d’Allemagne quand elle a été fondue dans la République Fédérale d’Allemagne avec tous les effets pervers que cela a comportés. Il dépeint la désagrégation de la société structurée par le régime disparu et la naissance d’un ordre nouveau placé sous le signe d’un libéralisme débrouillard et pas toujours très régulier. Mais la règle la plus générale, celle affectant le plus le héros et ses amis semble bien résider dans la peur qui les poursuit et les imprègne : peur que les vieux démons enfouis sous le tapis de l’histoire ressurgissent au grand jour avec fracas, peur de tous ces traîne-misère qui hantent l’Europe de l’est, de Moscou à Berlin, pillant, rançonnant - écume d’un peuple déboussolé, « Avant on était fier, courageux et pauvre… aujourd’hui on est plus que pauvre » - les citoyens honnêtes qui essaient de reconstruire leur vie démolie. La chronique quotidienne d’un cadre allemand confronté à des modifications sociales et économiques qui le dépassent.

    Avant le chute du « Mur », Willenbrock (étonnant comme ce nom sonne comme Buddenbrock : deux noms de onze lettres chacun dont seules les quatre premières varient, Hein pensait-il à Thomas Mann en écrivant son texte ?) travaillait comme ingénieur électronicien dans une entreprise berlinoise, son entreprise ayant fait faillite, il reconstruit sa vie en créant un commerce de vente de voitures d’occasion principalement à des ressortissants des pays de l’Europe de l’est. Son affaire prospère rapidement et il retrouve un niveau de vie agréable jusqu’à ce que la peur le rattrape. Peur du passé lorsqu’il apprend, par un ex-collègue, le nom de celui qui a médit sur son compte auprès de la direction de son entreprise, le privant de quelques déplacements qu’il espérait effectuer à l’Ouest, peur des voleurs et voyous qui attaquent son entreprise et même sa personne. La police et la justice ne lui donnent aucune assurance, il ne peut pas accepter la protection offerte par un gros client russe, il s’interroge sur la façon de protéger sa femme et son entreprise.

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    Un sujet très intéressant, surtout au moment où ce livre a été publié, en 2001, mais dont le texte m’a laissé un peu sur ma faim : ce récit est très lent, sinueux, encombré d’anecdotes et de détails qui ne font pas avancer l’histoire de cet ingénieur recyclé et qui ne concourent pas réellement à une description éloquente de la société berlinoise après la chute du « Mur ». Lors de ma lecture, J’ai cependant noté des idées pertinentes et judicieuses dont cette citation qui, j’espère, ne sera pas prémonitoire mais que nous devrions tous méditer, surtout ceux qui ont la charge et la responsabilité de la survie des peuples dans l’Europe d’aujourd’hui : « Ne vous faites aucun souci pour la Russie. La Russie en a tellement vu, elle ne va pas mourir, parce que le tsar ne peut pas mourir. Mais vous ne devriez pas défier la Russie. Votre Europe serait mal avisée. Nous ne savons pas vivre, mais nous savons nous battre et mourir. Et comme dit la chanson : le Russe sait vaincre ». A bon entendeur salut!

     

  • LA GRANDE DÉSILLUSION

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Ces deux auteurs ont voulu, avec des histoires bien différentes, démontrer que le triste sort de la femme arabe d’aujourd’hui n’a pas grand-chose à voir avec l’histoire du peuple arabe, pas plus qu’avec la religion musulmane telle qu’elle était pratiquée au Moyen-Age. Ils explorent tous les deux les grands textes arabes médiévaux qui exhortent l’amour des corps sans l’amour des coeurs, la communion des corps dans la paix et la félicité, le raffinement dans les relations entre les sexes. Tous les deux décrivent le grand choc culturel et affectif provoqué par la rencontre en l’évocation de ces textes et le statut de la femme arabe en Syrie et Tunisie notamment où ces deux auteurs ont passé au moins une partie de leur vie.

     

    9782266191180fs.gifLA PREUVE PAR LE MIEL

    Salwa AL NEIMI ( ? - ….)

     

    Dans ce joli petit livre qui ressemble plus à un essai qu’à un roman, ou plutôt un essai qui se déguise en un roman pour ne pas endosser toute la gravité de ce qu’il évoque, cette poétesse syrienne nous emmène à la redécouverte des grands textes érotiques arabes médiévaux. « Certains invoquent les esprits. Moi, j’invoque les corps. Je ne connais pas mon âme ni celle des autres, mais je connais mon corps et je connais leur corps ». « Le Penseur » lui fait découvrir l’amour des corps sans l’amour des cœurs, la communion des corps dans la volupté chantée dans ces textes, la transgression qui submerge les tabous et exacerbe la liberté du sexe et à la plénitude des sens. «La morale qui est mienne guide mes actes et m’en donne la mesure. Selon les principes que je me suis donnés. L’effet de mes actes sur ma vie, cela seul m’intéresse : mon visage après l’amour, l’éclat de mes yeux, mon corps recomposé, les mots qui brûlent dans ma poitrine et les histoires qu’ils construisent ».20281-130206120346809-1-000.jpg

    Bibliothécaire, elle est chargée d’explorer « l’enfer » de la Bibliothèque Nationale de France pour écrire un essai sur les grands textes érotiques arabes à l’occasion d’une exposition organisée à New York. Au cours de cette recherche, elle se met à rêver de cette époque où les corps étaient rois, où les mœurs étaient raffinées, où les hommes et les femmes vivaient dans une harmonie sexuelle irénique. Pour replonger au cœur de cette civilisation, elle éprouve le besoin de se ressourcer dans le monde arabe, elle se rend alors à Tunis où elle va à la rencontre des femmes arabes, les écoute et découvre l’étendue de la misère sexuelle dans laquelle elles vivent. « Comment parler même d’éducation sexuelle quand les rudiments de l’anatomie restent à apprendre ? » Elle mesure l’immense étendue qui sépare l’atmosphère raffinée qui baigne les textes érotiques des grands auteurs arabes médiévaux du quotidien des femmes arabes d’aujourd’hui : le mariage qu’il faut bien accepter, le mari qu’il faut supporter et qui finit par tromper, les stratagèmes qu’il faut inventer pour vivre un peu d’amour…

    La belle illusion qu’elle a vécue rencontre alors brutalement la triste réalité, la vie n’est pas un conte fantasmé mais une bien dure réalité que Salwa Al Neimi met en scène habilement dans cette histoire d’une femme qui croyait encore au raffinement érotique médiéval en explorant les textes classiques du genre et qui finit par accepter toute la banalité de son quotidien. Un joli texte empreint de poésie mais aussi une dénonciation ferme du sort infligé aux femmes dans le monde arabe contemporain.

    Le livre sur le site des Éditions Robert Laffont

     

    51zblnCnPiL._SX303_BO1,204,203,200_.jpgTIRZA

    Ali ABASSI (1955 - ….)

     

    Je suis entré assez difficilement dans ce récit mais progressivement ma lecture s’est épanouie pour finalement éclore en une jolie inflorescence littéraire. Ce texte fluide, souple, poétique, enrichi par des mots rares et précieux, s’enroule en une rapsodie orientale atemporelle où les personnages naviguent dans le temps comme les héros dans « La chanson des gueux » de Naguib Mahfouz. Mais cette déambulation littéraire évoquant la littérature arabe médiévale, heurte de plein fouet la violente réalité du monde maghrébin et peut-être du monde en général.

    Un jeune Tunisien, après une expérience malheureuse à l’étranger, rentre au pays, à Tirza, petite bourgade aux confins du désert peu à peu rongée par les sables. Il y rencontre une jolie fille déjà engagée dont il tombe amoureux et une femme évanescente qui semble sortir tout droit des sables alentours comme un mirage, deux êtres symbolisant le monde actuel pragmatique et barbare qui avilit les femmes et le monde onirique des contes ancestraux et de l’amour chevaleresque. Il reste en suspension entre ces deux mondes avec son amis qui erre entre ces espaces temporels jusqu’à s’y perdre. « Nous sommes tous des enfants de la nuit, même ceux qui n’ont pas connu les ténèbres ».img_auteur_2326.jpg

    Un conte de l’amour et de la mort tout droit sorti des Mille et une nuits sur fond de la réalité quotidienne ambiante à la fin du XX° siècle dans le Maghreb, un composé d’onirisme et de cruelle réalité, d’élucubrations fantastiques et violences triviales, un récit où le poète n’arrive pas à se fondre dans l’employé, le cadre, l’ingénieur, le citoyen lambda, où il voudrait rester dans ses rêves. « Je sourirai aux palmiers et aux sycomores ; je ferai des brins de causettes avec les fourmis et les cloportes, je compterai les étoiles du soir… »

    « Quel bonheur vivrions-nous si nous n’avions plus que l’amour ? »

    Le livre sur le site des Editions Joëlle Losfeld.

  • PLUS QUE GRIS

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Depuis la publication de quelques livres américains qui évoquent le gris sous toutes ses nuances, on a le sentiment que cette couleur est devenue brusquement celle de l’érotisme. Je n’ai pas lu ces livres, je n’ai, en faisant le tour des chaînes sur ma télévision, que vu un petit passage du film inspiré par ces publications et j’ai trouvé ça tellement mièvre que j’ai bien vite zappé. Je voudrais donc à travers cette chronique rejoindre Catherine Marx lorsqu’elle dit que l’érotisme n’est pas franchement l’affaire des grosses machines américaines qui fonctionnent à grand coup de campagnes marketing mais qu’il est peut-être plus l’affaire d’auteurs bien français qui écrivent dans une belle langue même si leurs textes sont destinés à un public bien ciblé.

     

     

    1460108-gf.jpgL'APPEL DU LARGE

    Camille COLMIN

    Gille a décidé de poursuivre sa carrière d’enseignant en éducation physique et sportive à la Réunion, avant de partir il laisse à une amie une enveloppe contenant deux lettres d’élève, un compact disque, des notes et un petit manuscrit qu’il lui suggère de mettre sous la forme d’un roman. L’amie écrit donc l’aventure que Gille a connue avec deux élèves, des filles un peu effrontées qui n’avaient pas froid aux yeux. A douze ans, elles le provoquaient devant toute la classe pour évaluer ses réactions dans son survêtement. Et, quand cinq ans plus tard, il les surprend en fâcheuse position, il décide de fomenter une vengeance bien méritée. Profitant de l’avantage que la situation lui confère, il pense mettre les filles à sa merci mais il découvre vite que les deux petites dévergondées sont plus expertes que lui en perversité sexuelle.

    Le scénario est intéressant, dommage que le texte soit encombré par des considérations sociologiques, politiques, religieuses, syndicalo-corporatistes, psychologiques, … On dirait que l’auteur cherche à s’excuser d’écrire des histoires érotiques en évoquant des sujets qu’il juge plus sérieux comme si le sexe n’en n’était pas un lui-même. Il oublie que l’activité sexuelle est une fonction physiologique qui fait partie de ce que tous les humains ont en commun. Il s’égare ainsi dans des discours formatés et convenus qu’on entend beaucoup trop souvent sur les antennes. Il oublie que l’érotisme c’est avant tout de la transgression, du plaisir, de la luxure, de la volupté, de la perversité, tout ce qui passe au-delà de la morale, de la religion, des convenances véhiculées par notre société bien pensante. Je retiendrai cependant cet intéressant passage où la victime inverse les rôles et où le dominé devient le dominant, il ne manque pas d’adresse.

    En gardant son texte sur le fil de l’érotisme, l’auteur aurait pu économiser un bon nombre de pages, alléger ce roman un peu trop lourd, mettre en évidence sa grand culture sans risquer l’étalage et valoriser une écriture qui n’est pas dénuée d’intérêt. C’est une première tentative, gageons que dans ses œuvres à venir, il choisira clairement son genre sans prendre le risque de confondre fiction et essai, morale et perversion.

    L’auteur nous laisse penser qu’il très certainement professeur d’éducation physique et sportive lui-même, il connait bien le métier et le milieu de l’Education nationale, je me permettrai donc de lui faire un petit clin d’œil en lui faisant remarquer que la discipline qu’il appelle la GRS a désormais perdu son S pour n’être plus que la GR (gymnastique rythmique qui n’est plus sportive) à la demande de la fédération qui gère cette discipline et dans laquelle j’ai de minces responsabilités. Camille

    Colmin ayant rappelé la phrase de Jacques Salomé : « Un livre a toujours deux auteurs, celui qui l’écrit et celui qui le lit », je me suis permis cette remarque anodine.

     

    1497855-gf.jpgLE CONCIERGE

    Jean-Michel JARVIS

    Dans cet opuscule, l’auteur aborde l’érotisme à travers la transgression sociale qui conduit un concierge plus très jeune, sale et libidineux, semblant tout droit échappé d’une célèbre bande dessinée de Reiser, à s’intéresser à des jeunes filles encore très fraîches mais pas pour autant très farouches. De sa loge qu’il a transformée en un observatoire, il mate les femmes et les filles dont l’auteur a abondamment peuplé la cage d’escalier dont ce concierge a la charge. Avec la complicité d’un locataire aussi graveleux que lui, il manigance des combines lamentables pour mettre ces jeunes filles à portée de ses yeux et des ses mains baladeuses. Mais ces petits jeux ne se limitent pas aux jeux de vilains prêtés généralement aux mains, ils s’égarent parfois dans des perversions particulièrement vicieuses et perverses.

    Les amateurs de romans érotiques ne seront pas déçus, ce récit comporte tous les ingrédients nécessaires à la satisfaction de leur libido littéraire particulièrement ceux qui sont émoustillés par la soumission des belles filles à des vieux cochons crasseux et répugnants. Ce texte ne constitue pas pour autant un éloge de la soumission car les filles mises en scène sont plutôt consentantes ou au moins assez polissonnes pour croire au baratin bien peu suptile de ce vieux pervers et de ses compagnons de débauche.

    Le site des éditions TABOU

  • APOCALYPSE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Jacques Flament, l’éditeur, a proposé un défi à certains de ses auteurs, ce défi est décrit ci-dessous, il consiste à raconter la vie d’un groupe de personnes enfermé dans un local souterrain après un événement apocalyptique. Chacun devra raconter comment il vit cet événement, à quoi il pense, ce qu’il espère, ce qu’il regrette… Thierry Radière a essuyé les plâtres, il a été le premier témoin à livrer son expérience de l’apocalypse probable, j’ai lu celui-ci comme j’ai lu le sixième témoignage rédigé, lui, par Balval Ekel. La série est toujours en cours, les trois derniers témoignages ont été écrits par Alexandra Bitouzet, Eric Scilien et Emmanuelle Cart-Tanneur. Une expérience littéraire intéressante fondée sur une expérience humaine fictive mais possible.

     

    image165.jpgLE BUNKER– Premier témoignage

    Thierry RADIÈRE (1963 - ….)

    L’éditeur Jacques Flament a conçu un projet littéraire original, il a défini un ensemble de contraintes qu’il a soumis à des écrivains pour que chacun d’eux apporte sa version de la situation qu’il a imaginée. Il définit lui-même ce concept de la manière suivante : « LE BUNKER est un projet littéraire de JFE (Jacques Flament Editions) qui se positionne dans la durée, le nombre de livres proposés n'ayant, pour l'instant, pas de limite définie... À partir d'une situation donnée (l'apocalypse soudaine, sous quelque façon qu'on l'envisage) contraint 217 personnes à cohabiter, bloquées dix mètres sous terre, et à envisager la survie ou la mort ensemble, sans possibilité notoire de sortie. Chacun des auteurs de la série prend donc la posture du survivant et décrit son quotidien, son passé, ses fantasmes ou, pourquoi pas, ses rêves d'un futur meilleur ». Comme un mauvais élève, j’ai lu le sixième témoignage sans connaître précisément les règles du jeu mais le texte était suffisamment explicite pour que je ne m’égare pas trop. Cette fois, je connais le projet, je peux affronter le Premier témoignage, celui de Thierry Radière.Radi%C3%A8re-Thierry-e1406018153430.jpg

    Ce défi était vraiment à la mesure de Thierry Radière lui qui excelle dans la description des scènes intimes, des états d’âmes torturés, des huis clos pesants et dans l’expression d’une vision plutôt sombre de l’humanité et de son devenir. Ainsi, Il introduit son témoignage par une remarque qui dénote cette vision : « Je pensais que tout, absolument tout, disparaitrait avec l’annonce de la catastrophe. Il m’a fallu du temps pour comprendre que non ». Le pire n’est pas toujours certains. Il a donc choisi de créer une ambiance non pas de résistance et d’espérance mais plutôt une atmosphère apocalyptique décalée, nous ne sommes pas morts mais nous mourrons certainement assez rapidement. Nous avons échappé au pire mais il nous rattrapera vite. Pour meubler ce temps qu’il lui reste à vivre, qu’il pense plutôt court, il écrit sur un petit carnet et quand il aura noirci l’ensemble du support, il écrira dans sa tête. Il constate alors que ce qu’il écrit est plutôt meilleur que ce qu’il a écrit auparavant. Il faut tout de même préciser que l’ensemble des personnes présentent dans le bunker est des artistes ou des gens travaillant directement avec eux, toutes des personnes impliquées à un degré divers dans la création artistique.

    Sur ce petit carnet, le narrateur inventé par l’auteur, raconte la vie dans le bunker, l’attitude des autres, leurs réactions, leur dérive, la peur, la foi en la religion, la spiritualité, peu croient en une issue possible, peu pensent que le monde extérieur n’est pas anéanti. Mais il écrit surtout sur lui-même, sur la vie qu’il a eue, sur son enfance, sur les faits qui l’ont marqué, sur ce qu’il est aujourd’hui, sur ce qu’il a déjà abandonné, sur ceux qui ont partagé sa vie… il s’interroge principalement sur l’art, le rôle de l’art dans la société, la fonction de l’artiste, la place de la création et les conditions idéales pour créer. Il en déduit « Que l’art est éphémère et qu’il est sans cesse à réinventer. Sa nécessité vient d’un manque de liberté, au sens large du terme. Moins nous nous sentons libres, mieux nous créons. » Une réflexion qui résonne un peu a contrario, de l’envie de l’auteur qui dit « Je veux rester un être libre jusqu’au bout. » Toute la difficulté de l’artiste qui veut exprimer la liberté mais que ne créée jamais mieux que sous la contrainte.

    Ce témoignage n’est que le premier, six sont déjà publiés et d’autres viendront certainement encore. « LE BUNKER constituera donc une série de livres sur l'enfermement, la privation, le manque de liberté dans l'absolu, chacun des ouvrages étant considéré comme un témoignage où l'univers révèle, décrit, poétise ou honnit un univers imposé à travers les mots. »

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    image204.jpgLE BUNKER – Sixième témoignage

    Balval EKEL (1963 - ….)

    Pour bien comprendre ce sixième témoignage, il faut revenir au premier décrivant le contexte. « Le 21 juillet 2014, 217 personnes, assises côte à côte, à 10 mètres sous terre, écoutent avec attention les discours inauguraux de L’ANTRE ET DES ARTISTES, un espace culturel souterrain de béton, unique en son genre. C’est à ce moment que la catastrophe … se produit. Sans préavis. … chacun des 217 occupants du bunker est affolé, accablé, sidéré, bête aux abois enterrée vivante dans un immense terrier de béton sans aucune issue immédiate. Peut-être sortiront-ils un jour. Peut-être pas. Ils sont les survivants de la catastrophe, et se doivent d’être des survivants créateurs. Chacun à sa manière, avec son style, témoignera du présent, du passé, du futur hypothétique, de son bonheur d’avoir vécu sur terre ou de sa douleur de la perte des repères et des êtres chers. Ou peut-être, tout simplement, tracera-t-il la marque de son insondable vanité de puceron éphémère dans un monde terrassé d’avoir été trop loin dans sa folie ».Ekel-Balval.jpg

     Il appartient donc à Balval Ekel de formuler le sixième témoignage, Balval c’est l’auteur d’une biographie de celui qui serait le père génétique qu’elle a cherché longtemps sans le trouver, il était déjà décédé quand elle a pu l’identifier. J’ai retrouvé l’auteure, et la femme, que j’avais quittée dans la description de cette quête, son écriture est toujours aussi empathique, elle donne toujours l’impression de vouloir prendre le lecteur par la main pour l’emmener dans la vie qu’elle a construite dans la douleur au milieu des tracas et ennuis de tout genre. Dans ce témoignage fictif de ce qui pourrait être l’Apocalypse, elle revient sur la vie qu’elle a eue : son enfance, sa jeunesse, ses errances et finalement la rencontre de celui qui lui apporta, la quarantaine venue, l’amour et la stabilité. Elle évoque ce qui fut fondateur de sa personnalité : le sport (le dirigeant que je suis ne peut qu’apprécier ce qu’elle en dit), la peinture, la sculpture et la musique.

    Pour meubler son temps dans cet espace clos, elle raconte la vie de cette petite communauté qui s’est constituée sous terre par hasard, sans qu’aucun des membres n’ait prévu quoi que ce soit. Elle n’avait même pas une feuille de papier pour écrire ce qu’elle voulait laisser, au moins une petite trace, au cas où d’autres survivants les retrouvent, eux ou leurs restes, alors elle écrit au dos des fiches de présentation des œuvres d’art figurant dans le dossier de presse de la manifestation. Les noms des artistes, de leur œuvre et leur pays d’origine sont indiqués au haut de chaque fiche qui porte chacune un texte, une réflexion, un souvenir, une observation…. Elle ne s’attarde pas trop sur le comportement des membres enfermés avec tout ce qu’il faut pour subsister un bon moment, elle se concentre essentiellement sur sa famille qu’elle a stabilisée dans la difficulté et à laquelle elle est très attachée.

    Cette fin de vie possible, voire cette fin du monde ne l’inquiète pas trop, elle dit sa joie d’avoir enfin réussi sa vie, d’avoir eu des enfants qu’elle aime par-dessus tout, d’avoir trouvé le compagnon qu’il lui fallait. Mais, elle dit aussi sa désolation devant le peu de respect que les hommes ont envers la planète et ceux qui l’habitent, elle pense que cette négligence est à l’origine de tous les tracas qui perturbent le monde et certainement de cette catastrophe qui les enferme dans ce bunker.

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    LE BUNKER: Les 11 témoignages parus jusqu'à présent, c'est ICI

  • UN PETIT GOÛT DE SAKÉ

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Dans ma dernière chronique j’évoquais le Japon traditionnel et immuable à travers la voie du thé, et, aujourd’hui, après avoir lu deux romans, bien français, de la dernière rentrée littéraire, je voudrais évoquer un Japon bipolaire écartelé entre une riche tradition et une modernité prometteuse d’une nouvelle richesse. Marc Pautrel s’inspire de la vie du célèbre cinéaste Ozu et évoque son souhait de conjuguer la tradition japonaise avec la modernité extérieure dans un roman au goût nippon. Et Delphine Roux livre, elle, un roman au fort relent japonais pour mettre en scène un frère et une sœur qui incarnent l’un la tradition et l’autre la modernité. Tradition et modernité : les deux thèmes de cette chronique évoqués par des Français dans des romans au goût nippon.

     

    ozu-marc-pautrel-roman.jpgOZU

    MARC PAUTREL (1967 - ….)

    C’est le second livre que je lis à l’occasion de cette rentrée littéraire qui fleure bon la littérature japonaise, Delphine Roux m’a enchanté avec « [Kokoro] » et Marc Pautrel m’a ravi à la lecture de ce texte inspiré de la vie du grand cinéaste nippon Yasujirô Ozu né à l’aube du XX° siècle à Tokyo sa ville de toujours, celle qui préféra à toutes les autres, même les plus belles et les plus grandes, comme Kawabata resta amoureux toute sa vie de Kyoto. Dans un texte découpé en chapitres courts comme un film est découpé en scènes et en plans, Pautrel raconte ce qui aurait pu être la vie de ce géant du cinéma japonais reconnu à l’étranger alors qu’il était mort depuis longtemps déjà.

    Le 1° septembre 1923, Ozu est à son bureau dans les studios de cinéma où il travaille quand le fameux tremblement de terre du Kantô qui détruisit une grande partie de Tokyo, secoue la ville pendant quatre longues minutes. Il échappe à la mort mais la ville et ses studios sont la proie des flammes pendant deux jours entiers. Ozu se reconstruit, comme la ville, et refait sa vie de cinéaste qui prend une nouvelle saveur avec la naissance de son neveu qui, hélas, décède bien trop vite pour le grand malheur de la famille. Et, sa vie continue avec la même alternance de deuils et de catastrophes violents et douloureux et de périodes de reconstruction. A travers cette existence, on peut voir un symbole de la précarité de la vie au Japon toujours exposé aux cataclysmes : tsunamis, tremblements de terre, décès de tous ceux et tout ce qu’on aime. « Mais le Japon est le Japon, il se reconstruit sans cesse, … » et lui recommence à faire des films car il faut procurer des émotions aux spectateurs pour qu’ils surmontent ces événements destructeurs. « Je veux que le spectateur ressente la vie » répète-t-il chaque fois qu’on l’interviewe.

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    Comme Kawabata encore, il est fasciné par le spectacle des cerisiers en fleurs, il éprouve de fortes émotions devant les miracles que la nature met en scène tout aussi joliment dans certains quartiers de Tokyo qu’à Kyoto. Cette émotion, il voudrait la capturer pour la mettre dans ses films et l’offrir aux spectateurs qui, comme lui, subissent toutes les catastrophes que le Japon endure régulièrement. A cette fin, il créée avec son complice Noda, son fidèle scénariste, un style bien personnel qui ne fait pas immédiatement l’unanimité. Son regard sur le Japon contemporain ne fait pas plus l’unanimité. « Les japonais pensent qu’il montre un pays trop occidentalisé et les Occidentaux trouvent qu’il montre la quintessence du Japon traditionnel ». Ozu a compris à travers les épreuves de sa vie que le Japon est éternel, qu’il renaitra toujours de ses cendres mais que, pour revivre encore plus fort, il devra s’en donner les moyens en utilisant les techniques mises au point par les Occidentaux.

    Il faudra attendre la fin de sa vie pour que l’Académie japonaise reconnaisse son talent, bien après les spectateurs qui lui ont fait un triomphe longtemps avant, et il faudra attendre encore plus longtemps, après sa mort, pour que le monde découvre ses œuvres et lui réserve un accueil enthousiaste. Je ne sais pas si Marc Pautrel est très fidèle à la biographie d’Ozu mais il a su, à travers un excellent texte, sobre, clair, épuré, nous faire ressentir toutes la violence des émotions que ce géant du cinéma a pu ressentir tout au long de sa trop courte vie, il est décédé le jour de son soixantième anniversaire, pour nourrir ses films. Je pense que de nombreux lecteurs se souviendront de « Voyages à Tokyo » qui a connu un réel succès en France comme partout ailleurs. Et, le livre de Marc devrait, lui aussi, connaître un joli succès car l’auteur a su décrire les émotions et motivations du cinéaste dans un texte aussi passionnant qu’un bon roman.

    Le site des éditions Louise Bottu

     

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    DELPHINE ROUX (1974 - ….)

    Delphine Roux n’est pas japonaise, elle est une bonne française, et pourtant, quand je suis entré dans son livre, j’ai vérifié le nom de l’auteure et sa biographie car j’avais réellement l’impression de lire un roman nippon, son texte m’en rappelait d’autres écrits par des écrivains venus eux, à coup sûr, du Japon. Dans un magnifique texte tout de concision, de précision, dépouillé, épuré, construit sur des chapitres très courts qui ne révèlent au lecteur que ce qui est absolument nécessaire pour comprendre la belle histoire qu’elle nous dévoile dans une subtile progression, même si on se doute de l’épilogue de cette histoire très morale.

    Le narrateur, Koichi, et sa grande sœur Seki ont perdu leurs parents quand ils étaient encore enfants, ils ont été élevés par leur grand-mère qu’il a fallu placer dans une maison de retraite quand la vieillesse a altéré ses facultés. Seki et Koichi vivaient en parfaite harmonie jusqu’à ce que la grande sœur devienne « une jeune femme moderne, dans l’écho des titres des magazines, dans la maîtrise du visible. Elle dit que je devrais faire comme elle, me bouger. Que je serais certainement mieux dans mes baskets. Ses conseils amplifient mes silences. Mes baskets et moi, je crois, nous entendons joyeusement ».

    Seki incarne le Japon moderne, conquérant, le dragon qui terrorise tous les industriels occidentaux, alors que Koichi représente le Japon traditionnel et immuable, celui qui reste impassible devant les événements les plus inquiétants. « J’ai tout gardé. Seki voulait tout jeter, J’ai tout gardé ». La grande sœur voulait brader le passé pour plonger plus vite encore dans un avenir où l’efficacité, la vitesse, la productivité, l’enrichissement ont valeur de vérités absolues. Koichi refuse cette vie trépidante et puérile et s’incruste dans son passé pour vivre avec sa grand-mère, « J’étais bien à vivre chez grand-mère. J’évoluais à son rythme, en douceur, dans la métrique de ses rituels ». Le frère et la sœur s’éloignent jusqu’à ce que la sœur succombe à la pression dans une dépression nerveuse. Alors le frère décide d’entrer en action.

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    Ce thème d’un Japon bipolaire déchiré entre un avenir ultra moderne, ouvert sur le monde, et la tradition ancestrale des ancêtres figée dans le passé est récurent dans la littérature nippone actuelle, Delphine Roux connait certainement très bien cette littérature et elle s’y blottit avec bonheur. Elle use, dans son texte, de la même concision que celle qu’elle met dans la bouche de la grand-mère qui se réfugie dans le silence pour manifester son refus de finir sa vie dans son mouroir. « Quand j’entre dans sa chambre, elle m’accueille avec des lalala, des hoho. Ca veut dire bienvenue mon petit Koichi, je suis contente de te voir, tu m’as manqué ». Le lecteur devra lui aussi développer les mots de l’auteure pour déguster toute la saveur de ce texte.

    Un vrai petit bijou de littérature française à la sauce japonaise.

    Le livre sur le site des éditions Picquier

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 16

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Il n’était pas venu à Venise pour rencontrer la police où visiter une fois de plus la cité sur l’eau mais juste pour voir un écrivain qui vivait dans le delta du Pô et qui voulait lui raconter une étrange histoire. Comme il échafaudait ce projet de croisière autour de la botte italienne, il avait reçu un courriel d’Eraldo Baldini, un écrivain qu’il avait rencontré lors d’un de ces nombreux voyages dans la cité des doges, qui lui parlait d’une affaire qu’il avait découverte récemment mais qui concernait des événements qui remontaient à la période mussolinienne. Il lui avait alors fait part de son projet et lui avait proposé de se retrouver un soir dans cette ville pour évoquer plus longuement ce triste épisode de la vie des paysans dans les marais du delta. Et, ce soir, il mangerait ensemble, décidément ce voyage n’était qu’un rallye gastronomique, il pourrait bientôt éditer un guide à l’usage des touristes gourmands en voyage en Italie. 

    ÉPISODE 16

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    Eraldo Baldini

    Le bateau accosta après toute une série d’habiles manœuvres et, comme il avait choisi une bonne place à la proue, il était près de la passerelle de débarquement ce qui lui permit de descendre parmi les premiers passagers. Eraldo Baldini put ainsi l’accueillir sans le chercher longuement dans la foule des touristes et autres voyageurs. Il lui proposa de l’emmener dans un quartier de Venise peu connu des touristes où il y avait encore des petits restaurants principalement fréquentés par les indigènes et notamment les pêcheurs qui essayaient de trouver encore du poisson dans les eaux bien polluées du golfe. Il n’avait pas retenu leur table mais dans ces quartiers, les restaurants affichaient rarement complet et, en effet, ils trouvèrent aisément deux couverts sur la terrasse dominant un petit canal où ne pouvaient s’aventurer que des gondoles et des petits bateaux autorisés à fréquenter ces venelles de la lagune. Depuis le départ de cette croisière, il ne se nourrissait presque que de poisson et, ce soir encore, il ne faillirait pas à ce qui était devenu comme une tradition gastronomique, il mangerait du poisson accompagné d’un vin blanc du Lac de Garde et suivi d’un morceau de parmesan et d’une gourmandise quelconque pour rafraîchir la bouche avant le café. Mais, en attendant le repas, Eraldo Baldini proposa de boire, en guise d’apéritif, un verre d’Asti qui n’aurait pas pour mission de leur ouvrir l’appétit qu’ils avaient suffisamment grand mais simplement de les désaltérer agréablement. Ils échangèrent une conversation badine, parlant de choses et d’autres, des musées qu’ils avaient visités, des églises qu’ils n’avaient pas encore visitées, des livres qu’ils avaient lus ou qu’ils aimeraient lire, des films que l’écrivain avaient vus mais que lui ne verrait certainement jamais considérant son peu de goût pour ce que certains appellent le septième art. Et, après un délai qu’il avait jugé convenable, Eraldo Baldini aborda le sujet qu’il voulait partager avec lui.

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    - C’était avant la guerre, quand j’étais encore un jeune médecin, on m’avait confié une mission dans la plaine du Pô, une région infestée de moustiques, accablée de chaleur et d’humidité, l’air était irrespirable et les enfants mouraient de la malaria dans des proportions inconnues jusque là en Italie. Dans le seul petit village où j’étais affecté, quarante gamins étaient décédés de cette triste maladie en un temps assez court. Cela semblait bien étrange malgré les conditions sanitaires assez précaires et le climat sévissant dans le secteur.

    - Effectivement !

    - C’était d’autant plus étonnant que plusieurs responsables de services médicaux étaient décédés sans explication particulière et sans raison clairement définie.

    - Encore plus étonnant !

    - Et, même le curé avait décidé de quitter le village sans motif particulier ou du moins sans motif connu des habitants.

    - De plus en plus étrange !

    - Quand je suis arrivé, les gens me fuyaient, tournant les talons à mon approche, changeant de direction en me voyant avancer à leur encontre ou rentrant précipitamment dans leur maison quand ils apercevaient ma silhouette au bout de leur rue. L’atmosphère semblait encore plus asphyxiante que l’air ambiant. Et pourtant cette région je la connais comme le fond de ma poche, j’y suis né, j’y ai grandi, je ne l’ai quittée que pour terminer mes études de médecine à Venise. J’ai eu beaucoup de mal à comprendre ce qui se tramait réellement et je ne l’ai pas franchement compris mais j’ai tout de même une petite idée sur la question.

    - Quelle est cette idée ?

    - Pour bien comprendre, il faut déjà resituer ce problème dans son contexte. Evidemment, on a déjà évoqué les conditions climatiques et sanitaires mais il faut ajouter d’autres paramètres. Ici, ne résident que des gens très pauvres qui ne survivent qu’avec les maigres produits de leur petite exploitation agricole. Les villages sont à l’écart des grands axes commerciaux et assez loin des bourgs et des villes où il y a une vie sociale et culturelle minimum. Ces paysans ne sont pas très cultivés, ils ont appris à lire, ou presque, à l’école locale mais surtout le catéchisme avec le curé qui leur bourrait le crâne avec des prières à force de répétitions et d’intimidations, leur laissant croire que leurs malheurs n’étaient que le résultat de leur manque de piété. Et, pour finir, ces pauvres gens ne vivaient plus leur religion que comme une superstition et ils passaient leur temps à interpréter tous les signes qu’ils croyaient deviner pour faire de nouvelles prières sans chercher à comprendre ce qui se passait réellement autour d ‘eux.

    - Donc, des gens bien faciles à exploiter !

    - Absolument, et c’est là que j’ai quelques doutes que je ne peux hélas pas vérifier ni valider. Il semblait bien facile, pour des gens un peu plus avertis que ces pauvres bougres, de leur laisser croire que la maladie et le décès de leurs enfants n’étaient qu’une fatalité liée à leur impiété et qu’il valait mieux pour eux qu’ils vendent leur lopin de terre et quittent la région. Evidemment les acquéreurs n’offraient que des prix ridicules tout en sachant fort bien que le gouvernement prévoyait un plan d’assainissement de cette plaine qui pourrait un jour porter de belles récoltes. Et voilà comment de belles exploitations se sont constituées et comment de centaines familles bien établies maintenant se sont enrichies.

    - Et, tu n’as rien pu faire ?

    - Eh non, tu sais à époque, les postes importants étaient tous détenus par les membres du parti et, à mon avis, ils n’étaient pas tous innocents. Certains et même beaucoup devaient tremper dans la combine y compris ceux qui diffusaient l’angoisse et ceux qui effaçaient les preuves. Impossible de prouver quoi que ce soit, il ne reste rien dans les archives.

    - Les cochons !

    - Je voulais te parler de ça car, aujourd’hui, ici, tout le monde a oublié ou fait comme s’il avait oublié. Il faudrait témoigner mais sans tomber dans la diffamation et c’est bien difficile.

    - Oui, ce n’est pas facile, mais, en attendant, merci pour cette conversation, j’ai appris des choses encore bien peu agréables ce soir. Décidément, l’humanité ne manque pas de tristes sires !

    - Oui, le monde est une alchimie bien complexe on y trouve le pire et le meilleur !

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    Ils avaient discuté longuement de ce sujet et d’autres tout aussi scandaleux, ils avaient vidé leur écoeurement, ils avaient soulagé leur dégoût et ils avaient bu un plus que de coutume pour ne pas se laisser submerger par cette vague répugnante qui remontait du fond des temps mussoliniens. Il était déjà tard quand ils avaient quitté le restaurant et ils avaient sommeil. Il ne put réprimer un long bâillement et étira vigoureusement ses membres comme pour émerger d’un profond sommeil entretenu un peu trop longuement.

    Il ouvrit enfin les yeux pour sortir totalement de sa torpeur et enfin constater qu’il était bien dans sa chambre à coucher et qu’il avait fait un rêve, un long rêve, bien agréable sous le soleil tendre d’un début de printemps autour de l’Italie. Il ne se souvenait pas de tous les épisodes de ce rêve mais il se souvenait que c’était en Italie, que c’était bien agréable, que le temps était doux et qu’aujourd’hui il était frais et détendu. Les médicaments qu’il avait pris avant de se coucher avaient certainement fait effet, car il ne ressentait plus cette impression nauséeuse qui l’ennuyait la veille et sa tête était maintenant bien claire. Il se souvint brusquement qu’il attendait la visite d’un neveu et d’une nièce qui souhaitaient lui présenter leurs vœux pour la nouvelle année qui venait de commencer. Il fallait qu’il se dépêche car il devait préparer un repas un peu plus étoffé qu’à l’habitude pour ne pas trahir sa légende de « tonton gâteau » qui sait bien recevoir et faire la cuisine.

    Il était heureux de recevoir les deux jeunes qui étaient maintenant un peu plus que des « ados », des jeunes gens qui avaient déjà compagne ou compagnon, plus ou moins régulier, mais qui bientôt passeraient dans le camp des adultes ayant charge de famille même si Monsieur le Maire n’était pas invité, ni même informé. Ces visites le réjouissaient à chaque fois mais elles lui mettaient aussi un peu d’amertume au cœur car s’il avait bien choisi de vivre seul, il regrettait tout de même de n’avoir pas, lui aussi, des enfants qu’il aurait pu prendre par la main pour accomplir un bout de chemin. Et il pourrait aussi, maintenant, espérer avoir des petits enfants et connaître une nouvelle aventure avec eux, avec bien sûr tous les tracas, ennuis et angoisses que cela comporte mais rien ne peut effacer le bonheur laissé par le sourire candide d’un petit enfant que notre monde n’a pas encore perverti.

    Certes, il avait eu des occasions, il aurait pu convoler, il aurait pu vivre en concubinage ou simplement partager un morceau de son existence avec une des filles qu’il avait rencontrées mais les aventures qu’ils avaient connues ne s’étaient pas produites au bon moment, il avait toujours connu des filles intéressantes quand lui avait la tête à autre chose. Soit il pensait qu’il était encore trop jeune pour s’attacher à quelqu’un et qu’il n’avait pas vidé le trop plein d‘énergie hérité de son adolescence, soit qu’il ne se sentait pas à la hauteur de certaines filles qui lui accordaient un peu d’intérêt et qu’il craignait de ne pas être un parti suffisamment intéressant, soit qu’il avait du mal à envisager toute sa vie avec certaines filles qui, elles, l’envisageaient très bien. Mais, surtout, il n’était pas très à l’aise avec les filles et ne savait pas toujours comment les aborder sans risquer d’être totalement ridicule. Il s’était donc réfugié dans une solitude assez confortable dont il ne sortait que pour des petites aventures qu’il écourtait lui-même pour ne pas prendre le risque de se faire éjecter ou de se retrouver dans un ménage qu’il n’aurait pas souhaité. Et il avait fait sa vie comme ça avec des amies qui étaient parfois un peu plus que des amies et qui lui conservaient encore un brin de tendresse suffisant pour passer, à l’occasion, un instant de plaisir partagé. Il aimait ces amours occasionnelles qui n’avaient pas le goût de l’habitude, ils fréquentaient plusieurs femmes qui savaient toutes qu’elles faisaient parti de sa tendresse plurielle et qui l’acceptaient bien car, elles aussi, avaient d’autres sources de plaisir, l’une d’entre elles étaient même mariées. Et ce petit goût de transgression et d’interdit mettait un peu plus de piment dans ces amours occasionnelles.

    Le moment n’était pas aux plaisirs charnels, il fallait penser présentement aux plaisirs de la bonne chair et préparer rapidement un repas digne de sa réputation.

     

  • LA VOIE DU THÉ

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Quand j’ai lu « Le livre du thé » de Kakuzô Okakura, déniché dans ma très petite librairie préférée, j’ai immédiatement pensé au livre d’Inoué, « Le maître du thé » lu bien des années au préalable. Ces deux textes évoquent la cérémonie du thé, le sens religieux qu’elle comporte pour les Japonais, et tout ce qu’elle représente pour la pérennité de la culture nippone traditionnelle confrontée aux agressions de la culture internationale importée notamment par les pays occidentaux. Voulant impérativement vous présenter ce sujet, je vous propose donc ma chronique du livre d’Okakura et quelques souvenirs de ma lecture du livre d’Inoué que j’ai rédigés il y a déjà plusieurs années, avant que j’écrive des commentaires plus formels.

     

     

    26425_1599609.jpegLE LIVRE DU THÉ

    Kakuzô OKAKURA (1862 – 1913)

    Okakura est né en 1862, deux ans après l’ouverture de la baie de Tokyo aux étrangers, il a écrit « Le livre du thé » en 1906 quand le Japon connaissait ses premiers succès en s’appuyant, après deux siècles d’isolement, sur les méthodes militaires et industrielles occidentales. Selon l’auteur des préface et postface, Sen Soshitsu XV, « Il souhaitait se faire l’interprète de la civilisation nippone aux yeux de l’Occident … Il entendait remonter le vaste courant de culture asiatique qui prend sa source en Inde et cerner sa contribution potentielle à l’ensemble de la civilisation humaine ». Nourri de la langue anglaise qu’il acquit très tôt dans une famille de grands négociants, des classiques chinois et japonais, il rédigea son texte directement en anglais pour qu’il soit facilement accessible pour les Américains qu’il fréquenta assidûment notamment quand il vécut à Boston.

    Okakura a choisi le cha-no-yu, la cérémonie du thé, « la voie du thé » selon certaines traductions, comme symbole de la civilisation japonaise pour faire comprendre aux Occidentaux que les Orientaux avaient eux aussi des valeurs qui supportaient aisément la comparaison avec les leurs. Il supportait mal la suffisance des Occidentaux refusant de comprendre l’Orient alors que le thé devenait une boisson appréciée de la Russie aux Amériques. Il voulait leur faire admettre que le « théisme » est une véritable mythologie asiatique, apparue en Inde, transplantée en Chine et enfin instaurée sous forme d’un rituel au Japon au XIII° siècle avant d’être définitivement codifiée au XVI° siècle. Que c’est ainsi une forme de religion née du taoïsme, enrichie du bouddhisme et du confucianisme. « La vision d’Okakura s’enracine également dans les valeurs religieuses du bouddhisme, du taoïsme et du confucianisme ».

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    Refermé sur lui-même pendant deux siècles, le Japon a cultivé sa religion, sa philosophie, ses mœurs, sans jamais les confronter à celles d’autres peuples, les approfondissant jusqu’à en tirer la quintessence, jusqu’à en faire non pas une perfection qui est une finitude en soi, mais seulement une aspiration perpétuelle vers la perfection à jamais inaccessible. Okakura explique comment ce rituel dépouillé à l’extrême conduit à travers son raffinement suprême sur la voie de la sagesse, au nirvana, en observant les quatre principes fondamentaux : harmonie, respect, pureté et sérénité. « Le livre du thé » évoque le breuvage, la chambre du thé, la cérémonie, le maître, le rapport avec l’art, l’harmonie avec la nature, la religion, la philosophie, le chemin vers la perfection. « Le Livre du thé… nous rappelle que la beauté des fleurs est – à tout moins – aussi essentielle à l’existence humaine que les plus récentes inventions du confort moderne ».

    « Voir, selon le cha-no-yu, c’est abandonner le verre déformant des coutumes et des jugements sociaux pour percevoir les choses telles qu’elles sont ». « Cela fait près d’un siècle qu’Okakura a rédigé son essai. Le message qu’il renferme n’a rien perdu de sa force, et son impact est sans doute plus grand encore aujourd’hui. Les êtres humains, nous avertit Okakura, doivent apprendre à vivre en harmonie, et à respecter sincèrement toutes les cultures ». Combien ont entendu ce message ? Combien l’ont écouté ? Combien en ont appliqué les enseignements ? … Bien trop peu hélas !

     

    6217_505520.jpegLE MAÎTRE DU THÉ

    Yasushi INOUÉ (1907 – 1991)

    Quand j’ai découvert ce livre il y a une douzaine d’années, j’ai été impressionné par la ferveur avec laquelle le vénérable Inoué nous décrivait la cérémonie du thé ; comme s’il vous voulait nous montrer qu’au-delà du service, cette cérémonie avait une véritable dimension spirituelle qui confine au religieux. Elle apparaît ainsi comme une sorte de sacrifice que l’on pourrait rapprocher de l’eucharistie chez les catholiques.

    Mais, ce livre publié à l’extrême bout de la longue vie d’Inoué, est aussi une forme de testament que le vieux sage cherche à transmettre aux jeunes générations en essayant de leur faire comprendre que les rites ancestraux ont un sens et une signification spirituelle dont le Japon d’aujourd’hui, immergé dans le matérialisme le plus concret, a bien besoin pour assurer son avenir et garantir l’équilibre des jeunes générations menacées par les nouvelles valeurs importées dans les bagages des hommes d’affaires et des capitaines d’industrie.

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                                                                       LES ÉDITIONS PICQUIER 

     

  • DESTINÉES ANCILLAIRES

    88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Pascaud et Goby semblent avoir choisi le même point de départ pour leur roman respectif : une jeune fille, bonniche mal payée dans un hôtel, qui rencontre un personnage important s’intéressant à elle. Les deux histoires divergent vite mais la morale reste à peu près la même, elle tourne autour de la relation que nous avons avec les êtres un peu effacés, au passé complexe, qui n’ont eu ni la chance, ni les moyens de construire un avenir plus glorieux. Deux filles qui un jour entrevoient la possibilité de faire basculer leur vie insignifiante.

     

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    Dominique PASCAUD (1976 - ….)

    Dans un hôtel minable d’une petite ville anonyme, elle fait les chambres, le ménage, la vaisselle, elle sert à table, elle est mal payée mais elle est contente d’avoir un travail dans sa petite ville natale où elle habite avec son copain garagiste. Elle n’a pas d’ambition, elle veut seulement épouser son compagnon, avoir des enfants, ouvrir des chambres d’hôtes et mener une petite vie tranquille de mère de famille. Mais, un jour, un vieil homme loge à l’hôtel, il est aimable et agréable avec elle, elle voudrait qu’il soit son père car elle ne s’entend pas bien avec le sien, il ne l’aime pas beaucoup, il l’ignore quand elle le visite. Le vieil homme est un réalisateur de cinéma, il voudrait tourner son dernier film dans cette petite ville et il est convaincu qu’elle est son héroïne. Il a allumé une flamme dans son esprit, elle pourrait avoir une autre vie, devenir quelqu’un de connu, quelqu’un qu’on considère, qu’on respecte, elle qui n’a jamais été considérée par son père et peu respectée par ses employeurs. Elle se met à rêver, en vain, la productrice à une autre candidate dans sa manche. Elle est blessée, elle se sent trahie et, quand son père décède, sans lui dire le nom de la mère qu’elle n’a pas connue, elle décide de changer de vie et de tenter l’aventure…pascaud_dominique_15_dr.jpg

    Ce texte dense, attachant, désignant et décrivant les plus petits gestes de l’héroïne et les plus menus objets constituant son environnement, emporte immédiatement le lecteur dans l’univers de cette gamine. Construit de phrases courtes, précises, il m’a immédiatement séduit et entraîné au cœur de cette histoire qui rappelle un roman de Valentine Goby, « L’échappée », non seulement par son sujet et son côté intimiste mais aussi par son écriture.

    Une histoire qui pourrait-être banale, toutes les gamines ont rêvé d’être des stars, mais celle-ci ne sombre pas dans la tragédie pathétique ou dans la béate comédie scintillante de paillettes, elle reste à dimension humaine. C’est une belle leçon d’humilité et de sagesse – il faut savoir accepter son destin et bien vivre avec - en même temps qu’un bel exercice d’écriture.

     

    51cZMAxsvKL._SX302_BO1,204,203,200_.jpgL’ÉCHAPPÉE

    Valentine GOBY (1974 - ….)

    Bonniche dans un hôtel-restaurant de Rennes réservé aux officiers allemands pendant la dernière guerre, Madeleine, Mado, pauvre petite paysanne bretonne rencontre un des occupants de l’établissement retiré du front pour cause de blessure qui se consacre à la musique. Il lui fait découvrir son art en mettant des images sur les sons qu’il tire de son piano, la jeune fille pénètre la musique tout en s’attachant progressivement au musicien qui la courtise avec plus en plus d’empressement, au grand dam de ses collègues serveuses. L’officier musicien refuse de partir sur le front russe et quitte définitivement le conflit laissant la jeune fille seule avec l’enfant qu’elle porte et la vindicte qui se déchaînera à l’heure du règlement des comptes. Mado passera le reste de son existence à fuir perpétuellement pour oublier son passé, mais surtout pour ne plus subir le regard et le mépris des autres, ceux qui la jugent sur ses actes mais jamais sur ses intentions.eca071b7aa330eac09239ab2f7b383c0.jpg

    Un récit lent qui avance pas à pas au rythme des descriptions des choses infimes qui, en s’ajoutant bout à bout, constituent la triste histoire de Madeleine dans un milieu triste à une époque triste, l’histoire d’un amour improbable, impossible, interdit. La double tragédie d’un officier allemand qui ne croit plus en son pays et en son rôle de militaire, préférant la musique de son piano à celle des armes à feu et celle d’une jeune fille française cherchant à s’évader dans la musique, qu’elle confondait avec le musicien, pour ne pas porter un secret trop lourd pour elle.

    Madeleine est née du péché et elle engendra à son tour dans le péché d’une fille qui porte elle aussi cette malédiction qui semble s’acharner sur cette lignée de femmes miséreuses qui ne demandent qu’à vivre l’amour qu’elles ont rencontré dans leur totale innocence. Ce livre est un plaidoyer pour ces malheureuses femmes qui n’ont pas choisi leur camp, ces femmes qui veulent seulement vivre l’amour qu’elles ont rencontré au hasard de leur triste existence. C’est aussi un discours en forme de plaidoirie pour réclamer haut et forme le droit pour les femmes d’user de leur corps comme elles l’entendent et avec qui elles l’entendent au-delà de toute barrière même celles érigées par les nations en guerre. Un thème que Valentine Goby développera encore, avec plus de maîtrise, dans un autre livre : « Qui touche mon corps je le tue ».

  • ENFANTS PERDUS DE CORÉE

    88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Ces deux textes proviennent de deux auteurs qui appartiennent à des générations différentes, qui ont choisi des chemins différents et qui s’expriment différemment, l’un dans des nouvelles, l’autre dans des poèmes, et pourtant j’ai trouvé un fil rouge qui relie ces deux textes et même ces deux univers. Tous les deux semblent encore très marqués par les souvenirs des guerres qui ont enflammé le Pacifique au XX° siècle : la guerre du Pacifique pour Yoon, celle de Corée pour tous les deux et celle du Vietnam pour Kim. Yoon parle des guerres de ces ancêtres alors que Kim parle au moins de l’une qu’il a faite. Tous les deux décrivent les stigmates profonds qui marquent encore le peuple coréen : les deuils non achevés, les attentes pas totalement désespérées et tout le malheur qui pèse encore sur ceux qui sont restés orphelins, veufs mais surtout veuves, abandonnés, … tout un peuple de petites gens miséreux vivant souvent près de la mer à portée des ennemis qui n’étaient parfois que d‘anciens frères.

     

    ob_c34345_9782226256171g.jpgAUTREFOIS LE RIVAGE

    Paul YOON (1980 - ….)

    Pour héberger les histoires de ce recueil, Paul Yoon a inventé une île comme toutes celles qui sont dispersées à l’est de la Corée, qui ont longtemps balancé, au gré des aléas de l’histoire, entre ce pays et le Japon. Ses nouvelles racontent la vie des îliens de Sola, le plus souvent des gens de la terre qui sont, comme tous les îliens, fascinés par l’étendue de la mer et ce qui se cache derrière l’horizon.

    Les textes de Paul Yoon sont empreints d’une grande sensibilité, ils évoquent ce qui touche les êtres, souvent des femmes fragiles en rupture avec leur milieu, abandonnées par des maris partis et parfois restés à la guerre, des femmes qui ont déjà vécu, au plus profond de leur intimité, à la limite du conscient et du subconscient, parfois même aux confins de la folie quand le réel s’évapore pour laisser place à l’imaginaire et aux fantasmes. L’auteur saisit toujours ses héros, plus souvent ses héroïnes, au moment où ils sont en équilibre entre un monde difficile mais supportable et un état nouveau provoqué par un drame imprévu, souvent la mort d’un être cher qui vient tout bousculer dans leur existence déjà bien précaire.

    J’ai eu l’impression à la lecture de ces nouvelles que Paul Yoon cherchait à faire revivre des gens qu’il n’a pas connus mais qu’il aime profondément. En effet, il est né en 1980 aux Etats-Unis où il a suivi tout son cursus scolaire et universitaire, et il raconte souvent des histoires qui concernent des gens qui vivaient avant sa naissance, des îliens toujours marqués par la guerre du Pacifique ou sa suivante, celle de Corée. J’ai ainsi eu le sentiment que ce jeune homme voulait rendre un hommage à ses ancêtres en leur adressant ces textes qui évoquent avec une touchante nostalgie le pays d’origine où il n’est pas né, les ancêtres qu’il n’a pas connus et les racines culturelles qu’il cultive dans son œuvre littéraire. Son écriture, même si elle est marquée par sa culture américaine, m’a rappelé des auteurs coréens dont j’ai lu les œuvres il y a déjà plusieurs années : Yi Munyol, Cho Sehui, Ch’oe Inho, …, des auteurs qui s’expriment souvent, comme lui, à travers des nouvelles d’une grande sensibilité, des textes un peu elliptiques où la chute et souvent remplacée par des points de suspension imaginaires, un silence en suspens laissé à la disposition du lecteur.

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    Ces nouvelles rappellent toujours la fragilité et l’éphémérité de la vie de ces gens simples et innocents, suspendue en équilibre très précaire, exposée à des aléas brutaux et imprévus que personne ne peut anticiper surtout pas ses pauvres îliens coincés entre terre et eaux, entre Corée et Japon, entre rêve et réalité, quotité négligeable devant l’histoire et les éléments, l’eau, la terre et le feu, qui jouent un rôle important dans chacun des textes.

     

    9782841094462.jpgL'ACCORDÉON DE LA MER et autres poèmes

    KIM MYONG-IN (1946 - ….)

    Lire de la poésie traduite est toujours source de frustration, les vers perdent beaucoup de leur saveur, de leur musique et de leur rythme lors de la traduction mais lire de la poésie traduite d’une écriture différente de la nôtre est encore plus difficile. La translittération du coréen au français, comme c’est le cas pour le présent recueil, est source d’encore plus de modifications du texte, aussi, pour rester le plus fidèle possible à l’auteur, je vais citer la traductrice pour présenter l’œuvre de Kim Myong-in : « Les lecteurs de la poésie de Kim Myong-in seront saisis d’emblée par la singularité de son style narratif : absence presque totale de ponctuation, les débuts de phrases succédant aux précédentes dans le même vers, la fréquente inversion de l’ordre syntaxique, le rythme fragmenté qui se brise sans cesse ».

    Les poèmes retenus pour la présente publication sont issus des sept recueils publiés antérieurement par l’auteur. Nous y retrouvons donc un condensé des thèmes chers à l’auteur et pour commencer une évocation de la guerre du Vietnam à laquelle il a prit part et la douleur qu’il a ressenti devant la souffrance endurée par ce pays.

    « J’ignore ce par quoi un pays se laisse dévaster

    mais j’entends de nouveau gémir ta terre

    qui fut maintes fois outragée

    entraînée de ténèbres en ténèbres ».

    Kim cherche à comprendre pourquoi la mort, la mort violente, brutale, la mort des plus faibles, les enfants, les femmes, les animaux minuscules. Pourquoi la souffrance infligée aux filles, aux femmes abandonnées ou veuves, aux enfants orphelins, à tous ceux qui n’ont que le choix de subir, qui ne sauront jamais de quelle cause ils ont les victimes.

    « Qu’est-ce que le pays ? Qu’est-ce que le peuple ? Qu’est-ce que l’idéologie ? »

    Il décrit toutes les tensions internes qui habitent ceux qui ont connu les grandes douleurs et notamment les guerres en Corée puis au Vietnam, les tensions qui habitent ceux qui sont partis : émigrés, noyés, morts dans une guerre lointaine, les tensions qui habitent ceux qui les attendent sans savoir, sans espoir.

    « à Paeksock il y a des gens qui finalement ne reviennent pas demeurant des épines douloureuses aux yeux des proches qui les attendent ».

    « Toi aussi tu es devenu désormais un souvenir desséché ».

    La mort et sa compagne la plus fidèle, elle le suit depuis son enfance, colle à ses pas, dépeuple son arbre généalogique.

    « Mon grand frère est mort il y a six ans, deux ans auparavant

    ma sœur aînée est morte, mon père il y a cinq ans

    (mes deux petites sœurs sont mortes il y a plus de vingt ans)

    ma grand-mère il y a dix ans, alors pendant ces dix dernières années

    les morts remplissent ma généalogie ».

    Et quand la mort a fait son œuvre, il s’interroge sur la futilité de la vie, son insignifiance, son éphémèrité.

    « comme tu tombes en pluie vainement sur ce monde où il ne reste rien à mouiller »

    « Qu’est-ce qu’on laisse comme trace ».

    « L’eau de la rivière qui a parcouru le temps s’écoule sans cesse de toutes ses forces avec ces reflets blanchâtres ».

    Même altéré par la translittération, ces poèmes de mort, de souffrance et de douleur ciselés par Kim Myong-in pincent le cœur et provoquent une grande compassion chez ceux qui l’ont inspirée. Dès les premiers textes on entre en empathie avec cet auteur qui se penche avec tant d’humilité et de ferveur sur la douleur des plus faibles.

  • POLAR BELGE

    88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Gauthier Hiernaux et Éric Dejaeger nous rappellent fort opportunément que tous les polars qui envahissent les rayons des librairies ne proviennent pas des pays nordiques, certains sortent de l’imagination féconde et fertile d’auteurs belges qui n’ont pas oublié que l’un des maîtres du genre était belge lui aussi. J’ai donc tenu à saluer Gauthier et Eric à travers cette chronique qui met en évidence un genre qui n’a pas disparu en Belgique avec la mort de Simenon et que même si nous parlons actuellement encore beaucoup du maître et de ses dérapages, d’autre auteurs sont tout à fait à la hauteur et le prouvent avec éloquence.

     

    cov2014.jpgLA FRATERNITÉ DES ATOMES

    Gauthier HIERNAUX (1975 - ….)

    Avec ce polar, Gauthier Hiernaux nous entraîne dans un temps prochain, ou déjà presque présent, où la Belgique serait partagée en deux, où l’Union européenne aurait explosé, des transformations géopolitiques obligeant la Fédération Libre de Wallonie (FeLiWa) et la Noordelijk Verbond à prendre des mesures radicales pour gérer les flux migratoires entre leurs deux territoires. Lester, un ancien militaire de l’armée britannique, a été ainsi embauché par l’Immigration Service (l’IS) pour débusquer ceux qui transitent ou séjournent illégalement en Noordelijk Verbond.

    A Bruxelles, rongé par le remords et la culpabilité, il se sent responsable du décès de sa femme dans un attentat après qu’elle a pu constater qu’il la trompait, il sombre dans un éthylisme chronique, ne pense qu’à venger les deux victimes en liquidant les auteurs de l’attentat fatal. Anesthésié par l’alcool, complètement délesté de son pouvoir émotif par les atrocités de sa vie, il remplit les missions les plus délicates, celles qui sont les plus appréciées par le parti extrémiste flamand au pouvoir. Un soir, à la sortie d’un restaurant, il croise celui qu’il pense être l’auteur de l’attentat qui a coûté la vie à sa femme et à sa fille, il le descend froidement, comme on abat un chien, au grand dam de sa hiérarchie. Cet assassinat brutal provoque des réactions en chaîne qui impliquent le grand banditisme, les trafiquants de stupéfiants, d’armes et autres denrées encore, des politiciens véreux, des idéologues de comptoir, des idéalistes violents, des mouvements subversifs qui ont perdu leur objectif initial

    depuis longtemps, tout ce qui grenouillent pour un quelconque motif mais surtout pour enrichir leurs chefs. L’auteur nous entraîne dans une histoire rocambolesque où il devient difficile de savoir qui manipule qui, qui infiltre qui, qui trahit qui, qui est qui, une histoire haletante où le rythme ne faiblit jamais.

    J’ai lu ce roman comme une sorte de réquisitoire contre la partition de la Belgique actuelle, l’auteur semble vouloir mettre en garde les extrémistes de tout bord en dessinant deux états gangrénés par des politiciens véreux, des partis fascisants, des trafiquants âpres et violents, des mafias de toutes origines et des mouvements occultes pas toujours bienveillants. Tout en soulignant avec malice les travers de la Belgique bicéphales, Gauthier Hiernaux semble vouloir dire à ses lecteurs que les différences actuelles sont plutôt source de richesse que motif à partition. On ressent dans ce texte de l’empathie pour son pays et pour ceux qui y habitent depuis des lustres ou depuis moins longtemps. Au passage, Il n’hésite pas à donner quelques coups de griffes aux actions puériles et futiles des administrations toutes aussi peu compétentes pour faire face à la gravité des problèmes qui se posent dans l’Europe qu’il dessine. Et, malgré cette satire acerbe, on ressent qu’il aime ce pays artificiel, composite, pluriethnique, riche de ses racines multiples et qu’il voudrait que les communautés qui le composent, vivent en bonne intelligence sans oublier leurs différences culturelles, gage de la richesse du pays.

    « Il savait que Wallons et Flamands partageaient une histoire douloureuse ponctuée de scandales qui avaient fragilisé ses basses. » La fiction que l’auteur propose, tangente la réalité : « la politique ultra socialiste du sud de cet ancien pays uni en avait fait un patchwork de nationalités qui vivait dans une harmonie peut-être pas totalement parfaite, mais assez conviviale. Tout le contraire de la Noordelijk Verbond où le protectionnisme ultranationaliste avait provoqué un total repli sur elle-même ». Et, fataliste, il constate désabusé : « il n’y avait personne à blâmer et tout le monde à condamner ».

     

    001.bmpUN PRIVÉ À BAS BILAN

    Éric DEJAEGER (1958 - ….)

    J’avais à peine lu une trentaine de lignes de ce livre que j’avais l’impression d’avoir descendu un bon nombre d’étages de ma déjà longue existence et de me retrouver à l’âge où on lit des polars en cachette. Il me semblait que je dévorais un texte enfant bâtard d’un vieux San Antonio et d’une œuvre d’un hôte de la fameuse collection « Fleuve noir » : Mc Bain, Chase ou un autre, je ne sais… En effet Eric Dejaeger, le polyvalent des lettres belges, auteur aux talents multiples, éditeur d’une revue littéraire, blogueur, a commis un polar inspiré par des auteurs qui ne venaient pas des pays nordiques et qui n’avaient pas encore pris l’habitude d’écrire des pavés formatés pas toujours très digestes. Un polar comme ceux que je dévorais à la fin de mon adolescence avant que le genre me sature et que les nouveaux auteurs me détournent définitivement de ces lectures. Ce polar c’est aussi une parodie qui met en scène un détective de fortune, ou d’infortune, marginal, anarchiste sur les bords, il refuse toutes le contraintes administratives ou autres, mais il a quelques principes tout de même : on ne s’attaque pas aux faibles, on ne gâche pas, et si on baise n’importe comment, n’importe où, on ne baise qu’avec des gens consentants. « Nous vivons dans une société dégueulasse où il y a plus que le fric qui compte. Le fric qui donne le pouvoir… J’ai toujours détesté le fric et le pouvoir ».

    Frédo, un vieux jeune presque trentenaire, toujours à la charge de ses parents, traîne ses savates de bistro en bistro en évitant de s’engager dans un quelconque boulot. Mais un jour dame chance lui fait un clin d’œil en forme d’un gain substantiel à la loterie et, la pression de son père aidant, il décide alors de prendre son indépendance en gagnant sa vie sans taper ses parents. Il part pour Bruxelles où il installe, avec quelques bouts de ficelle, quelques matériels de récupération, beaucoup de débrouillardise et peu de scrupules, une agence de détective privé qui trouve rapidement ces deux premiers clients : l’éternelle bourgeoise trompée et l’inévitable papa inquiet de ne plus voir sa fille adorée. Frédo engage l’enquête avec tout le sérieux dont il est capable et l’appui d’une nymphomane fortunée et du petit ami de la belle disparue. Et l’aventure commence, pleine de rebondissements et de suspens…

    A travers cette enquête Eric dénonce tous les truismes et lieux communs qu’on rencontre dans tous les romans policiers actuels tout en se moquant de tous les auteurs qui usent et abusent d’anglicismes pour masquer leurs lacunes en français. Il nous démontre aussi qu’avec des personnages banals, communs, pas franchement séducteurs, mal équipés, peu versés dans les technologies sophistiquées, disposant d’une puissance de feu très limitée, on peut tout de

    même construire une intrique haletante qui tient le lecteur en haleine jusqu’au dénouement qui n’était pas facile à envisager. « Couilles du diable », il est encore possible d’écrire de bons romans policiers sans sombrer dans les chausse-trappes d’un conformisme trop convenu.

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    Gauthier Hiernaux et Éric Dejaeger

    Le site des CACTUS INÉBRANLABLE Éditions

  • DÉAMBULATION PARISIENNE

    88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Paris fascine depuis des siècles, de nombreux écrivains aiment cette ville, ils la chantent, la mettent en scène, la décrivent, en font souvent le cadre des histoires qu’ils inventent… J’ai eu moi aussi envie de parler de Paris où j’aime passer deux ou trois jours de temps à autre, pas plus, la ville est trop grande, trop trépidante pour moi. Je préfère la découvrir en une « déambulation paresseuse » dans les pas d’Henri Calet ou en essayant de suivre une héroïne de Patrick Modiano qui lui aussi se plaît à décrire longuement cette ville, sa ville, au point d’en faire la vraie héroïne du roman ci-dessous...

     

    9782842638245.jpgHUIT QUARTIERS DE ROTURE

    Henri CALET (1904 – 1945)

    Le jeu de mot proposé par le titre est vite éventé car, dès sa préface, Jean-Pierre Baril dévoile le projet de l’auteur : « Dans Huit quartiers de roture, Calet nous invite à parcourir les XIX° et XX° arrondissements de la capitale. Un voyage dans le Paris populaire d’autrefois, au lendemain de la guerre, une vingtaine d’années avant la destruction de l’Est parisien ». Dès la préface on sait donc qu’il s’agit d’une sorte de guide à l’intention de ceux qui voudraient mieux connaître ces quartiers populaires qui n’attirent pas précisément les touristes et autres promeneurs.

    « Huit quartiers de roture, ou la rencontre d’une ville et de son histoire avec celle d’un homme qui fut jadis un enfant ». Un enfant de l’un des quartiers que l’auteur parcourt lors de sa « déambulation paresseuse ».

    C’est la première fois que ce texte, écrit probablement avant 1949, est publié, son histoire est chaotique et rocambolesque, il a été refusé de nombreuses fois par les éditeurs puis, en désespoir de cause, transformé en émissions radiophoniques diffusées en 1952. L’éditeur prévient : « L’établissement du texte de Huit quartiers de roture n’est pas vraiment chose aisée, puisqu’il repose sur l’examen et la comparaison attentive de deux sources principales » composées elles-mêmes de plusieurs textes, publiés ou non, à quoi s’ajoute l’adaptation radiophonique réalisée en 1952.

    Aujourd’hui, Le Dilettante propose un texte découpé en deux arrondissements de quatre quartiers chacun : La Villette, Pont-de-Flandre, Amérique, Combat pour le XIX°, Saint-Fargeau, Belleville, Père-Lachaise et Charonne pour le XX°. Le texte de Calet apparait ainsi comme une longue flânerie au long des rues, ruelles, impasses, cours,… de ces quartiers populaires déjà profondément transformés par l’histoire à l’époque où il écrit cette déambulation. Ces quartiers de l’est parisien ont été régulièrement la porte des invasions et le lieu où les envahisseurs installaient leur campement. Quartiers de violence et de sang, le sang des combattants contre les envahisseurs, le sang des Communards, le sang des frondeurs, le sang des répressions brutales, le sang des exécutions, le sang des abattoirs de la Villette, le sang des apaches et autres malfrats qui fréquentaient les nombreuses guinguettes et maisons closes du quartier.

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    Henri Calet ne se contente pas de faire découvrir ces quartiers de roture, terrain des jeux et des misères de son enfance, Il en conte aussi les anecdotes qu’il a recueillies, les événements marquants, parfois historiques, qu’il a trouvés dans les nombreuses sources qu’il a consultées (plans anciens, archives, journaux, recueils de chansons populaires) pour construire son périple, les personnages importants, influents, célèbres ou tout simplement pittoresques qui ont fréquenté les lieux, esquissant pour le lecteur la transformation de ces terrains campagnards en une nouvelle partie de la métropole urbaine. Mais, surtout, il donne vie à ces lieux où la misère prospérait plus vite que le bonheur malgré les nombreux établissements de plaisir installés dans ce coin encore peu urbanisé. On sent dans son texte une réelle nostalgie pour ces quartiers et pour leurs habitants, une certaine tendresse à leur endroit, même s’il leur lance quelques piques bien ajustées : « Là-dessus, Monsieur, comte d’Artois, fut reçu porte de la Villette par les dames de la Halle. N’étaient-ce pas ces mêmes dames qui avaient marché sur Versailles ? »

    Je serais très curieux de lire la même déambulation effectuée par un promeneur contemporain, je gage qu’il aurait du mal à reconnaître les quartiers dépeints par Henri Calet qui nous communique des chiffres concernant la population de ces deux arrondissements en précisant le nombre de résidents étrangers. La couleur de ces quartiers a encore certainement beaucoup changé depuis un peu plus d’un demi-siècle.

    Ce joli ouvrage, moultement annoté, est complété par un CD comportant des extraits des émissions radiophoniques diffusées en 1952 concernant plus particulièrement La Villette, Combat, Saint-Fargeau, Père-Lachaise et Charonne.

     

    JLI3016786.1444722676.580x580.jpgDANS LE CAFÉ DE LA JEUNESSE PERDUE

    Patrick MODIANO (1945 - ….)

    Dans ce texte allusif, elliptique, qui déconcerte un peu le lecteur, Modiano nous entraîne sur les traces d’une fille fugueuse, fuyante, éphémère, insaisissable qui s’évapore sans cesse dans différents quartiers de la ville, baladant ainsi le lecteur dans des recoins de Paris que peu connaissent.

    Après la guerre, certainement dans les années cinquante, autour du Carrefour de l’Odéon, sur les traces d’un groupe de littérateurs : auteurs, apprentis auteurs, auteurs d’occasion, lecteurs, un narrateur à plusieurs visages part à la recherche de Louki, une belle fille qui buvait souvent des verres avec cette troupe de fêtards au café Condé. Fille d’une mère célibataire qui a quitté sa province où sa maternité n’était pas acceptée, elle vivait seule avec celle-ci et profitait de son emploi d’ouvreuse au Moulin Rouge pour commettre ses premières fugues sur le boulevard puis de plus en plus loin. Elle connut alors ses premiers frissons, ses premiers émois, ses premières angoisses…modiano_postcard.jpg

    Dans ce roman polyphonique, le narrateur change presque à chaque paragraphe, sans que le lecteur soit averti préalablement, c’est au fur et à mesure de sa lecture qu’il se rend compte que ce n’est plus le même personnage qui lui raconte sa recherche, mais c’est toujours la même quête qui motive le narrateur, qui qu’il soit, mais pas forcément pour les mêmes raisons. Sauf, évidemment, quand Louki raconte elle-même des bouts de sa vie. Les différents narrateurs semblent tous à la recherche d’un temps révolu, perdu, l’époque de la Nouvelle Vague, quand ils étaient jeunes et plutôt insouciants de leur avenir.

    La vie de Louki se construit peu à peu à travers les témoignages de ceux qui l’ont connue, à travers la quête de ceux qui la recherchent et à travers ses propres confidences. Son portrait se dessine progressivement, sa vie apparaît par morceaux : la vie avec sa mère, ses fugues, ses rencontres, ses amis, son amie, son mari, ses fuites, le Café Condé... Louki rompt sans cesse : avec sa mère, avec ses amis, avec son mari, elle fuit, elle erre dans Paris qui devient le personnage peut-être le plus important du roman. Paris que l’auteur affectionne, décortique, dissèque, Paris avec ses zones neutres et sa matière noire qui se conjuguent avec les penchants ésotériques de l’héroïne dans une certaine forme d’ésotérisme. « Elle voulait s’évader, fuir toujours plus loin, rompre de manière brutale avec la vie courante, pour respirer l’air libre ».

    Un texte policé, fluide, allusif qui évoque un monde éphémère, inachevé, en mutation perpétuelle où les personnages butent toujours sur l’insignifiance de la vie, le manque d’intérêt pour l’existence et hésitent souvent devant la possibilité d’aller vivre une autre vie ailleurs, dans un autre pays, dans un autre univers ou simplement dans un autre ailleurs. Un texte qui invite à rompre, à fuir, à partir, à découvrir autre chose, un autre monde, à s’envoler pour là-bas.

    « J’ai ressenti la même ivresse chaque fois que je coupais les ponts avec quelqu’un. Je n’étais vraiment moi-même qu’à l’instant où je m’enfuyais. Mes seuls bons souvenirs sont des souvenirs de fuite ou de fugue ».

  • PRIX LITTÉRAIRES: MATHIAS ENARD et BOUALEM SANSAL

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    Mathias ENARD vient de recevoir le prix Goncourt pour BOUSSOLE (Actes Sud) et Boualem SANSAL, le Prix de l'Académie française ex-aequo (avec Hédi KADDOUR) pour 2084: LA FIN DU MONDE (Gallimard)

    En mai 2011, Philippe LEUCKX sur ce blog critiquait Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants (Actes Sud) qui avait obtenu le Goncourt des Lycéens.

    Epris d'Orient, spécialiste du monde arabe, Mathias Enard relate dans ce très beau et court roman une aventure exceptionnelle, qui a pour cadre la Constantinople de 1506, et pour héros l'architecte, sculpteur Michel-Ange, invité là-bas pour imaginer un pont pour relier La Corne d'or.

    L'événement est attesté et le récit que le jeune romancier français (né en 1972, auteur du très intrigant « Zone ») s'enrichit d'atouts qui tiennent aussi bien à la langue précise qu'au dépaysement lié aux intrigues et aux décors ottomans.

    Hymne à la beauté, le roman agit comme un parfum entêtant, et les descriptions d'Enard nous plongent dans l'époque, dans ces rues sombres, dans ces tavernes où le chant et la poésie enchantent. (...)"

    (Re)Lire toute la critique ICI

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    En janvier 2014, Denis BILLAMBOZ critiquait dans la même chronique, sous le titre Jeunesse Perdue, un livre de Mathias ENARD, RUE DES VOLEURS et de Boualem SANSAL, LE VILLAGE DE L'ALLEMAND (Gallimard) qui avait obtenu le Prix RTL/LIRE

    Du livre de Mathias ENARD, il commençait par écrire:

    ""En lisant ce livre, j’ai assez vite imaginé que l’auteur s’est jeté avec frénésie sur son clavier pour écrire dans l’urgence – le livre évoque les élections présidentielles de 2012 et a été achevé d’imprimé en août de la même année – toutes les craintes que les événements, explosant alors partout sur la planète, lui inspiraient. Pour exprimer tout ce qu’il pensait, tout ce qu’il craignait, tout ce qu’il voulait apporter au débat, il n’a pas, comme la plupart des journalistes « plongé au cœur du problème », non, lui, il est tout simplement entré dans le ventre du sujet, jusqu’au fond des tripes, pour en extirper la genèse des événements qui ont agité le monde musulman et inquiété l’Europe lors de ce fameux « Printemps arabe » (...) "

    Du livre de Boualem SANSAL, il commençait par écrire: 

    "« Mon Dieu, qui me dira qui est mon père ? » Malrich (Malek  Ulrich), après  Rachel (Rachid Helmut), cherche une réponse acceptable à cette question si brûlante pour de nombreux Allemands encore aujourd’hui. Mais eux sont nés d’un père allemand et d’une mère algérienne, en Kabylie, dans un douar perdu, ignoré de tous sauf des quelques habitants qui y vivent encore.

    A partir d’un fait réel, Sansal construit l’histoire de ces deux Algériens émigrés en France, l’un ayant réussi de brillantes études et l’autre traînant dans la ZUSS cherchant à occuper son trop plein de temps libre, qui sont brutalement confrontés à une vérité abominable et insupportable : leur père est en fait un tortionnaire nazi planqué au fond de la Kabylie pour échapper aux divers justiciers qui pourraient le rechercher.(...)"

    Retouvez toute sa chronique ICI

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 4

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    FIN DE L'ÉPISODE 3

    Au final, un catalogue, une compilation de descriptions et de réflexions érudites qui laisse l’intrigue dans l’impasse et égare le lecteur. Une lecture qui lui laisserait certainement un goût d’inachevé mais il devait attendre la fin du livre pour émettre un quelconque jugement sur cette œuvre. Il craignait cependant que, comme souvent hélas, l’auteur ait voulu trop en faire et que le livre finalement perde de son acuité, de sa clarté, de sa justesse et qu’il ne raconte qu’une histoire verbeuse qui ne générerait pas une réflexion bien profonde. Il posa donc ce livre en pensant le terminer plus tard. Il se laissa un instant aller à la rêverie dans la douce quiétude de son logis.

    ÉPISODE 4

    Et, maintenant, il allait tourner au coin de la Main pour prendre la Catherine, là ou un joueur de « ruine-babines » s’escrimait sur son instrument, espérant attirer l’attention des badauds pour leur soutirer une piécette qui, en s’additionnant à d’autres déjà reçues ou à gagnées, pourrait lui permettre de boire une bière dans un des cafés du coin. C’était un habitué de la manche, un véritable professionnel, Il remarqua vite ce promeneur à l’air rêveur et candide qui ferait certainement un bon pourvoyeur de fonds s’il savait l’aborder. Il souffla donc un peu plus fort dans son harmonica et quand le badaud parvint à sa hauteur, il lui fit un sourire assez grand pour ne pas être triste mais assez contrit pour apitoyer son homme, le promeneur tourna la tête vers ce musicien des rues et tomba vite dans les rets de ce sourire bien rodé.

    - Une petite pièce pour manger, mon prince !

    - Pour boire plutôt !

    - Mon prince me juge bien mal !

    - Je connais la musique !

    - Peut-être, mais pas la mienne !

    - Oh, elles sont toutes semblables !

    - Pas sûr !

    - Bon, je ne suis pas très pressé, je te paie un sandwich et une bière au café d’en face, d’accord ?

    - Pourquoi pas ! On y va !

    - Allons-y alors !

    Ils traversèrent la rue, s’installèrent à une table près de la vitre et, s’épiant, restèrent un instant silencieux. Ce silence fut bientôt rompu par un serveur s’avançant vers eux pour prendre leur commande. Lui bu sa bière tranquillement pendant que le musicien mastiquait énergiquement son en-cas comme s’il n’avait pas mangé depuis plusieurs jours, espérant toujours faire croire à son hôte qu’il avait réellement faim et qu’ainsi il pourrait peut-être en tirer un petit supplément en forme d’une petite pièce de monnaie ou d’un verre d’alcool pour lui apporter quelques calories bien utiles pour lutter contre la froidure qui s’installe, à cette saison, à la tombée du jour. Mais, le subterfuge n’atteignait pas on partenaire de circonstance, toujours aussi peu loquace, gardant les yeux rivés sur le bâtiment en face de la place qui abritait le conservatoire. Pour le tirer de cette espèce de langueur et le ramener à des choses plus concrètes, un autre verre par exemple, le musicien ouvrit la discussion en lui demandant s’il connaissait ce bâtiment ?

    - Non !

    - C’est le conservatoire !

    - Ah bon ! Bel édifice !

    - Je pourrais vous raconter une histoire à propos de ce bâtiment, mais peut-être que je vous ennuie,

    - Mais non !

    - Je vais donc vous la raconter,

     - Si tu veux, une autre bière ?

    - Pour vous accompagner, mon prince (la manœuvre avait réussi mais il fallait savoir avoir le triomphe modeste),

    - Trop aimable !

    - C’était un soir d’hiver, un soir où il faut bien boire quelques verres pour ne pas geler sur le bord du trottoir, et ce soir-là il faisait particulièrement froid, il fallait donc un peu plus d’alcool pour avoir une chance de résister dans l’atmosphère ambiant. J’avais donc bu quelques bières et quelques autres verres sans doute, j’avais dû m’assoupir sur la table d’un café celui-ci peut-être ou un autre, je ne sais plus très bien. Je me souviens seulement du rêve qui m’entraina là-bas, dans ce bâtiment que vous regardiez, il y a un instant, avec tant d’attention et qui me laissa un bon moment perplexe quand je me réveillai. J’avais fait un voyage dans ses entrailles en passant par une porte qui n’existe pas, je la connais cependant comme ma main cette place, eh bien, il y avait une porte que je n’avais jamais vue et cette porte n’était pas totalement fermée, elle semblait m’attendre pour que je la pousse, ce que je fis. Devant moi, un grand trou noir béait mais en grattant une allumette, je constatai qu’il y avait un escalier qui descendait dans les sous-sols du conservatoire, probablement, j’osai, je descendis à pas de loup et bientôt me retrouvai devant une autre porte qui semblait, elle aussi, attendre qu’on la pousse doucement et une nouvelle fois j’osai.

    Une musique venait de derrière cette porte, ou de plus loin peut-être, quand elle fut assez ouverte, une lumière sombre, aussi sombre que celle qui s’efforce de ne pas éclairer la piste de danse dans les bars à musique où les jeunes vont se défouler, tamisait l’ambiance de ce qui pouvait être une salle de café ou peut-être un cabaret. J’attendis un instant, le temps que mes yeux s’accoutument à cette pénombre, et bientôt je distinguai des ombres, des formes, des femmes, des hommes, des comédiennes, des comédiens en costume de scène qui semblaient m’attendre. Ils m’invitèrent à entrer et à m’installer à une table où un serveur en costume théâtral me proposa une consommation de mon choix. Eu égard à mon état, il n’était plus nécessaire de prendre une quelconque précaution, je commandai donc une bière qu’on m’apporta bien fraîche.

    La troupe me regarda boire et se rapprocha de moi jusqu’à me toucher, ils formèrent bientôt, autour moi, un grand cercle de costumes comme on peut en voir dans certains films d’époque. Je ne sais plus qui commença, une comtesse peut-être, ou alors un shérif, mais peu importe, ils voulaient tous la même chose, ils voulaient tous que je joue un bout de rôle, un morceau de musique, ou peut-être autre chose encore, avec eux, individuellement, pour qu’ils puissent après cette dernière exhibition accéder au paradis des comédiens. J’étais très intrigué et je craignais d’être à mon tour ensorcelé et de, par exemple, prendre la place de celui qui accéderait au paradis, ou d’accompagner au paradis mon partenaire d’un soir. Je me sentais pris au piège, j’avais mal à la tête et le barman me secouait pour me réveiller car le café devait fermer ses portes pour la nuit. Il me fallut un bon moment pour comprendre où j’étais et admettre que j’avais simplement rêvé.

    Drôle d’histoire, mon prince !

    - Quoi ?

    - Eh bien, ce rêve !

    - Oui certainement, il n’écoutait plus depuis longtemps, il fixait le conservatoire, là où le joueur de « ruine-babines » avait vu une porte, Michel Tremblay était appuyé, là, avec aux lèvres un sourire mi narquois, mi moqueur.

    Il frissonna, il n’avait plus très chaud, il s’était assoupi, il était l’heure qu’il prenne son café et sa petite gentiane. Il en avait bien besoin pour revenir dans son monde, reprendre contact avec la réalité avant de rejoindre son lit où d‘autres rêves pourraient bien l’attendre. Mais il n’était pas très pressé, il ne fallait mélanger tous les rêves et garder au moins un pied dans la réalité. La neige qui tombait maintenant doucement, blanchissait la nuit, arrondissant les contours des maisons et autres formes qui encombraient son paysage. Il aimait ces nuits de neige douce qu’il pouvait admirer de sa fenêtre dans la chaleur de son foyer après que son café l’avait réchauffé et que la gentiane l’avait revigoré. Avant de s’endormir dans son lit douillet, il espérait finir son livre de Robertson Davies dont il avait déjà bien avancé la lecture.

    Malgré une chute un peu inattendue, ce livre ne le surprenait finalement pas trop et n’entrerait certainement pas dans le classement de ses meilleures lectures de l’année. Il fallait une autre chance à cet auteur pour espérer entrer dans son panthéon littéraire. De toute façon, ce n’est pas lui qui l’accompagnerait ce soir au pays de ses rêves, il se concentrerait sur autre chose et peut-être sur un fantasme qu’il avait depuis longtemps : écrire, écrire un vrai livre pour dire ce qu’il avait en lui, pour raconter ce qu’il n’avait jamais pu dire car il ne savait pas parler avec les autres, les mots ne sortaient pas aisément de sa bouche pour donner forme à ce qu’il avait sur le cœur, sur l’estomac ou tout simplement en tête.

    Il avait envie de raconter une belle histoire pas triste, pas trop gaie non plus, juste une histoire qui apporte un peu de réconfort à tous ceux qui lisent pour meubler une absence quelconque, une histoire qui remonte le moral, qui renforce la foi en la vie. Il marchait dans une neige épaisse et froide, une neige qui marque le début de l’hiver, celle qui n’est pas encore salle d’un usage trop intensif. Il aimait cette neige qui portait encore la fraîcheur des lourds nuages dont elle venait et qui n’avait pas encore fait connaissance avec le sel et les autres artifices que les hommes déploient pour la chasser loin de leurs maisons et de leurs routes. Il se laissait aller à cette fraîche quiétude, quand une main qu’il n’avait pas vu venir, s’appuya sur son épaule et qu’une voix qu’il connaissait bien lui parvint à travers la brume de son rêve. C’était Gunnars Gunnarsson qui le rattrapait et lui souhaitait une bonne journée :

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    Gunnars Gunnarsson

    - Comment vas-tu ?

    - Bien !

    - On dirait que tu es un peu ailleurs ?

    - Oui ! Non ! Enfin, si peut-être un peu !

    - Quelque chose qui ne va pas ?

    - Non, je pensais simplement, mon esprit vagabondait, comme souvent.

    - Et où étais-tu ?

    - Je ne sais pas très bien mais dans la neige, ça c’est sûr !

    - Pour skier ?

    - Non, pas franchement !

    - Alors pourquoi faire ?

    - C’est cette vieille envie d’écrire qui me revenait, mais comme toujours dans ce fantasme, il y a un trou : je voudrais écrire, mais je ne sais pas quoi écrire. Tu comprends ?

    - Oui, à peu près.

    - Bah, c’est une vieille envie qui restera sur le rayon des choses que je n’aurai pas su faire avec celles que je n’ai pas pu faire. On ne vit qu’un morceau de toutes les vies qu’on pourrait vivre comme essaie de nous le faire comprendre Pascal Mercier avec son histoire de train dans la nuit.

    - Ca serait dommage de ne pas essayer, mets-toi devant ton clavier et tape, il en sortira toujours quelque chose que tu n’es pas obligé de garder.

    - Oui, mais que raconter qui n’a pas déjà été rabâché des dizaines, voire des centaines de fois ?

    - Tu parlais de neige, il y a un instant, tu as déjà le cadre de ton récit !

    - Ce n’est pas très original, ni très significatif comme point de départ.

    - J’aurais une idée, n’aurais-tu pas envie d’écrire un conte, un conte de Noël puisque l’hiver commence ?

    - L’idée est tout à fait intéressante mais pas très originale non plus.

    - On n’écrit plus de contes de Noël, on endort toujours les enfants avec les mêmes légendes depuis des lustres.

    - Tu as sans doute raison, j’y réfléchirai.

    - Fais un petit effort et l’inspiration viendra !

    - Oui ! Peut-être !

    Ils poursuivaient leur route en silence quand ils rencontrèrent le berger du haut du village, il rentrait avec quelques brebis qui s’étaient égarées dans la montagne, il avait dû les secourir avec son vieux bélier et son chien pour les regrouper et les ramener vers la chaleur de leur bergerie pour s’abriter des rigueurs du terrible hiver islandais. Après avoir salué le berger, ils se séparèrent et se dirigèrent chacun en direction de son habitation respective. Quand il eut rejoint la sienne, l’heure était venue de prendre un petit casse-croûte avec un café bien chaud pour retrouver un peu de la chaleur qu’il avait abandonnée lors de sa promenade vespérale dans les rues froides de son petit village au pied de la montagne. Tout en mastiquant une belle rondelle de saucisse du pays avec un peu de beurre sur du pain de seigle, il réfléchit à ce que son ami lui avait dit : il pensa à ce berger avec son chien et son bélier comme à un berger d’une crèche polaire avec un chien en guise d’âne et un bélier en guise de bœuf. Petit à petit son idée prenait forme, son conte de Noël se dessinait avec ce berger et ses compagnons partis à la recherche des brebis égarées pour les sauver de l’hiver impitoyable. Il imaginait bien maintenant cette expédition dans la montagne, dans des conditions climatiques très difficiles l’homme avançait péniblement précédé de son bélier qui faisait la trace et suivi de son fidèle chien. Le vent glacial lui griffait le visage mais rien ne pourrait le faire douter de sa mission, il ne pouvait pas laisser ses brebis trop jeunes pour procréer mais assez adultes pour prendre quelque liberté avec le troupeau. Ce conte qu’il allait écrire, ne devait pas être triste comme trop d’histoires islandaises, il devait, même au risque d’apparaître comme un peu trop moraliste, inspirer un peu d’espoir à tous ceux qui le liraient, surtout s’ils le lisaient pendant la période de Noël. Il s’agita un peu dans son sommeil mais il était maintenant décidé, il écrirait ce comte qui serait bien sûr publié dans le journal local. Il voyait déjà le titre au-dessus d’une photo d’un berger portant une jeune brebis sur ses épaules pendant qu’un chien mordillait les pattes d’un bélier à l’air têtu. Il entendait déjà les commentaires des lecteurs ….

  • MEMOIRE D'ARMÉNIE

    88957_300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

    2015 marque le centième anniversaire de la tentative de l’éradication des Arméniens par les Turcs. Pour apporter ma très maigre contribution à la mémoire de ce peuple massacré, j’ai voulu réunir ces deux textes. Un essai de Michel Marian expliquant comment la mémoire de ce génocide a été effacée et comment de nombreuses opportunités de rendre justice à tous ces innocents exterminés ont été gâchées. Et un témoignage impressionnant de Nikita Dastakian qui, à près de cent ans (il est né en 1897, son livre a été édité en 1998, je ne connais la date de son décès, s’il est décédé), a rédigé sa traversée du XX° siècle en parcourant tous les lieux de douleur et de violence dont l’Arménie au moment du massacre. La vie d’un Arménien chassé de son pays, condamné à toujours fuir.

     

    9782226253842g.jpgLE GÉNOCIDE ARMENIEN : De la mémoire outragée à la mémoire partagée.

    Michel MARIAN (1952 - ….)

    J'écris ce commentaire le 24 avril 2015, en forme d’hommage aux six cents notables arJ’méniens assassinés à Constantinople le 24 avril 1915 (devenue date officielle de la commémoration du génocide arménien) et aux centaines de milliers de victimes massacrées lors de l’anéantissement de ce peuple commencé bien avant cette date, les premières exactions notoires remontant selon les sources au moins à 1894. Michel Marian, philosophe aux racines arméniennes, se penche sur ce dramatique épisode historique non pas pour en rappeler les causes et les origines mais avant tout pour en évoquer la mémoire outragée et la mémoire partagée selon le sous-titre de son ouvrage : « De la mémoire outragée à la mémoire partagée ».

    Lors de la grande débâcle de la première guerre mondiale, les Ottomans puis les Turcs ont vite compris qu’ils perdraient leurs territoires balkaniques et moyen-orientaux et qu’ils devaient sanctuariser un territoire inaliénable en expliquant que leur peuple était l’enfant légitime du peuple Hitite occupant déjà ce sol à l’époque de Ramsès II. Nantis de cette légitimité historique, ils se sont alors employés vigoureusement, violemment, avec une brutalité ignoble et sauvage à déchristianiser l’espace turc actuel en massacrant notamment les représentants de la communauté arménienne.

    Mais ce qui intéresse surtout l’auteur c’est la façon dont ce génocide - il faut employer ce terme utilisé pour la première fois de façon officielle par l’Etat uruguayen en 1965, prononcé récemment par le Pape et admis officiellement hier par la République d’Allemagne – a été minimisé, édulcoré, étouffé pour être ramené par les Turcs à un événement de conquête territoriale suite à un combat entre deux peuples opposés. Les exactions sont admises mais seulement comme étant largement partagées. Michel Marian analyse avec finesse et précision tout ce qui a pesé sur cette triste page d’histoire, tous les artifices déployés, toute la mauvaise volonté des divers pouvoirs turcs et le peu de soutien dont la nation arménienne de la diaspora comme de la République soviétique et enfin de l’Arménie libre a pu bénéficier.

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     Michel Marian

    Il explore toutes les opportunités manquées pour que ce génocide soit reconnu une bonne fois pour toute et que le travail de réconciliation puisse commencer pour le plus grand bien des Arméniens d’Arménie ou de la diaspora et des Turcs eux-mêmes enfermés dans un déni intenable depuis un siècle. Les opportunités ont été nombreuses, le traité de Sèvres, en 1920, était une très bonne base pour construire un rapprochement entre les deux peuples mais il a vite été dénoncé, l’espoir est revenu avec le procès de Nuremberg stigmatisant la destruction programmée d’un peuple entier, puis avec la création du terme génocide, en 1948, pour dénommer la shoah, et d’autres occasions encore toutes bafouées. A chaque fois les arguments politiques, religieux, géopolitiques, juridiques, économiques, psychologiques, égotiques et même sémantiques (pour certains le terme génocide ne peut désigner que la seule shoah) ont fait capoter toutes les opportunités de sortir cette abominable page de notre histoire de l’oubli ignoble dans lequel elle croupit depuis un siècle.

    Michel Marian reste cependant optimiste, il croit que le long combat du peuple arménien et la pugnacité de ses représentants, seront récompensés et que dans un avenir à moyen terme ce génocide sera enfin reconnu par tous y compris les Turcs. J’ai, pour ma part, l’impression que, depuis quelques jours, l’histoire s’accélère, le pape et l’Allemagne pourraient être suivis par d‘autres encore, ce qui mettrait la Turquie dans une situation encore plus difficile à tenir. Il serait temps que le monde lave définitivement cette page bien sale de notre histoire et rende la reconnaissance due à ces malheureuses victimes d’un conflit qui les concernait bien peu.

    «Le mur légendaire de la relation arméno-turque, même s’il est destiné en 2015 à trouver de nouvelles illustrations, a subi de sérieuses brèches ces dernières années… On peut donc parier que l’on entre dans l’époque de la solution ».

     

    5120BT5RYVL._SX334_BO1,204,203,200_.jpgIL VENAIT DE LA VILLE NOIRE

    Nikita DASTAKIAN (1897 - ?)

    À plus de 90 ans Nikita Dastakian entreprend de raconter sa vie qui n’est plus une vie mais une véritable odyssée à travers tout un siècle, le XX°, de Bakou à Saint-Pétersbourg, des steppes de Sibérie à Paris en passant par l’Iran et la Roumanie ; une odyssée à travers les guerres, les révolutions, les émeutes, les massacres, les déportations, toutes les grandes épreuves qui affligèrent ce siècle de grandeur et de misères qui supporta des horreurs inconnues à jusqu’à cette époque.

    Arménien qui n’a pratiquement jamais connu l’Arménie, né d’une famille implantée au Karabakh, en provenance de Perse, il a passé son enfance à Bakou, la Ville Noire, à l’époque où celle-ci était le premier centre de production pétrolière du monde. Après dix années d’études à Saint-Pétersbourg, il est envoyé sur le front, en Bucovine, dans une armée en débandade, gangrénée par les pacifistes qui veulent sympathiser avec l’ennemi. Retour à Bakou où, après le massacre des Arméniens en 1905, les Tatares veulent recommencer leurs exploits qu’ils finissent par accomplir avec la bénédiction de l’armée turque qui leur accorde trois jours pour massacrer le maximum d’Arméniens. Dastakian participe, comme officier, à la lutte contre l’armée turque avec les moyens dérisoires qu’on lui confie, et réussit à passer en Iran avant de tomber aux mains des ennemis. Réfugié en Iran, il côtoie les Anglais avec lesquels il travaille et qu’il retrouve en Roumanie où il se réfugie après la russification de l’Azerbaïdjan pour échapper aux Rouges qui veulent l’emprisonner. Il coule quelques années paisibles, joyeuses, plutôt ludiques quand la Roumanie était encore neutre et que les espions de tous bords y grouillaient, les poches bourrés des monnaies les plus diverses. Après l’invasion de la Roumanie, les Russes l’expédient à Moscou où il commence la deuxième partie de sa vie, et de son livre, qui concerne sa détention dans les camps des steppes de Sibérie et sa réclusion au Kazakhstan. Il confie que la vie qu’il mena dans ces camps ressemble en tous points à celle qu’Ivan Denissovitch a connue au goulag sous la plume d’Alexandre Soljenitsyne.

    Nikita Dastakian a une excellente mémoire, il « témoigne. Mais ses souvenirs n’ont rien d’un réquisitoire. Etranger à toute idéologie, dénué de fanatisme, il relate simplement les faits, juge les hommes et les situations avec bon sens. C’est un témoin honnête que l’historien prend rarement en défaut », affirme le préfacier. Il évoque les nombreuses familles arméniennes vivant à Bakou ou ailleurs, des quantités d’amis rencontrés tout au long de ses aventure, diplomates, hommes d’affaires, détenus, réfugiés, déportés, gens du peuple mais surtout des intellectuels, des personnalités, des officiers, tous attirés par sa grande culture et sa pratique de nombreuses langues. Il a côtoyé aussi bien des Rouges que des Blancs, des Arméniens que des Tatares, des Allemands que des Anglais,…, il a même travaillé avec l’administration du camp tout en gardant une excellente réputation auprès des détenus. Mais tout ça, c’est lui qui le dit.

    Ce texte est un excellent témoignage sur les massacres des Arméniens, les prémices de la Révolution d’octobre, le rôle important que les juifs y jouèrent et, après ceux de Chalamov et de Soljenitsyne, un document de premier ordre sur les procès bidons, les accusations truquées, l’arbitraire stalinien, l’internement «préventif », la rééducation, l’élimination des populations indésirables, l’éradication des peuples gênants, la liquidation des forces des opposants potentiels. Et aussi un aperçu de la méthode soviétique aussi efficace et stupide que peut l’être une administration absurde qui fait pour faire mais rien pour atteindre un objectif clair et précis. Le seul but à atteindre étant de remplir des objectifs virtuels par des statistiques truquées. Un regard sur l’envers du décor, sur la face cachée des grands événements qui ont endeuillé l’Europe tout au long du XX° siècle.

     

    EN SAVOIR PLUS

    PHOTOGRAPHIES sur le génocide arménien de 1915 (sur le site du Comité de Défense de la Cause Arménienne)

    PHOTOGRAPHIES sur le génocide arménien (sur le site du Nouvel Obs)

    Avec notamment un témoignage de Léa Salamé

  • CHOISIR SON SEXE

    par Denis BILLAMBOZ

    Les grands débats actuels autour de l’homosexualité et de la théorie des genres ne sont pas sans incidence sur la littérature, de nombreux auteurs abordent ce sujet de façon plus ou moins directe. Alexandra Bitouzet met en scène une jeune femme qui refuse sa féminité car elle pense qu’elle est trop réductrice de sa personnalité et de son être. Elle voudrait être un homme pour ne pas subir l’infériorité, selon elle, imposée au femme. Kathleen Winter va encore plus loin dans le débat en évoquant l’hermaphrodisme et la difficulté de devoir faire un choix alors qu’il n’y a pas forcément nécessité d’en faire un. Un sujet qui passionne les foules et génère bien des polémiques.

     

    215618_aj_m_3509.jpegLA FOLIE QUE C'EST D'ÉCRIRE

    Alexandra BITOUZET (1980 - ….)

    À l’occasion d’un long voyage en train, je me suis laissé entortiller dans les lacs de la folie qu’Alexandra a tressés dans ce texte; pour en sortir, j’ai essayé de distinguer ce qui pourrait appartenir à l’auteure, Alexandra, de ce qui pourrait provenir de la narratrice Esther. Evidemment cette démarche est extrêmement subjective mais, comme le proclame Marcos Malavia (je le répète souvent, chaque fois que ça m’arrange), chaque lecteur invente un livre différent, alors pourquoi me gêner. Il y a trop de souffrance, trop de violence, trop de mauvaise fois dans ce livre pour une seule personne.

    Alexandra a inventé Esther, une jeune fille qui devient trop vite mère, par hasard, sans envie réelle, sans motivation particulière. Elle n’arrive pas à mener concomitamment cette vie de mère, sa vie d’épouse de moins en moins amoureuse et de moins en moins aimée et considérée, sa vie d’employée par nécessité alimentaire et sa vie d’écrivain qu’elle veut absolument devenir par besoin intellectuel et psychologique, par ego, pour démontrer ce dont elle est capable. Elle s’enfonce dans une spirale névrotique mortifère. « J’avais l’impression que pour être femme et mère et salariée et écrivain, il m’aurait fallu des journées de trente-cinq heures ».

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    Je n’ai aucune connaissance en pathologie neurologique, j’ai attribué la folie à Esther, une folie qui n’a pas grand-chose à voir avec celle que j’ai lue récemment dans les lignes de Sylvia Plath, plutôt une forme de paranoïa issue d’une enfance trop douloureuse : son père battait sa mère sans qu’elle se rebelle même quand les coups sont devenus particulièrement cruels. Ainsi Esther serait porteuse de la phobie des hommes par transfert de la haine qu’elle vouait à son père, à l’ensemble de la gente masculine. Alexandra apporterait, elle, la version féministe militante. Je ne pense pas qu’une profonde paranoïa s’accommode bien d’une forme de militantisme quelconque et d’un féminisme assez conventionnel.

    La relation à l’homme pour l’une, Esther, peut-être, se transforme en une forme de rejet de son propre sexe, elle n’accepte pas d’être une femme car les femmes sont vouées à échouer. « Mais le pire de tout, ça n’était pas ce dégoût que les mâles m’inspiraient, le pire c’était cette répugnance que je m’infligeais à moi-même». « Frustrée d’être à tout jamais une femme. Une femme et rien d‘autre ». Alors que l’auteure, elle, serait plutôt militante de la cause des femmes. Mais tout cela n’est peut-être pas si simple, les deux femmes se confondent parfois en évoquant le genre et ses incidences sur la création littéraire et la vie en général. « Ce que vous appelez féminisme n’est ni plus ni moins que de la paranoïa. La fenêtre entre les deux est ténue… » Elle sait Alexandra ce qu’on pourrait penser de son texte et que tout ça est bien complexe et plonge certainement ses racines dans quelque chose qui n’appartient pas à ce récit.

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    Le besoin d’écrire d’Esther est un besoin vital qui relève de la nécessité de faire sortir ce qu’elle ne peut pas dire, d’évacuer ce qui l’étouffe, alors qu’Alexandra serait plus porteuse d’un besoin de reconnaissance, de réussite, de notoriété. « Mon roman, une fois publié, allait faire de moi quelque chose ou quelqu’un d’autre que cette mère, cette épouse ou cette secrétaire ». Dans le texte, deux notions s’affrontent : la notion d’écriture qui relève du besoin de dire qui appartient plus à Esther et celle de littérature qui relève plus de l’envie de notoriété. L’écriture peut avoir une version thérapeutique que la littérature n’a pas, la littérature est un art et en aucun cas une thérapie, elle est la fille du talent alors que l’écriture peut-être celle de la douleur et de la souffrance. « La littérature est comme le ventre d’une mère », lieu de naissance et de création.

    Il restera toujours ce texte que j’ai lu presque d’une seule traite et que, même si j’ai eu envie parfois de le jeter tant le récit est violent, tout au long de mon voyage, je n’ai jamais pu le poser, le thème n’y est pas pour rien mais je pense que l’écriture y est encore pour davantage. Alexandra a l’art d’enfermer le lecteur dans ses mots sans jamais le laisser s’évader, elle le ligote littéralement, le conservant à la merci des mots qu’elle partage avec son héroïne.

    Voilà comment je pourrais décrire la folie d’écrire, le livre que j’ai inventé après la lecture du texte d’Alexandra Bitouzet. Mais, tout cela n’a aucune importance puisque l’auteure, ou simplement l’héroïne, a décrété que les hommes n’y comprendraient rien.

    Le livre sur le site des Cactus Inébranlable Editions

     

    CVT_Annabel_1832.gifANNABEL

    Kathleen WINTER (1960 - ….)

    Début mars 1968, à Croydon Harbour, une petite ville du Labrador, Jacinta accouche d’un bébé hermaphrodite, son mari, un trappeur solitaire et rustre, décide que l’enfant sera un garçon et le chirurgien fait ce qu’il peut pour que cet enfant soit un fils « crédible ». Selon le vœu de son père, il s’appellera Wayne mais un second prénom y sera accolé, celui d’Annabel, la fille de Thomasina, l’amie de Jacinta, noyée dans un lac. Le père élève l’enfant pour qu’il devienne un homme viril mais sa nature profonde révèle une sensibilité plutôt féminine, l’enfant préfère jouer avec sa petite voisine qu’avec les garçons qui fréquentent la même école que lui. Le père supporte mal cette situation et le conflit s’instaure progressivement entre le rustre trappeur et son épouse venue de l’île plus civilisée de Terre Neuve. La puberté met vite un terme à ce conflit en révélant la part féminine du jeune homme qui devient alors réellement ambivalent sexuellement. Un long chemin de croix commence pour lui, son apparence ambiguë complique sérieusement sa vie, il ne sait plus, lui-même, qui il est réellement, il doit subir le mépris et même la violence des autres. Cependant deux anges gardiens veillent sur lui : Thomasina sa première institutrice, présente lors de sa naissance, et son amie d’enfance.

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    A priori ce roman possédait certains arguments pour me séduire, il parle d’un sujet que je pense ne pas avoir déjà rencontré dans mes lectures : l’hermaphrodisme, et l’action se déroule dans le Grand Nord où mes lectures d’adolescence m’ont souvent transporté avec grand bonheur. Hélas, il m’a déçu, j’en attendais peut-être trop, je ne sais pas. C’est long, c’est lent, c’est long, c’est lent, c’est bavard… A mon sens, ce texte requérait plus d’intensité émotionnelle et plus de finesse psychologique pour évoquer l’ambivalence sexuelle du héros et l’ambigüité permanente qui en découle. L’auteure s’est trop égarée dans des descriptions pointilleuses et minutieuses d’éléments nullement indispensables au récit. A mon avis, elle ne possède pas très bien son sujet, les passages sur la médecine paraissent parfois improbables et même invraisemblables et elle ne sait pas faire souffler le vent des grands espaces dans les pages de son texte comme le faisait London et beaucoup d‘autres. Elle n’a pas su nous enfermer au cœur de l’indécision, de l’incompréhension, de la quête de l’identité sexuelle du héros. Elle nous a mieux fait comprendre la difficulté d’accepter, l’impossibilité de dire et les ravages du silence

    Un livre qui tombe en plein milieu du débat sur la définition de l’identité sexuelle et sur les conséquences qui en découlent. Peut-être aussi une position prise par l’auteure à propos de la théorie du genre : nous sommes tous plus ou moins ambivalents sexuellement et nous avons tous notre place dans la société quelque soit notre part de féminité et de masculinité.

  • PRODUCTEURS DE MICROBE

    88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Il fallait bien que je réunisse un jour les deux fondateurs de « Microbe », la plus petite revue littéraire francophone, par la taille mais bien évidemment pas par les talents qu’elle rassemble à chaque parution. Cette chronique est une forme d’hommage à ces deux artistes qui jouent du mot comme d’autre jouent avec les cartes dans une multiplicité de jeux. C’est aussi l’occasion d’évoquer tous ceux qui se consacrent à la culture de textes courts sous toutes les formes, ceux qu’on rencontre régulièrement dans les mini pages de la mini revue fondée par Paul et Eric. Je vous propose ci-dessous deux échantillons de ce qu’ils produisent habituellement et publient pas seulement dans leur revue fétiche.

    ces-palabres-qui-cachent-l-aphorisme-cover-1-.jpg?fx=r_550_550CES PALABRES QUI CACHENT L'APHORISME

    Paul GUIOT (1962 - ….)

    Si vous n’avez pas de houx pour fêter l’an neuf, vous pouvez toujours prendre un cactus, un « P’tits Cactus », le dernier vient juste de sortir, il est aussi piquant qu’un buisson de houx, il est de la plume de Paul Guiot grand producteur d’aphorismes dont il asperge régulièrement les pages des réseaux sociaux. Paul est un grand amoureux des mots, il les goûte, les déguste, avant de les comparer pour les assembler, les détourner, les confronter, les faire jongler. Comme il est aussi poète et musicien, il prend les mots en otage et les fait chanter sur sa guitare. L’aphorisme est son pain quotidien dont il nous livre de belles tranches, le poème étant plutôt sa brioche hebdomadaire.

    Ce petit recueil commence, évidemment, par des allusions à la musique, non sans avoir laissé l’exergue à un aphorisme que j’aime particulièrement, pour moi, il évoque tellement bien la musique, la poésie, la littérature : « Enfermée dans sa bouche, une voyelle attendait impatiemment qu’on sonne ». Tout semble dit dans ces quelques mots qui racontent la genèse du langage et son envie de partir, sur une douce musique, à la conquête des esprits au risque de quelques dérapages magistraux qui font le bonheur de tous les amoureux des farces et attrapes littéraires.calm_500.jpg

    Grâce à une culture encyclopédique qu’il a construite à la lecture des meilleurs : Baudelaire, Apollinaire et Verlaine, …, puis Norge, Brassens, Ferrat, Aragon et enfin Vian, Lapointe, Gainsbourg… un chemin glorieux parsemé de textes fabuleux, il peut se permettre toutes les audaces. Nourri par ces pères, Paul peut chanter, faire rimer, narguer, titiller, tourner en dérision … Il est maintenant lui aussi un maître en son art. Il aime la musique, « Ma gratitude infinie pour la gratte attitude de Jimi Hendrix », la peinture, « que serai-je sans toile ? », la littérature, évidemment, « Zazie dans le métro est une histoire sans trame » mais il n’aime pas les bondieuseries, les politiciens fauteurs de guerre « Les champs de bataille sont perclus de trous de mémoire ». Et tout un tas d’autres choses que vous découvrirez dans ce recueil de gourmandises, « J’en vois qui pansent trop », attention à l’hyperdilatation de la rate.

    Paul pourrait nous laisser sur cette boutade à la fois optimiste et fataliste qui démontre toute la finesse de sa plume : « Mourir peut vous prendre toute une vie », nous ne sommes pas pressés !

    grand-cru-couverture-1.jpg?fx=r_550_550GRAND CRU BIEN COTÉ

    Eric DEJAEGER (1958 - ….)

    « J’allume / un cigarillo / parce que chez moi / on peut encore fumer. / Je décapsule / une Chimay bleue / parce que chez moi / on peut encore boire de l’alcool. / J’ouvre un recueil de nouvelles parce que chez moi / on peut encore lire. / Il me vient une idée pour un texte / parce que chez moi / on peut encore penser. »

    Voilà, le poète est installé, il peut penser, créer, et quand il voit, à la télé, « une femme à gros seins qui court le marathon », il ne pense pas, comme la majorité de la population mâle, à Pamela Anderson qui cavale sur la plage ensoleillée de Malibu, non il pense à un beau texte, une belle poésie, qu’il va offrir, à ses amis. Une poésie contemporaine, percutante, sans contrainte de forme ou de rime, libre comme il a toujours été, fraîche comme il pense rester longtemps, militante comme tous ses amis et surtout impertinente et iconoclaste comme une personne libre. Mais Eric est aussi un tendre, un sentimental, un cœur d’échalote généreux qui n’oublie jamais la part des anges, celle qui s’évapore on ne sait où … quoique ! Et toujours, en empruntant les chemins détournés de l’aphorisme, de l’allusion et de toutes les formes de bons mots, Il défend avec conviction la nature comme les droits de l’homme.AVT_Eric-Dejaeger_7384.jpeg

    « Ces vieux démons

    tapis au fond de toi

    ne dorment pas

    aussi profondément

    que tu le penses »

    Le blog d'Éric: ses textes courts, ses irréflexions, ses chroniques de livres...

    La page Facebook de Microbe

    Le site du Cactus Inébranlable: Découvrez le catalogue, les nouveautés de la rentrée...

  • FATALITÉ LYBIENNE

    88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Deux livres fort complémentaires pour essayer de comprendre tout ce qui se passe, ou a pu se passer, entre l’Europe et l’Afrique, entre l’Italie et la Libye notamment, toutes les migrations transportant des peuples vers une terre qui semblaient destinées à recevoir dans un même creuset l’Afrique et l’Europe et qui finalement a rejeté l’une et l’autre, laissant les hommes et surtout les femmes dans la souffrance et la douleur. Fatalité de l’histoire ? Un peu mais plutôt vanité des hommes qui n’ont pas su respecter les femmes et des dictateurs qui n’ont respecté personne, expulsant, rejetant, transportant, déplaçant des populations complètes à jamais déracinées.

     

    cvt_La-compagnie-des-Tripolitaines_5517.gifLA COMPAGNIE DES TRIPOLITAINES

    Kamal BEN HAMEDA (1954 - ….)

    « Je dédie ce livre aux femmes et aux mères qui, une fois par semaine, pendant des années, manifestaient à Benghazi en Libye devant la direction générale de la Sécurité pour réclamer le corps de leurs époux, de leurs enfants disparus cette nuit du 24 au 25 juin 1969… » La dédicace est claire.

    Cet hommage, l’auteur le rend à travers le regard d’un adolescent, Hadachinou, qui vient de subir, par surprise, sa circoncision ; il entre ainsi dans le domaine des adultes mais il ne peut pas s’arracher aux robes des femmes qu’il continue de fréquenter, écoutant leurs paroles, leurs gloussements, épiant leurs gestes, leurs petits jeux sensuels, affectant l’innocence en jouant encore avec ses poupées. Il n’aime pas les hommes qui n’ont que le ventre et le sexe pour préoccupations.

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    Hadachinou visite les tantes, toutes les femmes adultes sont des tantes, la mère célibataire juive et sa grosse fille qui ne s’aiment pas, la couturière italienne qui se pense mal aimée de tous, la tante qui séduit les hommes à Djerba, la tante noire qui joue avec le diable, … et s’amuse avec ses amies, celle qui disparaît brusquement sans pouvoir épouser celui qu’elle aimait, la fille noire qui fait le service à la maison. Mais il n’aime pas aller chez la tante que son mari prive de tout et chez celle que son mari bat comme plâtre. « Celui qui ne connait pas la haine ne connaîtra jamais l’amour. »

    En écoutant, en observant, en épiant, Hadachinou s’initie à la vie d’adulte au contact des femmes qu’il découvre à leur insu, dans leur intimité, constatant ainsi le sort qui leur est réservé et la veulerie des hommes qui les accablent de tous les maux. Il apprécie la compagnie de ces femmes, toutes tripolitaines, et qui, bien que d’origines très différentes, vivent toujours en parfaite harmonie, sont souvent complices et parfois même plus dans l’intimité de la chambre du fonds. « Je me demandais parfois comment des femmes aussi différentes pouvaient passer des heures durant à évoquer chacune son dieu, son peuple, ses pensées, libres dans leur folie, sans provoquer de réels conflits. C’est que ces femmes n’avaient ni pouvoir à garder ni avoir à surveiller. »

    Un hommage à ces femmes qui n’ont aucune liberté, pas d’argent, rarement du plaisir mais qui reçoivent souvent des pluies de coups. Une complicité avec ses femmes qui cherchent des bouts de liberté, des morceaux du plaisir qui leur est refusé. Une quête identitaire au milieu des ces femmes libyennes, juives, italiennes, noires, berbères,… mais toutes tripolitaines et toutes maltraitées. Seules celles qui plongent leurs racines au plus profond de l’histoire africaine, berbères et noires, trouveront peut-être un jour un espace de liberté.

    C’était avant la révolution, avant le dictateur sanguinaire, c’était au début des années soixante, mais la situation ne s’est pas améliorée… Le livre des mouches a peut-être raison : « Didon n’avait pas mesuré les conséquences de son acte : les hommes ivres et inconscients s’octroyèrent tous les pouvoirs, sourds à la parole des femmes, tout juste des ventres où se vider… »

    « Sept filles dans une flûte. La goule tourne et tourne et en mange une… »

    9782264061775.JPGLA MER, LE MATIN

    Margaret MAZZANTINI (1961 - ….)

    « Il s’agissait de réunir deux morceaux de terre, deux morceaux de temps. Au milieu, il y avait la mer». La mer qui réunit les côtes d’Afrique, de Libye en l’occurrence, et les côtes des îles italiennes qui reçoivent régulièrement la marée des populations africaines qui fuit ce continent de malheur. Dans un village perdu aux confins du désert libyens, le petit Farid vit avec sa jeune mère qui ne peut chanter que pour lui, et avec son père ; « Ils ne possédaient rien. Rien que des traces de pas que le sable bientôt effaçait » mais ils connaissaient la paix et même la tendresse et la douceur qu’une gazelle leur apportait jusque dans leur cour. Cette vie simple, frustre, mais paisible bascule un jour quand la guerre se déchaîne emportant le père dans sa cruauté cynique, alors la mère et Farid fuient, dans le sable brûlant, puis sur la mer à bord du misérable rafiot d’un marchand de chair humaine. Ils veulent partir vers l’Europe, espérant seulement pouvoir y survivre, en profitant de la politique d’émigration du Raïs qui cherche à noyer les plages européennes et les consciences occidentales sous le flot de la misère africaine.

    Sur la plage d’une île italienne, Vito, un jeune homme qui ne sait pas encore quel sens donner à sa vie après ses études secondaires, ramasse les débris que la mer rejette sur le rivage. Vito n’a pas connu la Libye où son père et sa mère son allés s’installer à l’instigation du Duce, ils y ont prospéré, ont eu une fille, la mère de Vito, un autre Vito mort très jeune et abandonné dans un cimetière local. Mais le Rais a un jour décidé que les Italiens devaient rentrer chez eux, alors la famille est partie abandonnant tous ses biens sur place. La mère de Vito n’est jamais devenue une Italienne métropolitaine et quand elle a pu retourner en Libye, elle n’a pas retrouvé ses racines. Elle est restée en suspens entre les deux continents, entre les deux cultures.

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    Margaret Mazzantini

    Deux versions de la fatalité africaine, les colons envoyés sur le continent africain par un dictateur débordant d’ambition et abandonnés par leur pays d’origine et les pauvres indigènes qui n’ont pas choisi le bon camp, ou qui n’ont rien choisi du tout, qui n’ont plus que la solution de quitter leur maison et leur patrie pour seulement pourvoir survivre ailleurs. L’illustration simple et claire comme le langage de Margaret Mazzantini fait de phrases courtes et efficaces, de l’histoire des migrations forcées, entre la Libye et les îles italiennes du sud, qui envahissent encore actuellement la Méditerranée et les pages des journaux. Ce texte sert aussi à démontrer que cette fatalité n’est pas si fatale que ça, qu’elle doit certainement beaucoup plus aux Duce et Rais qui ont exercé dictatorialement et brutalement le pouvoir, repoussant au gré de leurs humeurs et ambitions des peuples entiers sur les flots de la Grande Bleue, qu’à tous les prétextes qui ont été inventés pour expliquer ces migrations meurtrières.

    Et quand les grandes puissances se mêlent du jeu des dictateurs, elles oublient que ce jeu ne se termine pas quand le plus fou des belligérants est vaincu, il y a toujours un après, un après incertain à gérer... « Qu’est-ce qu’elles vont devenir, toutes ces armes quand tout sera fini ? »

  • AU GRÉ DU SORT

    88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Aujourd’hui, j’ai décidé de vous proposer deux textes qui évoquent le sort, ce fameux sort qui organise des coïncidences souvent bien utiles aux romanciers, notamment à certains auteurs de romans policiers, en panne d’imagination. Pascale Hugues a dévoilé tout ce que le sort a manigancé pour lui donner deux grands-mères nées et décédées la même année et dont la vie a connu d’autres similitudes. En feuilletant les éphémérides des événements extraordinaires, Didier Da Silva a, lui, constaté certaines coïncidences et en a tiré une réflexion toute personnelle sur le rôle que le sort peut jouer dans la vie. Alors le sort n’est-il qu’une forme du hasard ?

     

    51uHwc4vMUL._SX306_BO1,204,203,200_.jpgMARTHE ET MATHILDE

    Pascale HUGUES (1959 - ….)

    "Mes grands-mères s’appelaient Marthe et Mathilde. Leurs prénoms commençaient par les deux mêmes lettres. Elles étaient nées la même année, en 1902… elles moururent l’une après l’autre en 2001. A quelques semaines d’intervalle, tout au début du nouveau siècle et à la veille de leur centième anniversaire."

    Marthe et Mathilde traversèrent le XX° siècle côte à côte d’un bout à l’autre », à Colmar que Marthe ne quitta que pendant la deuxième guerre mondiale, elle était Alsacienne mariée à un ancien militaire français alors que Mathilde était la fille d’un Allemand installé en Alsace avec sa femme belge francophone. Quand elles étaient enfants, les deux femmes habitaient le même immeuble, elles firent connaissance à l’âge de six ans et le hasard qui fait si bien les choses, ne faillit pas à sa tradition en voulant que le fils de Marthe épouse la fille de Mathilde et qu’ils deviennent les parents de Pascale l’auteure de cette histoire de ses grands-mères.

    Tout ce texte ne serait qu’une accumulation de coïncidences plus surprenantes les unes que les autres si cette histoire ne se déroulait pas en Alsace où ces deux femmes furent successivement allemandes jusqu’en 1918 puis françaises de cette date à 1940, à nouveau allemandes l’espace de la guerre et de nouveau françaises depuis 1945 jusqu’à leur décès. Leur histoire échappe ainsi à la seule tradition familiale pour devenir le symbole de tout un peuple balloté de part et d’autre d’une frontière mouvante au gré des guerres qui ensanglantèrent la planète. Marthe se souvient comment les Allemands étaient, pendant la Grande, devenus durs et sévères avec les populations françaises, et Mathilde, elle, n’a pas oublié comment les Français avaient chassé, entre 1918 et 1921, les familles allemandes influentes.

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    Ce livre écrit pas une journaliste n’est peut-être pas très littéraire, il s’attache plus à faire vivre ces deux femmes au destin parallèle malgré des origines et des personnalités très différentes faisant de tout ce qui les séparait des atouts pour construire une part de vie commune. Il fallut beaucoup de tolérance à Marthe, la bonne provinciale simple et pragmatique, pour accepter les caprices et la supériorité intellectuelle de Mathilde à l’arbre généalogique riche de plusieurs nationalités et peuplé de personnalités importantes. Il fallut aussi beaucoup de résignation et de courage à Mathilde pour supporter son statut de « boche » et accepter de vivre dans une ville trop petite pour ses rêves de grandeur.

    Cette histoire qui n’est pas tout à fait parallèle car Mathilde y occupe plus de place que Marthe, sans doute que son rayonnement intellectuel a plus fasciné sa petite-fille que la simplicité bon enfant de

    Marthe, est un excellent rappel et peut-être même plus car dans nos écoles on ne nous a jamais parlé des expulsions en Alsace, de la francisation forcée, de l’interdiction de parler français ou allemand selon le lieu et l’époque, que certains enfants devaient parler une langue à la maison et une autre à l’école… La France s’est beaucoup glorifiée d’avoir ramené l’Alsace dans le giron de la patrie gauloise mais n’a pas tout dit sur les méthodes employées et sur les douleurs subies par les populations. Et certainement que les Allemands n’en ont pas dit plus quand ils ont rattaché l’Alsace à la grande nation germanique. Cette histoire est aussi un exemple de tout ce que les peuples installés aux marches des nations ont dû subir, subissent encore pour certains, lors des conflits armés entre ces nations : dans les Sudètes, en Silésie, dans le Memel land, etc… et aujourd’hui encore à l’est de l’Ukraine, en Moldavie à l’est du Dniepr, dans l’imbroglio caucasien…

    Ce texte nous rappelle qu’à cette époque, notre belle république auréolée de sa belle devise où trône fièrement l’Egalité, « classe ses enfants, il y a les légitimes, les tolérés, les adoptés, les rejetés et les Boches ». N’oublions jamais !

    DASILVA-COUVERTURE.jpgL’IRONIE DU SORT

    Didier DA SILVA (1973 - ….)

    Si ce livre n’était pas écrit par Didier Da Silva, je ne suis pas sûr que je l’aurais lu jusqu’au bout même si je suis habituellement plutôt persévérant et tenace. A la lecture des premières pages, j’ai eu un peu l’impression que l’auteur avait feuilleté une pile de vieilles éphémérides où il aurait relevé quelques coïncidences qui sont absolument incontournables quand on considère la population de la planète dans son ensemble. Mais les phrases bâties comme des châteaux classiques, tout en longueur, harmonieusement rythmées, où tout a une fonction architectonique, rien n’étant concédé à une quelconque décoration superflue, ces phrases que l’on ne peut mesurer qu’à l’aune de la page, m’ont séduit par leur rythme, leur musique, l’eurythmie qu’elle dégage. Cet Hardouin-Mansard de la phrase méritait bien une lecture attentive, il faut qu’elle le soit car son texte est un entrelacs d’événements très variés : créations artistiques remarquables (romans, poésies, symphonies, opéras, films, …), crimes les plus sordides, naissances, décès, rencontres,… de personnages célèbres ou appelés à le devenir, faits divers retentissants, grandes premières, innovations révolutionnaires, tout un entrelacs d’événements qui, pour un historien, constitue une part de la matière première de ses études. Son travail peut s’expliquer par celui qu’il prête à l’un de ses très nombreux héros :

    « … depuis que l’homme pense il rapproche des faits sans lien apparent et trouve le joint avec, le plus souvent, une facilité déconcertante, une fois configurées les données d’un système les signes s’attirent comme des aimants, pour ainsi dire spontanément : il faut seulement veiller à ne pas l’élargir trop, le système, car il perdrait à proportion de sa pertinence : à considérer le tout évidemment que tout se tient, la belle affaire, mais alors le charme se rompt, les coïncidences n’en sont plus et le trouble fait place à l’incompréhension. »

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    Même si je n’ai pas très bien compris l’objet de ce livre, si ce n’est la volonté de montrer la grande agitation qui anime perpétuellement l’humanité et la nature et le nombre incalculables de coïncidences qu’on pourrait déceler en épluchant méticuleusement les éphémérides, je considère, en ce qui me concerne, que ce texte est avant tout un grand exercice de jonglerie lexicographique, une savante construction d’un fastueux édifice littéraire, un paysage dessiné et aménagé par un Le Nôtre des jardins littéraires avec une foison de mots oubliés, savants ou banals artistiquement dispersés en des bosquets en forme de phrases longues comme les allées d’un parc.

    Ce texte est court mais très dense et le lecteur qui pensera en sortir en une heure ou deux de lecture risque fort de sérieusement se tromper car il est particulièrement dense, quelques paragraphes seulement pour l’ensemble du livre, et se réfère à un nombre impressionnant de sujets et de connaissances. Soit Didier Da Silva est le Pic de la Mirandole de notre époque, soit il a travaillé très sérieusement sa culture générale pour arriver à produire cette œuvre qui in fine m’a impressionnée tant par la qualité de sa rédaction que par l’encyclopédisme de l’auteur.

  • MAGDALENA SISTERS

    88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    La littérature irlandaise a mis ses pieds dans les pas de Peter Mullan dont le film a connu un grand succès. Dermot Bolger et Claire Keegan ont ainsi choisi de traiter l’adoption dans les deux textes présentés ci-dessous, Bolger a franchement évoqué les fameuses Magdalena sisters et leur rôle dévastateur, en Irlande, à l’occasion des naissances adultérines, alors que Claire Keegan a choisi la manière plus allusive pour parler de l’adoption. Ces deux textes posent, à un moment où ce sujet fait débat, le problème de la paternité et de la maternité : la filiation génétique est-elle supérieure à la filiation affective ? Ces deux lectures permettront à tous ceux qui se posent cette question de trouver des éléments de réponse ou au moins d’ouvrir des pistes de réflexion.

     

    1640306_6_2eec_couverture-de-l-ouvrage-de-dermot-bolger-une_987c9ab0e462f9df7c0a130effc4545c.jpgUNE SECONDE VIE

    DERMOT BOLGER (1959 - ….)

    Ce livre écrit une première fois en 1993 est directement influencé, selon l’auteur lui-même, par le vote, en 1990, de la loi autorisant les enfants abandonnés et les mères privées de leur bébé à lancer officiellement des recherches pour retrouver qui leurs parents, qui leur enfant né hors mariage. L’auteur a croisé, alors qu’il allait poster son manuscrit, trois survivantes de la blanchisserie des Sœurs de la Madeleine, les fameuses Magdalena Sisters qui ont fourni le thème et le titre du célèbre film de Peter Mullan. Le thème central de ce livre est donc l’adoption, l’intrigue du roman se tisse autour de l’histoire d’une mère célibataire – qui pourrait faire partie de la longue liste des Magdalena Sisters - à qui on a arraché son bébé à la naissance et de celle de son fils, deux histoires, deux vies, comme deux lignes parallèles qui n’auraient jamais dû se croiser mais qu’un coup du sort, un accident totalement imprévisible, parfaitement aléatoire, a dévié de leur trajectoire respective rendant leur convergence possible.Dermot-Bolger-c.-Fran-Veale2.JPG

    A Dublin, Sean, un photographe, est victime d’un accident de voiture, son cœur s’arrête pendant un bref instant pendant lequel il est spectateur de la scène de l’accident et témoin d’autres événements surgis du fond de sa mémoire. Il revoit ainsi un visage qui le hante jusqu’au fond de ses rêves, jusque au bout de sa convalescence et même encore après. A Coventry, Lizzy, une vieille Irlandaise victime d’un cancer en phase terminale se souvient de la vie qu’elle a menée avant de fuir en Angleterre et d’y fonder une famille, une vie qu’elle a toujours gardée secrète, une vie douloureuse de mère adultère très jeune à qui on a arraché son enfant pour le confier à une famille adoptive. Ses filles et leur conjoint la croient folle car elle est convaincue que le garçon bleu, le bébé qui avait des yeux bleus, va venir la chercher.

    Son accident a changé la vie de Sean, il est hanté par ce qu’il a vu, par ces visages connus ou non qui semblent vouloir l’entraîner vers des lieux qu’il aurait fréquentés dans un autre temps. Il ne peut résister à cette attirance et comprend qu’il faut qu’il cherche sa mère génétique qu’il n’a jamais connue et qu’il a même cachée aux autres pour ne pas être le mouton noir, celui qui a été adopté. Tout le roman n’est que cette longue quête qui entraîne Sean sur les routes d’Irlande, sur les pas d’inconnus qu’il a cru reconnaître lors de son arrêt cardiaque, sur des pistes à peine esquissées par des indices infimes.

    Ce livre est, à l’image du film de Peter Mullan, un violent réquisitoire contre les pratiques irlandaises à l’endroit des mères adultères et de leurs enfants illégitimes. Il dépeint sans aucune concession la douleur ressentie aussi bien par les mères que par les enfants et l’hypocrisie cynique des familles et du clergé, principaux acteurs de ces drames atroces où violences et cruauté se disputaient la vedette. Il donne la parole aux victimes : aux mères écrasées par la honte, le remords et la culpabilité, et aux enfants stigmatisés, marqués au fer de la honte pour le reste de leurs jours. Il dit aussi l’impossibilité de parler, d’évoquer ce drame, l’obligation de vivre toute sa vie avec cette chape de plomb déposée sur leur tête sans vergogne par une société archaïque, cloîtrée dans son passé, terrorisée par sa religion. Il veut aussi rendre hommage à ces pauvres femmes qui souvent « s’étaient simplement trouvées en travers du chemin de leurs proches, sœurs trop laides pour être mariées ou tantes considérées comme bizarres… », des êtres traités moins bien que des animaux qu’il fallait cacher.

    Même si ce texte comporte quelques longueurs et que la quête du héros emprunte parfois des routes encore plus sinueuses que celles qui serpentent dans le comté de Laois, il dépeint bien cette Irlande qu’on aime pour sa magie mais aussi cette Irlande si souvent outrancière, cruelle et implacable qui a parfois si mal aimé ses enfants. Malgré toute cette douleur, l’auteur est allé, au bout de sa quête, de son calvaire, de l’émotion qui imprègne certains passages pour accepter son sort dans un grand élan de résilience. Un livre qui n’a certainement pas été réécrit, comme le précise l’auteur, par hasard, le film de Mullan est passé par là et le grand débat sur la filiation qui a eu lieu en France n’y est peut-être pas pour rien non plus même si la traduction date de 2012. Alors la filiation génétique prévaut-elle sur la filiation affective et éducative ? Chaque lecteur trouvera peut-être sa réponse dans ce livre.

    les-trois-lumieres-2579582-250-400.jpgLES TROIS LUMIÈRES

    CLAIRE KEEGAN (1968 - ….)

    Encore un bon texte venu d’Irlande où les belles feuilles poussent aussi drues que le trèfle dans les prairies, un texte un peu elliptique, allusif, qui décrit un monde en équilibre précaire, un moment de la vie d’une fillette où tout va basculer, à travers ce que voit et comprend cette gamine qui va, au cours d’un été, sortir de l’enfance. « La Pétale », comme l’appelle le mari de la famille où elle est accueillie, fait partie d’une nombreuse fratrie appartenant à un couple de pauvres fermiers irlandais qui parvient difficilement à nourrir toute sa marmaille, aussi quand un nouveau bébé s’annonce pour le début de l’automne, il décide de placer, pour la durée de l’été, une de leur fille chez d’autres fermiers plus fortunés qui n’ont pas ou plutôt plus d’enfant.ClaireKeegan.jpg

    La fillette qui n’est pas encore pubère au début de l’été, débarque dans cette famille comme un potache entre pour la première fois dans un pensionnat. Elle est très intriguée, elle découvre un confort qu’elle ne connait pas, elle essaie de ne pas mal faire pour ne pas déranger, pour être acceptée et pour ne pas infliger la honte à ses parents. Elle est surtout surprise de l’amabilité et de l’affection qu’elle reçoit de la part de ses hôtes, on comprend bien qu’elle n’est pas habituée à un tel traitement chez elle. Mais progressivement, ses sens s’éveillent, sa gêne et son appréhension s’effilochent, elle perçoit mieux se qui se trame autour d’elle, ce que personne ne dit ou ce qu’on évoque qu’à demi-mots sans jamais l’exposer réellement. Elle comprend, et nous avec elle, que cette famille en apparence si équilibrée, si attentive, si affectueuse, a elle aussi ses failles et ses secrets même si elle refuse de l’avouer. Quand viendra la fin de l’été, elle aura fait un grand pas vers la maturité, elle n’aura pas tout compris ce qui est tu dans cette famille mais elle aura découvert des sentiments et des comportements qu’elle ne connaissait pas jusqu’alors.

    C’est un tout petit livre que nous propose Claire Keegan, un roman pour l’éditeur, une grande nouvelle pour certains lecteurs, peu importe, c’est un joli texte que j’ai bien aimé car l’auteur s’est contenté de n’écrire que ce que la fillette ressent et c’est au lecteur, à partir de ce matériau, de reconstituer l’histoire qu’elle a vécue au cours de cet été qui l’a vue sortir de l’enfance pour devenir une adolescente. Il y a une grande finesse dans la manière dont l’auteure conduit son récit, elle nous donne juste ce qu’il faut, juste ce que la fillette peut comprendre, pour que nous construisions l’histoire qu’on pense avoir devinée. Nous n’aurons certainement pas tous bâti la même histoire mais peu importe, ce qui compte, c’est ce que la fillette a ressenti et ce qu’elle est devenue.