LES BELLES PHRASES - Page 3

  • L'audiodescription

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    Mes yeux ont roulé dans la soute à bagage. Je n'ai rien vu du voyage.

    Ce n'est pas grave, j'écouterai les photos de vacances en audiodescription.

  • Les espèces disparues

    Quand l’hippopotame rencontre le rhinocéros, ils évoquent les dernières espèces disparues. Ils se rappellent toute une série de souvenirs les concernant.

    En tout cas, notre mémoire n’est pas près de s'éteindre !

    Et tous les deux de rire de bon coeur.

     

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  • CHEMIN DE FER de MICHEL JOIRET

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    par Philippe LEUCKX 

     

     

     

     

     

     

    chemin-fer-1c.jpg   C’est à une traversée du temps et à un hommage au rail que se livre le romancier et poète Joiret, autour de la figure de ce fou de circuits électriques de chemin de fer, Valentin, retraité bruxellois. On le suit de la guerre (1943) à son grand âge (il a septante-sept ans au terme du roman). C’est l’occasion pour notre écrivain d’évoquer les grandes périodes de la Belgique et les micro-événements que tissent la vie de ce Balentin (selon l’ami Karim) et celle de tant de Belges, ballottés de la guerre sombre à l’Expo de 58, sans oublier la ferveur que notre antihéros porte à son quartier autour de la Gare du Midi, à sa rue Grisar.

       En 28 chapitres, on passe de l’appartement minuscule de cet ancien fonctionnaire, que meublent les trilles de l’oiseau Aristote, offert par Karim le boutiquier, à la rue, à ses grèves qui agitent le petit peuple du Midi. En aura-t-il rêvé des trains, des voyages ! Et les voyages sont parfois, comme le dit Pessoa, immobiles. Mais le rêve ou la maladie soudain peuvent les rendre vibrants, tel ce wagon-lit de rêve qui illumine la vie nocturne d’un arpenteur, accoudé si souvent à la fenêtre, qu’enchante le monde des rails.joiret-2.jpg

       « Le Carré d’or » nous avait ébloui par sa grande connaissance de Bruxelles. Ce dernier roman, toujours aussi bien écrit, toujours aussi bien charpenté avec son présent sensible, ses retours en passé intime, distille une sourde mélancolie, celle qui relève avec justesse nos plus ardents désirs, la confrontation parfois étonnante avec le réel. Et parfois aussi du rêve éveillé naissent les plus beaux voyages.

       Sélectionné pour le Prix Mons 2017, l’ouvrage de Joiret est le type même de roman susceptible d’attirer, par sa finesse, par son indéfectible mémoire du temps, un vaste et nouveau public, exigeant, qui se reconnaîtra dans cette fiction si proche de nous, tissu d’enfance qui se prolonge et investit le présent du lecteur. Puisque chacun a ses marottes, chacun ses paradis réservés, jusque dans les coins les plus infimes de son monde.

    Le livre sur le site des Editions M.E.O.

     

  • À PROPOS DE LA TRAGÉDIE DE MARCINELLE UN LIVRET BILINGUE DE L'ARBRE A PAROLES

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    par Philippe LEUCKX 

     

     

     

     

    19990477_1463901317005134_118151327126700364_n.jpg?oh=724b8310d3d8fe9a382d12d9dd757630&oe=5A02AC47Dommage... Je m'attendais à une évocation poétique qui puisse offrir aux 262 victimes et à leurs familles un blason du souvenir, de quoi soulager (le peut-on?) par les mots tant de souffrance.

    Au lieu de ça, au lieu du projet auquel on ne pouvait qu'adhérer (rendre hommage), un texte qui joue du pêle-mêle équivoque.

    On se souvient du beau film (en rien polémique) de PAUL MEYER : "Déjà s'envole la fleur maigre" (BE, 1960), qui réussissait à donner de l'immigration italienne un portrait saisissant sur les souffrances de l'exil et les beautés tout de même, tissées d'enfants dégringoleurs de terrils.

    J'aurais voulu, par ce texte d'Eric Brogniet, retrouver cette qualité. On est loin des promesses.

    Ce n'est ni un livre de poèmes (quoique l'auteur soit poète et célébré) ni un essai ni un compte-rendu objectif de faits tragiques (auquel cas l'ouvrage serait bien imprécis, bien partial). C'est un texte polémique qui amalgame des faits qui n'ont rien à voir entre eux ( le naufrage du paquebot Andrea Doria - les bombes sur Hiroshima - la mission de Van Gogh en Borinage - les camps de la mort - la tragédie du 8/8/56).

    A l'occasion du 50e anniversaire des événements terribles de Marcinelle, le Musée de la photographie de Charleroi avait édité un fort volume de textes et de clichés noir et blanc. Le texte de Christian Druitte, les photos saisissantes de Detraux et Paquay donnaient de la tragédie une vision large, documentée.

    Pour le 61e anniversaire, L'Arbre à paroles publie, avec une belle couverture de Pelletti , "Tutti Cadaveri", un texte de Brogniet, une traduction du même texte en italien par Rio Di Maria et Cristiana Panella.

    Le texte français - 17 pages - propose en page 15 :

    & les châssis à molettes aussi appelés chevalements ou plus poétiquement belles fleurs se dressaient noirs sur le ciel bleu azur de ce pur matin d'été qui rendait le paysage du Pays Noir plus proche de la belle et pauvre Italie là-bas au bout des interminables voies ferrées qui irriguaient l'Europe

    & qui avaient servi une dizaine d'années auparavant à transporter d'autres êtres humains qui seraient transformés eux aussi en brouillard & en matières premières, suie, engrais et savon pour le bénéfice de IG Farben, Messerschmitt, ...

    en page 21 : amalgame également d'événements tragiques qui n'ont rien à voir entre eux : corps "remontés sur des civières" comparés aux "papillons noirs de la fumée atomique ..."

    Etranges et douteux rapprochements entre des faits voulus par une industrialisation de la mort humaine commandée par le régime nazi et une tragédie NON VOULUE (quoiqu'il y ait eu de graves manquements dans l'intendance des fosses), entre Marcinelle et Hiroshima (victime des derniers ressauts d'une guerre mondiale atroce)... Quoi de comparable? Que veut-on prouver? Est-ce bien raisonnable de mettre en parallèle de tels faits dont le niveau de responsabilité est immensément divers!

    Pourtant, il y avait, sous la plume de l'auteur, tous ces affleurements d'émotions dans la relation des faits familiaux (ces deux frères morts en se tenant la main - les souffrances de l'exil, des proches attachés aux grilles funèbres - l'habitat précaire des baraquements, la froideur d'une certaine administration loin des peines subies ...), mais l'exagération polémique ôte à ces belles scènes leur force de conviction. Vraiment dommage : le respect humanitaire impose la neutralité ou la poésie revivifiante. La polémique ne sied guère à la tragédie qui broie les corps.

    Fils d'un résistant de l'ombre, amoureux fou de l'Italie, passionné d'histoire contemporaine (si complexe), scandalisé par les sévices qu'on inflige volontairement à l'humain (de la Chine des derniers jours à la barbarie nazie et aux GOULAG soviétiques), je dois l'avouer, j'ai été choqué par les amalgames que se permet l'auteur pour étayer sa thèse.

    Quelques erreurs orthographiques (pose pour pause, par ex.)

     

    Eric Brogniet, TUTTI CADAVERI, L'Arbre à paroles, 2017, 48p., 10€.

    Le site de L'Arbre à paroles

  • DU FOND D'UN PUITS d'OTTO GANZ

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    par Philippe LEUCKX 

     

     

     

     

    439.3.jpgAutant le recueil précédent, à L'Arbre à paroles, "Mille gouttes rebondissent sur la vitre" appelait au vivat semper, à la ferveur de vivre après autant de constats de souffrances et de morts, autant "Du fond d'un puits" est métaphore du "vide qui précède chaque homme", de la fosse - pour ce spécialiste belge, avec Legge, des cimetières - , de la tombe et de la mort. Qu'on adhère ou non à ces pensées - sombres - "chaque jour est un interminable matin" - que tout lecteur pourrait retourner, comme un gant, dans un meilleur sens, on est tout de même surpris de tant de noirceur : tout n'est qu' "illusion : un instant de ciel", inutile besogne, à l'aune de ces "vieillards qui tournent en boucles dans les couloirs". Tout n'est qu'"errance", forcément. L'espoir est rangé au placard ("chaque nuit gagnée sur l'effroi du même réveil").

    La vitre - celle qui sépare ("comme au Cap Horn, y a de la glace entre les personnes" disait légèrement Souchon) - et les "mille coups sur les vitres".e8b9f7c2-8e37-4831-ae18-a8bc04baca21_original.jpg?maxheight=380&maxwidth=568&scale=both

    Tout n'est qu' "un maquillage de surface".

    Notre philosophe nihiliste doit se convaincre que "la parole comme le silence tuent".

    Les mots "légende", "illusion", "effroi" parsèment l'ouvrage. "Un apaisement de sépulcre" aère le désastre.

    "Le fond d'un puits est à ciel ouvert" et les "morts ne quittent pas, ils habitent tout représentant du vivant qui est doté de mémoire" : notre penseur s'adonnerait-il soudain à quelque idée convenue? Lui habitué aux dés du hasard malchanceux, des dé-convenues nombreuses?

    Les aphorismes "l'aliéné est ce rêveur dont le cauchemar est nuisible", comme la volonté de broyer exclusivement du très noir, jusqu'au "repli moins protégé de la raison", comme l'absurde "de la vitre" sur laquelle les "mille gouttes rebondissent toujours", les reflets, le monde circulaire une fois posé, peu "fiable", où l'être peut être "brûlé par la lumière"...répètent à l'envi qu'il n'est point d'issue. Les exclamatifs en remettent une couche.

    La répétition en plus gras, en plus grand de "la vraie misère est de se révolter contre son état" consigne jusqu'à l'usure "le fond du puits".

    On peut préférer - et de loin - les "Mille gouttes...", de jadis et leur vie en ressources, pas tellement folichonnes en matière d'espérance mais gaillardement plus poétiques.

    Ici traîne un traité ressassant de désespérance. On n'est guère entraîné à prélever la pépite...même pas l'étoile aragonesque "du fond d'un puits".

    Les vitalistes de tous poils - dont je suis - visiblement agacés, peuvent aller se rhabiller... ou se raviser.

    Du fond d'un puits d'Otto Ganz, Maelström, 2017, 90p., 18€ pour les deux exemplaires en tête-bêche, dont un à offrir - selon le principe de la collection.

    Le recueil sur le site des Editions Maelström

  • Le poids de l'ombre

    Les jours de grand soleil, j'enferme mon ombre et je sors seul. Marre qu'on nous voie toujours ensemble.

    J'aimerais bien rencontrer une autre ombre, moi !

  • CHERCHEUR D'ART : 60 ARTISTES CONTEMPORAINS de DENYS-LOUIS COLAUX

    imageAP-12.jpgLe pari de Colaux

    Lorsque j’ai découvert Denys-Louis Colaux sur le net via ses sites, ce qui m’a surtout frappé, outre la qualité de ses écrits personnels, c’est l’espace qu’il consacrait à des artistes contemporains d’une rare pertinence, d'une puissance créative admirable.  

    Des artistes qu’il avait découverts et qui, dans « sa quête personnelle de l’art », l’aidait à mieux vivre, faisant office, comme il l'écrit, « de carburants essentiels ». Je réalisais qu’il existait des peintres contemporains (toutefois sans excès de candeur ou bouffées de lyrisme sentimental) nombreux, dans la force de l’âge et de leur talent, résidant - notamment - sur le territoire francophone; on pouvait aisément les (re)joindre, prendre de visu connaissance de leurs travaux... C’étaient, ce sont des artistes vivants.

    Alors que, il faut bien le dire, la démarche reste rare chez les écrivains. Il est plus courant d’observer des écrivains, confirmés ou débutants, s’attacher, se reporter, sans toujours renouveler la vision consacrée, à des peintres réputés, du sérail, établis de longue date... Situation qu’on retrouve aussi dans le domaine de la musique contemporaine où l’innovation est peu suivie par le public ; Quignard signalait récemment dans un magazine culturel largement diffusé la difficulté à faire partager son amour de cette musique. 

    Mais lisons Denys-Louis pour savoir ce qui a présidé à cet ouvrage:

    J’ai bien sûr mes grandes prédilections, mes favoris, mes élus, ceux que les livres, les musées, les films, les galeries m’ont révélés. Et puis il y a les fruits que,  guidé par une curiosité insatiable, un appétit d’ogre en art, j’ai presque cueillis moi-même, les pépites brutes que j’ai presque déterrées de mes propres ongles, les paillettes que j’ai tamisées à mon propre et sans doute aléatoire crible, les fresques que j’ai presque mises à jour – presque, oui, car on n’est jamais premier en rien. (...)

    Mais les moteurs qui ont opéré dans la réalisation de l’ouvrage, ce sont l’enthousiasme, la complicité, l’admiration, la complicité, une sorte de connivence, d’entente, de respect.

    Les Editions Jacques Flament ont eu l’heureuse idée de rassembler, pour commencer, soixante de ces artistes qui font déjà partie du panthéon de l'auteur. À signaler que plusieurs monographies présentées par Colaux sont aussi parues et à paraître chez le même éditeur.

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    Denys-Louis Colaux par Andreas Vanpoucke

     

    L’ouvrage propose, par artiste, face à face, une oeuvre et sa présentation. Le point de vue de Colaux s’inscrit, il me semble, dans une perspective schopenhauerienne consistant moins en une analyse rationnelle de l’œuvre d’art qu’en une notation quasi rimbaldienne du vertige, de l’effarement qu’elle produit chez le spectateur, poète et amateur d’art Colaux. Celui-ci s’attache à relever les lignes de force, de vie à l'oeuvre qui, tout en exprimant le vouloir-vivre de l'artiste, communique énergie, sentiment du beau, et consolation aux souffrances de la vie ordinaire, mise en suspens de son caractère tragique par la contre-action créative d'un univers artistique propre.

    Mais trêve de considérations, reportons-nous aux différents artistes présentés et ce qu’en dit Colaux, et qu’il me pardonne les raccourcis trop sommaires, j’en conviens, en lesquels, partant de ses pages de présentation, je caractérise ci-dessous le travail des soixante artistes qu'il a rassemblés.

    L’ouvrage débute sur un peintre cher à l’auteur, Alain ADAM, dont, à propos de  l’oeuvre actuelle et persistante, malgré la disparition physique de l’homme, il parle de peinture qui pense, qui jette le regardeur dans un salubre tourbillon, dans une sorte de face à face avec le vertige d’être. La pensée chez lui est une acrobatie. Il ne répond pas au chaos par l’ordre mais par sa singulière acception du rythme... L’œuvre en regard est une peinture acrylique titrée Sans écriture, presque sans histoire. Il s’agit presque d’un double monochrome noir et bleu flanqué de touches pâles qui font correspondre les deux surfaces et qui pourrait, si on y veut voir quelque chose de réel, figurer une mer, la nuit.

    Le livre se lance à partir de ce tremplin complice, amical, vertigineux.

    Pour chaque œuvre d’artiste, après une brève introduction biographique, Denys-Louis Colaux nous dit ce l’a frappé, enchanté ; il retrace le parcours sensoriel et intellectuel qui l'a mené à cette découverte. Il creuse, pour ainsi dire, la substance de l'oeuvre pour en livrer sens et essence sans toutefois brider le regard ni l'intellect du regardeur. Pour l’ouvrir à toutes les possibilités d’interprétation, pour nous la rendre accessible, plus familière, Colaux trouve la clé et nous la livre.

    Il nous guide au cœur de l’œuvre, du travail de l’artiste pour nous donner l’envie d’en découvrir davantage et nous laisse pour ce faire un lien hypertexte.

    Car il faut aussi envisager cet ouvrage comme une plate-forme de papier, un de ces musées imaginaires chers à Malraux qui conduit aux différents artistes présentés après qu’ils y ont mené Colaux. Car c’est un travail démarré  sur le net,  ce qui démontre que la Toile constitue un remarquable objet de diffusion et de promotion de l'art en train de se faire pour autant qu’on se donne la peine de partir à sa  découverte ou de s’y reporter.

    En formidable passeur, Denys-Louis Colaux indique des portes, des ponts, qu’il nous suffit alors de pousser, de traverser pour poursuivre l'enchantement, la relation avec les artistes qui nous auront le plus touché...  

    On y trouvera par ordre d'apparition la Flo polymorphe d’Alain GEGOUT; les rouges d’Annette MARX les compositions surréalistes de Mimia LICHANI ; les visages savamment expressifs de Chris FALAISE ; les mythologies d’Adlane SAMET ; les poèmes visuels d’Elisabeth GORE ; l’’imagier de Paris, Francis CAMPIGLIA ; la calligraphie photographique de Gilles MOLINIER ; le trait orfèvre de Jean COULON ; les silences habités de Jean-Michel UYTTERSPROT ; l’œuvre intrigante de Koen PATTYN ; les femmes-joyaux de Phil BOUSSEAU ; les créatures crépusculaires de Marie PALAZZO ; le tragique de l'oiseau féminin de Marie-Odile VALLERY ; les papillons humains de Moché KOHEN ; l’univers fascinant de Sabine DELAHAUT ; les jouets morbides et irrésistibles de Sabrina GRUSS ; les fumants collages et les peintures de Sandro BAGUET ; le monde envoûtant et féminin de Victorine FOLLANA ; le photographe des beautés singulières de la Côte d’Opale, Alain BEAUVOIS ; l’œuvre gravé d’Andreas VANPOUCKE ; les autoportraits d’Assunta GENOVESIO ; les personnages d’une immense humanité de Chantal ROUX ; les photos de danseuses et de corps féminins de Jean-Claude SANCHEZ ; les jardins extraordinaires de Didier HAMEY ; le magnétisme des photos de Martial ROSSIGNOL ; les bleus de Francis DENIS ; les êtres grimaçants de malheur de Hubert DUPRILOT ; les choses hirsutes, décapantes, terrifiantes et superbes de Jean KIBOI ; les rencontres entre le clair et l’obscur, l’aube et la nuit de Jérôme DELÉPINE ; la comédie humaine de Joanna FLATAU ; la spécialiste du nu et du mystère magique du nu (qu’un vernis d’âme accentue), de l’amie Laurence BURVENICH ; les autoportraits au regard traversier d’Edwige BLANCHATTE (dont un d'eux figure sur la couverture du livre) ; les filles et femmes inspirées, splendides, écloses parmi des fleurs de Maud DARDENNE ; les farces terribles de Nicolas CLUZEL ; les affrontements et afflux chromatiques, suant d’ardeur de Pascal BRIBA ; l’humanité nue, vibrante, tendre et implacable de René PECCOLO ; la statuaire puissante de Véronique MAGNIN ; le calligraphe de la féminité (« les femmes de Goessens sont belles comme des prouesses de luthiers ») de Didier GOESSENS ; l’expressionnisme abstrait d’ERKA ; les petits bustes de bois, les petits arbres humains de Michel SUPPES ; les statuettes atypiques et captivantes de Sophie FAVRE ; l’art clownesque où le rêve et le cauchemar se donnent la main de Sophie HERNIOU ; le collagiste exceptionnel, le créateur percutant et infatigable, Robert VARLEZ ; les Polaroids de la sulfureuse Carmen DE VOS ;  l’œuvre spéculaire de l’artiste incendiaire, Stéphanie CHARDON ; l’univers photographique délicat, poétique de Julienne ROSE ; les visions noires, féroces et macabres de Krys GILBERT ; la photographe des enfants Suzanne et Gaspard  de la « documamantariste » Séverine LENHARD ; les compositions soulevées de fièvres, de frénésie de Nadine CERDAN ; le noir et blanc chaleureux, des photographies de la beauté des femmes de Karine BURCKEL ; les femmes peintes (« qui ne sont d’aucun temps ») de Beatrix LALOË ; les tableaux effarants d’Isabelle COCHEREAU ; les portraits féminins de l’anartiste et grand célébrant de la messe féminine, Marc DUBORD ; la férocité grand-guignolesque, presque tendre, de Mahiou NAISE ; la grâce et le feu, la puissance des images de Bettina LA PLANTE; les images intelligentes, poétiques, nobles, volatiles de Sophie THOUVENIN ; le réalisme métaphysique (« entre le réel et le rêvé ») de Svetlana KURMAZ ; les exceptionnels minotaures de Sylvie LOBATO.

    Soixante portraits, soixante présentations, soixante alliances textes-images qui sont autant d’actions de grâce, d’exercices d’admiration, de poèmes, d’aveux d’envoûtement, de leçons de regart, de confessions d’émotions, mais surtout d’injonctions à découvrir une forme d’art exigeant, encore trop peu connu, diffusé.

    Difficile voire impossible de ne pas retourner à l’art quand, comme Colaux nous y invite, avoir goûté à ses merveilles, s’être régénéré comme jamais à leur pouvoir consolant et terrible, perturbant et revitalisant à la fois.

    À travers cette somme artistique, Colaux nous dit qu’un autre monde est possible, accessible, et c’est celui de l’art, en l’occurrence plastique, qui nous l’apporte. Mais laissons la conclusion en forme de pari à l’auteur, à l’intercesseur fabuleux, au metteur en scène de ces correspondances, au pilote fervent de cette remarquable aventure.

    Avec l’art, on peut tenter le pari – contre toutes les bourriques sanguinaires de la destruction – de proposer une voie de résistance, de réflexion, d’expression, d’aventure, de libération, de méditation, de pensée. L’art, à l’océan menacé duquel chacun des artistes invités apporte son écot d’écumes et de vagues, est une puissance de frappe à l’écart des volontés d’anéantissement et des coulées de sang, un séisme bienfaisant, le choc électrique d’un défibrillateur de cœurs, d’âmes et de consciences. 

    Éric Allard

    Pour commander l'ouvrage

    Le livre sur le site littéraire et personnel de Denys-Louis Colaux

    Le site de Denys-Louis Colaux consacré aux artistes

     

  • LECTURES DU PRINTEMPS 2017 : DÉSÉQUILIBRES

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    par Denis BILLAMBOZ

    J’ai choisi de réunir ces deux romans sous le thème du déséquilibre, j’aurais pu tout aussi bien parler de fragilité pour présenter ce roman de Françoise Steurs, presque un documentaire sur l’acuité créative de ceux qui sortent de la norme cartésienne, du jugement commun, et celui de Joan Didion qui évoque le sort d’une femme obsédée par la recherche de sa fille qui s’est enfuie avec des révolutionnaires. Le livre de Didion n’est pas une nouveauté mais seulement une réédition, ce qui ne retire rien à cet excellent texte que je tenais à vous présenter.

     

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    Françoise STEURS

    Cactus inébranlable éditions

    C’est avec beaucoup de sensibilité, beaucoup de fraîcheur dans son écriture, que Françoise Steurs fait raconter à un médecin du SAMU social sa rencontre avec Max sans-tête. Françoise, elle travaille avec des jeunes pas tout à fait comme les autres, des jeunes qui voient le monde différemment, qui l’appréhendent autrement. Comme Max qui échappe à toutes les contingences sociales, vit dans le plus grand désordre, mange n’importe quoi, se néglige. Il ne pense qu’à faire des photos des gens de son quartier qu’il capture régulièrement, à heure fixe, dans un vieil appareil bricolé. « Max n’a que ça en tête : capter la vie qui passe autour de lui. Reproduire ces scènes de la vie quotidienne. A l’infini. En extraire des instants dans l’obscurité de la chambre noire ».

    Un voisin porte plainte, Max va trop loin, il n’a aucun sens de l’hygiène, un médecin du SAMU social passe le voir et découvre des piles de photos, toujours les mêmes, floues mais prodigieusement expressives. Elles sont différentes des clichés habituels, elles expriment une autre vision du monde. Le Doc est subjugué par cette perception des personnages qui expriment une grande sensibilité en même temps qu’une expression artistique très pointue. « Cet homme n’est pas juste bon à être enfermé dans une maison de soins. Il est capable de marquer la différence entre le jour et la nuit, il cuisine tous les jours et n’est pas agressif ». Il décide de le suivre et le convainc d’exposer ses œuvres, commence alors une épopée épique qui conduira le Doc à se remettre en question et à se demander lequel des deux est du bon côté de ce qu’on définit habituellement comme la norme.

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    Françoise Steurs

    Un très bon texte sur la différence, en l’occurrence sur ceux qu’on prend pour des attardés mentaux, des dérangés du ciboulot, des gens un peu fous qui, souvent, possèdent une acuité artistique et une créativité très affutées. Max n’a pas une logique très cartésienne mais son intuition est peut-être bien supérieure à l’intelligence de beaucoup. Les conseils qu’il donne au Doc pour choisir une bonne photo pourraient servir aux lecteurs à la recherche d’un bon livre dans une bibliothèque ou une librairie. L’intuition est peut-être la meilleure conseillère quand elle s’appuie sur une perception fine et sensuelle. « Il faut pouvoir piocher, se laisser surprendre au détour d’une image. Etre happé. Ne s’intéresser qu’à une seule. Et tant pis pour les autres. C’est comme à la brocante. Tu te balades sans idée précise dans la tête. Quand, soudain, un objet attire ton regard. Tu t’arrêtes. Tu regardes encore. Tu t’approches de la chose. Tu la touches. De tes yeux, avec tes mains. Tu t’imagines quelque part… » Ce n’est que ça l’émotion artistique.

    Il faut le croire car « le fou dit toujours la vérité », Françoise Steurs l’a bien compris, elle est aux premières loges pour s’en convaincre.

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

     

    9782246863748-001-T.jpeg?itok=4xKJatA1UN LIVRE DE RAISON

    Joan DIDION

    Éditions Grasset

    Depuis plusieurs années déjà, Joan Didion figurait sur mes nombreuses listes de lecture, alors quand j’ai trouvé la réédition de ce livre, je n’ai pas résisté, je l’ai achetée et je l’ai lue immédiatement. Cette lecture m’a d’abord évoqué une réelle proximité avec certains écrivains latino-américains, j’ai eu l’impression que Didion avait essayé de se fondre dans le moule de la littérature sud-américaine pour donner plus de crédibilité à son histoire qui se déroule en Amérique centrale. Sa façon de raconter, l’ambiance qu’elle crée dans son texte m’ont laissé cette sensation avant, qu’en avançant dans ma lecture, en rencontrant de nouveaux personnages, américains du nord cette fois, je pense alors à Joyce Carol Oates. Une Joyce Carol qui aurait été accommodée à la sauce latino. In fine, j’ai eu l’impression de lire un texte de la fille spirituelle que cette auteure américaine aurait conçu avec un auteur sud-américain.

    Dans cette histoire, Joan Didion se fond dans le personnage de Grace, riche héritière de la famille gouvernementale d’une république bananière d’Amérique centrale dont elle gère le patrimoine après le décès son beau-père, de son mari et de son beau-frère. Sa famille maritale contrôle le pouvoir avec tous les risques que cela comporte et participe régulièrement aux révolutions rituelles qui assurent la transmission du pouvoir dans ces états surveillés étroitement par le grand voisin du nord. Grace est atteinte du cancer, elle sait que ses jours sont comptés mais elle veut témoigner, elle veut raconter ce que fut la vie de Charlotte, « la Norteaméricana », qui a trouvé refuge dans la capitale de cet état sans aucun intérêt.

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    Joan Didion

    Elle raconte l’histoire de Charlotte à partir de quelques confidences directes ou indirectes qu’elle a reçues de la part de son premier mari, de son mari actuel et de son amant qui n’est autre que son fils, de très rares documents et quelques autres témoignages moins importants. Charlotte a quitté la Côte Ouest des Etats-Unis pour une longue errance à travers le monde, voyageant parfois sans bagage, même enceinte d’un enfant décédé très vite, elle semblait incapable de se fixer où que ce soit, elle semblait fuir quelque chose ou plutôt chercher quelque chose.

    À Boca Grande, la capitale triste et sans intérêt de cette république insignifiante, carrefour de tous les trafics et points de rencontre de bien des guérilleros, Charlotte pensait, c’est du moins ce que raconte la narratrice, rencontrer sa fille, Marine, la jeune fille de dix-huit ans qui s’est enfuie avec des révolutionnaires et qui est activement recherchée par le FBI. Quand une nouvelle révolution éclate, Charlotte refuse de quitter le pays malgré l’insistance de tous ceux qui la connaissent. Pour une fois, elle a jeté l’ancre et ne bougera plus, elle attendra, elle sait que sa fille viendra là…

    Joan Didion a mixé une histoire de passion avec une histoire de révolution, peignant un tableau très réaliste de ces petits pays en permanente ébullition, un tableau habité par une héroïne en total décalage avec les autres protagonistes. Certains l’aimaient, d’autres voulaient faire la révolution, elle, elle voulait voir sa fille se moquant bien des questions de pouvoir, de son ex-mari en fin de vie, de son mari marchand d’armes et des divers mâles qui la désiraient. Et la narratrice de conclure : « Charlotte disait que sa vie était l’histoire d’une passion. Je disais plutôt qu’elle était celle d’une illusion ». Et si les deux, passion et illusion, se conjuguaient dans sa tragique destinée ?

    Le livre sur le site des Éditions Grasset

  • COULEURS FEMMES : 60 FEMMES POÈTES D'AUJOURD'HUI

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=a4624a0ca791f99180121b3d4ff7c825&oe=5A0756F1par Nathalie DELHAYE

     

     

     

     

     

     

    couleurs-femmes-300x495.jpgRegards de femmes

    Couleurs femmes est un instantané photographique de la poésie féminine du moment. 

    En 2010, à l'occasion du Printemps des Poètes, ce recueil est sorti, en l'honneur des femmes, thème de l'année. 

    Non pas comme une bannière revendicatrice, mais pour rassembler des poètes femmes francophones de tous horizons, (poétesse étant un mot laid) et découvrir leurs mots, leurs idées, leurs émotions. 

    On y trouve pour tous les goûts, de la poésie sage à celle qui dérange, de celle qui murmure à celle qui hurle, des bonheurs, des douleurs, des blessures encore ouvertes, des souvenirs enfouis, des instants fabuleux, des regards...

     

    "Si nous devons tomber
    Que ce soit d'une même chute
    Etincelants
    Et brefs comme l'oiseau
    L'arbre
    La foudre "

    (Anne Perrier)

     

    Elle vit, la poésie des femmes de notre temps, à l'instar de celle des hommes, toute aussi mouvementée, variée et évocatrice. 
    Textes inédits ou extraits d'ouvrages, Couleurs femmes dresse un portrait digne et authentique de celles qui jouent avec les mots aujourd'hui et méritent leur place dans le paysage littéraire...
    Parti pris ? Non, avis de lectrice simplement, touchée par cette poésie diverse qui s'entremêle et offre un joli assemblage, avis conforté par la préface de Marie-Claire Bancquart.

    A découvrir, pour les amateurs de poésie.

     

    Le livre sur le site du Castor Astral

    POÈMES de

    Maram Al-Masri • Gabrielle Althen • Ghislaine Amon
    Édith Azam • Marie-Claire Bancquart
    Silvia Baron Supervielle • Linda Maria Baros
    Jeanine Baude • Claude Ber
    Béatrice Bonhomme-Villani • Tanella Boni
    Martine Broda • Nicole Brossard • Guénane Cade
    Francesca Yvonne Caroutch • Patricia Castex Menier Andrée Chedid • Danielle Collobert
    Fabienne Courtade • Marcelle Delpastre
    Virginie de Lutis • Denise Desautels
    Hélène Dorion • Ariane Dreyfus
    Chantal Dupuy-Dunier • Marie Étienne • Sylvie Fabre G
    Albane Gellé • Guersande
    Vénus Khoury-Ghata • Anise Koltz • Catherine Lalonde
    Josée Lapeyrère • Camille Loivier • Sophie Loizeau Claire Malroux • Joyce Mansour • Maximine
    Sandra Moussempès • Colette Nys-Mazure
    Florence Pazzottu • Anne Perrier • Isabelle Pinçon Véronique Pittolo • Valérie Rouzeau • Amina Saïd Annie Salager • Nohad Salameh • Hélène Sanguinetti
    Esther Tellermann • Françoise Thieck • Angèle Vannier Christiane Veschambre • Laurence Vielle •
    Yolande Villemaire • Liliane Wouters • Josée Yvon

     

  • ANASPHASIOS & MALEUXIS suivi de UNE CRITIQUE MI-FIGUE MI-RASOIR


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    Anasphasios et Maleuxis

    Anasphasios était le plus grand écrivain de Carnavalus quand le jeune et beau Maleuxis le mit au défi de le battre. Un ring fut rapidement installé sur un des nombreux kiosques de la ville. Le maire lui-même donna le coup d’envoi de la joute. 

    Lors de la première épreuve d’écriture, Anasphasios qui avait relu ses classiques l’emporta haut la main sous les applaudissements du public acquis à sa cause. À la deuxième, il fut mis en difficulté par la fougue verbale, les calembours puissants de son jeune rival. À la troisième, il chuta et à la quatrième, il s’avoua vaincu avant la fin de l’épreuve, jeta tous ses bouquins en guise d’éponge et remit les lauriers de premier écrivain de Carnavalus à Maleuxis qui trône maintenant au firmament littéraire de la ville et est lu de tous ses concitoyens.

    Quant à Anasphasios à la grise chevelure qui a longtemps été nègre du maire, il a défié celui-ci dans le but de lui prendre la mairie. Il peut déjà compter sur la voix de Maleuxis auquel, en contrepartie, il a promis une statue (et de nombreuses bourses) à la hauteur de son talent sur la principale place de la ville qui porte déjà son nom.

     

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    Une critique mi-figue mi-rasoir

    Dans De près ou de loin, l’auteur d’Au-delà du bien et d’Avant le mal explore à nouveau les lignes sinueuses de la morale. Moins anguleux que dans Les Parallèles du Droit mais plus carré que dans Perpendiculairement parlant, l’essai de fiction géométrique de Paul-Jean Evrard loué par Badiou lui-même joue avec l’obscur de notre raison sans laisser de côté notre sensibilité la plus aiguë. Entre le pragmatisme de Hume et la grâce pascalienne, De près ou de loin monadise notre rapport  à l’espace cartésien inféodé au temps bergsonien quand l’orage de l’alètheia gronde sur les plaines de l’étant heideggerien.  

    C’est, pour tout dire, pompant comme une réunion de gauchistes imbibés de Cuba libre qui se piqueraient de croiser Lénine et Lobatchevski sans avoir compris ni Marx ni Euclide. Ni les classiques de la Littérature Jeunesse Révolutionnaire qui comprennent  quelques génies en herbe.

    Mais comme l’éditeur apporte son labrador à toiletter chez la femme de mon frère en laissant chaque fois un gros pourboire, j’ajouterai que De près ou de loin est une somme ontologique qui infuse dans l’esprit du lecteur brouillé par des considérations facebookiennes indigestes un subtil mélange de froide phénoménologie husserlienne, de nombrilisme rousseauiste et de bling-bling hégélien propice, il va sans dire, à la lecture sans prise de tête d’Anna Gavalda et autre littérature coulante.

     

  • LECTURES DU PRINTEMPS 2017 : HOMMAGE À DANIEL FANO

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    par Denis BILLAMBOZ

    A travers cette chronique, j’ai voulu rendre hommage à Daniel Fano, un auteur qui ne connaît pas la facilité et qui a une grande élégance intellectuelle et relationnelle. Après ma première chronique de l’un de ses ouvrages, il m’a adressé un petit mot vraiment très chaleureux, je voudrais l’en remercier aujourd’hui en publiant la chronique de l’un de ses ouvrages et la chronique d’un texte de Roger Lahu dont il a rédigé la préface.

     

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    DE LA MARCHANDISE INTERNATIONALE

    Daniel FANO

    Les Carnets du Dessert de Lune

    Un livre d’images sans image, un livre qui fait défiler des images comme un zappeur excité qui prendrait plaisir à suivre plusieurs polars en même temps sur un seul écran de télévision, des personnages qui meurent plusieurs fois comme les héros des jeux vidéos dotés de plusieurs vies, un condensé de tous les poncifs que les auteurs de polars ont abondamment utilisés : les belles américaines : Buick, Pontiac, Chevrolet…, l’artillerie utilisée sur tous les théâtres de guerre de la seconde moitié du XX° siècle - la liste est trop longue pour que je me hasarde à dégainer le moindre flingue -, les bas résilles, les guêpières, les seins en obus… et pour corser le tout l’inventaire de toutes les tortures les plus sadiques inventées par le auteurs de romans noirs et de polars américains principalement. Dans ce texte, Daniel Fano semble avoir voulu concentrer autour de son personnage principal, Typhus ou Monsieur Typhus selon les époques, toute la substantifique matière qui a fait le succès de ces romans.

    L’auteur a d’ailleurs la délicatesse et l’amabilité de guider le lecteur dans ce dédale de violence cynique et sadique, Typhus le personnage central, un peu fantastique, un peu copie de héros des polars de série, est inspiré par celui du roman de Richard Stark « Rien dans le coffre » qui a été très librement adapté par Jean-Luc Godard dans « Made in USA ». Tous les autres personnages, doués eux aussi de qualités fantasmatiques, font penser à la bande d’un Inspecteur Gadget cruel et sanguinaire. Ils sont tous inspirés par des textes, romans, BD, ayant nourri les lectures de l’auteur.

    Cette joyeuse troupe de laquelle l’auteur a extirpé « systématiquement tout ce qui pouvait ressembler à de l’émotion », arpente toute la planète et notamment tous les champs de guerre et les théâtres de conflits plus ou moins larvés où les coups les plus tordus ont été fomentés pour faire triompher des causes moins glorieuses les unes que les autres. Ainsi, la fiction la plus folle, la plus déjantée rejoint la réalité la plus cruelle, la plus cynique. Juste pour l’exemple : « Maintenant, lui briser les dents, les tibias, lui ouvrir le ventre, qu’elle répande ses entrailles sur la moquette : une telle férocité ne lui paraît pas si folle que ça ».

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    Daniel Fano

    Daniel Fano prend le risque d’égarer le lecteur et le confesse : « Il n’en restait pas moins vrai que, dans cette aventure, la façon dont les éléments narratifs étaient juxtaposés ne manquait de défier toute logique ». Mais, in fine, celui-ci comprendra bien qu’à travers ce vibrant hommage au roman noir, l’auteur ne cherche qu’à mettre en évidence la folie sanguinaire de l’humanité et la cruauté que certains sont capables de déployer pour atteindre des objectifs bien misérables.

    « Ce ne sont pas des héros et héroïnes classiques, …, ils changent constamment de physique (de sexe, d’apparence), de comportement, passent d’une idéologie à l’autre, ce sont comme des acteurs qui enchaînent des rôles, qui incarnent ou combattent la sauvagerie fondamentale de l’homme (et de la femme) de plus en plus banalisée dans notre société de consommation (de colonisation) ultime ».

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    CVT_Petit-traite-du-noir-sans-motocyclette-sauf-une-i_2249.jpgPETIT TRAITÉ DU NOIR SANS MOTOCYCLETTE (sauf une in extremis)

    Roger LAHU

    Les Carnets du Dessert de Lune

    « Sombre.

    il fait sombre, très, dans mes alentours »

    Dès les premiers mots de ce recueil, le narrateur donne le ton, il est dans le noir complet, ne voyant, ne ressentant rien, sauf une mouche qui vient déranger sa quiétude angoissée. Pas de doute « ch’us mort » pense-t-il, trucidé par un coup de couteau, « une lame d’acier plantée droit net et sans bavure… » Le décor est dressé, le narrateur laisse libre court à sa créativité et à sa fantaisie. Daniel Fano, le brillant préfacier dont je viens de lire deux recueils, explore les pistes possibles pour décrypter ce texte très libre dans lequel l’auteur s’est affranchi de la ponctuation, de l’usage des majuscules et de la rigueur des césures en fin de paragraphes. Des fausses pistes peut-être mais pas si fausses qu’il pourrait y paraître. C’est au lecteur de trouver son chemin dans ce texte d’une grande richesse émotionnelle et sensitive.

    Pour moi, je pense que l’auteur, pensant avoir passé le cap de la moitié de sa vie, commence à se préoccuper de ce qu’elle sera après la mort. Pour ce faire, il nous emmène dans l’angoisse que connaît certainement une bonne partie de ceux qui ont choisi la crémation : la terreur d’être enterré vivant. Il paraîtrait qu’on aurait trouvé des cercueils avec des traces de griffures d’ongles sous le couvercle… Il imagine alors un mort/vivant qui ne sait pas s’il est mort ou vivant, s’il survit ou s’il est ressuscité des morts dans une autre vie.

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    Roger Lahu

    Il n’évoque pas la proximité de la mort, ses environs, comme Ooka l’a fait dans « Les Feux », il ne familiarise pas avec elle comme Sarramago dans « Les intermittences de la mort », il ne lui donne pas non plus la parole comme Zusak dans « La voleuse de livre ». Non, il l’évite, la fuit, l’élude, s’éclipse. Il faut chercher entre les lignes l’angoisse que l’auteur semble connaître car il ne parle jamais, ou si peu, de la mort, de la résurrection, du néant, il parle sans cesse d’autres choses pour vaincre cette angoisse, ironisant sur son état, « agoniser de son vivant c’est déjà assez « déplaisant » mais agoniser mort ça vire corvée », se réfugiant dans un long monologue qui le ramène, le plus souvent, à son enfance à son enfance quand la mort ne le concernait pas encore.

    « quand j’étais petit mon pépé préféré à moi il était déjà

    proche d’un certain noir

    qu’on appelle « la mort » mais je ne le savais pas et c’était

    « très bien

    comme ça » il était très vivant dans la couleur des

    Jours d’alors…. »

    L’écriture, les mots comme les images d’un film d’horreur (« La nuit des morts vivants »), les mots transformés en langage des morts/vivants, les mots en forme de questions, sont un véritable refuge pour dissimuler les angoisses, repousser à plus tard ce qui adviendra inéluctablement en évitant de se laisser enterrer vivant.

    « dans le noir tu écris en toute impunité

    les mots sont sourds muets

    une bouche d’ombre les gobe comme des petits

    apéricubes aux olives

    noires évidemment

    et elle ricane elle ricane elle ricane »

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

  • LECTURES DU PRINTEMPS 2017: UN PETIT BIJOU

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    par Denis BILLAMBOZ

    Cette chronique ne concerne qu’un seul opus car je n’ai pas trouvé un autre ouvrage que j’aurais pu associer avec ce remarquable livre illustré proposé par Jean-Louis Massot aux Carnets du dessert de lune. Encore une production remarquable de cette maison d‘édition petite seulement par la taille! Le texte de Saïd Mohamed est tout aussi remarquable que les dessins de Bob de Groof qui l’accompagnent. Un petit bijou !

     

    61SqO5xDF7L.jpgLE VIN DES CRAPAUDS

    SAÏD MOHAMED

    Les Carnets du dessert de lune

    A l’orée du printemps, Les Carnets du dessert de lune gâtent ses lecteurs après le très beau poème, l’ « Exode », de Daniel de Bruycker magnifiquement illustré par des photos de Maximilien Dauber, il leur propose ce recueil, grand format cette fois, de Saïd Mohamed tout aussi magnifiquement illustré par des linogravures de Bob De Groof. Des illustrations en blanc sur noir qui montrent des personnages fantasmagoriques effrayants, tout en rondeur, avec des grands yeux ronds hébétés, inhumains, des personnages agressifs et des personnages qui subissent l’agressivité des précédents. Un monde fantastique et violent qui symbolise notre société où les puissants terrorisent les faibles.

    Ces dessins de monstres effrayants illustrent à merveille la douleur et le désespoir que Saïd Mohamed éprouve après toutes les guerres et tous les attentats qui ensanglantent notre monde.

    « Je n’ai pas souvenir d’un instant de paix,

    Chaque jour déverse son lot guerrier

    Et nous maintient la tête sous l’eau.

    Nous devons cesser de croire possibles la beauté et

    L’amour. »

    Et, il accuse ceux qui tirent les ficelles et profitent de toutes les horreurs perpétrées pour asseoir leur pouvoir et leur fortune.

    « Nous buvons le fiel du vin des maîtres,

    La corde sur le cou, attendons à leurs pieds »

    Le désespoir l’emporte aux confins de l’humanité, là où même le pardon n’est plus possible, là où pardonner n’a même plus de sens.

    « Je crains ne jamais pouvoir donner le pardon

    A l’œuvre de l’enfer. »

    Non content de s’en prendre aux faiseurs de guerre, à ceux qui tirent les ficelles, il s’en prend à sa mère à qui il reproche, atteignant le fond de l’abîme du désespoir, de l’avoir mis au monde.

    « Mère, pourquoi n’as-tu pas pris tes précautions

    Quand à mon père tu t’es jointe ?

    Pourquoi comme un chat ne m’as-tu pas

    Au fond d’un sac jeté, et aussitôt noyé ? »

    Et si la mère n’a rien fait pourquoi Dieu ne l’a-t-il pas fait ?

    « Dieu, je n’ai jamais prononcé ton nom.

    Je t’ai maudit, chien de ta mère pour en aveugle

    M’avoir conduit dans un monde que je renie. »

    Tout le venin a été craché, « Pas dit qu’on boirait de ce vin-là » comme l’écrit Cathy Garcia dans sa préface mais on a envie de savoir jusqu’où le poète plongera dans son désespoir. Jusqu’au nihilisme le plus suicidaire peut-être.

    « Mange ton fils, amère humanité

    Et pose-lui le couteau sur la gorge. »

    Dans sa postface, Saïd Mohamed précise que « Le vin des crapauds a été écrit en grande partie pendant la première guerre d’Irak, de 1990-91 » et qu’il lui « est apparu essentiel de republier l’ensemble de ces textes » « devant les événements récents et ceux à venir... » Il ne veut pas seulement parler des horreurs des attentats mais aussi de la façon d’attribuer ce qui n’est qu’un plan pour détruire les vieilles civilisations en les assujettissant mieux aux lois du marché, à un Nouvel Ordre Mondial, l’Axe du Mal.

    Le livre sur le site de l'éditeur

    En savoir plus sur Saïd MOHAMED

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  • LES CONFIDENCES PRÉCIEUSES

     TAKE FIVE (V)

     

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    La feuille

    où s’inscrit

    l’œil de l’arbre

    recueille

    les fruits du regard

      

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    Sans la clé

    des songes

    comment faire

    pour sortir

    de la nuit ?

     

     

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    Coupe la rose

    à hauteur du silence

    puis accroche-la

    à la boutonnière

    d'une bétonneuse !

     

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    La pince du pinson

    m'attache à son chant.

    D'une plume gardienne

    de la liberté

    déchirer la prison de son cri

     

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    Quand tu m'oublies

    sur le bord d'un souvenir

    je fais tout pour réintégrer

    ton présent

    par la petite porte du passé

     

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    Est-ce ton fantôme que je vois

    ou ton corps de rêve?

    Sont-ce les lumières de la lune

    ou les étoiles de tes yeux

    qui m'aveuglent?

     

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    En saignant

    j'apprends à voir

    dans le rouge

    la vie

    qui s'écoule

      

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    Mettre des bâtons

    dans les rues

    de la ville

    Ajouter des ramures

    pour en faire des avenues

     

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    Je jure que sous la torture

    je n'ai pas donné

    ton nom

    Il m'a juste fallu

    un peu de douceur

     

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    Dans le bruit des graviers

    je perçois le murmure

    de la pierre

    qui me fait à l'oreille

    des confidences précieuses

     

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  • LECTURES DU PRINTEMPS 2017: CLIN D'OEIL AUX AMIES

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

     

    Je suis bien en retard pour présenter mes lectures de printemps mais, promis, je vais rattraper ce retard en commençant par un petit clin d’œil à deux amies qui ont eu la gentilles de m’adresser leur livre. Avec la Toile tout est magique, Marcelle de Bruxelles m’a adressé un joli petit livre de contes pour enfants et Anita de Montréal m’a envoyé un beau petit livre qu’elle a écrit en l’honneur d’un couple expatrié qui se décarcasse pour satisfaire ses clients dans la petite cafétéria qu’il a ouvert dans une galerie marchande. Merci les amies !

     

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    LES AVENTURES DE BILLY

    Marcelle PÂQUES

    Chloé des Lys

    Les livres pour enfants, je n’en ai jamais commenté, c’est la première fois que je me frotte à cet exercice, et pourtant, avec ma petite troupe, j’en ai lu une belle quantité et j’ai pu mesurer toute la créativité qui habite les auteurs de ces livres au public impitoyable. C’est donc avec beaucoup de plaisir que j’ai découvert « Les aventures de Billy » mais aussi avec le regret de ne pas pouvoir le partager avec mes petits-enfants, les premiers sont trop grands et les derniers sont encore trop petits. Je vais mettre ce petit recueil de côté et le sortir dans quelques mois quand le cinquième entrera à la maternelle.

    Billy c’est un petit ours en peluche qui a déjà bien vécu, il n’est plus très frais, il est bien râpé, il a accompagné beaucoup d’enfants dans leurs angoisses, leurs peurs, leurs petites douleurs, leurs frustrations… il a épongé bien des larmes, apaisé bien des colères et même sorti ses petits amis de bien des mauvais pas car Billy il possède des pouvoirs spéciaux, une fée lui permet de prendre sa taille et sa force réelles pour leur apporter son secours. C’est ainsi que Billy prend sa forme initiale pour couvrir de sa chaude fourrure la petite fille perdue dans la neige.

    Billly, il arrive toujours quand rien ne va, il accompagne les enfants tout au long de leur vie, c’est ainsi qu’il vient au secours de la vieille Clara qui n’est autre que la petite-fille de la première histoire. Marcelle, elle sait ce que les enfants aiment, elle doit avoir elle aussi des petits-enfants, peut-être ceux à qui elle dédicace ce recueil de contes : Romain, Ludwig, Julien, Eva, Zachariah. Elle sait aussi que l’âge venu les anciens rêvent encore et qu’ils espèrent parfois avoir le secours des fées et autres êtres magiques pour surmonter les difficultés qui ne manquent jamais de s’accumuler sur leurs épaules voûtées.Marcelle.jpg

    Et pour que ce recueil de contes soit un vrai livre pour enfants, il fallait bien quelques illustrations, alors Marcelle a demandé à sa belle-fille, Catherine Hannecart, de meubler son texte avec des dessins naïfs comme les enfants savent en faire et aiment en regarder. Il faut bien savoir quelle allure il a ce brave Billy qui semble tellement vieux, les mots ne suffisent pas à le décrire, il faut des images. Des histoires écrites par « Mamie », avec le concours de maman ou de tata pour faire plaisir à ses petits-enfants. Une histoire de famille ne peut qu’être une belle histoire.

    De jolis contes qui véhiculent les valeurs traditionnelles qui devraient habiter les enfants comme les adultes pour que tous vivent en paix et en harmonie. Et, Marcelle sait aussi qu’il faut parfois faire la leçon aux adultes qui ne sont pas assez perméables à la sensibilité des enfants.

    Le livre sur le site de Chloé des Lys

    Le blog de MARCELLE PÂQUES

     

    SANS000050581.jpgLE PETIT CAFÉ QUI PARLE

    Anita VAILLANCOURT

    Auto édition

    Pour écrire la chronique du petit café où elle aime boire son petit noir, Anita Vaillancourt a choisi de donner la parole au breuvage lui-même, prenant ainsi une certaine distance avec les personnes qui y travaillent ou celles qui le fréquentent comme simples consommateurs. Si Anita a choisi de parler de ce café, c’est qu’elle apprécie tout particulièrement l’ambiance qui y règne grâce aux propriétaires Roubina et Harout, elle Libanaise, lui Arménien. J’ai vraiment l’impression qu’elle voulait rendre hommage à leur grande disponibilité, à leur générosité, à leur humanité, à leur convivialité… Pour Anita, ce café est un vrai lieu de rencontre avec un couple formidable et avec des personnes heureuses de déguster un bon petit café dans un endroit chaleureux tenu par un couple accueillant.

    Le petit café sous toutes les formes proposées par Harout et Roubina, se balade de table en table pour satisfaire l’envie ou le plaisir des clients mais le petit café, il n’a pas ses yeux dans ses poches, il observe, il voit le bonheur des uns, le malheur des autres, les délicates attentions des propriétaires qui essaient de panser les plaies des uns tout en se réjouissant du bonheur des autres même si certains clients ne méritent pas de telles attentions.13233139_10209297458570733_7152692238634760045_n.jpg?oh=5adae1d9c03527bf71481bac855bf106&oe=59DE9464

    Cet établissement n’a pas que son petit café qui parle pour satisfaire sa clientèle, il a aussi, grâce la grande culture de ses propriétaires, liée à leurs origines, ils parlent tous les deux de multiples langues, une somme de connaissances à transmettre à ceux qui, comme le petit café qui parle, savent écouter. Et, comme Anita, le doux breuvage est curieux de toutes les nouvelles connaissances qui passent à portée de ses oreilles, il ne les laisse pas passer, il les enregistre dans sa mémoire. Il sait aussi, comme Anita encore, être attentif à toutes les émotions qui circulent dans l’établissement où il est servi, sa sensibilité est à fleur de tasse. C’est une grande joie pour lui, comme pour les clients, quand une ou un artiste se produit dans l’établissement pour un moment de musique, de poésie ou pour une exposition de peinture… celles d’Anita peut-être ? « Je suis un Café qui parle, je suis un Café qui écoute, je suis un Café qui retient… »

    Cette petite balade au fond d’une tasse a été pour Anita l’occasion de nous répéter son éternel message : nous sommes malheureux parce que nous ne savons pas être heureux, nous plaçons les choses inutiles et nuisibles au sommet de nos préoccupations, nous sommes incapables d’accomplir toutes les petites choses qui suffisent à rendre les autres heureux, si chacun portait un peu plus d’attention à son voisin, le monde nagerait dans le bonheur car : « le Bonheur il est en toi. Il s’agit pour toi de le nourrir. Aimer. Aimer. Aimer. Voilà la plus merveilleuse des recettes ». « Nous vivons dans un monde de souffrances », parce que nous ne savons cultiver notre bonheur.

    Avec cette petite chronique de son café préféré, Anita délivre un hymne à la vie, à la joie de vivre, au bonheur qu’il faut vivre chaque jour, chaque minute, sans en gaspiller la moindre miette. Ils en ont de la chance, Roubina et Harout, d’avoir une cliente !

  • MON OMBRE

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    Mon ombre me joue des tours. Régulièrement, des proches me signalent la présence de mon ombre dans des endroits où je ne me suis jamais trouvé.  Ils sont formels, il s’agit bien de mon ombre, reconnaissable, paraît-il, à plus d’un contour. 

    J’avais observé, les derniers temps, son comportement étrange, distancié. Depuis plusieurs semaines, mon ombre ne me collait plus au train. Quand elle faisait mine de me fausser compagnie, je lui adressais un regard de biais et elle reprenait sa place.

    Mais elle a fini par filer doux et j'ai fait, pour la forme, lancer une alerte enlèvement qui n'a rien donné. Même si des signalements d'ombre isolées en provenance d'ici ou là parvenaient à la police.  

    Contrairement à l’idée répandue, on vit très bien sans son ombre. 

    Mais ce qui devait arriver arriva : mon ombre fut prise dans une histoire de mœurs, elle a été vue en compagnie de deux silhouettes féminines dans un spectacle osé d’ombres chinoises. 

    On a passé des ombres de menottes à mon ombre ainsi qu'à ses deux complices. On les a embarquées au poste où j’ai été prié de rejoindre la mienne afin que tout rentre dans l’ordre.

    Pendant que nos ombres purgeaient leur peine, les deux propriétaires des ombres renégates et moi-même avons profité de l’aubaine, à l’écart de nos doubles respectifs, pour reconstituer la scène licencieuse.

     

  • NUAGES DE SAISON de JEAN-LOUIS MASSOT

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    Merveilleuse balade

    Avec ses Nuages de saison, Jean-Louis Massot nous balade dans le ciel. Il suffit pour cela d’un endroit fixe et d’un regard. Les yeux tournés vers le haut, il passe en revue un défilé de nuages des plus divers et laisse vaguer son imagination pour nous donner des saynètes subtiles.

    Des Cirrostratus

    Comme de légères traces

    Laissées par le pinceau

    D’un peintre distrait

     

    Et cet avion qui traverse

    Sans s’attarder au tableau

     

    Des questions fusent sur la marche des nuages qui modèlent notre humeur, des interrogations physiques et psychologiques...

    Le propre du nuage, c’est son caractère fugace et variable. Il est l’objet de toutes les métamorphoses et de toutes les métaphores, c’est-à-dire du changement de forme et de lieu. Et les nuages qu’observent Massot figurent tour à tour, et suivant leur espèce (cirrus, cumulus,  stratus et variantes), étoffe, drap, oreiller, rideau, mouton, accent, cachalot, faucilleur, feuille de papier, peau… Ils glissent, froissent, flottent, s’effilochent… En groupe, ils forment cavalerie ou bien foule.

    S’est froissé le ciel

    Ce matin,

    Comme les draps d’un lit

    Dans lequel

    L’amour aurait été fait

     

    Sauvagement

     

    Ils voilent et tracent, dans les deux sens du terme, déposant des signes, une signature, dans l’horizon vertical, que l’observateur peut interpréter à sa guise comme présage ou écho à ses états d’âme.

    On ne sait pas plus d’où ils viennent, ni où ils vont.

    Nuages

    Qui passez

    Si lentement

     

    Savez-vous

    Votre destination ?

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    Jean-Louis Massot


    Lieux du mystère, de l’indécidable, ils sont complices du poète, du jardinier, de ceux qui sèment mots et graines dans les têtes et dans les terres.

    À la fin du recueil, le poète inquiet du ciel, des mouvements des nuages qui conditionnent son mode de vie se met à la place d’un d’entre eux pour voir ce qu'il se passe ici-bas et lui-même comme dans un reflet. Ciel-miroir de nos peurs, de nos espérances…

    En lisant ce recueil de Jean-Louis Massot, on réalise pourquoi l’étranger de Baudelaire préfère à tout ce qu’il n’a pas (ou dont il est éloigné : amis, famille, patrie, beauté, argent) les nuages qui passent… les merveilleux nuages…

    Les textes du présent recueil sont accompagnés de photos-montages d’Olivia HB où des nuages sont mis en scène & en ciel, prolongeant, comme reconfigurant les images verbales du poète.

    De la neige au nord,

    Du brouillard au centre,

    De l’infini

    Au sud,

     

    Trois fois rien

    Pour tout dire.

     

    Éric Allard

    nuages-de-saison-e1492596148889.jpgLe recueil sur le site de Bleu d'Encre Editions

     Jean-Louis MASSOT, poète, sur Espace livre & création

     OLIVIA HB sur le site des CARNETS DU DESSERT DE LUNE 

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  • DANS LE LIT D’UN RÊVE de JASNA SAMIC

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    L'ÉCLAT DES TÉNÈBRES

    Il y a un an, on pouvait lire dans La Libre Belgique: Une écrivaine de Sarajevo est dans le collimateur des nationalistes musulmans pour avoir dénoncé à quel point le voile, le hijab, se généralise dans cette ville qui était autrefois le point de rencontre des cultures, des religions et des civilisations. Le constat n’est pas nouveau, mais c’est la première fois que Jasna Samic reçoit des menaces. 
    Elle venait aussi de publier chez MEO un second roman, Le givre et la cendre, constitué de journaux intimes, qui éclairait les faits en ex-Yougoslavie, au début des années 90, qui allaient bouleverser cette région européenne pour longtemps.

    Aujourd'hui, c’est une centaine de poèmes beaux et forts écrits en français par Jasna Samic (qui écrit en français et en bosniaque) qui font l’objet d’une publication chez le même éditeur. Des textes qui nous font voyager de Paris à Sarajevo en passant par Alexandrie, New York, Istanbul ou Namur: des villes vécues comme des amours avec pour véhicule le rêve, le souvenir, la musique… Villes et vies rendues parfois fantomatiques grâce à cette articulation au rêve et au cauchemar. Mais villes et vie d’autant plus présentes qu’elles sont enracinées, intégrées dans une vision et une histoire…

    La mort et les livres y sont aussi fort présents car comment ne pas penser à la bibliothèque incendiée de Sarajevo, comme le rappelle Monique Thomassettie en préambule au recueil et à laquelle on doit le tableau figurant sur la couverture.

    Dans l’ensemble court la douleur de l'exil qui s’accompagne d’un désenchantement à l'endroit des vertus humaines.

    Où qu’on aille

    Nous sommes des étrangers

    Surtout dans notre ville natale

    (…)

    J’en ai assez des mortels

    Seuls les dieux sont mes amoureux

    Depuis bien longtemps

     

    Ce qui assigne (résigne?) l’auteure à la feuille blanche, à un simulacre de renfermement sur son passé, pour subsister, reprendre pied et cœur, autant que pour pouvoir continuer à communiquer avec ses semblables et à agir sur le monde.

    Voilà je te fais signe

    D’une autre et mienne capitale :

    Une feuille blanche.

     

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    Portrait de l'auteur : © Dragan Stefanović

     

    Le salut n’est pas dans l’autre ici présent, mais dans le souvenir, le songe et la poésie que l’usage du monde a nourri.

    J’ai quitté, Dieu sait quand,

    Les mâles présomptueux

    Et donné mon sein embrasé

    A cet Amor

    Ailé de mon rêve

    En l’allaitant de mirages fleuris

     

    La poétesse n’est pas davantage dupe de la puissance des mots.

    Aucun n’a jamais éteint

    L’incendie

    Ni la guerre.

     

    Le rêve constitue pour elle, avec le souvenir, un refuge, une possibilité de se ressourcer.

    Depuis toujours

    Le gouffre est

    La seule vérité

     

    Dans ces vers qui se présentent volontiers comme prière (« Le vers est ta prière »), elle ne cesse de questionner les couples rêve/souvenir, éternité/instant, amour/mort.

    L’instant n’était-il qu’Eternité

    Et l’éternité, un instant

     

    D’autres interrogations existentielles formulées poétiquement parcourent ces vers comme : Qu’y a-t-il de plus triste que le souvenir de la joie ?,

    Comment peindre un souvenir ?, Quelle est la parole du silence ?, Comment poser un baiser sur l’Invisible visage / Et caresser un rêve ?

    Ou encore: Le silence / est-il un signe / de la mort ou de la naissance ? 

     

    Et on goûte ces vers remarquables de beauté et de profondeur.

    On pardonne les crimes

    Mais pas les rêves !

    Ou bien encore ceux-ci :                                      

    Seul celui qui nous enfièvre

    Nous emplit de sérénité

     

    L’idée que les ténèbres abritent des sources de lumière irrigue tout le recueil et particulièrement la fin. Et que par-delà la lumière et les ténèbres, il y a quelque chose à atteindre.

    C’est l’éclat de ténèbres qui nous lie

    Cette lueur terrible de l’obscurité

    Enfuie au fin fond de l’être

    Où se trouve le profond miroir de la nuit

     

    Dans un beau poème, on peut lire :

    Mon nom est

    Claire de Nuit

    Depuis le royaume des astres

    J’ensemence mon rêve

     

    Dans un des derniers textes, elle s’adresse en ces termes à Monsieur de mon rêve

    Je m’élancerai vers l’inconnu

    En dorant de délices

    Mon souvenir

     

    Pendant que Le Mont de Vénus             

    Pris de l’éternel

    Incendie

    Jette des flammes tout autour

    (…)
    Le nuage est mon radeau

    L’Astre de Nuit ma demeure et

    L’empire des sens

    Mon temple

     

    Monsieur de mon rêve

     

    Un corpus riche de poèmes où la douleur d’exister suscite un salut par des vers d'une lumière crépusculaire puisant leur éclat entre l’étincelle du souvenir et la flamme dansante de l’espérance.

    Éric Allard

     

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    Le livre sur le site des Éditions MEO

     JASNA SAMIC, écrivaine: "L'ISLAM RADICAL MET LA BOSNIE EN DANGER" (interview à Rue89 à l'occasion de la sortie de Portrait de Balthazar chez MEO)

     

  • LE MAUVAIS ÉCRIVAIN et autres histoires courtes

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    Le mauvais écrivain

    Cet écrivain reçut un coup de maillet sur la tête, treize coups de couteau dans le corps, on lui brisa bras et jambes, on lui coupa mains et pieds. Le châtiment était mérité. Hélas, il parvint encore à dicter sa mésaventure, légèrement romancée et forcément larmoyante. Le livre fit un nouveau malheur en librairie.

    On n’est jamais trop impitoyable avec les mauvais écrivains.

     

     

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    Une sexualité perturbée

    Ce lecteur dépendant avait une sexualité perturbée. C’est en lisant qu’il accumulait du sperme dans ses bourses. Il atteignait l'acmé du besoin sexuel après la lecture d’un bouquin de six cent pages. Quand il sentait le moment propice, il lisait frénétiquement de la poésie pour connaître des extases élevées.

    Mais pour un même résultat, étant donné son manque, il eût pu tout aussi bien lire une page quelconque de Gavalda.

     

     

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    Le Prix de la Critique

    La critique ne tarissait pas d’éloge pour qualifier l’œuvre de cet auteur. Il semblait même qu’il n’y avait pas d’épithètes assez fortes, de périphrases à la hauteur.

    Cette maison d’édition avait été bien inspirée de décerner avant parution un Prix de la critique pour chacun des livres de ses auteurs. Les critiques dont les notes avaient été retenues pour la quatrième de couverture avaient pu choisir un séjour dans la résidence d’auteur de leur choix.

     

     

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    De son vivant

    Cet auteur aspirait à éditer directement dans la Pléiade.

    « Malgré une œuvre innombrable et d’une rare qualité à laquelle le comité a été sensible, la direction de Gallimard ne peut accéder aujourd'hui à votre demande un rien présomptueuse », lui fut-il répondu en substance et avec un maximum de délicatesse (pour ne pas froisser  l'éventuel lecteur).

    Depuis, l’auteur refusé ne cesse de vilipender la collection de prestige tout en continuant à délivrer à période fixe de nouveaux ouvrages dans le monde de l'édition de son territoire linguistique. Il s’est ainsi fait, rapportent ses proches, à l’idée de n’être pas publié dans la Pléiade de son vivant.

     

     

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    Un auteur, une ville

    Cet auteur mondialement connu au patronyme d’une ville réjouissait le syndicat d’initiative de ladite ville qui voyait débarquer des foules de touristes littéraires pensant que la cité avait été fondée en hommage au grand écrivain...

     

     

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  • UN PETIT TOUR PAR LES ÉDITIONS HENRY : Philippe FUMERY et Valérie CANAT DE CHIZY

    P.Leuckx.jpgpar PHILIPPE LEUCKX

     

     

     

     

     

     

    155095785.jpgValérie Canat de Chizy avoue : "Je murmure au lilas (que j'aime)", petit livret de 48 pages (au prix imbattable de 8€ pour tous les volumes de la même collection "La main aux poètes") de poèmes en prose, dans lequel elle défend, illustre un "retour au pays de l'enfance" : "monde du silence", qu'elle doit de nouveau apprivoiser ou se réapproprier, à la manière d'une enfant qui "a germé" de silence, sans faire de bruit".

    Le pays, ainsi, se décline : le père "retourné au silence" de la tombe; la blessure toujours prête à éclater ("Parfois, il faut si peu pour que tout se fissure et que l'on perde pied")...

    Alors, il faut "écouter les rumeurs de la ville, le murmure des âmes" (on pense alors à Armand Guibert, celui d'"Oiseau privé" : "Voyager à travers les terres habitées, donc à travers les âmes").

    Alors, il faut révéler l'insoutenable : cette mort de la "sœur", de la "jumelle" perdue à deux semaines, échancrure dans une vie.

    La poésie palpite, la vie aussi : à l'image de ce beau poème de la page 38 :valerie-canat-chizy-murmure-lilas-jaime-isabe-L-gIkPki.jpeg

    "Les papillons palpitent contre les paupières, parcelles de lumière, engourdissement de la quiétude. état originel. Je retrouve mon âme sœur, jumelle perdue à deux semaines, deux ovules se blottissant l'une contre l'autre, se tenant chaud dans un écrin".

    Ecrire la douleur et la partager.

    Le recueil sur le site des Editions Henry

    Le recueil sur le site des Editions Henry

     

     

    Philippe Fumery, publié entre autres à L'Arbre à paroles (de beaux livres sur les nomades), propose, aux éditions Henry "Lune douleur Carlux", d'une écriture prompte à saisir les silhouettes, anonymes, croisées, avec le don de décrire le menu, l'infime, l'infime intime des corps, des gestes, des situations. Il suit ici à la trace des anonymes errant, vaquant à leurs petites occupations (courses), des jeunes, des moins jeunes, et, au fil des 112 pages et au tissage de brefs poèmes-blasons, le lecteur se sent soudain empreint d'une douce mélancolie qui l'étreint : le poète se met à la place des figures qu'il dépeint, sans jamais prendre la pose, mais en soignant les portraits, qui ne regorgent guère d'images mais restituent la vie, l'atmosphère. Fumery suit, le temps des saisons, toute une troupe de personnages attachants, fragiles autant que réalistes :fumery.jpg

    "Tu es repassé par la rue"

    "Elle délaisse le trottoir cabossé"

    "L'enfant traîne les pieds

    ...il apprend dans la douceur

    la perte, le retour"

    "Retomber en enfance

    serait douloureux?"

    "Vers quelle enfance

    retourner?"

    Les questions d'origine taraudent et trouvent ici manière lucide et transparente de réponse possible.

    Le recueil sur le site des Editions Henry 

     

  • LIRE AU PRINTEMPS 2017: Voyage littéraire en Extrême-Orient

    par DENIS BILLAMBOZ

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    J'ai profité de ce printemps pour accomplir un long périple littéraire sur les ailes des Editions Picquier à travers les lointaines contrées asiatiques. Mon périple a commencé dans l’Altaï, à la frontière du Kazakhstan, avec un récit plein de délicatesse et de finesse d’une auteure chinoise, Li Juan. Je suis ensuite passé par la Corée avec un excellent roman de Park Hyun-wook avant de terminer ce voyage sur une petite île japonaise avec un tout aussi bon roman de Kaho Nashiki. Un voyage littéraire que je conseillerais à tous les lecteurs avides de dépaysement, d’autres paysages et de belles histoires.

     

    cat_1493217781_1.jpgSOUS LE CIEL DE L'ALTAÏ

    LI JUAN (1979 - ….)

    Editions Picquier

    A l’extrême limite occidentale de la Chine, aux confins du Kazakhstan, sur les plateaux de l’Altaï, Li Juan a passé sa jeunesse avec sa mère, sa grand-mère et sa petite sœur, elles étaient couturières, elles fabriquaient des habits pour les bergers nomades qu’elle suivaient dans la transhumance de leur troupeau de moutons montant vers les pâturages de la montagne en été et descendant vers les plaines du désert de Gobi en hiver. Vivant souvent dans des hébergements de fortune, elles menaient une vie simple, laborieuse, difficile avec beaucoup de travail, peu de confort et encore moins de réjouissances. Comme Galsan Tschinag l’a fait dans « Ciel bleu » pour la partie de l’Altaï mongol, Li Juan a voulu raconter cette vie bien loin de celle menée dans la Chine que les médias nous racontent.

    Couturières devenues aussi commerçantes, elles vendent tout ce qui est nécessaire aux personnes qui transitent dans la région avec des troupeaux. L’économie collectiviste prônée par Mao ne semble pas avoir atteint ce far west chinois, les quatre femmes connaissent très bien les principes du commerce et, si elles ne s’enrichissent pas, elles réussissent tout de même, elles des Han, à vivre respectablement et en bonne harmonie au contact des Kazakhs et de Ouïgours qui peuplent cette région frontalière de la Chine.

    Dans ces récits d’une grande fraîcheur, empreints de candeur et même parfois d’une certaine naïveté, Li Juan décrit avec une grande précision des tableaux de la vie quotidienne qu’elle mène dans les montagnes avec sa famille, ses voisins éventuels et les bergers qui passent. Une vie immuable insensible au temps qui s’écoule et au progrès technique qui n’atteint pas ces contrées. « C’est un mode de vie très ancien qui a traversé les siècles avec aisance, qui est en accord avec l’environnement, en étroite relation avec lui, si bien qu’il est devenu aussi naturel que la nature elle-même ». Li Juan aime les montagnes, les vallées, les paysages, les immensités désertiques, les rivières, les cascades tout ce qui constitue son environnement, une nature originelle que personne n’a encore polluée, ni souillée. « Je vis dans un monde merveilleux. Vaste, silencieux, proche, vraiment authentique, et si accessible ! »

    La vie de Li Juan est une immensité désertique. « Sur les pistes de terre, s’étend, sur trois pouces, une couche de lœss étale qui ne porte aucune trace de pas. Il n’y a pas âme qui vive », où le temps n’existe presque plus, il se contente de passer, de faire défiler les jours sans jamais rien n’altérer. « Dans les montagnes, la vie se déroule sous un voile indécis, comme si le temps ne se mesurait qu’à l’aune des fêtes ou des aléas du climat, sans que jamais se fasse sentir le cycle des jours ». Cette immensité atemporelle et désertique ne prend forme que sous la plume du poète, sous celle de Li Juan en l’occurrence qui évoque son pays avec une telle délicatesse, une réelle tendresse et une énorme passion. Certains disent qu’elle ne veut plus quitter son Xinjiang adoptif malgré la solitude qu’elle y a souvent vécue. « Ce que je veux dire, c’est que le monde est comme divisé en deux : d’un côté le monde que je vois, que je perçois, et de l’autre, moi, dans ma solitude ».

    Peut-être cherche-t-elle encore la réponse à cette question qu’elle formule dans ce si joli recueil de récits sur la vie qu’elle a menée au cœur de la nature originelle : « Que dire de cette vie qui ne s’arrête jamais et pourtant ne continue pas ? »

    Une énigme digne de Confucius.

    Le livre sur le site des Editions Picquier

     

    cat_1493217493_1.jpgCOMMENT MA FEMME S'EST MARIÉE

    PARK HYUN-WOOK (1967 - ….)

    Editions Picquier

    Elle supportait le Barça, il supportait le Réal, il travaillait comme commercial dans une entreprise à Séoul, elle venait de terminer un chantier informatique dans cette même compagnie. Elle n’était pas vraiment jolie, elle était désirable, il n’avait pas encore tenté sa chance, c’était le dernier jour, la dernière nuit, celle on l’on boit jusqu’au petit matin pour fêter la fin de la mission. Il lui avait proposé un dernier verre, ils parlèrent football, elle lui proposa un café chez elle, ils firent l’amour, progressivement ils s’installèrent ensemble. Follement amoureux, Il voulait absolument l’épouser, elle ne voulait pas, elle lui avoua : « En fait, je n’ai aucune intention de te garder rien que pour moi ».

    « Je ne suis pas capable de n’aimer qu’une seule et unique personne pour le restant de mes jours. Et je pense que c’est pareil pour tout le monde…. Je veux vivre sans entraves, à l’écoute des désirs de mon cœur et de mon corps ». Il accepta ses conditions, elle disparaissait souvent le soir pour ne rentrer qu’au petit matin, elle sortait pour boire et plus si affinité. Il ne pouvait pas se passer d’elle, même quand elle accepta une mission dans une petite ville à une centaine de kilomètres de la capitale. Ce qui devait arriver arriva, elle tomba amoureuse d’un autre garçon mais elle ne voulait pas abandonner son mari, elle voulait garder ses deux hommes. A force de manipulation, de jérémiades, de chantage, elle avait fini par faire accepter la situation à son mari : la semaine chez son amant, le week-end chez son mari.

    La situation aurait pu perdurer longtemps mais elle se retrouva vite enceinte de l’un de ses deux hommes, mais elle ne savait pas lequel et ne voulait pas le savoir, elle voulait fonder une famille unie sous un même toit avec ses deux hommes et son enfant. La solution comblait l’amant qu’elle avait fini par épouser malgré la réticence désespérée de son mari mais celui-ci n’acceptait pas une telle situation. Et pourtant, elle luttait, manipulait, argumentait, le faisait culpabiliser, invoquait des exemples dans des civilisations anciennes, dans le règne animal, ….

    Park Hyun-wook se penche à son tour sur le problème du mariage qui semble avoir beaucoup préoccupé les écrivains extrême-orientaux. Récemment, Hiromi Kawakami dans « Soudain, j’ai entendu le bruit de l’eau » a évoqué l’amour entre un frère et une sœur et Ito Ogawa, a, elle, traité la famille homosexuelle et le regard des enfants sur ce couple féminin dans « Le jardin arc-en-ciel ». L’objectif de Park ne semble pas être de démontrer qu’on peut vivre en un trio harmonieux et que le « polyamour » est possible mais plutôt d’exposer comment une femme libre cherche avec ténacité et volonté à mettre sous le même toit deux hommes qu’elle a tous les deux épousés et qui lui ont donné un enfant qu’ils pourraient aimer et élever tous les trois. Une façon de démontrer qu’une femme libre peut obtenir beaucoup de choses.

    Rien n’est simple en amour, les sentiments ne se guident pas, alors pourquoi les contraindre ? Les trois héros essaient de répondre à cette question bien complexe, chacun avec ses arguments, avec pour seule passion commune le football, principalement le Barça et le Réal, et la rivalité qui les oppose. L’auteur l’avoue, le parallèle entre son histoire et le football est assez fortuite, il n’est lui-même pas passionné par ce sport mais y a trouvé matière à dresser des comparaisons pour illustrer les frictions et les rivalités qui agitent ce trio. Le foot est aussi un bon vecteur pour mettre en exergue la place que peut prendre la femme dans la société coréenne en imposant certaines conditions comme, par exemple, la séparation de l’amour et des relations sexuelles ou la séparation de la fidélité familiale de la satisfaction des plaisirs de la chair.

    Et quand la situation dérape et que tout semble partir à vau l’eau, comme disait le grand footballeur argentin Batistuta : « Même si tout s’écroule, il restera toujours le football » et même si tous les politiciens, hommes d’affaires plus ou moins véreux, mafieux en tout genre essaient de l’accaparer et de le corrompre, « Ils ne peuvent pas monopoliser le bonheur contenu dans le ballon, ni le vendre, ni le voler ».

    Le livre sur le site des Editions Picquier

     

    cat_1493217981_1.jpgLES MENSONGES DE LA MER

    KAHO NASHIKI (1959 - ….)

    Editions Picquier

    C’était avant la guerre, Akino était encore étudiant en géographie humaine, science qui, au Japon, semble déborder sur bien d’autres disciplines : l’anthropologie, l’ethnologie, l’éthologie, l’écologie, l’histoire, …, quand il a décidé de passer ses vacances sur la petite île d’Osojima au sud de Kyushu, la plus méridionale des quatre grandes îles qui constituent l’archipel nippon. Grâce au couple de vieux pêcheurs qui l’héberge, il peut prendre contact avec des habitants de l’île qui l’aident à découvrir cette île qu’il voudrait mieux connaître afin de terminer une étude commencée par son ancien maître et jamais achevée.

    Il part ainsi avec un jeune autochtone sur les sentiers de l’île où, selon les documents remis par un vieux marin retraité dans ces montagnes, il retrouve les vestiges de nombreux temples et lieux de cultes édifiés par une secte bannie plusieurs siècles auparavant. Ces lieux de culte ont été ruinés à l’époque du Shugendo, la séparation du shintoïsme et du bouddhisme, quand en 1872 le pouvoir Meiji a voulu rompre avec les religions étrangères en débarrassant le shintoïsme de toutes les influences extérieures pour que le socle religieux du pouvoir soit purement nippon.

    Akino et son guide parcourent ainsi les sentiers désertés de l’île où ils ne rencontrent guère que des chèvres et des saros, découvrant de nombreux indices concordant avec les bribes de légendes qu’ils ont recueillies, reconstituant ainsi peu à peu l’histoire de la présence sur cette île d’une civilisation spirituelle vivant dans une stricte ascèse. En essayant de comprendre ces légendes et leur matérialisation dans le paysage, ils découvrent non seulement une civilisation mais également le sens des coutumes et traditions locales, une parcelle de l’histoire du Japon un peu oubliée sur cette île peu peuplée et isolée des voies de communication. Quand au bout de leur périple autour d’Osojima, ils rencontrent le vieux marin et son secrétaire, ils comprennent pourquoi ils se sont posé certaines questions en mettant leurs découvertes en rapport avec la spiritualité ancestrale encore très prégnante chez les plus anciens occupants de l’île.

    Ce livre me semble être plus qu’un roman, il déborde sur l’histoire, la philosophie, la spiritualité, l’écologie, tout ce qui relie l’homme à son milieu et donne un sens à sa vie. Bien longtemps après, quand la guerre aura semé le deuil, qu’un pont sera érigé entre la petite île et Kyushu permettant aux touristes de visiter ce lieu enchanteur, l’étudiant en géographie qui n’a jamais terminé l’étude ébauchée par son maître, reviendra sur l’île où il constatera bien des changements le troublant, le désespérant même. Mais, enfin il comprendra ce qui lui manquait pour conclure cette étude, la clé qu’il avait longuement cherchée et qui maintenant était là bien présente dans son esprit.

    C’est un bien beau texte, délicat, plein de douceur et de spiritualité, on croit même y ressentir le souffle spirituel de l’ascèse du Shugendo. Un texte qui pose de nombreuses questions : quelle importance faut-il accorder au passé ? Le passé est-il nécessaire à la construction de l’avenir ? L’homme a-t-il besoin de connaître ses racines pour vivre pleinement sa vie ?

    La liste n’est pas close, l’auteure la laisse ouverte en abandonnant le lecteur au bout du chemin avec tout ce qu’il a pu récolter tout au long de cette belle lecture. Le vieux géographe, lui, a fini par comprendre le message des mirages, les mensonges de la mer, en méditant cette maxime sibylline « La forme est vide. La vacuité est forme ». Chaque lecteur cherchera sa voie à travers ces quelques mots… Bon voyage à tous !

    Le livre sur le site des Editions Picquier

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    Les Editions PICQUIER

  • POÈMES À PORTER SUR LES LÈVRES

    1.

     

    le poids du songe

    dans la nuit

    et l'envol d'une étoile

     

    dans l’espace

     

    la transparence du reflet

    dans le miroir

    et l'envers d'un rêve

     

    dans l’espoir

     

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    2.

     

    à la porte du visible

    j'apporte un son

     

    au seuil du bruit

    un regard

     

    à la fleur du toucher

    un brin d'eau

     

    à la couture des lèvres

    une piqûre

     

    au sortir des ténèbres

    une lumière

     

    tu ne me donnes

    même pas ton ombre

     

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    3.

     

    détaché du texte

    le poème

     

    en amont du livre

    le vers

     

    sur l'écritoire

    ta main

     

    derrière la paupière

    le soleil

     

    découvrent

    la robe du mot

     

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    4.

     

    sans faillir le miel

    s'allie

    au lait

     

    le temps de donner

    à l'abeille

    l'adresse de la ruche

     

    ta peau blanche

    s'écoule

    sur mes lèvres

     

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    5.

     

    derrière

    les robes

    les falbalas

     

    la chambre

    de ta nudité

    retient les regards

     

    seul l'oeil

    du couturier

    avale ta peau

     

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    6.

     

    entre vide

    et espace

     

    entre poème

    et roman

     

    entre corps

    et absence

     

    entre jour

    et nuit

     

    entre silence

    et regard

     

    pense aussi

    à vivre

     

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    7.

     

    dans ta lampe

    je bois

    la lumière

     

    je recueille

    l'espace

    d'un visage éclairé

     

    sur les lèvres

    du poème

    je passe

     

    une langue

    neuve

    et nue

     

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    8.

     

    luit

    la pierre

    taillée

    du lait

     

    lampes

    aux pis

    des vaches

    obscures

     

    broutant  

    l'herbe

    tendre

    du songe

     

    si je bois

    le blanc

    du ciel

    avant l’aube

     

    je me fais

    voie lactée

    ou crème

    de nuit

     

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    9.

     

    mot

    tombant

    dans

    le blanc

    du texte

     

    moi

    sombrant

    dans

    l’instant

    présent

     

    nuit

    mourant

    sur le sable

    du jour

     

    tandis

    que

    la mer

    veille

     

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    10.

     

    mesure ton être

    au mètre de l'espace

     

    laisse du je

    entre tes silences

     

    de la lumière

    entre tes branches

     

    pour te laisser

    le temps de naître

     

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  • LE BUNKER de NICOLAS BRULEBOIS

    image297.jpgLes amants terribles

    Le chroniqueur subtil de la chanson française à texte (pour Froggy's delight, L'Impératif...), le biographe d’Allain Leprest, l’auteur des aphorismes et brèves satiriques de Le monde aigri, le monde est bleu donne ici un témoignage troublant et fort. Il s’inscrit dans le cadre de la collection du Bunker initiée par Jacques Flament et à laquelle près d'une quinzaine d’auteurs se sont déjà pliés.
    Un chroniqueur artistique invité dans un centre culturel ayant l’apparence d’un bunker à l’occasion du vernissage d’une expo d’art contemporain rassemblant 28 artistes contemporains (un par Etat membre) de la Communauté européenne est surpris, de même que 216 autres personnes, dans ce qu’on ne peut encore identifier comme une catastrophe naturelle ou un attentat.

    Le narrateur attend une femme devant l'accompagner et qui parvient quand même à s’introduire à l’intérieur du centre d’exposition souterrain en partie enseveli. Cette femme est sa maîtresse depuis deux années et l’occasion qui leur est donnée de vivre plusieurs jours et nuits enfin en toute impunité est unique : ils vont exprimer là pleinement leur passion dans un "raisonné déraisonnement de tous les sens".

    Eros et Thanatos à petit feu, prendre prétexte de cette mort annoncée, pour jouir d’une existence impensable jusqu’ici : flirter sous les décombres ou danser sur les bombes, ultime dandysme quand l’époque terre-à-terre vous ensevelit sous les gravats. Un horizon si bouché incitait à se libérer des carcans, quitter nos rôles habituels d’amant et de maîtresse : entre coupe de champagne et coup du sort – vivre une vraie vie de couple, enfin !

    D’abord leurs retrouvailles se font durant la visite de quelques œuvres exposées d’artistes bien réels tels que Tracey Emin (UK), Francisco de Pajara (Espagne), Zilvinas Kempinas (Lituanie), Adel Abdessemed (France) ou Henrik Plege Jokobsen (Danemark). On trouve même quelques clins d'oeil à des amis écrivains et musiciens. Ce qui donne lieu à une critique pertinente et nuancée de l’art contemporain en relation avec le climat sécuritaire ambiant que l’Occident traverse et qu’on pourrait résumer par cette interrogation du narrateur:

    Les chars de la vulgarité menaçaient-ils à ce point, pour faire de la représentation artistique un passe-temps sécuritaire ?

    Avant de constater que sous terre la lutte de classe se reproduit, décuplée par la situation panique, entre le camp des mécènes (« visiblement plus si généreux ») et les autres, les amants que la vie au grand jour a séparé, contraints qu'ils étaient avant à des étreintes furtives dans des salles de cinéma ou les transports en commun, vont à l’écart des autres, dans un nid douillet constitué par leurs soins, consommer ardemment, puissamment leur amour.

    Jusqu’à une extrémité rarement relatée dans une fiction, à l’image des faits décrits mais aussi du tumulte propre à faire resurgir l'innommable et l'insensé de l’époque actuelle. L’ensemble est  exprimé dans une belle langue, tour à tour aphoristique et souple, et qui résonne en nous au plus intime, nous faisant adhérer jusqu’au pire, aux motivations et folies d'amour d’un couple d’amants terribles. Gageons que cette première incursion  remarquable de Nicolas Brulebois dans le domaine de la fiction sera suivie d’autres. En attendant un nouveau témoignage sur cette catastrophe allégorique et ineffable...

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Editions Jacques Flament 

    Les livres de Nicolas Brulebois chez Jacques Flament

    Les quatorze témoignages sur Le Bunker

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  • VLADIMIR NABOKOV, la POCHLOST et autres propos intransigeants

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    Dans l’introduction aux deux tomes de la Pléiade, Maurice Couturier cite deux ou trois propos de Nabokov tiré d’Intransigeances (publié d’abord aux USA, en 1973, et chez Julliard, en 1985), un recueil d’entretiens donnés par Nabokov à plusieurs journaux, magazines ou revues américains entre 62 et 72. Il ne comprend toutefois pas les réponses préalablement écrites qu’il donna sur le plateau d’Apostrophes aux questions de Bernard Pivot le 30 mai 1975.

    À propos de la pochlost’, Couturier dit que « cette sottise (selon Chamfort), que Flaubert qualifiait de « bêtise » dans sa Correspondance et dont il faisait l’autopsie dans le Dictionnaire des idées reçues et Bouvard et Pécuchet, Nabokov la désignait sous un nom russe, pochlost. » On pense aussi au « kitsch » défini par Kundera.

     

    QUELQUES PROPOS tirés d'Intransigeances

    La pochlust- ou dans une translittéraation meilleure : pochlost’ – comporte bien des nuances et de toute évidence je ne les ai pas décrites avec une clarté suffisante dans mon petit livre sur Gogol, puisque vous pensez qu’on peut demander à quelqu’un s’il a jamais été tenté par la pochlost’.

    Une camelote éculée, des clichés vulgaires, le philistinisme dans toutes ses phases, des imitations d’imitations, des profondeurs en carton-pâte, une pseudo littérature, grossière, imbécile, malhonnête – voilà quelques exemples évidents. Maintenant, si nous voulons débusquer la pochlost dans la littérature contemporaine, il faut la chercher dans le symbolisme freudien, les mythologies mangées aux mites, le discours social, les messages humanistiques, les allégories politiques, le souci exagéré des classes et des races et les généralisations journalistiques que nous connaissons tous.

    La pochlost montre sa tête dans des affirmations telles que « l’Amérique ne vaut guère mieux que la Russie » ou « nous partageons tous la culpabilité  de l’Allemagne ». Les fleurs de la pochlost’ s’épanouissent dans des expressions ou des termes tels que : « le moment de vérité », « charisme », « existentiel «  (utilisé sans rire), « dialogue » (dans le sens d’une négociation entre les nations) et «  vocabulaire » (appliqué à un barbouilleur). Réunir dans un seul et même propos Auschwitz, Hiroshima et le Vietnam c’est de la pochlost’ séditieuse. Appartenir à un club très fermé (avec parmi les noms des membres un seul non Juif – celui du trésorier), c’est de la pochlost’ de bourgeois compassé. Les critiques littéraires à quatre sous sont souvent lourdes de pochlost’, mais celle-ci se dissimule parfois aussi dans certains essais à prétention intellectuelle. La pochlost’ appelle M. Blanc un grand poète et M. Bluff un grand romancier. C’est dans les expositions d’art où la pochlost’ prospère particulièrement ; là elle est fabriquée par de prétendus sculpteurs qui utilisent les outils des ferrailleurs pour construire des crétins contrefaits en acier inoxydable, des stéréotypes zen, des oiseaux exotiques en polystyrène, des objets trouvés dans les latrines, des boulets de canon et des balles en conserve. Là, nous admirons le papier peint de gabinetti des peintres que l’on dit abstraits, des surréalistes freudiens, des traînées de couleurs aléatoires et des taches de Rorschah – tout ça étant aussi « ringard » que Triste Septembre ou Les Fleuristes de Florence académiques d’il y a un demi-siècle. La liste est longue et bien sûr chacun a sa bête noire, parmi toutes ces manifestations. Ma bête noire, c’est cette publicité d’une compagnie aérienne où l’on voit un repas servi par une obséquieuse créature à un jeune couple – elle considérant en extase les canapés au concombre, et lui admirant l’hôtesse avec concupiscence. L’autre bête noire c’est "Mort à Venise". L’éventail est large, comme vous voyez.

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    Il arrive que le cinéma confère un soupçon de pochlost’ à un roman en le présentant au travers de son verre déformant, en le modifiant, en lui enlevant de sa subtilité. Je pense que Kubrick a su éviter ce défaut dans sa version, mais je ne comprendrai jamais pourquoi il n’a pas suivi mes indications et mes rêves. (…)

    Je dois préciser cependant que je n’ai pris aucune part à la mise en scène du film. Si je l’avais fait, j’aurais peut-être insisté pour souligner certaines choses qui ne l’ont pas été – par exemple les différents motels où ils ont séjourné.

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    Une des fonctions de mes romans est de démontrer que le roman, en général, n’existe pas. 

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    Je préfère infiniment parler des livres modernes que je déteste d'emblée: les monographies savantes sur des groupes minoritaires, les livres sur les chagrins des homosexuels, le sermon antiaméricain sovietnamien, le conte picaresque entrelardé d'obscénités juvéniles (...) Quant à l'influence, eh bien, je n'ai jamais été influencé par qui que ce soit en particulier, mort ou vif, tout comme je n'ai jamais appartenu à un club ou à un mouvement. 

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    Laissons les crédules et les vulgaires continuer à croire que toutes les infortunes mentales peuvent être guéries par une application quotidienne de vieux mythes grecs sur les parties intimes de leur individu. Peu m’importe, vraiment. 

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    Je me borne à dire que ce qui est mauvais pour les Rouges est bon pour moi. 

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    Le dialogue peut être délicieux s'il est stylisé d'une manière dramatique ou comique ou s'il est artistement mêlé à la prose descriptive; en d'autres termes, s'il est un élément du style ou de la structure d'un ouvrage donné. Dans le cas contraire, ce n'est rien d'autre que de la dactylographie automatique, que des discours informes...

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    A quelques exceptions près, le roman policier est une sorte de collage qui réunit des énigmes plus ou moins originales et des artifices d'écriture conventionnels et médiocres. 

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    Je n'écris pas pour des groupes, je n'approuve pas non plus la thérapie de groupe (la scène de bravoure de la farce freudienne); comme je l'ai dit trop souvent, j'écris pour un moi-même multiplié à l'infini. 

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    Je pense souvent qu'il devrait y avoir un signe typographique spécial pour désigner un sourire - une sorte de marque concave, une parenthèse renversée sur le dos, signe que j'aimerais pouvoir utiliser en réponse à votre question.

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    Je méprise cette mode vulgaire et philistine d'utiliser des mots orduriers à tout bout de champ.

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    Je suis parvenu il y a longtemps déjà à la conclusion que le meilleur enseignement peut être dispensé grâce à des disques qu’un étudiant peut écouter autant de fois qu’il le veut ou qu’il le doit dans sa cellule isolée du bruit.

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    La meilleure part de la biographie d’un écrivain, ce n’est pas le compte-rendu de ses aventures, mais l’histoire de son style.

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    Le fait que je paraisse distant est une illusion qui s’explique par mon refus d’appartenir à quelque coterie que ce soit, littéraire, politique ou sociale. Je suis un agneau solitaire. Permettez-moi cependant de rappeler que j’ai dérogé à cette « distance esthétique » , à ma manière, en condamnant d’une façon absolue le totalitarisme allemand et russe dans mes romans Invitation au supplice et Brisure à Senestre.

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    Les problèmes d’échec sont la poésie des échecs. Ils exigent du compositeur les mêmes vertus que celles qui caractérisent tout artiste digne de ce nom : originalité, invention, harmonie, concision, complexité et absence splendide de sincérité.

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    Dans l’art supérieur, comme dans la science pure, c’est le détail qui compte. (…)Plus le problème est grand, moins il m’intéresse. Certaines de plus grandes mes préoccupations sont des taches de couleurs microscopiques.

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    Les « casseurs » ne sont jamais des révolutionnaires, ils sont toujours des réactionnaires. C’est parmi les jeunes que l’on trouve les plus grands conformistes et les philistins les plus indécrottables, comme ces hippies avec leurs barbes interchangeables, leurs démonstrations collectives.

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    Le Nouveau Roman français n’existe pas vraiment, ce n’est qu’un petit tas de poussière et de plumes dans une case de pigeonnier crottés. (…)Mais  Robbe-Grillet est si différent des autres. On ne peut pas, on ne doit pas les mettre tous dans le même sac. (…) Tous les romanciers qui valent quelque chose sont des romanciers psychologiques, je suppose. A propos des précurseurs du Nouveau Roman, il y a Franz Hellens, un Belge, qui est très important.

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    - De quels péchés littéraires aurez-vous à répondre un jour – et quelle sera alors votre défense ?

    - D’avoir, dans mes livres, épargné trop d’imbéciles politiques et trop de faux intellectuels parmi mes connaissances. D’avoir été trop regardant dans le choix de mes cibles.

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    LOLITA de NABOKOV 

  • LA FENÊTRE de LILIANE SCHRAÛWEN

    fenetre-1c.jpgReflets dans la glace

    Le matin d’un nouveau jour est comme une p(l)age blanche, caractérisée par le vide, le regard qui se perd dans le vague, dans la vague. Page et plage ramènent la séquestrée qu'est la narratrice à l’enfance. À cet effet, on a placé devant elle du papier, de quoi écrire et effacer.

    Séparée plus que séquestrée car elle n’a commis aucun mal. Séparée d’elle-même pour commencer car, pour parler de sa vie dont elle est doublement éloignée, par le temps et la distance, elle utilise tout à tour la première et la troisième personne. Elle se nomme alors d’une seule lettre anonyme, L. Sans identité propre, il lui faudra du temps pour (re)donner des prénoms à ses enfants dont le nombre n’est d’abord pas clairement exprimé. Et cette indécision sur le nombre a une cause douloureuse.

    Page après page, de souvenir en souvenir jamais totalement assumés car les vivre comme personnels est encore trop pénible, et, en partant de l’enfance, la narratrice va reconstituer le puzzle de sa vie de fille, de femme et de mère. Pour se trouver et se reconnaître à travers les différentes épreuves de son existence. Transformer le carré gris de la fenêtre en rectangle de vie, les glaces en miroirs.ESP_2369-200x300.jpg

    Les glaces, c’est différent. Ceci est une glace. L peut y voir son reflet qui la regarde, froidement, comme du fond de l’eau. Mon reflet emprisonné par la glace, gelé à jamais, saisi tout vif et figé dans ce carré brillant qui est peut-être un cube. C’est très dangereux de laisser ainsi une image vivante de soi captive pour toujours. Et si la glace fondait ? Si l’image se réchauffait et prenait vie, même contre moi ?

    En attendant, elle a devant elle le carré terne d’une vitre qui la sépare du monde, du présent. Un grand pas sera franchi, à double titre, quand elle s’en approchera pour regarder dehors. Pour aller de l’intérieur de soi à l’extérieur, il lui faudra du temps, de l’aide, du soutien, de cette force de l’enfant avant de naître, qui, pour sortir de l’intérieur de la mère, va traverser le couloir vers la lumière. 

    Le livre, dédié au vide, à l’absence, a été édité une première fois en 1994 puis une seconde en 1996, pour obtenir alors le Prix du Parlement la Communauté française de Belgique (actuellement Fédération Wallonie-Bruxelles) et être aimé de l’écrivain préféré de son auteure, J.M.G. Le Clézio.

    Il ressort aujourd’hui à la lumière aux éditions MEO et est toujours d’actualité car l’enfermement de l’homme et, plus particulièrement, de la femme, dû à des facteurs divers, est intemporel. Liliane Schraûwen a su, qui plus est, trouver les bons mots, la forme juste, entre fable et récit, pour les rendre sensibles au lecteur, presque palpables, à tout jamais libérateurs.

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Éditions MEO

    Le site de Liliane Schraûwen

  • LA MAISON DU DÉCLIN, essai-balade de DRAZEN KATUNARIC

    maison-declin-1c.jpgRéhabiter le monde 

    « L’homme décadent ne cesse pas de se demander : pourquoi suis-je né à l’époque où tout se dégrade, s’est déjà dégradé ? »

    C’est à partir de cette interrogation que débute le vivifiant essai de l’écrivain croate Drazen Katunaric d’abord publié 1992 à Zagreb.

    Si l’homme d'aujourd’hui impute volontiers toute la misère intellectuelle au numérique, en regrettant par exemple l’époque des livres papier, il faut savoir que Victor Hugo dans un chapitre de Notre-Dame de Paris  intitulé Ceci tuera cela représente ce déclin par la face monstrueuse de Quasimodo et accuse les livres imprimés qui ont brutalement supplanté les cathédrales.
    Autres temps, autres mœurs, seul demeure l’homme décadent.

    Mais ce chapitre hugolien est avant tout, souligne l’auteur, un excellent point de départ pour toute réflexion sur l’architecture et la ville car Hugo considérait l’architecture comme l’art total, le seul moyen d’expression de l’humanité entière. (…) Le livre imprimé est ce ver rongeur de l’édifice qui suce et dévore, rend l’architecture mesquine, pauvre et nulle. (…) L’imprimerie a tué le sacré du livre, sa rareté, son caractère précieux, l’effort de sa fabrication.

    Et l’époque où a lieu ce déclin, où la ville change de face, où l’architecture n’est plus l’art collectif qu’il était, c’est, pour le philosophe, la Renaissance. Perte du sentiment divin, profanation du sacré au service du dépouillement, de la démolition, l’architecture, instrumentalisée (à l’égal de l’automobile plus tard), conçue comme moyen et non plus comme but, devenue stricte machine à habiter, va se mettre au service du social et devenir utilitaire dans le même temps où elle va contraindre, avec Adolf Loos, Frank Lloyd Wright, Walter Gropius ou Le Corbusier, l’homme à vivre dans des formes et des matériaux sans âme ni fantaisie. Sans l’idée de Dieu, l’insignifiance des choses devient criante. Et l’architecture qui est rapport au divin, au céleste, déracinée de la terre du passé et sans élévation, perd tout repère. katunaric.jpg  

    Katunaric cite aussi Herman Broch pour appuyer sa thèse : Les deux grands moyens rationnels de communication au sein du monde moderne, le langage de la science utilisé dans les mathématiques et le langage de l’argent utilisé dans la comptabilité, ont leur point de départ dans la Renaissance.

    C’est aussi l’exil de l’homme moderne qui est questionné, entre regret de la croyance perdue et la difficulté de vivre sans croyance. Depuis la Renaissance l’idée de progrès a remplacé la notion de salut, les sciences et idéologies, la religion.

    C’est dans cet ordre d’idée que l’auteur rejette dos à dos capitalisme et communisme (l’ayant vécu dans sa chair, il ne peut s’en faire une idée exotique, de rédemption, et déclare que le marxisme est mort de l’ennui qu’il a suscité) ayant régné de conserve pendant près d'un siècle, comme berceaux de régimes utopiques, donc totalitaristes.

    Sont aussi convoqués dans cet ouvrage Dostoïevski et son Palais de Cristal, Bruno Schultz et son Traité des mannequins qui préfigure ou accompagne le devenir-machine de l’homme, et même Bernard-Henry Lévy et son Testament de Dieu (« S’il n’y a plus de péché, c’est l’âme qui est le crime. S’il n’y a plus de rédemption, c’est la vie qui est l’expiation. »).

    Katunaric analyse le rapport au temps, à l’histoire, au passé qui définit l’injonction à être moderne. On passe ainsi du Café Apocalypsis au Bar Nihilismus où l’idée de Dieu a été remplacée par l’idée de progrès, de science et de technique qui font office de pensée, de connaissance.

    Le progrès étant une décadence, la décadence devient un progrès, dit en substance Jankélévitch en guise de cqfd à cet essai, riche et dense, mené allègrement, somptueusement écrit (comme l’écrit Alain Finkielkraut en quatrième de couverture) et traduit du croate par Gérard Adam, en sollicitant notre intelligence tout en parcourant les allées des anti-lumières qui nous permettent de critiquer l’époque contemporaine avec ses faux-semblants, sa religion du progrès en marche et ses masques de bonheur dans le carnaval qu’est devenu le monde et cela dans l'espoir de le réhabi(li)ter.

    Un des derniers chapitres, relatif à Maison de Wittgenstein, dresse un éloge remarquable de l’ornement en architecture (« la seule partie artistique de la maison »).

    L'ultime partie du livre nous entraîne à Venise, dans la ville du déclin (que Ruskin date de 1418 avec la disparition de l’architecture gothique) pour une promenade fantomatique où l’art d’un Bellini sauve le narrateur de la tromperie des masques et où le chant d’un gondolier qui s’éloigne le libère de la rumeur du monde trop présente, trop prégnante.

    Chez MEO, on trouve du même auteur, un roman, La mendiante, et un recueil de nouvelles, Le baume du tigre.

    Éric Allard

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    Le livre sur le site des Éditions MEO

     

  • LA MANIFESTATION LITTÉRAIRE et autres histoires d'écrivains

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    La manifestation littéraire

    Je sortais de chez moi pour acheter du pain quand je fus embarqué dans une manifestation pour l’égalité d’écriture et la liberté d’édition. Sur les banderoles, on pouvait lire: Plus de publications !, Sous les cahiers, la page ! ou encore Nous sommes tous des auteurs vivants ! C’était en effet des auteurs qui manquaient de reconnaissance et qui marchaient pour en trouver.

    Ils marchaient vite et je mis mon pas dans les leurs.

    Plus on approchait de la Maison de la Poésie, plus leurs cris étaient puissants, vives leurs revendications. Il régnait un climat de terreur. Sur place, le directeur ne voulut pas accepter de délégation et les poètes énervés comme jamais je n’en avais lu montèrent une potence. Au moment où on lui passait la corde au cou, le directeur cria: Vous serez tous publiés, foi de directeur de Maison de la Poésie.

    Enfin, il n’eut pas le temps de terminer sa phrase (je la complète en hommage à sa mémoire puisqu'il m’a semblé de bonne foi) car la trappe de fortune s’ouvrit par erreur sous ses pieds et le directeur stoppa là net une carrière littéraire pourtant prometteuse. Mais une parole (même de poète) est une parole, et non un écrit. C’est ainsi que je revins de la manifestation sans pain mais avec une promesse de publication : ce texte-ci (le premier que je livre).

     

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    La chasse aux mots (à V. Nabokov)

    Chaque jour, après son petit déjeuner, cet écrivain sort avec un filet fantôme à la chasse aux mots. Chaque vocable est délicatement placé dans une enveloppe de papier glacé avec l’indication de l’endroit et des circonstances où il été capturé. Puis, à la fin de la journée, lors de sa séance au lutrin, il rédige sa page d’écriture. Régulièrement des livres invisibles sont publiés aux éditions de la Chambre obscure que les lecteurs, habitués aux livres trop (pré)visibles, ne parviennent évidemment pas à distinguer.

     

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    L’explication

    Ce poète composait sans cesse des odes aux étoiles et aux cieux, aux espaces infinis et à la lumière. Un jour, sa compagne qui attendait depuis cinquante ans (au moins) qu’il lui composât un petit poème, un églogue, une épigramme... lui demanda quand ce serait son tour.

    Mais sans ta présence ici-bas à mes côtés, lui répondit-il, je n’aurais jamais perçu la beauté du vaste monde.

     

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    Les tombes

    Cet écrivain enterre ses livres à mesure qu’ils paraissent dans des petites boîtes en fer. Quand une critique est publiée à leur propos, il vient la déposer avec componction sur la tombe à côté des autres. Le vent, la pluie l’en débarrassent vite. Les livres, eux, demeurent intacts et, de plus, ils ne nécessitent pas d’être époussetés ni relus.

     

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    L’oubli

    Cet écrivain oublie aussitôt la phrase qu’il vient d’écrire. Cet écrivain oublie aussitôt la phrase qu’il vient d’écrire. Cet écrivain oublie aussitôt la phrase qu’il vient d’écrire…

     

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  • LES CHANSONS DE MAMAN

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  • MAMAN SONGE

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    Maman ment

    Mentalement maman me ment

    Si maman me ment je mens à maman

    Maman songe au mensonge comme je songe à maman

    Si maman ment ment-elle aussi sur ma naissance

    Si maman ment suis-je même né suis-je même là

    Naître c’est mentir et maman sait que je mens

    En mentant je nais différemment de la façon dont je suis né de maman

    Si maman ment mon songe dit vrai sur ce que maman sait

    Maman se tait tant que je songe au mensonge de maman

    Mais après maman mentira-t-elle encore au sujet de mon corps né

    Maman sait que je songe au mensonge quand elle le fait

    Maman quand elle le fait pense-t-elle à refaire ma naissance de même

    Ma maman ment-elle quand elle se dit ma maman

    Maman quand elle se tait ment-elle sur son silence

    Maman quand elle se sait s’essaie-t-elle au mensonge

    L’essai de maman pour me faire réussit de temps à autre

    L’essai de maman pour me faire réussir échoue sur la cendre

    Quand je suis celui qui sait qu’il est né maman réussit l’essai

    Quand je sais celui que je suis maman réussit aussi l’essai

    Quand maman sait je suis rassuré sur le fait que je suis né

    Quand maman ment je doute à nouveau de mes sens

    Maman dans la mer se sale pour que l’eau la laisse sur le sable

    Je souffle le silence et la soif qui sauvent de la sécheresse des sons sans sens

    Je souffle l’essence et le saumon qui sauvent de la mousse des savons  

    Je soulage le sexe des sciences qui souffrent de l’absence de raison

    Je change le sexe des souris aux semelles de sauge et de soufre

    Je change le chanvre des champs du songe dans la chambre chauve

    Je chante dans le safran des saisons des chansons sur le soleil sauf

    Je mens à maman quand elle me demande si je vis si je vais si je sais si je sens si je saigne

    Je mens mentalement à maman depuis que je suis né sans savoir si je suis sourd ou sans sirène

    Maman sent dans son ventre qui je suis avant que je naisse

    Maman me sait dans son centre comme à la circonférence de ses sens

    Maman signe son cercle avec son sang comme je désigne son sein dans un souffle comme je sarcle son sexe avec mon stipe

    Maman saigne et je signe son crime de mon inexistence

    Maman saigne et je me signe ainsi soit-il de son existence

    Maman sent quand je saigne quand je songe au singe que je suis au singe qu’elle est dans l’espèce de stigmate qui nous place dans l’espace des signes

    Maman sent si je nais si je vais si je vis si je sais si je mens si je chie si je pense si je suis si je fuis le fait que maman m’a fait tel que je suis mentant à maman comme à moi-même sur le fruit de mes mensonges sur le fruit de ses entrailles qui poursuit son cycle selon le songe menti de sa maman

     

  • RÉSONANCES, un recueil collectif réunissant images & textes, aux ÉDITIONS JACQUES FLAMENT

    Dans ce recueil collectif, Jacques Flament a rassemblé 149 textes, de 82 auteurs différents, écrits à partir de 25 photographies.

    J'y figure avec trois textes ainsi de même que quelques ami(e)s et connaissances: Denys-Louis ColauxCarine-Laure Desguin, Nathalie Delhaye, Lorenzo Cecchi, Martine Rouhart, Michel Thauvoye, Véronique Dubois, Véronique Pollet, Ziska Larouge...

    Des textes courts, des nouvelles brèves, de la poésie...

    À noter aussi que tous les droits iront à l'association MOTS ET MERVEILLES qui lutte contre l'illetrisme.

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    Pour commander le livre sur le site des Éditions Jacques Flament

  • TOUTES LES FEMMES MEURENT POUR UN POÈME de MONTAHA GHARIB

    toutes-les-femmes-e1492596009971.jpgLa promesse de l'aube

    Le premier poème du recueil s’ouvre un présage, une prédiction faite par une voyante.

    Ton destin est prédit

    Tes poèmes sont ton seul bagage

    Tes peintures ton rivage

    La promesse de bonheur est promesse d’aube, de lumière. Alors que la nuit est le lieu de l'insomnie, l'asile de la peine.

    Ton visage est pétri de lumière

    Les étoiles d’un regard

    Nourrissent tes yeux

    Le jour s’incarne dans un corps, un visage.13592315_985100261588832_4115430061096756108_n.jpg?oh=47bbf66df8237370cc0f2801690af4c7&oe=59B4785D

    Toi, mon aurore

    Je t’étreins secrètement dans la pénombre 

    Ce qui n’est encore que rêve enténébré, peu à peu, se révèle au jour, réveille des espoirs enfouis.  

    Tu fleuris mes espoirs

    Tu rafraîchis ma mémoire 

    Le passé n’est plus vain, le futur n’est plus voilé, indistinct, muet.

    Libéré du souci du temps, des heures, du poids de soi, de notre âme flagellée, le présent roi nous rajeunit de mille ans.

    Il défige le temps, rafraîchit la mémoire.

    Tout peut s’inverser à nouveau, l’aube engloutir la pénombre...

    Le poème, c’est la caresse, l’espoir, la lumière, le lieu où s’engrange, se recueillent ces particules de lumière, ces réserves de mots et de mémoire, ces témoignages où le temps coïncide avec l’espoir.

    Il y a du bruit au cœur du silence

    Le silence chante

    Entre silence (qui) chante et voix (qui) bruisse, dans la joie chaude d’un instant, une caresse qui adoucirait / la dureté de l’éloignement, voici  un recueil où se laisse lire l’agonie de l’attente comme les délivrances du jour.

    Avec le poème comme emblème, comme porte-espoir, imprègne-instant, besace et concentré de lumière, on laisse derrière soi la nuit pour aller au-devant du jour, le cœur neuf, rempli d’amour.

    Les belles et suggestives illustrations en clair-obscur de Claude Donnay (avec lequel la poétesse libanaise a écrit un précédent recueil, Horizons), accompagnant les poèmes, leur faisant écho, rendent bien compte de l’attente et du mouvement, des soubresauts de l’âme en proie aux affres et bonheurs de l’amour.

    Éric Allard

    Le livre sur le site de Bleu d'Encre Éditions