CHRONIQUES de PHILIPPE LEUCKX

  • POSTICHES ET MÉLANGES par PHILIPPE LEUCKX

    leuckx.jpgUne petite trentaine de pastiches d’auteurs aimés, qui m’ont nourri et me nourrissent.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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    Françoise Sagan

    L'ennui, ici, à la côte, tenait, croyait-elle, à l'absence de fêtes, comme elle pouvait en connaître là-bas, à Paris. De Denis, elle n'avait plus de nouvelles. Sans doute se rappelait-elle la dernière soirée, bien arrosée, trop, où il s'était enhardi à lui serrer la taille. Elle avait été doublement surprise. Par sa témérité, elle en doutait un peu. Par sa constance : ses amies avaient brossé de Denis un portrait très flatteur. Elle passait la main soudain sur sa taille, comme pour retrouver celle de l'homme.

     

     

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    Suzanne Prou

    Louise se tenait très droite; dans le vestibule, où la lumière se hasardait, il n'y avait aucune trace de vie, pas même celle du chat qui, d'habitude, trônait sur l'une des marches. La musique de sa vie, alors, dégringolait du silence, comme s'il suffisait qu'elle pensât à toutes ces semaines durant lesquelles la villa prenait vie et densité, et le vestibule résonnait de toutes les rumeurs. Louise alors refusait la détresse du temps, sachant se gorger de l'étreinte dorée d'un vestibule, le soir.

     

     

    260px-Camille_Bourniquel%2C_1997.jpgCamille Bourniquel

    Le large tapis du salon côté jardin, lorsque le soleil l'éclairait à suffisance, avait des éclats d'Orient. Il se souvenait de ce juin qui l'avait apporté ici même, la journée était belle, vraiment, et Ugo n'arrivait plus à l'oublier, tant ce jour-là, cette après-midi éclairante, Suzanne lui avait paru correspondre à sa vie de solitude. Elle marchait presque fière, lorsque tapis déroulé, elle ôta ses talons pour sentir l'ouate nouvelle. Le salon rayonnait d'été, et Suzanne, qu'un bain d'enfance étoilait, s'élevait légère.

     

     

    frenadez1%20copy.jpgDominique Fernandez 

    Je n'ai rien dit encore de la somptueuse floraison des marchés de Noto, à la lumière qui tombe des façades bariolées et baroques, qu'une fin couche d'air d'été festonne à l'envi, et les nombreuses victuailles éclataient sous tous les soleils. Il suffisait de jeter un œil vers les montées, là se niche un bien beau musée qui, à l'étage, vous permet d'emprunter un tout petit balcon de fer forgé qui vous montre tous les toits de Noto. Loin, au-delà des murs éclairés, la fine moulure des montagnes.

     

     

    auteur_1394.jpgFrançoise Lefèvre

    Le cri, en moi, de son absence. Un jet de douleur sous l'épaule. Reviendra-t-il? Je mûris ma confiance dans l'éclat de la souffrance. Je pressens, en appelant à moi à la rescousse le soir où il vint en moi, son retour. Je mettrai ma plus belle robe. Les cheveux défaits. La blondeur que je lui offre, s'il veut de mon cadeau. Il sera de retour. Ta peine, garde-la serrée pour qu'il revienne. Ta souffrance, sauve-la d'un éclair. Tu reviendras. La beauté de ton retour s'aggrave déjà d'un silence. D'attente.

     

     

    Dani%C3%A8le-Sallenave.jpgDanièle Sallenave

    Les rues, ombreuses, partent dans la neige. Je serre mon manteau et je repense à ce que m'a dit, hier, dans la lente venue du soir, H., que j'aime assez voir se détendre, à ces paroles de doute, puisque l'hiver avive ici maintes incertitudes quant à la réalisation de ce projet auquel il tient tant. La ville n'est jamais plus belle qu'en ces séquences nocturnes, balisées des feux qui bordent la Vltava, vers Vyton, vers ce tunnel que j'aime tant et où passent, comme dans un poème d'Hejda, les tramways tardifs.

     

     

    fernando-pessoa.jpgFernando Pessoa

    Décidément, je ne comprendrai jamais Ophelia ni cette attente peureuse qu'elle découvre, le matin ou le soir, quand le bureau se vide de toute lumière. J'ai marché vers elle, empruntant mon trajet favori qui me fait passer, du moins si je ne vais pas jusqu'à Rua Rosa, au moins par notre chère place du Chiado, que les pigeons recueillent dans la matité du jour. J'ai fermé tout à l'heure la fenêtre sur une ombre, était-ce elle? Vers Estrela, le ciel était d'une noirceur de novembre, et les toits quasi mélancoliques, comme ma peine.

     

     

    233619.jpgMarcel Proust

    Des marches, que j'ai comptées, nombreuses jusqu'au porche, plus de trente, tant la structure de l'édifice, entre château et pavillon, offre d'ampleur vers les jardins, vers les beaux sentiers qu'organise la lumière, compacte, grainée de belles particules d'été, je pouvais voir la ville, comme je ne l'avais jamais perçue, quoique la saison fût déjà d'ombre, mais il y avait, tout autour, dans l'aire aiguë de ma vision, l'étendue même d'un souvenir que les seuls grains préservent de l'oubli.

     

     

    AVT_Pier-Paolo-Pasolini_8137.jpegPier Paolo Pasolini

    Le Tibre, de cet après-midi-là, semblait une surface jaunie de reflets. Le gamin, dans l'herbe, s'amusait à dégommer un pan de terre aride. Pour rien, il jetait les poussières vers les berges, tuant le temps. Federico calmait ainsi son impatience et sa fièvre. Franco lui avait battu froid, la veille, à Portese. et il n'arrivait pas à oublier cette blessure. De rage, il enlevait des touffes de terre. il plongeait ses poings comme un enfant qui s'encolère pour un peu. Le Tibre, calme, posait sur la ville un faux miroir jauni.

     

     

    AVT_Pavese-Cesare_946.jpegCesare Pavese

    La rue devenait pour C. l'antre même de sa mémoire heureuse. elle retrouvait tout, ses jeunes années, les façades écaillées, même la rue des Orphelins lui semblait telle que son souvenir la figurait, avec ses étroits trottoirs de pavés, avec ses franges de papiers défraîchis le long des caniveaux. Mais devait-elle sentir alors que tout compte fait il valait mieux négliger ces pensées-là, puisqu'elle n'y était plus, puisque les années étaient venues s'ajouter soudain et elle ne s'y voyait plus, tout simplement.

     

     

    Claude_Louis_Combet.jpgClaude Louis-Combet

    Dans la moiteur fauve de son corsage, ombre du désir, flanelle écornée des doigts qui s'empressent à toucher la peau, le garçon hésitait à insérer la paume, seulement la paume. Le souffle chaud altérait peut-être son impatience, quoiqu'il faiblît subitement, doigts posés sur le liséré du décolleté que son regard convoitait, interdit certes, mais tellement tentant dans la chaleur de la chambre. Le membre grossi explosait sous la toile et il se répandit en petits jets chauds.

     

     

    Sandro_Penna_1974.jpgSandro Penna

    La vitre et la douceur de ce Tibre

    Jaune retiens donc cette chance

    Quelle joie de le voir surgir

    Soudain de la plage

    T'éblouit son regard

    Qui ne te regarde point

    Mais s'évente vers la mer.

     

    Dietro la vetrina e la dolcezza del Tevere

    Giallo prendi dunque quella fortuna

    Quale gioia vederlo passare

    Dalla spiaggia improvvisamente

    Ti abbaglia il suo sguardo

    Che non ti guarda

    Ma se ne va verso il mare

    (trad. R. de Ceccatty ce 22/11/17)

     

     

    38752.HR.jpgRené de Ceccatty

    L'ami qui m'avait si bien accueilli, vint donc me chercher à la gare de M., lorsque ce voyage me ramena à Sète, la saison durant laquelle ma mère, très affaiblie, convint, avec mon frère resté à Paris, d'une petite fête, sans doute la dernière à laquelle elle assista en toute conscience. Les yeux brouillés, je revoyais défiler toutes mes années d'enfance, mes retours aux Figuiers, pour la voir, lui apporter quelque bonne nouvelle de mon 14e. "Quitte donc un peu ton refuge d'écriture, vieux solitaire" semblaient dire ses beaux yeux bleus.

     

     

    CURVERS_Alexis.GIFAlexis Curvers

    Rome splendide déroulait ses fastes, et notre belle marquise, en robe à falbalas bleu tendre, glissait comme un cygne sur le paysage de ce jour-là. La Via Veneto, qui n'était pas encore le fruit de ces paparazzi funestes, semblait grouiller de toutes les fêtes, comme une vasque de fruits qui gorgés de lumière et de saveur éclatent en tous sens. J'aurais voulu rester un peu plus longtemps mais G. s'impatientait. J'avais déjà trop couru les rues de Rome, les derniers jours, et je craignais qu'elle ne me fît mauvais accueil.

     

     

    738_350120418-photo.jpgBertrand Visage

    Les jours de Catane éblouissent jusqu'aux places trop vite parcourues. La fièvre portait Angélique vers les barques, et, Massimo revenait avec un lourd panier de sardines bleutées. Ce jour-là, l'enfant grandi à la lumière des vieilles portes palermitaines découvrait la splendeur de la lumière de mer, comme jamais. "Lica! Lica'", c'était l'appel de l'eau, lorsqu'enfant, la nonna lui contait, assise face aux Quattro Santi, en jetant un œil vers le libraire, les beautés de l'océan, pour elle un total mystère. Lica avait quatre, cinq ans.

     

     

    AVT_Elsa-Morante_2577.jpegElsa Morante

    Via Bodoni, les Allemands trouvèrent au 102, derrière la cour intérieure, dans une petite remise, des armes que les résistants avaient planquées, et qu'un gars de San Lorenzo avait convoyées de nuit. J'avais froid et le petit avait du mal à trouver un peu de chaleur en ce décembre 43. On manquait de tout, de lait, de pain, de fruits crus, de charbon, de bois. Des volets verts, au premier étage, où j'avais trouvé refuge grâce à un ami de Campo Verano, je regardais l'hiver romain, la débandade...

     

     

    525aef0d8111a75c5a4b9dd18b70fcc7.jpgHector Bianciotti

    La petite du café me regarde longuement. Elle sait que je n'habite pas très loin, cour Meslay, que je viens souvent ici, chez sa mère, siroter un café, que son père me voit d'un air sombre, malveillant. C'est une gamine aux yeux intenses, plus âgée que son âge, plus mature, qui scrute invariablement tout passage, et qui, de plonger ainsi dans l'intériorité des êtres, décèle une sorte de sagesse populaire, mutine et salutaire. Elle porte en ses yeux une lente tristesse que chaque coup d'œil exacerbe.

     

     

    260px-Jean-No%C3%ABl_Schifano_-_Com%C3%A9die_du_Livre_2010_-_P1390835.jpgJean-Noël Schifano

    Le prince au visage couperosé, vêtu de chausses brodées vert émeraude, attendait dans l'air vespéral des sbires encapuchonnés. Sa belle, aux longs cheveux poudrés, languissait sur le lit laissé ouvert, la main caressant sa belle poitrine nue, dans l'effort du désir suspendu; elle guettait la braguette du prince, gonflée comme un sac de pierres précieuses, une baudruche de velours soyeux pour ses yeux, pour ses mains, tendres linges tendus comme un arc bandé à mort.

     

     

    Jean-No%C3%ABl-Pancrazi.jpgJean-Noël Pancrazi

    Ce soir-là, dans les jardins de la villa Cassia, embaumés de seringa et de vieilles roses, j'attendais, le cœur battant, derrière un banc, la venue de mon ami Henri. Nous avions convenu, la veille, haletant sur le rivage, de nous voir, ici, en secret, tant de vilaines rumeurs, tout autour, dans le quartier des Roussettes, nous épinglaient tous deux dans des termes d'oiseaux moqueurs, pas piqués des vers, où les "sales pédés" et autres "tapettes roses" nous blessaient à vif, nous avec nos quinze ans de fraîcheur anéantie, usée par le mal.

     

     

    beck_beatrix.jpgBeatrix Beck 

    Marthe Calempion n'avait jamais été belle. Elle portait le postérieur haut et ça faisait irrésistiblement rire la troupe d'élèves. Mais elle avait ce quelque chose fleuri, ce sourire en bec de merle, et sa langue, pointue qui titillait le verbe. je l'aimais comme une sœur. Une sœur délurée; mais bien une soeurette pas mal fagotée quand elle voulait. Une manière de petite femme qui accroche le regard des mâles qui scrutent le moindre derrière. Salauds, va!

     

     

    AVT_Nicole-Avril_9007.jpegNicole Avril 

    Ma mère, à Bordeaux, après Lyon, après Paris, c'était pour mon père, pour moi, une histoire nouvelle. Elle avait vieilli, et les voyages, en avril ou pas, lui pesaient. Je me souvenais, avec acuité, de l'époque des "jardins de mon père", quand elle chicanait mes coiffures, m'habillait comme une poupée, ne supportant guère que je ne fusse à son image, au miroir de sa beauté, de son maquillage, tirée à quatre épingles, impeccable. Maman avait changé, vieilli, et c'est avec émotion que je lui retrouvais une inflexion de voix, d'il y a longtemps.

     

    AVT_Patrick-Modiano_1704.jpgPatrick Modiano 

    De ces vagabondages dans ces rues provinciales, que je savais pour y avoir traîné avec quelque copain du "Matelot bleu", vers la fin des années 50, après une fugue qui m'avait éloigné de la maison des parents à Jouy-en-Josas, il me restait une impression bizarre et insolite de découverte, à côté d'une sensation de "déjà vu", comme si les deux coexistaient et me mettaient à l'épreuve du temps. Le "Matelot bleu" nous accueillait : ah! l'odeur du zinc où Josiane et Marc me servaient, sachant toutefois que c'était interdit, un alcool fort.

     

    220px-Francis_Carco_Meurisse_c_1923.jpgFrancis Carco 

    Gilberte tapinait depuis un long moment, à la Chapelle. Elle avait mis sur elle sa petite veste rouge, et de loin, c'était comme une tache, une belle tache de couleur au faubourg. Elle commençait d'avoir froid, forcé, elle ne portait que des bas et les petites boucles des jarretelles l'agaçaient. Il était long à revenir, César. Elle ne s'empêchait pas de le répéter à part elle, comme pour se réchauffer. Son cœur battait. Elle se frottait les doigts avec force pour se donner un peu de chaleur.

     

     

    AVT_Jean-Giono_8794.jpgJean Giono 

    Eusèbe dépasse les trois maisons. Le vent lui fait signe, puis repart .Il a donné du foin à la mule. Le soir descend vite vers les feuillages. La Baïse n'est pas bien vaillante, elle est près de vêler. Qui sera là pour l'aider? Tout en marchant, il remâche deux ou trois pensées fort agricoles. Le chien et le loup sont à présents descendus et c'est l'heure d'épaules creuses. Il se fatigue. Le soir est venu sans poser sa main sur le ventre d'Eusèbe, comme pour dire "Tu as faim, grand veau?"

     

     

    Pascal-Quignard-4.jpgPascal Quignard 

    Beaume arriva à Rome, le soir de la Sainte Marthe. Il s'était enquis, par lettre, du voyage prochain, vers le sud. Le portrait que Baglione lui avait promis, sur fond de paysage romain, ne venait pas, et son dépit devenait plus aigu, plus âcre. Beaume n'enviait plus ses années. Le meilleur, derrière lui, lui faisait le présent insupportable, comme une convulsion. Beaume regrettait ses vingt ans, comme on se désole d'avoir perdu une femme qui vous fait jouir. Le soir tombait quand il se réveilla d'une songerie un brin classieuse. Il était vieux.

     

     

    AVT_Pascal-Laine_1579.jpegPascal Lainé

    Cet animal-là avait du coq le jabot, le côté ronflant qui gargouille, le buste à l'avant - comme Proust -, ce Béligné-là, ce de quelque chose savait à quoi appartenir et le faisait sentir. il était du gratin.

    Rainette, elle, ne venait de rien, n'était rien. Sa mère, mercière ou crémière selon l'âge, serveuse "à votre service", s'agenouillait devant tout le monde : elle avait passé l'âge de faire des manières, elle faisait cela naturellement.

    De Béligné pompeux fréquentait Richelieu et son Ecole des Chartes, à deux pas des restaurants japoniais qui fleurissaient tout autour. Les gens ne mangeaient plus français mais des espèces de petites sauterelles ou de poissons.

     

     

    823358-isa0088485jpg.jpg?modified_at=1446574666&width=975Mathias Enard 

    J'en arrive à l'hypothèse la plus plausible, la moins spécieuse : le docteur, en prenant le train pour Milan, sachant que le trajet prendrait jusqu'au lendemain matin, n'avait pas imaginé que, pendant ce temps, les zonards qui le poursuivaient auraient le temps d'atterrir à Turin ou en voiture de rejoindre Pavie, mais se préparait à l'inéluctable, puisque, dans sa valise, il avait placé entre deux chemises étonnamment repassées, au carré s'il s'était agi de draps de lits, le message chiffré que Dom lui avait glissé à la gare d'Hambourg, petit papier informe, avec 7 codes, pas plus, entre deux trains, juste le temps de l'empocher vite fait bien fait au fond de sa gabardine.

     

     

    Philippe L., ce 22 novembre 2017.

    pour René de C., Éric A., Dominique S., David B. , Françoise L. et Bertrand V.

     

     

  • LE SOURIRE DE RODIN de GAËTAN FAUCER

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    image.html?app=NE&idImage=278627&maxlargeur=374&maxhauteur=400&couverture=1&type=thumbnaildetail&typeDoc=4La pièce nouvelle de Faucer joue de la machination et du code dual pour semer le doute dans la lecture.

    Les deux personnages féminins Pauline et Gina arpentent une maison médicale et taillent chaque jour quelque bavette apparemment bienfaitrice. Mais tout se corse très vite dans cet univers mâtiné de sous-entendus, d'incertains sentiments...

    L'oeuvre de Rodin, l'univers d'un film à tourner, la profondeur psychologique et une atmosphère glauque fournissent les atouts de cette dramatique en quatre scènes. 

    Le lecteur est assuré d'être mené par le bout du nez et il va de surprise en surprise.AVT_Gaetan-Faucer_1900.jpeg

    Le dramaturge, né en 1975, auteur d'une bonne quinzaine de pièces publiées, devrait dès l'instant se mettre en quête d'un nouveau trio pour porter à la scène ce texte maléfique : deux comédiennes, un metteur en scène. Il ne devrait pas beaucoup attendre.

     

    Gaëtan Faucer, Le Sourire de Rodin, Ed. Spinelle, 2017, 62p., 12€.

    Le livre sur le site de l'éditeur

    Gaëtan Faucer sur Babelio

     

     

  • QUAI DES ORFÈVRES de Henri-Georges CLOUZOT

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    Quai_des_Orfevres.jpgRevoir un classique de 1947, et le premier Clouzot tourné après l'épuration de 1944-1945, qui l'éloigna des studios pendant quelque temps. Puni pour "Le corbeau", réalisé en 1943 pour la Continental, Clouzot dirige Jouvet, Larquey (de nouveau), Simone Renant, Blier et Suzy Delair.

    Un vieux salace est assassiné dans sa villa Saint-Marceaux. Antoine, le vieil inspecteur, mène l'enquête.
    Jenny, chanteuse de "Tralala", son jaloux de mari Maurice et l'amie du couple, photographe lesbienne, sont soupçonnés.
    Un policier d'atmosphère, très réaliste, jouant des décors (de Neuilly et Saint-Maurice - Franstudio), de la grande époque corporatiste, et de quelques rares échappées en extérieurs.

    Seconds rôles impeccables, entre autres un Robert Dalban (que Lautner mécanisera dans des interprétations huilées) qui trouve là son meilleur rôle avec celui de "Des gens sans importance" - un petit chef hargneux. Ici, il joue une petite frappe.arton30778.jpg

    La photographie exalte les profils d'une Simone Renant au sommet de sa beauté comme elle souligne la précarité des intérieurs : le petit deux-pièces d'Antoine, incarné par un Jouvet extraordinaire.

    Le "pipi de chat" de l'épilogue met en évidence l'univers clouzotien : des monstres, une galerie de ratés dans tous les sens du terme : Henri-Georges adore égratigner les faibles, les marginaux, il n'est pas Carné.
    La fin est quasi un happy end tant le cinéaste joue d'habitude de la noirceur.

    Concessions à l'époque : des tours de chant, des numéros de cirque.
    Quelques poncifs : les journalistes du "Quai des orfèvres" attendant dans les couloirs et avec fébrilité les résultats de l'enquête, scène qu'on a vue cent fois!

    Mais le maître conduit avec fermeté les comédiens: une main de fer, disons d'enfer.

    "Le Corbeau" est une oeuvre certes plus importante, par ses implications et surtout par sa mise en scène, autrement inventive.

     

    Un extrait


     

  • LA BELLE LURETTE d'HENRI CALET (1904-1956)

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    31b%2B8D%2BWruL._SX328_BO1,204,203,200_.jpgIl y a belle lurette. 1935. Un jeune écrivain naissait avec un roman stylé, hypernaturaliste, largement autobiographique (dans "les grandes largeurs"), hautement sarcastique à l'endroit de tous, et d'abord de soi-même.

    On ne se paie pas de mot ici, les mots sont vifs, les mots sont crus, Calet les cale bien sec, avec ses courtes phrases, incisives comme des dents près de mordre et leurs chutes mortelles : on n'en sort pas indemne tant la cruauté passe les plats.

    On suit ici les "grandes heures" d'un enfant, d'un adolescent, Henri, "dans le chemin des pauvres" à Belleville et ailleurs, jusqu'en Belgique, Hollande. De 1904 à l'après-grande guerre.

    La mère "fruit d'une union provinciale et bien pensante" (p.26), le père "qui était une belle vache" et "s'était mis en ménage avec Louise, ma demi-soeur" (p.61), le beau-père Antoine appelé "Médème", une "logeuse" Madame Slache, son fils Martial dégoûtant qui se cure le nez...on se croirait dix ans plus tôt dans le bestiaire clouzotien tant les descriptions lèvent le cœur au milieu de la "merde (qui était partout, et (l'odeur) - plus insinuante - aigrelette de l'urine", p.64) , des pets, des crachats, des "pipi dans le pot de chambre" : à côté de ça, Zola c'est rose!

    La mère, forcément, dans ce milieu qui désenchante, devient "madame Caca".

     

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    Henri Calet

     

    Sur fond de guerre de 14 ("Quand, après quatre années de raisiné, les gens de haut lieu eurent estimé que cela suffisait, ils dirent aux guerriers : "Cessez le feu!" à l'aide d'un clairon. Sans cet ordre, ils auraient tenu cent ans, tout de même que les aïeux", p.142), tous les trafics sont permis et l'adolescent assiste bien à tout cela, volontairement ou en dépit de lui, apprenant à conter fleurette (enfin, à se servir de son sexe), à devenir dans ces miasmes un homme, lui "gibier de potence" selon les dires de sa "bonne" mère.

    La langue de Calet égratigne tout, sans un mot de trop, langue dégraissée, l'armée, la pauvreté, la mère, le père, les commerçants gonflés, les maigres, les poilus, les moches... et comme disait Nourissier à propos de Lainé et de sa "Dentellière" : "Férocité, drôlerie, amertume, persiflage, sarcasme... La raillerie? C'est au-dessus, Madame" (Le Point), on n'est jamais à court de sarcasme ici non plus...

    Bref, un roman de 1935, qui a de l'allure et qui, le moins qu'on puisse dire, n'a pas vieilli, tant le style éblouit, ce qui est vite dit au milieu de tant de noirceur !

     

    Henri CALET, La belle lurette, Gallimard, L'Imaginaire n°44, 224 p.

     

    h-3000-calet_henri_la-belle-lurette_1935_edition-originale_autographe_tirage-de-tete_2_59283.jpgLe livre sur le site des Éditions Gallimard

    Les livres d'Henri CALET sur le site de Gallimard

    Portrait d'Henri Calet par Roger Grenier

     

     

     

  • HOMMAGE À DANIELLE DARRIEUX par PHILIPPE LEUCKX

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    Une pensée pour une magnifique comédienne, révélée par Henry Decoin dans les années trente. DANIELLE DARRIEUX (1917-2017). La revoir dans "La vérité sur Bébé Donge" (Decoin, 1951), "Madame de" (Ophüls, 1953), "Marie-Octobre" (Duvivier, 1958), "Le dimanche de la vie" (Herman, 1966), "Huit femmes" (Ozon) etc.

     

    Je crois que si on aime le cinéma français ce nom de Darrieux sonne comme une totale référence. Combien de films n'a-t-on vus d'elle! et de toutes les qualités puisque son talent n'est pas en cause. Parfois sans doute a-t-elle trop tourné! Mais c'était l'époque qui voulait qu'une vedette talentueuse, qui avait empoché prix et victoires du cinéma français, se montrât le plus souvent à l'écran : si bien que Danielle Darrieux tourna parfois cinq ou six films l'an. Bien sûr, entre Max Ophuls et le tout venant, il y a un monde. Mais cela n'embarrassait guère cette boulimique du jeu. Son élégance, sa diction, sa gestuelle, sa présence illuminent même des navets ("Du grabuge chez les veuves" et autres "japoniaiseries "(Ciampi...) ou péplums!

    Et donc, Henry Decoin (comment oublier "La vérité sur Bébé Donge" de 1951, peut-être l'un des plus beaux films français de ces années-là : description au vitriol de la province française, avec une Dorziat éblouissante en marquise d'Ortemont qui assène les mêmes phrases avec sa maestria de comédienne du Français! Et puis Gabin, et une Darrieux incisive, vrai poison dans une douceur de façade).

     
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    Et donc, Monsieur Ophuls, avec "La ronde" , 1950, (d'après Schnitzler, et tout le toutim du cinéma français de l'époque, Gélin, Philipe, S.Simon, Signoret, Reggiani...), avec "Le plaisir" (1951), avec surtout cette "Madame de" (adapté de Louise de Vilmorin, 1953), où elle est ÉBLOUISSANTE de féminité, d'allure, de prestance. La caméra d'Ophuls (et ses travellings, et sa science des intérieurs comme des intimités complexes, et sa divine direction d'acteurs, Boyer, De Sica ont rarement été meilleurs que là) scrute les êtres jusqu'au gros plan et insert : le visage de Danielle s'essayant aux divers robes et bijoux devant son miroir ovale est d'une beauté fulgurante (un seul exemple similaire chez un autre maître imagier : le gros plan d'Annie Girardot couchée sur le lit de "Rocco et ses frères" avec Salvatori à ses côtés).

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    Et Demy, pour "Les demoiselles de Rochefort" (1967), où elle est la seule à ne pas être doublée pour le chant. Les scènes où en cabaretière élégante, en rose, ou vert, elle donne ou plutôt chante la réplique à Perrin, à Piccoli, à Deneuve etc. sont inoubliables : elle y est d'une aisance!

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    Et combien d'autres! Chez Téchiné, chez Sautet, chez Vecchiali, chez Delouche ("24 heures de la vie d'une femme")...

    En 2002, Ozon fit appel à elle pour l'une des "Huit femmes" de son huis-clos chantant et polarisant. Avec les belles Ledoyen, Deneuve, entre autres Ardant, Huppert...

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    Et puis l'heure de la retraite (tardive) sonna. On ne la voyait plus depuis 2010. Le rappel des cent ans en mai lui donna quelques illustrations et articles dans la presse. D.D. initiales célèbres : il y avait B.B., C.C. (Claudia Cardinale), M.M. (Michèle Morgan), et même une brillante pépée P.P. (Pascale Petit, qui fit de bons débuts, puis s'enlisa dans le cinoche italien de consommation courante)...


     

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  • STILLE NACHT de GÉRARD ADAM (Ed. MEO, 2017)

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    2017-09-01_213055_ill1_Stille-nacht.jpgD'une filiation réelle à une autre, espérée, tissée de contacts réinventés voire insoupçonnés, le roman se déroule. D'une mère à l'autre (plage belge), la fiction, nourrie d'autobiographie, offre l'un des cadres d'une histoire de familles.

    D'une Histoire, tout court, puisque la grande souffle au fil des pages, avec les remugles d'une guerre interminable (1939-1945), les conséquences désastreuses (exils, déplacements, emplois précaires), ses traces indélébiles pour ce jeune Yvan Jankovic, d'une double origine (croate par le père; italienne par la mère Istrienne), qui, devenu ce narrateur de soixante-dix balais, rameute les mille et un fils de son existence de fils d'émigrés, de fils de travailleur meurtri par les charbonnages, de ses amours, de ses blessures. La Josefa de sa jeunesse est devenue sa femme, pour le meilleur, pour le pire. Il souffre de son absence. Comme il a douleur poignante pour cette mère qui commence à partir vers d'autres brumes.

    La jeunesse d'Yvan s'est illuminée de la présence amicale d'autres fils d'immigrés, qui ont redoré un peu le gris dépouillement des lieux, usines et corons. Pino, le Rital, Dariusz le Polak font vraiment partie de son histoire sentimentale, affective.PHOTO-G%C3%89RARD-Li-376x376.jpg

    Des années cinquante à l'aujourd'hui un brin contraint, Yvan passe en revue les grandes étapes de sa vie. Mai 68, avec son folklore un peu échevelé, n'y déroge pas : c'est l'occasion d'une folle escapade à la mer (déjà), d'un dépucelage inattendu autant que précieux.

    Au fil du temps, des fêtes, de ce qui a compté et changé, la vie coule, avec ses départs : le père, 57 ans, rongé de silicose; celui des amis chers; celui des emplois perdus; la vie, quoi, pleine de rêves et de retombées dans la réalité souvent morose.

    L'écriture, descriptive, juste, fait de Mamma, Yvan, Pino, Josefa, des enfants, une peinture de personnages partageables, proches de nous, de nos usages, d'une vie quotidienne.

    Sans négliger le recours à la langue parlée et à ses effluves, ni au français très réglementé des rédactions d'avant, l'auteur réussit à nous restituer une époque digne d'être sauvée des tranchées de l'oubli, et de nous en préserver les saveurs : ce charme inouï de ce qui se perd, de ce qu'on gagne à se souvenir de celles et de ceux qui nous ont faits.

    Le titre, noué de Noëls nombreux, de chants, de partages, résonne lui aussi profond, comme la voix surgie des sapins de familles, comme la part la plus naïve des enfants que nous sommes restés.

    Un beau livre.

     

    stille-nacht-cover.pngGérard ADAM, STILLE NACHT, Ed. M.EO., 180p., 16€.

     

    Le livre sur le site de l'éditeur

  • SINUEUSES TRACES de GUY BEYNS (Les Chants de Jane)

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    "Sinueuses traces", vingt poèmes que la petite revue "Les chants de Jane" du Grenier Jane Tony de septembre-octobre 2017 publie pour fêter le poète brainois Guy Beyns (1943), édité de nombreuses fois par les Editions du GRIL de feu Paul Van Melle, et aussi par l'Arbre à paroles (deux beaux recueils récents), illustrent à merveille le double travail du peintre et poète. Beau titre d'abord, qui, à l'envi, suggèrent ces "traces" de mots, de peintures, avec, à la clé, pour ce "gardien des larmes", l'écriture subtile, sobre, économe d'un monde intime, préservé :

    "quand la mort et la vie

    nouent un pacte de salive

    les chiennes en chaleur

    et Cerbère ricanent

     

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    coule

    silencieuse

     

    les chiennes épuisées

    se couchent ventre au ciel

    dans l'attente d'éternité" (p.12)

     

    "vous sinueuses traces

    maladroite écriture

    perdue sous les strates

    où s'enfoncent et s'effacent

    les rives de l'enfance

    et meurent les questions

     

    vous sinueuses traces" (p.14)

     

    Aussi, le poète définit-il son projet, à coups d'allitérations bien senties. Aussi laisse-t-il "baver" les mots comme le pinceau sur le mur, s'insinuer en nous la noueuse vie qu'il nous tend en miroir de ses mots. Aussi il y a du chien en nous qui bave, boit les mots les sons. A l'âge mûr, la mort se profile et induit cette pure tension, en dépit de "la paix du soir/ se livre le soleil/ sais-tu que la beauté/ est la sœur de la mort".

     

    "laisser l'encre couler

    l'inonder de lumière

    curieux de l'ombre

    affirmer sa brûlure" (p.9)

    Le poète "reste cet enfant/ attentif au silence/ qui fait frémir les blés" (p.9) : sous les mots vibre une âme, pleine de vagues maîtrisées; "nul n'est tenu/ d'aimer les vagues/s'il pêche en étang", apologue magnifique de discrétion et de vérité.

    Pourquoi donc ce poète n'est-il pas plus connu et repris dans les anthologies?

     

    Guy Beyns, Sinueuses traces, Les Chants de Jane, septembre-octobre 2017, n°11, 24p

    Le site du Grenier Jane Tony

    Guy Beyns sur le site de l'AEB

  • L'INDIEN DE BREIZH et LA FOI, LA CONNAISSANCE ET LE SOUVENIR de DAVID GIANNONI

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

    441.2.jpgL'éditeur et poète David Giannoni (1968) a profité de sa résidence à Quimperlé pour nous donner un petit livre de vers et de photographies, empreints de lumières, celles de cette belle résidence bretonne, celles des amis retrouvés entre Bretagne et terre "indienne" où cherokee, "dieu qui décline", "avec le temps" de Ferré, "L'indien de Breizh", comme il se surnomme, conversent.

    Voilà un livret en hommage à la terre commune que nous partageons, autour des bardes de toujours, autour des "homme et femme (qui) s'enlacent", au son des couleurs (le vert -gwer), des nuits, des fêtes (feznoz).

    Un air de cosmologie partagée fait fête à la lune, à la culture autre, à la poésie ("peut être faite par tous"), l'accueil ("un homme avec la force d'une femme/ un jour/ caressa une pierre/ si tendrement/ l'écouta geindre et rire...")

    "Goûter/ à la saveur véritable/ du mot/ Révolution" : pour "le barde que je deviens", la terre bretonne résonne aux accents d'un temps à changer (the time is changing).

    Traverse ces textes une mythologie personnelle (un brin de conte à portée morale, une pincée de rites indiens, un imaginaire tissé de monde ouvert) jusque dans les clichés photographiques qui énoncent aussi les thématiques souhaitées : telle photo de couverture (Esplanade Julien Gracq 1910-2007 et ce pochoir "Lorsque le pouvoir de l'amour/ vaincra l'amour du pouvoir/ le monde connaîtra la paix"), ou d'une bien belle chapelle "désacralisée" où la poésie se fait, ou encore la nuit tombant sur la demeure de résidence, avec la lampe d'une chambre à l'étage (p.2)

    David GIANNONI, L'indien de Breizh, Maelström,2017, 40p., 3€.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    quimperle-david-giannoni-souffle-sur-les-breizh.jpg?itok=Qel8V7os

    David Giannoni

     

     

    large.jpg"La foi, la connaissance et le souvenir", en deux versions italien-français, est un texte du début des années 90, aujourd'hui édité dans la collection 414, offerte en deux exemples collés tête-bêche.

    Sous la triple bannière thématique du titre, Giannoni questionne la sagesse à mettre en oeuvre dans un monde déboussolé. L'hôte qu'il invite l'invite à son tour à "se dépouiller de toute rhétorique", l'enjoint à multiplier les questionnements sur l'être, puisque "la sagesse ne se définit pas", parce ce Cosmos si "inatteignable" pousse à trouver d'autres souffles. Dans de longs poèmes lyriques (avec majuscules), le poète s'adresse au dieu, à ses géniteurs, à son propre imaginaire (le Cri, les contes chinois...) en quête d'une Atlantide qui puisse écluser ses nombreuses interrogations sur la vie. De très belles pages sur le père, tout à la fois "padre padrone" et "padre amante", assument la reconnaissance (une autre connaissance que par l'appareil de la foi), la ferveur des origines.

    "Nous souffrons de notre étroitesse" lui dit-il, ou "Il est difficile de rester éveillés de nos jours" (p.67) : au milieu des agitations du monde ("du grand vent"), le poète se débat, lance ses débats essentiels, puisqu'il est vrai que "La parole è perdita" (la parole est perte), de nous, de tout. Ecrire répare, soulage et promet, per esempio, "Un sein énorme, proéminent/ au-dessus de nos têtes./ Il sera beau alors, nous tous,/ têter à l'unique téton, / l'unique source,/ lait et lumière/ ensemble"(pp.39-41).

    Giannoni, fellinien en ces lignes, s'est-il souvenu du très bel "Amarcord" (je me souviens en romagnol), et de la séquence avec l'énorme dame qui offrait ses services et sa poitrine généreuse aux adolescents de Rimini ("Ne souffle pas...") ?

     

    David GIANNONI, La foi, la connaissance et le souvenir, ibid., 2017, 86p., 10€.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    LES ÉDITIONS MAELSTRÖM

     

     

  • ÉCLIPSE de FRANÇOISE HOUDART

    leuckx-photo.jpgpar PHILIPPE LEUCKX

     

     

     

     

     

     

    536blog.jpg  Les trois derniers romans (« Les profonds chemins », « Victoria Libourne », « Retour à Domme ») de l’écrivain hainuyer ont, de manière brillante, établi leur auteur dans le rang des romanciers aptes aussi bien à raconter l’histoire (celle d’un peintre, celle d’un petit-fils qui retrouve ses racines…) qu’à pister la psychologie complexe de personnages en crise, en rupture, en quête de soi.

      Ma première impression de cette « Eclipse » fut en partie décevante, et, je saisissais sans doute, à tort, des éléments que je percevais comme artificiels, et qui, plus tard, se révélèrent intenses.

      Ma première lecture fut heureusement contredite par ce que m’apporta le livre, une fois clos : un univers nouveau où la romancière cerne des couples, les plonge dans un contexte inhabituel – sous l’égide d’une lune rouge, forcément féminine, dans laquelle je me reconnaissais peu et assez logiquement, avec une intrigue qui s’ouvrait sur une forme policière sans en épouser toutes les traces…

      Sacha, Mado forment un couple qu’un jour exceptionnel d’éclipse lunaire va dissocier. La quête de Sacha peut commencer, difficile, prégnante. Quoique les adjuvants – des voisins amis chaleureux, attentifs, Adi et Fadia – fassent tout leur possible pour ramener Sacha à une vie plus régulière. Mado a disparu : sans doute est-elle près de revenir. Il ne faut pas désespérer. Sacha se laisse aller, échafaude nombre de pistes, sombre peu à peu…Houdart2009blog-7947441.jpg

      L’intérêt de cet ultime opus de Françoise Houdart réside tout d’abord dans la manière fluide, étonnamment réaliste de mener le lecteur par le bout de l’intrigue qu’elle concocte : une écriture d’atmosphère campe les lieux du drame. Tout le monde est sorti de nuit pour assister à cette « éclipse »…Sacha n’a rien vu venir. Bien sûr, sous des airs de faux polar, « Eclipse » a aussi comme atout de montrer la déglingue d’une vie ordinaire, subitement perturbée, comme sans raison. Bien sûr, des personnages étranges comme ce faux Razounov qui fréquente aussi bien les parcs que les réseaux sociaux, fou de lune et de Séléné, traversent la fiction et assurent aussi au livre un aspect assez ethnographique : aujourd’hui Facebook et d’autres réseaux servent parfois aussi à désorienter certains usagers. Certains malades y circulent.

       Mais au-delà de ce qui pourrait s’apparenter à une concession à la modernité (technologique), le roman a surtout pour effet de creuser, chez le lecteur, une matière universelle, intime et partageable : l’univers de la faillite et/ou de la persistance des sentiments. Et là, le pari de l’auteur est une totale réussite : oui, nous passons par des « éclipses », des « aventures », des « phases » d’intermittences amoureuses, et le titre n’a pas été choisi en vain. L’immense cinéaste de l’incommunicabilité est passé par là, a laissé trace d’une œuvre où se font et défont les sentiments, entre deux plages de silence : « L’éclipse » d’Antonioni (ITA, 1962) avec l’inoubliable Monica Vitti. Françoise Houdart a retrouvé, ôtant l’article, l’intense émotion des personnages et la fin ouverte de son roman interpelle activement : de quoi est faite une vie de couple, d’apparition, d’éclosion et de déclin ?

       Au lecteur de trancher. Un beau livre. 

    Françoise HOUDART, Eclipse, Ed. Luce Wilquin, 2017, 176p., 17€.

    Le livre sur le site des Editions Luce Wilquin

    Les livres de Françoise HOUDART chez Luce Wilquin

     

  • LA NUIT DU SECOND TOUR d'ÉRIC PESSAN

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    ppm_medias__image__2017__9782226328700-x.jpgLa nuit secrète des atmosphères tendues ou tendres chez Pessan. Dans ces destins croisés au cœur de "La nuit du second tour", les rues, les humeurs de la ville (jamais nommée), les tensions nées d'un résultat (jamais dévoilé avec force détails), les rencontres insolites (vagabonds, SDF, errants) donnent force au tableau d'une société en déglingue, qui génère peurs, doutes, ceux d'une violence ordinaire, ceux aussi de la perte d'emplois et de valeurs.

    Dans une écriture qui joue du contrepoint et d'infimes articulations verbales, Pessan unit les "vagues" assourdissantes de la mer (où Mina "se mine" les sangs) et des rumeurs d'une ville "en ébullition" (dans laquelle David tente de trouver sa voie).

    Un second tour, deux personnages principaux dont la vie en contrepoint éclaire cet univers sans nom, où même les indications de temps et de lieux pourraient nous être de quelque recours.

    Pessan aime ces êtres déboussolés, à l'heure où il faut sonner quelques bilans : des élections qui ont mal tourné, offert la voie à ce qu'on ne voulait jamais connaître; une vie amoureuse qui s'est délitée et dont on regrette les tendres souvenirs, les sensuelles caresses au corps; cet unanimisme qui traverse la société au moment même où tout se déglingue, comme si toucher, parler, s'inventer une autre vie devenaient de vrais motifs d'agir et de penser...

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    Éric Pessan

     

    David et Mina, universelles figures de ce que l'être en déperdition peut vivre, et oser. Puisque, tout de même, au bout du rouleau, il y a autre chose à vivre, quelque espoir sans doute...

    Certes, David aura erré, perdu sa voiture, vu la violence à ses basques, traîné sa mélancolie et son désintéressement, vécu une affreuse nuit de cauchemar entre véhicules incendiés (comme hier à Sarcelles, à Villiers-le-Bel...), courses folles et déshérence...

    Mina, que mène en bateau la vie de mer, aura elle aussi cauchemardé, ressassé, désappris et appris...

    Le monde de Pessan n'est ni dichotomique ni fleur bleue ni à message variable ni didactique : son roman ressemble étrangement à la vie ordinaire, avec ses aléas, ses maigres embellies.

    Un 33e livre pour cet auteur doué, né en 1970, et que les lecteurs devraient suivre avec ferveur.

    Lisez Eric Pessan!

    (Albin Michel, 2017, 176p., 16€)

    Le livre sur le site d'Albin Michel

    Éric Pessan dans L'Impératif #3, par Thierry Radière

  • MORT D'UN HOMME HEUREUX de GIORGIO FONTANA

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

    123591_couverture_Hres_0.jpgUn jeune écrivain, né en 1981, décide, dans son deuxième livre, d'évoquer des événements tragiques de l'année même de sa naissance.

    Le thème des Brigades Rouges, de Prima Linea, du terrorisme rouge de ces années de plomb innerve toute une série de grands livres des dernières années. Il suffit de se remémorer le magistral essai de Rosetta Loy sur ces années ou le roman "Les années à rebours" de Terranova. Sans doute le trauma vécu de près, ou ressassé par les proches, a-t-il gardé, dense, intact, la force terrible du destin qui s'acharne.

    Le roman de Fontana tire sa force du croisement intime, éclairant, familial de deux parcours engagés : celui d'un père, Ernesto (dit Beppo), broyé par ses faits de résistance à l'heure de Salo et des assauts fascistes, celui de son fils Giacomo, né dans ces années-là, quarantenaire au début des années 80, épris de justice et de charité bien ordonnée, celle des autres pour qui il ne compte ni temps ni attentions.

    Milan, la via Cassoreto, Saronno, la côte Ligure offrent quelques-uns des lieux où l'action se concentre.AVT_Giorgio-Fontana_8943.jpg

    Les assassinats de personnalités ou de vies ordinaires, les enquêtes menées autour de trois magistrats, les liens intenses qui unissent une famille déjà éprouvée en 1944, de nouveau ballottée par les tensions de 1981...sont autant de pistes que le romancier, très documenté, tend au lecteur. Pour ne pas être un roman à clés ni un récit purement objectif des faits relatés, le livre n'est pas non plus un développement uniquement affectif et sentimental : il se noue là un réseau dense d'interactions; le magistrat Giacomo, riche du passé de son père, qu'il n'a jamais connu sauf par le souvenir que la mère Lucia en a préservé pour lui et sa soeur Angela, sait qu'il est héritier d'un destin et détenteur d'un avenir qu'il convient de choyer, comme on protège la dignité, la justice, l'égalité et l'amour. Son amour pour Mirella, ses enfants, son amitié pour Mario, Doni et les autres, jouent leur rôle à côté des implications politiques et judiciaires.

    L'homme heureux, c'est peut-être celui qui mène son combat, sans refuser aucune de ses attaches les plus précieuses.

    Un beau livre.

    Le livre sur le site des Éditions du Seuil

  • LA NÉCESSITÉ D'ÉCRIRE. ACTE LIBÉRATEUR : FRANÇOISE LEFÈVRE ET SON "OR DES CHAMBRES"

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    FR.L-.-L-or-des-Chambres.jpgUne petite vingtaine de livres de 1974 à 2008. Pas n'importe quels livres! Françoise Lefèvre, née en 1942, à Neuilly, est devenue comédienne et a, entre autres, dans les années 70, participé à l'adaptation télévisée du "Pain noir". Et puis vinrent ses enfants : les siens de chair et ses livres, qu'elle revendique comme des traces intenses de son parcours de vie. Bien sûr, il est peu de fiction facile, accrocheuse, vite oubliée dans cette littérature! Et dès le premier livre, un grand lettré, poète comme André Hardellet allait d'emblée repérer la jeune venue en littérature : "La première habitude" (dont j'ai parlé), déjà chez Jean-Jacques Pauvert, plaisait beaucoup à l'auteur du "Temps incertain" et ils se rencontrèrent, en juillet 74, place Desnouettes (15e) pour une entrevue unique, essentielle. Durant la nuit du 23 au 24 juillet, le poète décédait rue Beaubourg. Il projetait d'aller voir, avec Françoise, le Vincennes de son enfance. La romancière attendrait 24 ans pour consigner "Les larmes de André Hardellet" (Ed. du Rocher, 1998), sublime texte d'hommage au grand poète Hardellet (1911-1974).

    "L'or des chambres", petit livre de 128 pages, est une oeuvre immense, de sincérité, d'authenticité, d'écriture (aussi, et quelle poésie enfouie dans une prose intense, sensuelle, tactile!) et de courage. Il en faut de la bravoure pour relater une rupture et ses incidences : blessure profonde, solitude, peur de ne plus aimer, d'être de nouveau larguée etc.

    Ecrire avec fluidité, légèreté la gravité des sentiments, c'est un sport de haute compétition, que ne peuvent que les plus grands, les plus doués : Françoise est de la famille d'Annie Ernaux, de René de Ceccatty, de Beatrix Beck, ... Ecrire sur et autour de la douleur sans peser.

    Et donc "L'or des chambres", dont le titre pluriel évoque tout à la fois cette anse de l'écriture, ce repos sans guerrier pour une âme esseulée qui consigne l'absence, la haute charge d'écrire en responsabilité - sans ce recours vain à la fiction accrocheuse -, puisque écrire est là, qui innerve tout le livre. Françoise le dit : elle écrit pour se libérer, elle entame cette retraite qu'elle trouve terrifiante parce qu'elle est symbole d'absence d'amour et il lui faut l'écrire; elle écrit, est-ce l'or des mots? est-ce nécessité existentielle pour elle, dès ce deuxième livre?

    Il y a dans ces pages une chair des mots, une envie folle de recouvrer l'amour perdu, la présence de l'amant, et ce vide pressenti, ressenti, doublement blessé par le manque et le désir...

    "J'écris. C'est mon immense consolation glacée" (p.61)

    "O comme le soir m'enveloppe. La grâce existe. Elle est comme un pommier sur une tombe" (p.52)

    "Le vin est à mes lèvres. Il faut le boire. Enfants." (p.51)

    "Je te fais mes offrandes de soleil, de fleurs blanches, à toi, assis dans un train en sa compagnie." (p.103)

    "Attends. Je sens venir la fin du livre" (p.100)

    Comme chez Cabanis, l'écriture, le livre, la vie s'offrent au lecteur, dans un "jeu" qui n'est pas jeu mais nécessité littéraire, comme pour "Le bonheur du jour" du cher José.

    "Si tu n'étais pas absent, peut-être n'écrirais-je pas ou peut-être inventerais-je une absence. " (p.91)

    Jusqu'au dernier livre ("Un album de silence", Mercure de France, 2008), en passant par "Le petit prince cannibale", "La grosse", "Blanche , c'est moi"...la romancière ose tisser sa vie, celle des proches, celle dont elle a été témoin privilégiée, dans un mouvement qui soit audace et libération.

    J'attends avec ferveur, comme pour celle de certains écrivains aimés, la prochaine parution : il en va de la littérature comme de la vie, on reconnaît la beauté et la nécessité. Jean Guénot, expert en écriture littéraire à l'université de Nanterre, ne disait-il pas qu'on reconnaît l'écriture vraie comme la résonance des pas d'un cheval sur le pavé?

    Lefèvre l'a prouvé nombre de fois et il faudra qu'un jour on lui reconnaisse une place aussi solide que celle qu'on a réservée à Colette, Yourcenar, Sagan, de Beauvoir, avec ses consoeurs de grande qualité Ernaux et Sallenave.

    Merci, Madame Lefèvre.

    L'Or des chambres de Françoise Lefèvre (Jean-Jacques Pauvert, 1976; J'ai lu n°776. 128p.)

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    Les livres de Françoise Lefèvre aux Editions du Rocher

  • UN TRÈS BEAU LIVRE DE POÉSIE: SEPEHRI L'ADMIRABLE

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    421.3.jpgNé à Kâshân, petit village iranien qu'il dit "perdu", égaré dans sa mémoire, le poète, qui écrit en persan, donne de la solitude une nombreuse suite de poèmes que relient un style très délié, une science des anaphores, un sens du cosmos, une lecture de la nature et de la lumière :

    "je suis plein de chemins, de ponts, de rivières, de vagues" (p.135)

    "il faut laver les mots"

    (p.121)

    "une pomme suffit à mon bonheur"

    (p.115)

    Le poète, dont l'épitaphe choisie pour lui-même est en elle-même source, quête, apologue de la poésie ("Si vous venez me chercher/ Venez délicatement et doucement/ de crainte de briser le fin cristal de ma solitude", p.69), veille à ne pas "troubler l'eau", porteuse, sauvage, signe de nature.

    "Parfois la solitude apparaissait à la fenêtre, son visage collé à la vitre" (p.95)

    L'œil incisif du poète donne au long poème "j'ai vu", où l'anaphore relance sans cesse l'acuité de la vision, un vrai manifeste poétique.

    "J'entends le vent remplir et vider le bol" : celui pour qui "la vie est l'extase de la main qui cueille", autre façon de dire son métier des mots et des vers, en très grand sensationniste de l'essentiel (proche du sens tarkosvkyen des élémentaires- lait, vent, air, herbe) : "de cette eau recueillons la fraîche beauté" (p.125), insuffle une force à ces brefs versets comme des haïkus étonnants :

    " C'était le crépuscule.

    La voix de la conscience des plantes arrivait à l'oreille.

    Le voyage s'en était venu" (p.143)

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    Sohrab Sepehri 

     

    Une pure poésie traverse ces espaces du passé redécouverts grâce aux mots qui en puisent l'essence :

    "La cour était lumineuse

    Et le vent passait

    Et le sang de la nuit coula dans le silence de deux hommes" (p.151)

    Quoi d'étonnant pour qui dit "cheminer dans la jeunesse d'une ombre"

    "où que je sois, j'existe

    le ciel m'appartient" (p.114) vibre comme une revendication libre et osée : le poète possède tout si son regard s'assigne l'essentiel ("il faut se laver les yeux, ajoute-t-il encore, il faut voir autrement", p.114)

    Un grand livre.

     

    Sohrab SEPEHRI, Histoires de lune, d'eau et de vent, Maelström reevolution, 2017, 196p., 16€. Traduit du persan par Arlette Gérard, Christian Maucq et Parvin Amirghasemklhani.

    Le livre sur le site de Maelström Reevolution

  • UNE RARE CONSCIENCE D'AUJOURD'HUI : ASLI, ÉCRIVAINE TURQUE MUSELÉE

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    41miFLiJrnL._SX261_BO1,204,203,200_.jpgLe livre d'Asli Erdogan, au titre terrifiant "Le silence même n'est plus à toi" (Actes Sud, janvier 2017) est admirable. Admirable conscience qui lit le monde turc d'aujourd'hui, raviné par un bourreau au patronyme homonyme qui fait régresser l'intelligence, la liberté, la conscience d'être soi, arrête arbitrairement, emprisonne, fait torturer ou tomber les bombes sur des populations innocentes (forcément kurdes)...

    Peut-on implorer le jury du Nobel de littérature 2017 de lui décerner ce prix pour imposer son nom, plutôt que celui du bourreau honteusement fêté chez nous (par ses congénères) comme un héros par des populations bêlantes de bêtise. Doit-on rappeler les massacres de Maras, de Cizre, de Kobane, de Sivas? Et les dizaines de milliers de Turcs emprisonnés arbitrairement...

    "Ecrire contre la nuit, avec la nuit"

    "La lumière est un souvenir qui luit en chacun"

    "et si j'étais la lune, tant de fois morte et ressuscitée"

    "la plus effroyable cruauté que l'homme commet envers l'homme est de lui voler jusqu'à ses propres traumatismes" :

    élevant sa cause à une hauteur de conscience digne des Zola, Mandelstam, Chalamov (La Kolyma), Rajchman (Je suis le dernier Juif), Pasolini et Saviano, par ses chroniques lucides, précises, "consciencieuses" (selon moi au double sens du terme), Asli rameute, tant qu'il est encore possible, ce qu'il reste d'humain pour que l'odeur des massacres (Cizre, Sivas, Maras etc.), des tortures ordinaires et banalisées, des explosions, des emprisonnements et jugements arbitraires et bâclés, soit un peu plus respirable tant l'horreur nous assigne l'asphyxie.

    La Turquie d'aujourd'hui n'accepte ni le génocide arménien de 1915 ni les massacres plus récents à l'encontre des Kurdes (auxquels on avait promis, lors d'une conférence de 1922 un état, vite remisé au rencart par les Anglais et autres occidentaux). L'état turc par le la langue de l'oppresseur, qui impose un retour au strictement religieux, niant les apports d'un Mustafa Kemal Ataturk, niant les droits de l'homme les plus fondamentaux : liberté d'expression, justice impartiale, liberté d'association et de déplacement.

    En tant que journaliste et écrivain, Asli partage le sort d'intellectuels pourchassés "pour dire la vérité" pas bonne à clamer aux yeux et oreilles du dictateur. on n'est pas loin, avec Asli, de Mandelstm caricaturant le Staline si "doux"! Mandelstam termina son parcours à Voronej, dans un camp de transit où il mourut de faim et de mauvais traitements; Asli, pour ses chroniques acides, a été embastillée ni plus ni moins.

    Quelle régression pour un régime, être revenu à des pratiques dignes du petit père des peuples de 1934!

    Si c'est ça le progrès! en Turquie de 2017 : oui, il y a de beaux bâtiments dans Istanbul moderne...et des dizaines de milliers d'arrestations arbitraires!

    Je comprends moins l'enthousiasme bêlant de Turcs vivant en Belgique applaudissant à tout rompre le si "bon dictateur" qui a lâché des bombes sur les Kurdes fuyant Kobane et laissé les portes ouvertes à Daesh! erdogan Recep rejoint là les pratiques d'un poutine (tueries de journalistes - massacres en Tchétchénie etc.), d'un bachar, d'un régime chinois qui laisse mourir un prix Nobel privé de soins, d'un fou nord-coréen au pouvoir, ou de tant d'autres états qui dénient tous droits à l'humain qui vit, aime et réfléchit (le Mexique, cfr. l'essai "Ni morts ni vivants" du remarquable Mastrogiovanni)...

    LA VOIX d'ASLI bouleverse parce qu'elle donne à lire l'horreur absolue qui est la mort d'un enfant, kurde ou noir, ou simplement libre...Parce que ses "Mères du samedi" depuis vingt ans réclament en vain le corps mutilé de leur enfant, fils disparu. Parce que la liberté de dire est sans cesse minée.

    TOUT NOUS EST CONFISQUÉ, dit-elle en p.42 de son livre.

    TOUT.

    JUSQU'AU SILENCE!

    Le journal Özgen Günden, qui publiait ses chroniques, bien sûr a été interdit de parution!

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    Asli Erdogan

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    Le livre sur le site d'ACTES SUD

  • CHEMIN DE FER de MICHEL JOIRET

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    par Philippe LEUCKX 

     

     

     

     

     

     

    chemin-fer-1c.jpg   C’est à une traversée du temps et à un hommage au rail que se livre le romancier et poète Joiret, autour de la figure de ce fou de circuits électriques de chemin de fer, Valentin, retraité bruxellois. On le suit de la guerre (1943) à son grand âge (il a septante-sept ans au terme du roman). C’est l’occasion pour notre écrivain d’évoquer les grandes périodes de la Belgique et les micro-événements que tissent la vie de ce Balentin (selon l’ami Karim) et celle de tant de Belges, ballottés de la guerre sombre à l’Expo de 58, sans oublier la ferveur que notre antihéros porte à son quartier autour de la Gare du Midi, à sa rue Grisar.

       En 28 chapitres, on passe de l’appartement minuscule de cet ancien fonctionnaire, que meublent les trilles de l’oiseau Aristote, offert par Karim le boutiquier, à la rue, à ses grèves qui agitent le petit peuple du Midi. En aura-t-il rêvé des trains, des voyages ! Et les voyages sont parfois, comme le dit Pessoa, immobiles. Mais le rêve ou la maladie soudain peuvent les rendre vibrants, tel ce wagon-lit de rêve qui illumine la vie nocturne d’un arpenteur, accoudé si souvent à la fenêtre, qu’enchante le monde des rails.joiret-2.jpg

       « Le Carré d’or » nous avait ébloui par sa grande connaissance de Bruxelles. Ce dernier roman, toujours aussi bien écrit, toujours aussi bien charpenté avec son présent sensible, ses retours en passé intime, distille une sourde mélancolie, celle qui relève avec justesse nos plus ardents désirs, la confrontation parfois étonnante avec le réel. Et parfois aussi du rêve éveillé naissent les plus beaux voyages.

       Sélectionné pour le Prix Mons 2017, l’ouvrage de Joiret est le type même de roman susceptible d’attirer, par sa finesse, par son indéfectible mémoire du temps, un vaste et nouveau public, exigeant, qui se reconnaîtra dans cette fiction si proche de nous, tissu d’enfance qui se prolonge et investit le présent du lecteur. Puisque chacun a ses marottes, chacun ses paradis réservés, jusque dans les coins les plus infimes de son monde.

    Le livre sur le site des Editions M.E.O.

     

  • À PROPOS DE LA TRAGÉDIE DE MARCINELLE UN LIVRET BILINGUE DE L'ARBRE A PAROLES

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    par Philippe LEUCKX 

     

     

     

     

    19990477_1463901317005134_118151327126700364_n.jpg?oh=724b8310d3d8fe9a382d12d9dd757630&oe=5A02AC47Dommage... Je m'attendais à une évocation poétique qui puisse offrir aux 262 victimes et à leurs familles un blason du souvenir, de quoi soulager (le peut-on?) par les mots tant de souffrance.

    Au lieu de ça, au lieu du projet auquel on ne pouvait qu'adhérer (rendre hommage), un texte qui joue du pêle-mêle équivoque.

    On se souvient du beau film (en rien polémique) de PAUL MEYER : "Déjà s'envole la fleur maigre" (BE, 1960), qui réussissait à donner de l'immigration italienne un portrait saisissant sur les souffrances de l'exil et les beautés tout de même, tissées d'enfants dégringoleurs de terrils.

    J'aurais voulu, par ce texte d'Eric Brogniet, retrouver cette qualité. On est loin des promesses.

    Ce n'est ni un livre de poèmes (quoique l'auteur soit poète et célébré) ni un essai ni un compte-rendu objectif de faits tragiques (auquel cas l'ouvrage serait bien imprécis, bien partial). C'est un texte polémique qui amalgame des faits qui n'ont rien à voir entre eux ( le naufrage du paquebot Andrea Doria - les bombes sur Hiroshima - la mission de Van Gogh en Borinage - les camps de la mort - la tragédie du 8/8/56).

    A l'occasion du 50e anniversaire des événements terribles de Marcinelle, le Musée de la photographie de Charleroi avait édité un fort volume de textes et de clichés noir et blanc. Le texte de Christian Druitte, les photos saisissantes de Detraux et Paquay donnaient de la tragédie une vision large, documentée.

    Pour le 61e anniversaire, L'Arbre à paroles publie, avec une belle couverture de Pelletti , "Tutti Cadaveri", un texte de Brogniet, une traduction du même texte en italien par Rio Di Maria et Cristiana Panella.

    Le texte français - 17 pages - propose en page 15 :

    & les châssis à molettes aussi appelés chevalements ou plus poétiquement belles fleurs se dressaient noirs sur le ciel bleu azur de ce pur matin d'été qui rendait le paysage du Pays Noir plus proche de la belle et pauvre Italie là-bas au bout des interminables voies ferrées qui irriguaient l'Europe

    & qui avaient servi une dizaine d'années auparavant à transporter d'autres êtres humains qui seraient transformés eux aussi en brouillard & en matières premières, suie, engrais et savon pour le bénéfice de IG Farben, Messerschmitt, ...

    en page 21 : amalgame également d'événements tragiques qui n'ont rien à voir entre eux : corps "remontés sur des civières" comparés aux "papillons noirs de la fumée atomique ..."

    Etranges et douteux rapprochements entre des faits voulus par une industrialisation de la mort humaine commandée par le régime nazi et une tragédie NON VOULUE (quoiqu'il y ait eu de graves manquements dans l'intendance des fosses), entre Marcinelle et Hiroshima (victime des derniers ressauts d'une guerre mondiale atroce)... Quoi de comparable? Que veut-on prouver? Est-ce bien raisonnable de mettre en parallèle de tels faits dont le niveau de responsabilité est immensément divers!

    Pourtant, il y avait, sous la plume de l'auteur, tous ces affleurements d'émotions dans la relation des faits familiaux (ces deux frères morts en se tenant la main - les souffrances de l'exil, des proches attachés aux grilles funèbres - l'habitat précaire des baraquements, la froideur d'une certaine administration loin des peines subies ...), mais l'exagération polémique ôte à ces belles scènes leur force de conviction. Vraiment dommage : le respect humanitaire impose la neutralité ou la poésie revivifiante. La polémique ne sied guère à la tragédie qui broie les corps.

    Fils d'un résistant de l'ombre, amoureux fou de l'Italie, passionné d'histoire contemporaine (si complexe), scandalisé par les sévices qu'on inflige volontairement à l'humain (de la Chine des derniers jours à la barbarie nazie et aux GOULAG soviétiques), je dois l'avouer, j'ai été choqué par les amalgames que se permet l'auteur pour étayer sa thèse.

    Quelques erreurs orthographiques (pose pour pause, par ex.)

     

    Eric Brogniet, TUTTI CADAVERI, L'Arbre à paroles, 2017, 48p., 10€.

    Le site de L'Arbre à paroles

  • DU FOND D'UN PUITS d'OTTO GANZ

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    par Philippe LEUCKX 

     

     

     

     

    439.3.jpgAutant le recueil précédent, à L'Arbre à paroles, "Mille gouttes rebondissent sur la vitre" appelait au vivat semper, à la ferveur de vivre après autant de constats de souffrances et de morts, autant "Du fond d'un puits" est métaphore du "vide qui précède chaque homme", de la fosse - pour ce spécialiste belge, avec Legge, des cimetières - , de la tombe et de la mort. Qu'on adhère ou non à ces pensées - sombres - "chaque jour est un interminable matin" - que tout lecteur pourrait retourner, comme un gant, dans un meilleur sens, on est tout de même surpris de tant de noirceur : tout n'est qu' "illusion : un instant de ciel", inutile besogne, à l'aune de ces "vieillards qui tournent en boucles dans les couloirs". Tout n'est qu'"errance", forcément. L'espoir est rangé au placard ("chaque nuit gagnée sur l'effroi du même réveil").

    La vitre - celle qui sépare ("comme au Cap Horn, y a de la glace entre les personnes" disait légèrement Souchon) - et les "mille coups sur les vitres".e8b9f7c2-8e37-4831-ae18-a8bc04baca21_original.jpg?maxheight=380&maxwidth=568&scale=both

    Tout n'est qu' "un maquillage de surface".

    Notre philosophe nihiliste doit se convaincre que "la parole comme le silence tuent".

    Les mots "légende", "illusion", "effroi" parsèment l'ouvrage. "Un apaisement de sépulcre" aère le désastre.

    "Le fond d'un puits est à ciel ouvert" et les "morts ne quittent pas, ils habitent tout représentant du vivant qui est doté de mémoire" : notre penseur s'adonnerait-il soudain à quelque idée convenue? Lui habitué aux dés du hasard malchanceux, des dé-convenues nombreuses?

    Les aphorismes "l'aliéné est ce rêveur dont le cauchemar est nuisible", comme la volonté de broyer exclusivement du très noir, jusqu'au "repli moins protégé de la raison", comme l'absurde "de la vitre" sur laquelle les "mille gouttes rebondissent toujours", les reflets, le monde circulaire une fois posé, peu "fiable", où l'être peut être "brûlé par la lumière"...répètent à l'envi qu'il n'est point d'issue. Les exclamatifs en remettent une couche.

    La répétition en plus gras, en plus grand de "la vraie misère est de se révolter contre son état" consigne jusqu'à l'usure "le fond du puits".

    On peut préférer - et de loin - les "Mille gouttes...", de jadis et leur vie en ressources, pas tellement folichonnes en matière d'espérance mais gaillardement plus poétiques.

    Ici traîne un traité ressassant de désespérance. On n'est guère entraîné à prélever la pépite...même pas l'étoile aragonesque "du fond d'un puits".

    Les vitalistes de tous poils - dont je suis - visiblement agacés, peuvent aller se rhabiller... ou se raviser.

    Du fond d'un puits d'Otto Ganz, Maelström, 2017, 90p., 18€ pour les deux exemplaires en tête-bêche, dont un à offrir - selon le principe de la collection.

    Le recueil sur le site des Editions Maelström

  • UN PETIT TOUR PAR LES ÉDITIONS HENRY : Philippe FUMERY et Valérie CANAT DE CHIZY

    P.Leuckx.jpgpar PHILIPPE LEUCKX

     

     

     

     

     

     

    155095785.jpgValérie Canat de Chizy avoue : "Je murmure au lilas (que j'aime)", petit livret de 48 pages (au prix imbattable de 8€ pour tous les volumes de la même collection "La main aux poètes") de poèmes en prose, dans lequel elle défend, illustre un "retour au pays de l'enfance" : "monde du silence", qu'elle doit de nouveau apprivoiser ou se réapproprier, à la manière d'une enfant qui "a germé" de silence, sans faire de bruit".

    Le pays, ainsi, se décline : le père "retourné au silence" de la tombe; la blessure toujours prête à éclater ("Parfois, il faut si peu pour que tout se fissure et que l'on perde pied")...

    Alors, il faut "écouter les rumeurs de la ville, le murmure des âmes" (on pense alors à Armand Guibert, celui d'"Oiseau privé" : "Voyager à travers les terres habitées, donc à travers les âmes").

    Alors, il faut révéler l'insoutenable : cette mort de la "sœur", de la "jumelle" perdue à deux semaines, échancrure dans une vie.

    La poésie palpite, la vie aussi : à l'image de ce beau poème de la page 38 :valerie-canat-chizy-murmure-lilas-jaime-isabe-L-gIkPki.jpeg

    "Les papillons palpitent contre les paupières, parcelles de lumière, engourdissement de la quiétude. état originel. Je retrouve mon âme sœur, jumelle perdue à deux semaines, deux ovules se blottissant l'une contre l'autre, se tenant chaud dans un écrin".

    Ecrire la douleur et la partager.

    Le recueil sur le site des Editions Henry

    Le recueil sur le site des Editions Henry

     

     

    Philippe Fumery, publié entre autres à L'Arbre à paroles (de beaux livres sur les nomades), propose, aux éditions Henry "Lune douleur Carlux", d'une écriture prompte à saisir les silhouettes, anonymes, croisées, avec le don de décrire le menu, l'infime, l'infime intime des corps, des gestes, des situations. Il suit ici à la trace des anonymes errant, vaquant à leurs petites occupations (courses), des jeunes, des moins jeunes, et, au fil des 112 pages et au tissage de brefs poèmes-blasons, le lecteur se sent soudain empreint d'une douce mélancolie qui l'étreint : le poète se met à la place des figures qu'il dépeint, sans jamais prendre la pose, mais en soignant les portraits, qui ne regorgent guère d'images mais restituent la vie, l'atmosphère. Fumery suit, le temps des saisons, toute une troupe de personnages attachants, fragiles autant que réalistes :fumery.jpg

    "Tu es repassé par la rue"

    "Elle délaisse le trottoir cabossé"

    "L'enfant traîne les pieds

    ...il apprend dans la douceur

    la perte, le retour"

    "Retomber en enfance

    serait douloureux?"

    "Vers quelle enfance

    retourner?"

    Les questions d'origine taraudent et trouvent ici manière lucide et transparente de réponse possible.

    Le recueil sur le site des Editions Henry 

     

  • POÉSIES DE FEMMES - " On se voudrait exempt de la douleur " nous dit SIMONE MOLINA

    images?q=tbn:ANd9GcRG7Cz-fY2z0_Bag_Ym8nYCgijg_wVG3TB6cknm2TdNSh7nPhYnzwpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

    58145-w200.jpgLes vers de Simone MOLINA dans Voile blanche sur fond d’écran (Ed. La tête à l’envers, 72p., 14€) servent la compassion humaine : c’est une voix qui entend « au bord du désastre » les tumultes, les plaintes, « le meurtre » fait à l’Homme.

    Pour pacifier cette douleur ressentie au plus nu, elle « écoute le bruissement du monde ». Et même « se souvenir » prend l’accent d’un partage.

    Simone Molina rameute les derniers souffles, les visages perdus.

    « J’ai mené deux vies

    cousues ensemble

    pour retenir l’éclatement des jours »

    dit-elle. L’éclat(ement) des blessures, des jours, des peines ; la lucide lecture du monde (« les hommes sont sauvages »).

     

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    Le livre sur le site des Éditions La tête à l'envers

    *

     

    toutes-les-femmes-e1492596009971.jpgLa voix discrète de Montaha Gharib, poète libanaise s’exprime dans un livre en hommage à Toutes les femmes meurent pour un poème (Ed. Bleu d’encre, 54p., 10€).

    « Manger la nuit », « respire la liberté », « lapider les arbitraires », « la joie chaude d’un instant » : la poète écrit sans doute pour « piloter son âme », recoudre cet amour dilué dans l’oubli, dans le trop grand silence du monde.

    Les images sont une sorte de concorde retrouvée, une forme d’apaisement, une réponse à l’exil. Et un détour lucide aussi sur soi et les autres :

    « Affamée je grignote les miettes que tu me jettes »

    « Ta voix bruisse »

    « J'embrasse l'ombre de tes bras »

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    Le recueil sur le site de Bleu d'Encre 

     

    *

     

    60750-h200.jpgConjoindre à deux « voix », « deux voies » la sculpture et la parole poétique, c’est le désir de Frédérique Thomas dans L’entaille (Ed. la tête à l’envers, 112p., 16,50€).

    Des photos de sculptures féminines (bustes, corps, nus, sans mains, aux mains botériennes etc.) dans des jardins, groupées, où se lisent un attachement au mouvement (capillaire, des bras, des mains), une simplification volontaire, où l’élémentaire fait surgir la plasticité des formes, où le grisé de l’envol ; d’une mère avec son enfant suscite bien sûr une lecture libératrice d’un monde où il est possible de « s’élever ».

    Les textes épousent l’art sculptural (« reprendre des corps à l’ombre amère », la description de bouts de nature (« un bras de rivière, un bras caressant vos jambes sans chercher à les retenir »), le « vertige d’avoir été jetée dans l’air ».

    F. Thomas réussit à dire « chaque pulsation du temps » pour échapper au néant, à la mort du monde.

    « Retrouver la présence est le seul horizon du désir » pourrait servir d’apologue à l’ensemble des textes et des œuvres révélés.

    On sent, dans ce beau livre, l’entaille des burins, ciseaux et autres outils verbaux. L’intime entaille comme présence au monde des formes.

    Focillon eût sans doute beaucoup aimé ces jeux de formes, cette « Vie des formes » dont il célébra la pression des mains.

    L'ouvrage sur le site des Éditions La tête à l'envers

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    Quelques sculptures remarquables de Frédérique Thomas

  • VEILLEUR D'INSTANTS de PHILIPPE MATHY

    leuckx-photo.jpgpar PHILIPPE LEUCKX 

     

     

     

     

     

    Electre_978-2-918220-50-3_9782918220503?wid=210&hei=230&align=0,-1&op_sharpen=1&resmode=bilinLe poète place ce recueil sous l’égide de Pavese et de son « Métier de vivre » : « On ne se rappelle pas les jours, on se rappelle les instants. ». Bachelard, dans « L’intuition de l’instant », eût pu écrire la même chose.

    Le poète est vigile, certes. Il conserve à la lecture son pouvoir de restaurer tous les instants perdus, de contemplation, de vie suspendue, d’observation d’une nature changeante.

    Le poète, donc, est à l’affût d’un réel observable, présent, sous ses yeux, au fil des saisons, de la lumière « désemparée » ou glorieuse.

    L’infime de la nature a, dans ces pages, un sourcier humble et attentif, près de définir son rapport au monde comme une terre d’effusion douce :

    Tu habitesPID_$1099110$_342770ea-5e35-11e1-8e5e-d1f7f99d0d82_original.jpg?maxwidth=756&scale=both

    le présent d’une présence

    Ce qui n’imprime pas de traces s’inscrit parfois plus sûrement dans la mémoire.

    Sur le tapis de l’herbe,

    je demeure assis,

    ne sachant comment

    survivre à mes rêves.

     

    La Loire adoptée, les ruisseaux, « l’air piqueté du cri des hirondelles » : tout inspire, tout suscite cette « ivresse légère où le désir vient se nicher ».

    Le poète repère le chien qui jappe, annonce de son cœur solitaire « qui aboie » ; le ciel d’avril lui donne des airs de philosophe du temps qui passe :

    Où va la vie qui va

    si vite

    si belle

    si cruelle ?

     

    Empreints de douceur, ces poèmes distillent aussi une mélancolique promenade au cœur des choses aimées, comme si elles étaient près de se fondre dans le décor des jours , « à l’arrêt dans le temps », « la voix basse du bonheur ».

    Sur les terres souvent foulées d’une nature épiée avec joie, le poète maîtrise, en vers ou en prose, ces « petits riens » qui bruissent de présence. Oui, « l’enfance sourit » si on prend le temps de la voir ou de la surprendre dans le menu d’un « sentier tortueux », quitte à voir passer des anges « dans le vol d’un oiseau », dans « un chant qui frémit entre les pierres ».

    Non, le poète ne s’est pas égaré. Il a adopté notre main et nous a fait signe, tout le long de la lecture, vigile, ça oui !, de l’essentiel. « Le silence fouette mes souvenirs » : le temps pleure « au bord de l’eau ».

     

    Philippe MATHY, Veilleur d’instants, 2017, 144p., 16€. Belles peintures de Pascale Nectoux. Editions L'herbe qui tremble.

    Le livre sur le site de l'éditeur

    Le site de Philippe MATHY

  • CE NE SONT PAS LES MOUETTES de DIDIER GIROUD-PIFFOZ

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    Ce-ne-sont-pas-les-mouettes.jpgLe narrateur retourne en Inde, dans une léproserie de Kumbakonam, là où il a travaillé en tant qu’humanitaire avec sa belle Solène, qu’il a aujourd’hui perdue, faute à un accident.

    Ce roman classique, à l’écriture vive, rend non seulement compte d’un amour sublime, mais encore d’un voyage initiatique au plus près des réalités effroyables de Bombay et des léproseries du sud de l’Inde.

    Regard au scalpel, dénonciation des Occidentaux qui viennent là pour leurs affaires ou pour leur regard de voyeur.

    Photographe, le narrateur se laisse aller à sa passion pour photographier une belle et pauvre Indienne, gagnant quelques roupies à l’hôtel, puis le regrette.2587562.jpg

    Ce bref roman réussit à gagner l’émotion des lecteurs, sans peser ni par ses thèmes ni par son écriture objective.

    C’est le pari d’un livre qui éveille à d’autres réalités et qui, merveilleusement, décrit une Inde d’enfants gagnés par la maladie et qui sont d’une force incroyable pour résister.

    On conseille ce roman aux vrais lecteurs, qui ne s’encombrent pas de références touristiques, mais veulent s’insérer dans un univers, non exotique, mais tout simplement humain.

    Didier GIROUD-PIFFOZ , Ce ne sont pas les mouettes, Ellia Editions, 2016, 154p., 16€.

  • LA VIVALDI de SERGE PECKER

    6a00d8345167db69e2019b01f6d68a970b-600wipar Philippe LEUCKX 

     

     

     

     

     

    vivaldi-1c.jpgCe deuxième roman de Serge Peker éblouit par sa simplicité et son écriture fluide, aisée, pour tout dire maîtrisée.

    Le thème en est limpide : placée en maison de retraite, une vieille dame de 88 printemps raconte par le menu sa nouvelle vie, où chaque pensionnaire est appelé(e) du nom d'un musicien connu. Pour elle, sa chambre arbore le nom de Vivaldi. La Vivaldi est aussi légère et futée que la musique qui lui est associée. Elle arpente les couloirs de la maison, croque les faits et gestes de la Liszt, de la Verdi, et les comportements des "blouses" qui s'occupent de toute la petite patientèle.

    Elle a le temps d'évoquer - en alternance de sa vie en maison - son enfance et sa fuite lorsque ce fut la guerre pour passer en zone libre, y être accueillie par Gaston et avoir ses premiers émois.

    Autant le thème que l'écriture ravissent le lecteur, très vite accroché par l'histoire d'une vieille dame qui renoue avec son passé pour nous offrir de belles pages d'histoire intime auprès des siens, Juifs, venus de Pologne. Les grands-parents, les parents, sa sœur violoniste défilent au milieu des souvenirs.peker.jpg

    Rien de faux ni de chiqué dans cette remémoration d'instants fragiles et délicats. Rien de solennel non plus, tant la vivacité de la vieille dame restitue l'authenticité de sa vie passée et présente.

    La sobriété d'une écriture rapide et précise, la légère mélancolie qui baigne l'intrigue, la construction narrative qui alterne les épisodes : autant d'atouts pour un roman brillant et humain.

    Bref, un auteur qu'il nous plaira de retrouver.

    "La Vivaldi" de Serge Peker (Ed. M.E.O., 2017, 140p.)

    Le livre sur le site des Éditions MEO

    FELKA, une femme dans la Grande Nuit du camp, son précédent récit paru chez MEO

     

  • APRICOT GROVES de POURIA HEIDARY au Festival du Film d'Amour de Mons

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

    MV5BZmIwZDQxMDctYWVjMi00N2YxLWEyOTctZTc4MTlkNGQ1M2ZkXkEyXkFqcGdeQXVyMjk3NzkzNjY@._V1_UY268_CR3,0,182,268_AL_.jpgQuand le cinéma d'auteur peut, en 79 minutes, dire l'essentiel, instiller le malaise et résoudre, en toute fin de parcours, une énigme : voilà la réussite d'un premier long métrage, dû à un jeune cinéaste arménien de 32 ans, né en 1984.


    L'histoire tient en quelques lignes : Aram a vécu en Amérique et retourne au pays, à l'occasion de ses fiançailles. Son frère aîné vient le chercher à l'aéroport et le mène dans sa nouvelle famille. Les relations entre les deux frères sont profondes. Le voyage se poursuit jusqu'à la frontière iranienne.
    Quelques dialogues, beaucoup de silences et un art de dire en images traitées avec douceur et contemplation.
    Le cinéaste prend son temps pour décrire, raconter et émouvoir. Les longues séquences entre les deux frères, selon un road movie qui traverse l'Arménie, montrent combien l'attachement de l'aîné pour le cadet qui revient d'Amérique est intense. Le jeu des comédiens - Narbe Vartan et de Pedram Ansari - est remarquable de discrétion et de densité.
    Pouria Heidary, jeune cinéaste, sait mettre en scène le malaise - comme dans cette rencontre avec la famille de la fiancée d'Aram - autant que le silence et les paysages.


  • Au FESTIVAL DU FILM D'AMOUR de MONS, une oeuvre sautillante et inventive et belge du couple ABEL & GORDON : "PARIS PIEDS NUS"

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    afficheppn.jpgDominique Abel et Fiona Gordon (tous deux nés en 1957) aux commandes d'un film qui mêle drôlerie, émotion et sensibilité.

    Le burlesque au service du cinéma.

    Fiona a reçu une lettre de sa tante Martha de Paris. La vieille dame ne veut pas aller en maison de retraite et quitte son domicile.

    Arrivée dans la capitale, Fiona se retrouve très vite sans bagage. Sur sa route vagabonde, elle rencontre Dom, sans abri imaginatif et voleur.

    La recherche de la tante peut commencer, épique et hilarante. On ne peut guère résumer l'intrigue tant l'inventive mise en scène lance des petits cailloux sur la route de l'imaginaire.

    Les personnages de Norman et de Martha, campés par les vétérans Pierre Richard et Emmanuelle Riva, forment avec Fiona et Dom un quatuor humain et comique.

    Véritables clowns à transformations, Abel et Gordon endossent les rôles chamarrés de leur prénom.

    Les vues de Paris, les trucages, les ambiances nocturnes, les lieux parisiens revisités (Eiffel, les bords de Seine, Lachaise...), des scènes épiques (la chambre ardente, le restau sur la Seine etc.) , tout invite au partage d'émotions pures. La jonglerie, l'humour délicat, les situations burlesques ajoutent au film leur part intime de rêve.

    Un beau film, lumineux de tendresse, aux images inoubliables. Et le dernier film de Riva, décédée il y a peu.

    Le Festival du Film d'Amour de Mons 

    En savoir plus sur le film



  • AU FESTIVAL DU FILM D'AMOUR DE MONS, une petite merveille: LA PUERTA ABIERTA de Marina SERESESKY

    leuckx-photo.jpgpar PHILIPPE LEUCKX

     

     

     

     

    La_Puerta_abierta.jpgDans un quartier populaire de prostituées, à Madrid, mère et fille - Antonia, Rosa - partagent un tout petit appartement qui donne sur une galerie intérieure. Comme elles, d'autres prostituées et travestis vivent là, dans une promiscuité qui frôle la violence. Lupita (travesti), une Russe, une "hyène" (toujours à l'affût de ce qui se passe), Paco, son mari, qui la trompe...

    Antonia, qui veut se faire appeler Maria Lujan, amoindrie par accident vit, sans s'entendre avec elle, avec sa fille Rosa qui s'adonne à la prostitution. Antonia laisse toujours la porte ouverte, au grand dam de sa fille.

    Un jour, une petite fille de sept ans, soudain orpheline, déboule dans leur vie. Normalement, la petite Lyuba a disparu.

    Au plus près de la vie quotidienne et dans un ton qui mêle rires et gravité, la cinéaste réussit un tour de force en proposant, sans une once de moralisme, une description juste de relations féminines, une présentation de la prostitution aujourd'hui et une leçon d'amour.

    L'attachement de la vieille Antonia pour la petite Lyuba nous vaut les plus belles scènes du film. Un intimisme de tous les instants, une mise en scène qui approche sans voyeurisme les personnages, un humour qui dose bien les réalités vécues, autant d'atouts d'une oeuvre qui traduit bien les difficultés du monde.

    La cinéaste dirige d'une main sûre toute cette petite troupe jusqu'aux enfants, Lyuba et Eduardito, compagnon d'infortune, qui vivent, ne jouent pas, cette histoire, dont on sort émus. Les comédiennes sont fabuleuses de justesse : Carmen Maci, Terele Pavez...

    Premier long-métrage d'une cinéaste, née en 1969.

    "La puerta abierta" de Marina Seresesky (Espagne, 2016, 84')

    Le film a été couronné du Grand Prix du Jury des Jeunes (compétition européenne ).

    Le Festival du Film d'Amour de Mons (le site) (jusqu'au 17 février)


  • AU FESTIVAL DU FILM D'AMOUR DE MONS, "NOCES" de Stephan STREKER

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

    film.noces.f.jpgGlaçant portrait - d'après des faits réels - d'une jeune Pakistanaise qui tente d'échapper aux traditions de son pays. Intelligente, belle, rebelle, sensible. Ses tentatives d'émancipation seront vaines face au bloc familial qui la force au mariage. Selon sa famille, il est impensable que Zahira épouse un Belge. La tragédie se noue et impose sa violence. Comme toujours, la femme est sacrifiée et le poids de la tradition (mari imposé par Skype...) une insulte à la liberté. Le crime d'honneur enfin souille le beau visage d'une jeune femme écartelée entre l'amour des siens et la poursuite autonome de sa vie. L'arriération impose régression et repli.

    La mise en scène, très attentive aux ambiances nocturnes, dose et accélère la tension et jette le spectateur dans une nasse d'effroi et d'impuissance.

    La distribution est éblouissante : Lina El Arabi (Zahira), Zacharie Chassériaud, Sébastien Houbani (Amir) , Olivier Gourmet.

    Présenté à Toronto, Angoulême, le film de Streker a remporté diverses récompenses. 

    Le Festival du Film d'Amour de Mons (jusqu'au 17 février)


  • DURET OU LA CONCRÉTION D'IMAGES

    leuckx-photo.jpgpar PHILIPPE LEUCKX 

     

     

     

     

    duret-langue-soufflee-animal-150x179.gifLa langue poétique ici associe sans cesse des appositions, des métaphores presque sans lien : ceci bien sûr rend la lecture des 73 dizains légèrement incommode car les insolites concrétions de sens nous laissent souvent perplexe :

    49
    "ma langue grimpe sur
    le mât de cocagne
    elle fait le singe
    aboie sur les crêtes"

    Le "je" qui narre hèle des animaux "à l'aide", "engloutit chaque mot", prend pose de chien sur "les trottoirs", cite Artaud, énonce un "corps" dont "le visage est confiant".

    Ces poèmes désarçonnent l'épris de fluidité, plairont sans doute à l'amateur de signifiant qui aime dans un même vers pour la beauté de la chose "agrumes et arguments".chevreuil-patrice-duret-L-KPmlQz.jpeg

    Le livre, sans doute un vaste patchwork d'images, s'encombre de vers dissociés pour dire une langue rebelle au sens commun; le rapprochement des mots, pour être souvent barbare "la souris/ pagaie dans le lac secouer la planche/ regard lointain", ressemble à l'écriture automatique dans ce qu'elle a de plus artificiel ou d'expérimental.

    Pourtant, sous l'écriture très formelle, se niche un besoin "d'enfance", "l'air de n'y pas toucher", fragile écho d'expériences enfouies dans le carcan des dizains et dans l'accumulation d'images juxtaposées, mais à quelles fins?

    Patrice Duret, La langue soufflée de l'animal , L'Arbre à paroles, 2017, 82p., 10€.

    Le site de L'Arbre à paroles

  • L'ACCORDÉON DU SILENCE d'ANNE-MARIELLE WILWERTH (Éd. du Coudrier)

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgpar PHILIPPE LEUCKX 

     

     

     

     

     

     

     

    l-accord-on-du-silence-scan-couverture_1_orig.jpgAprès vingt recueils, Anne-Marielle Wilwerth signe ici peut-être son plus beau livre. L’écriture y coule avec grâce, densité, sensibilité, n’hésitant pas à livrer des pans plus méconnus d’un portrait saisi « dans l’encrier de l’avenir », avec ce dosage d’optimisme et de gravité.

    Avec audace et détermination, la poète signale ici un travail raffiné sur soi, sans tapage ni égotisme, livrant failles, « absence de soi-même », puisqu’il faut, dit-elle « déboutonner les inquiétudes », chercher « une vie plus souple ».

    Elle écrit selon sa formule personnelle en peu de vers pour mieux livrer la « paroi poreuse du monde », nous « faire des confidences », tout attentive à ce « poème à naître » comme un enfant qu’on soigne avec délicatesse.

    Qu’elle parle des îles (Ouessant) ou des voyages en « mémoire clandestine », l’auteur se pose des questions sur ces « joies métisses », sur « l’instant tellement palpable ».Anne-Marielle-WILWERTH.jpg

    La fluidité des poèmes (« un poème rampe sous la dune ») chante aussi bien « le chant rassurant de l’océan » que le doute d’avoir « maraudé en vain/ dans le vaste verger marin ».

    Poésie fleurie, dont les images vagabondent librement dans la nasse de notre lecture.

    Nous avons aimé la simplicité des notations (« l’invisible est semeur d’écume »), la petite musique qui honore « félinement » le « blanc », le goût « de la transhumance », « cette nomade liberté » qui enchante ces vers, comme « les joies simples de l’âme », lorsqu’on s’est « dépouillé de soi ».

    En pleine maîtrise, la poète entame un nouveau pan de sa création : bon vent à celle qui sait aussi bien écouter les silences et en faire un nid chaud de poèmes transparents.

     

    Anne-Marielle WILWERTH, L’accordéon du silence, Le Coudrier, 100p., 20€. Illustrations très réussies de Pascale Lacroix. 

    Le recueil sur le site des Éditions du Coudrier

    Bergère du silence, le site d'Anne-Marielle Wilwerth 

  • DEUX PETITES NOTES APÉRITIVES

    leuckx.jpgpar PHILIPPE LEUCKX

     

     

     

     

     

    Repose-toi-sur-moi-quand-Joncour-se-fait-tout-petit-devant-une-poupee.jpgUne petite note. "REPOSE-TOI SUR MOI" de Serge JONCOUR (Flammarion) - Prix Interallié 2016 mérité.

    Une rencontre insolite dans un vieil immeuble à cour parisien. Les prémices d'une histoire d'amour tourmentée, romanesque. Le regard décapant et tendre de Joncour donne tout son prix à cette relation intense entre Ludo et Aurore, que tout sépare : origines, métier, aisance, physique..

    En quatre cents pages écrites avec réalisme et style, le lecteur a le temps de s'approprier des destins ordinaires, d'avaler ces pages mues par un suspense qui ne soit pas seulement le fait d'une intrigue à résonance policière mais plus psychologique qu'il n'y paraît.

    Les décors servent bien ce roman enlevé, brillant, hors des sentiers battus de la fiction française. De Paris au Célé en passant par la région parisienne.

    L'auteur -avec une oeuvre riche de douze livres, la plupart publiés chez Flammarion - est bien entendu à suivre. Le parfum de ses livres libère une vraie aura, toute de justesse et de beauté.

    Le livre sur le site de Flammarion

    Les romans de Serge Joncour chez Flammarion

    serge-joncour-distingue-par-le-prix-interallies-pour-repose-toi-sur-moi,M388785.jpg

     *

    51Lt89veHiL.jpgUne petite note. "SUR CETTE TERRE COMME AU CIEL" de Davide ENIA (Albin Michel).

    Le beau livre de Davide Enia, "Sur cette terre comme au ciel", traduit remarquablement par Françoise Brun, est une plongée dans l'histoire sicilienne. Sur trois générations, c'est toute l'histoire des années quarante jusqu'à la fin des années quatre-vingts, par le biais de fous de boxe. Amours, amitiés, fraternité aux combats, morceaux de virtuosité sociale et familiale. Enia, à force de dialogues vifs et tendres, rend bien les tensions du récit, nous entortille dans les mille et une réalités de son roman : Davidù, son oncle Umbertino, Nina, Gerruso, l'ami de toujours, le Paladin, Rosario, le grand-père, la Blonde ont le poids du vécu, des attentes, d'un monde où il faut se battre, pieds et poings.

    Un premier roman , bien construit, alternant les épisodes de la vie du héros Davidù, de son père, mort très jeune, de son grand-père Rosario.

    L'ombre de la mafia et de ses méfaits. La valeur inébranlable de la famille et des amis. La Sicile fière et courageuse.

    Le livre sur le site d'Albin Michel

    Davide Enia sur le site d'Albin Michel

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  • LES REVERS DE DANCOT

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    15232121_1356364664429539_530338227326555598_n.jpg?oh=ee4a59e3c9c1cb104238006401f6eeee&oe=58F59EE0

    Comme il y a du linge de corps, il y a des poèmes de corps, pleins de peaux, de sens, de caresses, d'aveux physiques. Le grand garçon, avec un cœur gros comme ça, n'en finit plus de faire bouillir sa cuve à poèmes, sous son crâne chauve.

    Voilà donc des textes où "ta peau à l'éphémère", où "tes lèvres", "rien que les ombres tuméfiées de l'enfance", "des larmes allaitées des tristesses de l'enfance" brillent, sans une once de cérébralité, mais gorgées à plein de sensualité jamais voyeuse, qui tremble dans les mots d'un vrai poète, qui ne sait pas "comment vivre en hiver", fragile au bout de ses longues jambes, qui ne sait guère "essuyer tes larmes".dancotpierre.jpg

    J'aime beaucoup ces poèmes "d'une infinie tendresse", de "peaux tendres", et ces "cendres un peu froides sur le bout de tes doigts".

    L'ami sait dire qui "se réveillent d'un amour usé", "qui se donnent en silence".

    La langue, ici, calque au plus près les mouvements des corps, des cœurs, des sens, "sur les bords de la nuit", puisque "Ecrire est un baiser infini sur notre ignorance".

    Ce sixième livre ne répète pas les autres, mais enfile des évidences, celles qu'on porte sans gants, sur sa peau, à caresser l'absence ou la présence de l'autre.

    Qui reconnaît sans gêne sans honte ses faiblesses l'écrit avec une timidité d'ado qui se cherche, tout entier dans la beauté des gestes qu'il n'a pas encore blessés d'habitude et de lourdeur.

    Un beau livre, frémissant, nu comme un corps désiré près de soi.

    Pierre Dancot, Les revers de la nuit, Éléments de langage, 2016, 48p., 12€. Beaux dessins couleurs de Florence Mathieu

    Le livre sur le site de l'éditeur