CHRONIQUES de PHILIPPE REMY-WILKIN

  • LE COUP DE PROJO D'EDI-PHIL RW SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES (mars 2018, 2/2)

    LE COUP DE PROJO d'EDI-PHIL RW sur LE MONDE DES LETTRES BELGES 

    (mars 2018, 2/2)

     

    image.pngDans ce deuxième volet, il est question des livres d’Éric Allard, Unimuse et Françoise Lison-Leroy.

     

    Éloignons-nous légèrement de l’actualité immédiate pour évoquer des livres parus en 2017.

     

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    cover-minute-d-insolence.jpg?fx=r_550_550Eric Allard. Un petit recueil (88 pages en format réduit, quasi ludique) paru chez Cactus Inébranlable éditions avec un joli titre : Les écrivains nuisent gravement à la littérature. On ne va pas passer la brosse à reluire au leader de ce blog (que je vois comme une plateforme culturelle et créative), qui nous fait en sus le plaisir et l’honneur de nous citer en page de garde… mais tout de même ! L’objet est esthétique, le travail éditorial de qualité, on ne distingue pas ces coquilles qui pullulent chez d’autres, la mise en page est agréable.

    Quant au contenu… Il est à l’image de son auteur. C’est-à-dire ? Le talent est omniprésent, dans l’écriture ou l’inventivité, mais il faut le débusquer derrière le facétieux, cette impression qu’il ne faut pas se prendre au sérieux mais

    contrepointer le réel ou le détourner par le biais de l’humour, en amenuiser la gravité ou les travers : « Les jurés du Prix du Meilleur 100e roman ont peu de livres à lire. »

    Des aphorismes, surtout, impertinents et drôles. Mais pas que. Entrecoupés de « texticules » variés. Le tout au service d’une mise à jour de l’univers éditorial, traqué dans ses noirceurs ou ses mesquineries, ses échecs : « Devant le passage à niveau des Lettres, je regarde passer le train des écrivains. » ou (plus amer mais très réaliste) « Cet auteur très prolifique publie un gros volume sobrement intitulé : BIBLIOGRAPHIE. A paraître, du même, le très attendu : FUTURES PARUTIONS. »

    Mais pas que. L’auteur navigue au gré des vents (de son inspiration) sur l’océan du milieu en s’abandonnant à des pauses plus enjouées voire lyriques : « Cette écrivaine qui rêve d’être toute entière (de la bouche au pubis) transformée en mots me rend livre de ses lèvres et de sa peau page. » ou « J’aime les poétesses toutes lues qui m’offrent un dernier vers. ». La pudeur laisse même filtrer à l’occasion une envolée humaniste (désabusée par l’observation clinique ?) : « J’ai rêvé d’un écrivain en place qui accepterait en première partie de ses livres des nouvelles de jeunes auteurs et qui, en cas de prix, partagerait avec lui… »

    A déguster en gourmet, quelques pages à la fois, comme un vieux Porto. En laissant pointer la deuxième vague des saveurs, son esquisse philosophique ou éthique.

     

    Cartographies picardes. Une publication d’Unimuse, qui regroupe vingt-et-un auteurs de Wallonie picarde. On y retrouve avec plaisir des textes des pointures de la région de Tournai : Colette Nys-Mazure et Françoise Lison-Leroy, Michel Voiturier et Marie-Clotilde Roose, Colette Cambier, etc. On regrettera l’absence d’une Régine Van Damme. Mais, comme moi, elle a beau être du pays, elle n’appartient pas à la famille Unimuse sans doute, qui se réunit une fois par mois autour de Marianne Kirsch, elle est plutôt romancière aussi, quand la plupart des auteurs, ici, sont poètes. Le principe ? Une plume (ou un clavier ?) évoque un coin du Tournaisis. J’ai apprécié me balader dans mes terres de racines en compagnie de mes pairs, particulièrement aimé le texte de Michèle Vilet, que je ne connais pas du tout (quoique le nom me rappelle celui de mon directeur d’école primaire, à Béclers). On notera qu’un petit village comme Blandain peut s’enorgueillir de posséder deux grandes dames des lettres francophones de Belgique : Françoise Lison-Leroy et Marie-Clotilde Roose. A la place du bourgmestre, je songerais à rebaptiser deux rues et à honorer la Beauté et l’Esprit. Mais les lois belges n’y mettent-elles pas

    obstacle en imposant un délai de cinquante ans entre la mort d’une personnalité et l’attribution de son nom à un espace public ?

    livre-icon-vecteur-logo-clipart__k22113595.jpg

    On recule encore un peu, pour relire un opuscule datant de 2015, et terminer cet article en beauté.

     

    9782856681978.jpgFrançoise Lison-Leroy, Le silence a grandi. Un recueil paru chez Rougerie, primé à Paris. Une couverture dépouillée, blanche, une mise en page sobre mais efficace, un texte par page, resserré, appliquant quasi les principes du Yin et du Yang, le rapport contrasté du noir et du blanc, du vide et du plein, de l’absence et du sens. Dédié à un poète décédé en 2008, Paul André.

    Je ne lis pas souvent de poésie et n’en suis pas expert. Mais je lis beaucoup et vis dans l’Art du matin au plongeon abyssal dans la nuit, ce qui compense un peu et autorise un avis, en toute humilité.

    Mon ressenti ? Je n’ai pas tout compris, mais est-ce nécessaire ? Un peu comme en religion ou dans ce qui touche au sacré, il y a une sensation délicieuse à se sentir dépassé, amenuisé face au Mystère. Qui vous prend par la main pour vous redresser ensuite, vous porter vers les nues et le dépassement, l’élévation, vous envoler.

    Alors que tant d’auteurs en quête d’identité se réfugient dans la poésie ou la nouvelle par manque de temps, de souffle ou de talent, y enfouissant/dissimulant les limites de leur langue ou de leur imagination, il est de vrais poètes et nouvellistes, qui portent à bout de bras le Graal transmis par des Baudelaire, des Villiers, qui ont ce talent de décaper la phrase et le mot, de réinventer la langue, le sens, l’émotion avec intensité, densité. Françoise Lison-Leroy est de cette eau-là, on est fasciné/happé, dès les premiers mots, par la Beauté, inouïe : « Vous êtes le prince enfui qui n’a lieu pour personne. »

    Tout est du même acabit, ciselé et perforant : « Le silence a grandi. Vous en ouvrez la porte, désormais, comme on plonge en un saut dans une galaxie. »

    J’adore certains passages. Comme celui-ci, dont j’eusse apprécié qu’il me fût adressé : « Vous étiez cet enfant grave et songeur, tendu vers l’improbable. On vous disait céleste, arrogant. On vous guettait aux abords des nuages. Vous interrogiez les cailloux, les fourmis ailées, la flaque aux merles tapageurs. Et le cœur piquant de la renoncule. »

    Plus loin, magnifique encore : « Vous édentiez les barreaux, piégés entre l’azur et vous. On ne vous connaissait pas de geôlier. »

    Ou : « Vous étiez ce champ libre qu’une averse féconde, ce creuset voué aux partitions. », « Vous trouviez dans les livres ce qui ne se dit pas. Les mots du torrent oublié. », « Comme vous, demeurer en chantier. (…) Ce qui s’achève est

    mort. », « Et nous, cueilleurs de lunes et d’équinoxes, nous reprendrons nos filets haut perchés. »

    Un recueil et une autrice à lire d’urgence ! Pour s’arracher aux contingences, se confronter à la Grâce, à l’Essence.

     

    Le blog de Philippe REMY- WILKIN 

  • LE COUP DE PROJO D'EDI-PHIL RW SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES (mars 2018, 2/2)

    LE COUP DE PROJO d'EDI-PHIL RW sur LE MONDE DES LETTRES BELGES 

    (mars 2018, 2/2)

     

    image.pngDans ce deuxième volet, il est question des livres d’Éric Allard, Unimuse et Françoise Lison-Leroy.

     

    Éloignons-nous légèrement de l’actualité immédiate pour évoquer des livres parus en 2017.

     

    livre-icon-vecteur-logo-clipart__k22113595.jpg

    cover-minute-d-insolence.jpg?fx=r_550_550Eric Allard. Un petit recueil (88 pages en format réduit, quasi ludique) paru chez Cactus Inébranlable éditions avec un joli titre : Les écrivains nuisent gravement à la littérature. On ne va pas passer la brosse à reluire au leader de ce blog (que je vois comme une plateforme culturelle et créative), qui nous fait en sus le plaisir et l’honneur de nous citer en page de garde… mais tout de même ! L’objet est esthétique, le travail éditorial de qualité, on ne distingue pas ces coquilles qui pullulent chez d’autres, la mise en page est agréable.

    Quant au contenu… Il est à l’image de son auteur. C’est-à-dire ? Le talent est omniprésent, dans l’écriture ou l’inventivité, mais il faut le débusquer derrière le facétieux, cette impression qu’il ne faut pas se prendre au sérieux mais

    contrepointer le réel ou le détourner par le biais de l’humour, en amenuiser la gravité ou les travers : « Les jurés du Prix du Meilleur 100e roman ont peu de livres à lire. »

    Des aphorismes, surtout, impertinents et drôles. Mais pas que. Entrecoupés de « texticules » variés. Le tout au service d’une mise à jour de l’univers éditorial, traqué dans ses noirceurs ou ses mesquineries, ses échecs : « Devant le passage à niveau des Lettres, je regarde passer le train des écrivains. » ou (plus amer mais très réaliste) « Cet auteur très prolifique publie un gros volume sobrement intitulé : BIBLIOGRAPHIE. A paraître, du même, le très attendu : FUTURES PARUTIONS. »

    Mais pas que. L’auteur navigue au gré des vents (de son inspiration) sur l’océan du milieu en s’abandonnant à des pauses plus enjouées voire lyriques : « Cette écrivaine qui rêve d’être toute entière (de la bouche au pubis) transformée en mots me rend livre de ses lèvres et de sa peau page. » ou « J’aime les poétesses toutes lues qui m’offrent un dernier vers. ». La pudeur laisse même filtrer à l’occasion une envolée humaniste (désabusée par l’observation clinique ?) : « J’ai rêvé d’un écrivain en place qui accepterait en première partie de ses livres des nouvelles de jeunes auteurs et qui, en cas de prix, partagerait avec lui… »

    A déguster en gourmet, quelques pages à la fois, comme un vieux Porto. En laissant pointer la deuxième vague des saveurs, son esquisse philosophique ou éthique.

     

    Cartographies picardes. Une publication d’Unimuse, qui regroupe vingt-et-un auteurs de Wallonie picarde. On y retrouve avec plaisir des textes des pointures de la région de Tournai : Colette Nys-Mazure et Françoise Lison-Leroy, Michel Voiturier et Marie-Clotilde Roose, Colette Cambier, etc. On regrettera l’absence d’une Régine Van Damme. Mais, comme moi, elle a beau être du pays, elle n’appartient pas à la famille Unimuse sans doute, qui se réunit une fois par mois autour de Marianne Kirsch, elle est plutôt romancière aussi, quand la plupart des auteurs, ici, sont poètes. Le principe ? Une plume (ou un clavier ?) évoque un coin du Tournaisis. J’ai apprécié me balader dans mes terres de racines en compagnie de mes pairs, particulièrement aimé le texte de Michèle Vilet, que je ne connais pas du tout (quoique le nom me rappelle celui de mon directeur d’école primaire, à Béclers). On notera qu’un petit village comme Blandain peut s’enorgueillir de posséder deux grandes dames des lettres francophones de Belgique : Françoise Lison-Leroy et Marie-Clotilde Roose. A la place du bourgmestre, je songerais à rebaptiser deux rues et à honorer la Beauté et l’Esprit. Mais les lois belges n’y mettent-elles pas

    obstacle en imposant un délai de cinquante ans entre la mort d’une personnalité et l’attribution de son nom à un espace public ?

    livre-icon-vecteur-logo-clipart__k22113595.jpg

    On recule encore un peu, pour relire un opuscule datant de 2015, et terminer cet article en beauté.

     

    9782856681978.jpgFrançoise Lison-Leroy, Le silence a grandi. Un recueil paru chez Rougerie, primé à Paris. Une couverture dépouillée, blanche, une mise en page sobre mais efficace, un texte par page, resserré, appliquant quasi les principes du Yin et du Yang, le rapport contrasté du noir et du blanc, du vide et du plein, de l’absence et du sens. Dédié à un poète décédé en 2008, Paul André.

    Je ne lis pas souvent de poésie et n’en suis pas expert. Mais je lis beaucoup et vis dans l’Art du matin au plongeon abyssal dans la nuit, ce qui compense un peu et autorise un avis, en toute humilité.

    Mon ressenti ? Je n’ai pas tout compris, mais est-ce nécessaire ? Un peu comme en religion ou dans ce qui touche au sacré, il y a une sensation délicieuse à se sentir dépassé, amenuisé face au Mystère. Qui vous prend par la main pour vous redresser ensuite, vous porter vers les nues et le dépassement, l’élévation, vous envoler.

    Alors que tant d’auteurs en quête d’identité se réfugient dans la poésie ou la nouvelle par manque de temps, de souffle ou de talent, y enfouissant/dissimulant les limites de leur langue ou de leur imagination, il est de vrais poètes et nouvellistes, qui portent à bout de bras le Graal transmis par des Baudelaire, des Villiers, qui ont ce talent de décaper la phrase et le mot, de réinventer la langue, le sens, l’émotion avec intensité, densité. Françoise Lison-Leroy est de cette eau-là, on est fasciné/happé, dès les premiers mots, par la Beauté, inouïe : « Vous êtes le prince enfui qui n’a lieu pour personne. »

    Tout est du même acabit, ciselé et perforant : « Le silence a grandi. Vous en ouvrez la porte, désormais, comme on plonge en un saut dans une galaxie. »

    J’adore certains passages. Comme celui-ci, dont j’eusse apprécié qu’il me fût adressé : « Vous étiez cet enfant grave et songeur, tendu vers l’improbable. On vous disait céleste, arrogant. On vous guettait aux abords des nuages. Vous interrogiez les cailloux, les fourmis ailées, la flaque aux merles tapageurs. Et le cœur piquant de la renoncule. »

    Plus loin, magnifique encore : « Vous édentiez les barreaux, piégés entre l’azur et vous. On ne vous connaissait pas de geôlier. »

    Ou : « Vous étiez ce champ libre qu’une averse féconde, ce creuset voué aux partitions. », « Vous trouviez dans les livres ce qui ne se dit pas. Les mots du torrent oublié. », « Comme vous, demeurer en chantier. (…) Ce qui s’achève est

    mort. », « Et nous, cueilleurs de lunes et d’équinoxes, nous reprendrons nos filets haut perchés. »

    Un recueil et une autrice à lire d’urgence ! Pour s’arracher aux contingences, se confronter à la Grâce, à l’Essence.

     

    Le blog de Philippe REMY- WILKIN 

  • LE COUP DE PROJO D’EDI-PHIL RW SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES (mars 2018, 1/2)

    Le coup de projo d’Edi-Phil RW sur le monde des Lettres belges

    (mars 2018, 1/2)

    Dans ce premier volet, il est question des livres de Sébastien Ministru, Isabelle Bielecki, Lew Bogdan, Carino Bucciarelli et Guy Stuckens.

     

    image.pngL’actualité ? Me frappent les sorties nombreuses de journalistes et critiques belges dans de belles maisons parisiennes (Eric Russon, Sébastien Ministru, Jérôme Colin, Myriam Leroy…).

    Un Colin assènera qu’ils cherchent ainsi (à l’étranger) à ne pas être publiés sur la foi de leur popularité médiatique, mais, sans douter de la bonne foi d’un médiateur qu’on apprécie beaucoup, on sourira devant sa naïveté. Une starlette belge francophone a beau être en principe inconnue en France ou en Flandre, la signer signifie nécessairement un amortissement à l’échelon local, des ventes supérieures à la plupart des auteurs… français.

    Mais. Ne parlons pas abstraitement ou cyniquement. Ces auteurs/autrice ont peut-être tout simplement été élus sur foi de leurs talents. Jetons un œil sur l’une de ces productions.

    livre-icon-vecteur-logo-clipart__k22113595.jpg

    9782246813996-001-T.jpeg?itok=Q_e0BFacSébastien Ministru a livré son premier roman, Apprendre à lire, publié par un géant parisien, Grasset (157 pages).

    Le pitch est accrocheur : un père de quatre-vingt ans demande à son fils de près de soixante de lui apprendre à lire. Stupeur de celui-ci : ils n’ont quasi jamais rien partagé, échangé. A l’arrière-plan, la relation du narrateur, Antoine, avec son compagnon Alex, un peintre de grand talent. Se précipitant rapidement vers l’avant-scène, une rencontre de passage, un prostitué très jeune, Ron, va interférer dans les cours dispensés, la vie des personnages.

    Les premières pages me déconcertent. L’écriture est simple, les thématiques renvoient à un autre roman belge, le Rosa de Marcel Sel (voir article sur ce blog) : incommunicabilité père/fils, secrets de famille et traumatismes du passé qui bloquent le déploiement de la vie sur plusieurs générations, absence de recours aux tuteurs de résilience qui confine à une complaisance dans le malheur, racines italiennes et biographies d’émigrés et descendants, etc.

    Une fois digérées ces intersections, je renverse progressivement ma perspective. Somme toute, il est très intéressant d’observer des variations sur le même thème. Rosa avait une ampleur de fresque, un souffle romanesque que ce livre ne possède pas, n’a pas choisi aussi de posséder, il faut l’admettre et découvrir le texte pour ce qu’il est, hors comparaison.

    L’écriture est simple ? Mais elle est fluide, efficace, sobre :

    « Je lui ai dit que j’avais trop de choses en tête, trop d’informations qui, au bout du compte et du vacarme, annulaient tout ce que je pouvais penser, si jamais j’avais pensé quelque chose.. »

    Les personnages ? Ils sont esquissés avec subtilité et, surtout, beaucoup de réalisme, une absence de complaisance. Ainsi, le narrateur, s’il a ses bons moments, s’il nous confronte parfois à des élans de pure humanité, se montre un peu revenu de tout, aimant son compagnon mais à travers une vie de couple délavée, où on va chercher le sexe ou un certain accomplissement ailleurs, où on ne s’intéresse pas à des prostitués utilisés comme objets, où l’activité professionnelle semble sur des rails ne menant vers aucune destination, etc.

    Bref, on est plongé dans le gris de la vie, de beaucoup de vies, mais il y a ce point de basculement, la demande du père. Qui entrouvre le sillon de l’aventure, extérieure mais surtout intérieure. Un peu comme on ouvrirait soudain les volets d’une maison de campagne abandonnée depuis vingt ans. L’air s’infiltre, la lumière.

    C’est un bon livre. Qui se lit facilement et agréablement. Qui émeut et interpelle. Un Feel Good Book ? Oui, mais raffiné, jamais racoleur.

    livre-icon-vecteur-logo-clipart__k22113595.jpg

    On quitte la Foire du Livre de Bruxelles avec les deux dernières sorties des éditions M.E.O. (Gérard Adam), des romans de Lew Bogdan et Isabelle Bieleki.

     

    tulipes-japon-1c.jpgIsabelle Bielecki. Les Tulipes du Japon (238 pages) nous projettent dans la vie d’une femme, Russe d’origine, qui trimbale sur le dos (qui finit cassé au sens premier) de trop lourdes valises : un vécu de déracinés, de rescapés aussi (les parents) des camps et des tragédies. Pourtant, notre héroïne se bat contre les obstacles avec talent et courage, creuse un sillon original, avec son travail au sein d’une entreprise japonaise. A le grand mérite de réagir face à une vie privée délavée, d’oser préférer l’aventure, au sens d’épisode de vie véritable, au confort. Souvent complexée mais ne renonçant jamais.

    Au-delà des premières impressions d’autofiction, très réductrices, on glisse progressivement vers la fable, c’est la femme, la condition de la femme quasi, qui nous heurte de plein fouet, et, en tant qu’homme, on est honteux d’observer le comportement de nos semblables, trop nombreux, sans doute majoritaires, tous ces écueils qu’on place sous le sol mouvant de nos compagnes ou collègues, employées (les divers types de harcèlement y passent, à commencer par le moins évoqué : l’absence du présent, le mari ou le père, l’amant qui ne vous écoute pas, ne vous comprend pas, ne participe en rien de votre réalisation). On se consolera en songeant que c’est la majorité de la gent humaine (femmes comprises donc) qui s’abîme dans l’abus de pouvoir,

    l’indifférence, la lâcheté, la superficialité. Sinon, notre monde, évidemment, ne serait pas celui des Trump et Poutine, Erdogan et autres tribuns… populaires.

    Ecrit de manière fluide et raconté de manière alerte, nous révélant en sus les dessous d’une certaine émigration japonaise, le récit termine quasi en thriller soft : j’ai dévoré les dernières dizaines de pages en partageant les divers combats de l’héroïne, en espérant lui voir dénicher la parade, vaincre l’adversité et toucher à bon port… privé et professionnel.

    Nul doute que de nombreuses personnes seront touchées par un livre qui met en scène les difficultés de l’existence et promeut la résistance tout en ayant la grâce de ne pas nous offrir une super-héroïne mais un roseau, qui plie, rassemble ses forces menues, manque de rompre mais…

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    fenia-1c.jpgLew Bogdan. On reste en Russie, ou plutôt on en repart, avec le roman/récit Fenia, sous-titré Ou l’acteur errant dans un siècle égaré. Qui affiche un titre magnifique… à confirmer !

    Un roman ? On connaît la propension de l’éditeur Gérard Adam à retenir des projets hors étiquettes (cf les romanouvelles d’Evelyne Wilwerth, la fausse étude historique More de Daniel Charneux, etc.) mais il bat ici tous ses records. Je m’extasiais il y a peu sur l’audace d’un Christian Lutz/Samsa Editions publiant les 500 pages du (faux) roman de Maxime Benoît-Jeannin. Témérité pulvérisée ici ! Près de 1000 pages ! Qui tiennent plus du récit que du roman.

    De quoi s’agit-il ? On commence avec les heurs et malheurs d’une communauté pour le moins méconnue, les Doukhobors, dont l’Histoire « se perd dans les brumes du Moyen-Age », secte (horrible mot, dénaturé quand il s’applique à des bienveillants) judéo-chrétienne ne reconnaissant pas la nature divine du Christ, pacifiste, végétarienne, influencée par la philosophie indienne, etc. On est à la fin du XIXe siècle, un tsar réformiste meurt assassiné et le sort des minorités bascule, débute une ère de pogroms, atroce, qui préfigure tant et tant l’apocalypse nazie. La focalisation glisse sur un groupe de personnages qui vont faire émerger le théâtre yiddish, se faufiler à travers les dérives incendiaires de l’Histoire pour, d’émigration/refuge en réinvention/adaptation ensemencer l’Europe puis le nouveau Monde, imposer un art nouveau du jeu, des planches aux écrans, qui donnera un jour, entre autres, l’Actor’s Studio mythique, soit le laboratoire d’où sont issus les James Dean, Marlon Brando, Marilyn Monroe, Elia Kazan, Paul Newman, Robert De Niro, etc.

    Le fond du livre est prodigieux et on comprend la tentation de Gérard Adam de mettre à la disposition des lecteurs une telle somme, racontée par un témoin et acteur de l’épopée. On applaudira en sus son extraordinaire travail au service du livre. Quand il s’agissait d’éclaircir à coups de machette un livre aux allures de forêt amazonienne.

    Mais. A l’impossible nul n’est tenu. J’ai beau être moi-même assimilé à un expert ès récits polyphoniques, opéresques, amples, complexes, je me trouve ici débordé, submergé. Amoureux de l’Histoire, je plonge avec avidité. Amoureux des histoires (savamment construites pour happer et retenir l’attention), je suis frustré et perplexe.

    Mon reproche principal ? On ne vit pas les évènements extraordinaires, passionnants, bouleversants qui sont évoqués, ils sont restitués. Le recul est trop conséquent. Des Juifs, des Russes, des cinéphiles, des théâtromanes ou de purs historiens seront captivés par la matière, mais le lecteur moyen se trouvera embourbé par l’excès de détails, de noms, de digressions. Les pages 31 à 33 offrent une mise en abyme des forces et faiblesses du livre. En une page et demie, on voit apparaître et présenter… quatorze personnages : « les docteurs Nicolaï Zebarev et Andreï Bakounine (…) deux infirmières, Maria Satz et Halina Koralnik (…) », etc. Mais on découvre parallèlement la genèse du théâtre yiddish, « né dans les caves à vin de Roumanie, de Galicie et du Sud de la Russie où l’on se plaisait à chanter des balades populaires que l’on mimait à la manière de la Commedia dell’arte ». Le feu s’éteint, se rallume. Yoyo.

    La lecture s’assimile selon moi à une traversée océane, on y croise des trésors d’informations de la meilleure eau (sic !) et on succombe un moment à l’envoûtement, on subit un effroyable tangage à d’autres, le mal de mer terrasse. Bref, à déconseiller aux apôtres du cabotage littéraire et à proposer aux adeptes du Grand Large !

    Je vais quant à moi poursuivre la lecture à mon rythme, pour son fond (abyssal), mais préfère en parler déjà car j’aurai terminé… dans plusieurs mois. Et tant pis si mes conclusions sont modifiées dans 100 ou 500 pages.

    Pour en savoir davantage, voir la présentation offerte par le site de l’éditeur : https://www.meo-edition.eu/fenia.html

    livre-icon-vecteur-logo-clipart__k22113595.jpg 

    Poursuivons avec des nouveautés.

     

    1ere-de-couvV1.jpgCarino Bucciarelli, dont j’ai beaucoup aimé le titre d’un recueil de nouvelles paru en 1997, L’Inventeur de paraboles (chez Luce Wilquin), n’avait plus rien publié depuis 2001, après deux romans chez le grand éditeur genevois L’Age d’Homme. Le voilà de retour avec un nouveau recueil de nouvelles, Dispersion, 177 pages, paru chez Encre Rouge, une petite structure indépendante française découverte lors du Salon de Charleroi en novembre.

    Le souffle du singulier, de l’étrange plane entre les pages. Un parfum de ces Petits Maîtres adorés (plus que les Grands ?) du XIXe siècle (Mérimée, Maupassant, Villiers, Nerval…). Un homme qui se liquéfie soudain, un autre qui s’attache un peu trop à… son cactus, un troisième qui croise malencontreusement un oiseau terrifiant, etc. Une vingtaine de nouvelles, autant de plongées déclinant l’arc-en-ciel du fantastique. Courtes, variées, étonnantes, amusantes, inquiétantes :

    « Par la porte de ma chambre, je vis, au ras du sol, filer une étoffe blanche. Je n’avais pas de temps à perdre ; je me précipitai, les mains tendues, vers le tissu qui s’enfuyait – accroché à Dieu sait qui – vers la cuisine. Ce n’était pas la traîne d’un vêtement que je suivais mais une queue de belette immaculée. »

    Mais. Que s’est-il passé au niveau éditorial ? Un laisser-aller singulier pénalise la réception du texte, rompt le pacte citoyen qui engage tout écrit. Mise en page rudimentaire, coquilles…

    Carino Bucciarelli mérite un tout autre écrin !

    livre-icon-vecteur-logo-clipart__k22113595.jpg

    Guy Stuckens. J’ai eu le privilège de recevoir en primeur l’édition spéciale de Petit Coquin (Les Editions provisoires, 63 pages), une série de portraits de femmes, qui alterne croquis et texticules. L’auteur, qu’on connaît avant tout comme médiateur culturel (Radio Air libre, émission Cocktail Nouvelle Vague, qui offre mille et une découvertes hors sentiers battus, musicales, littéraires…), s’est amusé à imaginer (ou revivre ? ou un peu des deux ?) de nombreuses rencontres avec la gent féminine. C’est écrit avec humour et tendresse, ironie parfois. Une esquisse. Qui laisse entrevoir autre chose. Un projet de roman, de nouvelles ?

     

     Le blog de Philippe REMY-WILKIN

     

  • LES RAPPORTS À SOI ET À L'AUTRE, AUX RACINES ET AU MONDE REVISITÉS À TRAVERS LE PRISME DE PAGES DE L'HISTOIRE ITALIENNE

     image.pngpar PHILIPPE REMY-WILKIN

    Rosa est le premier roman de l’essayiste Marcel Sel, une figure singulière du paysage politique et culturel belge, un hybride de bloggeur et d’enquêteur indépendant, un héraut de la libre-pensée. Qui plus est, le livre est publié par Onlit, une structure innovante qui a joué les pionnières dans le registre numérique, pâti de la stagnation (temporaire ?) du genre mais été capable de rebondir en mode classique. Sel/Onlit ne viennent-ils pas de décrocher les prix Saga Café et des Bibliothèques de Bruxelles… tout en étant finalistes du prestigieux Rossel ou chez les lecteurs de Club ?

     

    60_ONLIT_rosa_bandeau_rossel_1200x1200.jpg?v=1511292014Les premières lignes :

    « Tu vas écrire un roman, qu’il m’a dit. C’était un ordre.

    - Et comment je fais pour vivre ?

    - Tu as quel âge ?

    (…) Depuis dix ans, il me verse un salaire mensuel, comme ça, sans rien en échange. Travailler, je ne peux pas. Il le sait. Je suis une sorte d’artiste. (…) il a son usine, alors il me paye. »

    « Il », c’est « Le Père, c’est Albert Palombieri ». Le roman commence sur un ton direct, en mode intimiste. Le narrateur est un jeune homme à la dérive, un « adultescent » en inadéquation quasi totale avec le monde, sa ville (Bruxelles), son père, les femmes (et l’amour, qu’il n’arrive pas à assumer sur la durée). L’émotion affleure rapidement, avec la narration d’un traumatisme d’enfance, qui semble avoir modelé un destin. Maurice, vers neuf ans, avait la passion de l’écriture et a déposé un poème sur le bureau paternel, en quête de reconnaissance. Aucune réaction. Alors il revient dans la pièce, cherche son œuvre :

    « Je me précipite sous le bureau, entre un pied de chaise et la corbeille. Et juste avant qu’il n’éteigne la lumière d’un geste sec, je le vois, mon poème ! Il est dans la corbeille à papier grise, chiffonné. »

    La scène se reproduira au fil des mois, des années. Avec le même résultat. Qui mène à la perte de confiance et à cette plongée dans l’altérité mise en scène dans les romans des Moravia, Camus, Sartre.

    Face à la demande paternelle (a priori saugrenue : écrire un roman pour un homme qui ne l’a jamais lu !), le narrateur se cabre puis décide de se venger. Il sait ce qu'il va faire, il va écrire « La Vengeance du Fils » ou « J’emmerde le Père », l’histoire d’un homme de trente ans qui se voit imposer un projet d’écriture mais le retourne contre son concepteur. Mise en perspective des vies, des destins dans un panorama élargi. Car Maurice possède une arme secrète : son grand-père Nonno, qui a quitté jadis l’Italie pour la Belgique, lui a raconté sous le sceau de la confidence absolue ce qu’il a toujours dissimulé à son fils : l’histoire de leur famille. Or celle-ci, épique, inscrite dans l’Histoire de son pays d’origine, charrie des secrets douloureux voire impossibles à gérer. Commence un second roman (le livre du Fils, envoyé au Père en fragments), qui ressuscite toute une famille, un village, la saga du fascisme de son lustre à sa désagrégation, les années de guerre, l’alliance avec Hitler puis sa dislocation, la collaboration et la résistance, le rapport à la judéité.

    Deux romans alternent. Avec leurs rebondissements, leurs suspenses. Le Père, au début, paie sans lire. Comment le contraindre à affronter les démons du passé ? Mais le Fils lui-même peut-il pénétrer l’étoffe de son travail d’écriture sans y plonger tout entier ? S’y brûlera-t-il les ailes ? Ou le roman muera-t-il en médiateur vers la rédemption ?

    A centre du récit, des récits, la figure de Rosa, la mère du Père, la grand-mère du Fils. Une rousse « au regard brûlant » (des allures de Maureen O’Hara ?). Que l’on croise pour la première fois alors qu’elle embarque pour un train menant vers un camp de concentration. Sa vie et sa disparition. Depuis sa jeunesse insouciante et frondeuse jusqu’à l’amour, l’engagement, la trahison…

     

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    Marcel Sel (en compagnie de Jacques Mercier) lors de la remise du Prix Saga Café

     

    Mais, dans le sillage de Rosa, ce sont des pans d’Histoire qui quittent les limbes de l’Oubli. Et, lecteur francophone, on découvre avec étonnement un passé méconnu/inconnu, du ralliement du peuple italien au fascisme, vu comme un vecteur d’ordre, de modernité, de progrès, jusqu’aux prises de position du Duce : Musssolini se montre hostile aux théories racistes d’Hitler et ses militaires protègent les Juifs, les Romanichels, les Serbes… quitte à se confronter aux alliés allemands ou croates (Oustachis), MAIS il retourne sa veste devant la nécessité d’un soutien nazi plus appuyé ou planifie le massacre de la communauté slovène.

    En clair ? On lit un roman très romanesque, palpitant et émouvant, avec de l’amour et de l’amitié, des rencontres inoubliables (Aaron Zeller dans le train de la Mort), des mystères. Mais on lit aussi un ouvrage historique, qui informe et fait réfléchir. Et un roman de mœurs, une saga familiale qui orchestre l’émancipation, la réalisation. Maurice sera-t-il capable de laisser venir à lui son Hannibale (le fantasme de la femme conquérante) ? Accouchera-t-il son père en lui rendant son passé ? A moins que ça ne soit l’inverse ? Ou les deux ?

    L’écriture, le plus souvent mise au service d’une narration efficace, s’autorise des envolées plus délicates, littéraires :

    « (…) quand me sont apparus les yeux écorchés d’Aaron Zeller, à Trieste, ces yeux qui s’éteignaient pendant qu’agonisait l’humanité. »

    Des réminiscences intertextuelles m’auront souvent traversé. J’ai évoqué l’altérité/inadéquation mythifiée par L’Etranger, La Nausée ou La Désobéissance, mais d’autres échos affleurent. Le Monde de Sophie, avec le fil rouge tendu par un Père/démiurge qui dirige vers un apprentissage, un Bildungsroman. De beaux romans d’Adolphe Nysenholc ou Alain Berenboom, d’autres de Rossano Rosi ou Giuseppe Santoliquido, avec le dévoilement/rappel de nos immigrations juive et italienne, leurs drames et leurs apports à notre culture, notre vie nationale. Les romans de Mathilde Alet, avec la mainmise du Non dit, du Mal dit ou du Trop peu dit dans les relations, les constructions identitaires. In fine, comment ne pas songer à une variation libre sur le thème de l’incommunicabilité père/fils, le syndrome de Karoo* mis en exergue dans un article des Belles Phrases** ?

    Un bémol ? On peut s’irriter devant l’incapacité du Père et du Fils à user des tuteurs de résilience, comme s’ils se complaisaient dans leur mise en tragédie.

    Une illumination ? On peut à l’inverse s’extasier devant l’importance conférée à l’écriture. Songer que les majuscules apposées au Père et au Fils colorent le récit d’une aura biblique. Ce qui implique une attention soutenue au symbolique, au métaphorique. Le Verbe n’est-il pas le principe créateur ? Nommer apportant sens et existence ? Maurice, qui veut écrire des romans mais échoue faute de sujet, ne pourra-t-il écrire des histoires qu’après avoir appréhendé la sienne ? Sur le modèle « Il faut avoir été aimé pour pouvoir aimer » ou « Il faut s’aimer soi-même pour pouvoir aimer les autres » ? Le livre comme matrice des personnages, qu’il ressuscite ou accouche ?

    En conclusion, ce roman est une réussite épatante. Qui happe dès les premières pages et ne faiblit pas dans les dernières. Un travail de romancier et d’écrivain. Qui séduira grand public et gourmets.

     

    * Karoo est un roman (extraordinaire !) de Steve Tesich, qui a donné son nom à une revue/plateforme culturelle formant la jeunesse à la critique (et à l’esprit critique), qui nous est particulièrement chère : https://karoo.me/author/adamatraore1453

    ** Le syndrome de Karoo explicité: http://lesbellesphrases.skynetblogs.be/archive/2017/09/19/karoo-ou-la-maladie-de-l-existence-8765504.html

     

    60_ONLIT_rosa_bandeau_rossel_1200x1200.jpg?v=1511292014Marcel SEL

    ROSA

    Editions Onlit, roman, 2017

    296 pages

    Le livre sur le site d'Onlit 

     

    Pour en savoir plus sur l'auteur (mystérieux : Marcel Sel est un pseudonyme !) et son œuvre 

     

    UN BLOG DE SEL, le (célèbre) blog de MARCEL SEL 

     

     

  • LE MILIEU ÉDITORIAL FRANCO-BELGE ET LA COLLABORATION

     philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN

    Brouillards de guerre est un très beau titre pour un roman… qui n’en est pas un. Quoiqu’il en épouse souvent l’allure. Mais. L’auteur, un essayiste, nous offre un mélange de genres. Des trames biographiques, romanesques, se faufilent à travers des chroniques. Paris et Bruxelles sous l’Occupation, entre 1942 et 1945. Mais oyez, oyez, lecteurs ! Le voyage sera sidérant !

     

     

    sam_ph_31450_cover1.jpgCinq cents pages ! Un événement en soi, quand nos auteurs ou éditeurs rechignent à dépasser les deux cents. Une ambition rare a donc précédé l’œuvre, une immense collecte d’informations y est chevillée. Mais « l’Esprit souffle où il veut », aurait dit Jésus. Quand Barrès lui rétorquait, à deux mille ans de distance : « Il est des lieux où souffle l’Esprit ». Eh bien, disons-le haut et clair, ce livre est l’un de ces lieux, un souffle traverse ces pages, les animant comme les voiles d’une caravelle tournée vers le Nouveau Monde.

    Les premières lignes, fluides, nous projettent dans un roman historique :

    « La jeune femme descendit du tram devant le théâtre du Parc, face au Palais de la Nation qui abritait le Parlement et le Sénat, et se dirigea vers le coin de la rue Royale et de la rue des Colonies. Un grand drapeau à croix gammée flottait légèrement en cette douce matinée de printemps devant la façade du bâtiment rendu inutile par la défaite et l’Occupation. »

    On vit de plain-pied la rencontre entre une créatrice mue par l’ambition et son éditeur, toutes les émotions et pulsions qui affleurent :

    « Elle croisa les jambes et posa son sac sur ses genoux. Colin transpirait un peu à la vue de cette belle et fraîche jeune romancière. Bien qu’il la connût depuis quelques années déjà, elle lui faisait toujours autant d’effet. (..) Elle se sentait si reconnaissante qu’elle était prête à toutes les concessions face à ce gros mâle concupiscent (...) De quoi parlait-il ? Sa bouche grasse luisait. Il avait fait rouler l’expression sur sa langue, comme une plaisanterie salace parce qu’elle était une femme… « La première fois »… C’est tentant de faire le rapprochement… Ils ne pensent qu’à ça, se dit-elle. Ils n’y peuvent rien. C’est glandulaire. Glissons. »

    On songe un instant à l’actualité, aux affaires Weinstein et Spacey, l’arrivisme et la prédation, etc. Mais nous ne sommes pas dans un roman, ou alors un roman arcbouté au Réel ?, la jeune beauté n’est pas une créature chimérique ou quelque obscure écrivaillionne, non, c’est l’une des plus grandes plumes de notre Histoire littéraire, Dominique Rolin*, adaptée au cinéma, mystérieuse compagne des décennies durant du (trop ?) célèbre Philippe Sollers. Face à l’éditeur de son premier roman, Paul Colin, un collaborateur de la pire espèce, malveillant, antisémite.

    Le portrait de Rolin, en quelques pages, est fracassant. Une égocentrique uniquement préoccupée par sa réalisation personnelle, qui se fiche de la politique (et donc du sort des autres) comme d’une guigne, ne voit ses interlocuteurs que dans leur rapport à elle et à son œuvre.

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    Maxime Benoît-Jannin

    Une biographie sans fard de l’autrice (osons ce mot féministe !) de L’Infini chez soi ? Non, la scène s’élargit rapidement, les acteurs défilent. Rolin voyage vers Paris et y oublie son mari dans les bras de l’éditeur parisien d’origine belge Robert Denoël, mais voilà qu’apparaissent des célébrités du temps ou futures, le récit explose en sillons multiples, la polyphonie s’installe, c’est une ère entière qui ressuscite. Nous pénétrons dans les atermoiements d’Elsa Triolet et Louis Aragon, sortons au café avec Sartre et Beauvoir, surprenons la première rencontre de celui-ci avec Albert Camus, écoutons atterrés les propos antisémites de Céline et Rebatet, les échanges sur la littérature entre Paul Valéry, Gaston Gallimard et Denoël, observons à la loupe Cocteau et Eluard, Max Jacob et Jean Genet… dans des rues, des soirées hantées par des silhouettes en uniforme vert de gris.

    Comment décrire la submersion qui nous engloutit délicieusement ? Des biographies se croisent et se décroisent, se superposent parfois (les amours axiales de Rolin et Denoël, Valéry et Jeanne Loviton, Denoël et Loviton) mais explosées par l’irruption du Temps : articles de presse, recensions de spectacles, de procès, etc.

    Benoît-Jeannin tient du démiurge, il y a une tentation proustienne à l’œuvre, un fil glisse du sillage de Rolin (quel beau film eût écrit un Truffaut à partir des premières scènes !) pour embobiner un univers, une époque. Qui jaillit sous nos yeux hallucinés tel un Titanic remontant des profondeurs océanes pour retrouver sa trépidation.

    Il y a un bémol. Parfois, aspiré par une trame narrative, on est pressé de lire la suite mais l’auteur privilégie la reconstitution panoramique et nous voilà séparé du roman par la chronique pure et dure. Qui intéressera davantage le féru d’Histoire que le lecteur d’histoires. Ainsi, accompagnant Paul Valéry aux concerts de la Pléiade, on en découvre le programme :

    « Emmanuel Chabrier, Trois valses romantiques (Jean Françaix et Soulima Stravinski).

    Michel Ciry, Madame de Soubise (paroles d’Alfred de Vigny), (Paul Derenne et Francis Poulenc).

    Erik Satie, Trois morceaux en forme de Poire (Simone Filliard et Francis Poulenc).

    Etc. »

    Oui, parfois, reprenant son souffle, on s’interroge. Que lit-on ? Un roman, des romans, des biographies, des chroniques, une étude historique, des micro-essais, des nouvelles ? Et il y a tout cela. Mille manières d’aborder le thème central : la reconstitution d’un monde perdu, peuplé de fantômes et d’ambiguïtés sur la nature humaine, mais une reconstitution d’une essence supérieure, où le Vrai se révèle sans maquillage. Comme si l’ouvrage de Benoît-Jeannin accrochait ses lecteurs à une caméra et un micro pour les projeter via une machine à remonter le temps au cœur des événements.

    Si l’on intègre la profusion du contrepoint, l’entreprise est globalement passionnante. Car l’immense puzzle vaut à la fois par sa vision d’ensemble et l’enseignement qu’elle délivre mais, tout autant, par l’appétit suscité par une infinité de ses pièces/fragments narratifs, qui transportent intrinsèquement et indépendamment du Tout. On sera donc happé par des épisodes de la Résistance (l’assassinat de Paul Colin, les prouesses de notre aviateur Jean de Sélys Longchamps, l’attaque d’un train destinée à sauver un convoi de Juifs, etc.), des énigmes policières qui incendient justice et médias, les affres des vies privées de célébrités monumentalisées par l’Ecole ou l’Histoire soudain incarnées, mais on sera déstabilisé par la teneur des textes publiés par les autorités, les journaux, la plongée au cœur de la collaboration, qu’elle soit abyssale ou en méandres sournois, pusillanimes. On est surtout sans cesse surpris par l’auteur et ses mille angles d’attaque. Ainsi, à la page 154, un texte rédigé par un journaliste de province, un hommage courageux à l’une des victimes des arrestations arbitraires :

    « Harry Baur vient de mourir ; mais le cinéma, qu’il a marqué de sa puissante personnalité, lui assure une longue survie.

    Il y a quelques années, j’ai pu observer Harry Baur au cours d’une répétition. Congestionné, couvert de sueur, il attaquait d’intangibles difficultés, se donnait corps et âme, sans réserve, sans prudence pour sa personne, sans ménagement pour sa santé : toute intelligence, toute sensibilité à découvert (…) J’ai vu Harry Baur porter seul le poids d’une pièce, élever celle-ci au-dessus du sujet, créer autour du texte son œuvre à lui et, par son jeu, rejoindre la vie dans ce qu’elle a de plus secret. Je l’ai vu gravir avec acharnement le dur chemin de la perfection. »

    Micro-essai, somme toute, sur l’Art, ode à l’investissement du véritable artiste, qui atteint une dimension métaphysique.

    La suite ? Un déferlement d’informations, de réflexions et d’émotions. Où l’on mesure comme rarement l’impact de l’antisémitisme vichyste, des compromissions opportunistes, des fanatismes idéologiques. Et je doute qu’on puisse encore lire Céline (et même son Voyage) ou Rebatet (j’adorais son Histoire de la Musique) comme si de rien n’était… Un kaléidoscope, où le didactique est rarement pesant, où les sensations fugaces d’une force centrifuge s’évanouissent devant la perception du projet créateur, une puissance centripète servie par une écriture belle et limpide. On lit plusieurs livres à la fois mais ceux-ci sont les instruments d’un même orchestre, au service d’une composition unique.

    In fine, on se surprend à applaudir l’auteur et son éditeur (Christian Lutz) qui ont osé aller à contre-courant des normes et des habitudes pour nous offrir un ouvrage épatant, époustouflant, l’une des rares productions de ces derniers mois qui doivent impérativement trouver niche dans toute bibliothèque humaniste. 

    Ph. R.-W.

     

    * Dominique Rolin était l’autrice (je persiste, féministe !) préférée de mon épouse vers ses vingt ans et sa lecture me marqua.

     

    sam_ph_31450_cover1.jpgMaxime Benoît-Jeannin

    Brouillards de guerre

    Editions Samsa, roman, 2017

    500 pages

     

    Sur l’auteur et son œuvre, un complément d’information à lire sur le site de l’éditeur SAMSA

     

  • UNE GALERIE DE PORTRAITS SULFUREUX : DOUZE FANS (CÉLÈBRES) D'HITLER !

    philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN

    Ils admiraient Hitler est le millésime 2017 des études historiques menées par Arnaud de la Croix, un sillon désormais labellisé, son Léon Degrelle ayant connu un succès tonitruant auprès du public et été récemment couronné par le Prix des Lecteurs du salon Ecrire l’Histoire de Bruxelles.

     

     

    9782390250142.jpgDe nombreux observateurs notent les points communs entre notre temps et les années 30, les dérives qui allaient mener au naufrage de 39-45, à un crépuscule de l’Humanité, or Arnaud de la Croix nous invite, au fil de ses récents livres, à revisiter cette décennie, à nous informer, ce qui est bien, mais à nous interroger aussi, nous faire réfléchir, ce qui est mieux.

    Les douze figures proposées ici sont particulièrement intéressantes. Il s’agit en effet de douze personnalités devenues célèbres avant leur interaction avec Hitler, le nazisme, ou indépendamment de celle-ci. Qui plus est, sept d’entre elles le furent pour des qualités, des talents d’exception. L’auteur ne nous parle pas de Goebbels, Himmler ou Goering, il évoque de véritables phares du temps. Lovecraft renouvelle la littérature fantastique. Heidegger sera un maître à (re)penser pour bien des philosophes, notamment français. Lindbergh a fait planer une génération avec son vol sans escale New-York-Paris*. Leni Riefenstahl** a inventé une grammaire cinématographique. Henry Ford a offert le luxe de conduire à la moitié du peuple américain. Knut Hamsun a obtenu le Prix Nobel de littérature mais surtout annoncé Kafka, Joyce ou la Beat Generation. Robert Brasillach fut l’un des plus grands espoirs des lettres françaises. 

    Les cinq autres ? Mussolini, le prototype des leaders fascistes, qui inspirera Hitler avant l’inversion des rôles, l’homme de la Marche sur Rome et du salut bras et main tendus. Amin al-Husseini, le Grand Mufti de Jérusalem et premier gourou de la cause palestinienne (ou, plus précisément, arabe de Palestine). Edouard VIII, ce roi dont on a (trop) dit qu’il abandonnait un trône par amour (pour la divorcée américaine Wallis Simpson). Notre Degrelle (et honte) national, qui gagna des élections avec son parti Rex ultra-droitier-catholique, rêva de mettre fin à notre parlementarisme. Le moins connu, Alois Hudal, un évêque autrichien  qui se battait durant l’entre-deux-guerres pour rapprocher les peuples slaves et germaniques, éradiquer le communisme, depuis la tête de l’Anima, une institution vaticane.

     

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    Arnaud de la Croix 

     

    Or donc ces douze célébrités ont basculé du côté obscur de la Force. Pourquoi et comment ? C’est ce qu’Arnaud de la Croix va nous raconter, expliquer. Dans un  ouvrage qui présente divers intérêts.

    Au premier degré, douze récits de vies, une information historique, la résurrection et la remise en ordre d’informations éparses et parfois erronées. Ainsi, je voyais Henry Ford comme l’inventeur du travail à la chaîne et, en disciple de Charlie Chaplin, j’y lisais un fossoyeur de l’artisanat, un agent de la réification de l’individu, de la rentabilité à tout prix. Erreur ! Ford était (é)mu par des considérations sociales, la mythique Ford T était une voiture à bas prix accessible à un maximum de citoyens américains, la chaîne permettait une élévation  des salaires.

    Au deuxième degré, l’observation clinique du basculement. Comment et pourquoi ? Mussolini défend l’apport de citoyens juifs pleinement italiens, nie l’existence des races et applaudit les métissages, mais il va retourner sa veste, adopter le pas de l’oie nazi, etc. Lindbergh est le héros des Etats-Unis et du monde occidental, mais sa notoriété est responsable du rapt et de l’assassinat de son fils***; il fuit en Angleterre, dégoûté par un monde jugé pourri, décadent, et… ? Riefenstahl se passionne pour l’exaltation des corps, la mise en scène, dès sa formation (danseuse) puis naturellement (actrice, réalisatrice), or Hitler et les nazis vont lui offrir ses fantasmes sur un plateau… olympique.  

    Au troisième degré, une interrogation sur les raisons profondes, les points communs éventuels entre douze personnes a priori très différentes. Car entre le très social Henry Ford et le souverain antiparlementariste Edouard VIII, l’affolante Leni Riefenstahl et le psychorigide évêque Hudal… Quid ? Un antisémitisme forcené ? Mais que dissimule celui-ci ?

    In fine, je décèle un quatrième degré. La cerise sur le gâteau. Le bonus du DVD. Ces chocs électriques qui secouent conscience et édifices mentaux. En posant des questions dérangeantes. J’ose ? Pas moi, non, mais les personnages d’Arnaud de la Croix oui. On condamne le nazisme sur base de ses millions de victimes ? Si l’on entrouvre la porte d’une nécessaire régénération d’une civilisation décadente****, ne doit-on pas rappeler que la Révolution française, tant vantée, a causé des massacres sans nom, du génocide planifié en Vendée chouanne aux guillotines, en passant par les guerres napoléoniennes ? Des millions de morts pour imposer les Lumières ? Les Américains n’ont-ils pas fait aux Japonais ce que les Allemands avaient fait aux Juifs ? N’y avait-il pas en France une forme de fascisme et un antisémitisme virulent dès la fin du XIXe siècle, donc bien avant les modèles présumés ? On répondra en s’arcboutant à la pensée de Camus, pour qui aucune cause ne mérite qu’on lui sacrifie ne serait-ce qu’une seule vie. Idée que je renforcerais par l’impossibilité de prévoir les conséquences ultimes de toute action, les limites de tout système avant son application, etc.

    La matière de ce livre est détonante et son traitement positivement étonnant. L’auteur, hyper actif sur les réseaux sociaux, dans les débats d’idées, y apparaît très à gauche, irréductible adversaire des fascismes et dérives ultra-libérales. Or cet homme si engagé manifeste dans ses études une impeccable rigueur intellectuelle et éthique. Il ne démolit pas ses personnages mais les présente dans leur complexité, leur contexte, quitte à nous donner des informations contradictoires, poursuivant la seule quête du fait et du vrai. Nulle complaisance mais une justesse dialectique qui restitue la fragilité des âmes et des perspectives, des engagements. Somme toute, cet auteur entend les individus qu’il dénonce, il les entend et il les voit. Véritablement. Il introduit, ce faisant, des dimensions psychologiques ou sociologiques du meilleur acabit.

    Le cas de Lovecraft, notamment, est remarquablement esquissé. Avec lui, on découvre une forme de racisme ordinaire et contingent. Au départ, comme évoqué par le romancier Michel Houellebecq, il est avant tout « vieux jeu », « de par son éducation puritaine au sein de l’ancienne bourgeoisie de la Nouvelle-Angleterre. Bref, il éprouve ce que nous avons hélas quasi tous observé autour de nous : un « mépris bienveillant et lointain ». Mais. Ça ne l’empêche pas d’épouser une femme d’origine juive. Puis de basculer dans « une authentique névrose raciale ». Pourquoi ? Parce que venu à New-York, pauvre, il doit vivre dans un quartier où les immigrants l’effraient et lui inspirent une répulsion sans limite. Pourtant, sa haine, d’une férocité sidérante, est contextuelle et donc non essentielle. Et il se métamorphosera à la fin de sa vie au fil des découvertes, mutant vers la gauche, abandonnant sa judéophobie jusqu’à défendre un rabbin dont il admire les qualités exceptionnelles.

    L’art du contrepoint illumine l’ensemble de ce livre éveilleur en douce. Il n’est qu’à admirer la manière dont l’auteur débute son chapitre V :

     « Lindbergh meurt d’un cancer en 1974. Il se vouait corps et âme, depuis plus de trente ans, à un combat peut-être perdu d’avance : celui de la préservation de la nature sauvage et de l’existence des peuples dits primitifs. Il se préoccupait de « la baleine à l’Amérindien d’Amazonie », comme le dit joliment sa belle-fille Alika. »

    Un livre aussi agréable que passionnant et perforant (… notre douce quiétude). Et on regrettera que l’auteur n’ait pas en projet de compléter la liste avec une deuxième salve d’adorateurs sulfureux, citant quelques noms pour mieux nous frustrer : Unity Mitford, la folle (british) d’Hitler, l’immense écrivain Louis-Ferdinand Céline (glurps !), de grands intellectuels comme Mircea Eliade ou Emil Cioran (re-glurps !), le mahatma Gandhi (re-re-glurps !). Doit-on lancer une pétition, Arnaud de la Croix ?

     

    PS De l’auteur, j’avais déjà lu Douze Livres maudits, devinant qu’il allait devenir une référence de par ses qualités de synthèse et de vivacité, un art subtil de couronner un récit fluide de notations haut de gamme originales. Voir mon article sur la plateforme culturelle Karoo, qui évoque davantage l’homme et son parcours :

    https://karoo.me/livres/treize-livres-maudits-hublots-demultipliant-lhorizon

     

    * Mon grand-père maternel suspendit ses activités médicales pour aller assister à l’atterrissage de Lindbergh.

    ** Georges Lucas, Jodie Foster, Mick Jagger, Andy Warhol, etc. ont proclamé leur admiration pour Leni Riefenstahl.

    *** L’affaire Lindbergh inspirera Le Crime de l’Orient-Express à Agatha Christie. 

    **** Beaucoup de gens, de toutes natures, sont aujourd’hui déclinistes.

     

    9782390250142.jpgArnaud de la Croix

    Ils admiraient Hitler

    Editions Racine, étude historique, 2017

    160 pages

     

    Le livre sur le site des Éditions Racine

    Les ouvrages d'ARNAUD DE LA CROIX aux Éditions Racine

     

  • ÊTRE OU NE PAS ÊTRE CHARLIE par PHILIPPE REMY-WILKIN

    philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgEtre ou ne pas être… Charlie.

     

    Un texte écrit dans le contexte des débats sur les caricatures/blasphèmes/intégrismes et dédié aux esprits libres,

    avec une pensée toute particulière pour François Cavenaile et Frédéric Renard, Michel Gross et André Versaille.

     

     

     

    Des foules en marche, avec des pancartes ou des t-shirts "Je suis Charlie".

    Des foules en marche, avec des pancartes ou des t-shirts « Je ne suis pas Charlie » ou « Je suis Kouachi ».

    Des foules.

    A priori différentes. Les unes enracinées dans la compassion, les autres dans le rejet.

    Mais. Est-ce vraiment si simple ? L’amour contre la haine, le droit contre le non-droit ?

    Une foule peut-elle signifier le Mal et une autre le Bien ?

    Qu'est-ce qu'une foule ?

    Question subsidiaire : combien de vrais Charlie dans la foule des Charlie ? Marchent-ils pour attirer la sympathie du voisin ou pour s’intégrer, pour un idéal philosophique, pour l’autre et sa survie, sa sécurité ? Savent-ils clairement ce qu’ils proclament ? Ce qu’ils proclament est-il identique ou le message premier escamote-t-il des réalités, des revendications fort diverses voire opposées ? S’agit-il de rassembler la société occidentale, dans ses différentes composantes, athées et croyants, catholiques, juifs et musulmans, etc., au nom de la tolérance ? Ou de fragmenter, opposer un front large à un monde du Dehors vu comme menaçant, l’intégrisme islamiste voire l’islam, au nom d’une intolérance laïque ?

     

    La marche des Charlie. Qui a remué l’Occident. Etait-ce positif et beau ? Ou confus et maladroit ?

    La marche des Charlie. Avec des Netanyahou et des Erdogan, d'autres du même acabit. Curieux.

    La marche des Charlie. Avec des gens de toutes les couleurs et de tous les horizons, qui luttent pour la liberté d'expression, les droits des femmes, etc.

    La marche des Charlie et celle des anti-Charlie. Les uns, au premier abord, défilent pour la liberté d’expression, les autres contre le blasphème. Des positions inconciliables ? Ou existe-t-il un point de rencontre, loin des amalgames et des clichés, des réductions ?

     

    Liberté d’expression et blasphème.

    Mais de quoi parle-t-on ?

     

    La liberté d’expression.

    Certains la déposent sur la table des débats… comme une nouvelle Table des Lois, un socle définitif, absolu. Un palier de moralité ou de civilisation en dessous duquel il ne faudrait pas descendre. La tentation, il est vrai, est grande, car il a fallu des millénaires pour faire reculer l’arbitraire, nous doter de droits inaliénables, d’un Vivre ensemble infiniment plus confortable. Un formidable acquis de la laïcité, des philosophes ? Certainement. Mais c’est oublier que nos religions furent sans doute aussi, à un moment donné de l’Histoire, des occasions de progrès, d’ouverture. C’est oublier que tout mouvement croît, stagne, agonise. Que ce qui fut constructif et libérateur devient ensuite castrateur ou fossilisant. Le syndrome du père Mozart, le complexe Léopold ? Qui vaut pour des systèmes, des organisations, des partis, qui furent des décennies durant à l’avant-garde du progrès avant de devenir des maillons faibles, ankylosés, corrompus, égocentriques du développement sociétal.

     

    La liberté d’expression.

    Des Etats appartenant à la même civilisation occidentalo-libéralo-romano-gréco-judéo-chrétienne peuvent diverger sur la notion, ses limites, son viol. Ainsi un pasteur, aux States, pourra en toute impunité brûler un Coran en public, tout en sachant que le battage médiatique fera des morts aux quatre coins du monde. Mais un humoriste (Dieudonné), en France, sera poursuivi pénalement pour incitation à la haine, certains de ses spectacles interdits. Nos pays diffuseront largement les couvertures de Charlie Hebdo, les caricatures incriminées, quand le monde anglo-saxon s’y refusera. Une journaliste française (Caroline Fourest), d’ailleurs, dénonçant cette pusillanimité sur un plateau télévisé britannique, se verra rappeler à l’ordre par la présentatrice, et cette dernière présentera ses excuses au public, la caméra filera hors champ pour escamoter la couverture brandie. Une pudeur, des tabous à géométrie variable ? Oui. Selon qu’on soit en Australie, en Amérique, en France, il n’y aura pas le même rapport à l’argent, à la réussite, à l’intime, au sacré.

    Or, si l’on admet des divergences de perspectives entre la France et l’Angleterre, pourquoi ne ferait-on pas l’effort d’en admettre de plus conséquentes entre la Turquie et la Belgique, la Russie et l’Allemagne, les Alpes et l’Amazonie, etc. ? Comment concilier des invariants civilisationnels chers à nos Lumières, nos Voltaire, tout en échappant à l’étroitesse de vues, au nombrilisme de l’eurocentrisme, de l’ethnocentrisme, du communautarocentrisme ? Tout est là. Oser poser des balises et interdire, refuser à droite (par exemple l’excision, le mariage forcé, le crime d’honneur…) tout en acceptant à gauche (le port de la kippa ou du voile, de la croix, la pratique du Ramadan…).

     

    La liberté d’expression.

    Toute liberté est, par essence, limitée, parce que ma liberté, dit l’adage, se termine où commence celle de l’autre. Peut-on fumer sous le nez d’un bébé, pousser sa chaîne hifi au maximum quand un voisin dort ou étudie, raser un biotope admirable pour y placer son habitat, poursuivre une jeune beauté de gestes débridés, pour ne pas dire violer, frapper, assassiner à son gré ? Non. Les libertés individuelles absolues ne peuvent cohabiter. Toute vie en société, fondée sur un échange de services et le respect de règles, d’interdits, nous confronte à la limite. Comme toute règle, en grammaire, s’assortit d’exceptions. Pour le meilleur, souvent, car l’existence de l’exception entrave l’abandon au dogmatisme et au Non pensé. S’il n’y avait cette nécessité de l’empathie, ce double mouvement obligé du Vouloir et du Respecter, la liberté s’embétonnerait, une loi aveugle et inflexible défaisant l’esprit de la loi, balayant la capacité de notre esprit à discriminer le cas par cas, qui fait pourtant notre dignité voire notre humanité. La règle, en art, n’a-t-elle pas souvent, loin de brider, décuplé le génie créatif ? Il n’est qu’à songer aux pièces de l’ère classique confrontées aux trois unités, aux cinéastes de l’âge d’or hollywoodien contournant le Code Hays, etc.

     

    La liberté d’expression.

    Si l’on ne peut tout faire, on ne peut tout dire non plus. On ne peut pas tout dire n’importe où, n’importe comment et avec n’importe qui. Une blague sur les Juifs qu’on partage avec un ami juif, ce n’est pas la même chose qu’un rire partagé avec un membre du Front national. Un Juif qui blague à propos de la Shoah, ce n’est pas la même chose qu’un jeune étudiant d’origine maghrébine. Et réciproquement avec Allah, Muhammad.

    La caricature ou la liberté d’expression, somme toute, ne sont pas des valeurs absolues. Elles peuvent refléter un confort, un défouloir, flotter alors dans un horizon moyen. Elles peuvent aussi sombrer dans l’abject, s’il s’agit de stigmatiser une autre communauté ou des individus marginalisés, de hurler avec les loups, la majorité contre une minorité. L’horreur de Salem, du pogrom ! Elles peuvent enfin tendre vers l’Idéal, vers le plus beau des combats, si elles s’apparentent à un courageux contre-courant, s’il s’agit de nourrir la dialectique, relancer le débat citoyen, dénoncer ou balayer des lieux communs, des mensonges, protéger l’innocence martyrisée. La grandeur de Voltaire, de Zola !

     

    La liberté d’expression.

    Et le blasphème. Dans l’angle opposé.

     

    Le blasphème.

    Qu’est-ce que le blasphème ? Un sacrilège, un écart énorme par rapport au sacré. Or le sacré est lié à la religion, à la foi.

    La foi. Il n’y a aucune preuve objective, scientifique de l’existence d’une ou plusieurs divinités. La foi, pour être de bon aloi, repose donc non sur une certitude, un Savoir mais sur un Croire, une sensation qui peut être certainement très forte, très profonde mais qui n’en demeure pas moins une terre enchâssée dans l’océan du Doute. Elle relève donc de l’individuel, du privé, de l’intime dans une société évoluée, progressiste, où le citoyen a des perceptions affinées du monde et du rapport à l’autre, à l’éthique. Mais elle est de l’ordre du communautaire dans une société du passé ou réactionnaire, où elle offre un ciment à une nation, un Etat dont le membre n’est pas encore un adulte plein et délié, un citoyen responsable, mais demeure, au contraire, un enfant immature, à l’identité précaire, qui abandonne la liberté de ses choix pour la satisfaction de besoins immédiats, le plus souvent préjudiciables.

    Cependant. L’absence de preuve n’implique pas une supériorité de la négation du divin face à son affirmation. Y a-t-il des éléments matériels pour accréditer la supériorité de Shakespeare sur Marc Lévy, celle de Mozart ou des Beatles sur Plastic Bertrand, celle de Bergman ou Fellini sur Luc Besson, d’Arte sur TF1 ? Il existe une autre dimension, l’intuition, qui n’est pas mol abandon à de fugaces impressions mais fulgurance percutante issue de l’ordinateur de notre être, qui active mille logiciels d’analyse du monde et nous présente une synthèse qui peut être mille fois plus pertinente qu’un lent décryptage rationnel.

     

    Le blasphème.

    On peut considérer, et c’est mon cas, que la notion n’existe pas au sens strict, absolu, tout en étant pénétré de la conviction profonde et sincère, et c’est encore mon cas, qu’il y a derrière ce terme, dans certains cas, un écart éthique conséquent, voire délictueux ou criminel.

    De fait, sans sacré, il n’y a pas d’insulte au sacré. Mais. Si l’on considère avec respect celui/celle qui croit, il y a une acception à définir et qui serait le verso, pour l’athée ou l’agnostique, du recto blasphème du croyant. Quand on touche à l’intime d’une communauté. Surtout quand on y touche gratuitement. C’est-à-dire sans valeur ajoutée au débat, dévoilement d’une vérité difficile à dire, etc. Quand on y touche par intérêt. C’est-à-dire pour s’attirer les faveurs d’une frange de population animée de troubles intentions.

     

    Le blasphème.

    Le dérapage à connotation blasphématoire, disons.

    Se moquer d’une institution humaine (l’Eglise catholique, par exemple), des excès et dérives de fanatiques (DAESH), de naïfs, tout cela est sain, vital, nécessaire. De l’ordre de la critique citoyenne, de la remise en question, qui nous acheminent vers l’autonomie, la responsabilité, la solidarité.

    Mais. S’attaquer à un Dieu qui ne nous a rien fait ni dit. A des fondateurs de religion (Jésus, Muhammad) dont les figures sont mal connues, dont les messages nous sont parvenus manipulés, interprétés, déformés… à quoi cela rime-t-il ? Ne serait-ce pas comme s’attaquer à la végétation ou au vent, aux volcans ou aux mers ? Soit se tromper de combat. Ou ne pas se tromper, bien sûr, par perversion, malveillance. Car le combat ne peut fonctionner que contre des acteurs conscients. Un pape, un mollah, un président, un chef de parti, une majorité dans une assemblée, un gouvernement, une escouade de fous, d’assassins, etc.

    A quoi bon, ainsi, incriminer Allah ou Muhammad, l’islam quand l’islamisme, le terrorisme islamique ont comme premières victimes des musulmans et une culture musulmane ? Et comme forces motrices, très souvent, des délinquants sans foi ni loi, qui se jettent dans n’importe quelle dérive sectaire au hasard de leurs errances ou des failles du système.

    A quoi bon ?

    Mais à quoi bon aussi s’offusquer trop radicalement si on est sûr de sa foi et assuré dans son identité ? Il suffit de sourire et de se détourner. De ridiculiser à son tour ou de mener vers un tribunal. De proposer un échange qui véhiculera au-delà des clichés et lacunes du Savoir.

     

    Le dérapage à connotation blasphématoire.

    On peut mépriser ou haïr M’Bala M’Bala, l’odieux donné (au système… d’en face) sans souhaiter qu’il soit brûlé par des disciples du rabbin Kahane. Mais simplement, légalement, interdit, sanctionné. Plus judicieux encore : démonté par une analyse démontrant un opportunisme très conventionnel, très… système.

     

    Alors ?

    Entre liberté d’expression et dérapage à connotation blasphématoire.

    Etre ou ne pas être… Charlie ?

     

    Etre ou ne pas être Charlie.

    Il m’est arrivé de me sentir en communion avec des (DES !) Charlie, et beaucoup assurément, tout en étant incapable de me dire Charlie, pour avoir épousé, aussi, des réflexions d’anti-Charlie ou de Non Charlie.

    Situation inconfortable dans un monde d’étiquettes et de chapelles, où celui qui est à égale distance de deux ennemis est appréhendé comme un ennemi par ces deux-là.

    Si être Charlie, c’est refuser qu’on soit assassiné pour un dessin, un écrit, je suis Charlie. Contre la barbarie et le non-droit. Condamnant sans réserve des sauvages, ne leur laissant aucune circonstance atténuante.

    Mais. En même temps. Quand on est coulé depuis l’enfance dans la volonté de tendre des passerelles entre les communautés, dans un combat quotidien contre l’amalgame et le cliché, comment épouser le nom d’une revue qui glissait si souvent dans la provocation gratuite, soit le bête et méchant, le nihilisme ou la discrimination variable aux antipodes de l’éthique intellectuelle. Comment cautionner ce qui blesse non un puissant, ce qui confinerait à l’audace et à l’héroïsme, mais une population fragilisée, juxtaposant mille inégalités et discriminations ? Il me souvient qu’enfant j’intervenais pour protéger un condisciple attaqué par quatre garnements mais ne me suis jamais rallié à une bande, un encerclement clanique.

     

    Etre ou ne pas être Charlie.

    On ne tiendra pas compte, évidemment, de l’opinion des fanatiques, et la vérité, toujours, mérite de progresser toutes voiles dehors (sans jeu de mots).

     

    Je suis Charlie s’il s’agit de pouvoir avancer des thèses sans tabou. Muhammad n’a pas existé, il était juif, il n’a pas inventé l’islam mais poursuivi la religion du Livre. Les Juifs n’ont pas connu l’Exode et sont descendus des collines cananéennes, David fut un roitelet et un chef de bande, le monothéisme biblique est une création tardive d’un Josias aux aspirations génocidaires, Yahwé avait une épouse, Ashera, le Jardin d’Eden ou le Déluge sont des plagiats de L’Epopée de Gilgamesh, une merveille mésopotamienne. Jésus était un homme, sa mère l’a conçu hors mariage, son père, Pantera, était un légionnaire romain d’origine syrienne dont on a retrouvé la tombe en Allemagne. Le christianisme a été réinventé, confisqué, détourné par Byzance et Rome. Etc. On doit pouvoir ouvrir tous ces débats, comme il convient de remettre en question les soubassements de l’Amérique, l’impérialisme financier, l’influence sur le sort du monde de la City ou des compagnies pétrolières, le colonialisme, les dérives du communisme, de l’ultra-libéralisme, de l’islamisme… Démonter Napoléon, Staline, Léopold II. Tout doit pouvoir être interrogé, critiqué, remis en question. Baudouin a-t-il trempé dans l’assassinat de Lumumba ? Qui a assassiné Lahaut ? Peut-on parler d’un génocide congolais ?

    Tout. Tant qu’il s’agit de faire progresser la dialectique, le savoir, la compréhension du monde. Détruire (des mythes, des légendes, des contre-vérités) pour permettre une reconstruction plus nuancée, sincère, vraie.

    Mais. Si la destruction est pathologique ? Gratuite donc.

     

    Je ne suis pas Charlie s’il est question de dessiner un Muhammad hideux et barbare, voire le derrière à l’air. Car. Loin de susciter un débat fertile, ne tente-t-on pas alors de flatter/rallier le raciste qui sommeille en beaucoup ? Le musulmanophobe, rimant avec arabophobe, qui nous éloigne d’une islamophobie a priori légitime. A contrario, un dessin où Muhammad regretterait d’être aimé par des abrutis… Le message serait subversif, interpellant, productif. Sauf s’il est dit ou sous-entendu qu’il n’est aimé QUE par des abrutis. La caricature, là, au lieu d’ouvrir, amenuiserait la réflexion et la plaquerait violemment entre des œillères.

     

    Etre ou ne pas être Charlie.

    Ou être à la confluence des deux courants. Des deux aspirations.

    Exprimer et respecter.

    Sortir de la théorie et du laboratoire. Appliquer dans le champ du réel. Essayer.

    Elire. Tout acte, toute parole attachés à une réflexion.

    Faire et dire à droite, ne pas faire ou dire à gauche. Ou peaufiner la manière, poser des balises claires.

    Ainsi, dans un roman, narrer une page d’Histoire, un génocide (en Terre de Feu), en s’abstenant de révéler les origines du commanditaire. Dans un autre, donner une famille d’accueil juive au héros, ou des amis allemands, polonais au creux des sombres années 1920. Ou oser raconter Muhammad et la genèse de l’islam.

    Dans tous les cas, en balayant clichés et amalgames, en offrant de la matière solide, de la diversité, de la nuance. Sans complaisance. Avec empathie. Pour s’enrichir de la richesse inépuisable et somptueuse de l’altérité, reculer ses limites, atténuer ses lacunes, ses a priori. Avant de proposer le même voyage à d’autres.

    Philippe REMY-WILKIN

     

    Le roman de Philippe Remy-Wilkin, Lumière dans les ténèbres, vient de paraître aux Éditions Samsa

    L'Épopée de Gilgamesh de Philippe Remy-Wilkin (Éd. Maelström)

  • HOPE de SYLVIE GODEFROID

    philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN 

     

     

     

     

     

     

    CVT_Hope_6715.jpgUn court roman (150 pages) déconcertant car il se donne des allures de thriller quand l’essentiel du récit est ailleurs, qualitativement mais quantitativement aussi.

    Le pitch ? Une femme dont le visage est rongé par une tumeur, atrocement repoussante pour le commun des mortels donc, mais immensément riche (par héritage) décide d’en finir… en beauté, en invitant dix personnes à une somptueuse réception parisienne qui se transformera en bouquet final… pour tous.

    Cette trame-là, qui a des allures de variation lointaine sur le thème du Dix petits Nègres d’Agatha Christie, m’a laissé sur ma faim. Comme j’ai regretté l’oscillation entre divers traitements du récit : la narratrice présente l’une des dix futures victimes mais, dans un autre chapitre, la relation se fait plus neutre, objective, extérieure ; un chapitre met en lien son personnage et celui du suivant mais pas un autre, etc. Une suite de bonnes idées structurelles qui n’ont pas été systématisées, ce qui pourrait participer de l’exercice de style, de la volonté d’étonner et de se renouveler, au risque d’une impression d’inachèvement.

    MAIS. Passons aux choses sérieuses ! Il faut gratter derrière ce décor en trompe-l’œil, le thriller n’est qu’un récit-cadre (malgré un embryon de suspense final) pour sa matière véritable : une suite de dix portraits (disons même onze avec la narratrice), dix tranches de vie, dix micro-romans donc, qui sont autant d’exercices de style (et donc un beau sujet de réflexion, d’étude pour de jeunes plumes) qui vont nous immerger dans la condition humaine et ses variantes, nous interroger sur la bienveillance et ses limites, la frustration et la difficulté à assumer le bonheur ou les malheurs, la réussite sur la durée, l’interaction avec les autres, le monde :Sylvie%20Godefroid%20-%20photo.jpg

    « Des gens comme vous, des bienveillants de surface, qui vous souciez du réchauffement climatique, des énergies vertes, des phoques en Alaska, de la disparition des ours de Sibérie ou de la naissance d’un petit panda dans votre zoo préféré. Des gens comme vous qui m’avez laissé crever, moi qui étais votre voisine, moi qui habitais votre ville, votre pays. Elle est où, votre compassion quand il s’agit des vôtres ? »

    On songe à cet immense auteur (Baudelaire ?) qui s’adressait à « Toi, hypocrite lecteur ! ». Et me revient cette impression d’une spécificité de Sylvie Godefroid, qui transcende plusieurs de ses livres. Il y a un premier niveau de narration qui semble soft et simple, attractif pour beaucoup de par sa plongée dans l’intime et ses tourments. Mais il y a autre chose, tout autre chose à décrypter, un cri très sombre, quasi philosophique sinon métaphysique, sur la difficulté existentielle de l’Être et ses pulsions destructrices, auto mais altro aussi, si je puis dire. Qui ne sera pas ébranlé, mal à l’aise, plongé dans la remise en question et le doute sera passé à côté de la substantifique moelle de l’opus !

    Et puis il y a le style, très éloigné des critères anglo-saxons de mes prédilections, mais très original, qui semble extrêmement travaillé quand il est naturel chez Sylvie qui parle comme elle écrit, vivant en apnée dans les mots et leurs assemblages, leurs réinventions, du matin jusqu’à la nuit tombante :

    « La vie s’exprime avec éloquence à travers les griffures qui émaillent les vieilles casseroles en fonte. Un éplucheur à la main comme d’autres arborent le glaive, Salomé a traversé son existence en accommodant les restes du frigo aux émotions du moment."

     

    Hope, Sylvie Godefroid, roman, Genèse Editions, Bruxelles.

    Le livre sur le site de Genèse Éditions

     

    Le blog de Philippe Remy-Wilkin

  • STILLE NACHT !

    philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN

    Le dernier (faux) roman de Gérard Adam est un chant de Noël doux/amer qui décline sensibilité et écriture.

     

     

     

    2017-09-01_213055_ill1_Stille-nacht.jpgC’est une constante des éditions M.E.O., de nombreuses publications sont à la limite des genres. Evelyne Wilwerth écrira des romanouvelles, Soline de Laveleye un « conte qui ne (se) raconte pas », Daniel Charneux une fausse étude historique sur Thomas More, etc. Choisir un livre M.E.O., c’est rarement plonger dans un récit haletant (quoique la susdite Evelyne est, elle, virevoltante d’essence), à péripéties ou solidement charpenté, c’est souvent tout autre chose, aller à la rencontre d’une écriture et d’une sensibilité, d’un décryptage du monde et de ses rouages saisi à hauteur d’homme, à profondeur d’âme. Avec cette impression de partager des moments d’intimité avec des auteurs qui se laissent aller à écrire naturellement, et qui nous offrent donc de délicieuses madeleines de mots, pensées, impressions.

    Le dernier roman de Gérard Adam vient asséner un semblant de pertinence à ma théorie. En effet, ce n’est pas vraiment un roman ou il l’est, mais qu’importe !, autrement, en intégrant un récit de vie, une collection de moments-clés, d’anecdotes et d’atmosphères qui constituent l’esquisse du… roman d’une existence.

    Son héros ? Un contre-héros, la septantaine toute proche, qui erre entre sa mère atteinte d’Alzheimer et déjà à demi-morte, ses souvenirs d’enfance et d’adolescence, ses regrets, ses complexes et ses aspirations refoulées. Le ton est doux/amer, souvent bougon mais truffé d’humour, sans fard.adam-2017.jpg

    J’avoue avoir été très ému par la reconstitution de ces instants de nos jeunesses, qui semblent à tort anodins ou dérisoires quand ils sont autant de carrefours, de stimuli nous faisant basculer à droite ou à gauche, ou stagner, hoqueter. On tourne à trois camarades autour d’une fille et, allez savoir pourquoi, elle vous méprise, vous marginalise, votre vie peut en perdre ses couleurs pour longtemps, pour toujours. On a tous vécu ça à petite ou grande échelle, ou l’inverse.

    Il y a autre chose. Ivan, le héros/narrateur, est le résultat d’une émigration compliquée et il ne sait quasi rien des épopées parentales :

    « A travers ces rêves, nous entrevoyons, comme dans une brume, des fragments de sa jeunesse. Que n’a-t-elle (NDR : Mamma, la mère du narrateur) raconté lorsqu’il était encore temps ? Si je l’interrogeais sur son passé, elle haussait les épaules : « C’est si loin, tout ça ! La cendre est refroidie. A quoi bon la remuer ? » Nous ne saurons jamais rien de ses attentes, ses espoirs, ses illusions de jeune fille, ensevelis dans la fosse commune de l’Histoire. »

    Ils sont venus de Croatie ou d’une zone limitrophe mais paraissent issus de camps opposés, des survivants des atrocités commises en temps de guerre ou sous la répression qui suivit. Comment se sont-ils rencontrés, aimés ? Parce que tous les fuyards, somme toute, se ressemblent ? Cette problématique entrouvre une interrogation subtile sur les racines, leur importance ou leur côté surréaliste in fine. Doit-on s’expurger de tout et entamer une feuille blanche ? Est-ce possible ?

    Dans la foulée d’Ivan, on est plongé dans une période entre chien et loup, un homme en parfaite lucidité et maîtrise, qui effectue son bilan, pressentant le temps qui le sépare de la non-vie maternelle, le rétrécissement qui s’opère chaque jour, déjà, panoramise/relativise le monde qui l’entoure, ce qu’il a raté, vécu, gagné, effleuré, refusé, cassé. On devine qu’on se dirige tous et toutes vers cet état des lieux, si tant est qu’on n’y soit pas déjà confronté, tout ne nous est donné qu’en location, tout est éphémère, la vie passe trop vite, et ses plaisirs, les occasions de se refaire.

    A moins que… Stille Nacht. C’est quand on n’y croit plus, le monde et notre cœur se délitent, tout est pesé, mesuré, achevé… Non ! La vie est encore là, bien là ! Et les derniers chapitres, situés au sein des polders flamands, dans un gîte aux allures de crèche mondialiste, dessinent une sorte de remontée vers la lumière du partage, de l’adéquation. L’euphorie de Noël, soudain, nous étreint, nous transporte. Il suffit de peu pour balayer un ciel gorgé d’opacité. Une infime échancrure à travers les nuées et…

    Un beau livre et une fin qui m’a paru vitrail de cathédrale !

     

    NB En complément de cet article, une présentation des sorties des éditions M.E.O. en cette rentrée sur le site LETTRES BELGES de Philipe REMY-WILKIN: https://philipperemywilkin.com/le-blog-de-phil-rw/a-propos-des-lettres-belges-2/

     

    stille-nacht-cover.pngGérard Adam

    Stille Nacht

    Editions M.E.O., Bruxelles, roman, 2017.

    174 pages

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

  • LE DERNIER THRILLER, AUX EFFLUVES DE ROMAN DE MŒURS OU DE SATIRE SOCIALE, DE LA PLUS GRANDE PRO DU GENRE EN NOS TERRES

    philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN 

     

    Je sais pas est le onzième roman/thriller de Barbara Abel, qui est un peu notre Mary Higgins-Clark nationale, sans le conformisme psychologique et la mièvrerie sociologique de la célèbre reine du polar, avec une envergure littéraire bien supérieure aussi… ou tout court. Cocorico ! 

     

     

    9782714470874.JPGLe pitch ? Un groupe d’enfants de cinq ans en excursion scolaire aux alentours d’une forêt, encadrés par quelques enseignants. Du rififi entre une institutrice, Mylène, au physique ingrat, et une fillette, Emma, aux traits d’angelot, quelques menues frictions entre ces innocentes têtes blondes et… la gamine rebelle disparaît. Mais sa rivale adulte aussi, dans la foulée. On les recherche, surtout la plus jeune, négligeant un peu la plus âgée, on doit recourir aux forces de l’ordre, une battue s’organise et… On va retrouver celle que le lecteur attendait le moins. Emma. Blessée. Un foulard autour du bras. Celui de Mylène. Elles se sont donc croisées après la disparition. En pleine forêt. Mais. Ensuite ? Que s’est-il passé ? Où est l’institutrice ? « Je sais pas, répond Emma imperturbablement. »

    Retour en arrière. L’importance du background. Emma allait-elle mal parce qu’elle en avait trop vu ? Avait-elle deviné que sa mère Camille avait entamé une liaison extraconjugale ? Savait-elle qu’il y avait un lien entre Etienne, l’amant de sa mère, et… l’institutrice ? Que s’est-il passé mais, surtout, que va-t-il se passer à présent ? Car, pour Mylène, diabétique privée des moyens de s’injecter sa dose d’insuline, le compteur est déclenché, et elle se trouve doublement proche de l’abîme.

    Voilà un canevas stressant et palpitant. Mais le talent particulier de la romancière est ailleurs. D’un côté, Barbara Abel réussit à distiller des informations/paquets-surprises qui renouvellent et dynamisent l’appréhension du récit, surtendent ses fils. Liens inattendus entre les personnages, traits de caractère souterrains qu’un facteur déclenchant pourrait transformer en bombes à retardement. De l’autre, elle nous décrit le ballet des sentiments humains et des comportements, tout autour de cette Emma qui sait tout mais ne veut rien dire, et ce n’est guère reluisant. Que du pitoyable, du faible, du lâche, de l’hystérique. On est pris de nausée devant ces parents surprotecteurs, manipulateurs et calculateurs. Trop aimer, mal aimer, c’est pire encore que ne pas aimer, plus débilitant pour l’enfant en construction. Et la nausée déborde pour submerger cette enfant-poupée qui nous rappelle les anges blonds du Village des Damnés, le film-culte de Wolf Rilla :

    « C’est difficile de dénigrer une petite fille de cinq ans (…) Dans ses rapports avec les autres enfants, Emma est particulièrement autoritaire, presque tyrannique. Elle installe constamment un rapport de force. (…) Eh bien, pour dire les choses comme elles sont, la petite Emma Verdier, n’a de beau en elle que son visage. C’est une sacrée peste, je peux vous le dire. Une vraie chipie. Et je la soupçonne même parfois d’être volontairement malveillante. »

    D’où cette question existentielle qui se faufile entre les situations : la véritable humanité ne consiste-t-elle pas à échapper à la machine infernale de nos lacunes, limites, pulsions ou à la dompter pour maîtriser nos vies et leur donner du sens, une éthique, s’extraire de la gangue du premier cercle concentrique pour rallier un intérêt plus général, le respect d’autrui ?

     

    d17d0dab9a313439373031383631383033363233.jpg

    Barbara Abel

     

    Barbara Abel détient un gros avantage par rapport à la plupart de nos littérateurs, elle raconte de véritables histoires, avec du suspense et des rebondissements, un cadre rigoureux, un parfum de cinéma ou de série américaine. Barbara Abel possède, tout autant, un gros avantage par rapport à de nombreux auteurs de thrillers, elle ne tente guère de la jouer littéraire, privilégiant simplicité, percussion et narration, mais elle est naturellement littéraire, son écriture est adroite et solide, compacte et dense, teintée d’envolées chirurgicales :

    « Ils s’étreignent, se sentent, se goûtent, ils se pillent jusqu’au dernier râle. »

    On entre aisément dans un roman de Barbara Abel, on lit agréablement et on progresse, on ne stagne jamais. On peut parfois, et c’est mon cas, avoir un moment de flottement, parce qu’elle ne multiplie pas les actions, instille plus qu’elle ne balaie, la joue trop fine pour emporter à du 1000 à l’heure. Mais la maîtrise est élevée, elle vous aura, tôt ou tard, elle vous aura. Arrivera un moment où le récit s’arrachera soudain aux rails pour esquisser un tour inattendu, saisir ou bousculer le lecteur, et, quoi qu’il en soit, l’emporter sur un toboggan.

    Page-turner !

     

    7ec12aa91918c9b6e577c1ae18a0a34b-1480605353.jpgBarbara Abel

    Je sais pas

    Editions Belfond, Paris, roman, 2017

    430 Pages

    Le livre sur le site de l'éditeur



  • ET SI LES OTTOMANS AVAIENT TRIOMPHÉ À VIENNE EN 1529 ET SOUMIS L'EUROPE JUSQU'À AUJOURD'HUI ?

    philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN

     

    Guerre sainte est le premier roman de Bertrand Scholtus, un compatriote qui débarque dans notre microcosme à un peu plus de cinquante ans, et qui ose, ose ! Évoquer les attentats des islamistes, le conflit Israël/Palestine, le fanatisme religieux… en renversant la perspective et en explosant la pagination !

     

     

    9782875862211.jpgLe livre commence par un attentat à Bagdad… commis par des chrétiens fous de Dieu. Et nous voilà plongés dans un monde inversé où les musulmans ont colonisé le monde et exporté leurs valeurs libérales, défendent progrès, laïcité, etc. quand les chrétiens vivent le plus souvent dans la frustration et l’humiliation, en marge du grand mouvement social.

    J’entre difficilement dans le livre. Ou plutôt j’y entre sans grande difficulté, car c’est écrit de manière simple, claire, fluide, raconté sans pesanteur, MAIS sans enthousiasme, voilà. Parce que l’écriture ne m’emporte pas ou la puissance centripète d’un thriller à l’anglo-saxonne. Pourtant, bientôt, mon appréhension va basculer. Pourquoi ? Comment ?

    Le roman se partage entre deux fils principaux. Le premier suit Paul Lemonnier, un père de famille, Occidental d’origine mais parfaitement intégré sinon assimilé à la civilisation orientale dominante, qui assume de hautes responsabilités dans un hôtel de Dubaï. Un Paul confronté aux dérives radicales de son fils Iskander (ex-Alexandre et re-Alexandre) et qui va se battre pour dénouer l’écheveau de ses influences, remonter la source des manipulations sectaires, tenter d’éviter que le jeune homme ne tombe victime de forces de répression parfois/souvent aveugles ou ne passe à l’acte ultime. Le deuxième fil nous précipite dans la péninsule ibérique où se voit transposé le conflit Israël/Palestine, avec références obsédées des protagonistes à la Reconquista historique, avènement d’un caudillo de Castille, lutte des Occidentaux/chrétiens contre un califat de Grenade qui tend à gagner du terrain.

    C’est dans l’épopée espagnole que s’opère en moi un chamboulement. J’oublie mes réticences et me retrouve de plain-pied au côté d’Esteban, un jeune homme en perte de repères, et de ses comparses, parcourant les collines et la campagne au gré de missions ahurissantes bien dessinées, réalistes. Tout est décortiqué dans ce roman parallèle. Les luttes entre factions chrétiennes rivales, la corruption et les règlements de comptes occultés par des trahisons montées de toutes pièces, chacun étant le traître d’un autre, l’enchevêtrement des haines au gré des attentats et ripostes, le cheminement complexe des esprits des uns et des autres, des quêtes (argent, pouvoir, succès auprès des femmes, pureté, salut, amélioration du sort d’un peuple, plaisir de tuer, volonté d’organiser un monde juste…) très différentes réunissant des complices aléatoires, la fuite du sens, quand il n’est plus question d’essayer de gagner mais de vivre par défaut :

    « (…) On ne peut plus les battre en combat classique, Esteban, tu dois te mettre ça dans la tête. (…) – Mais alors, à quoi on sert ? – T’as de ces questions ! On sert de pions dans une partie que Guillerez (NDR : transposition d’Arafat ?) et d’autres comme lui mènent depuis près de vingt ans pour l’emporter malgré tout. On ne peut pas gagner sur le terrain, mais on s’en fout d’avoir la guerre. Qu’est-ce qu’on a jamais eu d’autre ? Alors que les Grenadais, ils peuvent pas être vaincus, mais ils rêvent de vivre en paix. (…) Ils sont invincibles mais ils ne sont pas invulnérables ! (…) »

    Le récit est plus gouleyant et moins solennel qu’un « Pour qui sonne le glas ? » mais il y a un parfum d’Hemingway dans ces aventures-là.

    Je marque une pause dans ma lecture. Partagé entre regret et admiration.

    Regret. Les qualités du livre demandent un temps d’adaptation, l’attentat initial tentant d’être un moment fort mais n’ayant pas la percussion d’originalité du récit qui va suivre.

    Admiration. Ce livre est d’une intégrité rare. Au lieu de partir en trombe et de s’essouffler, décevoir, comme 90 % des thrillers, il instille ses richesses progressivement et sans cesse plus largement, plus profondément.

     

    B9712876053Z.1_20170814104743_000+GMQ9IJARO.2-0.jpg?itok=E9VeFM8R

    Bertrand Scholtus 

     

    Admiration. L’auteur et l’éditeur (Ker, mené par le très dynamique Xavier Van Vaerenbergh) vont à l’encontre des règles (tacites ou inconscientes) de l’édition belge. Un premier roman et l’auteur ne se lance pas dans l’autofiction, le local, il déploie une énergie énorme à se documenter, préparer en amont, puis une autre, en aval, à écrire une épopée en près de 400 pages de notre temps et de notre monde, à s’aventurer dans les méandres périlleux de la politique, de l’histoire, du thriller, à recréer de manière naturelle l’extraordinaire complexité des phénomènes liés au terrorisme ou au conflit Israël/Palestine. Mieux que tout discours didactique sur le comment du pourquoi du chaos mondial, on évolue à hauteur d’homme et au sein de situations concrètes, on voit ces gens vivre et rêver, aimer et haïr, suivre comme des moutons ou s’interroger, louvoyer, bifurquer, justifier… jusqu’à l’innommable :

    « (…) Padre, on entre au paradis avec du sang d’enfants sur les mains ? (…) – Esteban, qui peut savoir ce que désire Dieu ? Ce qui compte, c’est que les enfants qui sont morts à Almheida étaient trop jeunes pour avoir été salis par l’infidélité au Christ de leurs parents.

    (…) Ils sont donc eux aussi entrés directement au paradis. (…) pour nous, chrétiens, qui croyons en la vie éternelle, la mort d’un enfant n’est pas un drame. (…) »

    Admiration. Ce roman rappelle la plus grande série TL de tous les temps, The Wire, qui décrivait l’univers d’une ville américaine à travers le prisme du crime mais en donnant sa chance et une voix réelle à chacune de ses composantes, du potentat dealer au maire, des petites mains adolescentes qui repèrent/alertent aux policiers de terrain, éducateurs, etc., évacuant les étiquettes morales toutes faites ou les redistribuant. Mais, ce faisant, le récit en arrive à donner le vertige, tant il devient malaisé de répondre à certaines argumentations perverses, tant la force de conviction des uns (qui est le véritable mensonge, disait Nietzsche) s’apparente à un rouleau-compresseur qu’il paraît bien ardu d’arrêter, amenuiser, éradiquer.

    En clair ? On vit avec ces terroristes chrétiens, qui sont une transposition des combattants palestiniens, et la caméra de l’auteur nous permet d’assister à la naissance des flux et reflux qui vont générer des drames. Plutôt que de parler de monstres et de se laver les mains d’un monde qui nous serait étranger, le roman vient asséner une démonstration digne d’une Hannah Arendt et de sa théorie de la « banalité du Mal ». Ce faisant, le miroir tendu, il nous contraint à l’introspection personnelle et collective, première étape avant la réaction, l’action. Qui ne peuvent avoir le tranchant net et dément des binaires Trump et Bush, Erdogan et Le Pen. Ni le laxisme de leurs apparents contraires qui constituent le verso d’une même pièce entretenant le règne de la confusion et de la terreur.

    La suite ? L’enquête de Paul semble une course contre le temps pour arrêter l’inéluctable, la quête d’Esteban conjugue ascension apparente en direction du paradis et descente inconsciente aux Enfers. Les fils se tendent et convergent. Jusqu’à…

    A faire lire par nos jeunes (et moins jeunes) et à discuter, en classe, en famille, entre amis ! Un livre hors normes à l’échelon belge francophone. Un thriller… citoyen.

    PS On se réjouira de voir récemment éclore des romans belges francophones qui pensent et racontent large, de Jean-Pol Hecq* (les Indes, 1959, dans Tea Time à New Delhi, chez Luce Wilquin) à Alain Berenboom* (l’Asie d’aujourd’hui dans Hong-Kong Blues, chez Genèse).

     

    9782875862211.jpgBertrand Scholtus

    Guerre sainte

    Ker éditions, roman, 2017

    385 pages

     

    Le livre sur le site de l’éditeur KER

     

  • UNE UCHRONIE ENTRE GRAND LARGE ET PARFUM CODÉ... EDGARD P. JACOBS

    philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN

     

     

     

     

     

     

     

     

    ob_b44a56_unnamed.jpgTea Time à New Delhi est le deuxième roman de Jean-Pol Hecq, l’un des plus éminents animateurs (anima, l’âme) culturels de la RTBF de ces dernières décennies, qu’on prend plaisir à retrouver autrement… et semblablement.

    Grand large, Jacobs, semblablement… Explicitons tout cela.

    Nous avions lu et aimé le précédent opus, Georges et les dragons, mais l’auteur, cette fois, largue les amarres pour nous emmener plus profondément dans la Grande Histoire et les méandres de l’espace-temps. 1959, les Indes, Che Guevara et Indira Gandhi ! Alléchant, isn’t it ? Le propos est de faufiler des aventures imaginées entre des épisodes réels de la biographie de deux personnages fondamentaux du XXe siècle.

    Grand large, donc, mais Jacobs ? Jacobs et non pas Dumas. Il n’est pas question d’un récit pétaradant mais feutré, qui recrée le charme d’une Inde post-british mais très british encore. Che Guevara, le fameux guérillero, envoyé par le gouvernement cubain en mission diplomatique (la quête d’une fourniture d’armement), y présente des allures de Mortimer, ce héros de BD infiniment moins lissé que son inséparable comparse Blake, capable de rompre la langue de bois des salons.

    Grand large, car le récit, arcbouté aux visites protocolaires infligées aux Cubains, nous promène à travers l’Inde et ses emblèmes, ses contrastes. De toujours, d’hier et d’aujourd’hui. Un barrage pharaonique mais le Taj Mahal aussi, l’hôtel Ashok, le Teen Murti Bhavan, etc. La vie grouillante des mégalopoles Delhi ou Calcutta, comme la campagne profonde traversée par le Frontier Mail, train aux volutes mythologiques. La saleté et le raffinement, le vacarme et le ton aigre-doux délicatement modulé, la puanteur nauséeuse et les senteurs enivrantes.

    Jacobs encore sur le fond. Car le récit entrelace deux fils principaux. La rencontre des deux monstres sacrés, leurs échanges, qui interrogent sur notre rapport au monde, la manière de le révolutionner (par la force, à la cubaine, ou par la non-violence à la Mahatma). Mais aussi une aventure gouleyante où des espions se baladent dans le sillage de la délégation cubaine (CIA, MI5, services secrets indien et russe), pour les protéger, surveiller ou… éliminer. Il est question d’attentat, de tentative d’empoisonnement, etc.

     

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    Jean-Pol Hecq

     

    Semblablement. Car le livre épouse la personnalité qui nous était chère lors d’interviews fouillées. Le ton décontracté, sans emphase, sobre mais convivial, projette discrètement dans l’ample, l’intime, l’essentiel sur arrière-plan de travail et de documentation. Il sera donc question des trajectoires privées de Guevara et Gandhi mais, tout autant, d’une immersion dans la situation du monde d’alors, un rappel décapant de la manière dont les Russes, les Américains se partageaient le monde, positionnaient leurs pions, se mêlaient arbitrairement de ses rouages, quitte à provoquer des attentats, faire tomber des gouvernements, assassiner... Les rivalités/hostilités Inde/Pakistan, Chine/Tibet, etc. sont explicitées. De manière claire et concise :

     « (…) nous – je veux dire le gouvernement de l’Inde – avons tenté de convaincre le Dalaï-Lama de ne pas se focaliser sur l’exigence d’une indépendance totale, mais plutôt de plaider en faveur d’une large autonomie à l’intérieur de la République populaire de Chine. Il a refusé de nous écouter. Ses conseillers pensaient sans doute qu’avec le soutien des Etats-Unis, ils seraient capables de se débarrasser des Chinois. Ils ont donc choisi l’épreuve de force, et de la plus idiote des manières. (…) »

    La dernière page tournée, on a envie de faire ses valises ou d’ouvrir un recueil de poésies de Tagore, d’aller sur Wikipédia entailler plus avant les sillons entrouverts. Qui était ce Krishnamurti qu’Indira voulait à tout prix présenter au Che, songeant qu’il pouvait incurver sa destinée ? Peut-on encore emprunter le Frontier Mail ou loger à l’Ashok ?

    Surtout. Bravo, Jean-Pol Hecq, pour votre fidélité à un projet intérieur, humaniste au sens suranné… le plus noble du terme. Tout en suivant avec plaisir les aventures de nos Cubains/Tintin et Haddock au pays de Nehru et des maharadjahs, parfois avec émotion aussi, quand on anticipe les destins, on a intégré avec aisance une idée des enjeux de la géopolitique mondiale, brisé ou nuancé quelques clichés (la non-violence indienne ou la violence cubaine), revisité des moments-clés de la configuration de notre planète. Et, luxe suprême, on réfléchit ou médite :

    « (…) personne ne peut savoir ce qui des forces de vie ou des forces de mort l’emportera, mais cela ne signifie pas qu’il ne faut pas lutter, ni encore moins abandonner (…) Il faut commencer là où on est, là où la vie nous a placés. (…) pour réaliser la véritable révolution, il faut d’abord parvenir à se transformer soi-même. Peu en sont capables (…) Seuls ceux qui savent mourir d’instant en instant peuvent éviter d’entreprendre avec la mort un impossible dialogue. (…) » 

     

    ob_b44a56_unnamed.jpgJean-Pol Hecq

    Tea Time à New Delhi

    Editions Luce Wilquin, roman, 2017

    Le livre sur le site des Éditions Luce Wilquin

     

    Le blog de Philippe Remi-Wilkin