DES VIES MINÉES DE SONGES / E. ALLARD

  • COMMENT UN GROUPE DE MUSICOS SANS ABRI DEVINT PLUS POPULAIRE QU'UNE MASSE DE MIGRANTS PEU MÉLOMANES

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        Un jour, d’une main, je ramassai une partition et, de l’autre, une branche de noisetier.  Comme j’avais appris à solfier et à lire sur les hanches, sur l’heure, je m’improvisai chef d’orchestre, animateur d’un band, secondé par quelques musiciens des rues, sans abri comme moi, jouant qui de l’harmonica, qui du pipeau ou de la guimbarde. Nous donnâmes bien vite des aubades sur les lieux d’arrivée des migrants puis, forts de notre succès, et à la demande de leurs condisciples, nous nous produisîmes directement sur les plages où ils débarquaient en nombre au milieu des estivaliers ravis du spectacle impromptu.

        Nous ne ménagions pas nos efforts. Avec les bois de leurs barques abandonnées, nous construisions de meilleurs instruments, dont l’humidité donnaient à nos sons un mouillé fort apprécié, peaufinant notre art jusqu’à une espèce de perfection. Mais, à notre grand étonnement, nous remarquâmes que le flux de migrants qui nous obligeait à jouer nuit et jour se tarît et il nous revint amèrement qu’ils ne goûtaient pas autant que nous l’eussions espéré notre musique et ma conduite, et qu’ils avaient même, les ingrats, communiqué à leurs suivants cette hantise de nos airs et les coordonnées des lieux où, pour rehausser de nos ritournelles leur arrivée, nous donnions concert.

        Ils eurent si peur d’entendre nos travaux qu’ils ne débarquèrent plus sur les plages où les leurs avaient accosté et établirent une sorte de censure à notre endroit. Ils envisagèrent alors de se faire héliporter, au prix d’un supplément du billet à leur passeur, directement dans les terres pour être sûrs de ne pas nous croiser.  Découragés, fort marris par leur attitude, nous renonçâmes à leur faire semblable accueil, puis, il faut l’avouer, nous n’aurions su que faire, musicalement parlant de la matière bien entamée de rouille de leurs aérostats tourbillonnants et autres coucous à hélices.

        Mais, à toute chose malheur étant bon, les locataires du littoral nous surent gré d’avoir refoulés les importuns et nous engagèrent en contrepartie de force monnaie trébuchante et mets capiteux, forcément vegans, à nous produire dans leur festivals côtiers fort courus par la populace locale et éphémère, avide de bruits en tout genre venant dissiper l’insupportable tintamarre de la mer avant de reprendre, au terme d’un bien mérité congé riche en ultraviolets, des transports en commun de toutes compositions pour regagner leurs pénates urbaines, fécondes en microparticules.

        Il nous revint aussi aux oreilles que les créateurs d’événement (sortis d’une grande école de com de la côte) avaient distribué force protections auditives aux spectateurs venus moins par sympathie que par curiosité pour voir comment des bougres se colletant à la chose musicale avaient bien malgré eux refoulé des cohortes d’envahisseurs venus d’un ailleurs non identifié dans leur guide de voyage.

        Pour le dire autrement, ils versaient leurs aumônes animés par une espèce de reconnaissance, manière pour eux de contribuer à une action de soutien à l’égard de ceux qui les avaient prémunis contre une arrivée massive de gens de couleur qui n’avaient, pour sûr, pas notre art de fabriquer instruments indigènes et boîtes à musique rudimentaires ni notre sens musical si développé, digne d’une civilisation ancienne et raffinée.

     

  • RIEN

    RIEN-300x300.jpegIl est un moment de ma vie, oisif pour tout dire, où je donnai des conférences sur le rien (puisque c’était le seul sujet sur lequel je connaissais un tant soit peu quelque chose bien qu’à vrai dire il n’y eût pas grand-chose à en savoir). Et, sans dire que les salles devant lesquelles je fus amené à me produire étaient vides, elles étaient loin d’être pleines. Les questions à l’issue de mes prises de paroles étaient peu nombreuses et je réussissais dans mes bons jours à répondre favorablement à la moitié d’entre elles. Pour le reste, mes réponses restaient en suspens ou donnaient bien vite lieu à des discussions vaines entre les membres du public, ce qui précipitait la fin de la causerie.  

    Un éditeur qui, par désoeuvrement (il n’avait rien à éditer), assistait à mon exposé me proposa d’écrire un bouquin sur le rien. Sans dire que le livre fût vide, il comportait peu de substance ; on y suppléa en truffant le livre d’illustrations, d’images et de planches de BD, tel que l’aime le lecteur moyen et le livre connut ainsi un relatif succès. De fil en aiguille, je devins un écrivain fort couru. Je donnai des livres dans plusieurs maisons d’édition qui, fort de l’engouement autour du sujet, s’étaient spécialisées dans l'absence de contenu. J’y disais la même chose mais dans des genres différents : en vers, en pièce, en roman, en nouvelles et en littérature jeunesse (il faut bien vivre de ses écrits). Me considérant comme un penseur nul, je n’avancerai pas d’autres considérations sur un thème surfait à ce texte, de façon à ne pas émousser mon essai à paraître très bientôt.

     

  • COMME ASTATROMPF

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    ASTATROMPF déteint sur moi. C’est indéniable.

    Plusieurs de mes amis me l’ont dit : Tu te mets à parler, à penser, à agir comme lui ! J’adopterais, selon eux, jusqu’à son ton de voix, sa manière de parler, les façons de se comporter, ses tics d’écriture, ses manières de faire l’amour et de se masturber.

    Y compris, de manière anecdotique, j’en conviens, mais tellement parlante, cette façon que j’ai de me situer politiquement au point de fuite de toutes les tendances, fragile point d'équilibre gardé par une pléthore de gardes-chiourmes zélés, à la frontière de l’extrême gauche et de la droite radicale, sans toutefois jamais franchir la ligne rouge, celle d’un totalitarisme affirmé. Mais me surprenant parfois, quand je suis hors de moi, donc de lui, à traiter de nazillon le centriste modéré sans parler du type qui s’affirme à droite, qui s'affiche un poil libertaire... À faire alors mauvais usage des mots et des idées. À parler et à penser injustement.

    COMME ASTATROMPF, le sens des mots m’échappe parfois et je me sens gauche, terriblement gauche. D’ailleurs, COMME ASTATROMPF, j’écris de la main gauche. COMME ASTATROMPF, je me lève du pied gauche. COMME ASTATROMPF j’ai la mèche à gauche. COMME ASTATROMPF, je porte et supporte à gauche. Comme ASTATROMPF, je suis pacifiste, immodérément. COMME ASTATROMPF, je suis panthéiste, absolument. COMME ASTATROMPF, je suis vegan, sans miel de Manuka ni oeufs d'esturgeon. COMME ASTATROMPF j’évite de me transformer en déchet, je me préserve pour la planète, je ralentis ma décomposition mentale et physique. COMME ASTATROMPF, je suis pure puissance, pur désir d'ignorance. COMME ASTATROMPF je suis altruiste, démesurément. Antispéciste, minéralement. COMME ASTATROMPF, j’affiche un grand, un inconsidéré amour de l’humanité et du taureau. COMME ASTATROMPF, j’embrasse le monde entier sur la bouche et le monde entier me prend dans ses bras et entre ses jambes. COMME ASTATROMPF, je suis pour une redistribution totale des richesses et des pauvretés. COMME ASTATROMPF, j’ai un sens munificent du partage, de la générosité et du bon usage des vertus théologales. COMME ASTATROMPF, je crois en une communauté des êtres et des marchandises régie par le bien, le beau et le grand. COMME ASTATROMPF, je ne supporte pas les Modérés, les Aristotéliciens-apôtres-du -juste-milieu, les Empêcheurs de faire le bien comme de penser en rond, les Philosophes, pour tout dire, les Analystes de tout poil, Les Coupeurs de cheveux en quatre, les Scientifiques et leurs formules, les Sceptiques et les Cyniques, les Héraclitéens et les Parmenidiens, Les Relativistes et les affreux Individualistes qui attentent à ma vision de l’universel. De l'arène pour tous. Du cirque mondial…

    Je crache sur eux, je les conspue, je les honnis aussi fort que je peux, ma réserve de mépris est abyssale, et, comme ASTATROMPF, j’ai un souffle phénoménal. J’ai des crachats en cascade et une salive monstrueuse quand il s’agit de les conchier, de les inonder de mon auguste et gluant dégoût.

    Comme il l'exerce sur dix pour cent (au moins) de la population mondiale, ASTATROMPF exerce une influence considérable sur ma personne. Et tous les jours qu’ASTATROMPF fait, j’en tire un grand réconfort, je lui suis redevable de ce bonheur sans égal. Je le sais à l'écoute du plus faible, du plus humble de ses supporters. Je sais qu’il ressent profondément et humidement mon amour pour lui.  

    À force de l’entendre, de le lire, de calquer mes prises de position sur les siennes, de le parodier, de le plagier même, de conformer mes prises de parole à ses discours, ASTATROMPF a déteint sur moi. Oui, il m'a taché et je bénis chaque jour le saint chrême de ses souillures. Certains vont jusqu’à penser que je suis ASTATROMPF, jusqu’à me faire accroire que je suis pleinement lui, que je parle par sa voix, que je m’exprime par ses écrits, que, lorsque je me touche, c’est lui que je touche, que lorsque je me branle, c'est lui que je branle, que j'embrasse avec sa bouche, que je baise avec son sexe, que je dégaze dans ses pets, que je marche dans ses pas.

    Il me reste un pour cent de libre arbitre, estiment mes amis, ceux-là qui, péniblement, contre vents et marées, contre des pressions innombrables et de tous ordres, ont résisté à lui ressembler et ont encore (mais pour combien de temps?) l'audace de me confier ces terribles vérités. Mais je les plains, ils ne sont pas heureux, ils ne connaissent pas ma félicité. À résister de la sorte, ils se font mal, trop de mal, ils combattent l’inclination de leur pente naturelle à aimer ASTATROMPF au-delà de tout, à vivre selon ses principes, ses préceptes, vrais et louables.

    Mais cette proportion, à supposer qu’elle soit exacte, sera-t-elle suffisante pour inverser la tendance, reprendre possession de mon quant-à-soi ? 

    (Mais je me méfie, je le répète, des penseurs et des philosophes, des analystes et des aliénistes, des scientifiques et de leurs statistiques, des journalistes et de leur façon de tout remettre en cause; ne veulent-ils pas tous autant qu’ils sont me détourner de mon attachement à ASTATROMPF et des vérités qu’il prodigue?)

    Et en ai-je vraiment envie, en ai-je seulement besoin, et cela me sera-t-il bénéfique?

    Et quand bien même le voudrai-je, me laissera-t-on reprendre possession de mes facultés propres ?

    Les gardiens du temple, avides de prendre la succession d’ASTATROMPF ou d’être adoubés par lui de son vivant, l’autoriseront-ils ?

    ASTATROMPF occupe une telle place dans la pensée mondiale, sur le petit peuple des faiseurs d’opinions, de ses adorateurs qui se suivent et se retweetent comme une meute de chiens de berger !  

    Puis, enfin, ai-je envie de ressembler, comme l’autre partie de la population mondiale, à TROMPFATSA qui n’aime personne, qui détruit la planète, guerroie et festoie comme un peuple entier de rabelaisiens ? Comme TROMPFATSA qui ne pense qu’à lui, qui est immensément riche et immensément gras et immensément grand et puissant, au-delà de toute imagination?

    À tel point que certains laissent entendre qu’ASTATROMPF ne serait qu’un de ses nombreux avatars. Mais on profère et relaie tellement de choses folles et invérifiables par les scientifiques et les philosophes. Il y a tellement de faux intellectuels, d’écrivains et d’artistes minables et minuscules qui s’envient les uns les autres à défaut de faire œuvre utile, neuve, originale et sincère, et qui, pour complaire à ASTATROMPF d’un côté, à TROMPFATSA de l’autre, quand ce ne sont pas les mêmes, si prompts à  colporter de fausses rumeurs, à lancer des anathèmes, à discréditer sans savoir.... qu’on ne se sait plus qui et quoi croire, à qui confier ses vœux et ses attentes, ses prières et ses souhaits d’un monde nouveau, d’un monde meilleur, d'un monde parfait, d’un monde régi absolument par ASTATROMPF. Ou TROMPFATSA.

     

  • LE PIED

    74956-157923.jpgC’était un pied d'humain (pes hominis) de type commun excepté le fait qu’il n’était relié à aucune autre partie du corps à laquelle d’habitude il est attaché (tel un vulgaire fichier) par tout un système compliqué et, il faut bien le dire, archaïque.

    On le voyait régulièrement se déplacer d’un endroit à l’autre de la maison. Il trouvait refuge dans un tiroir, une caisse, un dessous de meuble… On ne sait pas de quoi il se nourrissait, quelle était sa sexualité, ni d'où il provenait : il ne manquait de pied à aucun membre de la famille !

    Il ne parlait pas, n’étant apparemment pas pourvu d’un appareil de phonation ; parfois il criait quand on lui marchait sur les orteils. Enfin, ce n’était pas vraiment un cri, plutôt une espèce de réaction sonore à l’aplatissement de son être.

    D’ailleurs, il était peu sociable et il eût été impossible de le maintenir à la même place plus que quelques secondes pour qu’on pût le caresser, le humer, lui réclamer des renseignements sur son lieu de provenance, sur le sort réservé à son vis-à-vis. Il avait dû avoir une vie difficile, pour sûr, et beaucoup souffert, comme tout organisme vivant un peu sensible.

    Un jour, il se fit écraser par une voiture en passant d’un côté à l’autre de la propriété séparée par la grand-route, et toute la maisonnée le pleura. On enterra ses restes sous le tilleul où il aimait aller s'abriter du soleil. On n’est jamais parvenu à le prendre en photo, si bien qu’il ne nous reste aucune image nette de lui*. L’odeur qui le caractérisait imprégna longtemps les lieux après sa disparition, comme s’il avait voulu nous laisser une trace olfactive de sa regrettée présence.

     

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    * L'image illustrant cet humble hommage ne rend qu'imparfaitement compte de la grâce du pied défunt

     

  • MON OMBRE

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    Mon ombre me joue des tours. Régulièrement, des proches me signalent la présence de mon ombre dans des endroits où je ne me suis jamais trouvé.  Ils sont formels, il s’agit bien de mon ombre, reconnaissable, paraît-il, à plus d’un contour. 

    J’avais observé, les derniers temps, son comportement étrange, distancié. Depuis plusieurs semaines, mon ombre ne me collait plus au train. Quand elle faisait mine de me fausser compagnie, je lui adressais un regard de biais et elle reprenait sa place.

    Mais elle a fini par filer doux et j'ai fait, pour la forme, lancer une alerte enlèvement qui n'a rien donné. Même si des signalements d'ombre isolées en provenance d'ici ou là parvenaient à la police.  

    Contrairement à l’idée répandue, on vit très bien sans son ombre. 

    Mais ce qui devait arriver arriva : mon ombre fut prise dans une histoire de mœurs, elle a été vue en compagnie de deux silhouettes féminines dans un spectacle osé d’ombres chinoises. 

    On a passé des ombres de menottes à mon ombre ainsi qu'à ses deux complices. On les a embarquées au poste où j’ai été prié de rejoindre la mienne afin que tout rentre dans l’ordre.

    Pendant que nos ombres purgeaient leur peine, les deux propriétaires des ombres renégates et moi-même avons profité de l’aubaine, à l’écart de nos doubles respectifs, pour reconstituer la scène licencieuse.

     

  • LA PEUR DES DRAGONS

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    J’ai peur des dragons. Depuis que j’ai été brûlé par un dragon au treizième degré quand j’étais petit. Un crachat de lave en fusion, une langue de feu qui m’a léché les jambes jusqu’à mi-cuisses. Mes pieds avaient fondu, mes genoux étaient comme deux balles de ping-pong passées au micro-ondes. Depuis, je marche avec des prothèses.

    Dans n’importe quelle situation, je rebondis mieux, mes sauts me portent plus loin que le commun des mortels, et je n’ai plus jamais froid aux pieds. Quand il s’agit de piquer un sprint pour monter dans le bus ou pour offrir des fleurs à une fée passante, je suis champion.

    Il faut dire que je l’avais un peu cherché: j’avais tiré sur sa queue, j’avais méchamment tenté d’arracher ses ailes pour en faire des cerfs-volants. On n’est pas sérieux quand on a sept ans !

    Faut dire que ce dragon-là, qu’on avait recueilli au bord d’un volcan éteint, avait avalé papa pour son petit déjeuner, laminé maman au lance-flamme pour son quatre heures et extrait ma grande sœur de son bain pour l’envoyer dans les airs si loin qu’on n’a jamais retrouvé tous les morceaux. Depuis, pour racheter mon erreur de jeunesse, dans la perspective d'une réconciliation symbolique, plutôt que de me faire admettre dans le centre fermé le plus proche de chez feu mes parents, je suis devenu expert en dragons.

    J’aide à la réintégration des dragons dans les parcs animaliers et les squares. J’anime des ateliers de sensibilisation pour les enfants avec des bébés dragons ; les mômes apprennent à apprivoiser les flammes, à dépasser leur frayeur de la chimère, et à écrire des contes brefs sur les cryptides. Mais je me garde toujours à distance.

    Je continue, il me faut le reconnaître, d’éprouver à bientôt soixante balais une peur irraisonnée des dragons. Mon vieux psy qui a enfin réussi à vaincre sa phobie des pompiers et des extincteurs m’a assuré que c’était une question de temps. Ainsi, quand je vais au au restau chinois, je ne  pas à l’aise. Une incontrôlable appréhension s’empare de mon tronc, j’ai des fourmillements dans mes jambes de titane, et je réclame toujours une table éloignée du dragon maison, même s’il est attaché.  

     

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  • LA CIBLE ET L'HEURE

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         La crosse de fusil dans le creux de l’épaule, la cible au pont de mire, l’index sur la détente, il s’apprêtait à tirer … quand on lui frappa dans le dos, tout doucement, pour lui réclamer l’heure.

          Dans un éclair, il se dit qu’il y avait urgence à donner l’heure puisqu’on la lui réclamait à cet instant précis.

          - Vingt heures vingt-six minutes et dix-sept… huit secondes.

          Quand il se retourna vers sa cible, elle avait disparu.

          Quelle idée il avait eue de viser le soleil au moment où il était sur le point de se coucher!

  • LA CIBLE IDÉALE

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    Lecteurs sans cibles s'abstenir

     

    Cet homme était la cible idéale. Après un examen minutieux, les logiciels les plus performants en matière de désignation de cible avaient confirmé les pronostics. L’individu était dès lors observé nuit et jour par les meilleures équipes de snipers du monde.

    À l’heure fixée, les équipes entrèrent en action, visèrent et tirèrent sans sommation sur l’objectif.

    Mais à cet instant t, parce qu’il avait été déplacé par une pensée x, un souvenir y, une sensation z, le point de mire n’était plus à l’endroit e où il aurait dû se trouver. Dès lors, les balles des dizaines de tireurs préparés se frappèrent l’une l’autre, ricochèrent en éliminant tous les exécutants.

    Seul l’homme sortit miraculeusement vivant de la fusillade, cet homme qui, aujourd’hui encore, se demande comment un tel bug a pu se produire, lui qui avait pourtant programmé les meilleurs algorithmes, censés avoir intégrés tous les impondérables, afin qu’il succombe, lui-même, à ce moment-là et à cet instant précis.

  • MICRO ÉLOGE DE LA MOUCHE

    Micro éloge de la mouche

     

    « Il y a trois sujets à traiter : l’amour, la mort et les mouches. » 

    A. Monterroso

     

    Le poète ordinaire se félicite en mars de l’éclosion des petites fleurs (jonquilles,  jacinthes, camélias, anémones…), de l’arrivée des hirondelles, de l’afflux (soudain) de lumière (après les ténèbres hivernales et le rite de l’heure d’été), du réchauffement de l’air (sans évoquer les méfaits de l’allergie au pollen de graminées et des pics de canicule qui vont décimer une partie de la population), des bienfaits du crépuscule sur ses facultés à la rêverie, de l’accroissement de son caractère lunaire, du renouveau de la nature et de la réouverture (en grandes pompes) de son cœur aux choses de l’amour et, s’il est encore vif, fringant, apte à l’ébranlement, de sa libido aux choses du sexe. 

    Alors que le lecteur qui a lu Monterroso va simplement observer l’absence cruelle de mouches, la mouche vrombissante et merdeuse, la mouche cadavérique et chiante, la mouche vive et folle, la mouche pétulante et malsaine, la mouche exploratrice et méditative, et se mettre à guetter sa venue, sans quoi la vie printanière (tant attendue) ne serait pas la vie printanière, sans quoi l’été ne pourrait pas briller de son plus vil éclat.

    En effet, si la mouche ne venait pas mettre son grain de sel, jouer son rôle de mouche du coche, le poète ordinaire (et hautain avec les mouches) pourrait se croire le roi de l’univers poétique. Déconnecté du réel, il prendrait sa vessie pleine d’une inspiration sans limites pour une lanterne de lumière littéraire pisseuse, et pourrait, eh oui, écrire à jet continu, mourir et faire mourir ses lecteurs d’une indigestion d’irréalité qui pourrait sensiblement, en retour (qu’est le poète sans son lot de lecteurs triés sur le volet?), compromettre l’avancée de sa carrière littéraire jusqu’aux prix et replis de l’automne.

     

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    Un rêve

     

    Personne ne peut savoir si le monde est fantastique ou réel, et non plus s'il existe une différence entre rêver et vivre. J.L. Borges

     

    J’ai rêvé de Jorge Luis Borges. Il me disait avoir rêvé de moi et je m’en émouvais. Vous, Borges, vous avez rêvé de mon insignifiante personne?

    Dans mon rêve, dans un sursaut de vanité, je me dis alors qu’il serait bien que le maître le fît savoir au monde, une fois ramené à la conscience du réveil, qu’il signalât le fait à la presse, comme ça en passant, au détour d’une question sur les labyrinthes ou la cécité. Même si mon œuvre était minuscule, de la grandeur d’une pointe d’épine, d'une crotte de mouche, la remarque en passant amènerait le lecteur distrait à se piquer de cette infimitude qui caractérisait ma quasi absence d’œuvre. Je m’en ouvris au grand écrivain qui y souscrit : Pourquoi pas, fit-il avec son air un peu absent et si touchant…

    J’ai fait ce rêve et comme Jorge Luis Borges (à ma connaissance) ne s’en est jamais ouvert par la suite à quiconque, je décide aujourd’hui de le relater : Oui, dans mon rêve, Borges a bien rêvé de moi il y a trente-cinq ans (ou trente-six, c’est si loin maintenant)… 

     

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  • LE SILENCE

    14536806-Journal-vierge-avec-un-fond-blanc-Banque-d'images.jpgComme chaque matin, Adrien Lenoir s’installe dans son fauteuil-club et ouvre Le Silence. Il feuillette les nouvelles du jour d’avant. Sauf que Le Silence ne comprend que des feuilles blanches, numérotées soit, compartimentées, encadrées de lignes délimitant l’article vide, sans texte, sans le moindre signe typographique. Cela le lave du maelström des rêves de la nuit qui se confondent encore avec le début du jour et son lot de nouvelles à venir, d'actions à accomplir. Cela le calme, le transporte au-dedans de soi comme le font des séances de méditation réclamant un travail de concentration, sans l’inconfort des postures semi-acrobatiques qui l’accompagne.

    Le Silence s’est peu à peu imposé dans le paysage de la presse nationale qui, après un temps, ne proposait plus que des dessins, reflétant un monde de plus en plus imparfait (de leur point de vue graphique et expurgé du savoir de l’Histoire), étape qui préfigurait la fin, par explosion chromatique et légendes étiques, de la presse décriée. Ensuite, un magnat de la presse n'eut plus qu'à publier Le Silence, un quotidien entièrement blanc qui reprenait le grain de l’infâme papier journal, certes, mais dans un format plus maniable que les grandes feuilles de chou qui débordaient sur la tasse et les tartines du petit déjeuner.

    Le Silence, après trois mois de publication seulement, et un bouche à oreille fameux, éclipsa tous les autres titres de la presse écrite et provoqua, en réaction, un vif rejet de la presse virtuelle qui avait emporté les faveurs du lectorat traditionnel. Oui, le lecteur moyen commençait à déserter la lecture sur écran pour méditer addictivement Le Silence. Pour rentrer en soi, se centrer sur soi et rien que sur soi afin d’organiser le chaos que des décennies de surinformation avait placé dans leur esprit de plus en plus fouillis, à la limite de la saturation, au bord du si vanté burn-out.

    Malevitch, comme se faisait appeler le prince des nouveaux médias, avait auparavant créé une ligne de vêtements sans forme et une chaîne de restaurants de nourriture ultra light, sans goût. Comme dans tout ce qu’il entreprenait, il partait de rien pour imposer un vide salvateur, acclamé par tous comme un ersatz du monde parfait auquel chacun aspirait dans ses rêves confus. Il avait ainsi lancé une collection de livres blancs écrits par une armée de nègres sous-payés (trop heureux de participer à une entreprise de publication) qui s’était très bien vendus, plutôt que la poussive production coutumière en matière d’édition aux tirages de plus en plus confidentiels.

    Fort de son succès dans les affaires, Malevitch s’était lancé dans la politique et il avait fondé son mouvement, le Parti blanc, qui avait récolté les votes de tous les fieffés commentateurs de réseaux sociaux et de comptoirs privés, était sur le point de remporter les élections et de prendre la tête du pays…

    Adrien Lenoir, que nous avions laissé à sa lecture, gardait tous les journaux du titre et régulièrement se replongeait dans ceux des jours ou des années précédentes car chaque numéro, et là n’était pas le moindre des bienfaits du quotidien, enregistrait les pensées de son lecteur au moment de sa lecture blanche.

    On l’aura compris, le journal, quoique employant l’infâme papier journal traditionnel dans un format plus restreint, avait inclus dans sa texture l’électronique microscopique qui rassemblait tous les ressorts de la manipulation virtuelle. Adrien Lenoir, de même que presque toute la population mondiale, lisait maintenant Le Silence, ce canard sans caractère, comme en lui-même, comme pour lui-même, et n’était plus abonné qu’à ce seul médium.

    Certes, Adrien Lenoir avait vécu de nombreuses péripéties propres à un homme de son âge quand il s’abonna au Silence mais il était désormais condamné à ne plus voir son temps que par le seul prisme de son journal préféré. Certes, Adrien Lenoir ne voulait pas mourir mais il ne voulait plus vivre longtemps. Il mourut cependant à l’âge acceptable de cent trente ans, car Malevitch, devenu le roi du monde, n’avait pas encore réussi à refouler tout à fait la mort terrestre (sinon la sienne mais Malevitch n’était-il pas un être venu d’ailleurs ou bien le surhomme nietzschéen). Puisqu’Adrien était le dernier lecteur survivant du numéro zéro, qu’il avait tant relu, en souvenir du ravissement cosmique de ce jour-là, tellement plus fort que les pâles orgasmes sexuels des pauvres Terriens, Malevitch 1er , Roi du Monde, lui organisa des obsèques mondiales et Adrien eut droit, le premier, à un numéro collector entièrement noir, opaque, indéchiffrable, du Silence.

  • UN PASSIONNÉ DE THÉÂTRE

    Th%C3%A9%C3%A2tre-national-LAIKA.jpgCe passionné de théâtre fit une belle carrière de comédien dans l’enseignement. Jamais il ne se produisit sur une scène classique, dans un théâtre subventionné ou sur une estrade du marché aux poissons local mais  plus de vingt fois par semaine (sauf  pendant les congés où il travaillait son texte) et devant un parterre varié, plutôt bon public d’autant qu’il ne payait pas sa place.

    Il ne laissait rien paraître de son trac lors de son passage au secrétariat où les artistes de la parole exerçaient leur art  éphémère. Sur le chemin le séparant de la scène, il saluait quelques collègues dans le même état, ou peu s’en faut, de stress prétraumatique et le directeur de l’établissement, qui se félicitait du bon retour sur les réseaux sociaux de ses spectacles, lui prodiguait les derniers encouragements nécessaires.

    La sonnette de changement d’heure faisant office de trois coups, il entrait dans son rôle en un tournemain. Il avait obtenu du P.O. que le dallage devant le tableau numérique fût recouvert de planches séparées de la première rangée de spectateurs par un rideau d'un rouge cramoisi. Après quarante minutes de prestation soutenue, il quittait la classe en sueur et, malgré les dix minutes d’applaudissements nourris (et quelques rires étouffés), il ne donnait aucun rappel, déjà requis ailleurs, assuré de trouver un public acquis à son jeu plus qu’à son texte, fort changeant et assez rébarbatif comme tous les textes scolaires.

    Quand la retraite, repoussée jusqu’à l’extrême, tomba comme un baisser de rideau, il retourna sur les bancs de l’université pour apprendre tout ce qu’il avait oublié ou jamais très bien compris.

  • LA MÉMOIRE SÉLECTIVE

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    Ce vieil enseignant se rappelait très bien avoir donné cours à des jeunes filles rieuses sur une terrasse à Rome, à des cadavres frais du jour dans une morgue à Madrid, à des chevaux blanc cassé dans une écurie d’Augias, à des enfants colorieurs dans une garderie de Carcassonne, à des nageurs en maillot couleur pomme dans une piscine du Calvados, à des mécaniciens abstèmes dans un garage de Bombay, à des assistantes sociales en burn-out dans un cabinet de psy de Charleroi, à de vaillants sidérurgistes dans une aciérie de Detroit, à des acrobates volants sur un trapèze chez Bouglione, à des oiseaux filiformes sur un fil électrique à Madagascar, à des policiers ivres dans une tour en argent massif, à des politiciens véreux dans un bureau de vote au Chili, à des députés déboussolés dans un parlement de Wallonie, à des grains de sable sur une plage du Mexique, à des particules fines dans un carrefour comme un autre, à des vêtements sales dans une laverie automatique en bordure du Mékong, à une liasse de billets neufs sur le comptoir d’un tripot de Kiev, à une sauce Béchamel dans un soufflé de chou-fleur de Gerpinnes, à trois frelons roses sur une rose de Pondichéry, à une rangée de piquants sur un cactus de Houston, à des amateurs de mouches molles dans un abattoir de fortune, à des cibles mouvantes dans un ancien stand de tir de l’Armée Rouge, à des chanteurs désargentés du Choeur de l'opéra de Quat'sous, à des ouistitis nains sur la branche d’un arbre à gommes d’Amazonie…

    Il se souvenait de toutes les circonstances de temps et d’espace, des mimiques de chaque participant et des paroles échangées, de chaque objet proposé à la vue et de chaque pensée ayant parcouru, même à la vitesse de l’éclair, son esprit absorbé par la tâche de dispenser son savoir.

    Mais il ne se rappelait plus du tout quoi il avait bien pu enseigner.

  • L'EXAMEN

    image.jpgLe jour de l’examen était arrivé et le professeur était fébrile. C’était un jour d’examen exceptionnel, un de ces jours qui comptent dans une vie.

    Le professeur se tenait à l’entrée de l’amphithéâtre pour accueillir les étudiants. Pour chacun, il avait un mot, une attention. Pour chacun, il savait exactement ce qu’il devait leur dire pour les mettre en confiance, leur donner toutes les chances de réussir leur épreuve. Quand les deux cents étudiants furent installés, leur smartphone fermé, leur matériel sorti précautionneusement de leur étui ou de leur valisette, il alla s’installer au milieu de l’estrade, un peu à côté du pupitre où se tenait le micro et son portable. Il n’était pas nécessaire, cette fois, de parler et, d’une certaine façon, ça l'apaisait: il avait trop souvent jargonné.

    Chaque étudiant savait précisément ce qu’il avait à faire et le fit comme il l’avait répété pendant la période de blocus. Le professeur suivait scrupuleusement leur petit cérémonial personnel pour conjurer le stress; quand il observait un geste mal exécuté, un manquement qui pouvait leur être préjudiciable, il le leur signalait d’un regard appuyé, ou d’un raclement de gorge suggestif. L’étudiant comprenait son erreur et se corrigeait.

    Quand le professeur jugea que plus aucun doute ne subsistait sur le résultat de l’examen - c’était un homme avisé et nanti d’une longue expérience -, il donna l’ordre de départ du concours.

    Les deux cent balles de calibre 9 mm atteignirent toutes sans exception sa tête. C’était la meilleure session de sa vie professionnelle, une épreuve de prestige au final éblouissant qu'il avait eu raison de proposer; la seule aussi qu’il n’aurait pas besoin de corriger.   

     

  • LES GNOUS

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    Je me réveillai avec un e en moins au niveau des genoux. Comme toutes les métamorphoses, celle-ci eut lieu de nuit. C’est une espèce de lourdeur au niveau des jambes qui me fit me réveiller. Heureusement les gnous étaient, tout comme moi, encore endormis.

    Le gnou est un bovidé du genre connochaetes, il est herbivore et , contrairement aux apparences, il s’agit d’une antilope, comme me l’apprenait le site Wikipedia que je consultai vite via mon smartphone après avoir identifié la nature des animaux qui avait pris possession de mes rotules, et pour tout dire, s’étaient substitués à elles.

    En effet, le gnou, de prime abord ne fait pas penser à une gazelle mais à un buffle et il ne sent pas moins fort. C’étaient de petits gnous heureusement et les cornes n’étaient pas trop disgracieuses. Je me dis qu'elles valaient bien les cornes de rhinocéros. Marcher avec des gnous à la place des genoux n’est pas de tout repos, il va sans dire. Et d’abord sortir du lit s’avéra vite casse-gueule, puis descendre les escaliers s’apparenta à de la haute voltige mais ne s’habitue-t-on pas à toutes les sortes de handicaps et ne finit-on pas, même, par en tirer profit?

    Parvenu avec peine dans la cuisine, je pris mon café pour me redonner de l’allant. Je me lavai péniblement car les gnous s’étaient réveillés et réclamaient de l’attention. Il s’agissait maintenant, sinon de les dresser (avec tout le respect, il va sans dire, dû à leur espèce), de modérer leurs ardeurs, de leur faire entendre raison (cela viendrait en son temps). Je leur expliquai comme je pus que j’avais ma vie et même quelques opinions et qu’il n’était pas question que je demeure à la maison à glander.

    Je donnai cours ce matin-là sur la reproduction du ver de terre (hermaphrodite comme chacun sait) à une classe de girafes qui n’eurent d’yeux que pour mes gnous. Puis je rentrai sans repasser par la salle des profs qui sentait l’étable depuis le lot des dernières mutations survenues dans le corps professoral après la succession de désordres en tout genre subis dans le secteur. 

    Dans l’auto, les gnous s'assoupirent, mon métier de malade les avaient mis, bien tassés, sur mes genoux et je pus regagner mon domicile sans ennui. Mais quand je fus arrivé chez moi, passé le seuil, les gnous manifestèrent l’envie de se sustenter, ils n’avaient rien mangé de la journée. J’eus l’impression qu'ils avaient grandi car je dus passer la porte sur les gnous. (Une petite voix me disait bien que j’accumulais bêtement les jeux de mots mais les jeux de mots, c'est parfois l'ultime rempart avant la déraison.)

    Je trouvai ma femme dans la cuisine en peignoir et les chevaux en bataille. Elle me trouvait l’air d’un transfomer et me demanda ce qui m’était arrivé avant que je lui pose la même question. J’ai pris un jour de congé maladie aujourd’hui, me dit-elle sans mettre son propos entre les guillemets d'usage. Je lui répétai alors qu’en effet je ne l’avais pas vue à la direction de l'école durant la journée. Les chevaux sont trop lourds à porter, il me faudra quelques jours d’apprentissage, me dit-elle. Il y a une journée de formation prévue à cet effet ce week-end, lui appris-je après l'avoir lu dans le carnet d'avis réservé aux maîtres animaux.

    Après quoi nous échangeâmes à propos de la politique intérieure comme de l’expulsion de centaines d’ouvriers du bâtiment transformés en bourricots. Mais il était trop tard pour prendre attitude, pour protester contre la marche du monde, pour s’afficher unijambiste ou antispéciste, pour prendre sa carte du parti bête ou du parti ultra littéral (cela viendrait en son temps): les mulets avaient déjà quitté notre cité en direction du port pour le quai d'embarquement où était amarré l'Arche de Noé. 

     

  • LE FAKIR

    tumblr_me99irTBzv1qz4txfo1_1280.jpg« Trois kilos de clous, comme d’habitude.

    - Je n’ai plus que des aiguilles, je vous en mets trois livres ?

    - Avec cinq picots, s’il vous plaît ! »

    Ce fakir était un gros consommateur de clous, pitons et autres crampons. Régulièrement il venait au marché aux puces s’approvisionner...

    Le fakir était devenu un mode de vie, la référence en matière de mal-être. Non seulement les fakirs se déplaçaient à leur domicile sur des tapis de clous, de crêtes aiguisées mais les chaussées, les piétonniers, les couloirs d'autobus et ceux des bâtiments publics étaient recouverts de piques, chacun trouvant son plaisir à avoir mal et à crever.
    Grâce à lui et ses semblables, l’industrie de l’acier était à la pointe. Les hôpitaux, les écoles et les centres d’aide sociale étaient richement alimentés par les taxes sur les bénéfices juteux des entreprises et le salaire en hausse des travailleurs. On s’acheminait vers une nouvelle période de bonheur éconopique.

    La Gauche comme la Droite se réunissaient au parlement pour des joutes à couteaux tirés entre fines lames de la politique s’apparentant à des fêtes médiévales. Seuls les commentateurs aigus des réseaux sociaux déprimaient, ils n’avaient plus de grain à moudre, de brin à coudre au tissu de leur amertume, ils ne pouvaient plus guerroyer et s’afficher en chefs de meule. Ces mauvais plaisants, qui cherchaient l’aplat dans une société en dents de scie, furent identifiés, arrêtés, jugés pour outrage aux bonnes saillies et emprisonnés dans des cellules recouvertes de tapis doux comme la peau du ventre d’un bébé hérisson.
    Ils vivent désormais là un enfer et ont promis de ne plus jamais critiquer le système pour qu’on leur rende leur intérieur tendu de piquants bienfaisants.

     

  • JOUEUR DE LIVRE

    livre-objet-livres-faire-peur-L-sOs3iB.pngJe lisais un bouquin quand, par inadvertance, je découvris la musique du livre. Elle s’annonça par un son, plus qu’un chuintement et moins qu’une plainte, duquel très vite je tirai d’autres bruits, toute une mélodie, concrète certes mais qui disait le livre au plus près de son être.

    Il s’agissait de La colonie pénitentiaire et autres récits de Kafka. Comme il eût pu s’agir des Voix de l’asphalte de Philip K. Dick, du Journal d’un fou de Gogol ou du Jeu des perles de verre d’Herman Hesse.

    En tordant le livre d’une certaine manière, puis en en jouant un peu comme d'un accordéon, je tirai toutes les notes de l’ouvrage. Je crus d’abord à un écho du mécanisme de la machine infernale du récit, grincement de ses rouages ou supplique du condamné, mais non...
    La méthode fonctionna sur d’autres livres et d’autres auteurs si bien que je pus me constituer bien vite tout un répertoire.
    Connaissant le goût du lecteur grégaire, aussi amateur de convivialité que de lecture, à domicile ou à l’extérieur, pour autant qu’on parle d’art un verre à la main, qu’on cliquète et qu’on caquète, qu’on s’anime en lisant, qu’on affiche ostensiblement son mépris des péquenots comme des rentiers, des nobles d'esprit comme des écervelés, je n’eus pas de mal à me trouver une clientèle pour mes jeux de livre, que j’adaptai au goût de mes commanditaires.

    Il m’arriva plus d’une fois de jouer des auteurs que je n’appréciais guère voire pas du tout mais comme j’étais devenu un excellent interprète, rien ne paraissait de mon indifférence à l’auteur en question, qui se trouvait parfois  (les auteurs sont partout !) dans l’assistance et semblait juger mon jeu alors qu’il était lui-même incapable de tirer le moindre murmure de son propre livre (les auteurs sont de pâles interprètes de leurs ouvrages).

    Mais durant une période où je n’étais pas dans mon assiette, je plantai un concert, puis deux, bientôt trois… C’en fut trop, on fit moins appel à moi et puis plus du tout. D’autres, plus habiles, moins scrupuleux, interprétaient les livres avec plus d’entrain ou de pathos; ils joignaient le geste à la musique et se constituaient des lors des clientèles au détriment de la mienne.

    Un d’entre eux, ancien comédien de série télé, qui massacrait régulièrement des livres dans les émissions littéraires, ne cita jamais le nom du découvreur de ce nouveau genre d’animation culturelle et on crut bientôt qu’il en était le créateur.
    Je me contente aujourd’hui de jouer quelques livres choisis, des plaquettes à la stridulation aiguë, des volumes épais au martèlement de grosse caisse, dans l’intimité de mon salon, de mon bureau ou de ma chambre quand ma femme et mes enfants ne sont pas là ou regardent un écran dans le salon car ils ne supportent plus de m’entendre jouer.

    Aujourd’hui, j’ai repris l’activité de bibliothécaire que j’avais abandonnée au moment fort de mon succès d’interprète. Mais les lecteurs viennent désormais emprunter les livres qu’ils ont entendu jouer la veille dans leur émission littéraire préférée en espérant en tirer quelques accents déchirants qui leur assureront à terme un début de notoriété.

  • PORC DE TÊTE et autres bêtes couvre-chefs

    chapeau-velours-cochon-8421a-3.jpgAprès la mode antique du pilos, puis des divers bonnets, capuches, casques, casquettes, chapeaux (cloches, claques ou bien classes), coiffes, couvre-chefs, hauts-de-forme ayant orné le crâne de nos ancêtres, parents ou amis au crâne fragile, vint la mode des animaux vivants sur la tête à laquelle, moins par amour des bêtes que par souci de dissimuler une calvitie naissante, je choisis de sacrifier.

    D’abord, je portai une mygale qui orna avantageusement ma tonsure mais, un moment tétanisé par le soleil, le pauvre arachnide fila se réfugier dans le gris de ma couronne capillaire et j’eus toutes les peines du monde à le faire réintégrer la place chauve, tel un migrant de Calais un moment écarté par des murs adventices de la voie rapide filant vers l’Angleterre, ce mirage extra-européen.
    J’optai ensuite pour en guise de calot un cabot, un chien errant, pitoyable mais qui sur mon occiput non moins pitoyable se nomadisa et forma un assemblage fourrure-poil-peau plutôt seyant. De plus, l’animal d’un certain âge trouvait plaisir à voir le monde d’un peu plus haut et à se faire transbahuter aux frais de mes vieilles jambes. Mais il sentait trop le chien et j’en eus bientôt les narines irritées.

    Je portait alors le cochon de lait mais il était si rose et appétissant que je ne résistais pas, en guise d’en cas, d’en prélever les bons morceaux avec mon cutter. Il dépérit vite, et, quand il ne fut plus qu’un squelette, il tomba inanimé.   

    Je le remplaçai illico par un poisson rouge dans son bocal mais, malgré ma maîtrise du transport de tête, de l’eau me tombait constamment par saccades (surtout quand je courais après le bus) sur les yeux et on pensait alors que je pleurais (la séparation d’un être cher) alors que rien de sentimental ne m’affecte jamais. 

    Du poisson, je passai au faucon, connu comme oiseau statique hormis la tête toujours dodelinante et comme à l’affût. Mais un jour qu’un pigeon chiant l’avait passablement énervé, il me planta son bec crochu dans le crâne et j’écopai de dix points de suture sans compter le sang ainsi qu’un bout de cervelle (heureusement inefficient) versés sur la chaussée, qui fit, certes, le régal de quelques rats assoiffés.    

    Je demeurai dans l’ordre des tétrapodes à plumes et portai allègrement pendant un temps un perroquet jaco. Mes contemporains ne cessaient de me coller, en pensant que je leur faisais enfin la conversation alors qu’ils disputaient répétitivement avec le psittacidé qui avait à dire sur tout, tel un commentateur de réseau social pérorant sur l'info politique du jour, et qui ne voyait rien, car le bougre s’était réfugié sous un keffieh à cause de la chaleur à moins qu’il ne se fût converti à une forme de refus palestinien de ses territoires occupés.

    Mes oreilles ne supportèrent plus son charabia et je portai alors fièrement un paon.

    Un paon qui faisait la roue mais, pour rouler à vélo, ce n’est pas jojo. La roue du haut interfère avec les roues du bas, et ça provoque des problèmes de mobilité. Je me fracturai une hanche en tombant et, après six mois de réadaptation, je ne pus plus charger qu’un petit animal. C’est alors qu’on me vit avec une tortue domestique. L’aspect casqué de la chose me fit participer pour la première fois à des manifestations,  tantôt du côté de la police (quand je fus rétribué comme soutien aux forces de l’ordre) tantôt du côté des manifestants (quand je redevins chômeur). Ma tortue prenait bien les coups ; de plus, elle s’accrochait avec ses petites pattes griffues à mes pavillons auriculaires qui furent bien plus décollés après cette période tortueuse.
    Je portai ensuite, dans le désordre, un petit panda communiste (qui chuta, creva et conduisit à un grave incident diplomatique avec la Chine qui menaça d'un désastre économique mon petit royaume), un crocodile dans un sac et même un éléphant adulte à la trompe qui raclait la poussière et aux défenses qui énucluèrent les pare-brises de quelques 4X4.

    La pachyderme acheva de me tasser les vertèbres et, depuis, je ne porte plus qu’un kiné nain qui est beaucoup plus léger, ne sent presque pas, ne parle qu’avec les mains et ne sait pas faire la roue. Aux arrêts, il me palpe avantageusement, me remet les côtes en place, réajuste mon cou, flatte mes épaules. Pendant les courses, il me masse le cuir chevelu, et j’ai la tête pleine d’étoiles ; je cours à nouveau comme un lapin sans tête...

    J’ai, je crois bien, trouvé mon couvre-chef idéal.

  • TRISTES TROPISMES

    Vous-même l’avez dit, vous l’avez affirmé : sans les mots, il n’y a rien. Les mots, c’est la sensation même qui surgit, qui se met en mouvement. 

    Les fruits d'or (1963), Nathalie Sarraute (1900-1999)

     

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    UN SENTIMENT, UN !

    C’est l’histoire d’un sentiment. Il est là, prêt à éclore. Tout est rassemblé pour qu’il arrive sur le théâtre des opérations. Mais il hésite à sortir, à s’arracher au non-dit, à dire son nom, à s’exprimer; il est réservé, il n’a pas été coaché assez, il aurait dû suivre un stage…

    Il attend trop, les circonstances ne sont plus de son côté, il pourrait manquer son tour, d’autant qu’il n’est pas le seul…. D’autres attendent, d’autres poussent, des méchants, des plus tendres, des attentionnés. Ils ont mieux préparé leur venue, ils sont prêts à passer le cap, à fondre sur la scène, à déclamer leur texte… Voilà, ils passent en meute, ils sont nombreux, ils ont le nombre avec eux! C’est leur heure, ils ne vont pas la manquer, eux ! Même si dans la cohue on ne distinguera pas leur singularité, ce n’est pas grave ; l’important, c’est d’arriver, d’être sorti, avec plein d’air dans les poumons, de hurler son être à la face du monde… Les remerciements, les regrets, ce sera pour plus tard, quand la vie sera en passe d’être consumée, qu’on pourra se retourner sur son passé…

    C’est l’histoire d’un sentiment sans histoire ni commencement.

     

    QUELQU’UN

    Prenez quelqu’un. Extrayez-le de sa famille, de son entourage, de ses proches. Faites-lui croire que son cœur est à prendre, que vous voulez son cœur, que vous voulez tout de lui, sans distinction. L’être humain est crédule, il est prêt à croire à ses manques, à la possibilité d’un nouvel avenir. Il vous croit sur parole et abandonne tout pour se retrouver vierge de tout passé, ouvert au possible.
    Quand enfin il comprend la manœuvre, l’escroquerie mise en place, il fait tout pour vous détruire en retour, c’est de bonne guerre. Sa capacité à vouloir vous détruire est phénoménale.

    Vous accusez le coup mais vous perdez des plumes, beaucoup de plumes. Vous pensez même perdre la vie, l’envie d’envol pour l’avoir perdu, lui. La vie pendant un temps ne vous est plus d’aucun secours. Vous aspirez au néant. Car vous vous êtes pris au jeu, vous l’avez aimé, vous avez cru à votre jeu, à vos mensonges…
    Mais vous vous en sortez. Vous émergez à nouveau. Vous êtes intact en apparence. Vous vous étonnez d’être encore de ce monde, d’avoir survécu. Vous fonctionnez tout pareil comme avant. Le corps est fort. Tout marche à nouveau, tous les organes opèrent. Le foie, les reins, le cœur… Les muscles répondent, la libido est intacte. C’est fabuleux, les ressources vitales dont vous disposez ! Vos capacités de réadaptation sont monstrueuses…

    Une fois de plus, vous estimez votre puissance, vous avez foi en votre capacité à être aimé au-delà de tout. À faire ce que mal vous semble et avec quiconque. À donner, à rendre l’espoir. Cela vous suffit pour l’instant.

    Prenez quelqu’un…

     

  • LE GARDEUR DE FICTIONS

    screen480x480.jpegDans ce régime pratiquant la diète conteuse, le rationnement fictif voire le jeûne onirique, il ne fallait pas (se) raconter d’histoires ! Et si le besoin, conditionné par des siècles de tradition de palabres, était trop pressant, un lieu était dévolu où on pouvait déposer ses fables et récits. Pour lutter profitablement contre l’appétit incontrôlé de fiction, sous la réglementation expresse d’un médecin des âmes du peuple, autrement dit du pouvoir, de la chimère à dose homéopathique (parfois sous forme de sentences lapidaires) étaient administrée dans le seul souci d’une guérison complète et rapide.

    Un homme absolument dénué d’imagination, strict serviteur du matérialisme en vigueur, en était le gardeur, le vigile complaisant comme le scrupuleux boutiquier. Il consignait  avec le zèle d’un classeur les mille et une relations qui lui étaient données comme l’eût fait un magasinier d’armes à feu ou un détaillant d’articles de pêche. Chaque récit possédait son genre particulier, son numéro d'ordre, sa place dans le grand fichier des récits qu’il tenait à jour avec la précision d’un horloger suisse.

    Après quinze ans de garde, notre homme qui n’avait jamais émis une seule pensée fantaisiste, qui ne se souvenait d’aucun rêve, se mit à songer éveillé, à délirer en plein jour, qui plus est, sur le lieu de son travail obligatoire et sous payé. Il prit peur, s’amenda, alla jusqu’à penser remettre sa démission au motif d’une extrême fatigue voire son cas à la grossière justice de son pays.

    Il n’en fit rien finalement; chaque histoire qu’il se narrait prit place dans son catalogue au même titre que les rares pensées apocryphes que des années de redressement avaient limité à la portion congrue, émanant d’esprits fantasques qui s’en délestaient avant de subir leur peine funeste.

    Mais ses inventions prirent une telle ampleur qu’elles excédèrent les lieux qui leur étaient assignés et qu’il finit par les dispenser dans toutes les boîtes mails des citoyens, sorte de samizdat numérique et journalier. Les récipiendiaires les enregistrèrent, d’abord horrifiés par ces déballages verbaux faits d’insanités spirituelles, de divagations iconoclastes, puis peu à peu reprirent goût à la fiction singulière, au grand roman, au récit épique, à la poésie, toutes choses dont le régime ne voulait plus entendre parler, voir circuler sous forme de volumes dûment imprimés.
    Un grand élan national se porta vers la fiction, un besoin d’imaginaire innerva à nouveau la population entière.  

    Mises de la sorte à l'épreuve, face à l'intensité du soulèvement, les plus hautes autorités du pays ne pouvaient plus faire machine arrrière...

    Tergiversant entre une condamnation à mort exemplaire pour le traître ou une reconnaissance triomphale de son activité subversive, somme toute en accord avec l’aspiration des masses au rêve, à l’utopie, les plus hautes autorités optèrent, après maints débats internes, pour cette dernière solution et instituèrent, en grandes pompes comme il se doit, l’ancien gardeur de fictions GRAND ET UNIQUE DISPENSATEUR DE FICTIONS DU PEUPLE ÉCLAIRÉ.

  • THÉÂTRE À L'ÉLASTIQUE suivi de PEINTURE À L'ÉLASTIQUE

    e4ce54528344745c6bd2fee11bb886e5.jpgTHEÂTRE À L’ÉLASTIQUE

    Dans cette pièce de Shakespelastic ou Stringberg, les déplacements des comédiens étaient réglés par des élastiques modulables à distance, c’est-à-dire qu’ils jouissaient d’une marche de manœuvre limitée par le metteur en scène.

    Restreinte en cas de tension de l’intrigue, élargie en cas de relâchement de l’action. 

    Si bien que les comédiens pouvaient parfois, comme au théâtre d’avant-garde, jouer dans le public voire à l’extérieur (auquel cas les spectateurs pouvaient suivre leur jeu extra-muros grâce à une caméra embarquée). Mais toujours contrôlés par un metteur en scène-réalisateur à l’étiquette.

    Amour, haine, désir, décolation... tout se jouait plus fort à l'élastique! 

    Certains comédiens bénéficiant d'une subvention vivaient à la ville sous des vêtements aux élastiques serrantes : les couples légitimes ou illégitimes s’en servaient volontiers dans leurs rapports amoureux. Pendant la durée des répétitions,  il n’était pas rare de voir des acteurs,  entre une activité d'apprenti-boulanger (pétrissant et enfournant la nuit) ou de maraîcher (bonimentant dès l'aurore), deux métiers théâtro-compatibles, faire commerce d’élastiques ayant servi pour subvenir à leurs besoins médiatiques (l'écran est un rideau de scène) ou immédiats (le comédien est un consommateur comme les autres).

    La dernière de la pièce, après le salut rangé au public, était l’occasion d’une désélastication complète opérée par le directeur de théâtre qui, suivant qu’il avait profité ou non du spectacle, les envoyaient valdinguer, vlang, dans les coulisses ou bien leur coupait tout simplement les liens - en même temps que les vivres.

    Car un comédien non attaché à une troupe, non lié un lieu de monstration fixe (le comédien est un squatteur) ou itinérant (le comédien est un baladin) se retrouve vite désoeuvré, en proie au doute cartésien comme à la lecture de Paulo Coelho.

    Comme, il va sans dire, un prof sans public ni direction, un commerçant sans client ni taxation, un dramaturge sans éditeur ni théâtre, une culotte de scène sans élastique.

     

    mov_dada4.jpgPEINTURE À L’ÉLASTIQUE

    Ce peintre à l’élastique avait une sainte horreur du vide. Mais, régulièrement, pour gagner sa croûte, il devait bien se résoudre à sauter, armé de pinceaux trempés d’huile et parfois de pots de peinture, qui maculaient fort au hasard, il vaut bien vivre.

    Comme Le Gloupier*, pour déjouer le mauvais sort et attirer les écrans, il avait sa formule magique : Dripping, dripping, dripping... Et au plus fort de l’angoisse ou de la joie, allez savoir avec les artistes, il criait : Polock Polock Polock en signe de désespoir ou de victoire. Dopé par le stress et l’ivresse de la création, le plus difficile, pour lui réussir sa toile, était de se contenir, de ne pas dépasser le saut excédentaire, la giclée de trop.

    Ces toiles étaient régulièrement exposées dans des salles aux murs de latex extensibles, menaçant de méchamment se rétrécir comme de s’étendre discrètement à l’infini.

     

    *Cinéphile belge pratiquant la crème pâtissière à des fins attentatoires dont la tête de gondole de sa petite entreprise d’entartage de faces surexposées est un acronyme : BHL.  

     

    Les tableaux représentés sont de Francis Picabia: The woman nip the smoke et Salomé

  • TOUTES LES PEINES DU MONDE

    epic-top.jpgUn éléphant perdu, ça doit bien se voir. Même un vieil éléphant, un éléphant tout gris dans une ville beige.

    Le portail était ouvert, pour la première fois depuis cinquante ans, et il a dû penser qu’une telle occasion ne se présenterait plus. Vous pensez bien, depuis le temps qu’il attendait…

    Dans la rue environnante, on a vu un homme en queue-de-pie avec un papillon, une femme à poil avec une pelote de laine, une enclume avec un marteau, un casse-noisettes sur un sac d’os, un astronaute à roulettes sur une planche de surf, un chat de syndicaliste avec un  griffon rouge, un marchand ambulant de porcelaines, une chienne en dessous de cuir avec son maître menotté, une armoire à glace avec un mauvais reflet, une carte de parti jetée dans le caniveau, un gérant de McDonald's avec un paquet de grosses frites, un entraîneur de foot avec une balle de tennis, un chef de gare dans un train à l’heure, un phoque borgne en équilibre sur un énorme œil de verre, une manifestation de gentillesse, un montreur d’ours en peluche avec un apiculteur en guêpière, un clown nain dans la main auguste d’un géant, un au revoir labial aux condoms anglais, un vallée en forme de coeur, une brocante d'escaliers tournants, une pluie silencieuse sur une chair en chaleur, un soleil tapageur dans un bain d’eau douce, un politicien sans mandat comme une âme en peine, un tord-boyaux sur une selle de vélo, une bicyclette après une reprise de volée, un chauffeur de salle dans une chambre froide, un pied-à-coulisse dans un talon aiguille, une borne millimétrique, une diva sans voix, un ananas de reine, un zozoo avec de drôles d’oiseaux, un défilé de mode avec des majorettes étiques, une paire d’yeux bleus à travers un niqab, un perroquet rose répétant un poème lettriste, des Gilles de Binche lançant des grenades en plastique…

    Tout cela, on l’a bien vu mais l’éléphant perdu, non. À croire qu’il était passé totalement inaperçu.
    Toute une vie s’en est allée avec l’éléphant : ses barrissements, quelle vacarme!, ses yeux alentis, quels regards !, ses battements de pattes, quel pétard !, ses battements d’oreilles, quel éventail !, ses coups de trompe, quelle vacherie !, ses crachats, quelle doucherie !, ses défenses, cher ivoire ! ,.... ses souvenirs, belle mémoire !

    Enfin, las de mes diverses interpellations de passants hagards pour retrouver sa trace, un enfant qui jouait sur le trottoir me demanda sans quitter ses billes de verre des yeux : c’est quoi, un éléphant ? Et j’eus toute les peines du monde pour lui expliquer...

    E.A.

  • L'HOMME QUI RIDICULISAIT LES PLANTES

    3V8TuwN9Z24Q7LAlyp6Xldsbk0g@500x666.jpgLes plantes ne lui ont jamais rien dit, non. Alors qu’à d’autres, c’est connu, les plantes leur parlent, les fleurs leur offrent des mots doux. Elles s’insinuent en eux, squattent leurs rêves, les vampirisent. Si bien qu’ils donneraient leur vie pour les sauver. C’est qu’ils en ont eu pour leur argent avant : les plantes leur ont tant donné. 

    À lui, rien, pas la moindre parole, à croire qu’il n’existait pas ! Mais il le leur rendait bien. Il ne manquait jamais une occasion de se moquer d’elles, de les ridiculiser. Par exemple, il les affublait d’un vilain chapeau pointu, de pendeloques genre serpentin et même, parfois, les jours où il était démonté, ou débordé, il leur pissait dessus voire pire. Cela dit, tout le monde fait ça aux sapins pendant la période des fêtes sans parler de comment on les traite après l’épiphanie.

    Bien sûr, la protection écologique veillait et il fut condamné à des travaux forcés lourds après des procès retentissants devant un public vert de colère et revanchard comme tout un parti d’Ecolos exclu du pouvoir depuis deux législatures après être tombés dans le panneau (photovoltaïque). On lui appliqua même, pour prolonger sa peine, un bracelet de roses, épineux à souhait. Il faillit devenir fou. En prison, il se radicalisa et il jura de venir à bout de tout le règne végétal, comme on le comprend. Il savait qu’après le règne animal, il n’y en aurait plus que pour le végétal.

    Lui, son truc, depuis l’enfance, c’était le minéral, le bon et vieux caillou. Qu’on n’aimerait pas avant deux décennies au moins; ça laissait du temps pour rester singulier, en dehors des modes boy scout (il avait toujours eu en horreur les divers mouvements de jeunesse). Petit, il avait d’ailleurs fréquenté une Palestinienne de son âge (il avait rompu quand elle avait voulu retourner à Gaza) et cela, des études, américaines certes, l’ont amplement montré, modifie en conséquence toute votre vision du monde, et pas que sur un plan géopolitique... Il fit verser des tonnes de pierraille sur ses ennemies avec l’appui de quelques lobbies juifs mais elles résistaient, les bougresses, c’est qu’elles possédaient des réserves de sève. Il les enfuma, les empoisonna à l’échelle industrielle. Il était trop tard, elles survivraient ! Leur règne était arrivé.

    Pas fou au point de périr par ses défenseurs, antispéciste par raison mais antirégniste par conviction, il retourna sa veste et compte maintenant parmi les plus fervents partisans des plantes même transgéniques. Parfois cependant, quand survient une panne des caméras de surveillance alimentée par la centrale végétale toute proche, il leur assène quelques coups dans les tiges et les décore d’un minuscule nez rouge, invisible des écrans, histoire d’alimenter sa vieille haine, de ne pas perdre la main néc(r)ologique. Et de ne surtout jamais acquérir la main verte.

    E.A.

  • LE GRAND MAÎTRE DES ÉLASTIQUES

    alphabet-elastiques.jpgLe Grand Maître des Élastiques avait auparavant exercé les fonctions de Maître des Cordes. À la contrainte des formes, à la rigidité des lignes, il avait préféré la transformation des volumes, l’incurvation des droites et l’assouplissement de la ligne. Un corps enfermé dans des cordes savamment entrelacées en est entièrement prisonnier : pas moyen de remuer un doigt, un cheveu ; aucune ligne de fuite, aucun jeu n’est permis. Dans sa nouvelle discipline, le Grand Maître distendait les murs, les frontières. Plus aucun barrage ne s’opposait à ses projets. Sous son action, les cartes bientôt se déformaient, les territoires s’étendaient. Il allongeait les langues des humains, mais aussi leurs membres : bras, jambes et appendices divers. Il les faisait toucher les nuages et baigner dans des puits artésiens, des fosses abyssales. Sous son action, le monde n’était plus fait que de matière caoutchouteuse, extensible à souhait. Les marionnettes humaines se dilataient aussi bien qu’elles se rétractaient, reprenant ses dimensions originelles après un temps d’élargissement maximal. Mais il pouvait aussi très vite réduire à rien tout ce bazar. L’homme n’avait plus de mesures propres. Il pouvait aussi bien s’élargir à l’échelle du cosmos ou se rapporter aux dimensions d’un fétu de paille. Extension, relâchement. Les textes aux lettres défigurées ne signifiaient plus rien, les dessins d'art devenaient des brouillons informes. Le langage des étoiles ânonait le jargon des atomes. 

    Le Grand Maître des Elastiques étirait de même le temps aux dimensions du cosmos, comme il pouvait comprimer les durées. Tel être humain pouvait en un temps infime rallier le pays de l’enfance comme connaître l’instant de sa mort avant de renaître à l’instant présent.

    On l’aura compris, le Grand Maître des Elastiques agissait aussi bien sur les biens matériels que sur les liens mentaux. Il mettait en relation une roue de bicyclette avec une chaîne de montagnes, un pendule de Foucault avec une cloche de Bâle, un œil de perdrix avec un pied-de-biche, un neurone avec une synapse, un syntagme avec une hypostase, un fil de fer avec un fleur de lys, un halo avec un lasso, un arc de cercle avec une flèche wallonne, un polar débile avec une boule de billard, un Omar m’a tuer avec un shérif amorphe, un communiste cubain avec un Stone, une pop star ordinaire avec un Bob Dylan, un révolver à aube avec un fusil à soleil, un casse-cou avec un cor de chasse, un journal satirique avec un satyre banal, un faux plafond avec un fond de plat, une tête d’épingle avec un attache-homme-tronc, un ornithorynque sourd avec un anaconda muet, un lemniscate enjoué avec un arobase ajouré, une rein jaune avec un poumon rose, un marbre rare avec une morve mauve, un nez nu avec une langue chargée, douze paires de nonces avec un tour du monde, une anagramme avec cent mots (au moins) traduits de l’araméen avec un palindrome en caractères chinois.

    Le Grand Maître des Elastiques ne connaissait pas de limite, c’était son seul défaut.

    Un jour, lors d’un exercice d’extension gigantesque, tel qu’il  en avait pris l’habitude pour travailler la forme, il s’éleva trop haut et trop longtemps (plusieurs milliers d’années-ténèbres) dans la couche atmosphérique  et gela ses capacités cérébrales définitivement. Tout son corps s’étiola et se dispersa sur les astres environnants. On raconte que des reliquats de son ancien corps subsistent dans des musées ou des temples intergalactiques. Chacun de nous, à force, en possède, dans ses os, son sang, son génome.

    Depuis, le monde est comme assigné à résidence et chacun, ne pouvant plus jouir de ses anciens stratagèmes, vit sa vie avec les moyens physiques qui lui sont dévolus, sans plus chercher à voyager dans l’espace ni dans le temps. Tout au plus savons-nous encore étendre, en souvenir de ces temps magiques, un élastique entre nos deux doigts écartés pour d’une pichenette envoyer valser un bout de papier dur à dix mètres voire onze ou bien douze… si l’œil visé qu’on veut occire ne se trouve pas plus loin qu’un décamètre.

     

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  • LES PHARMACIES

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    Cet homme passait ses journées à visiter les pharmacies. Lors de ses balades, il était en quête de cette enseigne au caducée, où s’entremêle à la coupe régénératrice le serpent du poison, annonçant la devanture chamarrée de boîtes de médicaments derrière laquelle coulissaient le long d’un comptoir des gens en blanc. Elle l’avertissait possiblement d’une trouvaille que ses annuaires ne renseignaient pas toujours. De l’heure d’ouverture à la fermeture, il venait prendre livraison de ces produits qui ne s’échangeent que contre un papier dûment signé et rédigé d’une écriture chiffrée et uniquement compréhensible du gérant des lieux. Il achetait aussi sans compter les médicaments en vente libre, les nouveautés comme les vieilles médications...

    Depuis toujours, il aimait l’odeur suave de la pharmacie au fil des années de plus en plus aseptisée et contrecarrée par les fragrances des produits de soins du corps, et le côté compassé, paternaliste du pharmacien, quel que soit son âge… Ce médecin malgré lui, ce grand servant de la Chimie, cet alchimiste de quartier, cet appariteur de molécules, ce maître des décoctions, interface entre le rebouteux de village et l’amateur de potions savantes, ce doctrinal descendant d’Homais, dispensateur de tisanes et de crèmes de peau, d’analgésiques et d’excitants, d’anxiolytiques et de fils dentaires, d’antitussifs et de sprays pour la gorge, de préservatifs et d’onguent vaginal, d’antimigraineux et de veinotoniques, d’antiseptiques et de fébrifuges… De médications sous toutes les formes : en gélules, en comprimés, en sirop, en pommade, en suppositoires ou en cachet (ah, ce désuet nom de cachet !), tout ce qui permet de s’introduire dans les arcanes du corps pour le revivifier.

    Mais plus que tout, ce qu’il aimait, c’était la séduction discrète des assistantes en pharmacie, ces petites mains, si délicates et si fines, de l'industrie pharmaceutique. Manoeuvrant entre ombre de l’arrière-boutique où se préparent les remèdes maison, les spécialités, les mélanges mesurés de poudre et de liquide, et pleine lumière de la vente au comptoir où sous le blanc cassé du tablier filtre un fragment de peau, le triangle coloré d’une blouse, la frange d’une manche, un carré de tissu attestant de leur vêtements propres et, par-delà, de leur vie privée, de leurs amours cachées ou respectables.

    C’est tout juste si notre promeneur ne leur attribuait pas pour lui-même, pendant le temps où elles le servait, un nom de travail emprunté au lexique de la phytothérapie qu’il avait étudiée avec toute la dévotion du néophyte: Fleur d’oranger, Belle-de-jour, Cannelle, Violette, Salvia auréa, Grande berce, Bourdaine, Cranberry, Aloe angelica…

    Après la fermeture de toutes les officines, au soleil couchant, il rentrait chez lui, un peu las mais comblé. Toujours à la bourre du fait de ses pérégrinations diurnes, il enfilait la blouse immaculée caractéristique de sa profession et rentrait par la porte arrière de son cabinet, sans saluer le monde qui s’impatientait dans un garage hors-d’usage aménagé en salle d’attente. Seul lui importait lors de la visite de ses seuls rendez-vous de fin d’après-midi (il avait cessé depuis longtemps de consulter en journée pour s’adonner à sa penchant), la rédaction de l’ordonnance du patient qu’il dupliquait à l’aide d’un vieux carbone bleu. Les doubles constitueraient le prétexte de la tournée du lendemain d’un nouveau panel de pharmacies à découvrir.

    Son père pharmacien n'avait cessé de lui répéter : Tu ne feras jamais ce métier opiniâtre et si dévalué, tu feras médecin ou rien ! Et il avait tellement aimé son père…

    E.A.

     

  • LES GANTS DE TOILETTE et autres textes décrassants

    Les gants de toilette

    Cet homme portait des gants de toilette et lavait en permanence. Les femmes et les enfants d’abord. Les musées et les ministères ensuite. Les corps de ses contemporains comme les corps de bâtiments. La neige et la Lune. L’étoile de mer et la Terre. L’hiver et le sale et l’humide. Le désert et le sable et le sec. Il lavait tout et depuis toujours.

    Il avait si bien nettoyé le Big Bang qu’on peinait depuis à en retrouver des traces.

     

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    Les fruits détendus

    Lorsque cette femme était en état de désir, elle faisait mûrir des fruits sur sa peau: prunes, melons, mûres, ananas, fraises, tomates, cerises, et j’en passe.

    Il fallait s’empresser de les cueillir avant qu’elle ne jouisse.

     

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    Le tournis

    En tournant sur lui-même, cet homme fut pris de vertige. En se regardant le nombril, il fut pris de vanité. On eut du mal à le remettre sur les rails d’autant plus qu’il avait horreur du train où vont les choses.

     

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    Les reflets

    Après s'être mirée, elle laissait traîner tous ses reflets. Dans la machine à laver, toutes les vues se mélangeaient pour donner d'elle une bien mauvaise image.

     

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    Le vomi

    Cet homme vomissait plus de liquide qu’il n’en absorbait; il ne tarda pas à mourir. Ce feu vomissait plus de fumée que de flammes; il ne tarda pas à s’éteindre. Cet écrivain vomissait plus de livres qu’il n’en absorbait; il ne tarda pas à devenir célèbre.

     

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    Peintures  de Gustabe Caillebotte

  • LE MUSÉE DE LA PISCINE

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    Il est une piscine en ville dévolue à l’art en immersion. On y accède en plongeant après avoir enfilé la combinaison en néoprène, porté le masque et la bouteille à oxygène. Et emporté accessoirement l’autoguide waterproof. Les œuvres sont exposées à des profondeurs variables dans des caissons évidemment étanches. Gardées aux quatre coins du fond des salles d’eau par des scaphandriers aussi muets que des carpes.

    Il peut s’agir de peintures comme de boîtes de conserve. De montres fluides ou d'horloges molles. De photographies sous-marines ou de sculptures hyperréalistes d'hommes grenouilles. Voire d'aquariums. Auquel cas il y a effet de mise en abyme et jeu sur la visibilité.

    On a beaucoup rétorqué au commissaire d’exposition, plongeur émérite, lors de son ouverture que ce nouveau musée était réservé à une élite sportive. Certes, mais l’art nécessite une connaissance solide et subtile des sujets les plus vaporeux, une maîtrise des techniques d’enfumage artistique...

    Depuis ces critiques fondées, le Musée a mis à disposition des visiteurs des batyscaphes collectifs ou individuels de pilotage assisté par ordinateur que le quidam ayant peur de l’eau peut emprunter seul ou à l’aide d’un Capitaine Nemo de circonstance.

    Bien sûr, le nageur expérimenté, qui a mille heures de longueurs au compteur, peut visiter à son rythme l’expo avec un masque et un tuba long. 

    À heure fixe, des performances sous-marines sont exécutées par des artistes en mal de liquéfaction avec du sang de bœuf pour colorer le volume de leurs interventions. Et on peut suivre des interviews en langue des signes d'artistes nautiques habitués à la pression hydraulique et médiatique.

    Des soins thalasso-artistiques à base d'aquarelle sont régulièrement donnés sur les abords de la piscine. Pendant les heures creuses ont lieu des démonstrations de natation synchronisée avec des artistes bikinisés ou topless aux allures de sirènes ou d'éphèbes.

    Qu’on n’aille pas croire qu’au Musée de la Piscine on expose que des œuvres en relation avec l’élément liquide. Ainsi on y a vu dernièrement des oiseaux empaillés customisés, des navettes spatiales imaginaires et même une série de photos d’astres au sommet de leur course. Cela interpelle aussi bien le profane en matière d’art apnée artistique que le féru d’expositions en tous genres du Vendredi soir.

    Dans le même ordre d’idée, et fort de ce succès, la Direction générale des Musées Nationaux envisage la création de Musées du Livre papier dans les anciennes bibliothèques désormais hors d’usage avec diverses animations à la clé (sans quoi la vie culturelle ne serait pas ce qu'elle est): saut de livres à l’élastique, bar à vers, atelier de réécriture des classiques, manège du Livre Jeunesse, soins du visage à base de papier mâché, confection de livres-chapeaux, chapelle ardente pour les livres morts-nés…

    E.A.

     


    853631--237x237-1.jpgLe musée "La piscine" à Roubaix

    Le musée sous-marin Atlantico à Lanzarote

    Le centre aquatique Y40 situé près de Venise comprenant la piscine la plus profonde du monde (42 m)

    Le musée de Kanazawa au Japon qui comprend l'étonnante piscine de Leando Erlich, plasticien argentin installé à Paris, où les visiteurs du dessus comme de l'intérieur se contemplent à travers une paroi en trompe-l'œil qui leur donne l'illusion qu'elle est remplie.

  • LE NOUVEAU CHALLENGE

    2d682fddaf023f9d74f7b2892a3b049f.pngCet homme arriva à la soixantaine après avoir réussi ses vies artistique, professionnelle et privée. De plus, il pétait la forme: on lui donnait quinze ans de moins! Même, il arrivait encore à perfectionner ses différentes vies, à les rendre plus enviable pour lui-même et ses amis. Le temps des pertes viendrait bien sûr dans les deux décennies à venir mais peu importait : le succès lui avait souri, il était un modèle pour quantité de personnes de tous les milieux qu’il avait fréquentés. 

    Par crainte à la longue d’ennuyer ses proches par tant de perfection, il se fixa un nouveau challenge : réussir son suicide.

  • SAUTEUR DE GIRAFES

    000_DV1751363_0.jpgComme tout le monde, j’ai commencé par sauter mes puces et mes poux.  Il faut se faire les muscles des mollets et des cuisses même quand on est sale. À trois ans, je sautais sans façon un crabe femelle ou un poulpe mâle.  Puis, devenu pantouflard à l’adolescence, comme tous les rebelles en herbe, j’ai sauté mes chats et mes chiens et, parfois, quand j’allais à la campagne, pour fuir la touffeur des villes, des poules et quelques lapins. Je prenais goût aux sauts de toutes bestioles. J’évitais de leur asséner de mauvais coups, une bête touchée à la tête vous en veut longtemps et peut porter plainte. Et je n’ai jamais voulu être l’objet du ressentiment des animaux pas plus du moindre végétal.

    (Malgré tout, au cours de mes exercices de préparation aux disciplines zoolympiques, j’ai parfois été maladroit et je profite de cette tribune provisoire pour présenter mes excuses à toutes les bêtes que j’ai pu indisposer dans ma course vers la place de numéro un. Tous ceux qui ont voulu occuper le premier plan dans une discipline ou l’autre me comprendront ; on ne parvient pas impunément au sommet sans malmener quelques quidams quand on ne les écrase tout simplement pas. Mais revenons à notre sujet.)

    À ma majorité, je sautai des moutons et des cabris, des mouflons et autres bouquetins. Comme j’ai aimé sauter le bouquetin ! Pour son odeur et son poil dru, pour son regard droit et sa faculté de filer après l’action. Comme la chevrette après avoir été lutinée. J’ai de même sauté le cheval et le lion, le chameau et le léopard. Mais je suis surtout connu pour avoir sauté la girafe. Pas le girafon qui vient de naître, non,  Madame la Grande Girafe de mon-parc-d’attraction-préféré.

    La girafe bien dressée et non la girafe courbée, au cou tordu, qui se repent d’une faute ou d’une mauvaise flexion. La girafe de concours qui tend son cou et lève haut la mâchoire. 5, 80 mètres de volonté aiguisée et de prestance. Comme la girafe sur le point d’être décorée de l’ordre de la feuille de séquoia.

    J’ai réussi l’exploit avec une perche en bambou non traité. Je suis retombé après un renversé sans prétention mais un exceptionnel retourné sur un tapis de mousse, mitraillé par une armée de chimpanzés photographes venus de toutes les régions du globe primate. Avant de me faire embarquer par une association de lutte contre le rabaissement des animaux en voie d’élévation spirituelle. Autrement dit pour humiliation grave à agent animalier en service rétribué.

    Je purge ma peine dans un centre de rééducation pour sportifs atypiques. J’apprends la nage sous canard colvert autorisée en étang protégé. Avec des palmes ordinaires et un tuba trop long. Auprès d'éducateurs en peaux de bêtes (payés en monnaie de singe) mais je ne suis pas dupe, j’ai reconnu dans leurs yeux la lueur mauvaise du gardien de zoo.

     

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  • LA CHIPS IDÉALE

    chips.jpgUn jour cet homme tomba raide dingue d’une chips. Parmi les dizaines de milliers de paquets de chips qu’il avait avalés durant sa vie, parfois frénétiquement, devant toutes sortes d’écrans pour trouver la chips idéale, elle était là dans un paquet de deux cents chips anonymes. Une chips nature, sans façon, presque sans adjuvant ni matière grasse, juste un chouia mais qui lui donnait tout son piquant. Après être revenu de tous les goûts de chips, il remangeait de la chips salée, basique, toute simple : une chips du tout-venant, pas nécessairement à mépriser, avec ses qualités et ses défauts mais une chips dont on n’avait rien à en attendre. Cela évitait les déceptions...

    Et, à cinquante-sept balais passés, il rencontrait la chips idéale, la chips dont il n’aurait osé rêver. Dire qu’il aurait pu passer à côté, qu’il aurait pu, absorbé par une émission de Cyril Hanouna ou une intervention télévisée de Michel Onfray, l’avaler sans la voir, omettre les multiples facettes de sa beauté.

    Fort de son aventure, les médias s’intéressèrent à lui et il parla à la télé et sur le Net de sa rencontre providentielle. On en fit un livre, un film et même une chanson qui, remixée par un grand DJ, constitua la bande-son d'une pub pour une célèbre marque de Chips.

    Un jour, même, il se retrouva pour en parler sur le plateau de Cyril Hanouna aux côtés de Michel Onfray…

    Depuis qu’il la mise sous verre et sous vide et au frais (un conditionnement qui lui a coûté une fortune mais quand on aime on ne compte pas) pour qu’elle ne se détériore pas, il passe son temps à l’admirer. Souvent, il la sort de son écrin et la hume et la caresse et en tire des voluptés indicibles. Il flaire ses moindres pensées et en est en retour aussi finement déchiffré.  La chips la plus craquante, il ne peut pas la croquer. Il est toujours à deux doigts de le faire mais il se retient. Quand on aime, on se retient… Parfois, c’est trop puissant, et il quitte l’objet de sa contemplation pour aller grignoter des cacahuètes. Juste pour se distraire de son addiction, pour tromper l’amour fou qui le lie à elle.

    Et c’est ainsi que, quittant la table de ses amours pour venir enregistrer Touche pas à mon poste, un courant d’air vif la fit valser au sol et, en revenant, il l’écrasa par mégarde sans espoir de remise en forme, de restaurer son bel aspect gaufré. Sa chips préférée en miettes, il fut inconsolable. Il l’enterra avec tous les égards dû à son rang de pomme de terre, sans s'imaginer un traître instant bouffer ses restes.

    Même s’il n’avait jamais rien attendu des fruits secs, il devait reconnaître que la cacahuète salée n’était pas dénuée d’intérêt, qu’il s’en trouvait d’extrêmement appréciables en termes de goût et de formes…

     

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  • PESEUR D'ÉTOILES

     

    p1.jpgIl travaillait comme peseur d’étoiles dans un laboratoire expérimental au sein de l'Université.

    C’est en tapotant par hasard sur un site de recherche d’emplois qu’il trouva ce job nouveau. Il s’était rendu sur les lieux sans espoir de le décrocher car il ne possédait aucune compétence particulière. Il ne fallait aucune qualification pour l’exercer, et il commença le jour même. Bientôt il acquit dans ce nouvel emploi une maîtrise sans pareille. Ainsi il pouvait à vue de nez apprécier à dix millions de tonnes près la masse d’une étoile et utilisait comme personne la balance permettant cette délicate opération. À chaque lunaison, il recevait des propositions de pesée d'astres de galaxies les plus lointaines souhaitant maigrir.

    Le fils du recteur, ayant raté toutes ses études, se retrouva à trente ans passé sans le moindre master. Le chef du laboratoire, qui craignait une diminution des subsides de son service, pour entrer dans les bonnes grâces du père l'engagea en remplacement du précédent. Mais le fils du recteur, entre parenthèses et à ce qu’on m’en a dit, assuma très mal cette fonction: on eut à regretter des erreurs de calcul monstrueuses et la perte pure et simple de quelques soleils noirs dans les caves obscures de l’institution.

    Quant au premier peseur d’étoiles, il retrouva assez vite un emploi de peigneur de crinières dans une usine de retraitement de comètes où, de l’avis général, il est voué à un brillant avenir.

     

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