Comme un parfum de chair grillée

  • Comme un parfum de chair grillée (5/5)

     

    Quand il était arrivé devant chez elle ce matin-là, c’était le premier jour de l’été. Une brise un peu fraîche nettoyait l’air des lambeaux roses de l’aube. Il était resté un moment près de sa voiture puis avait rejoint l’orée du bois voisin, à une vingtaine de mètres. L’heure approchait, très matinale, où elle sortait de chez elle, démarrait, partait rejoindre [la multinationale où elle s’était rendue indispensable.]

    Elle était sortie, s’était approchée de la voiture rouge, féminine et bourgeoise. Il était sorti du bois, avait appelé : « Aude ! »

    Elle s’était retournée, surprise, avait regardé dans sa direction, avait hésité un peu avant de le reconnaître, il en était sûr à ce moment, il se souviendrait toujours de ce regard où se mêlaient un peu de pitié, un peu de peur.

    Dans le matin dilaté de silence, c’est à peine s’il avait dû élever la voix malgré la distance :

    « Aude ! laisse-moi te parler, laisse-moi t’approcher. Tout n’est pas perdu, tu sais. Il faut oublier, tout peut s’oublier, oublier le temps des malentendus et le temps perdu… »

    Elle avait souri, avait eu un léger mouvement de tête comme un va-et-vient de gauche à droite, comme une hésitation, peut-être, et il avait fait un pas en avant. Alors, elle avait ouvert la portière, elle s’était préparée à entrer. Il avait crié : « Aude ! attends ! » Elle avait tourné la clef dans le démarreur.

    La belle voiture rouge était devenue boule de feu tandis que la brise du matin lui apportait des volutes de fumée noire et une discrète odeur de chair grillée.

     

    « Pratiques, ces kits voiture piégée à saisir sur Internet », avait-il songé avant de s’éloigner, sur la route de campagne bien dégagée, en fredonnant « Burn Baby Burn »…

     

    Daniel Charneux & Éric Allard

     

    Le site de Daniel Charneux:

    http://www.gensheureux.be/site/

  • Comme un parfum de chair grillée (4)

    Pendant quinze jours, il l’avait épiée à distance à l’heure du soleil couchant, s’était habitué à ce rendez-vous de 21 heures. Renseignements pris (il avait gardé le contact avec une ou l’autre connaissance commune), la direction générale de la multinationale qui employait Aude  l’avait chargée de l’implantation d’une filière locale. Tout cela allait, pensait-il, dans le sens d’une résolution de leur histoire, d’un retour à la case départ. D’autant que des rumeurs couraient selon lesquelles elle avait laissé son viking de mari au port.

    Un jour, tout en l’observant, il eut l’idée d’appeler la mère d’Aude, veuve depuis un an, pour obtenir le numéro du portable de sa fille...

            Tu as gardé la même voix... Tu sembles loin, tu es où ?

             Heu... À la mer ! Et toi ?

            Chez moi... à Anvers.

    Il lui parlait tout en l’observant avec des jumelles comme s’il l’eût regardée dans leur living pendant qu’elle répondait à quelqu’un d’autre. Tandis qu’elle se levait pour aller se servir à boire, d’une seule main, elle lui apprit que ses garçons avaient l’âge d’entrer à l’université. Elle se rappelait quelques éléments de leur courte liaison mais beaucoup faisaient défaut à sa mémoire.

    - Toi, pour sûr que tu as archivé le moindre fait de notre amourette, lui dit-elle, sur un ton faussement rieur. Et ce mot : « amourette » qui rimait avec « allumette »... Toujours pas converti à la vie de couple ? Il serait temps que tu penses à une descendance.

    -  Je comptais sur toi...

    Elle n’aima pas le ton que prenait la conversation qui lui rappelait trop ce garçon qui s’était affligé une brûlure à l’annonce qu’elle le larguait.

    - On pourrait se voir quand tu viens visiter ta mère ?

    - Tu sais, j’ai un boulot tuant. Sans compter la vie de famille. Mais bon, j’ai été content de t’entendre...

    -         Moi aussi, dit-il en raccrochant aussi sec.

    La tonalité fit écho à celle abyssale qui n’avait cessé de résonner depuis vingt ans dans le désert de sa vie affective. Cette fois, elle scellait, il semble, définitivement leur rupture. Il regarda Aude comme dans un rêve vider le contenu de son verre, laisser tomber le GSM sur le canapé puis déposer sur la table basse un ordinateur portable dans la contemplation duquel elle se perdit. Il se dit qu’aujourd’hui tout devenait transportable, rien des choses matérielles et immatérielles ne nous échappait plus et qu’il fallait, pour rompre définitivement les liens, les réduire en miettes, en poudre, en particules de néant. Mais il se sentait soulagé, comme allégé d’un fardeau d’années.  

     

    à suivre

  • Comme un parfum de chair grillée (3)

    Quand ils étaient encore ensemble, un week-end, ils avaient filé à la Mer du Nord car Aude en avait assez de faire l’amour dans la voiture. « Dans un grand lit, c’est bien mieux, tu verras ! » Il ne demandait qu’à la croire, lui qui, encore puceau quelques mois plus tôt, n’avait connu que les joies du siège arrière. A part l’amour, ils avaient fait en deux jours tout ce qu’il est possible de faire à la mer. Puis ils étaient rentrés. Comme, la veille au soir, ils avaient vu sur le téléviseur de leur chambre « Bonnie & Clyde » d’Arthur Penn, sorti l’année de leur naissance, ils s’étaient imaginés tout au long du trajet de retour en  couple diabolique (elle au volant, lui l’arme au poing) commettant avant de quitter le pays par le Sud une série de hold-up spectaculaires dans les restoroutes. Ils chantait à tue-tête : « Qu'est-c' qu'on n’a pas écrit
    Sur elle et moi/ On prétend que nous tuons/ De sang-froid.
    .. »
    S’enfuir d’une aire de repos dans un déluge de feu après avoir fait sauter la station essence avait été le summum de leur délire. Chez les parents d’Aude, deux cadres en management qui parlaient beaucoup « plan de carrière », ils avaient mangé en silence un gratin d’aubergines  légèrement cramé qui donnait aux légumes l’aspect d’une peau calcinée.

     

    A Anvers,  il ne s’y était rendu qu’une seule fois, l’année où Aude lui avait signifié son congé. Sans connaître son adresse, il avait sillonné pendant des heures le centre ville avec la certitude que le hasard le ferait la rencontrer. Puis, en désespoir de cause, à la nuit tombante, il s’était dirigé vers le quartier chaud où son choix s’était finalement porté sur une grande brune un peu voûtée qui fumait en vitrine, celle bien sûr qui l’avait le plus fait penser à Aude. Ensuite, la jeune femme qui ne parlait pas le français avait tenu à lui montrer une photo de sa fille et il s’était mis à sangloter comme un gosse à l’idée qu’il n’aurait jamais d’enfant d’Aude.   

     

    Depuis qu’il avait retrouvé la plaque sur cette belle voiture rouge, il l’avait à nouveau perdue de vue, comme si elle n’était revenue qu’en visite, ou pour le narguer, qu’elle était déjà retournée en Flandre où elle avait sa vie, ses garçons. Et puis, cette rencontre fortuite, la voiture rouge à l’horizon, la plaque. Il ne s’était rien passé, non, pas alors. Mais il avait fait demi-tour au premier rond-point, il avait dépassé un peu la vitesse autorisée, avait un peu dévié de la trajectoire prudente, l’avait retrouvée devant lui, l’avait suivie jusqu’à cette vieille maison en bordure de bois, cette vieille maison sans garage devant laquelle elle avait rangé sa voiture. Il s’était arrêté un peu plus loin, était revenu à pied, avait observé, attendu jusqu’au soir, malgré la faim, jusqu’au moment où elle avait allumé, où il l’avait regardée se déplaçant dans le living, prenant un livre dans la bibliothèque, disparaissant à sa vue.

     

    (à suivre)

  • Comme un parfum de chair grillée (2)

    Ils étaient étudiants, elle avait une voiture, pas lui. S’y retrouvaient, siège arrière, vêtements éparpillés, sueur sur les peaux, buée sur les vitres, et son regard qui chavirait. Puis « c’est ici que nos chemins se séparent »  lui avait-elle  annoncé tout simplement. Quand il s’était écrasé une cigarette dans la paume de la main, elle l’avait regardé avec un rien de pitié, un peu de peur, peut-être. Il n’avait pas encore compris qu’elles n’aiment pas les hommes qui s’accrochent. Trois jours plus tard, elle avait raccroché le téléphone après avoir prononcé les mots vraiment méchants pour qu’il comprenne bien, les mots définitifs où revenait plusieurs fois le mot « petit ». C’est vrai qu’elle était trop grande pour lui. Elle l’avait exécuté d’un coup de fil, c’est plus facile de tuer sans croiser le regard de sa victime. D’ailleurs, elle refusait toujours de se laisser regarder au fond des yeux. Peur, peut-être, qu’il voie dans son âme.

    Il avait vécu avec ce grain de sable au creux des chairs et ça n’avait pas donné de perle.

    Avait appris qu’elle s’était installée à Anvers avec un styliste du nord genre viking barbu qui lui avait fait deux garçons.

    Puis, quelques semaines plus tôt, avait retrouvé le numéro de plaque, et quelque chose dans sa poitrine avait fait un bruit d’escargots écrasés : DEV 999. « Devil », avait-il songé une fois de plus, et le chiffre de la bête simplement retourné, pour donner le change. Il croyait sentir encore l’odeur cornée de sa peau qui grésillait sous le dard de la cigarette comme un avant-goût de l’enfer. La voiture rouge, féminine et bourgeoise, dormait sur une place publique, non loin de la maison où elle vivait autrefois chez ses parents, dans sa chambre d’enfant. Et il avait compris qu’elle était revenue.

    Il avait poussé le bouton de la radio : « Classic 21 ». Barbara chantait « La longue dame brune ».

     

    (à suivre)

    Daniel Charneux & Éric Allard

     

  • Comme un parfum de chair grillée / Daniel Charneux & Éric Allard

    Il ne s’est rien passé le 21 mai 2005 à 17 h 30. Juste deux véhicules qui se croisent sur une route de campagne. Deux amas de métal qui s’approchent, sont un bref instant parallèles, s’éloignent déjà. Les conducteurs ont échangé un regard, se sont reconnus. L’un, en tout cas, a reconnu l’autre sans savoir si c’était partagé. Il ne s’est rien passé.

    Il la voit s’approcher de loin. Trois cents mètres ? Deux cents ? C’est comme une petite vallée, une cuvette. Ils descendent l’un vers l’autre. Une brève distraction de l’un ou de l’autre, un écart imperceptible, quelques degrés plus à gauche dans l’axe du volant et c’est la collision frontale. Il a reconnu la forme de la voiture, il a retrouvé la couleur. Bientôt il pourra distinguer les signes gravés sur la plaque. Il les distingue en effet, redresse aussitôt la tête, il a le temps de capter un regard dans le reflet glacé du pare-brise. Elle l’a vu. Elle l’a vu la voyant. La voiture est passée. Il ne s’est rien passé.

     

    Vingt ans, une paille, comme on dit. Une paille à aspirer la poussière du passé. Sa première souffrance, oui, c’est elle qui la lui avait procurée. Aujourd’hui il ne souffrait plus, il n’était pas heureux non plus, il avait perdu l’aptitude à éprouver les sensations les plus communes. C’est comme s’il s’était réfugié au creux de lui-même, dans une vallée interdite aux autres. Une cuvette de fausse tranquillité.

    Avant de la voir là, il se l’était imaginée changée, ayant peu à peu pris les traits de sa mère. Un court instant, oui, il avait pensé à l’inéluctable, à l’arrêt soudain de leurs existences dans un même temps ramassé par la vertu de cette rencontre fortuite. Personne, le lendemain, n’aurait fait le rapprochement. C’eût été un accident ordinaire arrachant deux existences ordinaires. Souvent, en voiture, il pensait à dévier de sa route, il se demandait même ce qui le faisait rouler droit, toujours. Dans la vie comme sur la chaussée. Mais non, pour la presse locale, pour le commun des mortels, pour vous comme pour moi, il ne s’était rien passé ce 21 mai 2005 à 17h 30, vingt ans après…

     

     

    (à suivre)