CHRONIQUES DE JULIEN-PAUL REMY

  • L'ESPRIT FRAPPEUR : QUÊTE D'UNE MYTHOLOGIE THÉÂTRALE

     17439924_1810530535936981_1374668078_n - Copie - Copie (2).jpgpar Julien-Paul REMY

     

     

     

     

     

     

    L-esprit-frappeur.jpgAvec L’Esprit Frappeur, le metteur en scène et directeur de théâtre belge Albert-André Lheureux signe un ouvrage captivant et décalé qui retrace une double histoire : celle de sa vie et du théâtre belge au cours des années 60 et 70, lorsque « le théâtre menait la révolution ! »

    Histoire n’est pas le mot, il s’agit en vérité d’une aventure, d’un enchaînement d’événements (rencontres avec Jacques Brel, Eugène Ionesco, Marlene Dietrich) et d’actions inédits digne d’une œuvre de fiction ! Avant d’amener la vie dans le théâtre en tant que metteur en scène, Lheureux amenait déjà le théâtre dans la vie durant son enfance par le biais de canulars et de jeux de rôle en tout genre. Très tôt, sa passion pour le spectacle et la scène le rendit épris de cirque, de marionnettes et de cinéma.

    Plus tard, le théâtre, art de l’incarnation par excellence, allait trouver en la personne d’Albert-André Lheureux… incarnation. Un fer de lance. Un corps pour porter et renouveler le souffle d’un art des planches alors en pleine mutation :

    « Dès la fin des années cinquante, les formes théâtrales se transformaient. Elles cherchaient à sortir du format classique texte d’auteur/comédiens/public, dans lequel chacun tenait un rôle immuable. Sous l’influence du Living Theatre et de la Beat Generation, notamment, le public était invité sur scène, les comédiens se mêlaient aux spectateurs. Surtout, à côté du texte, de nouvelles formes visuelles et sonores transformaient la classique pièce de théâtre en performance. »

    Résultat, il fonde avec une jeune équipe de passionnés un nouveau théâtre en 1963, L’Esprit Frappeur, animé d’une mission aussi explicite qu’ambitieuse : frapper les esprits. Frapper le corps en frappant l’esprit (promotion de textes énergiques et suscitant l’émotion) et frapper l’esprit en frappant le corps (renversement des codes théâtraux en matière de son, de lumière, d’espace et d’image). En d’autres mots, il s’agit de spiritualiser par le corps. L’Esprit Frappeur se veut donc un coup de théâtre, non pas au sens d’événement imprévu survenant dans la réalité fictive d’une pièce de théâtre, mais bien au sens d’événement imprévu et surprenant dans la vie réelle des spectateurs.  

    Parmi les anecdotes foisonnant dans le livre, celle de l’origine du nom L’Esprit Frappeur s’avère particulièrement marquante. À l’Athénée de Schaerbeek, un camarade de classe d’Albert-André Lheureux ourdit un stratagème ingénieux et épatant en trouant le plancher du local de classe pour y insérer une vis rattachée à une corde, le tout associé à un système de poulie et à un boulon frappeur logé en dessous du bureau du professeur. Le principe ? Un jeu de questions-réponses avec l’Esprit Frappeur. Les élèves le questionnaient par exemple au sujet du bien-fondé des interrogations : « Esprit Frappeur, veux-tu une interrogation ? ». Deux coups signifiaient oui, trois non. Le théâtre éponyme allait donc naître sous le signe de la subversion, du canular, de l’artifice, de la magie et de l’humour !Albert-Andre%CC%81%20Lheureux%20-%20photo.jpg

    Frappeur, mais pas assommeur ! Le nouveau langage théâtral préconisé ne fait pas la part belle à l’intellectualisme cérébral et aux plaidoyers politiques moralisateurs. Non. Le théâtre ne doit pas refléter la vie ou la réalité, mais les réinventer, les recréer. L’essentiel réside dans l’expérience conférée au spectateur, à l’altération de sa conscience, de sa perception, de sa vision et de son rapport au monde. Quel que soit le chemin emprunté, comique, surréaliste, absurde, tragique ou satyrique, un effet commun doit primer au sein des pièces proposées : une magie, un dépassement. Le sentiment d’avoir quitté un univers pour en pénétrer un autre. De quitter la réalité pour mieux la retrouver. « Le théâtre est un temple dans lequel on entre en laissant derrière soi le monde profane. » Autrement dit, un théâtre de l’émotion, du sensuel et du sensoriel qui affirme le corps, sans pour autant nier l’esprit, comme l’illustre le caractère engagé et la volonté d’agiter les consciences dans certaines pièces abordant des thématiques sulfureuses pour l’époque comme le féminisme et la bisexualité. Une philosophie qui tient en ces mots :

     « Pour l’Esprit Frappeur, ne prévalait qu’une seule règle de sélection : la pièce devait être porteuse d’une vision originale du monde. La musique de la pièce, celle des mots, avait son importance bien sûr, mais aussi sa dimension visuelle. Il fallait montrer le monde autrement. Chaque soir, un rituel devait avoir lieu et emporter le spectateur dans un autre univers que le sien. L’Esprit Frappeur appartenait à la veine du théâtre poétique, où l’écrivain avait ses mythes, ses manies, sa vision personnelle de la vie. »

    Surtout, le théâtre ne doit pas n’être que théâtre, mais doit au contraire s’inspirer des autres arts et les intégrer en lui pour élaborer un langage et une réalité pluridisciplinaire et transgenre, aux confins de la danse, de la peinture, du cinéma, de la musique et de la poésie. Un théâtre avant-gardiste et expérimental qui fonde les différentes langues artistiques en un langage unique et universel.

    L’Esprit Frappeur fut plus qu’un théâtre et qu’une compagnie, il incarna un véritable mouvement artistique, lui-même cause et conséquence d’un mouvement plus large en Belgique francophone à l’aube des années 50 : le Jeune Théâtre, une vague de jeunes auteurs, acteurs, techniciens et metteurs en scène attachés à renouveler la place du théâtre dans la société, les rapports entre spectateur et pièce de théâtre et entre réalité et fiction, à repenser la liberté du corps humain et le joug des normes bien-pensantes.

     

    Albert-André Lheureux, L’Esprit Frappeur : récit d’une aventure théâtrale, Genèse Édition, 192p., 19,50€.

    Le livre sur le site de Genèse Edition

    Pour en savoir plus sur l'éditeur: À la découverte de Genèse édition #1 par Philippe Remy-Wilkin sur Karoo.me

     

  • KAROO OU LA MALADIE DE L'EXISTENCE

    17439924_1810530535936981_1374668078_n - Copie - Copie (2).jpgpar Julien-Paul REMY

     

      

     

     

     

     

     

    Faux_livre_Karoo+.jpgChef-d’œuvre de la littérature américaine achevé en 1996 et traduit en français il y a seulement quelques années, Karoo a inspiré en Belgique le nom d’un jeune magazine de critique culturelle francophone : Karoo.me. C’est que ce livre revêt une portée universelle : le tragique et l’absurdité de l’existence humaine. Son auteur, Steve Tesich, y met en scène une double tragédie. D’amour et d’existence. Pour l’incarner, un homme, Saul Karoo, lutte contre la condition humaine pour mieux s’y enfermer.

    États-Unis, fin des années 80. Contexte de l’effondrement de l’URSS. Saul, bedonnant, d’âge avancé, séparé et père adoptif d’un adolescent nommé Billy, est un homme malade. Mais d’un genre particulier. Physiquement, son organisme est atteint d’une maladie de l’ivresse : il s’avère incapable d’intégrer les effets de l’alcool. A son grand dam, puisque son alcoolisme de jadis lui permettait d’échapper à la réalité grâce à sa vertu amnésique, effaçant sa mémoire en même temps que la responsabilité qui pourrait en découler. Le voilà devenu un alcoolique raté, aussi sobre qu’une bûche de Noël. Socialement, il souffre d’un rapport malade à la vérité le muant en menteur invétéré. Psychologiquement, il souffre d’une maladie de la volonté qui le rend incapable de se donner les moyens de réaliser ses désirs, ainsi que d’une maladie de la subjectivité, un mécanisme d’autodéfense qui l’immunise contre toute irruption de sentiments humains et affectifs, rapidement neutralisés par la froideur objective de son intellect. La réalité se trouve réduite à l’état de cadavre sur une table de dissection. Cette maladie en implique une autre, la maladie de l’intimité, au gré de laquelle Saul Karoo se montre incapable d’entretenir une quelconque intimité privée, en particulier avec les membres de sa famille et ses proches. Il lui substitue cependant une intimité publique : pour se montrer intime, Saul a besoin de la présence de témoins. Plus il s’éloigne de ce qu’il est avec quelqu’un, plus il se sent proche de cette personne. Inversement, plus il se rapproche de ce qu’il est avec une personne, plus il se sent étranger par rapport à elle.

    « Tout ce que Billy voulait, c’était passer du temps seul avec moi, mais je ne pouvais lui donner ce qu’il voulait. Je n’avais aucune idée du nom à donner à cette maladie. La maladie de l’intermédiaire ? La maladie du tiers ? La maladie de l’observateur ? Quel que soit son nom, cette maladie m’empêchait totalement de jamais me sentir à l’aise avec quelqu’un sans un public pour nous observer. »

    Or, la notion d’intimité publique, en plus de saisir un symptôme relationnel humain atemporel, semble anticiper un phénomène de notre époque : la réalité virtuelle des réseaux sociaux. Facebook n’est-il justement pas le lieu d’une expression publique de l’intimité ?

    Retour au récit :

    « Aussi ironique que cela puisse paraître, malgré mes nombreuses maladies, mon surnom, dans le métier, c’est Doc. Doc Karoo. »

    Basculement. Après des premières pages attachées à présenter un homme malade dans sa vie personnelle et sociale, on découvre un autre homme dans la vie professionnelle qui, au lieu de devoir être soigné, soigne. Dans son rôle de script doctor pour l’industrie du cinéma hollywoodien, Saul Karoo soigne des films et des scénarios malades. Il réécrit des scénarios et remonte des films. Il les retape, les réarrange. Tantôt en rééquilibrant l’intrigue, tantôt en supprimant les corps étrangers (personnages superflus). Dans son milieu, on le considère comme un génie. Loser dans la vie privée, le voilà winner dans la vie professionnelle.

    Malgré son statut de Doc, Saul Karoo a besoin d’être soigné. Il ne souffre pas tant de lui-même que de faire (involontairement) souffrir les autres. Sa maladie principale est d’être une maladie, un cancer pour ceux qu’il aime. Son vrai problème ? L’incapacité à bien aimer, son fils adoptif en particulier. Un défaut, un handicap légué apparemment par ses propres parents, tout aussi inaptes à lui donner ce qu’il ne parvient pas à donner aux autres. Un père sénile, amnésique et atteint de folie au point de condamner à mort son propre fils depuis son lit d’hôpital, et une mère en proie à une autre folie, relationnelle, à l’image de son incapacité à construire une relation intime avec son fils. D’où ces questions :

    « Comment donner à autrui ce que l’on n’a pas reçu soi-même ? », « Comment être le père que l’on n’a jamais eu ? ».

    Saul est tiraillé, en tension entre une indifférence éclatante voire immorale envers les autres (d’où un certain rapport indirect à ceux qui l’entourent) et une voix intérieure, celle de « l’homme moral », une conscience qui lui rappelle ses devoirs, de père, de figure paternelle, de mari, de scénariste, d’être humain. S’il se déresponsabilise en actes, il se responsabilise en pensées. Notamment à l’égard de son fils :

    « Son innocence était insupportable. Elle me rendait fou mais, en même temps, me faisait l’aimer davantage. Elle me décidait encore plus à, un jour, me rattraper. Pour le mal que je lui avais fait au fil des années et pour la souffrance que j’allais lui infliger ce soir. Me rattraper d’un seul coup. »

     

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    Steve Tesich (1942-1996)

     

    Cet homme au cynisme déshumanisé évoluant dans la sphère mondaine et nantie, faite d’artifices, où le rôle que l’on joue prime qui on est, n’est pas le vulgaire reflet de son milieu. Conformiste dans son comportement, Saul Karoo recèle un esprit éminemment subversif par rapport à l’opinion commune, non dénué d’un humour incisif :

    « C’était l’intimité et le temps passé seuls, uniquement tous les deux, qui avaient détruit notre mariage. Pas cette intimité publique que nous connaissions à cette fête, mais l’intimité intime. Juste nous deux. A cet égard, j’étais totalement irréprochable. J’avais fait tout mon possible pour éviter le moindre moment intime entre nous. »

    Son métier lui plaît même s’il le fait par défaut : incapable d’écrire une histoire qu’il a en tête (une Odyssée d’Homère futuriste) depuis longtemps, il s’enferme dans son rôle d’écrivain raté voué à réécrire les histoires des autres. L’écriture joue ici un rôle métaphorique : à force de réécrire la vie d’autres que lui, il ne prend pas le temps d’écrire sa propre vie. Il a besoin que l’on fasse pour lui ce qu’il fait pour autrui : sauver. Saul représente un certain type de sauveur, qui sauve des histoires de la mort et de l’oubli en les rendant commerciales et au goût du public. Mais le sauveur a besoin d’être sauvé.

    Le moment déclencheur du récit coïncide pour Saul avec la perspective d’une renaissance, d’une rédemption en sauvant, non pas une histoire imaginaire tirée d’un scénario de film, mais bien une histoire réelle, la vie tragique de Leila, la mère biologique du garçon qu’il a adopté, une actrice ratée reconvertie en serveuse. La rencontre de Saul et de cette femme symbolise la rencontre de deux tragédies. Quelle issue de la collision de deux tragédies sinon une tragédie elle-même ? Pourtant, Saul pense pouvoir réécrire la vie de cette femme en lui faisant retrouver son fils biologique, et en recréant un film dans lequel elle a joué pour la transformer en star et lui faire gagner quelque chose, à elle dont la vie ne fut que pertes. Les deux tragédies peuvent elles se sauver mutuellement ? Une tragédie trouve-t-elle sa solution dans une autre tragédie ? La conjonction de deux vies négatives peut-elle, comme en mathématiques, accoucher d’une issue positive ?

    (SPOILER)

    Karoo est l’histoire d’une quête de rédemption et de renaissance. Hélas, nulle réversibilité possible ici. En voulant sauver deux tragédies, Saul ne fait que les rendre plus tragiques encore en causant involontairement la mort des deux êtres qu’il aime le plus au monde, Billy et Leila. Le destin semble le punir pour ne pas avoir aimé de la bonne manière. Pour ne pas avoir assez aimé. Pour ne pas avoir aimé au bon moment. Le voilà maudit et condamné, non pas à mourir, mais à vivre avec la mort. La mort des autres, dans un éternel présent d’errance et le néant de la condition humaine. Y a-t-il une vie après la mort (de ceux qu’on aime et lorsqu’on en est coupable) ?

    Ce livre s’apparente aussi à une mise en abîme de la littérature, de l’écrivain, de l’accomplissement de soi et de la création. La tragédie de ce livre semble véhiculer une vision tragique de l’écrivain : pour en devenir un, il faudrait vivre une tragédie dans sa vie personnelle. Cette résonance trouve son illustration à la fin du récit, où le protagoniste parvient à écrire l’histoire qu’il a toujours voulu écrire. Ainsi, c’est après avoir tout perdu qu’il finit par gagner quelque chose dont il avait toujours été privé. Mais le prix à payer est immense. Perdre ceux que l’on aime et qui nous font aimer la vie. Perdre à jamais bonheur et amour. La vie d’écrivain ne semble émerger que des cendres de la mort.

     

    9782757833056.jpgSteve Tesich, Karoo, trad. par Anne Wicke, Éditions Monsieur Toussaint Louverture (2012), 608 pages. 

    Le livre sur le site des Ed. Monsieur Toussaint Louverture

    Disponible aussi en Points/Seuil