DES VIES MINÉES DE SONGES / E. ALLARD

  • LA MÉMOIRE SÉLECTIVE

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    Ce vieil enseignant se rappelait très bien avoir donné cours à des jeunes filles rieuses sur une terrasse à Rome, à des cadavres frais du jour dans une morgue à Madrid, à des chevaux blanc cassé dans une écurie d’Augias, à des enfants colorieurs dans une garderie de Carcassonne, à des nageurs en maillot couleur pomme dans une piscine du Calvados, à des mécaniciens abstèmes dans un garage de Bombay, à des assistantes sociales en burn-out dans un cabinet de psy de Charleroi, à de vaillants sidérurgistes dans une aciérie de Detroit, à des acrobates volants sur un trapèze chez Bouglione, à des oiseaux filiformes sur un fil électrique à Madagascar, à des policiers ivres dans une tour en argent massif, à des politiciens véreux dans un bureau de vote au Chili, à des députés déboussolés dans un parlement de Wallonie, à des grains de sable sur une plage du Mexique, à des particules fines dans un carrefour comme un autre, à des vêtements sales dans une laverie automatique en bordure du Mékong, à une liasse de billets neufs sur le comptoir d’un tripot de Kiev, à une sauce Béchamel dans un soufflé de chou-fleur de Gerpinnes, à trois frelons roses sur une rose de Pondichéry, à une rangée de piquants sur un cactus de Houston, à des amateurs de mouches molles dans un abattoir de fortune, à des cibles mouvantes dans un ancien stand de tir de l’Armée Rouge, à des chanteurs désargentés du Choeur de l'opéra de Quat'sous, à des ouistitis nains sur la branche d’un arbre à gommes d’Amazonie…

    Il se souvenait de toutes les circonstances de temps et d’espace, des mimiques de chaque participant et des paroles échangées, de chaque objet proposé à la vue et de chaque pensée ayant parcouru, même à la vitesse de l’éclair, son esprit absorbé par la tâche de dispenser son savoir.

    Mais il ne se rappelait plus du tout quoi il avait bien pu enseigner.

  • L'EXAMEN

    image.jpgLe jour de l’examen était arrivé et le professeur était fébrile. C’était un jour d’examen exceptionnel, un de ces jours qui comptent dans une vie.

    Le professeur se tenait à l’entrée de l’amphithéâtre pour accueillir les étudiants. Pour chacun, il avait un mot, une attention. Pour chacun, il savait exactement ce qu’il devait leur dire pour les mettre en confiance, leur donner toutes les chances de réussir leur épreuve. Quand les deux cents étudiants furent installés, leur smartphone fermé, leur matériel sorti précautionneusement de leur étui ou de leur valisette, il alla s’installer au milieu de l’estrade, un peu à côté du pupitre où se tenait le micro et son portable. Il n’était pas nécessaire, cette fois, de parler et, d’une certaine façon, ça l'apaisait: il avait trop souvent jargonné.

    Chaque étudiant savait précisément ce qu’il avait à faire et le fit comme il l’avait répété pendant la période de blocus. Le professeur suivait scrupuleusement leur petit cérémonial personnel pour conjurer le stress; quand il observait un geste mal exécuté, un manquement qui pouvait leur être préjudiciable, il le leur signalait d’un regard appuyé, ou d’un raclement de gorge suggestif. L’étudiant comprenait son erreur et se corrigeait.

    Quand le professeur jugea que plus aucun doute ne subsistait sur le résultat de l’examen - c’était un homme avisé et nanti d’une longue expérience -, il donna l’ordre de départ du concours.

    Les deux cent balles de calibre 9 mm atteignirent toutes sans exception sa tête. C’était la meilleure session de sa vie professionnelle, une épreuve de prestige au final éblouissant qu'il avait eu raison de proposer; la seule aussi qu’il n’aurait pas besoin de corriger.   

     

  • LES GNOUS

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    Je me réveillai avec un e en moins au niveau des genoux. Comme toutes les métamorphoses, celle-ci eut lieu de nuit. C’est une espèce de lourdeur au niveau des jambes qui me fit me réveiller. Heureusement les gnous étaient, tout comme moi, encore endormis.

    Le gnou est un bovidé du genre connochaetes, il est herbivore et , contrairement aux apparences, il s’agit d’une antilope, comme me l’apprenait le site Wikipedia que je consultai vite via mon smartphone après avoir identifié la nature des animaux qui avait pris possession de mes rotules, et pour tout dire, s’étaient substitués à elles.

    En effet, le gnou, de prime abord ne fait pas penser à une gazelle mais à un buffle et il ne sent pas moins fort. C’étaient de petits gnous heureusement et les cornes n’étaient pas trop disgracieuses. Je me dis qu'elles valaient bien les cornes de rhinocéros. Marcher avec des gnous à la place des genoux n’est pas de tout repos, il va sans dire. Et d’abord sortir du lit s’avéra vite casse-gueule, puis descendre les escaliers s’apparenta à de la haute voltige mais ne s’habitue-t-on pas à toutes les sortes de handicaps et ne finit-on pas, même, par en tirer profit?

    Parvenu avec peine dans la cuisine, je pris mon café pour me redonner de l’allant. Je me lavai péniblement car les gnous s’étaient réveillés et réclamaient de l’attention. Il s’agissait maintenant, sinon de les dresser (avec tout le respect, il va sans dire, dû à leur espèce), de modérer leurs ardeurs, de leur faire entendre raison (cela viendrait en son temps). Je leur expliquai comme je pus que j’avais ma vie et même quelques opinions et qu’il n’était pas question que je demeure à la maison à glander.

    Je donnai cours ce matin-là sur la reproduction du ver de terre (hermaphrodite comme chacun sait) à une classe de girafes qui n’eurent d’yeux que pour mes gnous. Puis je rentrai sans repasser par la salle des profs qui sentait l’étable depuis le lot des dernières mutations survenues dans le corps professoral après la succession de désordres en tout genre subis dans le secteur. 

    Dans l’auto, les gnous s'assoupirent, mon métier de malade les avaient mis, bien tassés, sur mes genoux et je pus regagner mon domicile sans ennui. Mais quand je fus arrivé chez moi, passé le seuil, les gnous manifestèrent l’envie de se sustenter, ils n’avaient rien mangé de la journée. J’eus l’impression qu'ils avaient grandi car je dus passer la porte sur les gnous. (Une petite voix me disait bien que j’accumulais bêtement les jeux de mots mais les jeux de mots, c'est parfois l'ultime rempart avant la déraison.)

    Je trouvai ma femme dans la cuisine en peignoir et les chevaux en bataille. Elle me trouvait l’air d’un transfomer et me demanda ce qui m’était arrivé avant que je lui pose la même question. J’ai pris un jour de congé maladie aujourd’hui, me dit-elle sans mettre son propos entre les guillemets d'usage. Je lui répétai alors qu’en effet je ne l’avais pas vue à la direction de l'école durant la journée. Les chevaux sont trop lourds à porter, il me faudra quelques jours d’apprentissage, me dit-elle. Il y a une journée de formation prévue à cet effet ce week-end, lui appris-je après l'avoir lu dans le carnet d'avis réservé aux maîtres animaux.

    Après quoi nous échangeâmes à propos de la politique intérieure comme de l’expulsion de centaines d’ouvriers du bâtiment transformés en bourricots. Mais il était trop tard pour prendre attitude, pour protester contre la marche du monde, pour s’afficher unijambiste ou antispéciste, pour prendre sa carte du parti bête ou du parti ultra littéral (cela viendrait en son temps): les mulets avaient déjà quitté notre cité en direction du port pour le quai d'embarquement où était amarré l'Arche de Noé. 

     

  • LE FAKIR

    tumblr_me99irTBzv1qz4txfo1_1280.jpg« Trois kilos de clous, comme d’habitude.

    - Je n’ai plus que des aiguilles, je vous en mets trois livres ?

    - Avec cinq picots, s’il vous plaît ! »

    Ce fakir était un gros consommateur de clous, pitons et autres crampons. Régulièrement il venait au marché aux puces s’approvisionner...

    Le fakir était devenu un mode de vie, la référence en matière de mal-être. Non seulement les fakirs se déplaçaient à leur domicile sur des tapis de clous, de crêtes aiguisées mais les chaussées, les piétonniers, les couloirs d'autobus et ceux des bâtiments publics étaient recouverts de piques, chacun trouvant son plaisir à avoir mal et à crever.
    Grâce à lui et ses semblables, l’industrie de l’acier était à la pointe. Les hôpitaux, les écoles et les centres d’aide sociale étaient richement alimentés par les taxes sur les bénéfices juteux des entreprises et le salaire en hausse des travailleurs. On s’acheminait vers une nouvelle période de bonheur éconopique.

    La Gauche comme la Droite se réunissaient au parlement pour des joutes à couteaux tirés entre fines lames de la politique s’apparentant à des fêtes médiévales. Seuls les commentateurs aigus des réseaux sociaux déprimaient, ils n’avaient plus de grain à moudre, de brin à coudre au tissu de leur amertume, ils ne pouvaient plus guerroyer et s’afficher en chefs de meule. Ces mauvais plaisants, qui cherchaient l’aplat dans une société en dents de scie, furent identifiés, arrêtés, jugés pour outrage aux bonnes saillies et emprisonnés dans des cellules recouvertes de tapis doux comme la peau du ventre d’un bébé hérisson.
    Ils vivent désormais là un enfer et ont promis de ne plus jamais critiquer le système pour qu’on leur rende leur intérieur tendu de piquants bienfaisants.

     

  • JOUEUR DE LIVRE

    livre-objet-livres-faire-peur-L-sOs3iB.pngJe lisais un bouquin quand, par inadvertance, je découvris la musique du livre. Elle s’annonça par un son, plus qu’un chuintement et moins qu’une plainte, duquel très vite je tirai d’autres bruits, toute une mélodie, concrète certes mais qui disait le livre au plus près de son être.

    Il s’agissait de La colonie pénitentiaire et autres récits de Kafka. Comme il eût pu s’agir des Voix de l’asphalte de Philip K. Dick, du Journal d’un fou de Gogol ou du Jeu des perles de verre d’Herman Hesse.

    En tordant le livre d’une certaine manière, puis en en jouant un peu comme d'un accordéon, je tirai toutes les notes de l’ouvrage. Je crus d’abord à un écho du mécanisme de la machine infernale du récit, grincement de ses rouages ou supplique du condamné, mais non...
    La méthode fonctionna sur d’autres livres et d’autres auteurs si bien que je pus me constituer bien vite tout un répertoire.
    Connaissant le goût du lecteur grégaire, aussi amateur de convivialité que de lecture, à domicile ou à l’extérieur, pour autant qu’on parle d’art un verre à la main, qu’on cliquète et qu’on caquète, qu’on s’anime en lisant, qu’on affiche ostensiblement son mépris des péquenots comme des rentiers, des nobles d'esprit comme des écervelés, je n’eus pas de mal à me trouver une clientèle pour mes jeux de livre, que j’adaptai au goût de mes commanditaires.

    Il m’arriva plus d’une fois de jouer des auteurs que je n’appréciais guère voire pas du tout mais comme j’étais devenu un excellent interprète, rien ne paraissait de mon indifférence à l’auteur en question, qui se trouvait parfois  (les auteurs sont partout !) dans l’assistance et semblait juger mon jeu alors qu’il était lui-même incapable de tirer le moindre murmure de son propre livre (les auteurs sont de pâles interprètes de leurs ouvrages).

    Mais durant une période où je n’étais pas dans mon assiette, je plantai un concert, puis deux, bientôt trois… C’en fut trop, on fit moins appel à moi et puis plus du tout. D’autres, plus habiles, moins scrupuleux, interprétaient les livres avec plus d’entrain ou de pathos; ils joignaient le geste à la musique et se constituaient des lors des clientèles au détriment de la mienne.

    Un d’entre eux, ancien comédien de série télé, qui massacrait régulièrement des livres dans les émissions littéraires, ne cita jamais le nom du découvreur de ce nouveau genre d’animation culturelle et on crut bientôt qu’il en était le créateur.
    Je me contente aujourd’hui de jouer quelques livres choisis, des plaquettes à la stridulation aiguë, des volumes épais au martèlement de grosse caisse, dans l’intimité de mon salon, de mon bureau ou de ma chambre quand ma femme et mes enfants ne sont pas là ou regardent un écran dans le salon car ils ne supportent plus de m’entendre jouer.

    Aujourd’hui, j’ai repris l’activité de bibliothécaire que j’avais abandonnée au moment fort de mon succès d’interprète. Mais les lecteurs viennent désormais emprunter les livres qu’ils ont entendu jouer la veille dans leur émission littéraire préférée en espérant en tirer quelques accents déchirants qui leur assureront à terme un début de notoriété.

  • PORC DE TÊTE et autres bêtes couvre-chefs

    chapeau-velours-cochon-8421a-3.jpgAprès la mode antique du pilos, puis des divers bonnets, capuches, casques, casquettes, chapeaux (cloches, claques ou bien classes), coiffes, couvre-chefs, hauts-de-forme ayant orné le crâne de nos ancêtres, parents ou amis au crâne fragile, vint la mode des animaux vivants sur la tête à laquelle, moins par amour des bêtes que par souci de dissimuler une calvitie naissante, je choisis de sacrifier.

    D’abord, je portai une mygale qui orna avantageusement ma tonsure mais, un moment tétanisé par le soleil, le pauvre arachnide fila se réfugier dans le gris de ma couronne capillaire et j’eus toutes les peines du monde à le faire réintégrer la place chauve, tel un migrant de Calais un moment écarté par des murs adventices de la voie rapide filant vers l’Angleterre, ce mirage extra-européen.
    J’optai ensuite pour en guise de calot un cabot, un chien errant, pitoyable mais qui sur mon occiput non moins pitoyable se nomadisa et forma un assemblage fourrure-poil-peau plutôt seyant. De plus, l’animal d’un certain âge trouvait plaisir à voir le monde d’un peu plus haut et à se faire transbahuter aux frais de mes vieilles jambes. Mais il sentait trop le chien et j’en eus bientôt les narines irritées.

    Je portait alors le cochon de lait mais il était si rose et appétissant que je ne résistais pas, en guise d’en cas, d’en prélever les bons morceaux avec mon cutter. Il dépérit vite, et, quand il ne fut plus qu’un squelette, il tomba inanimé.   

    Je le remplaçai illico par un poisson rouge dans son bocal mais, malgré ma maîtrise du transport de tête, de l’eau me tombait constamment par saccades (surtout quand je courais après le bus) sur les yeux et on pensait alors que je pleurais (la séparation d’un être cher) alors que rien de sentimental ne m’affecte jamais. 

    Du poisson, je passai au faucon, connu comme oiseau statique hormis la tête toujours dodelinante et comme à l’affût. Mais un jour qu’un pigeon chiant l’avait passablement énervé, il me planta son bec crochu dans le crâne et j’écopai de dix points de suture sans compter le sang ainsi qu’un bout de cervelle (heureusement inefficient) versés sur la chaussée, qui fit, certes, le régal de quelques rats assoiffés.    

    Je demeurai dans l’ordre des tétrapodes à plumes et portai allègrement pendant un temps un perroquet jaco. Mes contemporains ne cessaient de me coller, en pensant que je leur faisais enfin la conversation alors qu’ils disputaient répétitivement avec le psittacidé qui avait à dire sur tout, tel un commentateur de réseau social pérorant sur l'info politique du jour, et qui ne voyait rien, car le bougre s’était réfugié sous un keffieh à cause de la chaleur à moins qu’il ne se fût converti à une forme de refus palestinien de ses territoires occupés.

    Mes oreilles ne supportèrent plus son charabia et je portai alors fièrement un paon.

    Un paon qui faisait la roue mais, pour rouler à vélo, ce n’est pas jojo. La roue du haut interfère avec les roues du bas, et ça provoque des problèmes de mobilité. Je me fracturai une hanche en tombant et, après six mois de réadaptation, je ne pus plus charger qu’un petit animal. C’est alors qu’on me vit avec une tortue domestique. L’aspect casqué de la chose me fit participer pour la première fois à des manifestations,  tantôt du côté de la police (quand je fus rétribué comme soutien aux forces de l’ordre) tantôt du côté des manifestants (quand je redevins chômeur). Ma tortue prenait bien les coups ; de plus, elle s’accrochait avec ses petites pattes griffues à mes pavillons auriculaires qui furent bien plus décollés après cette période tortueuse.
    Je portai ensuite, dans le désordre, un petit panda communiste (qui chuta, creva et conduisit à un grave incident diplomatique avec la Chine qui menaça d'un désastre économique mon petit royaume), un crocodile dans un sac et même un éléphant adulte à la trompe qui raclait la poussière et aux défenses qui énucluèrent les pare-brises de quelques 4X4.

    La pachyderme acheva de me tasser les vertèbres et, depuis, je ne porte plus qu’un kiné nain qui est beaucoup plus léger, ne sent presque pas, ne parle qu’avec les mains et ne sait pas faire la roue. Aux arrêts, il me palpe avantageusement, me remet les côtes en place, réajuste mon cou, flatte mes épaules. Pendant les courses, il me masse le cuir chevelu, et j’ai la tête pleine d’étoiles ; je cours à nouveau comme un lapin sans tête...

    J’ai, je crois bien, trouvé mon couvre-chef idéal.

  • TRISTES TROPISMES

    Vous-même l’avez dit, vous l’avez affirmé : sans les mots, il n’y a rien. Les mots, c’est la sensation même qui surgit, qui se met en mouvement. 

    Les fruits d'or (1963), Nathalie Sarraute (1900-1999)

     

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    UN SENTIMENT, UN !

    C’est l’histoire d’un sentiment. Il est là, prêt à éclore. Tout est rassemblé pour qu’il arrive sur le théâtre des opérations. Mais il hésite à sortir, à s’arracher au non-dit, à dire son nom, à s’exprimer; il est réservé, il n’a pas été coaché assez, il aurait dû suivre un stage…

    Il attend trop, les circonstances ne sont plus de son côté, il pourrait manquer son tour, d’autant qu’il n’est pas le seul…. D’autres attendent, d’autres poussent, des méchants, des plus tendres, des attentionnés. Ils ont mieux préparé leur venue, ils sont prêts à passer le cap, à fondre sur la scène, à déclamer leur texte… Voilà, ils passent en meute, ils sont nombreux, ils ont le nombre avec eux! C’est leur heure, ils ne vont pas la manquer, eux ! Même si dans la cohue on ne distinguera pas leur singularité, ce n’est pas grave ; l’important, c’est d’arriver, d’être sorti, avec plein d’air dans les poumons, de hurler son être à la face du monde… Les remerciements, les regrets, ce sera pour plus tard, quand la vie sera en passe d’être consumée, qu’on pourra se retourner sur son passé…

    C’est l’histoire d’un sentiment sans histoire ni commencement.

     

    QUELQU’UN

    Prenez quelqu’un. Extrayez-le de sa famille, de son entourage, de ses proches. Faites-lui croire que son cœur est à prendre, que vous voulez son cœur, que vous voulez tout de lui, sans distinction. L’être humain est crédule, il est prêt à croire à ses manques, à la possibilité d’un nouvel avenir. Il vous croit sur parole et abandonne tout pour se retrouver vierge de tout passé, ouvert au possible.
    Quand enfin il comprend la manœuvre, l’escroquerie mise en place, il fait tout pour vous détruire en retour, c’est de bonne guerre. Sa capacité à vouloir vous détruire est phénoménale.

    Vous accusez le coup mais vous perdez des plumes, beaucoup de plumes. Vous pensez même perdre la vie, l’envie d’envol pour l’avoir perdu, lui. La vie pendant un temps ne vous est plus d’aucun secours. Vous aspirez au néant. Car vous vous êtes pris au jeu, vous l’avez aimé, vous avez cru à votre jeu, à vos mensonges…
    Mais vous vous en sortez. Vous émergez à nouveau. Vous êtes intact en apparence. Vous vous étonnez d’être encore de ce monde, d’avoir survécu. Vous fonctionnez tout pareil comme avant. Le corps est fort. Tout marche à nouveau, tous les organes opèrent. Le foie, les reins, le cœur… Les muscles répondent, la libido est intacte. C’est fabuleux, les ressources vitales dont vous disposez ! Vos capacités de réadaptation sont monstrueuses…

    Une fois de plus, vous estimez votre puissance, vous avez foi en votre capacité à être aimé au-delà de tout. À faire ce que mal vous semble et avec quiconque. À donner, à rendre l’espoir. Cela vous suffit pour l’instant.

    Prenez quelqu’un…

     

  • LE GARDEUR DE FICTIONS

    screen480x480.jpegDans ce régime pratiquant la diète conteuse, le rationnement fictif voire le jeûne onirique, il ne fallait pas (se) raconter d’histoires ! Et si le besoin, conditionné par des siècles de tradition de palabres, était trop pressant, un lieu était dévolu où on pouvait déposer ses fables et récits. Pour lutter profitablement contre l’appétit incontrôlé de fiction, sous la réglementation expresse d’un médecin des âmes du peuple, autrement dit du pouvoir, de la chimère à dose homéopathique (parfois sous forme de sentences lapidaires) étaient administrée dans le seul souci d’une guérison complète et rapide.

    Un homme absolument dénué d’imagination, strict serviteur du matérialisme en vigueur, en était le gardeur, le vigile complaisant comme le scrupuleux boutiquier. Il consignait  avec le zèle d’un classeur les mille et une relations qui lui étaient données comme l’eût fait un magasinier d’armes à feu ou un détaillant d’articles de pêche. Chaque récit possédait son genre particulier, son numéro d'ordre, sa place dans le grand fichier des récits qu’il tenait à jour avec la précision d’un horloger suisse.

    Après quinze ans de garde, notre homme qui n’avait jamais émis une seule pensée fantaisiste, qui ne se souvenait d’aucun rêve, se mit à songer éveillé, à délirer en plein jour, qui plus est, sur le lieu de son travail obligatoire et sous payé. Il prit peur, s’amenda, alla jusqu’à penser remettre sa démission au motif d’une extrême fatigue voire son cas à la grossière justice de son pays.

    Il n’en fit rien finalement; chaque histoire qu’il se narrait prit place dans son catalogue au même titre que les rares pensées apocryphes que des années de redressement avaient limité à la portion congrue, émanant d’esprits fantasques qui s’en délestaient avant de subir leur peine funeste.

    Mais ses inventions prirent une telle ampleur qu’elles excédèrent les lieux qui leur étaient assignés et qu’il finit par les dispenser dans toutes les boîtes mails des citoyens, sorte de samizdat numérique et journalier. Les récipiendiaires les enregistrèrent, d’abord horrifiés par ces déballages verbaux faits d’insanités spirituelles, de divagations iconoclastes, puis peu à peu reprirent goût à la fiction singulière, au grand roman, au récit épique, à la poésie, toutes choses dont le régime ne voulait plus entendre parler, voir circuler sous forme de volumes dûment imprimés.
    Un grand élan national se porta vers la fiction, un besoin d’imaginaire innerva à nouveau la population entière.  

    Mises de la sorte à l'épreuve, face à l'intensité du soulèvement, les plus hautes autorités du pays ne pouvaient plus faire machine arrrière...

    Tergiversant entre une condamnation à mort exemplaire pour le traître ou une reconnaissance triomphale de son activité subversive, somme toute en accord avec l’aspiration des masses au rêve, à l’utopie, les plus hautes autorités optèrent, après maints débats internes, pour cette dernière solution et instituèrent, en grandes pompes comme il se doit, l’ancien gardeur de fictions GRAND ET UNIQUE DISPENSATEUR DE FICTIONS DU PEUPLE ÉCLAIRÉ.

  • THÉÂTRE À L'ÉLASTIQUE suivi de PEINTURE À L'ÉLASTIQUE

    e4ce54528344745c6bd2fee11bb886e5.jpgTHEÂTRE À L’ÉLASTIQUE

    Dans cette pièce de Shakespelastic ou Stringberg, les déplacements des comédiens étaient réglés par des élastiques modulables à distance, c’est-à-dire qu’ils jouissaient d’une marche de manœuvre limitée par le metteur en scène.

    Restreinte en cas de tension de l’intrigue, élargie en cas de relâchement de l’action. 

    Si bien que les comédiens pouvaient parfois, comme au théâtre d’avant-garde, jouer dans le public voire à l’extérieur (auquel cas les spectateurs pouvaient suivre leur jeu extra-muros grâce à une caméra embarquée). Mais toujours contrôlés par un metteur en scène-réalisateur à l’étiquette.

    Amour, haine, désir, décolation... tout se jouait plus fort à l'élastique! 

    Certains comédiens bénéficiant d'une subvention vivaient à la ville sous des vêtements aux élastiques serrantes : les couples légitimes ou illégitimes s’en servaient volontiers dans leurs rapports amoureux. Pendant la durée des répétitions,  il n’était pas rare de voir des acteurs,  entre une activité d'apprenti-boulanger (pétrissant et enfournant la nuit) ou de maraîcher (bonimentant dès l'aurore), deux métiers théâtro-compatibles, faire commerce d’élastiques ayant servi pour subvenir à leurs besoins médiatiques (l'écran est un rideau de scène) ou immédiats (le comédien est un consommateur comme les autres).

    La dernière de la pièce, après le salut rangé au public, était l’occasion d’une désélastication complète opérée par le directeur de théâtre qui, suivant qu’il avait profité ou non du spectacle, les envoyaient valdinguer, vlang, dans les coulisses ou bien leur coupait tout simplement les liens - en même temps que les vivres.

    Car un comédien non attaché à une troupe, non lié un lieu de monstration fixe (le comédien est un squatteur) ou itinérant (le comédien est un baladin) se retrouve vite désoeuvré, en proie au doute cartésien comme à la lecture de Paulo Coelho.

    Comme, il va sans dire, un prof sans public ni direction, un commerçant sans client ni taxation, un dramaturge sans éditeur ni théâtre, une culotte de scène sans élastique.

     

    mov_dada4.jpgPEINTURE À L’ÉLASTIQUE

    Ce peintre à l’élastique avait une sainte horreur du vide. Mais, régulièrement, pour gagner sa croûte, il devait bien se résoudre à sauter, armé de pinceaux trempés d’huile et parfois de pots de peinture, qui maculaient fort au hasard, il vaut bien vivre.

    Comme Le Gloupier*, pour déjouer le mauvais sort et attirer les écrans, il avait sa formule magique : Dripping, dripping, dripping... Et au plus fort de l’angoisse ou de la joie, allez savoir avec les artistes, il criait : Polock Polock Polock en signe de désespoir ou de victoire. Dopé par le stress et l’ivresse de la création, le plus difficile, pour lui réussir sa toile, était de se contenir, de ne pas dépasser le saut excédentaire, la giclée de trop.

    Ces toiles étaient régulièrement exposées dans des salles aux murs de latex extensibles, menaçant de méchamment se rétrécir comme de s’étendre discrètement à l’infini.

     

    *Cinéphile belge pratiquant la crème pâtissière à des fins attentatoires dont la tête de gondole de sa petite entreprise d’entartage de faces surexposées est un acronyme : BHL.  

     

    Les tableaux représentés sont de Francis Picabia: The woman nip the smoke et Salomé

  • TOUTES LES PEINES DU MONDE

    epic-top.jpgUn éléphant perdu, ça doit bien se voir. Même un vieil éléphant, un éléphant tout gris dans une ville beige.

    Le portail était ouvert, pour la première fois depuis cinquante ans, et il a dû penser qu’une telle occasion ne se présenterait plus. Vous pensez bien, depuis le temps qu’il attendait…

    Dans la rue environnante, on a vu un homme en queue-de-pie avec un papillon, une femme à poil avec une pelote de laine, une enclume avec un marteau, un casse-noisettes sur un sac d’os, un astronaute à roulettes sur une planche de surf, un chat de syndicaliste avec un  griffon rouge, un marchand ambulant de porcelaines, une chienne en dessous de cuir avec son maître menotté, une armoire à glace avec un mauvais reflet, une carte de parti jetée dans le caniveau, un gérant de McDonald's avec un paquet de grosses frites, un entraîneur de foot avec une balle de tennis, un chef de gare dans un train à l’heure, un phoque borgne en équilibre sur un énorme œil de verre, une manifestation de gentillesse, un montreur d’ours en peluche avec un apiculteur en guêpière, un clown nain dans la main auguste d’un géant, un au revoir labial aux condoms anglais, un vallée en forme de coeur, une brocante d'escaliers tournants, une pluie silencieuse sur une chair en chaleur, un soleil tapageur dans un bain d’eau douce, un politicien sans mandat comme une âme en peine, un tord-boyaux sur une selle de vélo, une bicyclette après une reprise de volée, un chauffeur de salle dans une chambre froide, un pied-à-coulisse dans un talon aiguille, une borne millimétrique, une diva sans voix, un ananas de reine, un zozoo avec de drôles d’oiseaux, un défilé de mode avec des majorettes étiques, une paire d’yeux bleus à travers un niqab, un perroquet rose répétant un poème lettriste, des Gilles de Binche lançant des grenades en plastique…

    Tout cela, on l’a bien vu mais l’éléphant perdu, non. À croire qu’il était passé totalement inaperçu.
    Toute une vie s’en est allée avec l’éléphant : ses barrissements, quelle vacarme!, ses yeux alentis, quels regards !, ses battements de pattes, quel pétard !, ses battements d’oreilles, quel éventail !, ses coups de trompe, quelle vacherie !, ses crachats, quelle doucherie !, ses défenses, cher ivoire ! ,.... ses souvenirs, belle mémoire !

    Enfin, las de mes diverses interpellations de passants hagards pour retrouver sa trace, un enfant qui jouait sur le trottoir me demanda sans quitter ses billes de verre des yeux : c’est quoi, un éléphant ? Et j’eus toute les peines du monde pour lui expliquer...

    E.A.

  • L'HOMME QUI RIDICULISAIT LES PLANTES

    3V8TuwN9Z24Q7LAlyp6Xldsbk0g@500x666.jpgLes plantes ne lui ont jamais rien dit, non. Alors qu’à d’autres, c’est connu, les plantes leur parlent, les fleurs leur offrent des mots doux. Elles s’insinuent en eux, squattent leurs rêves, les vampirisent. Si bien qu’ils donneraient leur vie pour les sauver. C’est qu’ils en ont eu pour leur argent avant : les plantes leur ont tant donné. 

    À lui, rien, pas la moindre parole, à croire qu’il n’existait pas ! Mais il le leur rendait bien. Il ne manquait jamais une occasion de se moquer d’elles, de les ridiculiser. Par exemple, il les affublait d’un vilain chapeau pointu, de pendeloques genre serpentin et même, parfois, les jours où il était démonté, ou débordé, il leur pissait dessus voire pire. Cela dit, tout le monde fait ça aux sapins pendant la période des fêtes sans parler de comment on les traite après l’épiphanie.

    Bien sûr, la protection écologique veillait et il fut condamné à des travaux forcés lourds après des procès retentissants devant un public vert de colère et revanchard comme tout un parti d’Ecolos exclu du pouvoir depuis deux législatures après être tombés dans le panneau (photovoltaïque). On lui appliqua même, pour prolonger sa peine, un bracelet de roses, épineux à souhait. Il faillit devenir fou. En prison, il se radicalisa et il jura de venir à bout de tout le règne végétal, comme on le comprend. Il savait qu’après le règne animal, il n’y en aurait plus que pour le végétal.

    Lui, son truc, depuis l’enfance, c’était le minéral, le bon et vieux caillou. Qu’on n’aimerait pas avant deux décennies au moins; ça laissait du temps pour rester singulier, en dehors des modes boy scout (il avait toujours eu en horreur les divers mouvements de jeunesse). Petit, il avait d’ailleurs fréquenté une Palestinienne de son âge (il avait rompu quand elle avait voulu retourner à Gaza) et cela, des études, américaines certes, l’ont amplement montré, modifie en conséquence toute votre vision du monde, et pas que sur un plan géopolitique... Il fit verser des tonnes de pierraille sur ses ennemies avec l’appui de quelques lobbies juifs mais elles résistaient, les bougresses, c’est qu’elles possédaient des réserves de sève. Il les enfuma, les empoisonna à l’échelle industrielle. Il était trop tard, elles survivraient ! Leur règne était arrivé.

    Pas fou au point de périr par ses défenseurs, antispéciste par raison mais antirégniste par conviction, il retourna sa veste et compte maintenant parmi les plus fervents partisans des plantes même transgéniques. Parfois cependant, quand survient une panne des caméras de surveillance alimentée par la centrale végétale toute proche, il leur assène quelques coups dans les tiges et les décore d’un minuscule nez rouge, invisible des écrans, histoire d’alimenter sa vieille haine, de ne pas perdre la main néc(r)ologique. Et de ne surtout jamais acquérir la main verte.

    E.A.

  • LE GRAND MAÎTRE DES ÉLASTIQUES

    alphabet-elastiques.jpgLe Grand Maître des Élastiques avait auparavant exercé les fonctions de Maître des Cordes. À la contrainte des formes, à la rigidité des lignes, il avait préféré la transformation des volumes, l’incurvation des droites et l’assouplissement de la ligne. Un corps enfermé dans des cordes savamment entrelacées en est entièrement prisonnier : pas moyen de remuer un doigt, un cheveu ; aucune ligne de fuite, aucun jeu n’est permis. Dans sa nouvelle discipline, le Grand Maître distendait les murs, les frontières. Plus aucun barrage ne s’opposait à ses projets. Sous son action, les cartes bientôt se déformaient, les territoires s’étendaient. Il allongeait les langues des humains, mais aussi leurs membres : bras, jambes et appendices divers. Il les faisait toucher les nuages et baigner dans des puits artésiens, des fosses abyssales. Sous son action, le monde n’était plus fait que de matière caoutchouteuse, extensible à souhait. Les marionnettes humaines se dilataient aussi bien qu’elles se rétractaient, reprenant ses dimensions originelles après un temps d’élargissement maximal. Mais il pouvait aussi très vite réduire à rien tout ce bazar. L’homme n’avait plus de mesures propres. Il pouvait aussi bien s’élargir à l’échelle du cosmos ou se rapporter aux dimensions d’un fétu de paille. Extension, relâchement. Les textes aux lettres défigurées ne signifiaient plus rien, les dessins d'art devenaient des brouillons informes. Le langage des étoiles ânonait le jargon des atomes. 

    Le Grand Maître des Elastiques étirait de même le temps aux dimensions du cosmos, comme il pouvait comprimer les durées. Tel être humain pouvait en un temps infime rallier le pays de l’enfance comme connaître l’instant de sa mort avant de renaître à l’instant présent.

    On l’aura compris, le Grand Maître des Elastiques agissait aussi bien sur les biens matériels que sur les liens mentaux. Il mettait en relation une roue de bicyclette avec une chaîne de montagnes, un pendule de Foucault avec une cloche de Bâle, un œil de perdrix avec un pied-de-biche, un neurone avec une synapse, un syntagme avec une hypostase, un fil de fer avec un fleur de lys, un halo avec un lasso, un arc de cercle avec une flèche wallonne, un polar débile avec une boule de billard, un Omar m’a tuer avec un shérif amorphe, un communiste cubain avec un Stone, une pop star ordinaire avec un Bob Dylan, un révolver à aube avec un fusil à soleil, un casse-cou avec un cor de chasse, un journal satirique avec un satyre banal, un faux plafond avec un fond de plat, une tête d’épingle avec un attache-homme-tronc, un ornithorynque sourd avec un anaconda muet, un lemniscate enjoué avec un arobase ajouré, une rein jaune avec un poumon rose, un marbre rare avec une morve mauve, un nez nu avec une langue chargée, douze paires de nonces avec un tour du monde, une anagramme avec cent mots (au moins) traduits de l’araméen avec un palindrome en caractères chinois.

    Le Grand Maître des Elastiques ne connaissait pas de limite, c’était son seul défaut.

    Un jour, lors d’un exercice d’extension gigantesque, tel qu’il  en avait pris l’habitude pour travailler la forme, il s’éleva trop haut et trop longtemps (plusieurs milliers d’années-ténèbres) dans la couche atmosphérique  et gela ses capacités cérébrales définitivement. Tout son corps s’étiola et se dispersa sur les astres environnants. On raconte que des reliquats de son ancien corps subsistent dans des musées ou des temples intergalactiques. Chacun de nous, à force, en possède, dans ses os, son sang, son génome.

    Depuis, le monde est comme assigné à résidence et chacun, ne pouvant plus jouir de ses anciens stratagèmes, vit sa vie avec les moyens physiques qui lui sont dévolus, sans plus chercher à voyager dans l’espace ni dans le temps. Tout au plus savons-nous encore étendre, en souvenir de ces temps magiques, un élastique entre nos deux doigts écartés pour d’une pichenette envoyer valser un bout de papier dur à dix mètres voire onze ou bien douze… si l’œil visé qu’on veut occire ne se trouve pas plus loin qu’un décamètre.

     

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  • LES PHARMACIES

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    Cet homme passait ses journées à visiter les pharmacies. Lors de ses balades, il était en quête de cette enseigne au caducée, où s’entremêle à la coupe régénératrice le serpent du poison, annonçant la devanture chamarrée de boîtes de médicaments derrière laquelle coulissaient le long d’un comptoir des gens en blanc. Elle l’avertissait possiblement d’une trouvaille que ses annuaires ne renseignaient pas toujours. De l’heure d’ouverture à la fermeture, il venait prendre livraison de ces produits qui ne s’échangeent que contre un papier dûment signé et rédigé d’une écriture chiffrée et uniquement compréhensible du gérant des lieux. Il achetait aussi sans compter les médicaments en vente libre, les nouveautés comme les vieilles médications...

    Depuis toujours, il aimait l’odeur suave de la pharmacie au fil des années de plus en plus aseptisée et contrecarrée par les fragrances des produits de soins du corps, et le côté compassé, paternaliste du pharmacien, quel que soit son âge… Ce médecin malgré lui, ce grand servant de la Chimie, cet alchimiste de quartier, cet appariteur de molécules, ce maître des décoctions, interface entre le rebouteux de village et l’amateur de potions savantes, ce doctrinal descendant d’Homais, dispensateur de tisanes et de crèmes de peau, d’analgésiques et d’excitants, d’anxiolytiques et de fils dentaires, d’antitussifs et de sprays pour la gorge, de préservatifs et d’onguent vaginal, d’antimigraineux et de veinotoniques, d’antiseptiques et de fébrifuges… De médications sous toutes les formes : en gélules, en comprimés, en sirop, en pommade, en suppositoires ou en cachet (ah, ce désuet nom de cachet !), tout ce qui permet de s’introduire dans les arcanes du corps pour le revivifier.

    Mais plus que tout, ce qu’il aimait, c’était la séduction discrète des assistantes en pharmacie, ces petites mains, si délicates et si fines, de l'industrie pharmaceutique. Manoeuvrant entre ombre de l’arrière-boutique où se préparent les remèdes maison, les spécialités, les mélanges mesurés de poudre et de liquide, et pleine lumière de la vente au comptoir où sous le blanc cassé du tablier filtre un fragment de peau, le triangle coloré d’une blouse, la frange d’une manche, un carré de tissu attestant de leur vêtements propres et, par-delà, de leur vie privée, de leurs amours cachées ou respectables.

    C’est tout juste si notre promeneur ne leur attribuait pas pour lui-même, pendant le temps où elles le servait, un nom de travail emprunté au lexique de la phytothérapie qu’il avait étudiée avec toute la dévotion du néophyte: Fleur d’oranger, Belle-de-jour, Cannelle, Violette, Salvia auréa, Grande berce, Bourdaine, Cranberry, Aloe angelica…

    Après la fermeture de toutes les officines, au soleil couchant, il rentrait chez lui, un peu las mais comblé. Toujours à la bourre du fait de ses pérégrinations diurnes, il enfilait la blouse immaculée caractéristique de sa profession et rentrait par la porte arrière de son cabinet, sans saluer le monde qui s’impatientait dans un garage hors-d’usage aménagé en salle d’attente. Seul lui importait lors de la visite de ses seuls rendez-vous de fin d’après-midi (il avait cessé depuis longtemps de consulter en journée pour s’adonner à sa penchant), la rédaction de l’ordonnance du patient qu’il dupliquait à l’aide d’un vieux carbone bleu. Les doubles constitueraient le prétexte de la tournée du lendemain d’un nouveau panel de pharmacies à découvrir.

    Son père pharmacien n'avait cessé de lui répéter : Tu ne feras jamais ce métier opiniâtre et si dévalué, tu feras médecin ou rien ! Et il avait tellement aimé son père…

    E.A.

     

  • LES GANTS DE TOILETTE et autres textes décrassants

    Les gants de toilette

    Cet homme portait des gants de toilette et lavait en permanence. Les femmes et les enfants d’abord. Les musées et les ministères ensuite. Les corps de ses contemporains comme les corps de bâtiments. La neige et la Lune. L’étoile de mer et la Terre. L’hiver et le sale et l’humide. Le désert et le sable et le sec. Il lavait tout et depuis toujours.

    Il avait si bien nettoyé le Big Bang qu’on peinait depuis à en retrouver des traces.

     

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    Les fruits détendus

    Lorsque cette femme était en état de désir, elle faisait mûrir des fruits sur sa peau: prunes, melons, mûres, ananas, fraises, tomates, cerises, et j’en passe.

    Il fallait s’empresser de les cueillir avant qu’elle ne jouisse.

     

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    Le tournis

    En tournant sur lui-même, cet homme fut pris de vertige. En se regardant le nombril, il fut pris de vanité. On eut du mal à le remettre sur les rails d’autant plus qu’il avait horreur du train où vont les choses.

     

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    Les reflets

    Après s'être mirée, elle laissait traîner tous ses reflets. Dans la machine à laver, toutes les vues se mélangeaient pour donner d'elle une bien mauvaise image.

     

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    Le vomi

    Cet homme vomissait plus de liquide qu’il n’en absorbait; il ne tarda pas à mourir. Ce feu vomissait plus de fumée que de flammes; il ne tarda pas à s’éteindre. Cet écrivain vomissait plus de livres qu’il n’en absorbait; il ne tarda pas à devenir célèbre.

     

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    Peintures  de Gustabe Caillebotte

  • LE MUSÉE DE LA PISCINE

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    Il est une piscine en ville dévolue à l’art en immersion. On y accède en plongeant après enfilé la combinaison en néoprène, porté le masque et la bouteille à oxygène. Et emporté accessoirement l’autoguide waterproof. Les œuvres sont exposées à des profondeurs variables dans des caissons évidemment étanches. Gardées aux quatre coins du fond des salles d’eau par des scaphandriers aussi muets que des carpes.

    Il peut s’agir de peintures comme de vraies boîtes de conserve. De montres fluides ou d'horloges molles. De photographies sous-marines ou de sculputres hyperréalistes d'hommes grenouilles. Voire d'aquariums. Auquel cas il y a effet de mise en abyme et jeu sur la visibilité.

    On a beaucoup rétorqué au commissaire d’exposition, plongeur émérite, lors de son ouverture que ce nouveau musée était réservé à une élite sportive. Certes, mais l’art nécessite une connaissance solide et subtile des sujets les plus vaporeux, une maîtrise des techniques d’enfumage artistique...

    Depuis ces critiques fondées, le Musée a mis à disposition des visiteurs des batyscaphes collectifs ou individuels de pilotage assisté par ordinateur que le quidam ayant peur de l’eau peut emprunter seul ou à l’aide d’un Capitaine Nemo de circonstance.

    Bien sûr, le nageur expérimenté, qui a mille heures de longueurs au compteur, peut visiter à son rythme l’expo avec un masque et un tuba long. 

    A heure fixe, des performances sous-marines sont exécutées par des artistes en mal de liquéfaction avec du sang de bœuf pour colorer le volume de leurs interventions. Et on peut assister à interviews en langue des signes d'artistes nautiques habitués à la pression hydraulique et médiatique.

    Des soins thalasso-artistiques à base d'aquarelle sont régulièrement donnés sur les abords de la piscine. Pendant les heures creuses ont lieu des démonstrations de natation synchronisée avec des artistes bikinisés ou topless aux allures de sirènes ou d'éphèbes.

    Qu’on n’aille pas croire qu’au Musée de la Piscine, on n’expose que des œuvres en relation avec l’élément liquide. Ainsi on y a vu dernièrement des oiseaux empaillés customisés, des navettes spatiales imaginaires et même une série de photos d’astres au sommet de leur course. Cela interpelle aussi bien le profane en matière d’art apnée artistique que le féru d’expositions en tous genres du Vendredi soir.

    Dans le même ordre d’idée, et fort de ce succès, la Direction générale des Musées Nationaux envisage la création de Musées du Livre papier dans les anciennes bibliothèques désormais hors d’usage avec diverses animations à la clé (sans quoi la vie culturelle ne serait pas ce qu'elle est): saut de livres à l’élastique, bar à vers, atelier de réécriture des classiques, manège du Livre Jeunesse, soins du visage à base de papier mâché, confection de livres-chapeaux, chapelle ardente pour les livres morts-nés…

    E.A.

     


    853631--237x237-1.jpgLe musée "La piscine" à Roubaix

    Le musée sous-marin Atlantico à Lanzarote

    Le centre aquatique Y40 situé près de Venise comprenant la piscine la plus profonde du monde (42 m)

    Le musée de Kanazawa au Japon qui comprend l'étonnante piscine de Leando Erlich, plasticien argentin installé à Paris, où les visiteurs du dessus comme de l'intérieur se contemplent à travers une paroi en trompe-l'œil qui leur donne l'illusion qu'elle est remplie.

  • LE NOUVEAU CHALLENGE

    2d682fddaf023f9d74f7b2892a3b049f.pngCet homme arriva à la soixantaine après avoir réussi ses vies artistique, professionnelle et privée. De plus, il pétait la forme: on lui donnait quinze ans de moins! Même, il arrivait encore à perfectionner ses différentes vies, à les rendre plus enviable pour lui-même et ses amis. Le temps des pertes viendrait bien sûr dans les deux décennies à venir mais peu importait : le succès lui avait souri, il était un modèle pour quantité de personnes de tous les milieux qu’il avait fréquentés. 

    Par crainte à la longue d’ennuyer ses proches par tant de perfection, il se fixa un nouveau challenge : réussir son suicide.

  • SAUTEUR DE GIRAFES

    000_DV1751363_0.jpgComme tout le monde, j’ai commencé par sauter mes puces et mes poux.  Il faut se faire les muscles des mollets et des cuisses même quand on est sale. À trois ans, je sautais sans façon un crabe femelle ou un poulpe mâle.  Puis, devenu pantouflard à l’adolescence, comme tous les rebelles en herbe, j’ai sauté mes chats et mes chiens et, parfois, quand j’allais à la campagne, pour fuir la touffeur des villes, des poules et quelques lapins. Je prenais goût aux sauts de toutes bestioles. J’évitais de leur asséner de mauvais coups, une bête touchée à la tête vous en veut longtemps et peut porter plainte. Et je n’ai jamais voulu être l’objet du ressentiment des animaux pas plus du moindre végétal.

    (Malgré tout, au cours de mes exercices de préparation aux disciplines zoolympiques, j’ai parfois été maladroit et je profite de cette tribune provisoire pour présenter mes excuses à toutes les bêtes que j’ai pu indisposer dans ma course vers la place de numéro un. Tous ceux qui ont voulu occuper le premier plan dans une discipline ou l’autre me comprendront ; on ne parvient pas impunément au sommet sans malmener quelques quidams quand on ne les écrase tout simplement pas. Mais revenons à notre sujet.)

    À ma majorité, je sautai des moutons et des cabris, des mouflons et autres bouquetins. Comme j’ai aimé sauter le bouquetin ! Pour son odeur et son poil dru, pour son regard droit et sa faculté de filer après l’action. Comme la chevrette après avoir été lutinée. J’ai de même sauté le cheval et le lion, le chameau et le léopard. Mais je suis surtout connu pour avoir sauté la girafe. Pas le girafon qui vient de naître, non,  Madame la Grande Girafe de mon-parc-d’attraction-préféré.

    La girafe bien dressée et non la girafe courbée, au cou tordu, qui se repent d’une faute ou d’une mauvaise flexion. La girafe de concours qui tend son cou et lève haut la mâchoire. 5, 80 mètres de volonté aiguisée et de prestance. Comme la girafe sur le point d’être décorée de l’ordre de la feuille de séquoia.

    J’ai réussi l’exploit avec une perche en bambou non traité. Je suis retombé après un renversé sans prétention mais un exceptionnel retourné sur un tapis de mousse, mitraillé par une armée de chimpanzés photographes venus de toutes les régions du globe primate. Avant de me faire embarquer par une association de lutte contre le rabaissement des animaux en voie d’élévation spirituelle. Autrement dit pour humiliation grave à agent animalier en service rétribué.

    Je purge ma peine dans un centre de rééducation pour sportifs atypiques. J’apprends la nage sous canard colvert autorisée en étang protégé. Avec des palmes ordinaires et un tuba trop long. Auprès d'éducateurs en peaux de bêtes (payés en monnaie de singe) mais je ne suis pas dupe, j’ai reconnu dans leurs yeux la lueur mauvaise du gardien de zoo.

     

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  • LA CHIPS IDÉALE

    chips.jpgUn jour cet homme tomba raide dingue d’une chips. Parmi les dizaines de milliers de paquets de chips qu’il avait avalés durant sa vie, parfois frénétiquement, devant toutes sortes d’écrans pour trouver la chips idéale, elle était là dans un paquet de deux cents chips anonymes. Une chips nature, sans façon, presque sans adjuvant ni matière grasse, juste un chouia mais qui lui donnait tout son piquant. Après être revenu de tous les goûts de chips, il remangeait de la chips salée, basique, toute simple : une chips du tout-venant, pas nécessairement à mépriser, avec ses qualités et ses défauts mais une chips dont on n’avait rien à en attendre. Cela évitait les déceptions...

    Et, à cinquante-sept balais passés, il rencontrait la chips idéale, la chips dont il n’aurait osé rêver. Dire qu’il aurait pu passer à côté, qu’il aurait pu, absorbé par une émission de Cyril Hanouna ou une intervention télévisée de Michel Onfray, l’avaler sans la voir, omettre les multiples facettes de sa beauté.

    Fort de son aventure, les médias s’intéressèrent à lui et il parla à la télé et sur le Net de sa rencontre providentielle. On en fit un livre, un film et même une chanson qui, remixée par un grand DJ, constitua la bande-son d'une pub pour une célèbre marque de Chips.

    Un jour, même, il se retrouva pour en parler sur le plateau de Cyril Hanouna aux côtés de Michel Onfray…

    Depuis qu’il la mise sous verre et sous vide et au frais (un conditionnement qui lui a coûté une fortune mais quand on aime on ne compte pas) pour qu’elle ne se détériore pas, il passe son temps à l’admirer. Souvent, il la sort de son écrin et la hume et la caresse et en tire des voluptés indicibles. Il flaire ses moindres pensées et en est en retour aussi finement déchiffré.  La chips la plus craquante, il ne peut pas la croquer. Il est toujours à deux doigts de le faire mais il se retient. Quand on aime, on se retient… Parfois, c’est trop puissant, et il quitte l’objet de sa contemplation pour aller grignoter des cacahuètes. Juste pour se distraire de son addiction, pour tromper l’amour fou qui le lie à elle.

    Et c’est ainsi que, quittant la table de ses amours pour venir enregistrer Touche pas à mon poste, un courant d’air vif la fit valser au sol et, en revenant, il l’écrasa par mégarde sans espoir de remise en forme, de restaurer son bel aspect gaufré. Sa chips préférée en miettes, il fut inconsolable. Il l’enterra avec tous les égards dû à son rang de pomme de terre, sans s'imaginer un traître instant bouffer ses restes.

    Même s’il n’avait jamais rien attendu des fruits secs, il devait reconnaître que la cacahuète salée n’était pas dénuée d’intérêt, qu’il s’en trouvait d’extrêmement appréciables en termes de goût et de formes…

     

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  • PESEUR D'ÉTOILES

     

    p1.jpgIl travaillait comme peseur d’étoiles dans un laboratoire expérimental au sein de l'Université.

    C’est en tapotant par hasard sur un site de recherche d’emplois qu’il trouva ce job nouveau. Il s’était rendu sur les lieux sans espoir de le décrocher car il ne possédait aucune compétence particulière. Il ne fallait aucune qualification pour l’exercer, et il commença le jour même. Bientôt il acquit dans ce nouvel emploi une maîtrise sans pareille. Ainsi il pouvait à vue de nez apprécier à dix millions de tonnes près la masse d’une étoile et utilisait comme personne la balance permettant cette délicate opération. À chaque lunaison, il recevait des propositions de pesée d'astres de galaxies les plus lointaines souhaitant maigrir.

    Le fils du recteur, ayant raté toutes ses études, se retrouva à trente ans passé sans le moindre master. Le chef du laboratoire, qui craignait une diminution des subsides de son service, pour entrer dans les bonnes grâces du père l'engagea en remplacement du précédent. Mais le fils du recteur, entre parenthèses et à ce qu’on m’en a dit, assuma très mal cette fonction: on eut à regretter des erreurs de calcul monstrueuses et la perte pure et simple de quelques soleils noirs dans les caves obscures de l’institution.

    Quant au premier peseur d’étoiles, il retrouva assez vite un emploi de peigneur de crinières dans une usine de retraitement de comètes où, de l’avis général, il est voué à un brillant avenir.

     

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  • LA MAISON DU FEU

    photo-3316997-XL.jpg"Le feu vient de l'amour

    et l'amour naît de la vie."

    Jacques Higelin

     

    Cet homme avait couvert tous les murs de son logement de posters de son aimée. Dans la cave, figuraient des photos agrandies de ses pieds, plante et orteils, de son cou-de-pied. Dans le hall et tout le rez-de-chaussée, des images de ses jambes jusqu’au nombril, grossi dix fois. Aucune photo licencieuse toutefois, mais il avait eu accès à des photos en tenue de plage. Au premier étage, l’étage des chambres et de la salle de bain, s’étalaient l’arrondi des épaules, la plénitude de la gorge légèrement couverte, la naissance subtile des seins... Enfin, au grenier, pour couronner l’ensemble en une sorte d’aura protectrice, son visage en un bel ovale encadré de cheveux auburn d’où rayonnaient ses yeux et ses lèvres, sous un front de majesté.

    Car personne ne devait savoir son visage, c’était une femme mariée, la femme d’un autre.

    Du matin au coucher, il vivait avec elle, sous ses traits et comme dans sa peau, il caressait les murs tapissé de ses photos. Il eût aimé reproduire sur la façade son corps d’un seul tenant, qu’on eût pu dire en voyant sa propriété, c’est la maison de ***, la demeure du fou d’amour de ***.

    Un jour, la maison s’enflamma, très vite et amplement; les pompiers furent appelés mais ne purent sauver l’homme mort dans son sommeil, qu’on trouva recroquevillé par l’action du feu, le corps carbonisé. Un des hommes du feu crut reconnaître le visage de son épouse dans la débauche de flammes qui embrasait tout l’immeuble. Mais il se dit que non, ce n’était pas possible, c’était sans doute le fait que sa femme l’obsédait parce qu’elle lui échappait… En rentrant, sentant encore le brûlé, il lui dit qu’il avait cru voir son visage dans la maison d’un quidam, elle ne releva pas. Comme depuis plusieurs semaines, elle demeura muette mais elle se dit qu’il était grand temps qu’elle détruisît toute trace de son ancienne liaison.

     

  • UNE PAIRE DE PIEDS

    vernis-ongles-pieds.jpgJ’étais occupé à lire un livre anodin quand deux pieds ont fait irruption dans mon champ de vision. J’ai fait mine de rester rivé à ma lecture tout en les suivant du regard. J’ai eu le temps de les admirer : deux pieds nus bien plantés sur ma table basse, prêts à bondir ou se faire désirer. Des pieds sans corps, c’est rare. La plupart du temps, ils sont encombrés d’un corps et de tout ce qui va avec. On ne peut pas les lutiner ni même plaisanter sur l’état d’urgence sans se faire récriminer par un bras gras, une jambe étique, c’est emmerdant. Mais là, à portée de main : deux pieds seuls sans marque d'identification, aux doigts longs et aux ongles teints...

    Quand, sorti de ma rêverie passagère, j’ai voulu les saisir et, pour tout dire, les caresser, ils ont fui de conserve, comme s’ils étaient liés, comme s’ils faisaient la paire. J’ai couru à leur suite avec des babouches, des fois qu’ils auraient pris froid. Ils ont rampé sous le canapé, je me suis allongé par terre, puis je l’ai ai vus filer vers la cuisine où sans doute ils espéraient un carré de fromage ou une coulée de crème fraiche, c’est ce qu’ils préfèrent en général. Je les ai poussés vers mon bureau qui jouxte la cuisine (c’est pratique, un bureau près d’un frigo) et là, j’ai fermé la porte à clé. Ils ont éprouvé toutes les issues, en vain, puis ils se sont assagis et, avant le soir, ils se prélassaient dans une litière de mon chat défunt matelassée de coton.

    Quand j’écris sur mon pécé comme maintenant, j’aime les regarder faire, je les flatte d’une main faussement négligente et ils acceptent du moment qu’ils ne sont pas le centre des attentions. Ils ont dû vivre des événements traumatisants, subir des mauvais traitements insignes, une amputation délicate ou des chaussures trop étroites. Personne n'est encore venu les réclamer et je ne m'en plains nullement. Je ne désespère pas de les approcher plus avant, qu’on devienne intime au point de se partager les même chaussettes en laine ou un semblable gant de toilette rose côtelé à condition que ce soit moi qui les leur enfile et qui les lave entre les doigts. Et j'ai aussi commencé à suivre des cours de réflexologie plantaire dans une école spécialisée de ma région.

  • AU PIANO !

    L’écrivain au piano.

    Si certains écrivains ne peuvent écrire qu’en compagnie d’une guitare électrique, un coupe-ongles mécanique ou un ancien tampon hygiénique de Britney Spears (les écrivains sont bizarres) ou encore un verre (déformant) dans le nerf optique, cet écrivain ne pouvait écrire qu'au piano.

    Un critique célèbre avait écrit tout un ouvrage pour en donner les raisons,  peu convaincantes, à vrai dire, pour les allergiques de l’essai littéraire (il y en a !). Il avait ainsi affirmé que sa nuit de l’effroi s’était produite sur un clavier mais, quelques semaines plus tard, la mère de l’écrivain, la veille de sa mort, infirma cette version et déclara polaroïd (d’époque) à l’appui que son fils avait été conçu sur une moto (au repos - on n’est pas au rodéo quand même !). Le critique se fendit d’un article dans lequel il affirmait que cela ne discréditait pas sa théorie car il se pouvait très bien que le o final (les critiques sont bizarres) avait pu servir de lien psychanalytique et que le bruit de l'engin n’était pas sans rappeler certains arpèges pianistiques.
    La réalité était qu’à chaque nouveau livre son éditeur devait lui acheter un Steinway neuf sur lequel il tapotait autant qu’il scribouillait.

    Quand il se rendait comme tout écrivain qui se respecte (un peu trop) à l’hôtel (pendant longtemps l’hôtel, rappelons-le aux jeunes auteurs qui ont bénéficié de subsides publics, a été la première résidence d’écriture des écrivains en mal d’inspiration) pour écrire mieux, il réclamait aux porteurs qu’on lui montât son instrument préféré. Ou à défaut une épinette.

    Quand il reçut le Goncourt du meilleur écrivain au piano, les mauvaises oreilles dirent qu’il était le seul en lice, Bernard Pivot tweeta énergiquement que non et Pierre Assouline blogua dans le même sens pendant qu'Anne Lowenthäl et Marcel Sel se disputaient sur l’étymologie du mot blog), il reçut la presse devant son instrument de travail et les chassa hélas, avant qu’ils eussent eu le temps de poser la moindre question, en martelant le piano sans maître tel un Pollini fortifié aux anabémolisants avec des partitions de Stockhausen.

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    Le peintre au piano

    Le peintre au piano peint d’une main cependant qu’il joue de l’autre. Devant un piano customisé et une palette couverte de verres de couleurs qui n'est pas sans rappeler le pianocktail de Colin sans les liqueurs fortes.

    Suivant le rythme de son inspiration, il s’accompagne à l’instrument ou au pinceau, il pédale ou il bien brosse. Devant un public situé à bonne distance pour entendre les nuances sans être aspergé de couleurs. Préférentiellement dans une piscine vidée de son eau chlorée ou une raffinerie désucrée. Voire une vieille forge commune expurgée de son marteau et de son enclume. Un atelier en forme de trompette. Un musée aux allures de violon avec des cordes trempées dans le suif.

    Son œuvre bifide une fois terminée, entre bariolage sonore et musique en pots, ne ressemble à rien… de vraiment connu. C’est ce qui fait son prix, son originalité, son sel acoustique, son cumin optique. Pas moins que l’usager des réseaux du silence ou que moi qui retiens un cri, là, pour ne pas jouir devant vous, le peintre aime être aimé pour ce qu’il sait taire ou bien voiler.

    Les auditeurs-spectateurs sont perplexes voire amusés, sauf les aficionados de ses débuts, celui des crayons de couleurs et du clavier miniature, qui trouvent, eux, qu’il progresse avantageusement et même qu’il n’a jamais si bien joué-peint depuis l'explosion de l'orchestre de chambre d'écoute qui l'accompagnait depuis son premiers pas dans la boîte à musique.

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    Le piano (1955), Nicolas de Staël, huile sur toile, 160x220


    À signaler à ce propos, le beau livre que lui a consacré Stéphane Lambert: NICOLAS DE STAËL, LE VERTIGE ET LA FOI chez Arléa-Poche (192 pages, 9€)

    "Nicolas de Staël incarne comme nul autre la fracture entre le besoin de création et le tourment d’exister.
    Stéphane Lambert donne la parole à Nicolas de Staël lors d’une nuit d’intense bouillonnement intérieur, qui le vit revenir, au volant de sa voiture, de Paris à Antibes où il devait se suicider une semaine plus tard après avoir réalisé sa dernière oeuvre, Le Concert.
    Puis face à ce même tableau, au musée Picasso d’Antibes, il revient sur la vie du peintre, sa fièvre visionnaire et sa solitude, qui donnent à l’oeuvre son vigoureux mystère et à l’artiste sa tragique fragilité."

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    Le livre sur le site de l'éditeur

  • SAU(VE)TEUR PROFESSIONNEL

    geoide10.jpgJe suis sauteur professionnel. Affilié depuis ma naissance par mes parents athées à la ligue religieuse de l’environnement, j’ai réussi après mon TFE raté sur le peu d’influence des grands ingénieurs nucléarisés sur les décisions en matière de politique éolienne à décrocher cet emploi précaire de sauteur professionnel qui ne nécessite a priori aucune autre qualification que des cuisses fortes et une capacité de méditation à s’extraire de toute situation intellectuelle un peu complexe et qui me valut régulièrement, lors de mes brèves études, les félicitations de mes professeurs aux compétences créatives invraisemblables (de mon modeste point de vue).

    Mon boulot, vous l’aurez compris, est simple mais hautement nécessaire à la trépidation du monde. Je saute, modérément en basse journée, en force vers midi sous un soleil artificiel de dix-millième génération (ça élimine des calories et le mauvais cholestérol), puis de plus en plus irrégulièrement jusque seize heures trente, moment où je rejoins ma casemate en polyéthylène expansé très résilient et à prix Cyrulnik.

    Je fais œuvre utile : en sautant, je sauve la planète. Partout sur les réseaux sociaux, je pousse les gens à sauter, bénévolement et selon leurs moyens, pour sauver la Teterre (comme on l’appelle affectueusement). Mes patrons apprécient, ils savent qu’à terme il y aura tellement de bénévoles (qui  n’ont plus que ça à faire pour se dégourdir les pieds) qu’ils cesseront de nous employer.

    Il se confirme que cette opération, produite sur la planète par des salariés sous-payés au nombre de cinq cent millions, tient le Globe en forme vaguement sphérique, consciente et en éveil, sinon elle serait déjà plongée dans un coma profond et irréversible. Là, par force d’inertie, je saute encore par intermittences jusque dix-neuf ou vingt heures mais après trois litres d’apéritif maison, je m’effondre après chaque bond. L’animal avec lequel je partage, sur ordre des autorités environnementales, ma bouche, ma couche et parfois ma douche, un petit taureau de sang royal consterné par le manque de reconnaissance de la caste défroquée des toreros castrés du génocide de ses lointains ascendants se plaint de plus en plus (ah! le bruit lancinant et, pour tout dire, addictif, de la plainte mondiale!) de mes nombreux soubresauts durant nos nuits plus sveltes que vos genoux.

    Quand je rêve encore, c’est de plongées dans les fonds marins occupés par des restes d’humains maintenus en survie artificielle par tout un système de tuyauterie qui coûte bonbonne (de gaz) à la collectivité. On dit pour les condamner  à leur triste sort et sans doute les culpabiliser (c’est une hypothèse que j’avance) que leurs ancêtres mécréants n’ont pas assez martelé la Teterre quand elle remuait encore la queue. Ils n’ont pas pris la mesure de la catastrophe à venir. Je rêve pour tout dire de m’envoyer en eaux profondes avec un de ces humanoïdes dont j’aime bien, à vrai dire, les images qui passent de temps à autre sur nos écrans de contrôle à titre de refouloir comme les poissons de petit format dans les antiques aquariums. 

  • LE CRI SELECTIF

    image_365.jpgLes centres de rééducation de cette dictature modèle pratiquent depuis longtemps et dès le plus jeune âge le cri sélectif. A l’école fondamentale, les enfants torturés apprennent à crier dans les bons registres.  Pas question de gémir de douleur dans un ton non répertorié. On ne crie pas au-dessus de sa tonalité. Rien de pire qu’un cri qui part en vrille, s’étouffe dans son élan.

    De plus, le braillement intempestif, les pleurs de protestation pour les tortures de pure convenance ont tendance à irriter le bourreau et par le mettre en colère. Qu’est-ce que cela sera quand,à l'adolescence, on vous brûlera la plante des pieds ou qu’on vous arrachera les ongles pour ne pas parler des sévices de l’âge adulte!

    Il ne s’agit pas non plus d’utiliser à mauvais escient le hurlement d’horreur genre film catastrophe mais à le reserver pour la dernière heure, l’ultime outrage, celui qui vous fera martyr, celui dont rêvent tous les citoyens bien éduqués de cette tyrannie au-dessus de tout soupçon d'humanité, de pleurs de compassion, de souci de pétition. On ne sait jamais de quel cri on aura besoin demain ! Et ce serait dommage de gaspiller l'outil, d’entamer l’organe. On apprend aux enfants à travailler son cri d’horreur, il doit venir des tripes, du cœur, du plus profond de l’inconscient, c’est notre ultime richesse, celle qu’on versera en offrande au grand bourreau lors de notre dernier souffle.

    Mais tout cela n’est rien en comparaison avec ce que les démocraties bien pensantes font subir à leur progéniture dès la petite enfance : le TRI SELECTIF DE LEURS DÉCHETS.

    NOOOOON !

    ___________________________

    Collage de Bernard Pras, d'après Le cri de Munch

  • DES LIVRES ET DES LÈVRES

    tumblr_mt16b5YaAy1rbm0r8o1_1280.jpgJ'aime mieux tes lèvres

    que mes livres

    Jacques Prévert

     

     

    Les lèvres

    Il avait rêvé de lèvres douces au toucher comme jamais.

    Il ne les avait pas vues mais caressées en songe. Et la sensation perdurait.

    C’était il y a longtemps, peut-être dans l’enfance ou juste au sortir. Et jamais encore il n’avait découvert devant quel sourire ou béance ininaginable elles se dissimulaient.

    Il continuait à chercher, à poser les doigts et ses propres lèvres sur des lèvres de rencontre.

    Touchées par sa quête, les femmes aux lèvres pulpeuses lui permettaient cette façon de s’enquérir, de chercher à comprendre pour trouver.

    Certaines s’attachaient à cette façon à l’aveugle de palper, de tâter, comme à la recherche d’un trésor. Et pour leur faire plaisir, pour ne pas les peiner, il recommençait l’opération autant de fois qu’on la lui réclamait. Il n’était pas avare de son temps ni de ses gestes ni de mots apaisants.
    Car il s’était résigné à espérer jusqu’à la mort.

     

    Les livres

    Cet homme, revenu de tous les livres, ne voulait plus les voir. Comme les livres avaient été pendant longtemps ses compagnons, ils continuaient de prendre la route vers lui. A telle enseigne qu’il dut prendre des mesures draconiennes, interdire sa demeure aux postiers, l’entourer de murs épais et de grillage, engager des gardes de sécurité. Mais des livres réussissaient encore à passer, à s’introduire jusqu’à lui, et il ne pouvait résister à les toucher, à les ouvrir, à respirer leurs pages, il en lisait certains jusqu’au bout, de moins en moins certes, pour leur laisser entendre son dégoût du livre. Il refoulait les anciens livres par camions, par bennes à ordure, il exigeait qu’on les brûlât et attendait de voir leurs cendres pour être certain de ne jamais les revoir chez lui. Plus que tous, c’était ceux avec son nom sur la couverture qu’il honnissait. Loin des livres, il ne vivait pas heureux car les livres avaient causé des dommages irréparables dans sa façon de vivre et d’appréhender le monde. Il ne savait pas l’homme qu’il aurait été sans les livres et cela le minait. Il imaginait l’homme sans livres qu’il aurait été même s’il savait qu’il aurait été le même. C’est ça surtout qui le faisait souffrir, cette impossibilité du livre (comme de toute autre chose) à changer la destinée et le fond d’un misérable comme lui.

     

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  • UN PEINTRE DE CAISSIÈRES

    Caissi%C3%A8re.jpgC’était un peintre de caissières. Avec l’accord du gérant, il s’installait d’un côté puis de l’autre des caisses et peignait les caissières au travail. Leur nez, leurs yeux, leurs leur front, leurs mèches, leurs mains… Le peintre, lors des changements de côté,  emportait son matériel et traversait la ligne des caisses comme une frontière. Un moment, il se retrouvait vivant la vie d’un exilé, honni et loué à la fois. Sur le point d’être abattu (par une partie de la clientèle) ou acclamé, porté aux nues tel un héros (par l’autre partie), puis quand on le voyait se remettre au chevalet, peiner à terminer son portrait, tout le monde était unanime pour dire qu’il ne se différenciait pas du reste du monde, peinant à la tâche pour un quignon de pain vendu à la boulangerie du supermarché.

    Il peignait les caissières sur leur lieu de travail mais il ne s’arrêtait pas là. Il les peignait faisant leurs courses (où c’était le moins cher), dans leur cuisine (préparant à manger pour leur famille), repassant, tricotant, piquant à la machine (et dans leurs doigts), dormant (sur un coin de table ou dans leurs draps), pendant leur toilette ou pendant l’amour (avec le consentement du compagnon, mari ou amant)… Ses toiles étaient appréciées qui s’achetaient à la sortie du magasin, dans l’espace commercial où il possédait un stand. Fort de son succès (il reversait une grosse commission au gérant par ailleurs marchand d’art), il fut appelé à peindre les allées du magasin, des rayons pleins, des caddies vides, des produits entiers et des étiquettes de produits qui se vendirent dans toute la chaîne mondiale de supermarchés de cette enseigne. Il vendait tant qu’il put s’acheter un magasin, puis un autre et encore un autre de telle sorte qu’il n’eut plus le temps de peindre le moindre tableau... 

    Parfois on voit ce gérant de cette nouvelle chaîne de magasins bioniques devant les caisses machinales comme dans le vague, comme regardant au loin la mer disparue des caissières, se les figurant à nouveau sur la plage désormais déserte où ne subsistaient plus que des souvenirs d’images enfouies dans le sable synthétique de la peinture automatique.  

  • BARRES, BOULES, BOLS & BULLES

    « Les gens, tout de même. »

     Jean-Philippe Toussaint (Monsieur)

     

    BARRES

    Cet homme très grand voyait des barres asymétriques partout.

    D’où son mode de déplacement alambiqué qui faisait la joie de enfants.

    Après une thérapie lourde, il ne vit plus que des barres parallèles, ce qui améliora considérablement sa démarche et son existence. Mais fit moins rire les enfants.

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    BOULES

    Depuis l’enfance, cet homme fait les yeux ronds devant toutes les boules.  De terre, de glace, de chair, de viande, de verre, de pétanque… Avant de les lécher.  

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    BOLS

    Cet homme aimait les bols qui ne sont au fond que des demi-boules. En céramique ou en plastique. Parfois en inox. Dans lesquels on boit, on pisse ou on régurgite. On peut aussi les faire servir de seins, de fesses ou de grandes oreilles. Cela dit, ils ne font pas longtemps illusion dans ces dernières fonctions.

    On peut les faire servir de porte-voix si on parle de loin, de saladier si on mange seul, d’instrument de coiffure ou de chant (écoutez le chant du bol tibétain !) si on fait une retraite. 

    On peut aussi boire la tasse avec pour diminuer l’amertume du breuvage, se dégoûter d’une chose en la servant à ras bord à défaut de bottes.

    Le bol frappé avec douceur attire la chance (et réjouit l’ouïe), il permet de prendre l’air avec modération. Il faut donc éviter d’en manquer.

    Voilà pour les bases d’une bonne connaissance des bols. 
    Mais cet homme aimait tant les bols qu’il poussa plus loin et entreprit un master en bologie. Il devint ingénieur bologiste et a tant à faire maintenant que parfois il se demande s’il n’aurait pas eu plus de bol à s'enticher des mugs.

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    BULLES

    Cet homme ingénieux autant qu’impécunieux espérait rallier la lune au moyen d’une simple bulle. Mais ou bien il était trop lourd ou bien il utilisait du mauvais savon. Si bien que pendant tout un temps il ne s’éleva pas plus haut que le plafond de sa salle de bain puis pétait. Du moins, son engin. Même à l’air libre, il ne dépassait pas le premier étage.

    Enfin, il se procura la recette pour fabriquer des super bulles (eau, liquide vaisselle & sucre).

    Un soir de vaisselle lavée, il décolla et monta haut, très haut…

    Mais c’était sans compter sur les chasseurs de bulles qui gardent la lune.

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    E.A.

  • LA PERTE

    18072007154924.jpgQuand on possède beaucoup de maisons, il ne faut pas s’étonner qu’on perde une porte. D’autant plus quand on voyage beaucoup en l’emportant dans ses bagages. Et puis allez savoir où on l’a laissée, dans quel hall d’hôtel, dans quelle remorque de véhicule, sur quel parking désert ? Les portes ne se retrouvent pas d’un quart de tour de loquet magique. Il faut fouiller dans sa mémoire, parfois jusque dans l’enfance, au moment où on regarde par la boîte aux lettres et où l’amour des portes vous prend pour ne plus vous lâcher. Une porte, c’est beau, c’est attaché à un lieu, une habitation ; si on l’aime, forcément, on va vouloir l’extraire de son contexte, l’arrachement sera douloureux mais le plaisir de la possession est à ce prix. Si on est doué de ses dix doigts et muni d’un bon tournevis, on peut réussir l’opération sans douleur de dos: ni la porte ni son encadrement ne souffriront. Puis on emporte la porte avec soi, elle vit ce qu’une porte ordinaire ne connaîtra jamais, des aventures extraordinaires, faire connaître de telles émotions à une porte n’a pas de prix. J’aime les portes, toutes les portes !

    C’est une passion égale à celle qu'éprouve un homme hétérosexuel pour les femmes. Banal, en somme. Evidemment des portes comptent plus que d’autres et ce sont celles-là avec lesquelles on veut partager un bout de chemin, lui faire découvrir d’autres horizons, lui faire goûter à la liberté des portes. Épuiser la relation. C’est beau et grand comme tous les envoûtements. J’ai aimé des portes puis je ne les ai plus aimées, je les ai rendues intactes, ou presque, à leurs résidence propres avec des larmes de portes, de grosses larmes qui perlaient aux trous des serrures quand je les replaçais dans leur encadrement.

    Mais celle à laquelle je pense ici, comme vous peut-être, l’Unique porte, je l’ai perdue. Ou elle est partie avec un autre amateur de portes. Je l’ai longtemps cherchée avant de me faire une raison. Où qu'elle parte, on ne se fait pas à la perte d’une porte, d’autant plus quand c’est la première fois que ça vous arrive. Jusque là, c’est vous qui les laissiez, en les ramenant sagement, presque avec des manières, avec l’espèce d’élégance de lourdaud qui vous caractérise. Et puis là, soudain, c’est elle qui vous quitte, ou qui s’arrange pour rester en plan, se faire oublier. Car certes une porte n’est pas munie d’une intelligence indépendante et c’est ça qu’on aime chez les portes, comme chez certains êtres, cette impossibilité à décider et de remettre sa vie entre vos mains jusqu’à sa propre mort s’il le faut. Jusqu’à sa disparition. Cela n’empêche pas la porte d’avoir une intelligence, des chambranles et des charnières, de son bois intérieur - pour les portes traditionnelles -, une intelligence intuitive, on va dire, un peu retorse, mais une intelligence quand même.

    Je vous dis tout ça au cas où sur votre route vous retrouveriez une porte esseulée, une porte en dehors de ses gonds, une porte comme une autre mais une porte toute seule, sans espoir d’intégration. Une porte sans résidence fixe. Je vous le demande de tout mon cœur meurtri d’amoureux dépité d’une porte, ramenez-la moi ! En échange je vous donnerai toutes les fenêtres du monde si vous aimez les fenêtres comme moi j’aime les portes. Je vous en prie. 

  • LA TOURNÉE DES GRANDS LUC

    Capture-d%E2%80%99%C3%A9cran-2015-01-06-%C3%A0-14.38.15.pngChaque été, je me prépare à faire la tournée des grands Luc. J’imagine déjà, à l’issue du voyage, le nombre de selfies à poster sur mes réseaux sociaux préférés et la notoriété que ça me rapportera. Puis je me ravise, je me dis que non de nom, les grands Luc, c’est trop grand, trop vaste, trop intense pour moi. Je dois me préparer psychologiquement, je ne suis pas encore prêt, non. Je remets cela à l’automne, à l’hiver, et je fais dans ma tête la tournée des moyens Jean-Achille, des très moyens Jean-Anatole et des quelconques Jean-Jean. Mais j’entends les voix des grands Anton des très Grands John et des trop grands Björn-Björn me demander la raison de mon omission. Serai-je raciste, pire antiscandinave ou russophobe, ou inconcevable : non laïque, apolitique ou, pour tout rire, partisan d’une crasse immobilité. Je crie NOOOON, vous n’avez rien compris. J’ai juste envie de faire la tournée des petits Pier, des petits Saul et des petits Jack et je dormirai sur la descente de livre,  s’il y en a, ou dans le lit avec la bonne, surtout si elle se prénomme Eva, Edwarda, Evangelina, j’ai depuis toujours un faible pour les prénoms féminins en e & en a.

  • AMITIÉS GLACIALES

    bloc-de-glace-pas-cher.pngJ’ai eu de nombreux amis glaçons mais je connus mes plus longues amitiés avec des blocs de glace. Des blocs de glace bien assis sur leur base. Le temps qu’ils fondent, qu’ils se fassent oublier, des tas d’émotions passaient entre nous. Sans commune mesure avec les amitiés caniculaires faites de sueurs et de chaudes larmes.

    L’amitié n’est pas faite pour durer, la plupart du temps on cherche à prolonger ou à trouver en vain la raison d’un coup de cœur amical, bref et intense comme un coup de froid. Cela finit par tourner au vinaigre ou à rancir pour une histoire d’argent, de sexe ou de prestige personnel. Alors, avec un cube ou un bloc de glace, on voit l’amitié bien solide fondre sur pied et disparaître dans le caniveau. On peut l’entreposer au réfrigérateur si l’on veut méditer sur sa décomposition, la laisser en l’état et la faire péricliter en temps voulu. Avec du sel, on prolonge l’agonie. Avec du poivre, on la pimente. Avec de l’alcool, on s’en console.

    Comme en amour, il suffit d’essuyer le lieu des effusions ou, s’il fait très chaud, d’attendre que ça sèche. Si on a été minutieux, on peut faire un time-lapse des différents stades de la déconfiture ou un cliché moderne. Cela a un effet revigorant, le selfie, comme le montre la cryothérapie. La glace sur la joue, la glace dans le cou ou dans le cul, ça régénère. Comme vous le sentez, les amitiés glaciales peuvent prendre diverses formes ou, en substance, divers états. Du solide au liquide en s’évaporant parfois par le gazeux, le gros clash bien foireux, une amitié triphasée, électrique, pour tout dire, qui vire au pétage de plombs.

    À la fin d’une amitié pour laquelle on s’est mouillé, saigné aux quatre veines ou carrément foutu, on sait qu’il suffit d’un tour dans la glacière pour réaccoucher d’une émolliente amitié qui partira vite en grandes eaux. L’amitié, un bébé banquise ?