L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ

  • 10 QUESTIONS à DENIS BILLAMBOZ, L'AUTEUR de L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES

    "Ma vie aurait été très différente sans ma passion pour la lecture."

     

    20090605175410_400x400.jpgE.A. - Quand, d’où t’es venu le goût de lire ? Et de lire au-delà de la littérature française, les littératures du monde?

    D.B. - Je crois que je suis né avec le goût de lire, je suis né dans une ferme où la lecture était très respectée, ma grand-mère nous apprenait les fables de la Fontaine. A sept ans, l’âge minimum requis, j’ai emprunté mon premier livre à la bibliothèque de la communale, il était bleu, c’était l’histoire d’une gamine qui plantait des fleurs sur son balcon, je crois qu’il s’intitulait : « Le jardin suspendu ». Depuis, je n’ai jamais cessé de lire, j’ai lu toute la bibliothèque de l’école et je me suis imposé comme bibliothécaire sans l’avis de l’instituteur.

    Les littératures du monde m’attiraient depuis longtemps mais c’est réellement vers la quarantaine, en novembre 1986, que, lassé de la lecture des magazines, j’ai décidé de lire tous les livres importants de tous les pays du monde. Je n’y suis pas encore parvenu mais je peux dire que j’ai fait une belle moisson de lectures depuis cette date : 1617 livres de plus de 130 pays différents. Même si depuis quelques années, je laisse une place importante à la littérature francophone actuelle.

     

    2) Tu as aussi beaucoup voyagé. Comment as-tu concilié la connaissance littéraire apportée par des écrivains du cru et la connaissance acquise sur le terrain ?

    Je n’ai pas tellement voyagé (Guyane, Guadeloupe, Finlande, Réunion, Maurice, Irlande, Louisiane, Sri Lanka et quelques destinations européennes plus proches). Mais chaque fois que je suis dans un pays étranger, j’essaie de retrouver l’atmosphère que j’ai trouvée dans mes lectures, de comprendre le pays comme je crois l’avoir ressenti lors de mes lectures. J’essaie surtout de ne pas être un touriste qui ne gobe que ce qu’on veut bien lui montrer. J’aime regarder de l’autre côté du miroir et trouver des lieux de mémoire : la tombe de Yeats près de Sligo en Irlande, la maison où Faulkner a écrit « Monnaie de singe » à la Nouvelle Orléans, …

    Un pays, je le regarde bien sûr mais j’aime surtout le respirer, voir et comprendre comment ses habitants vivent et se comportent. Je crois qu’il est encore plus enrichissant de lire des livres des pays visités au retour du voyage, on situe bien le livre dans son contexte et on comprend mieux le message de l’auteur.

     

    3) Qu’y a-t-il de commun chez tous les romanciers du monde? Que recherche, que vise l’écrivain de par le monde ?

    Comme j’ai étudié l’histoire à l’université, je retrouve dans toutes les littératures que j’ai abordées, les grands mythes fondateurs de l’humanité. Sous toutes les latitudes, les peuples ont cherché à comprendre et à expliquer les raisons de leur présence sur terre. Chez comme chez Vargas Llosa, j’ai trouvé des allusions mythologiques qui rappellent étrangement la mythologie grecque. Toutes les mythologies se ressemblent, les hommes ont partout les mêmes préoccupations existentielles.

     

    4) Distingues-tu des littératures différentes, des spécificités suivant les langues, les régions du monde, les pays ? Quelles sont les littératures qui ont tes préférences ?

    Je viens d’écrire que tous les peuples ont les mêmes préoccupations mais ils n’ont pas forcément la même façon d’exprimer leurs préoccupations existentielles. J’ai un faible pour la littérature caribéenne car les auteurs de cette région expriment leur douleur, leur colère, leur désespoir avec une forme d’humour, d’exubérance, dans des textes débordant de lumière et de soleil, de musique et de joie de vivre. Avec eux, comme dit la chanson, la misère semble moins pénible au soleil. J’aime bien aussi la littérature japonaise, je me suis habitué à la lenteur des textes, à cette façon de faire progresser les histoires par petites touches, à cette pudeur qui donne un poids très important à la moindre remarque. La littérature asiatique est lente, souvent dépouillée et je pense que c’est lié à l’écriture qui ne permet pas d’écrire vite. La patience est nécessaire à l’écrivain asiatique pour raconter une histoire. J’aime aussi beaucoup d’autres littératures : la littérature russe classique, la littérature italienne, tellement riche, la littérature espagnole post franquiste, la littérature actuelle du sud-est africain, la littérature des grands espaces américains… La liste n’est pas close.

    En général, après la lecture de seulement quelques pages, je sais très vite dans quelle région du monde se situe le roman. Chaque littérature est liée à une culture et en porte les caractéristiques.

     

    5) La littérature, le peuple du livre ne constitue-t-il pas un monde en soi, un monde sans frontières, faisant fi des nationalités et des origines ? Le livre idéal, avec ses traductions possible, ses multiples, dirait Adam Thirlwell, est-il amené à parler à tout le monde?

    Le monde du livre est un monde étroit est pourtant c’est le livre qui fonde les principales religions, certaines nations, comme le Kalevala en Finlande ou les sagas en Islande. Tous les peuples ont un livre, ou quelques livres, de référence, le brave soldat Sveik en République tchèque par exemple. Le livre est très souvent identitaire, rassembleur autour d’un système de pensée, mais paradoxalement c’est un lien entre les individus. Personnellement, j’ai fait de très belles rencontres autour du livre, ma vie aurait été différente sans ma passion pour la lecture. Je crois qu’il ne faut pas parler du livre mais des livres car il faut en lire beaucoup afin d’épaissir suffisamment le doute qui permet de comprendre que nous ne saurons jamais tout. C’est ce doute qui fait la richesse de la pensée et ce sont les livres qui le nourrissent.

    J’aime écrire sur les livres car il est difficile de rencontrer des gens avec qui on peut partager une belle conversation sur les livres. Le monde du livre est un monde encore trop fermé, trop élitiste. La littérature n’est pas suffisamment respectée dans notre enseignement qui est surtout tourné vers les sciences.

     

    6) Comment est née l’idée de ce roman ? T’es-tu inspiré de modèles ? Existe-t-il d’autres romans qui ont pour vocation de rassembler tous les livres du monde ?

    En écrivant ce livre j’ai pensé à certains auteurs que j’avais lus depuis peu : Jean Pierre Martinet, Pascal Mercier, Jean Potocki… tous des gens qui planaient bien trop haut pour moi.

    Plus justement, je rêvais d’écrire depuis très longtemps, pas nécessairement pour publier, juste pour voir ce que j’étais capable de faire devant une feuille blanche. Je m’étais promis de le faire pour mes cinquante ans et je reportais toujours, bloqué par l’impossibilité de parler de moi et des miens, par la peur que certains se reconnaissent dans mes propos.

    Et un jour, à soixante cinq ans, j’ai dit je le fais ou je ne le ferai jamais. Je venais de boucler un tour du monde par les livres sur le blog d’une amie et je me suis dit que je pourrais peut-être romancer ce travail en l’intégrant dans la vie d’un jeune retraité désolé par le monde actuel et par le manque d’investissement intellectuel ou artistique de nombreux retraités qui s’ennuient à la maison. J’ai ouvert un fichier et j’ai écrit sans modèle ni brouillon en consultant seulement la liste de mes lectures. J’ai vite été pris par mon projet mais je reconnais que je ne l’ai vraiment maîtrisé qu’à partir du milieu.

    Je n’ai délibérément pas attaché assez d’importance au style car j’étais trop préoccupé par les contraintes de taille du texte, de cohérence littéraire, d’enchaînement, etc… tout ce qu’un écrivain doit maîtriser et que je découvrais.

     

    7) En rêvant (à) ses lectures, ton lecteur devient écrivain. Le narrateur et rêveur de ton roman est avant tout, comme toi un grand lecteur, qui plus est, critique, chroniqueur... Le lecteur fait-il partie intégrante du livre, de la littérature ?

    Ma femme me l’a dit, c’est tout toi et pourtant ce n’était pas ma volonté même si je voulais faire passer quelques idées personnelles. Je voulais surtout abattre les frontières entre l’auteur et le lecteur, entre l’auteur et son héros, entre les époques, entre les écoles. La littérature est un monde où l’on peut rencontrer Hugo attendant Godot, Oé courtiser la fille du capitaine, etc…

    J’ai essayé d’abattre toutes ses frontières en conservant un lien avec des livres et des histoires que j’ai réellement lus. J’ai respecté ce que les auteurs voulaient dire en les affranchissant de toutes les contraintes que les lecteurs leur imposent.

    Je l’ai déjà dit et d’autres avant moi, un livre n’existe qu’à partir du moment où il est lu et il renaît chaque fois qu’un nouveau lecteur le lit.

     

    8) Pourquoi faire partir, et revenir ton tour du monde littéraire, des Caraïbes ?

    Comme je l’ai dit plus haut, la littérature caribéenne m’enchante, elle est pleine de soleil et de musique, elle est riche et inventive. Je trouvais aussi que, d’un point de vue pratique, je pouvais plus facilement tracer mon itinéraire à partir de ce point, ça facilitait mon travail de démarrage dans l’écriture.

    J’y suis revenu, car j’aimerais y rester, dans les livres seulement bien sûr, c’est un cocon littéraire où je me sentirais très bien. Mais, je pensais aussi me laisser la possibilité de rebondir éventuellement dans une autre expérience littéraire et je trouvais plus facile de créer à partir d’une matière qui me convient bien.

     

    9) Penses-tu que la littérature est une fuite hors du monde et du temps ou bien une façon de les transformer, une évasion ou bien une réappropriation du réel ?

    La littérature n’est surtout pas une fuite, elle est une porte pour entrer dans un monde beaucoup plus vaste, beaucoup plus élaboré, beaucoup plus riche que le nôtre qui se complait dans sa petite médiocrité. J’aime bien cette idée de réappropriation du réel car le monde dans lequel nous vivons est très fragmentaire de ce qu’est l’univers et la pensée de ses habitants. C’est un peu dans ce sens que j’ai écrit un passage sur le musée des lectures où on ne collectionne pas les livres mais les lectures qu’on en a faites.

    Le temps est une dimension scientifique, ce n’est pas une dimension littéraire, la littérature se moque du temps. Certains auteurs l’ont bien compris et s’affranchissent facilement de cette contrainte.

     

    10) Quelques romanciers ou livres par trop méconnus, parmi tes préférés et que tu souhaiterais faire découvrir…

    La liste est trop longue à dresser mais je ne vais pas me défiler, je vais donner, en vrac, quelques noms d’auteurs qui m’ont séduit au cours des dernières années et qui n’ont pas le succès qu’ils méritent, ou pas encore. J’ai éliminé, comme le demande la question, les poètes et les auteurs de textes courts. Donc, voilà les noms qui me viennent à l’esprit : Catherine Ysmal, Pascale Petit, Francesco Pittau, Hwang Sok-yong (grand écrivain mais peu connu en France), Mia Couto (futur Nobel peu connu en France), Gérard Sendrey (dessinateur qui à 89 ans a écrit un opus très enrichissant), Delphine Roux, Kim Hong-ha (auteur d’un grand livre sur la mémoire), Alain Guyard, Eric Pessan (à la limite car déjà médiatisé), Oriane Jeancourt-Galignani, Antoine Buéno, Rocio Duràn-Barba, Gary Victor (auteur d’un magnifique livre à dimension mythologique, Le sang et la mer). Je m’arrête là mais je reçois régulièrement beaucoup de très bons livres (j’ai beaucoup de chance) que leurs auteurs ne m’en veulent pas, je les citerai à une autre occasion.

     

    L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES - Épisode 1

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Dernier épisode

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    FIN DE L'EPISODE PRÉCÉDENT

    Sa pitié pour les plus défavorisés ne l’avait pas quittée, il était réfugié dans la forêt péruvienne, essayant d’échapper aux sbires de la junte militaire au pouvoir qui voulait prendre Irène et Francesco, des amis d’Isabel Allende qui l’avait convié à une rencontre avec les forces qui luttaient contre la domination dictatoriale. Francesco avait mis la main sur des papiers très compromettants pour le pouvoir et il s’était ainsi inscrit sur la liste des opposants qu’il fallait éliminer ou au moins assigner dans un lieu sûr, hors de portée de ceux qui fomentaient des complots pour prendre le pouvoir et établir un gouvernement plus juste et plus démocratique. Il avait longuement cheminé avec les deux jeunes gens mais il ne voulait surtout pas entraver leur fuite et les gêner dans leurs manœuvres pour échapper aux militaires, il continua donc seul, avec quelques hommes qui devaient le conduire à la rencontre de « l’homme qui parle », une espèce de démiurge qui raconte la vie et l’histoire de la forêt amazonienne.

    DERNIER ÉPISODE

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    Mario Vargas Llosa

    C’est Mario, Mario Vargas Llosa, qui lui avait indiqué le chemin à suivre pour rencontrer ce personnage illustre au sein des tribus qui peuplaient encore cette forêt immense dont les lianes et l’exubérance végétale s’étendaient jusqu’aux confins du Pérou. Ce vieillard était le dépositaire de la mémoire de ces tribus sans avenir, menacées de disparition rapide, il racontait la forêt et son peuple comme une construction mythologique avec son panthéon peuplé de demi-dieux dont il serait lui-même le dernier des héritiers. L’écouter c’était un peu comme ouvrir un livre d’histoire ancienne et essayer de comprendre la vérité historique dissimulée entre les lignes de la mythologie élaborée patiemment par des générations qui ont fini par constituer un monde plus que virtuel avec ses dieux, ses héros, ses guerres, ses épopées… Et le vieux racontait, lui aussi, l’architecture de son monde avec toutes les croyances, les rites, les magies et autres formes de pouvoir qu’il comportait. En écoutant ce vieux démiurge, Il aurait voulu posséder, à lui seul, les moyens de sauver l’univers de cette icône des peuples de la forêt qui n’étaient déjà plus des peuples, qui n’étaient plus qu’un objet de curiosité pour les ethnologues, les aventuriers, les grands reporters et quelques touristes assez fous pour ne pas leur foutre la paix.

    Pensant qu’il s’était suffisamment confondu avec tous ces empêcheurs de vivre heureux dans la forêt primaire, une vie peut-être primaire mais néanmoins paisible et sans tensions néfastes, il reprit sa route vers ce que certains appelaient la civilisation. Il aurait aimé rencontrer José Luis Arguedas mais le grand écrivain péruvien n’avait pas pu supporter la vie qu’on infligeait à ceux qui n’appartenaient pas à la caste des nantis, des riches, des héritiers, des conquistadors qui avaient dépouillé le pays au cours des siècle passés, il avait choisi de s’évader de ce monde en espérant, probablement, en trouver un meilleur …. ailleurs. Il aurait peut-être dû chercher cet autre monde dans ses rêves il n’aurait certainement pas ainsi privé l’humanité d’un grand penseur, d’une grande plume mais surtout d’un homme juste.

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    Jorge Icaza 

    Pour lui le moment n’était pas à la rêverie, un détour par Quito le tentait fortement, il pourrait y rencontrer Jorge Icaza qui, tout comme José Luis Arguedas, connaissait très bien les indiens et la vie abominable qu’ils étaient obligés d’accepter pour avoir partagé avec eux cette vie de misère. Il lui ferait sans doute rencontrer un « chula », l’homme de Quito, un métisse qui se comportait comme un blanc pour devenir le plus blanc possible après les belles études qui l’avaient fait gravir les échelons de l’administration jusqu’au jour où sa destinée l’avait rattrapé pour le ramener à son statut de descendant d’indien. Un sort qu’Arguedas, José Luis pas Alcides le Bolivien, n’avait pas pu accepter et qui l’avait mené sur un autre chemin, à la quête d’une autre vie, à l’écart de la route de la misère que les peuples amérindiens ne pouvaient pas, ne pouvaient plus, éviter depuis bien longtemps déjà.

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    Il était ferment résolu à prendre la route de Quito, il voulait rencontrer Luis Alfonso, ce « chula » miséreux pour lui indiquer un nouveau chemin, pour le freiner dans sa dégringolade, pour qu’il ait une autre chance. L’horrible chaleur saturée d’humidité de la forêt vierge ne pesait plus maintenant sur ses épaules, ils marchaient désormais sur un plateau en altitude où l’air était plus frais et où même soufflait une brise légère qui le fit frissonner. Il voulu remonter son col sur son cou pour se protéger de ce courant d’air frisquet mais son bras ne rencontra qu’un bras inerte que, dans un premier temps, il n’identifia pas. Il était encore dans son rêve et ses compagnons ne le prenaient tout de même pas par le cou. Il se retourna et constata alors qu’il était coincé par un corps blotti contre le sien, il ne comprenait pas bien où il était, il lui fallut encore un moment pour se souvenir qu’il était chez lui et qu’il avait dormi avec sa compagne intérimaire, celle qui de temps à autre suppléait sa solitude quand elle devenait trop lourde à supporter. Et même s’il avait un peu froid car les couvertures n’avaient pas suivi leurs derniers ébats avant le sommeil, Il n’osa pas bouger de crainte de la réveiller trop rapidement. Il voulait encore jouir de ce moment privilégié où elle était ramassée contre lui comme un chaton contre sa mère.

    Comme elle ne donnait aucun signe de vouloir émerger de son paisible sommeil, il ramassa lentement un coin de couverture dont il parvint à se couvrir, et à la couvrir, sans la déranger. Et il resta immobile profitant de sa douce chaleur, restant à la disposition du maître des rêves pour embarquer vers une autre destination. Le maître lui proposait quatre destinations et pour une fois, considérant son état d’éveil presque total, lui laissait le choix parmi celles-ci. Il ne voulait surtout pas aller en Colombie dans les montagnes où les militaires réguliers, les groupes paramilitaires, les narcotrafiquants et tous les irréguliers qui pouvaient traîner dans cette région, appâtés par les recettes fabuleuses générées par la poudre magique, s’étripaient entre eux et maltraitaient la population toujours soupçonnées de prendre partie pour le mauvais parti. Non, Evelio Rosero pouvait dormir tranquillement, il ne voulait surtout pas se mettre à portée des armes de ces troupes qui hantaient le moindre recoin de la montagne.

    Il aurait pu aussi partir pour une grande expédition sur le chemin de l’Eldorado avec les conquistadors espagnols, sous la plume d’Arturo Ulsar Pietri, à la recherche de nouveaux gisements d’or, il convient de comprendre tombes, lieux de culte et autres sites religieux où sont amassés quantité d’objets précieux et sacrés dont on peut disposer à sa guise quand on est un conquérant qui a imposé sa loi par les armes. Mais, là non plus, il ne voulait pas aller, la route était trop longue, bien trop hasardeuse, beaucoup trop périlleuse, non il lui fallait une aventure tout en douceur comme celle qu’il vivait depuis la veille et qui gisait à ses côtés dans le profond sommeil de sa compagne du moment.

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    Alvaro Mutis

    Sur le quai, Alvaro Mutis semblait l’attendre, il voulait lui confier quelque chose comme à son ami Amirbar, il voulait lui raconter la vie d’El Gabiero un marin qui avait bourlingué sur toutes les mers du monde pour dépenser les quelques sous gagnés à la manœuvre avec des femmes de petite vertu qui hantent tous les ports accrochés aux rives de ces mers, ou au comptoir de n’importe quel rade qui fleurit sur le trottoir en face du quai dès qu’un point d’attache pour bateaux est fixé. Mais il avait la bouche suffisamment pâteuse des vins et alcools bus la veille, il n’avait nullement envie de partir en bordée avec des marins privés de femmes et d’alcools depuis des semaines alors qu’il avait bu la veille et qu’il avait une femme, encore tendre et douce contre son flanc, pour ne pas partir à la recherche d’une catin abonnées aux ivrognes en bordée. Non, il n’avait pas envie de rêver de ce genre de vie. Peut-être que son amie lui avait enlevé le goût des rêves, peut-être qu’avec elle il trouvait une nouvelle raison de s’installer dans le monde de la concrétude, du quotidien, de ce jourd’hui avant celui de demain et après celui d’hier ? Impossible, il ne pouvait pas se contenter d’un seul monde même s’il y allait avec la plus belle femme du monde, il lui fallait des horizons immenses, inaccessibles, pour qu’il ne se sente pas enfermé dans sa vie quotidienne. Il fallait qu’il puisse partir sur les ailes de ses rêves pour se sentir léger, allégé de toutes les contingences de la vie matérielle et des petits bobos de son âge.

    Au bord de la route, il y avait une petite maison pas franchement jolie mais coquette tout de même, blottie à l’ombre d’un vaste manguier qui étendait son feuillage jusque dans les fenêtres de cette petite demeure. Sous cet arbre, une jeune fille, pas tout à fait une demoiselle mais déjà une grande fille, lisait sans conviction un livre qui ne l’intéressait pas franchement, elle semblait plutôt attendre quelqu’un ou alors tout bonnement observé les rares personnes qui passaient dans ce petit coin de Guyane, celle qui avait été sous la domination anglaise. Quand il arriva devant la maison, il la salua gentiment avec son bon sourire habituel, celui qu’il réservait aux jeunes femmes et aux filles en passe de le devenir. Elle lui rendit l’un et l’autre, ce qui le flatta beaucoup, il rencontrait rarement des jeunes filles qui lui renvoyaient son sourire. Celle-ci semblait vraiment très jeune même si sa taille fine et élancée la laissait croire plus âgée qu’elle ne l’était en réalité. Il s’approcha en espérant faire durer cet instant de gentillesse et d’amabilité car avec une fille si jeune il ne pouvait espérer plus, malgré tout il se sentait un peu ému devant cette grâce juvénile qui semblait n’être adressée qu’à lui seul.

    Une odeur qu’il ne savait déterminer chatouillait ses narines, des fragrances d’un parfum subtil mais un peu éventé, des relents de literie après une nuit de sommeil, une pointe de sueur aigre, des odeurs corporelles diverses… Et quelque chose de léger, très léger, effleurait imperceptiblement sa joue. Il secoua la tête comme pour chasser un insecte importun mais la sensation persista. Il leva la main pour chasser l’intrus, en vain, il était toujours là passant et repassant sur sa joue, s’accrochant à sa barbe déjà repoussée. Il commençait à s’agiter quand elle rit franchement le tirant du sommeil dans lequel il avait finalement replongé avant de partir sous le manguier d’Oonya Kempadoo dont il ne percerait jamais le secret. Elle riait aux éclats devant son air ébaubi, ses cheveux en bataille et ses yeux hagards.

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    Oonya Kempadoo

    - Il a bien dormi le grand garçon !

    - …

    - Il a fait de jolis rêves ?

    - …

    - Il est parti tout loin tout loin…

    - …

    - … et il a rencontré une jolie fille…

    - …

    - … et il lui a fait du charme avec son grand sourire innocent !

    - Quoi ?

    - Alors, tu émerges ?

    - Oui, oui, je suis réveillé !

    - On ne dirait pas franchement en regardant ta mine.

    - Quelle heure est-il ?

    - Je ne sais pas et je ne veux pas savoir.

    - J’ai dû me rendormir.

    - Peut-être.

    - Sûrement même, je te regardais dormir.

    - Oui mais ce n’est pas à moi que tu faisais des sourires charmeurs car moi je te regardais sourire.

    - Pas vrai.

    - Et si !

    - Ben je rêvais à toi.

    - Oh le gros menteur, il était parti tout loin vers une jolie fille, une princesse peut-être ?

    - Mais non ! Je ne me souviens même pas si j’ai rêvé.

    - Tu mens très mal, de toute façon je sais tout, je te connais trop bien. Et rien que pour t’obliger à rester au lit avec moi, je vais te raconter mon rêve.

    - Génial !

    - Il état beau, c’était un poète, il me l’a dit, il voyageait sur son voilier dans la mer des Caraïbes au gré de ses fantaisies, au gré de ses amitiés, au gré de ses amours, au gré du vent. Il m’a dit qu’il habitait sur une petite île, Sainte Lucie, je crois, qu’il était très connu depuis qu’il avait obtenu un célèbre prix littéraire…

    - … et qu’il s’appelait Dereck.

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    - Il n’y a pas trois poètes, même pas deux, qui ont reçu un prix littéraire important sur l’île de Saint Lucie, il n’y a que Dereck Walcott.

    - Ma culture n’a pas franchi l’Atlantique. Il m’a dit que nous partirions tous les deux sur son voilier et que nous naviguerions pendant des jours sur cette mer parsemées d’îles et d’îlots, ne descendant à terre que pour visiter ses amies et acheter quelques provisions. Il m’a dit que nous irions déjà à Porto Rico où il connaissait une femme impétueuse qu’il aimait beaucoup et qui écrivait des livres magnifiques…

    - Rosario Ferré peut-être ?AVT_Rosario-Ferre_8714.jpeg

    - Rosario, il l’a dit, pour le reste je te fais confiance. Et il a dit aussi qu’ensuite nous reprendrions la mer pour nous glisser entre la Martinique et la Guadeloupe, là où un gros caillou semblait avoir été jeté comme pour séparer ces deux îles. Il racontait que la mer était magnifique, que les poissons volants bondissaient partout autour du bateau en faisant des « plouf » en rentrant dans l’eau, que les alizés gonflaient la voile juste assez pour que la bateau glisse légèrement sur l’onde, sans roulis ni tangage. Il m’a dit que nous rencontrerions, sur ce caillou, une prisonnière, la prisonnière des Sargasses il me semble…

    - ... oui, Jean Rhys, c’est son vrai nom.297e613c92bbe24fbfcee14956308ff5.jpg

    - .. je ne sais pas mais je sais qu’elle nous accueillerait chaleureusement dans son ancienne plantation où elle vivait toujours malgré la fermeture de sa sucrerie. Je sais aussi que nous mangerions des quantités de fruits exotiques dont certains que je ne connais même pas, dont je n’ai jamais entendu parler. Et nous boirions du rhum, du rhum blanc, du vrai rhum des Caraïbes, et que nous serions ivres d’alcool, de soleil et de musique, et que nous danserions jusqu’à ne plus pouvoir, et je crois qu’il m’aimerait, qu’il m’aimerait comme un fou, qu’il irait chercher des noix de cocos sur les palmiers … rien que pour moi.

    - Quelle aventure ! (avec une pointe de jalousie mal dissimulée).kinkaid_425x320.jpg

    - Mais ce n’est pas fini ! Nous irions aussi à Antigua et la Barbade, je ne sais plus sur laquelle de ces deux îles, où nous serions cette fois encore les hôtes d’une femme de lettre, Jamaïca Kincaid qui nous raconterait l’histoire de Lucy pendant que nous barboterions dans l’émeraude des eaux littorales. Et là aussi nous mangerions, nous boirions, nous danserions, nous chanterions, … jusqu’à l’épuisement et nous nous aimerions avec tous les cocotiers pour témoins.

    - C’est un rêve tellement magnifique.

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       Et moi j’ai rêvé que je partirais avec toi, que nous irions là où la République dominicaine tutoie Haïti, sur la « Linera » cette fameuse ligne imaginaire qui sépare l’île en deux parties. Et là, sur la « galera », la place où les coqs se battent, où les hommes parient avant de danser avec les femmes et de boire et de boire encore, le temps d’un éclair le soleil accrocherait une étincelle de lumière dans l’ergot métallique acéré qui armerait la patte droite du coq, le temps que cette arme laboure le poitrail de l’autre gallinacé qui s’effondrerait en soubresauts chaotiques avant de s’immobiliser dans la mort réservée aux vaillants combattants…

     

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    Le combat de coqs - L'attaque, de Qunce Zeng

     

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    Début de l'épisode 1

    Le temps d’un éclair le soleil accrocha une étincelle de lumière dans l’ergot métallique acéré armant la patte droite du coq, le temps que cet ergot laboure le poitrail de l’autre gallinacé qui s’effondra en soubresauts chaotiques avant de s’immobiliser dans la mort réservée aux vaillants combattants. Il venait de perdre encore quelques pièces de plus. Depuis qu’il était arrivé sur cette galera en compagnie de Marcio, Marcio Veloz Maggiolo, dans cette région de misère où seuls les combats de coqs, le merengue et le clerén peuvent tirer la population de la torpeur ambiante, il jouait de malchance, pariant systématiquement sur les coqs vaincus.

     

    Relire le préambule par Denis Billamboz

    Relire les 44 épisodes de L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES

     

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 43

     

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Et maintenant, il était sur les rives du célèbre lac Titicaca avec ses deux amis dans « une sorte de brume bleutée qui noie le contour des choses. Le ciel, d’une clarté laiteuse, se colore de tons discrètement violacés par les rayons du soleil qui se lève, énorme et rouge, là-bas aux lointains confins de l’horizon, comme s’il surgissait du sein même de la montagne. » C’était Alcides qui laissait parler son âme de poète pour chanter ce pays qu’il aimait tellement et auquel il avait dédié quantité de lignes. Son œuvre entière aurait pu paraître comme un hommage à cet Altiplano andin accroché sous les sommets inaccessibles de la cordillère, dans le climat rigoureux des hautes montagnes. Il fallait dompter le froid et amadouer l’altitude pour pouvoir enfin profiter des merveilleux paysages que le soleil dessinait sur les sommets éternellement enneigés toisant ce plateau perché, de toute leur fière arrogance. Et dans cette plaine, ou le vert n’arrivait pas à vivre bien longtemps, laissant sa place à cette couleur indéfinie qui oscille entre le vert et le jaune, cette espèce de caca d’oie qui évoque bien ces maigres prairies fanées qui ne peuvent nourrir que des moutons, le lac, l’émeraude, le diamant, la merveille, illuminait toute la région, reflétant les rayons du soleil qui traversaient l’éther originel sans trouver le moindre obstacle sur leur chemin lumineux. Le lac, dieu des indiens qui vivaient sur ses hauts plateaux, père nourricier qui fournissait le poisson et quelques autres denrées comestibles, réserve d’eau inépuisable et fournisseur de végétaux pour divers usages allant de la construction à l’outillage aratoire.

    ÉPISODE 43

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    Ils étaient là depuis au moins une éternité n’osant pas bouger, à peine parler, de peur de rompre la magie dont le paysage les entourait. Il respirait juste pour ne pas étouffer, il se contentait de regarder, de sentir, de voir, de humer, de déguster ce pays que les « criollos », les colons, et les « cholos », les métisses dévoués à leur maître, avaient saccagé en quelques années seulement, décimant les populations, altérant le milieu, détruisant une culture ancestrale. Alcides raconta comment les Indiens du lac Titicaca avaient été traités, comment on les avait spoliés de leur terre qu’ils avaient dû ensuite cultiver, comme de vulgaires esclaves, pour le compte des nouveaux arrivants. Il raconta comment ces colons inventaient sans cesse de nouvelles règles pour toujours pouvoir punir, priver, déposséder et avilir les autochtones qui semblaient vaincus, résignés, mais qui jamais ne sombrèrent dans la déchéance, conservant toujours leur dignité. Oscar Cerruto raconta que lui aussi, il avait vécu sur ce plateau pendant la guerre contre la Paraguay à laquelle sa famille l’avait soustrait malgré sa forte envie d’en découdre pour la patrie, en le faisant muter sur ces hauts plateaux à l’abri du conflit. Il décrivit sa rencontre avec ce peuple fier, forgé par le rude climat qui sévit à cette altitude, généreux et digne même s’il a été martyrisé. Il ne regrettait pas d’avoir évité cette stupide guerre du Chaco même s’il aurait peut-être pu y rencontrer Augusto Cespédes qui défendait avec pugnacité un puits où il n’y avait jamais eu d’eau et où il n’y en aurait jamais non plus.

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    Alcides Arguedas

    Alcides Arguedas ne voulait plus quitter les bords du lac, il trouva de nouvelles aventures à rapporter pour étendre encore la durée de ce moment magique, il narra notamment la triste légende, peut-être même une histoire presque vraie, de Wata-Wara la belle indienne et de son fiancé le berger. Le maître voulait s’approprier la belle bergère qui avait promis son avenir au fidèle berger et il usa de tous les moyens à sa disposition pour corrompre la belle qui résista jusque dans la mort qu’elle préféra à l’indignité et à l’infidélité. Il y a des saintes sur l’Altiplano aussi.

    Cerruto voulait encore les faire redescendre dans la plaine, à la rencontre de Cespédes, pour évoquer l’imbécilité de cette guerre sans objet qui avait opposé la Bolivie au Paraguay, laissant de nombreux morts sur les divers champs de bataille pour des motifs que personne n’avait réellement compris. Ils auraient peut-être même pu rencontrer Horacio Quiroga qui, lui, aurait été dans l’autre camp mais n’aurait, sans nul doute, pas été plus concerné qu’eux par ce conflit abscons. Mais la nuit tombait, les flambeaux brûlaient dans divers coins du plateau, sur les reliefs les plus élevés, comme au temps de la rébellion quand la flamme sacrée servait de point de rendez-vous pour les indiens soulevés contre la cruauté et l’injustice de leur maître. Alcides frissonnait encore à l’évocation de ce vaste soulèvement durement réprimé, aussi sévèrement que les soulèvements dans les mines d’argent d’Espiritu Santo où Mauricio, un ami d’Oscar, avait travaillé, milité et lutté. Et ils empruntèrent enfin le chemin de leur logis temporaire, chez un ami indien qui les accueillait le temps de leur séjour.

    Rentré à la maison après s’être oxygéné et apaisé pendant une longue promenade sur les berges du fleuve, il releva ces messages et fut très heureux de lire qu’une de ces amies de cœur passait par la ville le lendemain et qu’elle espérait être hébergée chez lui pour un jour ou deux. Il était émoustillé comme un adolescent invité à l’anniversaire d’une jeune fille pour la première fois. Il entreprit donc une grande séance de nettoyage qui durerait tard dans la nuit, prépara la maison comme pour accueillir sa future épouse, mit chambrer du vin rouge, au frais du vin blanc, fit l‘inventaire du frigidaire qui était bien maigre, rédigea la liste des courses à faire pour combler les manques. Et, finalement, se coucha très tard hypothéquant ainsi la possibilité de s’embarquer dans un rêve au grand large.

    Le lendemain, il n’eut pas le temps de musarder, il courut beaucoup, dans le désordre, perdant beaucoup de temps en gestes et déplacements parasites mais finalement, quand son amie arriva, tout était à peu près en ordre. La maison était suffisamment accueillante pour abriter la tendresse qu’il pensait y mettre et peut-être même un peu plus. Il n’avait rien prévu, elle non plus, ils partageraient cet instant en fonction de leur humeur et de leurs sentiments respectifs. Il n’avait jamais vécu avec cette femme, ils avaient simplement eu une relation épisodique qui ne s’était jamais réellement éteinte, qui était seulement devenue plus lâche, moins assidue, mais toujours latente, et chaque fois qu’ils en avaient l’occasion, ils passaient un moment ensemble et parfois même un jour ou deux ou simplement une nuit. Ce jour-là, elle espérait passer au moins la nuit avec lui et si possible le lendemain et peut-être même la nuit suivante mais elle ne promettait rien.

    L’émotion, la tendresse, les baisers les occupèrent pendant un bon moment, le temps qu’il fallait à la bouteille de champagne pour se rafraîchir suffisamment dans la cave artificielle dont il avait équipée sa maison. Après ses premières effusions, ils trinquèrent à leurs amours passées dont quelques reliquats pourraient, peut-être, se manifester dans les temps prochains. Ils dégustèrent le plat léger mais savoureux qu’il avait préparé avec amour, évidemment, mais surtout avec la peur de le rater, un poisson cuit au four avec quelques légumes un peu plus cuits que le veut la cuisine contemporaine qui nous fait souvent manger comme des lapins. Ils mangèrent en badinant tendrement, évoquant le passé, parlant de leur actualité. Il ne lui raconta pas ses rêves mais elle savait, elle l’avait souvent surpris la tête ailleurs, ne l’écoutant même plus, embarqué dans une autre vie. Elle en avait pris son parti et le contemplait avec tendresse s’agiter, se pâmer, sourire, froncer les sourcils, faire toute sorte de grimaces qui ne laissaient aucun doute sur ses absences momentanées où il semblait avoir bien des activités.

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    Après le café, suivi d’un petit cognac réservé aux grandes circonstances, ils ne résistèrent pas plus longtemps au plaisir de mettre en commun leur désir et leurs envies et se livrèrent à des ébats qui étaient certainement moins fougueux que par le passé mais peut-être plus tendres, plus sensuels et de toute façon tout aussi érotiques. Il leur fallut aussi moins de temps pour éprouver le besoin de respirer un peu. Ils restèrent cependant enlacés, n’osant plus bouger pour ne pas se séparer de l’autre qu’il n’avait pas si souvent le plaisir d’étreindre. Ni elle, ni lui, n’osa rompre cet instant de tendresse et briser le silence qui les étreignait ; il fallut un long moment avant qu’elle se rende compte que son amant à temps partiel manifestait des signes qui ne la trompaient plus depuis longtemps, il était déjà sur la voie de ses rêves. Mais elle ne voulait pas qu’il la quitte comme ça après un tel moment de bonheur, elle le secoua doucement et lui murmura à l’oreille : « tu ne vas tout de même pas me planter là comme une vieille chaussette ? » « Mais non, mais non, je ne dormais pas, je faisais seulement semblant pour voir comment tu réagirais », dit-il avec un petit sourire malicieux. « Je te connais, je te crois capable de m’abandonner n’importe où, même dans le désert sans une goutte d’eau ! » répliqua-t-elle, simulant un début de bouderie, plus comique que fâchée.

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    - Bon, pour que je reste avec toi encore un long moment, une éternité peut-être, nous allons jouer à un jeu, nous allons imaginer que nous partons pour un grand voyage et nous raconterons, tour à tour, le périple que nous avons effectué chacun de notre côté. Es-tu d’accord ?

    - Oui, si c’est la seule solution pour te garder avec moi un instant encore.

    - Bien, quelle destination choisissons-nous ?

    - Je ne sais pas ! Loin ! Loin !

    - Alors au Brésil !

    - Pourquoi pas !

    - Je te laisse le plaisir de commencer.

    - Je ne connais pas bien le Brésil, aussi je vais inventer un peu, peut-être même beaucoup !

    - Ce n’est pas grave, ça n’a aucune importance, seul le récit compte.

    - Mon imagination n’est pas bien grande, me laisses-tu la possibilité de m’appuyer sur les livres que j’ai lus car moi aussi, parfois, je lis un peu.

    - Evidemment !

    - Moi, je partirais tout droit pour Rio, pour Copacabana, pour m’allonger sur le sable blond, sous un soleil de plomb, pour revenir bronzée comme une danseuse de samba. Mais, bien sûr, j‘aurais une aventure, une aventure avec un jeune homme très brun, avec des fesses très fines moulées dans un micro maillot de bain, que j’aurais connu en jouant au volley sur la plage. Il m’aurait aimé comme Negào aimait Doralice sous la plume de Sergio Kokis et il m’aurait emmenée là où la jeunesse se réunit pour apprendre à danser la samba pour le carnaval.

    - Moi, j’aurais emprunté les chemins de la douleur et de la pénitence pour me faire pardonner tous les péchés que tu m’as fait commettre. J’aurais mis mes pieds dans les traces de Carmélio qui a accompli un véritable pèlerinage dans le Sertao où il a rencontré, dans la douleur et la souffrance, au contact des pauvres et des plus démunis, l’amour de sa vie et la rédemption avec Heloneida Studart.

    - Pauvre martyr !

    - Oui mais dans ce Sertao de malheur où ne pousse, et encore avec parcimonie, que ce qui ne se consomme pas, où le soleil nivelle tout dans la fournaise qu’il alimente avec générosité, j’aurais rencontré Maria Moura sur le chemin d’un riche à détrousser pour nourrir les pauvres. Je serais même devenu une sorte de Robin des Bois du Sertao, le Mario des épineux, qui essaie de rééquilibrer les deux plateaux de la balance pour que les pauvres ne sombrent pas encore plus bas. Et Rachel de Queiroz m’aurait décrit comme un héros enveloppé dans son poncho et caché sous son grand chapeau.

    - Laisse-moi rire ! J’aurais été Capitou, la fille aux yeux de ressac, que le petit Bentinho n’a jamais pu oublier et qu’il a même fini par épouser grâce à l’intervention du grand José Maria Machado de Assis.

    - Amour toujours, amour encore, moi j’aurais plutôt porté secours à ces miséreux, sans terre et sans ressource, qui ont planté leurs planches et leurs tôles à la périphérie d’une grande ville en espérant pouvoir récupérer ses restes pour ne pas mourir de faim. J’aurais combattu aux côtés des pâtres de la nuit, aux côté de Jorge Amado, pour défendre le droit à la vie de ces âmes errantes qui n’étaient déjà plus des êtres.

    - Le héros du Sertao, le Roi Pelé des miséreux, mais tu ne sais même pas jouer avec un ballon sans te tordre les chevilles ! Moi, j’aurais été la digne héritière de mon oncle le jaguar, j’aurais dévoré tous les plus beaux gars de la plage et de la ville, j’aurais croqué Negào, Bom Crioulo et son éphèbe, Bentinho et tous les joueurs de ballon du Brésil, même les remplaçants ! J’aurais été une tigresse crainte et respectée et tu m’aurais adorée !

    - Mais je t’adore tigresse et il y a longtemps que tu m’as dévoré !

    - Tu m’aurais accompagnée au repas de la mort, avec Luis Fernando Verissimo, où sont dégustés les meilleurs plats du monde au risque d’en mourir, et mourir de plaisir pour mes seuls beaux yeux ?

    - Tu m’as dévoré, tu veux m’empoisonner, je ne suis déjà plus mais je veux encore t’aimer…

    - Le reste de ses paroles mourut dans la tendresse du doux baiser qu’elle lui donna et Morphée les emporta dans l’étreinte sensuelle qui les enlaçait, vers le monde des songes où peut-être ils rêveraient la même histoire mais, plus certainement, où lui seul partirait encore vers des horizons inconnus où elle n’avait jamais mis les pieds ni même une infime partie de son imagination.

    Sa pitié pour les plus défavorisés ne l’avait pas quittée, il était réfugié dans la forêt péruvienne, essayant d’échapper aux sbires de la junte militaire au pouvoir qui voulait prendre Irène et Francesco, des amis d’Isabel Allende qui l’avait convié à une rencontre avec les forces qui luttaient contre la domination dictatoriale. Francesco avait mis la main sur des papiers très compromettants pour le pouvoir et il s’était ainsi inscrit sur la liste des opposants qu’il fallait éliminer ou au moins assigner dans un lieu sûr, hors de portée de ceux qui fomentaient des complots pour prendre le pouvoir et établir un gouvernement plus juste et plus démocratique. Il avait longuement cheminé avec les deux jeunes gens mais il ne voulait surtout pas entraver leur fuite et les gêner dans leurs manœuvres pour échapper aux militaires, il continua donc seul, avec quelques hommes qui devaient le conduire à la rencontre de « l’homme qui parle », une espèce de démiurge qui raconte la vie et l’histoire de la forêt amazonienne.

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    Jorge Amado (1912-2001)

     

    QUELQUES LIENS UTILES pour prolonger la lecture

    Lire en Bolivie et au Paraguay par Denis Billamboz

    Le puits d'Augusto Céspedès par Denis Billamboz

    Sur L'Atliplano bolivien par Denis Billamboz

     

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 42

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Il ne savait plus que dire, il n’avait jamais imaginé que son ancien collègue puisse être aussi con, ce fort en gueule rêvait de laisser une trace dans l’histoire, c’était vraiment trop drôle. Il avait dû faire un effort pour ne pas lui exploser de rire au nez. Décidément, l’ambition rend aveugle et stupide. Lui qui espérait bien ne rien laisser derrière lui de façon à ne créer aucun nouveau problème pour son entourage, craignant même de ne pas décéder assez rapidement pour ne pas embêter la société. Il ne pouvait pas s’imaginer que des gens pensaient de leur vivant à la place qu’ils occuperaient dans la postérité et pourquoi pas aux obsèques fastueux auxquels ils auraient droit avec cercueil de luxe, drapeau tricolore dessus, discours du maire et foule immense et reconnaissante. Décidément, il ne comprendrait jamais rien à ces gens là, ils ne devaient pas faire partie de son monde à lui.

    - Bon, il faut que je me sauve !

    - Déjà !

    - Obligations ! Tu sais, il faut toujours un élu dans toutes les manifestations, ça rassure le bon peuple.

    - File vite !

    ÉPISODE 42

    Il avait réussi à ne pas rire et se trouva tellement soulagé qu’il commanda un second demi qu’il buvait cette fois seul sans se demander ce qu’il pourrait bien dire à l’autre prétentieux assis en face de lui. La bière n’était peut-être pas géniale mais il y a certaines circonstances où elle prend un goût particulier qui la rend mémorable. Sur le pont du ferry qui reliait Buenos Aires à Montevideo, il se laissait aller à la rêverie, Carmen l’attendrait sûrement sur le port, il n’avait pas à se soucier des problèmes d’intendance, elle avait certainement tout prévu. Il somnolait un peu en buvant lentement cette bière délicieuse, il projetait déjà d’aller au Chili par la voix de la mer, celle que Delgado Aparain et Sepulveda avaient choisie pour leurs fameux échanges épistolaires au sujet des « Pires contes des frères Grim ».

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    Le facteur l’avait conduit jusque sur le port, là où le bateau qui devait contourner le cône américain pour livrer son courrier en Patagonie chilienne, sur la mer de Wedel, était amarré à quai. Il avait la ferme intention de monnayer son transport sur ce bateau pour rejoindre Luis Sepulveda qui entretenait une correspondance régulière et abondante avec Mario Delgado Aparain pour dresser la biographie des jumeaux les plus loufoques d’Amérique latine. Le capitaine voulait bien l’embarquer mais il l’avertit au préalable des difficultés de ce voyage qui passait par le célèbre Cap Horn, Everest des navigateurs, ce qui n’était pas toujours une partie de plaisir. Ceux qui l’avaient passé s’en vantaient après mais peu avant car la trouille leur nouait souvent les tripes.

    La saison était encore belle et la mer n’était pas trop démontée, elle moutonnait comme un champ de blé avant la moisson, secouant le rafiot avec une certaine précaution qu’elle n’avait pas toujours. Il avait trouvé refuge dans un petit recoin de la cale où il avait pu tendre un hamac pour dormir et éventuellement lire à la lumière d’une bougie. Le voyage se déroula pratiquement sans encombre jusqu’à la Mer de Wedel où le facteur venait relever le courrier à bord du bateau malgré les requins qui lui arrachaient, chaque fois, une belle escalope ou un moignon de jambe. Il assista au dernier exploit du facteur qui repartit avec une fesse moins rebondie, avant de demander que, lui, on le débarque à terre parce qu’il tenait particulièrement à cette partie charnue de son individu. Sur le quai réservé aux cap-horniers, il remarqua un petit baleinier qui s’apprêtait à rejoindre son port d’attache sur l’île de Chiloé au large des côtes chiliennes. Une belle occasion pour lui de remonter vers Valparaiso où il pourrait éventuellement faire étape.

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    L'île de Chiloé

    Dans un bar, sur le port, où les marins réapprenaient la stabilité en passant progressivement du roulis de la mer au tangage de l’alcool, il apprit que Francisco Coloane naviguait sur ce bateau qui avait passé plusieurs mois dans le sillage de la baleine. Il bondit, paya une tournée générale aux quelques marins qui étaient agrippés au comptoir comme des naufragés à un morceau de planche, et courut jusqu’au bateau pour négocier son voyage jusqu’à Chiloé avec le capitaine qui trouva là quelques pièces pour compenser une saison de pêche plutôt quelconque. Il changea donc de bord prestement, troqua le rafiot des facteurs contre le baleinier, mais ne gagna pas grand chose en matière de confort. Mais peu importe, il allait vers une destination qui lui convenait bien et il était sûr de rencontrer le chantre des mers du Sud Pacifique, Francisco Coloane.

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    Franciso Coloane

    Un soir, après le repas, ou ce qui en tenait lieu, il réussit à rejoindre l’écrivain qui gribouillait dans son coin quelques notes pour le livre qu’il ne manquerait pas de rédiger à son arrivée au port d’attache du rafiot, sur cette île où il était né et résidait encore parfois quand il préparait une campagne de pêche ou un nouveau récit. Pendant presqu’une nuit, Francisco lui raconta la pêche à la baleine dans les îles de la Mer de Patagonie, jusqu’au fameux Horn, les journées, les semaines à louvoyer entre les îles en espérant apercevoir enfin le jet que la baleine ou le cachalot soufflait, le moral des marins qui descendait aussi vite que grimpait l’aigreur du capitaine, le froid qui devenait de plus en plus intense, la glace qu’il fallait casser et évacuer pour qu’elle n’emmène pas le navire vers les abîmes et enfin le monstre en vue qu’il fallait combattre avec les harpons depuis les chaloupes au risque de chavirer à tout moment. Parfois, il y avait une grande déception après une pêche médiocre synonyme de petite rétribution mais d’autrefois la pêche était fructueuse alors la cambuse chantait, le capitaine sortait un baril de rhum supplémentaire et les marins oubliaient pendant quelques instants leur vie de misère et de souffrance. Il aurait voulu connaître au moins une fois cette vie mais ce n’était plus de son temps, il y avait désormais de gros bateaux très bien équipés qui décimaient les cétacés à grands coups de canons et rendaient totalement obsolètes les rafiots comme celui sur lequel il naviguait.

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    Le baleinier rentra au port, Castro capitale de l’île, avec sa maigre cargaison qui serait sans nul doute la dernière, il ne pouvait pas concurrencer les bateaux-usines et les cétacés devenaient de plus en plus rares rendant les campagnes de pêche peu rentables. Ils accomplirent donc une dernière bordée dans les bars du port pour marquer cet événement et graver un dernier souvenir commun dans leur mémoire. C’est au comptoir de l’un de ces bars à marin qu’il entendit parler d’une maison où les femmes en manque d’ennuis, de préoccupations, de problèmes à résoudre, de diables à tirer par la queue, de gamins à élever, … soignaient leur dépression qu’elles nourrissaient pour remplir leur vie trop facile. Il y avait là, Marcela Serrano qui écrivait, disaient certains, des livres qui lui servaient un peu de thérapie. Il ne connaissait pas cet écrivain, il se renseigna en douce, mine de rien, et décida de lui rendre visite dès que son état le lui permettrait, pour le moment, il était en bordée et il se devait à ses compagnons de mer qui noyaient dans l’alcool leur tristesse et leur nostalgie.

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    Marcela Serrano 

    Quand il reprit contact avec la vie, quand il eut dilué tout le rhum qu’il avait bu, quand ses esprits furent à peu près clairs, il se rendit à l’auberge des femmes tristes pour visiter Marcelle Serrano mais ce n’était pas elle qui effectuait un séjour dans cette auberge, c’était son amie Floreana, historienne de la Patagonie où elle avait sans doute rencontré Patricio Manns sur son cheval dans les vastes plaines de la Terre de Feu et Luis Sepulveda réfugié sur les bords de la Mer de Wedel. Floreana lui raconta que toutes les femmes qui étaient là avaient des difficultés avec la gent masculine et qu’elles se plaignaient de l’impossible rencontre entre les deux sexes analysé dans un catalogue de doléances qui évoque : le besoin de suprématie des hommes, la carrière professionnelle qu’il faut assurer, les mariages ennuyeux, les troubles existentiels, la drogue pour tenir et surtout ces hommes qui ont désormais peur des femmes émancipées qui empiètent sur leur territoire. Il resta coi, pensa qu’il avait fait une erreur, qu’il était tombé là où un marin ne met jamais les pieds et attendit poliment que son interlocutrice poursuive ce qu’elle tardait à faire…

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    Un choc à l’avant, le ferry venait de heurter le quai avant de s’immobiliser et de le tirer d’un mauvais pas, il croyait parler avec une femme de lettres et il se retrouvait dans une auberge pour femme en situation délicate avec l’homme de leur vie ou plutôt celui qu’elle croyait être celui-ci. Une fois sur le quai, il repéra vite son amie Carmen, Carmen Posadas bien sûr, qui l’attendait à la sortie de la douane. Après les civilités, les manifestations de joie et d’enthousiasme et les baisers amicaux d’usage, ils prirent la route pour rejoindre le centre ville où Carmen avait retenu une table à laquelle elle avait invité également Eduardo Galeano et Juan Carlos Onetti.

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    Carmen Posadas

    Le repas était excellent et la discussion roulait sur la littérature, évidemment, et sur la situation dans le pays. Il leur raconta le rêve qu’il avait fait sur le bateau et ils regrettèrent avec lui que le maître des rêves ne l’ait pas conduit à la rencontre de Patricio Manns avec lequel il aurait pu faire de belles randonnées en Patagonie, et de Luis Sepulveda qui ne limitait pas ses travaux d’écritures aux courriers qu’il adressait à Mario Delgado Aparain. Il aurait pu tout aussi bien l’accompagner chez le vieux qui lisait des romans d’amour dans son coin de campagne. Bof ! Je reviendrai une autre fois et j’irai voir ces braves gens auprès des quels vous m’accompagnerez, j’en suis convaincu.

    Monsieur ! … Ho Monsieur ! … vous dormez ? On le secouait de plus en plus fort, il émergea péniblement, il était toujours attablé dans ce bistrot où il avait bu un demi avec son ancien collègue de travail mais un petit attroupement s’était constitué autour lui. Il ne comprenait rien et se sentait un peu ridicule. Il voulut s’éloigner rapidement mais il ne savait pas s’il avait payé, ou non, ses consommations. Le garçon lui dit qu’il semblait dormir mais qu’il avait un tel air d’absence, depuis plus d’une heure maintenant, que ses voisins de table avaient fini par s’inquiéter et demander qu’on essaie de le réveiller. Il ne les remercia même pas, les regarda d’un air bovin, eut envie de les traiter d’andouilles, de les maudire, de les assassiner, … mais il ne pouvait tout même pas leur dire qu’il était à table, à Montevideo, avec des écrivains qui lui parlaient de la littérature locale. Ils l’auraient pris pour un proxénète sur le retour, nostalgique du bon vieux temps où ce métier nourrissait grassement son homme dans cette capitale aux mœurs réputées frivoles.

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    Montevideo

    Il régla l’addition, même les deux demis que son ami politicien avait promis de payer oubliant bien vite cet engagement, ce qui ne le surprit pas réellement, on ne peut pas toujours promettre et toujours donner, il faut bien quelques fois laisser aux autres le soin de payer. Il s’en alla marcher un peu dans les rues avoisinantes pour se réveiller complètement et maudire encore ces cornichons qui ne comprenaient rien au monde des rêves, qui ne savaient pas qu’on peut vivre des aventures merveilleuses dans le monde onirique. Qu’ils végètent dans leur monde de limonadiers à la panse débordante, gavés de bière mais qu’ils lui foutent la paix ! Il en avait marre de ce monde normé où chacun doit suivre le même chemin, où tout est mesuré, interdit, toléré, permis éventuellement. Ce monde où seuls les imbéciles qui régissent les autres ne se trompent jamais parce qu’ils ont tous les droits. Il y avait bien longtemps qu’il n’avait pas été de si mauvaise humeur et même s’il retrouvait progressivement son équanimité habituelle, il en voulait toujours à ces décideurs de ce qui est bon et de ce qui est mal, qui s’ingèrent sans cesse dans la vie des autres. Qu’ils me foutent la paix !

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    Luis Sepulveda

    Et dire qu’il aurait pu prendre le bateau en vrai, enfin dans son vrai rêve, pour rejoindre Luis Sepulveda sur les rives de la Mer de Wedel, partir avec lui à la rencontre du vieux qui lisait des romans d’amour et, ensuite, rencontrer Patricio Manns qui aurait parlé du temps où les gauchos coupaient les oreilles des indiens de la Terre de Feu pour toucher la prime destinée à ceux qui contribuaient à la décimation des populations autochtones. Il aurait bien trouvé ensuite un ami pour lui indiquer le chemin de l’Altiplano andin où il rêvait, depuis des années, de se rendre pour rencontrer Alcides Arguedas et Oscar Cerruto.

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    Lac Titicaca

    Et maintenant, il était sur les rives du célèbre lac Titicaca avec ses deux amis dans « une sorte de brume bleutée qui noie le contour des choses. Le ciel, d’une clarté laiteuse, se colore de tons discrètement violacés par les rayons du soleil qui se lève, énorme et rouge, là-bas aux lointains confins de l’horizon, comme s’il surgissait du sein même de la montagne. » C’était Alcides qui laissait parler son âme de poète pour chanter ce pays qu’il aimait tellement et auquel il avait dédié quantité de lignes. Son œuvre entière aurait pu paraître comme un hommage à cet Altiplano andin accroché sous les sommets inaccessibles de la cordillère, dans le climat rigoureux des hautes montagnes. Il fallait dompter le froid et amadouer l’altitude pour pouvoir enfin profiter des merveilleux paysages que le soleil dessinait sur les sommets éternellement enneigés toisant ce plateau perché, de toute leur fière arrogance. Et dans cette plaine, ou le vert n’arrivait pas à vivre bien longtemps, laissant sa place à cette couleur indéfinie qui oscille entre le vert et le jaune, cette espèce de caca d’oie qui évoque bien ces maigres prairies fanées qui ne peuvent nourrir que des moutons, le lac, l’émeraude, le diamant, la merveille, illuminait toute la région, reflétant les rayons du soleil qui traversaient l’éther originel sans trouver le moindre obstacle sur leur chemin lumineux. Le lac, dieu des indiens qui vivaient sur ses hauts plateaux, père nourricier qui fournissait le poisson et quelques autres denrées comestibles, réserve d’eau inépuisable et fournisseur de végétaux pour divers usages allant de la construction à l’outillage aratoire.


     

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 41

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    FIN DE L'EPISODE PRÉCÉDENT

    Il se décida donc pour une expédition à la bibliothèque, il voulait sélectionner quelques livres de littérature contemporaine française qu’il connaissait mal et qu’il avait certainement trop négligée ces dernières années. Il avait certaines difficultés à nourrir ses expéditions oniriques avec ces livres dont il ne savait pas toujours extraire la quintessence mais peut-être qu’une lecture plus assidue lui ouvrirait, elle aussi, des portes sur d’autres espaces qu’il pourrait parcourir jusque vers des horizons encore vierges pour lui. L’expérience le tentait fortement, il fallait qu’il pousse cette porte, il avait vraiment envie d’explorer d’autres chemins dans ses évasions littéraires ; il était donc nécessaire qu’il mette le nez dans les rayons de sa bibliothèque pour dénicher quelques oeuvres susceptibles de lui indiquer les pistes à suivre pour pénétrer ce monde nouveau, ce monde où les mots dansent sur de belles phrases, ce monde où les mots sont les personnages, où l’art est l’histoire.

    ÉPISODE 41

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    Un vaste nuage de poussière blanche, grise, sale et sèche avala la place centrale de ce petit village paumé au fond de la campagne argentine dans la région de Cordoba, là où la civilisation n’arrive qu’à tout petits pas après avoir cheminé péniblement sous un soleil carnassier, prêt à dévorer quiconque le braverait. En un instant, les immeubles vétustes affichant la stratigraphie des aléas météorologiques qui avaient affecté la ville depuis quelques décennies, disparurent avec les maigres arbres qui, autour de la place, résistaient encore à la chaleur, comme le mirage s’évapore devant le naufragé du désert. Une fois de plus, le bus venait de passer à vive allure, traversant le village sans marquer l’arrêt réglementaire, laissant les voyageurs sur le morceau de trottoir qui servait de quai, déçus, agacés, fâchés, énervés, désabusés, résignés, chacun selon son état d’esprit, selon le motif de son voyage, selon son inquiétude aussi car que pouvait bien signifier cette incongruité, cette défaillance du service des transports qui ne semblait pourtant pas un hasard, une erreur, mais bien plutôt une manœuvre prévue, une consigne précise donnée au conducteur.

    Il était là, parmi ces abandonnés du reste du monde, plus surpris qu’inquiet, il se demandait pourquoi le bus ne s’arrêtait plus dans ce trou perdu, pourquoi certains semblaient si perturbés, pourquoi d’autres l’observaient d’un œil inquisiteur. Il ne savait que faire, il était de plus en plus perplexe, il avait peur de cette foule en émoi, il n’osait pas non plus s’éloigner trop loin de ce groupe car il craignait de se perdre dans le dédale des ruelles qui irriguait le village du maigre flot des quelques habitants qui s’aventuraient encore hors de leur maison ou des lieux publics. Il observait les gens qui l’entouraient, essayant de percer le mystère qui semblait planer sur ce bled perdu dans la chaleur argentine mais, comme chacun avait sa propre version, il ne comprenait rien à ce qui se passait sinon que les autres ne comprenaient pas plus que lui.

    Il se résignait à repartir vers son hôtel, remettant son expédition à plus tard, quand il aperçut un peu à l’écart de l’attroupement bouillonnant, une femme encore jeune mais qui semblait cependant avoir déjà vécu un bout de vie autre part que dans cette impasse où seul le soleil semblait avoir encore trouvé une bonne raison de briller. Bien que légers, ses vêtements indiquaient une origine plus noble portés par les autres femmes du village et même les femmes habituellement de passage comme celle qui était descendue dans le même hôtel que lui avec un représentant de commerce à l’air un peu énigmatique pour ne pas dire louche. Il s’approcha de cette femme qui pourrait peut-être lui apporter quelque information moins fantasmagorique que toutes les affabulations fusant autour de lui. Il l’aborda donc. Elle parut surprise qu’on lui adresse la parole et qu’on vienne troubler sa lecture, elle était plongée dans un livre qu’il ne reconnut pas et dont il ne pouvait pas lire le titre de la position où il était. Elle leva la tête lentement, dévoilant de grands yeux sombres que son ample chevelure brune masquait jusqu’à présent, le regarda droit dans les yeux d’un regard interrogateur semblant lui demander qui il était et qu’est-ce qu’il lui voulait. Il comprit bien que le moment était venu de se présenter et de lui dévoiler le motif de son audacieuse démarche.

    « Madame, veuillez m’excuser, mais votre calme dans cette ébullition ambiante m’a semblé être la seule source à laquelle je pourrais éventuellement trouver quelques informations fiables pour prendre une décision censée concernant l’attitude à adopter dans une telle situation. Je suis étranger, Français, je séjourne en ces lieux uniquement pour mon plaisir et voudrais rejoindre la capitale pour mettre le cap sur l’Uruguay où une amie m’attend avec une impatience croissante comme vous vous en doutez certainement. Alors, auriez-vous quelques informations au sujet de cet étrange comportement de l’autobus qui refuse de prendre les voyageurs de ce village ? » Elle le regardait toujours, semblant décrypter lentement le message qu’il venait de lui transmettre, elle se décida enfin à parler : « Vous savez ici, dans ce coin isolé, tout est aléatoire, rien n’est définitif et rien n’est réellement compréhensible, il faut accepter et attendre, tout cela ne durera pas éternellement. »

    Il n’avait rien appris, il tenta une nouvelle fois sa chance : « Mais vous aussi vous vouliez monter dans ce bus, qu’allez-vous faire maintenant ? » « Aujourd’hui, je vais terminer ce livre qui me passionne et ensuite j’aviserai, quand j’ai entrepris cette expédition vers cette région, je savais que le temps était, ici, une dimension aléatoire et en conséquence je n’ai formulé aucun projet à court terme. De toute façon, je récolterai au moins quelques idées pour mon prochain roman. » Il marqua un léger signe d’étonnement, très léger, qu’elle remarqua cependant. « Vous écrivez ? » Elle sembla un peu contrariée de s’être dévoilée à un inconnu de passage et acquiesça d’un hochement de tête. « Mais c’est magnifique ! » ne put-il s’empêcher de s’enthousiasmer avec un sourire ravi. Il ne rencontrait pas tous les jours des écrivains sans être invité, simplement par hasard. Elle comprit qu’elle en avait trop dit et qu’il convenait d’apporter quelques précisions à son aveu : « J’écris un peu, ou plutôt j’essaie d’écrire des choses qui sont peut-être des romans, peut-être pas, mais tout de même des fictions qui sont malgré tout très plausibles, sur ces régions à la marge de la nation, qui semblent oubliées de tous. J’essaie de leur donner un peu de vie et de considération. » Il lui proposa alors de parler de tout ça, de la vie dans ce village, de tout ce qui se passait un peu mystérieusement dans les alentours et surtout de ce qu’elle écrivait et peut-être de ce qu’elle lisait aussi. Et, pour évoquer tous ces sujets, il serait certainement plus confortable de s’installer à l’ombre de l’un des grands arbres qui préservaient encore un semblant de fraîcheur sur la terrasse du bar de son hôtel. Elle accepta volontiers son invitation car elle avait senti qu’elle pouvait partager un moment de plaisir littéraire, au moins, avec cet étranger qui semblait si enthousiaste quand il parlait des livres et des écrivains.

    Ils s’étaient installés là où l’ombre semblait la plus épaisse, la plus fraîche, même si ce n’était qu’une illusion, mais parfois l’impression est aussi prégnante que la réalité. Pour ne pas évoquer trop brutalement des sujets trop personnels, il lui demanda quel était le livre qu’elle lisait là-bas près de l’arrêt de bus. Elle le sortit de son sac et il put lire sur la couverture : « Façons de perdre » et en-dessous « Julio Cortázar ». Il avait lu ce livre, mais il y avait déjà bien des années.

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    Julio Cortazar

     

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    - Vous cultivez vos classiques ?

    - Oui, Julio est un écrivain important de notre culture, peut-être pas comme Borges ou Arlt mais il est reconnu comme un grand auteur argentin même s’il est né en Belgique et décédé à Paris.

    - J’ai lu ce livre, il y a déjà bien des années, mais ma mémoire commence à devenir poreuse, elle a déjà laissé échapper bien des choses dont le souvenir de ce livre.

    - Je commence seulement ma lecture et je ne peux pas vous en dire beaucoup plus. Je peux simplement vous avouer que Julio m’accompagne souvent dans mes excursions à la campagne.

    - Alors parlez-moi plutôt de ce que vous écrivez.

    - J’écris certes un peu mais je ne publie pas encore beaucoup. J’ai quelques projets et quelques idées dont celle de cette histoire de bus qui ne s’arrête plus. Je pourrais effectivement faire quelque chose avec ça mais je ne sais pas trop comment encore.

    - Le contexte local est pourtant assez riche pour nourrir un roman.

    - Effectivement, on peut toujours insinuer que l’armée grenouille quelque chose, que des groupes de révolutionnaires ourdissent des mauvais coups dans le coin et que le pouvoir prend des mesures préventives et même curatives. La matière ne manque pas, il faut maintenant structurer tout ça en un texte possible même si ce n’est pas très crédible car rien n’est réellement crédible dans ce pays où la chaleur déforme tout.

    - Je sens que vous tenez déjà votre livre et je serais très heureux de vous l’acheter dès sa sortie. Vous voudrez bien m’en informer, voilà mes coordonnées sont inscrites sur cette carte.

    - Je suis désolée mais je n’ai pas de cartes avec moi, je peux simplement vous donner le nom sous lequel j’écris : Eugenia Almeida et j’espère que la presse, un jour, citera mon nom et mon livre. On verra !

    - Je n’en doute nullement !

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    Eugenia Almeida 

    Ils burent un dernier verre d’un léger vin blanc tiré des vignes qui poussent sur les collines du piémont andin, un vin fruité et frais, peu alcoolisé mais un peu acide, qu’il était possible de boire même les jours de grande chaleur sans risques de vertige. Il lui demanda quels étaient ses projets tout en lui rappelant, au préalable ses intentions : « Je pense repartir pour la capitale le plus vite possible et naviguer jusqu’à Montevideo car mon amie doit s’impatienter. Il faudra que je l’avertisse de ma situation actuelle afin qu’elle ne doute pas de ma visite. » Elle lui confia qu’elle aussi désirait rejoindre Buenos Aires où l’un de ses amis écrivain, Pablo Ramos, voulait l’emmener à la découverte du quartier où il était né, où il avait grandi au milieu d’une bande de chenapans qui avait plus de considération pour lui que sa famille trop occupée par des problèmes familiaux et financiers, où il était devenu brutalement un homme sans s’en rendre compte, abandonnant lâchement sa jeunesse qui lui avait tant donné. « Il voudrait que j’aille avec lui dans ce quartier du Viaduc pour respirer l’air de son adolescence et vérifier si les lieux de leurs exploits sont toujours en l’état. Il voudrait aussi m’initier à ce fameux vin des Berges qu’il avait découvert quand il était trop jeune pour ça et qui lui avait laissé un bien mauvais souvenir. »

    Ils décidèrent donc de faire route commune, dans le mesure du possible, dès qu’un moyen de transport se présenterait, peu importe lequel. Ils n’attendirent pas très longtemps, un voyageur de commerce, chez nous on dirait un camelot eu égard à ce qu’il vendait, accepta, le lendemain, de les prendre dans son vétuste camion. La route fut longue et pénible, le commerçant qui voyageait en général seul, profita abondamment de leur compagnie pour les saouler de considérations et d’anecdotes qui ne pouvaient intéresser que ceux qui pratiquaient le même métier que lui. Ils arrivèrent enfin à Buenos Aires où ils se séparèrent, lui partant vers le port, elle se dirigeant vers le quartier du Viaduc où Pablo Ramos voulait l’emmener à l’origine de la tristesse, de la sienne du moins. Mais, avant de la quitter, il lui glissa malicieusement le titre qu’elle pourrait donner à son prochain livre : « L’autobus », elle ne répondit pas mais son sourire en dit plus qu’un acquiescement verbal.

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    Pablo Ramos

    Il se dirigeait vers un arrêt de bus pour consulter la carte du quartier qui y était suspendue, quand il entendit une voix tonitruante qui l’interpellait, il avait très envie de faire la sourde oreille et de passer son chemin mais le gaillard insistait et la voix se rapprochait rapidement, il ne pouvait éluder l’interpellation, il devait céder à l’appel d’il ne savait plus qui même si cette voix ne lui était pas inconnue. Il tourna lentement la tête et reconnut, à son grand dam, un de ses anciens collègues de travail pour lequel il n’avait aucune amitié et assez peu de considération. C’était le genre fort en gueule, élu local parce qu’il parlait plus fort que les autres et semblait toujours tout savoir sans n’avoir jamais rien fait. Il se résolut tout de même à l’accueillir avec le minimum d’amabilité et lui tendit même la main avant que l’autre n’ait le temps de le faire.

    - Salut ! Comment vas-tu ?

    - Comme un vieux !

    - Ne dis pas ça, nous avons le même âge et mes électeurs pourraient nous entendre.

    - Tes électeurs, tu sais depuis longtemps ce que j’en pense !

    - De braves gens qui comptent sur moi.

    - Justement, ils feraient bien d‘apprendre à compter, ils feraient peut-être moins d’erreur en votant !

    - C’est pas gentil ça !

    - Mais non, juste une boutade comme au bon vieux temps.

    - J’aime mieux comme ça car maintenant je suis adjoint au maire.

    - Félicitations !

    - Allez viens, je paie un pot pour fêter notre rencontre et arroser mes nouvelles fonctions.

    - En vitesse alors, juste un, je suis pressé !

    Ils rejoignirent l’un des bistrots qu’ils fréquentaient avec une certaine assiduité quand ils étaient encore dans le monde du travail qu’il fallait bien oublier de temps à autre en s’évadant vers un comptoir plus accueillant qu’une console d’ordinateur fabriquée en Chine. Instinctivement, ils retrouvèrent les places qu’ils aimaient occuper à cette époque et commandèrent la boisson rituelle : « Un demi ! ». Le personnel avait changé et personne ne les salua comme autrefois, autres temps, autres mœurs. Le monde qui avait été le leur ne l’était plus, la page était tournée et partout, même dans ce bistrot populaire, la société n’oubliait jamais de le faire remarquer. Ils burent leur bière en silence ne sachant pas très bien quoi se raconter, les fils avaient été coupés, ils n’avaient plus grand-chose en commun si ce n’est un passé pas forcément très folichon. Il lança la discussion espérant ainsi vider rapidement les sujets qu’ils pouvaient encore évoquer ensemble et s’évader prestement pour se réfugier dans sa tanière, comme disaient ses voisins.

    - Toujours dans la politique ?

    - De plus en plus !

    -  Tu ne fatigues pas trop ?

    - Non, non, juste un peu plus de café et quelques tonifiants les jours où il faut paraître.

    - Quand même !

    - Rien de bien méchant, juste pour l’entretien de la machine.

    - Et tu attends quoi de cette fonction ?

    - J’aime rencontrer des gens et je crois que je suis un personnage important de ma commune, je laisserai peut-être une trace dans son histoire avec mon nom sur la plaque d’une rue.

    - Pas vrai !

    - Pourquoi pas ?

    - Oui, ça fait bien !

    Il ne savait plus que dire, il n’avait jamais imaginé que son ancien collègue puisse être aussi con, ce fort en gueule rêvait de laisser une trace dans l’histoire, c’était vraiment trop drôle. Il avait dû faire un effort pour ne pas lui exploser de rire au nez. Décidément, l’ambition rend aveugle et stupide. Lui qui espérait bien ne rien laisser derrière lui de façon à ne créer aucun nouveau problème pour son entourage, craignant même de ne pas décéder assez rapidement pour ne pas embêter la société. Il ne pouvait pas s’imaginer que des gens pensaient de leur vivant à la place qu’ils occuperaient dans la postérité et pourquoi pas aux obsèques fastueux auxquels ils auraient droit avec cercueil de luxe, drapeau tricolore dessus, discours du maire et foule immense et reconnaissante. Décidément, il ne comprendrait jamais rien à ces gens là, ils ne devaient pas faire partie de son monde à lui.

    - Bon, il faut que je me sauve !

    - Déjà !

    - Obligations ! Tu sais, il faut toujours un élu dans toutes les manifestations, ça rassure le bon peuple.

    - File vite !

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    L'autobus d'Eugenia Almeida lu par Denis Billamboz

    Le temps de l'insouciance de Pablo Ramos lu par Denis Billamboz

    Lire en Argentine par Denis Billamboz 

     

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 40

     

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Après une longue pause, au cours de laquelle le vieux sage sembla vouloir cesser la conversation, il reprit tout de même son propos en précisant : « cette histoire on peut la lire entre les lignes de bien des textes africains, je parie que tu connais un certain nombre d’exemples que tu pourrais me citer ». Surpris par cette proposition, à son tour, il resta coi, interloqué. Voyant l’hébétude de son compagnon, le sage, poursuivit : « Ne crois-tu pas que Gwendoleen que Buchi Emecheta emmena à Londres n’était pas un peu un petit lièvre qui se sauvait pour fuir les problèmes qu’il rencontrait au pays. Ne crois-tu pas que la jeune fille qu’Amma Darko a rencontrée au-delà de l’horizon n’était pas qu’une petite chèvre candide qui est allée se faire croquer ailleurs en s’enfuyant pour ne pas se faire croquer au Gahna ? Ne crois-tu pas que la jeune femme que Sylvain Ananissoh met en scène dans son Togo natal n’a pas elle aussi rencontré les hyènes ? Dis-moi, toi aussi tu connais des histoires de Boucki, de Leuck ou de Béye, tu lis suffisamment de livres africains pour avoir une certaine idée là-dessus. »

    ÉPISODE 40

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    Aminata Sow Fall

    A la lumière de ces exemples, il lui vint à l’esprit le souvenir d’un certain nombre de lectures qu’il avait faites ces dernières années sans qu’il les rapproche, sur le moment, des lavanes et contes de Birago. Il se souvenait notamment des mendiants qui peuplaient un livre d’Aminata Saw Fall qui étaient obligés de faire grève pour ne pas être dévorée par les Boucki qui peuplaient la ville, il se souvenait également de Dioublé, un jeune homme brillant et intègre, sorte de Béye en version masculine et intellectuelle qui finit par être croqué par les hyènes que Tierno Monembo avait laissées courir dans son livre, et pourquoi ne pas voir un petit Leuck dans l’enfant noir de Camara Laye ? Oui, l’Afrique, finalement n’était peut-être qu’une histoire d’hyènes qui voulaient dévorer les gentilles chèvres et de rusés lapins qui se défilaient prestement avec adresse.

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    Après avoir écouté son ami, Birago, approuva du chef et resta un instant figé comme s’il attendait encore quelque chose. Levant son regard vers l’immensité de l’étendue d’herbe sèche qui composait la savane alentour, il parcourut celle-ci d’un regard circulaire et dit : " Tu as peut-être oublié quelques exemples plus éloquents comme le livre d’Hamadou Kourouma qui pose une question définitive et fondamentale jusque dans son titre  En attendant le vote des bêtes sauvages ", tu ne vas pas me dire que le brave Hamadou ne pensait pas aux hyènes qui peuplent notre pays et s’arrogent le pouvoir pour mieux dévorer les autres et s’approprier ce qu’ils possèdent, pauvres Béye et pauvres Leuck, pliez l’échine ou fuyez à toutes jambes, comme la belle Alice, mais vous avez bien peu de chance, les Boucki sont a vos trousses et vous rattraperont bien vite.

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    Oui, je crois que je pourrais voir encore beaucoup de hyènes courir dans les pages des livres que je lis, et pas que des livres africains, des hyènes qui courent derrière de gentilles petites biquettes candides et crédules ou derrière de rusés petits lapins qui tentent de s’esquiver mais n’ont aucune chance de se sauver s’ils n’abandonnent pas leur terrier, leur territoire, leur pays. Cela lui semblait simple, bien trop simple et cependant tout cela n’était pas faux, c’était l’éternelle histoire de celui qui veut la part de l’autre pour en avoir une plus grosse pour lui ou qui n’a droit à sa part que s’il la prend à un autre. Et, comme le disait Birago Diop, non sans une petite part de cynisme, car « malheureusement, ce soir, Béye, tu as rencontré le BESOIN. » Ce fameux besoin que les Africains éprouvent désormais dans toute son ampleur et toute sa tragédie.

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    Sa rencontre avec le vieux sage ne l’avait pas tiré de son angoisse, il restait terrorisé par ce qu’il avait vu et maintenant il savait que d’autres choses tout aussi effroyables étaient possibles, ailleurs peut-être, mais possibles tout de même. Et, à ce moment, il se souvint d’un autre Diop, Boris Boubacar, et du livre terrible qu’il avait écrit sur les massacres du Ruanda. Oui, décidément l’Afrique est dans une grande douleur, et pas seulement l’Afrique, l’humanité entière qui écrit actuellement une page bien noire de son histoire, une page noire certes, mais avec beaucoup de rouge, le rouge du sang. Avant de partir pour ce voyage imaginaire vers ce continent, il rêvait encore de l’enfant noir qui aurait pu être celui de Camara Laye mais aussi celui qui avait vu le jour à Aké avant de devenir l’un des premiers lauréats africains du Prix Nobel de littérature, Wole Soyinka. C’était au temps où l’Afrique sortait d’une longue colonisation avilissante et humiliante et qu’elle croyait encore en un avenir possible et même doré. Au temps où Mariama Bâ luttait pour la liberté avant de devoir avaler bien des couleuvres tout comme Chinua Achébé et bien d’autres encore qui ne croyaient plus en leurs rêves et se laissaient aller dans un scepticisme de plus en plus profond, en faisant des rêves peuplés d’hyènes dévorant leur continent la gueule dégoulinante du sang de tous ces enfants candides et innocents qui ne croyaient qu’à la liberté et qui ne pensaient pas qu’un jour le besoin les conduiraient là où Béye la petite chèvre s’était fait dévorer.

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    Wole Soyinka

    Il voulait quitter cet univers car il aurait voulu rêver de jours meilleurs pour ce continent mais il ne trouvait pas de livres qui puissent l’entraîner sur le chemin de l’espérance, sa quête aboutissait toujours là où l’hyène croque la chèvre. Même s’il retournait de fond en comble son impressionnante pile de livres à lire ou qu’il s’attèle à l’exploration systématique des fonds de la bibliothèque locale, il avait l’impression qu’il ne trouverait jamais un livre récent qui lui raconterait l’Afrique peinte aux couleurs du bonheur, de la liberté et de la prospérité. Il ne pourrait jamais s’arracher à ce rêve sinistre qui le poursuivrait tant qu’il ne partirait pas pour un autre monde.

    Ce monde de la faim, de la peur, de l’humiliation et de la mort semblait composer une des strates des divers mondes qui nous sont accessibles par le rêve, l’introspection, le voyage ou d’autres moyens encore, une strate qui paraissait nécessaire à l’humanité pour qu’elle y déverse son trop plein de vices. Il se leva, prépara un bon café bien fort tout en se disant que ce produit, venu d’Afrique, n’était certainement pas payé suffisamment cher aux producteurs pour qu’ils puissent ne pas rencontrer ce fameux besoin qui est à la base de la chaîne alimentaire des humains dans ce pays et de la chaîne des envies de tous ceux qui arpentent ce continent de long en large pour en tirer le maximum de profit. Cette pensée versa une nouvelle dose d’amertume dans ce café dont il attendait autre chose.

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    Le café le ramena tout de même malgré, ou à cause, de son amertume à son terrier, à lui, comme ses voisins devaient définir son habitation, où il reprit progressivement conscience de son environnement en se disant que ses rêves devenaient de plus en plus embrouillés et qu’il avait bien des difficultés à se souvenir de ce qu’il avait vécu dans cet autre monde qu’il fréquentait cependant toujours plus assidûment. Son esprit semblait s’encombrer progressivement et inéluctablement de sédiments de ses lectures et d’autres rêves rémanents qui composaient, en un diabolique mélange, des songes de plus en plus complexes où il s’égarait de plus en plus facilement. Il ne voyait pas comment sortir de cette situation, il fallait qu’il accepte ces compositions oniriques s’il voulait encore avoir une raison de vivre en dehors de la médiocrité quotidienne que lui proposait l’univers des autres. Il ne pouvait pas mettre en panne d’un seul coup, brutalement, sa machine à voyager dans les mondes des lectures, le risque était trop grand, il pourrait se retrouver prostré sans aucune motivation, sans envies, sans occupations, sans préoccupations, sans plaisir, … sans raisons d’être encore.

    L’heure n’était pas encore venue de se poser ce genre de questions, il fallait qu’il bouge un peu, qu’il s’ébroue l’esprit, qu’il achève le transfert entre le monde qu’il venait de quitter et celui qu’il cherchait à réintégrer. Les journées étaient désormais plus longues, l’équinoxe de printemps était déjà dépassé depuis quelques semaines, il pouvait s’offrir une sortie en ville ou une balade à la campagne de quoi le réconcilier définitivement avec le monde terrestre où il avait encore de belles joies à vivre dans les livres, dans la cuisine, dans le vin, … et auprès des amis qu’il avait gardés même s’il n’était plus très nombreux et des nouveaux, plus virtuels, qu’il avait rencontrés grâce aux nouveaux moyens de communication.

    Il se décida donc pour une expédition à la bibliothèque, il voulait sélectionner quelques livres de littérature contemporaine française qu’il connaissait mal et qu’il avait certainement trop négligée ces dernières années. Il avait certaines difficultés à nourrir ses expéditions oniriques avec ces livres dont il ne savait pas toujours extraire la quintessence mais peut-être qu’une lecture plus assidue lui ouvrirait, elle aussi, des portes sur d’autres espaces qu’il pourrait parcourir jusque vers des horizons encore vierges pour lui. L’expérience le tentait fortement, il fallait qu’il pousse cette porte, il avait vraiment envie d’explorer d’autres chemins dans ses évasions littéraires ; il était donc nécessaire qu’il mette le nez dans les rayons de sa bibliothèque pour dénicher quelques oeuvres susceptibles de lui indiquer les pistes à suivre pour pénétrer ce monde nouveau, ce monde où les mots dansent sur de belles phrases, ce monde où les mots sont les personnages, où l’art est l’histoire.

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 39

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Je pense à tous ces gueux, reprit Ibrahim, Aslan cette fois, que notre maître incontesté,Naguib Mahfouz, a merveilleusement mis en scène, qui ne peuvent croire en personne et qui pourraient trouver, pour certains du moins, un refuge à l’abri de ceux qui font de belles promesses et des petits cadeaux pour les attirer dans les rets de leurs mouvements extrémistes.

    - Ils ne sont pas si nombreux, rétorqua Alaa. 

    - Plus que nous le croyons, poursuit Ibrahim Aslan ; on dit même que le fils du concierge de cet immeuble participerait à des camps d’entraînement militaire pour venger les humiliations qu’il aurait subies.

    - Juste une petite crise de jeunesse que quelques privations et brimades calmeront bien vite répliqua Alaa.

    - Il ne faut pas plaisanter avec ça, la menace est réelle et tant de femmes l’ont déjà payé de leur vie qu’il faut se prémunir dès maintenant, ne pas laisser la place, l’occuper dès maintenant et être fort pour que les extrémistes ne puissent pas insérer le coin de leurs ambitions dans la faille créée par notre révolution, insista Nawal.

    - « L’histoire ne repasse pas les plats » cita Gamal mais on dit aussi « que l’histoire n’est qu’un éternel recommencement », alors soyons vigilants et ne baissons pas la garde.

    - Gardons à l’esprit l’exemple iranien pour ne pas être surpris un jour ajouta Ibrahim, Abdel Meguid cette fois. Et regardons ce qui se passe ailleurs aussi, en Tunisie, au Soudan d’oùTayeb Salih pourrait nous adresser quelques informations.

    ÉPISODE 39

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    Une femme en niqab dans les rues du Caire, en juillet 2012  

     

    Pour eux la révolution triompherait inéluctablement de la dictature en place, beaucoup rêvaient d’une Egypte libre, tolérante, ouverte, comme au temps d’avant le coup d’état militaire mais tous, ou presque, craignaient le processus qui avait porté au pouvoir, en Iran, un parti particulièrement fanatique et barbare. Pour lui, ce n’était même pas un rêve qu’il venait de vivre mais tout juste une réflexion fantasmée qu’il aurait voulu partager avec des écrivains du cru qui vivaient le problème au quotidien sur le terrain. La révolution égyptienne triomphait en effet de sa dictature obsolète mais n’avait en rien réglé la question de l’avenir du pays, beaucoup d’hypothèses étaient encore possibles. Son quartier aussi s’islamisait à grande vitesse et il croisait de plus en plus souvent des femmes complètement voilées même par les temps de canicule. Pour lui, chacun s’habillait comme il en avait envie mais il avait pourtant beaucoup de mal à croire que des jeunes femmes acceptaient de plein gré et de gaieté de cœur de porter de tels vêtements par des températures aussi élevées. Et, aussi, il songeait à tous les combats menés par les femmes de la génération de sa mère pour leur liberté, leur dignité et le respect qui leur est dû. Il avait l’impression que l’histoire avait croché la marche arrière et qu’elle remontait le temps vers des périodes très nébuleuses au cœur de l’Afrique, du Maghreb à la pointe de Bonne Espérance.

    Et notamment au sud du Sahara, du Mali au Sénégal, où des femmes avaient servi pendant de longues années de monnaie d’échange. Elles étaient souvent données en gage au chef du village quand un petit propriétaire sollicitait une avance de graine qu’il ne pouvait rembourser, pour nourrir sa famille après une récolte insuffisante suivie d’une autre tout aussi médiocre. Le chef alors exigeait que la femme, ou l’enfant, ou toute la famille, soit mise en esclavage à son service et parfois, comme il avait abondance de main d’œuvre, surtout quand il avait malicieusement organisé la pénurie, il cédait quelques esclaves à des marchands maures pour acheter des colifichets qui montraient l’étendue de ses richesses et de son pouvoir.

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    Ibrahima Ly

    Ibrahima Ly voulait l’entraîner sur un marché d’esclaves où les chefs locaux vendaient leurs marchandises à des commerçants maures qui transportaient leurs acquisitions dans les pays du Golfe Persique pour servir dans les harems. Les plus jeunes et plus belles filles étaient réservées pour les plaisir de la chair, les autres femmes pour le service des courtisanes comme les mâles castrés qui coûtaient beaucoup plus chers que les hommes entiers qui, eux, étaient destinés au service des maîtres. D’autres esclaves étaient transportés, en longues caravanes, sous un soleil abominable, jusqu’au célèbre terminal de Gorée où les blancs venaient s’approvisionner en chair fraîche qu’ils revendaient aux planteurs de coton ou de canne à sucre dans les Amérique. Il ne voulait pas marcher sur cette route exécrable de la déchéance humaine, il n’aurait pas pu supporter une telle atrocité, il voulait partir avec NImrod pour admirer les jambes ensorcelantes d’Alice qui courait dans la brousse comme une gazelle. Mais elle courait si vite et si légèrement que jamais il ne la rattraperait.

    Il s’enfuit donc avec Massan Makan Diabaté et Amadou Hampaté Bâ à la rencontre de deux facétieux personnages qui prenaient un malin plaisir à faire des farces, à monter des histoires ubuesques, à rouler dans la farine et à ridiculiser les colons qui cherchaient à obtenir leur allégeance ou au moins une certaine passivité de la part de leur esprit un peu trop inventif. Mais les deux lascars, Wrangin et le coiffeur de Kouta, restaient insaisissables et ingérables, des personnages totalement libres et indépendants qui pouvaient servir d’exemple à tous leurs compatriotes oppressés. Il serait resté des semaines, sous ce banian, à écouter les histoires improbables de ce coiffeur théâtral qui inventait des aventures ubuesques pour ses clients ébahis qui ne se permettaient pas le moindre bruit afin de ne pas troubler son discours extraordinaire. Ils avalaient ses élucubrations comme, à la campagne on gobe l’œuf de la poule, sans jamais douter de leur véracité.

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    Chinua Achebe

    Ils racontaient des histoires qu’ils inventaient de bout en bout sans que personne jamais ne les mette en doute, ils racontaient aussi les aventures que certaines femmes avaient connues pendant la guerre de libération contre les colonisateurs, des aventures qui sortaient tout droit des livres de Chinua Achebe, des aventures de femmes en guerre, des destins de femmes qui avaient cru en la victoire et en un avenir meilleur avant de perdre leurs illusions devant l’appétit des ogres dirigeants, des trafiquants sans foi ni loi et de ceux qui se disaient leurs alliés mais n’étaient en fait que des partenaires de corruption pour ceux qui avaient quelques responsabilités. Ces femmes avaient cru en leur combat comme ce petit militaire nigérian qui ne parlait qu’un anglais sommaire et à qui on avait donné un fusil pour l’enrôler dans l’un de ces groupes de mercenaires qui erraient dans la campagne à la solde d’un quelconque chef de guerre qui vendait ses services à qui les paierait le plus cher. Et, un jour de bataille, ce petit militaire ingénu s’était retrouvé seul survivant de sa petite compagnie, tous les autres étaient morts au combat. Il avait dû son salut à son innocence, il avait peur de son fusil autant que de ceux qu’on lui avait dit être des ennemis, et il était resté tapi à terre pendant la fusillade qui l’avait ainsi épargné.

    Et, maintenant, il était là assis devant ce qui avait été sa maison avec ceux qui étaient, il ya quelques heures seulement, ses ennemis et qui étaient désormais ses frères d’armes.

    Celui qui semblait être le chef de ce petit groupe de mercenaires l’interrogeait :

    - Qui es-tu ?

    - Moi, grand fils protéger famille ! Moi pas peur ! Moi petit minitaire !

    - Qui t’a donné cette arme ?

    - Grand soldat, fort, donner arme à moi.

    - Pour quoi faire ?

    - Pour protéger famille ennemis très méchants vouloir tuer famille.

    - Qui sont ces ennemis ?

    - Ceux qui vouloir tuer famille.

    - Tu sais te servir de cette arme ?

    - Non, mais moi pas peur, moi faire le feu !

    - Veux-tu venir avec nous pour tuer ceux qui ont attaqué ta famille ?

    - Moi vouloir vengeance.

    - Tu vas apprendre à te servir de cette arme !

    - Oui, moi très vouloir.

    - Toi, prends-le avec toi et montre lui comment on tire sur les ennemis.

    Caché derrière les ruines des huttes calcinées que la troupe venait de brûler, il venait d’assister à l’enrôlement d’un adolescent à qui on aurait pu faire croire n’importe quoi du moment qu’on lui disait qu’une troupe allait attaquer sa famille et qu’il devait la défendre ou que des grands méchants avaient fait du tord aux siens et qu’il fallait qu’il les venge. De toute façon, il ne connaissait personne et rien à ces luttes fratricides qui ensanglantaient le pays depuis un certain temps déjà. Et ainsi de jeunes garçons se massacraient en croyant réciproquement que celui d’en face voulait décimer sa famille, alors qu’ils n’étaient que des pions sur l’échiquier de mercenaires sans foi ni loi qui vendaient leurs maigres troupes au plus offrant des candidats au pouvoir. Et ainsi Sozaboy, notre petit soldat candide et volontaire était mûr pour perpétrer les pires horreurs à l’encontre de ceux qui voulaient tuer les siens comme on le lui avait laissé croire. Ces pauvres gamins, quand ils échappaient au massacre, passaient d’un camp à l’autre sans aucun scrupule, ils ne se battaient pas plus pour un idéal que pour un croûton de pain ou n’importe quelle autre cause, il se battait pour le chef du moment. Leur violence n’avait aucune limite, ils avaient grandi avec l’horreur et la brutalité comme grandes sœurs.

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    Abruti par tant de sauvagerie, il voulut échapper à ce monde bestial - mais même les bêtes ne se battent pas sans raison majeure - il décida alors d’aller à la rencontre d’un sage, Diop peut-être, pas Boubacar Boris Birago celui qui écrivait des lavanes et des contes pour que la sagesse n’abandonne pas définitivement ce continent trop souvent à feu et à sang pour le profit d’affairistes venus d’ailleurs. Birago Diop avait trouvé refuge aux confins de la savane et de la maigre forêt qui résistait sous les assauts conjugués du vent et du soleil.

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    Birago Diop

    Le vieux sage l’avait accueilli avec plaisir et humilité, il méditait sur les contes qu’il pensait encore écrire pour rappeler aux Africains le bon sens qu’ils avaient oublié depuis la colonisation et encore plus depuis la libération. Il espérait toujours les voir revenir à une sagesse ancestrale qui avait permis à des peuples de vivre en paix et prospérité pendant de longues périodes sur ce continent si exigeant pour l’être humain. « Dis moi Birago que penses-tu de l’Afrique actuelle ? » Lui demanda-t-il. Le vieil homme ne répondit pas, il resta plongé dans sa médiation comme pour mûrir une réponse pas trop précise et pas plus évasive cependant pour laisser la porte ouverte à toutes les interprétations possibles.

    « L’Afrique, elle ne va pas très bien mais elle pourrait aller plus mal ou peut-être même mieux. L’Afrique est comme la savane, elle est peuplée d’êtres bons et candides, de jeunes qui ne veulent plus tellement croire en leur pays et qui esquivent les problèmes en fuyant à l’étranger, pensant y trouver un monde meilleur, et de chacals féroces et perfides qui sont toujours prêts à croquer les plus faibles pour s’approprier leur petit avoir. »

    « Je comprends bien Birago, à t’écouter j’ai l’impression d’entendre une lecture d’une de tes lavanes. Celle où l’on retrouve Leuck , le lièvre rusé qui se tire toujours d’affaires, Béye, la petite chèvre candide et bonne qui, malgré son allégeance, se fait tout de même croquer par Boucki l’hyène hideuse, vile et fourbe qui la dévore simplement parce qu’elle en a envie ou besoin, sans s’occuper de ce qu’elle est. L’Afrique que tu me racontes, c’est un peu cette histoire démultipliée des milliers et des milliers de fois ».

    « Oui, tu as compris, l’Afrique comme je la vois depuis mon coin de savane c’est un peu ça. »

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    Après une longue pause, au cours de laquelle le vieux sage sembla vouloir cesser la conversation, il reprit tout de même son propos en précisant : « cette histoire on peut la lire entre les lignes de bien des textes africains, je parie que tu connais un certain nombre d’exemples que tu pourrais me citer ». Surpris par cette proposition, à son tour, il resta coi, interloqué. Voyant l’hébétude de son compagnon, le sage, poursuivit : « Ne crois-tu pas que Gwendoleen que Buchi Emecheta emmena à Londres n’était pas un peu un petit lièvre qui se sauvait pour fuir les problèmes qu’il rencontrait au pays. Ne crois-tu pas que la jeune fille qu’Amma Darko a rencontrée au-delà de l’horizon n’était pas qu’une petite chèvre candide qui est allée se faire croquer ailleurs en s’enfuyant pour ne pas se faire croquer au Gahna ? Ne crois-tu pas que la jeune femme que Sylvain Ananissoh met en scène dans son Togo natal n’a pas elle aussi rencontré les hyènes ? Dis-moi, toi aussi tu connais des histoires de Boucki, de Leuck ou de Béye, tu lis suffisamment de livres africains pour avoir une certaine idée là-dessus. »

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    Lecture des Contes et lavanes de Birago Diop par Denis Billamboz

    Lire en Afrique francophone par Denis Billamboz

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 38

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    FIN DE LÉPISODE PRÉCÉDENT

    - J’ai une idée ! Nous pourrions peut-être, un jour, organiser une retraite dans le désert avec ceux qui ont vécu l’épreuve de l’abstinence comme Farah, des Ethiopiens comme Mezlekia et d’autres venus de l’Afrique saharienne qui pourrait mettre leur sagesse en commun pour donner la leçon à ceux qui tiennent le pouvoir.

    - Belle idée mais il serait peut-être plus simple et plus efficace que les tenants du pouvoir soient transportés dans le désert pendant quelques jours, sans assistance, évidemment pas comme les sauvages qui envahissaient ergs et dunes avec leurs monstres voraces et pétaradants.

    - Les bolides ont quitté la piste, c’est déjà un bon point !

    - Pour sûr ! Mais il faut maintenant rassembler le troupeau et préparer le campement pour la nuit.

    - La fraîcheur descend !

    ÉPISODE 38

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    Il frissonna, émergea péniblement de sa sieste en cherchant les brebis du regard mais ne vit que son chat qui dormait sur son coussin dans un coin du salon. Il se leva, monta un peu le chauffage car cette journée printanière était un peu maussade et l’humidité tirait la température ambiante vers le bas. Il trouvait un peu difficile de passer de la vastitude du désert à l’étroitesse de son salon de célibataire endurci, il lui fallait bien un bon thé bien chaud pour recouvrer la totalité de ses esprits et accepter de quitter son rêve sans trop de regrets. Décidément la vie dans son monde artificiel était plus riche que sa petite vie de retraité dans sa petite maison d’un quartier périphérique d’une ville de province qui se dit grande mais ne l’est que dans les documents promotionnels.

    La solitude il l’avait, ou presque, mais il n’avait pas la magie ni le décor que le désert propose aux visiteurs qui s’y aventurent avec humilité et courage, car le désert s’offre à ceux qui le méritent en faisant preuve de patience et de pugnacité. Le désert n’est pas un terrain de jeu, c’est un lieu de vérité où l’homme se retrouve face à lui-même, face à toutes ses insuffisances et tous ses travers. Lui, il était capable de meubler sa solitude mais serait-il capable d’affronter les exigences du désert et surtout le regard qu’il faudrait bien qu’il porte à un moment ou un autre sur lui-même. Il était peut-être un peu tard pour lui de tenter l’aventure du désert mais il pourrait tout de même tenter une première approche avec des amis qui avaient succombé à l’attraction de l’immensité silencieuse. Un jour, peut-être… mais la conviction n’y était pas réellement.

    Il rangea cette suggestion dans le petit coin de sa tête qui servait un peu de débarras, là où il classait toutes les bonnes idées, réflexions, lumières spontanées, …., qui lui venaient à l’esprit quand il laissait dériver ses pensées au fil de leur courant, quand il rêvassait mais surtout quand il refermait un livre. Il savait bien qu’il visitait rarement cette petite case de sa mémoire et que ce qu’il y rangeait risquait plus de disparaître dans l’océan du temps que d’être, un jour, concrétisé mais il faut bien avoir des fantasmes en réserve pour pouvoir les réveiller le moment voulu non seulement pour les réaliser mais surtout pour y penser de temps à autre et ainsi se convaincre que la vie peut encore offrir des aventures inattendues, ou bien peu attendues, et des émotions fortes qui la rende encore désirable. Il en était ainsi de ses envies de voyage qu’il échafaudait souvent après des lectures qui l’entraînaient à l’autre bout de la planète, et même si une planète n’a pas de bout, il avait l’impression qu’il y avait quelque part une extrémité qui ne ramenait pas au point de départ mais ouvrait sur un ailleurs.

    Ainsi ses voyages ébauchés, peaufinés, coloriés, assaisonnés, dormaient paisiblement dans ce petit coin de sa tête car il savait bien qu’il ne les accomplirait jamais parce qu’il n’aimait pas beaucoup voyager en groupe et n’avait pas forcément les moyens de partir loin seul. Donc il se rabattait régulièrement sur les voyages imaginaires qu’il effectuait dès qu’il laissait ses neurones sans activités bien précises. Et, comme il avait acquis un talent particulier dans l’art de concevoir ces voyages virtuels, il préférait de beaucoup ce type d’évasion qui ne lui réservait aucune mauvaise surprise et le laissait dans le petit confort dans lequel il avait installé sa vie de célibataire qui penchait de plus en plus vers une forme de misanthropie, légère mais tout de même assez réelle. L’heure n’était plus à la méditation, il avait envie de son thé quotidien et il s’affaira pour le préparer.

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    Alaa el Aswany

    Alaa el Aswany lui versa un thé à la menthe avec tout l’art et l’adresse imposé par le rituel de la consommation de cette boisson au Moyen-Orient et notamment à Alexandrie où ils étaient installés sur la terrasse d’un vieil immeuble, ne manquant pas style, connu, dans le quartier, sous le nom de celui qui sans doute l’avait fait construire, un certain Yacoubian, un aventurier qui avait probablement échu dans ce port pour y commercer comme de nombreux autres venus de tous les pays bordant la Méditerranée et d’ailleurs encore. Alaa l’avait invité avec quelques amis à partager ce moment de convivialité sur cette terrasse dominant une bonne partie de la ville et où résidait un condensé représentatif de la population égyptienne qui vivait de plus en plus mal sous la botte d’un pouvoir autoritaire laissé à quelques sicaires par un dictateur décrépi qui ne contrôlait personnellement plus grand-chose.

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    Il y avait là, outre son hôte, Ibrahim Abdel Meguid venu en voisin, un autre Ibrahim, Aslan, Ghamal Ghitany et une femme, elles ne sont pas si nombreuses à oser prendre la plume dans ce pays, Nawal el Saadawi. Au moment où le peuple égyptien secouait avec de plus en plus de vigueur la carapace que le pouvoir essayait de maintenir cadenassée sur les épaules de ceux qui ne profitaient pas des abus de la classe dirigeante, Alaa avait voulu réunir quelques écrivains égyptiens pour évoquer, avec son ami français, l’avenir de son pays condamné au coup de force pour sortir de l’impasse dans laquelle il était actuellement. Il les avait accueillis sur la terrasse de cet immeuble qui symbolisait un peu, à lui seul, l’Egypte des temps meilleurs, avant que les militaires n’accaparent le pouvoir pour en abuser sans vergogne aucune.

    Après un rapide tour de table en forme de présentation des invités, formalité vite expédiée car l’ami français était le seul à ne pas connaître l’ensemble des convives, Alaa parla longuement de la situation actuelle en Egypte, il évoqua ces petits groupes qui commençaient à s’agglutiner à proximité du centre ville, provoquant de plus en plus la police et les dépositaires de l’autorité publique, narguant les hommes proches du pouvoir et inquiétant les gouvernants qui faisaient mine de rester quiets et impassibles. Allaa était convaincu que le mouvement de révolte ne s’arrêterait pas à ces gesticulations de mauvaise humeur et à ces provocations, il était convaincu que ces manifestations s’ancraient très fortement dans le passé récent de l’Egypte et qu’elles annonçaient un mouvement plus ample destiné à éjecter le dictateur et ses sbires hors des sphères du pouvoir. Les Egyptiens avaient atteint le stade de la saturation et ils ne pourraient pas supporter le pouvoir en place plus longtemps, même au prix de nombreuses vies sacrifiées.

    Tous les convives étaient parfaitement d’accord sur ce point et ne voulaient parler que de ce qu’il y aurait après même si Alaa prétendait qu’il était peut-être un peu tôt pour parler d’un après avant d’avoir réalisé le pendant.

    - Nous devons déjà gagner notre révolution car c’est bien d’une révolution qu’il s’agit, le compromis n’est pas possible, ceux qui ont écrasé la population pendant des décennies doivent désormais rendre des comptes et laisser la place à un pouvoir issu du peuple.

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    Abdel Meguid

    - Parfaitement d’accord avec toi, enchérit Abdel Meguid, le temps de la grande purge est arrivé mais il faut que nous soyons vigilants, certains lorgnent déjà sur le vide que la révolution risque de créer.

    - A qui penses-tu ! Demanda Alaa.

    - Je ne connais pas les habitants de cet immeuble et je ne voudrais pas prendre le risque d’évoquer certains mouvements qui infiltrent de plus en plus les couches sociales les plus démunies, répliqua Abdel Meguid.

    - Tu as raison, restons prudents mais aujourd’hui l’immeuble est sûr, il ne reste que quelques femmes et un vieux dandy qui croit encore vivre aux temps qui ont précédé la prise du pouvoir par l’armée.

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    Nawal el Saadawi

    - Mais j’espère bien que les femmes ont aussi leur mot à dire dans cet immeuble ! S’exclama Nawal el Saadawi.

    - Hélas pas souvent, pour ne pas dire jamais, avoua Alaa qui enchaîna en précisant qu’ils pouvaient parler tranquillement à condition de pas crier trop fort tout de même.

    - Bon, l’ère n’est pas forcément à la prudence, il faut bien un brin de témérité pour triompher. Je ne peux m’empêcher de penser à ce que l’Iran a vécu depuis le soulèvement contre le shah, reprit Abdel Meguid.

    - Cette inquiétude n’est pas infondée, les ultras religieux ont largement pénétré la masse de plus en plus importante de ceux qui sont totalement démunis et qui n’attendent plus rien de personne sauf de nouvelles persécutions.

    Gamal qui était resté coi jusqu’à présent, toussota pour souligner qu’il voulait prendre la parole et dit qu’il avait l’impression de voir s’écrire une page de l’histoire qu’il avait déjà lue, quelque part dans les manuels avec lesquels on enseignait encore cette matière avant le coup d’état des militaires.

    - J’ai une vision, prémonitoire peut-être, qui me montre des soldats barbus, frappés au front du croissant, qui fouillent maison après maison pour débusquer ceux qui ne se plieraient pas devant la loi religieuse. L’Egypte a déjà connu cet épisode, il serait bon qu’elle s’en souvienne pour ne pas réécrire une page funeste de son histoire, conclut-il.

    - Ne soyons pas trop pessimistes lança Alaa, il y a un grand nombre d’Egyptiens qui veut un pays laïc et libre et qui luttera pied à pied pour ne pas sombrer dans une autre dictature, encore plus obscure cette fois.

    - Nous les femmes, s’exclama Nawal, nous ne supporterons plus tout ce que nous avons dû déjà endurer depuis des siècles, nous voulons être désormais des êtres humains comme les hommes et nous nous battrons pour notre dignité aux côté de celles et ceux qui veulent la liberté, la liberté de penser et de croire et l’égalité entre les sexes.

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    Naguib Mahfouz

    - Je pense à tous ces gueux, reprit Ibrahim, Aslan cette fois, que notre maître incontesté, Naguib Mahfouz, a merveilleusement mis en scène, qui ne peuvent croire en personne et qui pourraient trouver, pour certains du moins, un refuge à l’abri de ceux qui font de belles promesses et des petits cadeaux pour les attirer dans les rets de leurs mouvements extrémistes.

    - Ils ne sont pas si nombreux, rétorqua Alaa.

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    Ibrahim Aslan

     

    - Plus que nous le croyons, poursuit Ibrahim Aslan ; on dit même que le fils du concierge de cet immeuble participerait à des camps d’entraînement militaire pour venger les humiliations qu’il aurait subies.

    - Juste une petite crise de jeunesse que quelques privations et brimades calmeront bien vite répliqua Alaa.

    - Il ne faut pas plaisanter avec ça, la menace est réelle et tant de femmes l’ont déjà payé de leur vie qu’il faut se prémunir dès maintenant, ne pas laisser la place, l’occuper dès maintenant et être fort pour que les extrémistes ne puissent pas insérer le coin de leurs ambitions dans la faille créée par notre révolution, insista Nawal.

    - « L’histoire ne repasse pas les plats » cita Gamal mais on dit aussi « que l’histoire n’est qu’un éternel recommencement », alors soyons vigilants et ne baissons pas la garde.

    - Gardons à l’esprit l’exemple iranien pour ne pas être surpris un jour ajouta Ibrahim, Abdel Meguid cette fois. Et regardons ce qui se passe ailleurs aussi, en Tunisie, au Soudan d’où Tayeb Salih pourrait nous adresser quelques informations.

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    L'immeuble Yacoubian lu par Denis Billamboz

     

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 37

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Il était presque réveillé, il était à la limite, là où il n’est pas forcément indécent de se recoucher et où il n’est déjà plus courageux de rester debout. Il resta là, planté au milieu de la cuisine, se remémorant son rêve. Il pensait qu’il partait de plus en plus souvent par les chemins qui s’ouvraient dans les livres qu’il lisait et qu’il avait de plus en plus tendance à réécrire les histoires qu’il avait lues et même souvent à inventer des histoires avec les personnages ou les auteurs de ses lectures. Il s’accaparait les histoires des autres pour refaire le monde à sa façon mais sans jamais arriver à une conclusion même provisoire. Il devrait peut-être, un jour, écrire sa propre histoire, oui peut-être, mais cela ne faisait nullement rêver et ne permettait pas de refaire le monde que les autres essayaient de bâtir.

    Bah ! Les autres le faisaient tellement bien, tellement mieux que lui le ferait, qu’il serait finalement plus avisé de continuer à lire et de laisser le soin aux autres d’écrire. Il pourrait ainsi continuer à courir le monde, courir tout autour du monde pour en faire le tour et bâtir d’autres mondes avec tous les personnages qu’on lui donnait et toutes les histoires qu’il pouvait s’approprier. Finalement, il décida de s’accorder une petite heure de flânerie sous la couette pour rêver encore un peu.

    ÉPISODE 37

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    Ibrahim Al Koni

    - Salut cher voisin, comment va ?

    - Salut Ibrahim !

    - Ibrahim ! Pourquoi Ibrahim ? Je ne m’appelle pas Ibrahim !

    - Non, non, j’ai dit « y va à la gym ? » en voyant ton fils partir avec son sac de sport (il se raccrochait aux branches comme il pouvait car il avait bien dit « Ibrahim » tant il était encore perdu dans son rêve éveillé, parcourant le désert avec Ibrahim Al Koni sur les traces de ses ancêtres touaregs.)

    - Tu avais l’air tellement ailleurs que je demandais bien ce que tu voulais me dire.

    - Je voulais simplement répondre à ton salut tout en t’interrogeant sur les activités sportives de ton fils. Au fait, il pratique toujours ce sport en compétition ?

    - De plus en plus, même, il est toujours au gymnase. Je ne sais pas s’il a du talent mais je sais qu’il est diablement motivé.

    - Eh bien, je lui souhaite d’avoir des résultats qui récompenseront ses efforts.

    - Moi aussi !

    - Bon, cher voisin, je vais poursuivre mon chemin, j’ai encore quelques courses à faire.

    - Mais tu es bien pressé, la retraite devrait te laisser le temps de prendre ton temps !

    - Oh mais je prends mon temps, ne t’inquiète pas (zut, il n’arrivait pas à se débarrasser de ce lourdaud qui s’ennuyait fermement et espérait laisser couler un peu de temps en sa compagnie et éventuellement récolter quelques informations sur sa vie privée qu’il étalait bien peu).

    - A nos âges faut savoir diminuer son rythme et ne pas trop se fatiguer.

    - Comme tu dis ! (Il commençait à l’agacer sérieusement le voisin).

    - « Il faut laisser du temps au temps » comme il disait notre président dans le temps !

    - Oui ! Mais, si je n’y vais pas maintenant je vais devoir courir et ce n’est pas bon à notre âge de solliciter le cœur trop violemment !

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    Il ne lui laissa pas le temps de répondre, il reprit sa marche d’un pas décidé, tout heureux d’arriver enfin à se libérer de l’emprise de ce désœuvré qui passait son temps à faire perdre le leur à ceux qui croisaient malencontreusement son chemin. Il n’allait tout de même pas lui raconter qu’il était pressé de repartir dans le désert à la recherche d’une maigre pâture pour les quelques moutons qu’Ibrahim Al Koni menait paître comme quand il était enfant. Il fallait tout de même qu’il soit plus vigilant, qu’il évite de rester trop longtemps dans ses rêves et qu’il garde un contact avec son environnement car, un jour, il pourrait partir réellement pour un autre monde et se retrouver dans un asile, incompris de ses concitoyens.

    Ils étaient partis au petit matin, dans ce coin désertique du sud libyen, avec quelques brebis qu’ils espéraient conduire vers une prairie que son ami, Ibrahim, connaissait un peu et que les pluies récentes auraient peut-être réveillée. Un jour, quand Ibrahim était encore un jeune berger, il avait découvert au fond d’un petit vallon des herbages très drus qu’il croyait pouvoir retrouver. Et ils avaient donc emprunté une petite vallée pour gagner le reg et ensuite chercher ce petit vallon qui nourrirait peut-être les brebis pendant un jour ou deux. Si la pâture était suffisante, Ils pourraient peut-être dormir, une nuit ou deux, à la belle étoile, enroulés dans leur long manteau car, même si chaque jour le soleil rôtissait minutieusement ce bout de désert, la température restait très frisquette pendant la nuit et encore bien fraîche à la pointe du jour. Pour se réchauffer un peu et se réveiller totalement, ils marchaient donc avec entrain entrainant les brebis pressées de trouver un herbage appétissant qu’elles n’avaient pas chaque jour à se mettre sous la dent.

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    Le paysage était envoûtant, un monde totalement minéral, vide de toute vie autre que la leur, desséché malgré les quelques averses qui avaient mouillé le sol la veille. Ils marchaient sur un sentier qui sinuait entre les cailloux constituant le fond d’un oued ne charriant de l’eau que lors des grandes pluies qui arrosaient le pays une fois tous les deux ou trois ans. Cette solitude minérale à perte de vue, l’air vif et frais comme une petite bise hivernale, le ciel rose au levant et bleu gris dans sa voûte, les rochers et la caillasse pas encore jaunes, légèrement rosés, teintés du gris des reliquats de la nuit, le silence épais comme un brouillard d’hiver, et l’absence d’odeurs, constituaient un paysage insolite, qu’il ne connaissait pas et qui le perturbait un peu comme les tours de magie ravissent les enfants tout en les inquiétant tout de même. La magie du désert, comme racontaient ceux qui y était déjà allés et ne rêvaient que d’y retourner.

    Al Koni se dirigeait en considérant le point du jour comme le point de référence à partir duquel il orientait la marche de son troupeau tout en observant avec attention les pierres sur le sol, les moindres reliefs qui accrochaient les premiers rayons de soleil et les filets de brume qui tenaient lieu de nuage dans le ciel pas encore bleu mais qui promettait de l’être à brève échéance. La naissance du jour est décidément un spectacle extraordinaire dans le désert, les premiers rayons du soleil rasent le sommet des éminences rugueuses en explosant sur les rochers saillants, les brumes arachnéennes s’effilochent sur la pointe des rocs les plus élevés et se diluent dans le ciel qui joue avec les couleurs de l’arc en ciel avant de prendre la teinte qu’il arbore chaque jour immuablement, un bleu plus très bleu, harassé par le soleil, écrasé par la chaleur, un bleu blanc voilé par les flots de chaleur qui montent du four des pierres surchauffées qui seules habillent le sol desséché de ce pays irréel.

    L’air était si pur que la seule odeur qui titillait leurs narines émanait du troupeau de moutons qui marchait sur leurs talons avec moins en moins de patience et déjà une certaine fatigue, espérant trouver rapidement l’herbage tant attendu. Mais le berger semblant indifférent à la magie de cette nativité, ne ralentissait pas son train, il traçait sa route droite, évitant seulement les reliefs les plus conséquents, muet, concentré sur son objectif. Ils marchèrent quelques heures comme ça dans un silence religieux pollué par le seul raclement de leurs pieds sur les pierres sèches et ponctué par le claquement bref et sec des sabots des moutons sur les morceaux de roc. Il apprenait ainsi que le désert, c’est la chaleur, seulement la chaleur, pas un son autre que celui qu’on génère, pas une odeur autre que celle qu’on sue, seulement un peu de couleur étouffé par cette chaleur.

    Les brebis commençaient à peiner, elles avaient chaud et soif, il fallait rapidement trouver un point d’eau mais le berger connaissait bien son désert même s’il n’y était pas venu depuis de longues années, il n’avait pas perdu le sens de l’orientation ni le souvenir des indices qui marquaient le chemin à suivre pour trouver cette mare où le troupeau pourrait prendre un peu de repos et s’abreuver. Et la marre était bien là où il conduisait ses animaux.

    - Nous ne devons pas trop traîner car le troupeau fatigue et la chaleur deviendra bientôt insupportable.

    - Tu as retrouvé la vallée que tu avais un jour dénichée avec sa jolie prairie bien verdoyante ?

    - Oui, je crois que nous ne sommes plus très éloignés.

    - Tu as une mémoire infaillible ?

    - Oh pas tellement, cette mare est bien connue des bergers et tout le monde en sait le chemin après la distance à parcourir n’est plus très longue et quelques accidents de reliefs que j’avais notés à l’époque sont bien là sous nos yeux.

    - Espérons qu’il y aura aussi une belle pousse d’herbe après les récentes averses.

    - Nous le saurons dans une heure environ si nous ne nous égarons pas en cours de route.

    - Croisons les doigts !

    Ils reprirent leur périple et débouchèrent bientôt dans une petite vallée, bien cachée, à l’abri des regards non avertis, elle était verte certes mais pas aussi verdoyante que l’espérait le berger occasionnel. Elle suffirait cependant à nourrir le cheptel pendant deux ou trois jours ce qui réjouissait le pâtre mais encore plus son acolyte de circonstance qui voyait là une occasion de passer une ou deux nuits avec la voûte étoilée pour seul toit.

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    Pendant que les moutons paissaient avidement et tranquillement, ils préparèrent un campement de fortune où ils pourraient passer la nuit car bien que la chaleur soit intense pendant la journée, la nuit promettait d’être fraîche et même carrément froide. Comme il n’avait rien qui puisse se consumer en dégageant un minimum de chaleur, ils bâtir un semblant de murette, avec des pierres gorgées de la chaleur du soleil, pour se mettre à l’abri du vent qui ne manquerait de se lever au coucher du soleil et récupérer un peu de cette chaleur accumulée. Cette tâche achevée, ils sortirent quelques provisions qu’ils avaient amenées avec eux et mangèrent un casse-croûte frugal mais délicieux au milieu de cette immensité intimidante.

    - C’est ta première sortie dans le désert ? Lui demanda Ibrahim.

    - La toute première !

    - Alors ?

    - Je ne sais pas comment te dire : le silence, l’absence d’odeurs endogènes, l’immensité, l’uniformité des couleurs presque inexistantes. J’ai l’impression d’être dans un monde qui n’est pas celui que je connais. Je n’ai pas de points de repère, tout est trop grand, trop loin…

    - Tu verras, le désert va entrer en toi, te phagocyter et tu ne pourras plus l’extraire de ton corps, de ton esprit, il faudra que tu reviennes régulièrement prendre ta dose comme un camé va à sa drogue.

    - Mais c’est tellement grand…

    - … mais tellement étroit aussi !

    - Pourquoi étroit ?

    - Les limites sont tellement loin que tu crois que tu n’y arriveras jamais et que le désert est comme une forme d’éternité immuable sans odeur, sans saveur, sons couleur, ou presque, sans son et, pour combler l’immensité de ce vide, tu vas te replier sur toi, chercher en toi tout ce que tu ne trouves pas dans le paysage, jusqu’où porte ton regard. Le désert va ainsi te confronter à toi-même, il ne t’apportera rien, ou presque, seulement l’étendue et la paix qu’il te faudra meubler par tes seuls moyens : ton âme, ton esprit, ta sensibilité, ta réflexion, …

    - Et là commence réellement la magie du désert ?

    - Et là commence surtout la vérité car avec le désert tu ne pourras jamais tricher et il est bien dommage que nos concitoyens, surtout ceux qui nous dirigent, ne viennent pas plus souvent faire retraite dans cette nudité absolue pour retrouver les vérités essentielles de la vie et oublier les artifices qui habillent les illusions qu’ils dispensent bien trop généreusement au pauvre peuple contraint à la crédulité pour pouvoir croire encore en quelque chose.

    - C’est un véritable retour aux sources de la vie, une cure d’humilité qui nous ramène à notre modeste existence face à la puissance de l’univers.

    - Le désert commence à t’inspirer, dans deux jours tu seras comme un Touareg, capable d’affronter les longues pistes sans jamais t’égarer et sans jamais trouver le temps trop long.

    - Oui, le désert aboli aussi le temps et relativise son importance.

    - Chaque fois que je viens dans ces contrées, c’est une véritable régénérescence que je ressens comme si le temps me repoussait vers ma jeunesse.

    - Oui, c’est aussi une bonne cure alimentaire qui permet d’apprendre à vivre avec peu et même avec très peu.

    - Parfaitement et si nous étions de vrais nomades du désert, nous pourrions partir jusqu’en Somalie et, peut-être, surprendre Nuruddin s’il est, lui aussi, en pèlerinage dans l’immensité désertique.

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    Nuruddin Farah

    - Tu veux parler de Nuruddin Farah bien sûr ?

    - Evidemment !

    - Le désert a été peu généreux avec son peuple qui a connu de bien cruelles épreuves.

    - Hélas, mais le désert n’est pas générosité, il est épreuve, épreuve qui forge les âmes et les corps.

    - J’ai une idée ! Nous pourrions peut-être, un jour, organiser une retraite dans le désert avec ceux qui ont vécu l’épreuve de l’abstinence comme Farah, des Ethiopiens comme Mezlekia et d’autres venus de l’Afrique saharienne qui pourrait mettre leur sagesse en commun pour donner la leçon à ceux qui tiennent le pouvoir.

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    Nega Mezlekia

    - Belle idée mais il serait peut-être plus simple et plus efficace que les tenants du pouvoir soient transportés dans le désert pendant quelques jours, sans assistance, évidemment pas comme les sauvages qui envahissaient ergs et dunes avec leurs monstres voraces et pétaradants.

    - Les bolides ont quitté la piste, c’est déjà un bon point !

    - Pour sûr ! Mais il faut maintenant rassembler le troupeau et préparer le campement pour la nuit.

    - La fraîcheur descend !

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 36

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Et le train n’a pas fini de déverser son lot de misère, l’Afrique s’enfonce dans le chaos, ses élites s’en vont, partent, fuient, attirées par les lumières des cités qui étaient riches et ne le sont plus, découragées par l’immensité de la tâche qu’il faudrait accomplir pour remettre leur pays sur les bons rails. Mais Léonora, elle, croyait que même si la misère était immense, une petite lucarne était encore ouverte et que l’espoir pouvait en couler comme l’eau de la source. Mais, pour cela, il faudrait que l’Afrique redevienne africaine, qu’elle retrouve ses valeurs ancestrales, qu’elle échappe à la concupiscence de tous les rapaces qui s’acharnent sur elle actuellement et qu’elle rejette, elle-même, ceux qu’elle juge néfastes à son avenir.

    ÉPISODE 36

    Son repassage était terminé, il était encore au cœur de l’Afrique se disant qu’il s’était abandonné dans une grande méditation onirique, une utopie, certainement dans quelque chose qui le dépassait totalement et qu’il était tout simplement en train de compiler nombre de lectures qui le laissaient très septique sur le sort de l’Afrique sauf si…, sauf si on écoutait ceux qui avait le courage, la volonté, le savoir et la probité. Il faudrait pour cela que… il faudrait qu’il sorte de cette rêverie car il n’était pas capable de refaire ce monde, il était juste à l’écoute de ces Africains qui cherchaient à donner un avenir à leur continent. Et il s’était ainsi intéressé de plus en plus aux écrivains africains, qu’il lisait de plus en plus assidûment et avec de plus en plus d’attention. Derrière toute cette misère, il avait entrevu, entre les mots, derrière les indignations, au travers des condamnations, l’éclat et la majesté des civilisations premières. Et la lumière de ces civilisations pourrait éclairer l’avenir du continent à condition que quelqu’un presse sur le bon bouton.

    Sa journée avait été longue, il se sentait las, il avait l’impression d’avoir parcouru le continent africain, il fallait qu’il rejoigne son lit pour lire quelques lignes avant de s’endormir dans les meilleures conditions. Il ne savait quel livre choisir, il ne voulait pas replonger au cœur de l’Afrique, il y avait séjourné assez longtemps pendant cette journée. Un petit livre qui sortait de la pile, du tas plutôt, qui encombrait sa chambre, attira son attention, il s’agissait d’un livre de Pierre Jourde, il était content de trouver ce livre, « La présence », c’était pour lui l’occasion de replonger dans la littérature contemporaine française qu’il délaissait beaucoup trop depuis un certain temps. Content, il se prépara pour une nuit placée sous les auspices de cette lecture car il comptait bien terminer cet opuscule avant de fermer les yeux et de partir pour une destination qu’il ne connaissait pas encore mais il savait qu’il voyagerait encore tout au long de la nuit à la rencontre d’autres peuples, d’autres paysages, d’autres mondes, d’autres idées, … , il ne savait pas encore ce qu’il rencontrerait mais il savait qu’il ne serait pas plus seul dans cette nuit que pendant toutes les heures qu’il passait dans ses livres.

    Il avait mal au cou, quelque chose lui blessait l’arrête du nez, il avait le visage sur une matière un peu rêche, il était encore sous le coup de la nouvelle qu’il venait d’apprendre : un jeune couple et son enfant avaient été assassinés sans que la police puisse trouver le moindre mobile à ce crime odieux, un triple meurtre sans raisons apparentes. Quelle atrocité, il voulait se lever pour boire un verre d’eau mais il était coincé dans des couvertures, il avait peur des meurtriers, il était en sueur, son cœur battait de plus en plus fort. Et, brusquement, il s’assit sur son lit comme mu par un ressort, il s’était endormi sur son livre, ses lunettes lui avaient labouré le nez et il avait un torticolis qui lui vrillait douloureusement le cou. Il s’était évadé du livre qu’il lisait pour rentrer dans celui de Lilia Momplé, « Neighbours », qu’il avait lu quelques jours auparavant et qui racontait le massacre, à Maputo, d’une jeune famille par un commando venu d’Afrique du sud qui s’était trompé d’adresse, d’étage, ou de côté du palier, il ne savait plus très bien. Il était resté entre le rêve et l’éveil qu’il essayait de retrouver comme d’autres cherchent le sommeil. Mais jamais il ne retrouva ce rêve que son subconscient refusait en raison de sa cruelle violence.

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    Le rythme des tamtams s’accélérait, résonnant au plus profond de sa poitrine comme un autre cœur qui viendrait contrarier le sien, le soleil allumait la flamme des sagaies, jetant des langues de feu dans l’azur immaculé, les farouches guerriers mimaient la chasse qu’ils allaient entreprendre sous leur vêtement de sang ; mais ils n’iraient pas à la chasse, ils n’y allaient plus depuis longtemps, ils se contentaient de mimer leur vie pour quelques sous qui les feraient vivre un peu moins mal. Mais ces fiers guerriers massaïs n’avaient rien perdu de leur dignité, leur regard toisait toujours l’horizon, dominant la masse blanche, rose, grise, immobile et ébaubie, des touristes qui les regardaient comme d’autres examinent les fauves dans un zoo. Il balançait entre l’admiration qu’il avait pour ce peuple qui avait su garder les vertus de ses origines et son profond dégoût à l’endroit de ces stupides touristes qui ne faisaient pas la différence entre un safari dans le Serengeti et les rites ancestraux d’un des peuples les plus anciens d’Afrique.

    Njorogue lui tira doucement la manche de sa veste de toile légère qui le protégeait du soleil, lui faisant comprendre que le moment était venu de se retirer pour ne pas se fondre dans cette bande d’abrutis qui maintenant distribuaient des friandises et peccadilles aux danseurs comme le faisaient les marchands d’esclaves dans un temps pas si lointain. Ils rebroussèrent donc chemin en empruntant l’étroite piste qui conduisait au village de l’enfant chargé de lui servir de guide en la circonstance.

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    Ngugi wa Thiong’o

    Grâce à une amie, Armelle, qui connaissait ce coin de l’Afrique presque aussi bien que Karen Blixen l’avait connu à son époque, il avait obtenu tout ce qui est nécessaire pour nouer un contact convivial avec des amis indigènes capables de le conduire sur les pistes de l’Afrique ancestrale et de l’emmener à la rencontre de Ngugi wa Thiong’o. Njorogue s’avérait un guide parfait, discret, dispos, toujours prêt à satisfaire les envies qui le pressaient de plus en plus tant il était heureux de découvrir la corne de l’Afrique, région de mystère, de magie, de mirage, de malheur et de misère. Ngugi lui avait raconté comment il avait rencontré le jeune garçon qui était le fils d’un laboureur spolié qui avait dû longtemps cultiver ses propres terres pour le compte d’un colon. Il lui raconta aussi comment ce laboureur s’était engagé aux côtés de Kenyatta dans la guerre des Mau-Mau contre les colons. Le gamin n’avait rien dit de cette lutte pour l’indépendance, la dignité, le droit à la vie…

    Mais il lui avait relaté son exil avec son père, en Ouganda, pour fuir la répression policière et comment, là-bas, il avait rencontré un autre gamin qui avait appris à courir encore plus vite en passant une bonne partie de son temps à fuir devant la police, l’armée, la milice et tous ceux qui voulaient le détrousser de ce qu’il n’avait même pas, sans compter ceux qui tapaient pour taper, ceux qui tuaient pour tuer. Mugezi était un enfant de Kampala qui avait la malchance d’être né à l’époque à laquelle un fou, un sous-officier qui se prenait pour un empereur, faisait régner la terreur pour essayer de rester sur le piédestal qu’il avait lui-même construit. Mugezi avait vu toutes les horreurs que l’homme peut infliger à son prochain, il avait vu des militaires jeter des êtres vivants en pâture à d’énormes crocodiles qui les déchiquetaient en quelques coups de leurs gigantesques mâchoires. Il avait connu toutes les misères, la faim, la soif, les brutalités, le deuil, il avait fui pour fuir ne sachant où aller, ne sachant plus pourquoi il était encore en vie, plongé au plus profond des abysses dont Moses Isegawa avait dressé la chronique ensanglantée.

    Et Mugezi, un jour, avait raconté à Njorogue la rencontre qu’il avait faite quand lui fuyait l’Ouganda et que Nega, lui, fuyait l’Ethiopie, quand les blancs avaient essayé d’apporter un peu de nourriture à tous ces affamés qui hantaient les campagnes, évitant les villes sanguinaires et meurtrières. Ce jour-là, ils avaient noué un petit bout d’amitié avec quelques grains de riz puisés au fond d’une petite boîte qui avait dû connaître bien d’autres usages avant de leur servir de couvert. Nega décrivait avec tristesse, lassitude et haine, tout ce qu’il avait subi dans son pays, en fait, tout ce que Mugezi avait subi lui aussi. Ils avaient parcouru à peu près le même chemin sur la voie de la misère et du malheur. Ils n’avaient même plus besoin de parler, ils savaient que ce que l’un avait dû supporter, l’autre l’avait enduré aussi. La misère et la violence empruntent souvent les mêmes pistes en Afrique de l’Ouest.

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    Mugezi, l’enfant qui ne doit pas pleurer, Njorogue, l’enfant noyé dans les abysses de la misère ougandaise, Nega Mezlekya, l’enfant qui aurait voulu vivre dans le ventre d’une hyène, les enfants de l’Afrique martyrisée par les siens, ruinée par les colons et trahie par la nature, symbole de tous les fléaux qui battent cette terre depuis des lustres, symbole d’un destin bien trop lourd pour des peuples fiers qui ne baisseront jamais les bras mais qui sont trop souvent à bout de souffle. Ngugi semblait accablé, il ne savait plus comment l’Afrique pourrait sortir de cet éternel cycle de la fatalité misère, de la fatalité malheur et de la fatalité qui bien souvent n’est pas que la fatalité tant elle reçoit l’appui de conquérants, de trafiquants, de marchands d’illusion, et de toute sorte d’ambitieux pervers, assoiffés de pouvoir, de richesse et de sang.

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    Ils étaient assis dans l’enclos, autour du feu, où rôtissait un chevreau tué en l’honneur des visiteurs. Ngugi avait tenu à ce que cette réunion ressemble le plus possible à une fête traditionnelle, organisée dans une hutte comme celles qu’il avait visitées dans son enfance, pour que les hôtes sentent bien le souffle de l’Afrique traditionnelle et ancestrale sur leurs épaules. Il voulait leur dire que le temps de la lamentation était écoulé qu’il fallait maintenant s’ouvrir au savoir pour que l’Afrique devienne le grand continent qu’elle aurait toujours dû être. Pauvre Ngugi !

    Il tendit son verre mais rien ne vint s’y déverser, il resta interdit, la poussière de la piste collait encore à son palais et à son gosier, il avait vraiment soif. Il toussa pour attirer l’attention et racler le fond de sa gorge mais cette toux se contenta de l’extraire de son sommeil dont il sortit lentement, en cherchant quelques repères visuels autour de lui. Il distingua enfin quelques filets de jour qui filtraient entre les lamelles de ses volets et il comprit enfin qu’il était dans son lit et qu’il devait se lever s’il voulait boire quelque chose pour apaiser sa soif. Il hésita encore pendant de longues minutes avant de se décider à sortir de sous la couette et d’aller jusqu’au réfrigérateur pour boire une bonne rasade de jus d’orange à même la bouteille.

    Il était presque réveillé, il était à la limite, là où il n’est pas forcément indécent de se recoucher et où il n’est déjà plus courageux de rester debout. Il resta là, planté au milieu de la cuisine, se remémorant son rêve. Il pensait qu’il partait de plus en plus souvent par les chemins qui s’ouvraient dans les livres qu’il lisait et qu’il avait de plus en plus tendance à réécrire les histoires qu’il avait lues et même souvent à inventer des histoires avec les personnages ou les auteurs de ses lectures. Il s’accaparait les histoires des autres pour refaire le monde à sa façon mais sans jamais arriver à une conclusion même provisoire. Il devrait peut-être, un jour, écrire sa propre histoire, oui peut-être, mais cela ne faisait nullement rêver et ne permettait pas de refaire le monde que les autres essayaient de bâtir.

    Bah ! Les autres le faisaient tellement bien, tellement mieux que lui le ferait, qu’il serait finalement plus avisé de continuer à lire et de laisser le soin aux autres d’écrire. Il pourrait ainsi continuer à courir le monde, courir tout autour du monde pour en faire le tour et bâtir d’autres mondes avec tous les personnages qu’on lui donnait et toutes les histoires qu’il pouvait s’approprier. Finalement, il décida de s’accorder une petite heure de flânerie sous la couette pour rêver encore un peu.

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 35

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    FIN DE L'EPISODE PRÉCÉDENT

    Il ne pouvait qu’acquiescer, il ne trouvait rien à opposer à cette analyse, la campagne qu’il traversait maintenant, du côté de Bulawayo, au sud du Zimbabwe, là où est née Nozipo Maraire qui l’accompagnait dans cette promenade au travers des champs qui avaient même perdu le souvenir des cultures que des fermiers venus d’ailleurs y avaient fait prospérer. La brousse retrouvait son aspect sauvage et fier, les fermiers avaient été expulsés ou étaient partis avant de se faire renvoyer ou même maltraiter. Seuls quelques uns résistaient encore dans des coins perdus dans les collines. Les autochtones n’avaient pas su récupérer le savoir de ceux qu’ils renvoyaient et la nature ne produisait plus rien pour les pauvres gens qui essayaient encore de vivre dans cette brousse.

    ÉPISODE 35

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    Nozipo Maraire

    - Nozipo, ta mère avait raison, le pouvoir appartient à l’Afrique, à la jeunesse, à ceux qui ont eu la chance d’apprendre. Ils doivent enseigner, montrer l’exemple, imposer les valeurs ancestrales. Les femmes ont un rôle très important à jouer, ce sont elles qui ont élevé les enfants, qui ont souvent trouvé la nourriture quand elle était rare, qui ont gratté la terre de leurs ongles pour faire pousser quelques patates douces ou du manioc afin que la famille ne meure pas de faim. Elles connaissent mieux que les hommes la souffrance, la terre nourricière, la douleur de voir partir les enfants, …. Elles ont leur mot à dire et même des mots, des mots lourds, des mots prépondérants.

    - Merci mon ami, notre tâche est bien lourde mais nous devons la regarder en face.

    - Vous trouverez des justes pour vous encourager et vous soutenir dans votre combat contre la misère.

    - Je comprends ton message, la Rhodésie de Chenjeraï Hove et d’Yvonne Vera, n’est plus, ils ont porté le poids de la lutte contre l’envahisseur mais, maintenant, nous devons nous tourner vers l’avenir du Zimbabwe et ne pas ressasser à l’infini les mots qui nous permettaient d’évacuer nos souffrances et notre humiliation. Il faut donner un avenir à ce pays, je sais, je comprends, mais que la tâche est difficile !

    - Et peut-être encore plus que nous le croyons, mais ce n’est pas une raison pour ne pas l’affronter. Tiens, au fait, Yvonne est à Bulawayo, nous pourrions peut-être la visiter, elle pourrait nous raconter l’histoire de Phephelaphi qui, mariée à un homme plus âgé qu’elle, a, un jour, décidé de partir à la recherche de son identité pour n’être pas seulement la plus belle de la région.

    - Comme le Zimbabwe n’est pas seulement le plus beau pays d’Afrique, il doit lui aussi offrir un avenir à tous ses habitants.

    - Nous pourrions peut-être aussi demander à Chenjerai de passer nous voir, nous pourrions ainsi évoquer les temps difficiles de la ségrégation, de la lutte pour l’indépendance, mais aussi, et surtout, les temps à venir.

    - C’est une excellente idée avant que je file à Harare.

    - Tsitsi Dangbarembga ne pourra pas se joindre à nous, elle voyage beaucoup, elle est souvent en Angleterre ou ailleurs encore et c’est bien dommage car elle pourrait nous raconter la triste histoire de son amie qui voulait elle aussi faire des études et quitter la ferme dans la brousse.

    - Tu vois les femmes sont omniprésentes dans toutes les situations difficiles. Ce sont elles qui détiennent les clés de l’avenir du pays.

     

    - Bonjour !

    - Bonjour, répondit-il en faisant un geste mécanique de la main.

    C’était sa voisine qui le saluait du pas de sa porte, espérant pouvoir lui soutirer quelques mots aimables mais il était encore sur le sentier de la brousse et il n’avait pas envie d’être une fois de plus détourné de son voyage dans le sud de l’Afrique. Il hâta donc le pas, laissant sa voisine désolée et déçue de ne pas avoir pas pu récolter quelques ragots à distribuer avec une parcimonie gourmande à ses amies et rivales de papotage. Il venait encore de perdre une occasion de redorer son blason auprès de la population du quartier mais, bof, il s’en moquait un peu et même pas mal. Il était mieux au milieu de ses amis écrivains qui savaient lui raconter de biens belles histoires, vécues parfois, même si souvent elles parlaient de souffrance, de douleur, d’exploitation, de guerre, de lutte, d’humiliation et de tout ce que les hommes peuvent faire subir à leur prochain. Là était, pour lui, la vie, là était l’avenir, là était le savoir, là était l’humanité.

    Il rentra donc chez lui rapidement pour accomplir toutes les tâches quotidiennes que personne n’assumerait à sa place et que, de toute façon, il assurait sans difficulté, presque mécaniquement, sauf en ce qui concernait la cuisine où il mettait une attention à la hauteur de sa gourmandise donc il ne pouvait pas se laisser dissiper pendant cette besogne. Pour le reste, lessive et ménage notamment, il pouvait accomplir toutes ces corvées sans attention particulière et laisser divaguer son esprit au gré de ses lectures et rêveries. De toute façon, ces tâches requéraient moins d’agilité que le parcours qu’il devait emprunter entre les champs de mines abandonnés par les divers belligérants qui s’étaient étripés pendant de longues années sur tout le territoire de l’Angola.

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    Pepetela

    Pepetela qui avait été ministre de l’éducation nationale après avoir combattu courageusement au sein d’un mouvement qui avait lutté pour l’indépendance du pays, lui avait envoyé un guide pour qu’il ne s’égare pas au milieu de l’un de ces champs de mines qui faisaient encore de nombreuses victimes chaque année. Ce brave garçon était chargé de l’amener à Luanda chez José Eduardo Agualusa qui voulait l’emmener à la rencontre d’un personnage très étonnant qui lui raconterait des choses très intéressantes sur l’histoire récente du pays. Ils traversèrent de nombreuses campagnes restées stériles depuis le début des hostilités, beaucoup d’hommes étaient morts dans les combats et les familles avaient été anéanties par les rebelles ou les troupes soi-disant régulières. Désormais on ne rencontrait plus que quelques vagabonds qui essayaient de délimiter un coin de terrain non miné pour cultiver quelques plantes qui pourraient faire vivre leur famille ou ce qu’il en restait.

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    Luanda 

    La ville n’était pas plus reluisante que la campagne, partout des stigmates de la lutte endeuillaient Luanda, on aurait pu croire que la vieille sorcière qui habitait, selon la légende, sous la cité, voulait se venger de toutes les maltraitances que le peuple, et surtout les étrangers qui tiraient les ficelles de ces combats sans fin, lui avaient infligées. Elle s’ébrouait, bousculant des immeubles dans un amas de décombres, creusant des gouffres, transformant la ville en un vaste champ de ruines. Mais Pepetela et son guide connaissaient bien cette ville et les habitudes de la sorcière, ils purent donc se faufiler jusqu’à la maison d’Agualusa, pas tout à fait une maison mais un peu plus qu’une cabane tout de même. Une seule pièce avec une table bancale et des sièges fabriqués par le maître des lieux avec ce qu’il avait trouvé dans les décombres d’autres demeures. Celui-ci les accueillit courtoisement et leur souhaita la bienvenue en son palace en attente d’importantes rénovations, après que le guide de Pepetela avait fait les présentations. Le maître de séant ne les invita pas à s’asseoir, il voulait les accompagner, sur le champ, chez Félix qu’il voulait leur faire découvrir.

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    José Eduardo Agualusa

    Chemin faisant, ils rencontrèrent un homme très agité qui courait depuis le matin, disait-il, à la recherche d’un gaillard capable de saigner un cochon qu’il élevait depuis des mois et qu’il espérait transformer en côtelettes et autres morceaux pour nourrir sa famille étendue à une vaste parentèle. Ils ne pouvaient rien pour lui et le laissèrent donc à ses tribulations « cochonesques », poursuivant leur cheminement laborieux entre les ruines pour rejoindre Félix, l’albinos qui habitait avec un gecko, et qui était capable de vendre un passé à quiconque en avait besoin. Ils trouvèrent ce nègre-blanc dans sa petite cabane, pas encore une maison mais presque, construite sur les fondations de ce qui avait été réellement une maison, avec des matériaux de récupération et meublée avec les reliques du mobilier des maisons détruites alentour, un vaste bric-à -brac où tout ce qui tenait debout et était à la bonne hauteur pouvait faire office de siège. La table avait été confectionnée avec une vieille porte posée sur deux éléments de cuisine en formica et le lit n’était qu’un amoncellement de vieilles couvertures jetées dans un coin en attendant d’être étendues pour que le propriétaire des lieux puisse s’allonger et essayer de dormir. Sur l’un des chevrons qui soutenaient les tôles ondulées qui faisaient office de toit, le gecko, immobile, comme pétrifié, les observait de ses yeux ronds et vides.

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    Le guide avertit le singulier marchand que son maître, l’ancien ministre, souhaitait qu’il raconte à son honorable invité, les étranges activités qu’il menait depuis la fin des combats qui avaient laissé le pays en ruines. Sans trop se faire prier, eu égard à la référence à l’ancien ministre, Félix raconta comment il s’était progressivement spécialisé dans la reconstitution du passé de ceux qui avaient tout perdu, leur famille, leurs amis, leur maison, leur histoire et même leur passé. Il fouillait dans les documents officiels qui avaient subsisté aux nombreux incendies qui avaient embrasé la ville, dans les vieux journaux qu’il retrouvait, il interrogeait ceux qui avaient pu être des témoins, des voisins ou simplement de vagues connaissances. Et à partir de ces matériaux, il remontait un arbre généalogique plausible agrémenté de quelques faits divers qui avaient certainement affecté la vie de l’intéressé.

    Il enchaîna ensuite pour ajouter que, de fil en aiguille, il en était venu à fabriquer des passés honorables pour des personnes dont les activités, pendant les combats, n’avaient pas été exemptes de tout reproche, ou qui avaient trempé dans des combines pas très claires ou, parfois, trop claires pour le gouvernement en place. Cette activité lui permettait de vivre mais il devait travailler beaucoup pour s’assurer que le passé qu’il vendait à un nouveau riche, n’appartenait pas encore à un survivant, il fallait que le propriétaire du passé sans tache, voire honorable, soit bien décédé et qu’il n’ait pas d’héritiers susceptibles de demander après lui ou de le rechercher pour n’importe qu’elle raison.

    Il lui demanda si cette activité ne lui posait pas trop de problèmes de conscience, le marchand de passé haussa les épaules en un « bof » mimé et ajouta : " Dans ce pays, il n’y a plus rien, il faut tout reconstruire à partir des débris de ce qui existait avant. Cette table est faite avec la porte de la maison qui était à cet endroit et des morceaux de meubles qui appartenaient à la cuisine de la maison voisine, et maintenant c’est ma table, à moi, et personne ne songera jamais à le contester ; donc je fais de même, je récupère des bonnes actions en déshérence, des bons lignages, des parents sans descendance et je les affecte à des personnages bien vivants qui participeront à l’écriture de l’histoire actuelle de notre pays. Chaque civilisation se construit sur les ruines de celle qui la précédait, où est le problème ?" La démonstration était irréfutable, ils restèrent bouche bée et laissèrent leur hôte à ses activités rénovatrices.

    Il avait méticuleusement passé l’aspirateur dans tous les recoins de son salon-salle à manger et il voulait profiter de cette bouffée d’énergie soudaine pour repasser quelques uns des vêtements qui s’amoncelaient, depuis un temps certain déjà, en une pile de plus en plus vertigineuse, dans un coin de sa chambre. Un travail qui ne requérait aucune réflexion particulière et qui lui permettrait de méditer sur le sort des Angolais qu’il venait de rencontrer dans ses divagations oniriques. Il pensait au sort de ces pauvres hères qui ne pouvaient plus vivre dans leur pays et qui ne trouvaient que très difficilement un accueil dans des pays mieux nantis. Il se demandait si le père de la petite Loriane qui était recherché pour menées politiques subversives dans l’enclave de Cabinda, n’aurait pas pu s’acheter un passé tout neuf et s’installer à Luanda dans une maison dénichée par Félix. L’homme avait choisi et la petite Loriane avait subi, elle aussi, les conséquences des choix de son père, comme souvent les enfants sont les premières victimes des actes de leurs parents. Ce n’est pas le petit Matapari, du haut de ses neuf ans, qui allait dire le contraire lui qui observait les adultes dans son coin de Congo et qui avait bien du mal à comprendre pourquoi ils avaient un tel comportement.

    Ce petit Matapari, Emmanuel Dongala aurait pu l’emmener au Cameroun pour jouer avec les enfants de la rue de Patrice Nganang et, peut-être également avec la petite fille que Léonora Miano avait tirée des griffes des pervers, sadiques et autres assoiffés de pouvoir, d’argent, de chair fraîche et de tout ce qui brille. Tous ces vaniteux qui laissent croire que celui qui a est. Ces enfants auraient pu s’asseoir en rond, dans la poussière de la rue, et jouer à « quand je serai grand je serai » ou bien « quand je serai grand j’aurai ». Ils auraient pu ainsi rêver à un avenir possible, supportable et peut-être même réjouissant. Les petites filles auraient peut-être épousé des princes charmants ou simplement de beaux jeunes hommes courageux et travailleurs, les jeunes garçons seraient peut-être devenus policiers ou instituteurs ou encore hommes riches. Ils auraient certainement des voitures, des voitures qui brillent et qui pétaradent en traversant le village. Ils « feraient la France » ou même « feraient l’Europe » et reviendraient avec de l’argent plein les poches, des super fringues, une montre qui brille, un téléphone qui fait des photos-et-Internet et tout un tas de choses insignifiantes qui brillent et posent leur propriétaire.

    Mais, voilà, ça c’est pour le rêve et il faut bien que les enfants rêvent pour construire leur avenir mais leur avenir c’est la misère, la souffrance, la douleur, les privations, l’humiliation, etc…, etc…, la cohorte habituelle des épreuves qui s’est abattue sur l’Afrique depuis que l’homme blanc y a mis les pieds. Et ces jeunes, vingt ans plus tard, ne se retrouvaient pas au milieu de la rue mais sur un banc à peine plus loin, et ils racontaient ce qu’ils avaient vécu, ce qu’ils avaient vu, ce qu’ils avaient enduré, rien qui ne ressemblait à leurs rêves d’enfants, rien que des malheurs pour adultes. Et le train n’a pas fini de déverser son lot de misère, l’Afrique s’enfonce dans le chaos, ses élites s’en vont, partent, fuient, attirées par les lumières des cités qui étaient riches et ne le sont plus, découragées par l’immensité de la tâche qu’il faudrait accomplir pour remettre leur pays sur les bons rails. Mais Léonora, elle, croyait que même si la misère était immense, une petite lucarne était encore ouverte et que l’espoir pouvait en couler comme l’eau de la source. Mais, pour cela, il faudrait que l’Afrique redevienne africaine, qu’elle retrouve ses valeurs ancestrales, qu’elle échappe à la concupiscence de tous les rapaces qui s’acharnent sur elle actuellement et qu’elle rejette, elle-même, ceux qu’elle juge néfastes à son avenir.

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    Leonora Miano

    (Re)lire la chronique, Misère à Luanda, de Denis Billamboz

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 34

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    FIN DE L'EPISODE PRÉCÉDENT

    A l’approche de la clinique, tout juste un dispensaire d’après ce qu’il vit plus tard, Damon devenait plus nerveux, il ne savait pas comment régler cet affrontement qui dressait ces deux excellents professionnels l’un contre l’autre. Comme souvent, le manque de travail génère l’ennui, du temps à meubler, à meubler avec des femmes, avec des femmes qu’on se dispute pour être celui qui aura les faveurs de celle qui fait rêver les mâles du secteur. C’est le retour au règne animal, l’homme chasse la femelle mais, bien souvent, la femelle choisit son compagnon. Il ne voulait surtout pas se mêler de cette rivalité, il avait accepté cette expédition car elle le conduisait dans le bush, là où il avait fort envie d’aller, et plus particulièrement en direction du nord-est, en direction du Namaqualand dans cette partie sauvage du veld où Zoë Wicomb était née et où elle l’attendait dans une ferme qui aurait pu être celle de son amie, Frieda Shenton, partie étudier en Europe et mal reçue à son retour.

    ÉPISODE 34

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    Zoé Wicomb

    Elle était installée sur la terrasse, sous un arbre qui dispensait généreusement son ombrage en espérant la protéger du mieux qu’il put de la chaleur qui régnait alors. Elle semblait l’attendre bien qu’il n’ait même pas fixé la date de son arrivée tant le voyage lui semblait, de son bureau quand il préparait son périple, aléatoire et hasardeux. Mais, finalement, le voyage n’avait pas été si compliqué qu’il l’avait craint et il avait atteint cette ferme dans les délais approximatifs qu’il s’était fixés. Elle l’accueillit avec beaucoup de chaleur et d’amitié, l’invitant à se désaltérer d’abord, à se restaurer ensuite et enfin à prendre un petit repos avant toute autre activité. Il avait une envie folle de gambader dans les hautes herbes comme le faisait régulièrement Frieda, chaque fois qu’elle revenait à la campagne, pendant les vacances scolaires. Il savait bien cependant qu’il n’avait plus l’âge de se livrer à de tels exercices et qu’il devrait se contenter de quelques promenades dans le bush avec son amie. Mais avant tout, il fallait reprendre des forces.

    Zoë l’avait accompagné à travers les herbes à éléphant qui envahissaient cette partie du bush, vers un petit vallon qui accueillait autrefois Frieda quand elle était trop en manque de son pays, elle entrait alors en communication avec la terre qu’elle considérait sienne, comme une mère qu’on ne peut partager qu’avec ceux qui la reconnaissent aussi comme telle. Elle écoutait chanter la petite source qui la berçait dans la douce quiétude qui la baignait et qui la ramenait à son enfance dans ce pays enchanteur. Il fallait être né dans ce pays pour y vivre avec une telle intensité, certes son climat pouvait être très chaud mais en général il était agréable et toujours supportable. Il fallait surtout avoir le courage de se confronter avec une nature exubérante, primaire, indomptée qui ne s’offrait qu’aux âmes puissantes. Frieda aimait cette nature altière qu’il fallait affronter comme un animal sauvage, sans crainte, les yeux dans yeux. Elle était, ainsi, devenue une véritable femme du bush que même ses études à la ville n’avaient pas ramollie. Et pourtant…

    Pourtant, elle n’était pas toujours acceptée comme telle, certains lui reprochaient son abandon de la campagne, son départ pour la ville, ses envies de carrière qu’ils interprétaient comme une forme de dédain envers le petit monde du veld. D’autres pensaient qu’elle ne serait jamais des leurs, qu’elle resterait la petite métisse qu’elle était et que la tache originelle était indélébile. Elle avait une part de sang noir qui la séparerait toujours d’eux. Zoë était assise à ses côté, un peu triste, « Tu vois dit-elle, ils n’ont pas voulu d’elle et aujourd’hui cette ferme est vide et le pays quasi désert ». « Tout cela est bien triste » ajouta-t-il. Ils reprirent leur chemin, ils voyaient une jeune fille brune, bronzée qui courait dans les herbes folles à perdre haleine et qui riait, riait, riait… image d’un temps révolu, image d’un bonheur brisé.

    Son séjour était bien trop court tant il aimait ce pays qui semblait l’avoir adopté, mais son amie devait rentrer en ville pour assurer ses activités et lui devait poursuivre son périple vers une autre partie du bush, dans l’Etat d’Orange, où Karel Schoeman l’attendait pour un de ces jours prochains que les aléas du voyage se chargeraient bien de fixer sur le calendrier. Il quittait ce petit coin du Namaqualand le cœur serré mais il avait, dans une autre poche de son coeur, une folle excitation à l’idée de retrouver un autre paysage fastueux et un ami rencontré en Suisse quelques années auparavant.

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    Karel Schoeman

    Et, désormais, il était là avec cet ami assis sur les marches d’une vieille ferme presque abandonnée où ils avaient pu, tous les deux, trouver un hébergement assez sommaire. Ils s’étaient retrouvés avec plaisir mais Karel ne débordait pas de joie, il semblait triste, des idées sombres l’agitaient.

    - Karel, quelque chose ne tourne pas rond ?

    - Je ne sais pas, il y a un drôle d’ambiance ici, il se passe des choses bizarres.

    - Tu as vu, entendu, senti des choses anormales ?

    - Oui, non, je ne sais pas bien !

    - Explique !

    - Les gens sont aimables et même gentils mais ils semblent me fuir.

    - Tu es venu ici pour une raison particulière ?

    - Bien sûr, je devais recevoir l’héritage de mes parents maintenant décédés, une vieille ferme en mauvais état, mais je n’arrive pas à savoir seulement où elle est, dans ce village mais je ne sais pas où !

    - Personne ne veut te le dire ?

    - Personne ! Tout le monde fuit la question, l’évite, l’élude, comme si elle brûlait la langue et les oreilles !

    - Tu as une idée ?

    - Les gens sont très malheureux ici, beaucoup partent, la pression sur eux est très forte, alors ils se regroupent pour faire des fêtes et se regonfler le moral ; mais j’ai l’impression que ces fêtes cachent des actions moins innocentes.

    - Quoi à ton avis ?

    - Je ne sais pas exactement mais les fermiers se sentent abandonnés, pas en sécurité, à la merci de certaines bandes d’anciens employés et ils ressassent des événements du temps passé qu’il ne faut surtout ramener à la surface.

    - La ségrégation n’est pas morte !

    - Non, il reste de nombreuses empreintes notamment dans ces campagnes éloignées des grandes villes. Les fermiers craignent d’être la cible de certains revanchards qui voudraient régler des vieux comptes.

    - Et ta maison là-dedans ?

    - Il a dû se passer, là-bas, quelque chose pendant la période trouble, quelque chose qui aurait laissé des traces, des stigmates, qu’il ne faut surtout pas voir.

    - Tu vas rester ici ?

    - Oui, je veux savoir, je veux savoir si ma famille est impliquée !

    - Bon courage !

    - Je n’ai pas l’intention d’écrire l’histoire à l’envers, ce qui a été, a été, inutile d’y revenir mais je voudrais savoir pour savoir mais aussi pour que la situation ne dégénère pas à nouveau. Les fermiers complotent, ils sont aux abois, ils se dissimulent mal. J’ai peur qu’ils dérapent dans la violence et que des drames entachent à nouveau cette région.

    - Le désespoir semble le principal habitant de cette petite bourgade ! Il faudra encore du temps avant que l’histoire locale s’écrive enfin dans la paix.

    - Quelques générations peut-être !

    Il avait rarement vu un tel désespoir, il était abattu de laisser son ami dans cette situation, il culpabilisait comme si un drame avait déjà éclaté. Il espérait vivement que le pouvoir prenne en considération ces pauvres hères isolés, perdus dans d’une population qui ne les aimait pas beaucoup et qui pouvait même, dans quelques cas isolés, devenir plutôt agressive. Mais il voulait se rassurer en pensant que la grande majorité ne voulait plus que la paix et l’égalité.

    La paix ils l’avaient eue, eux les métisses afro-asiatiques, mais l’égalité ils pouvaient toujours attendre pour que les nouvelles lois égalitaires soient transposées dans les mentalités. C’était l’avis d’Achmat Dangor, un métisse lui-même, qui avait subi toutes les humiliations que les non blancs avaient dû supporter avant la fin de l’apartheid, il avait même été banni pendant de longues années. Et ils étaient là, tous les deux, assis à la terrasse d’un café de Joburg, comme disait son ami pour évoquer la ville de Johannesburg, profitant des nouvelles libertés acquises depuis la fin de la ségrégation mais se désolant que, malgré leurs activités souvent commerciales et lucratives, ils soient régulièrement humiliés, rabaissés, privés de droits élémentaires. Certes, l’argent leur apportait certaines satisfactions mais il devait régulièrement faire face à la morve de ceux qui avaient le plus profité du régime racial, et qui prenait un réel plaisir à les rabaisser en leur refusant une affaire, la main d’une fille, un délai, un report de dette, un prêt, une facilité quelconque, … ils n’avaient pas droit à ce que ces blancs considéraient comme leur domaine protégé, leur chasse gardée. Il faudrait encore bien des générations avant qu’une société multiraciale et égalitaire s’instaure définitivement à la pointe de l’Afrique.

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    Achmat Dangor

    Ils discoururent encore longuement de tous les malheurs, infamies et humiliations que les asiatiques et les métisses avaient dû supporter, peut-être à un autre degré que les noirs, mais tout de même suffisamment pour faire d’eux une catégorie humaine inférieure à celle des blancs et les tenir hors de la caste des êtres qui se prétendaient supérieurs. Il profita de cette conversation pour lui demander des nouvelles des expériences tentées par Bessie Head, une autre métisse, qui avait choisi, elle, de s’exiler dans ce pays qui n’était pas encore le Botswana et qui n’était alors que le Bechuanaland, un vaste territoire sous contrôle britannique. Il n’eut pas le temps de comprendre la réponse de son ami, son téléphone sonnait dans poche et, mécaniquement, il l’extirpa :

    - Allo, Monsieur…. (une voix manifestement étrangère qu’on aurait dite contrainte pour essayer d’oublier son accent vernaculaire, identifiait clairement une de ces nombreuses plateformes téléphoniques qui passaient leur temps à importuner des braves gens pour leur vendre n’importe quel produit ou service dont tout le monde pouvait se passer sans aucun problème.)

    - Oui !

    - Allo, Monsieur vous êtes bien retraité et vous habitez bien dans une maison individuelle ?

    - Mais, cher Monsieur, cela ne vous regarde en rien, je ne vous ai pas demandé si vous aviez moins de trente ans et si vous habitiez toujours chez vos parents !

    - Mais Monsieur…

    - Maintenant la plaisanterie a assez duré et vous direz à vos employeurs de vous procurer des messages plus corrects, on ne s’invite pas comme ça chez les gens pour leur poser des questions indiscrètes ! Bonsoir Monsieur ! (et il raccrocha rageusement).

    Il s’était encore laissé surprendre par un de ces cons qui passaient leur temps à lui pourrir la vie, ses siestes, ses rêves, ses évasions et son voyage au Botswana avec Bessie Head. Il était en colère, il ne supportait plus ces importuns qui venaient troubler sa paisible vie de retraité et qui tentaient, pas très correctement de plus, d’extorquer quelques sous à des gens soi-disant moins démunis et souvent plus faciles à apitoyer. On avait essayé de lui vendre les pires choses, des fenêtres tous les trois jours comme s’il en changeait toutes les semaines, toutes sortes de prestations téléphoniques auxquelles il ne comprenait rien, de l’énergie (en boîte ?), du vin qu’il devait être impossible de vendre après dégustation et même récemment des obsèques organisées comme un défilé du quatorze juillet. Il avait à peine ri, il était choqué, il fallait avoir un esprit mercantile particulièrement développé pour oser dire à une personne, plus près de sa fin que de son épanouissement, qu’il fallait qu’elle songe à choisir entre le chêne et le sapin pour ne pas laisser ce cruel dilemme à ses héritiers. Il avait purement et simplement raccroché, trop soufflé pour proférer la moindre réaction. S’exclamant pour lui seul : « les cons ! »

    Décidément ce monde était déjà bien pourri, il y avait déjà pas mal de véreux dans le fruit. Il avait perdu le contact avec le Botswana, il se prépara donc une tasse de thé pour évacuer les dernières brumes de sa sieste africaine et profiter des premiers rayons de soleil printaniers pour se dégourdir les jambes avec une petite balade dans la campagne avoisinante. Il prit donc le sentier qui courait le long de la colline et dominait le paysage, un paysage qui revenait à la campagne originelle, où les cultures avaient été abandonnées, une belle victoire pour la nature sauvage mais certainement un problème majeur pour les pauvres populations qui vivaient encore là.

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    J. Nozipo Maraire

    - Nozipo, la nature a retrouvé sa parure originelle.

    - Oui, hélas !

    - Pourquoi, hélas ?

    - Parce qu’ici, avant, il y avait de belles cultures et des gens pour planter, semer, entretenir, récolter, …, et maintenant ces campagnes sont en friche, elles ne donnent plus rien, les habitants partent et ceux qui restent ont faim.

    - Tu sembles bien pessimiste !

    - Et encore plus que tu le crois !

    - A ce point !

    - Oh oui ! J’aurais dû mieux écouter ma mère, quand je suis partie aux Etats-Unis pour faire mes études, elle m’a écrit une longue lettre pour me dire tout ce qu’elle n’avait pas pu, ou su, me dire avant et je n’ai pas écouté avec suffisamment d’attention le message qu’elle m’adressait. Et, aujourd’hui, inutile de relire ce qu’elle écrivait, j’ai ce message, là, inscrit sous mes yeux tous les jours depuis que je suis revenue au pays pour voir comment il allait réellement.

    - Et ce message ne comporte pas beaucoup d’espoir ?

    - Bien peu. Ma mère m’a raconté mon peuple, son histoire, la vie difficile dans la brousse, l’esclavage, nos traditions, … tout ça, je le garde dans mon cœur, dans mon sang, dans mes tripes, … à jamais. Mais elle nous a dit aussi que l’indépendance a été un dur combat, un combat que nous n’avons pas su transformer en victoire. Nous avons copié les blancs, nous les avons singés, mais nous n’avons pas su retrouver notre africanité et imposer nos valeurs et notre culture. Nous nous sommes contentés de la vengeance et des règlements de compte en bradant les plus beaux fruits de notre pays aux nouveaux colons, ceux qui ne s’intéressent qu’aux richesses qu’ils accaparent prestement, en passant.

    - Le pouvoir a failli ?

    - Pas que le pouvoir, nous tous avons failli, ma mère m’avait pourtant bien dit que, nous les élites, nous avions un devoir envers notre pays et nous ne l’avons pas écoutée comme nous n’avons pas entendu tous les sages de ce pays. Nous avons laissé les responsabilités aux ambitieux, aux assoiffés de pouvoir et d’argent qui ont remplacé les colons sans apporter un iota de plus ; au contraire, ils étaient assez médiocres pour se mettre au service de tous les trafiquants qui arpentent l’Afrique dans tous les sens pour accaparer ses richesses.

    Il ne pouvait qu’acquiescer, il ne trouvait rien à opposer à cette analyse, la campagne qu’il traversait maintenant, du côté de Bulawayo, au sud du Zimbabwe, là où est née Nozipo Maraire qui l’accompagnait dans cette promenade au travers des champs qui avaient même perdu le souvenir des cultures que des fermiers venus d’ailleurs y avaient fait prospérer. La brousse retrouvait son aspect sauvage et fier, les fermiers avaient été expulsés ou étaient partis avant de se faire renvoyer ou même maltraiter. Seuls quelques uns résistaient encore dans des coins perdus dans les collines. Les autochtones n’avaient pas su récupérer le savoir de ceux qu’ils renvoyaient et la nature ne produisait plus rien pour les pauvres gens qui essayaient encore de vivre dans cette brousse.

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    À suivre...

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 33

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    - Je voudrais aussi que tu m’expliques un peu le panthéon hindouiste car je mélange joyeusement Shiwa, Parvani, Vichnou, Ganesh et compagnie sans compter toutes les formes que chacun revêt.

    - Je t’expliquerai l’essentiel lors de la visite du lac sacré où les lieux de culte sont nombreux mais je ne rentrerai pas dans tous les détails, c’est beaucoup trop complexe.

    Après un dernier regard sur la ville bien paisible à cette époque et à cette heure qui devenait assez tardive, ils descendirent tranquillement vers le centre ville pour terminer cette journée par un repas digne de leur amitié, tout en devisant sur le passage de Le Clézio à Maurice et sur l’inspiration qu’il avait pu y trouver pour écrire certaines de ses œuvres comme Le Chercheur d'or par exemple.

    ÉPISODE 33

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    Il en avait très envie depuis très longtemps, il en rêvait depuis que Mandela avait redonné une certaine dose de dignité à ce pays, il ne lui manquait plus qu’une occasion pour effectuer le long voyage qui l’emmènerait à l’autre bout du continent noir, pour rencontrer, ou essayer de rencontrer, des écrivains blancs, noirs, métisses, asiatiques, tous ces représentants de peuples désormais mêlés dans une seule république.  Son voyage à Maurice lui avait fourni l’occasion qui lui manquait depuis si longtemps, un petit saut de puce en avion le propulserait rapidement à Pretoria, Le Cap ou Johannesburg, ou n’importe où ailleurs dans ce vaste pays qui le fascinait, l’intriguait et l’inquiétait aussi un peu.

    Il prépara minutieusement ce séjour qu’il souhaitait le plus riche possible du point de vue littéraire, et il prit de nombreux contacts pour effectuer un vaste périple qui lui permettrait de visiter les différentes facettes de cette littérature à travers des auteurs qu’il connaissait ou qu’il souhaitait découvrir à cette occasion. Il avait notamment pris l’attache de Zakes Mda, le pleureur d’un township du Cap qui, métier oblige, connaissait beaucoup de monde dans le secteur.

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    Zakes Mda

    Il avait donc atterri au Cap et il avait bien vite rejoint le lieu de rendez-vous que  Zakes avait proposé, sans même s’arrêter en ville pour un petit détour touristique, il y reviendrait plus tard avec son ami, pour le moment il avait très envie de retrouver cet autre ami qu’il ne connaissait que par des échanges de courriels sur Internet. Il était tout excité à l’idée de rencontrer ce personnage hors du commun qui gagnait sa vie en pleurant les morts dans les enterrements. Il le rejoignit, comme convenu, dans un bar banal, presque crasseux, sur une plage qu’il lui avait indiquée car, évidemment, il ne fallait pas espérer trouver le domicile de quelqu’un dans un township quand on débarquait d’Europe et qu’on n’avait jamais mis les pieds en Afrique du sud. Il l’avait reconnu au premier coup d’œil parce qu’il trônait près de la porte d’entrée avec, devant lui, comme il l’avait annoncé, un livre, « Michael K, sa vie, son temps » que lui aussi avait lu quelques années auparavant.

    Après le premier contact, l’émotion de la rencontre tant attendue, l’excitation de découvrir l’autre qu’on ne connait qu’un peu seulement, dont on s’est fait surtout une image à l’aide de quelques photos échangées,  une idée à travers ses écrits, il lui fallut un instant pour se familiariser avec l’apparence du personnage qui était maintenant, là ,devant lui. Mais bien vite, Ils prirent la route du domicile du pleureur qui lui expliquait, à travers la vitre du bus délabré qu’ils avaient emprunté, l’origine et la construction de ces fameuses banlieues qui défrayaient si souvent la chronique pour la violence qui y régnait et le poids politique qu’elles arrivaient à faire peser sur le pouvoir. Il comprenait facilement les explications de son compagnon de route car il avait lu un roman d’une Anglaise, Madge Swindells, qui expliquait assez bien le début de la construction d’un de ces townships avec l’afflux de populations démunies qui cherchaient à s’implanter dans une métropole pour essayer d’y vivre et au moins d’y trouver à manger. Le moindre espace devenait rapidement la base sur laquelle un de ces miséreux pouvait planter quatre bouts de bois et deux tôles ondulées pour fabriquer un abri provisoire en espérant l’agrandir un jour, un autre…, plus tard, jamais peut-être, mais on verra bien, l’avenir c’est très loin et aujourd’hui est encore long et il faut trouver à manger pour résister à tout ce temps qui passe.

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    Township du Cap

    Il pensait aussi à la manière dont les favelas brésiliennes s’étaient construites autour des grandes villes et notamment à un livre de Jorge Amado, « Les pâtres de la nuit » qui racontait l’installation d’un groupe de paysans errants qui n’avait plus d’autres solutions pour vivre encore un peu que de poser ce que chacun avait encore, rien ou presque, et espérer vivre des reliquats des citadins. Mais ça c’était une autre histoire et il y reviendrait un jour peut-être. Pour le moment, ils marchaient le long de rues mais peut-on appeler ça des rues ? Difficile ! Des sentes, des venelles, des pistes, … il ne savait pas bien comment dénommer ces espaces qu’ils parcouraient et qui les conduisaient à l’intérieur du township. Les autochtones devaient bien avoir un mot pour désigner ça mais comme il ne connaissait rien de leur langue qui mélangeait une bonne dose de leurs divers langages vernaculaires avec un peu de « pidgin », d’afrikaner et d’autres dialectes ou langues exotiques.

    Ils étaient maintenant dans le logis de son ami, une bicoque très rudimentaire mais solide tout de même et bien tenue. Ces banlieues étaient par endroit un peu plus cossues – même si ce terme paraissait bien osé pour qualifier ces quartiers – et étaient, dans certaines rues, plus que des bidonvilles. Ils organisèrent leur séjour et, pour commencer, leur campement et leur cohabitation pour les quelques jours qu’il pensait passer dans la région du Cap. Zakes lui fit les recommandations d’usage : ne pas sortir seul, ne pas prendre partie dans les éternelles discussions qui animent tous les coins de rue, éviter toute allure ostentatoire ou provocatrice, etc…, la litanie habituelle, le code de bonne conduite de l’étranger dans un milieu en perpétuelle ébullition.

    Après avoir mangé, à la fortune du pot, quelques denrées qu’il avait amenées avec lui, ils évoquèrent son séjour Au Cap. Son premier désir était de rencontrer le Prix Nobel de littérature, John Maxwell Coetzee qu’il admirait particulièrement et qui pourrait lui parler des derniers développements sociaux qui s’organisaient depuis la fin du régime de la honte. Zakes lui promis de faire le maximum, il connaissait un peu tout le monde dans le secteur car tous les gens qui ont une position sociale à peine au-dessus des autres sont souvent amenés à assister aux enterrements qui constituent une occasion très intéressante de saluer bon nombre de personnes : électeurs, clients, admirateurs, … et, lui, il était toujours là pour donner un tuyau, guider une personnalité égarée dans le cimetière, mettre en relation des personnes qui ne se connaissent pas encore et qui pourraient trouver quelques intérêts à conjuguer. Bref, il était devenu comme un témoin, doublé d’un acteur, de la vie souterraine de la région, celui qui sait tout, qui connait tout le monde, qui sait qui fréquente qui et qui haït qui. Donc, il devrait pouvoir lui arranger quelques minutes avec le Prix Nobel, d’autant plus qu’il avait été averti à l’avance et qu’il avait ainsi pu prendre quelques renseignements concernant l’emploi du temps de Coetzee.

    Il avait donc été assez facile de convenir d’une date et d’un lieu pour rencontrer le maître qui était, maintenant, en leur compagnie dans une brasserie chic non loin des majestueuses falaises qui protègent le continent contre le déferlement des vagues.

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    J.M. Coetzee

    - Merci d’accepter de nous rencontrer, nous savons bien que votre emploi du temps est très encombré…

    - … mais non, pour les amis des lettres, il y a toujours une petite place pour échanger.

    - Merci tout de même, c’est un honneur qui ne nous est pas réservé très souvent.

    - Je connais bien Zakes qui n’est pas qu’un client de cimetière, c’est aussi un homme de plume et un excellent écrivain.

    - C’est pour cette raison que j’avais pris son attache.

    - Vous seriez capable de faire rougir un noir, ponctua Zakes.

    - Comme votre temps est précieux, je ne vais pas vous entretenir plus longtemps de mon admiration pour vos écrits et ceux de notre ami commun, je voudrais surtout évoquer l’Afrique du sud d’aujourd’hui, celle que connaitrait Michael K s’il était encore de ce monde.

    - Pour bien comprendre l’Afrique du sud, il faudrait faire un grand retour en arrière et réfléchir sur tout ce qui s’est passé ici depuis l’arrivée des blancs et des asiatiques qu’il ne faut pas oublier car ils ont, eux aussi, joué un rôle important. Et je ne voudrais surtout pas refaire toute cette histoire, c’est un travail qui ne m’appartient pas et qu’il faut désormais laisser aux historiens. L’Afrique du sud est devenue un grand brassage de peuples, de langues, de cultures, d’idées, de traditions, de croyances, d’intérêts, etc…, etc… Et ce brassage gigantesque a provoqué des chocs titanesques comme en produisent les plaques telluriques quand elles se rencontrent. Il ne faut pas juger l’Afrique du sud sur ce qu’elle est mais sur le chemin qu’elle a parcouru, les communautés ne sont pas encore égales, je le sais, je suis fils de Boers, Michael était noir, Zakes est noir et ils le savent, ou le savaient, encore mieux que moi. Mais Zakes peut témoigner lui aussi qu’un long chemin a déjà été parcouru.

    - Il faut en effet l’admettre mais nous partions de si loin qu’il reste encore beaucoup de chemin à faire.

    - Oui, le chemin est encore long, semé d’embûches, comme on dit souvent, mais si les hommes et les femmes, surtout les femmes qui ont un rôle prépondérant à jouer en Afrique, ne sombrent pas dans les errements du passé, l’Afrique du sud deviendra un grand pays multiethnique et multiculturel avant la fin de ce siècle.

    - Effectivement (il éprouvait le besoin d’apporter quelque chose au débat, plus pour justifier son intérêt que pour enrichir réellement celui-ci), l’Afrique du Sud a démontré récemment sa capacité à accueillir un grand événement mondial et sa capacité à se mobiliser, toutes communautés confondues.

    - Oui l’Afrique du sud avance à grands pas mais il ne faudrait pas qu’elle sombre dans un optimisme trop béat et qu’elle ne reste pas à l’écoute de tout ce qui agite la planète actuellement. L’humanité réserve souvent de bonnes surprises mais aussi, tout aussi souvent, de bien mauvaises.

    Ils échangèrent encore pendant quelques instants sur l’avenir de l’Afrique du Sud, sur les soubresauts qui agitaient le monde arabe, sur la crise économico-financière qui menaçait les pays les plus riches, … mais le temps filait comme le sable entre les doigts des enfants sur la plage et le maître avait des obligations littéraires à remplir. Ils se séparèrent donc après s’être promis de conserver une relation au moins épistolaire grâce aux moyens de communication modernes.

    Le gros 4x4 japonais, de cette marque qui a désormais quasiment évincé d’Afrique la mythique Land Rover, véritable dromadaire des pistes de latérite, fendait les flots verts du bush qu’une houle  ondulait en vagues larges et paisibles. Il avait accepté la proposition que Damon Galgut lui avait lancée et qui consistait à l’accompagner au fin fond du  bush, là où il se rendait pour visiter un hôpital perdu dans une campagne quasi déserte  qui n’avait même plus assez de malades à faire soigner pour occuper le personnel médical et notamment deux médecins qui transformaient progressivement leur ennui en agressivité l’un envers l’autre.

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    Damon Galgut

    Je ne sais pas comment cet établissement peut encore exister ? lui dit Damon, je crois que l’administration ne sait même pas que cette immensité verdoyante fait partie de notre pays. Les bureaucrates chargés d’appliquer la politique de santé n’ont jamais dépassé la limite des régions très civilisées, ici c’est déjà l’aventure, le grand désert, un autre monde, un ailleurs où ils ne risqueraient pas de s’aventurer. Ils craindraient trop de se trouver nez à nez avec un lion, enserrés dans les spires d’un serpent gigantesque, pourchassés par un rhinocéros en rut ou je ne sais quelle fantasmagorie inventée par leur esprit inculte. Ils ne connaissent rien de cette campagne… Le monde, pour eux, se limite à quelques grandes métropoles et à la bande côtière. Le veld c’est l’abandon, le royaume des animaux plus que celui des hommes, encore le domaine des pionniers tel qu’il était quand les premiers européens ont osé s’aventurer au cœur de ce territoire. Et, depuis la fin de la ségrégation raciale institutionnalisée, les blancs ont peu à peu quitté leurs terres, vidant le pays de ses rares occupants.

    Derrière les vitres le paysage défilait à bonne vitesse malgré la médiocrité de la piste qu’ils empruntaient, l’océan vert n’était peuplé que de quelques îlots d’une verdure plus sombre, un baobab parfois, des petits épineux d’autres fois ou encore quelques arbustes qu’il ne connaissait pas suffisamment pour les identifier depuis son siège. Mais, très rarement, des habitants, pauvres noirs déguenillés en quête de quelque activité pour gagner une maigre croûte, paysans se rendant nonchalamment à leur champ, femmes surchargées de récipients pour la provision d’eau ou de marchandises à troquer sur un marché dans un coin de brousse connu des seuls autochtones. La vie semblait réservée au règne végétal et n’accepter que des animaux qui prospéraient selon les lois de la chaîne alimentaire sans être perturbés par des humains trop peu nombreux pour créer un quelconque déséquilibre écologique.

    A l’approche de la clinique, tout juste un dispensaire d’après ce qu’il vit plus tard, Damon devenait plus nerveux, il ne savait pas comment régler cet affrontement qui dressait ces deux excellents professionnels l’un contre l’autre. Comme souvent, le manque de travail génère l’ennui, du temps à meubler, à meubler avec des femmes, avec des femmes qu’on se dispute pour être celui qui aura les faveurs de celle qui fait rêver les mâles du secteur. C’est le retour au règne animal, l’homme chasse la femelle mais, bien souvent, la femelle choisit son compagnon. Il ne voulait surtout pas se mêler de cette rivalité, il avait accepté cette expédition car elle le conduisait dans le bush, là où il avait fort envie d’aller, et plus particulièrement en direction du nord-est, en direction du Namaqualand dans cette partie sauvage du veld où Zoë Wicomb était née et où elle l’attendait dans une ferme qui aurait pu être celle de son amie, Frieda Shenton, partie étudier en Europe et mal reçue à son retour.

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 32

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Ils se dirigèrent vers le centre ville, espérant trouver un restaurant encore ouvert à cette heure avancée pour prolonger ce moment de convivialité et évoquer les problèmes du pays mais aussi les charmes qu’il pouvait proposer aux touristes venus des antipodes mais plus souvent, depuis quelques années, de la Chine moins lointaine. La salive commençait à lui monter à la bouche car il n’avait rien mangé depuis son déjeuner et il espérait bien trouver un bon poisson grillé à se mettre sous la dent.

    ÉPISODE 31

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    Maintenant qu’il était devant son café, il sentait encore ce goût de poisson qu’il avait attendu avec impatience dans son rêve qu’il avait difficilement refermé avant de se lever et de se préparer ce café qui sentait la marée. Le monde du rêve avait souvent tendance à empiéter sur son monde à lui, sur sa vie quotidienne, il fallait qu’il veille à bien fixer les limites et à bien remplir ses journées pour que le vide n’aspire pas trop ses expéditions oniriques au risque de transformer son existence en un rêve pas forcément rose.

    Le rêve était pour lui un moyen de vivre autrement que dans la médiocrité qui envahissait de plus en plus notre monde actuel, une façon de s’évader pour échapper à la morosité ambiante mais il ne fallait pas que ça devienne une vie à la place de sa vie réelle. Il fallait que ça reste comme une friandise qu’on s’octroie parfois mais pas toujours, quelque chose en plus de sa vie mais pas toute sa vie.

    Aujourd’hui, il aurait donc des occupations prosaïques : remplissage du réfrigérateur, renouvellement des stocks de vin, il fallait qu’il passe quelques commandes à certains de ses fournisseurs attitrés, des producteurs uniquement, jamais des négociants. Il n’avait confiance qu’au circuit court : directement du producteur au consommateur, tel était sa devise. Il avait aussi quelques démarches à effectuer qu’il n’avait pas du tout envie d’entreprendre mais qu’il fallait bien réaliser tout de même. Il établit donc, comme souvent dans ces cas là, son programme de la journée : emplettes au supermarché pour acheter les produits secs qui sont identiques partout, passage au marché pour les fruits et légumes, comme c’était le jour des petits producteurs il pourrait donc aussi acheter quelques légumes du pays. Et, après le déjeuner, il passerait quelques commandes de vin car sa cave commençait sérieusement à se vider. Pour les démarches, il verrait après, demain peut-être ou un autre jour.

    Finalement sa journée avait été assez agréable, un doux soleil printanier incitait à la promenade et il en profita pour marcher un peu. En faisant ses courses, il avait rencontré quelques connaissances du quartier, il avait bavardé un peu et même accepté un café chez un voisin qui l’avait entretenu des nouvelles du voisinage dont il se préoccupait, en général, assez peu. Mais, en ce jour de printemps, il avait envie de faire comme un inventaire de fin de saison pour savoir comment chacun avait traversé l’hiver et se préparait pour la belle saison. Il avait même pris le temps de préparer des petits farcis niçois avec une tomate, un petit poivron et un tronçon de courgette évidé. Il lui restait un morceau de rôti de porc et un peu de sauce qu’il utilisa à la place du lait pour mouiller la mie de pain, avec lesquels il fabriqua une farce qu’il assaisonna avec du paprika doux et du curcuma, un peu seulement pour ne pas que la farce prenne une couleur psychédélique. Il se régala de ce repas parce qu’il aimait ça mais aussi parce qu’il s’était donné la peine de le cuisiner et qu’il mangeait le fruit de ses efforts. Pour être honnête, il devait avouer qu’il avait ouvert une bouteille de mercurey et qu’il avait bu plus que le verre qu’il s’autorisait habituellement mais il fallait bien fêter l’arrivée du printemps et, de temps en temps, profiter des générosités de dame nature.

    Ce repas, sa préparation surtout, lui avait permis de reprendre pied dans la vie concrète, de constater que la vie réelle avait encore quelques avantages à proposer et de ne pas s’envoler à la première respiration dans une histoire qui l’entraînerait à l’autre bout du monde. La vie était aussi dans les rêves mais pas que dans les rêves. La réalité a plusieurs dimensions mais il faut savoir jouir de chacune en son temps. Maintenant qu’il avait voyagé dans son monde concret, celui des saveurs, des odeurs, du travail, des efforts, des civilités, … il pouvait reprendre son voyage dans une autre dimension. Il pourrait par exemple embarquer pour la Polynésie dans le livre de Chantal T. Spitz qu’il avait commencé dernièrement. Il pourrait tout aussi bien se laisser aller dans son fauteuil et attendre qu’un nouveau rêve l’emmène dans une autre histoire tout droit sortie d’un des livres qu’il avait lus il y avait plus ou moins longtemps, peut-être même plusieurs décennies.

    Il avait omis la moitié de ses projets, comme toujours, mais il avait désormais le temps, il s’infligerait les démarches un autre jour, les administrations avaient le temps d’attendre de ses nouvelles, de toute façon elles ne manqueraient pas de le rappeler à l’ordre, alors pourquoi s’en faire. Le temps n’était plus que celui qui lui était compté, alors autant le prendre avec le plus de précaution possible et en jouir à meilleur escient. Quant à la commande de vin, c’était sérieux, il ne fallait pas trop tarder, le risque était réel de voir les stocks s’assécher et ça, ce n’était pas franchement bon pour son moral. Donc, il s’en occuperait demain, promis juré ! En attendant, il s’offrirait bien une petite virée dans l’espace en s’envolant sur les ailes d’un rêve au pays du soleil. Il n’était pas du tout amateur de ces voyages organisés dans des îles paradisiaques, il n’aimait pas la foule, il n’aimait pas « panurger » avec le troupeau sur les talons, il aimait sa tranquillité, le calme, la nature quand on ne la bouscule pas, …, tout ce que les publicités pour les voyages paradisiaques ne promettaient jamais.

    Il s’imaginait mal en smoking (rien que le mot était déjà laid) à la soirée du pacha sur un immeuble flottant bondé de gogos touristes ébahis qui avaient quitté leur copropriété pendant quelques jours pour une location naviguant sur des flots paisibles. Il voulait bien partir un jour dans une île paradisiaque mais avec un ami, une amie c’était mieux mais moins évident à réaliser, et voyager sans troubler l’autochtone, sans martyriser le paysage et sans qu’on lui propose sans cesse des babioles fabriquées dans des pays où la main d’œuvre ne reçoit qu’un salaire de misère pour fabriquer aussi bien des rennes de Finlande que des dodos de Maurice.

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    Maurice, il s’imaginait sur cette petite île, pas du côté de Grande Baie là où sont installés les hôtels de luxe et où séjournent les gens très fortunés, trop fortunés pour être honnêtes dans bien des cas. Non, il se voyait plutôt assis sur la terrasse de la citadelle dominant la capitale qui s’étend presque jusqu’à la mer avec sa nouvelle ville un peu, et même pas mal, kitch. Cette petite ville banale, comme il en existe à peu près partout dans les pays émergeants, avait la chance de s’épanouir dans un écrin agréable avec la verdure des collines environnantes et le bleu de la mer plus loin, vers l’horizon à l’ouest. Et, vers le sud, les mornes qu’on aurait dits construits avec des légos ou des cubes géants, donnaient à cet ensemble un air surréaliste. Les montagnes, habituellement, elles sont pointues ou arrondies mais rarement carrées, celles-ci paraissaient cocasses, elles ressemblaient plus à un décor de cinéma – de western italien notamment – qu’à une montagne infranchissable qui sépare virilement deux pays.

    Il était monté sur les pentes de la citadelle avec Carl De Souza qu’il ne connaissait pas très bien mais ses amies, Nathacha Appanah et Ananda Devi, séjournaient la première en France et la seconde en Inde. Alors, Carl qu’il avait déjà rencontré avec Nathacha, accepta de l’accompagner pendant le bref séjour qu’il comptait effectuer sur cette île de rêve pour les touristes mais pas forcément pour la population qui ne profitait pas toujours de l’énorme manne déversée chaque année par les étrangers attirés par le climat et le luxe des hôtels.

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    Carl de Souza

    Maurice n’était pas toujours le pays idyllique vanté par les agences de tourisme, parfois la marmite populaire bouillonnait trop fort et débordait dans les rues de la capitale. Carl lui avait longuement parlé des jours Kaya, ces journées d’émeutes populaires ainsi baptisées après qu’un jeune chanteur de ce nom avait trouvé la mort dans les geôles de la police. La foule déchaînée avait alors envahi le centre ville qu’elle avait dévasté. La répression avait été à la hauteur de l’émeute, même un peu plus plus, et la police s’en était donné à cœur joie, bastonnant à tours de bras, embastillant, condamnant, pour mater la population et la tenir ainsi en respect. Il était bien difficile dans ce paysage de rêve, sous ce climat inclinant au farniente, d’imaginer un déchaînement de violence alors que toutes les images véhiculées par les médias ne montraient que plages au sable blanc comme neige, palaces rutilants en bord de mer, jolies filles légèrement vêtues, flamboyants habillés du plus brillant vermillon, bougainvillée, lauriers roses, …

    - Carl, il est bien difficile d’imaginer que ce pays qui devrait être riche, l’est certainement, connaisse des émeutes de ce type.

    - Et pourtant en 1999, l’ambiance était plus chaude sur le macadam qu’au zénith !

    - Pourquoi un tel déferlement de la violence ?

    - Maurice est certainement un pays riche mais la richesse est, comme dans beaucoup d’autres nations, bien mal répartie et les plus pauvres ne supportent pas toujours de voir sous leurs yeux un étalage de luxe ostentatoire.

    - Maurice est un petit dragon, il y a des nouveaux emplois qui devraient occuper toute cette jeunesse désœuvrée ?

    - Oui, mais la crise mondiale a ralenti les investissements et les emplois promis n’ont pas tous été créés.

    - On dit partout que la mixité ethnique est parfaite sur l’île mais on dirait que les affaires et l’argent vont plutôt vers la communauté dominante et que la communauté minoritaire connait plus le chômage ?

    - Oui certainement mais c’est comme ça partout sur le pourtour de l’Océan Indien, les asiatiques ont la maîtrise du commerce et des affaires. Et, pourtant, Unnuth pourrait nous raconter comment les Indiens ont été accueillis quand ils sont arrivés sur cette île.

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    Abhimanyu Unnuth

    - Raconte !

    - On leur avait promis un bon travail dans les plantations appartenant aux blancs mais ils ont vite été transformés en esclaves confiés à la garde de contremaîtres noirs qui ne les ménageaient guère et leur infligeaient de très rudes traitements. C’est en fait ce que raconte Abhimanyu - c’est le prénom de mon ami Unnuth – qui a fait de longues recherches sur ce sujet pour écrire le livre qu’il a consacré aux premiers migrants indiens. Sueurs et sang fut leur lot pendant bien des décennies avant qu’ils puissent connaître la liberté et envisager meilleure fortune.

    - Décidément la façade des palaces masque bien des réalités de cette île originale jusque dans sa langue puisque les médias n’utilisent pas la langue officielle, l’anglais, mais le français.

    - C’est un vieux souvenir du temps où cette île s’appelait encore l’Île de France, dépendance de la couronne de France, mais c’est aussi un petit privilège que les Mauriciens ont arraché aux nouveaux colons en leur demandant de respecter leur langue et la possibilité de la pratiquer. Ainsi, la langue officielle est celle des nouveaux colons et la langue parlée celle des anciens colons et rien n’a réellement changé depuis.

    - Pour une fois, le pauvre peuple a obtenu un droit dans une négociation entre grandes puissances.

    - Je ne pense pas que l’avis du peuple ait pesé très lourd dans cette affaire, il y avait certainement d’autres motifs moins nobles mais il faudrait interroger notre amie Nathacha pour en savoir plus. Hélas, elle n’est pas sur l’île actuellement mais dans ton beau pays où elle réside désormais le plus souvent.

    - Je ne manquerai de lui demander des précisions quand je la rencontrerai en France. Pour le moment, je voudrais surtout effectuer un petit périple dans le sud de l’île, pourrais-tu me servir de guide ?

    - Avec un réel plaisir ! Quel est ton programme ?

    - Celui que tu me proposeras !

    - Eh bien, si tu disposes d’une journée complète, nous pourrions partir vers Curepipe, le Lac sacré, la Vallée noire, les Terres des sept couleurs et retour par le bord de mer qui est moins connu que celui du nord mais qui ne manque pas de charme pour autant.

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    Les Terres des sept couleurs

    - Je te fais confiance !

    - Je connais un restaurant chinois près de la Vallée noire qui nous servira un excellent repas local.

    - Je voudrais aussi que tu m’expliques un peu le panthéon hindouiste car je mélange joyeusement Shiwa, Parvani, Vichnou, Ganesh et compagnie sans compter toutes les formes que chacun revêt.

    - Je t’expliquerai l’essentiel lors de la visite du lac sacré où les lieux de culte sont nombreux mais je ne rentrerai pas dans tous les détails, c’est beaucoup trop complexe.

    Après un dernier regard sur la ville bien paisible à cette époque et à cette heure qui devenait assez tardive, ils descendirent tranquillement vers le centre ville pour terminer cette journée par un repas digne de leur amitié, tout en devisant sur le passage de Le Clézio à Maurice et sur l’inspiration qu’il avait pu y trouver pour écrire certaines de ses œuvres comme « Le chercheur d’or » par exemple.

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    J.-M. G. Le Clézio à l'Île Maurice

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de Denis BILLAMBOZ - Épisode 31

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Il avait entrepris ce voyage avec un vieux pick up qu’il avait acheté à un aborigène qui avait besoin d‘argent pour faire la fête en ville, il était convaincu de retrouver son ami dans le petit bourg où li enseignait désormais au cœur du bush pour gagner nettement plus d’argent qu’en ville. Mais son voyage avait vite tourné à la catastrophe, son véhicule était encore plus âgé qu’il ne l’avait cru a priori et il était tombé en panne sans espoir de trouver les pièces défectueuses, dans des délais raisonnables, au cœur de ces régions désertiques où seuls des camions grands comme des immeubles agitaient, épisodiquement, la solitude ambiante. Il avait ainsi voyagé dans ces immeubles sur roues, bu avec des chauffeurs déjantés, dormi dans des motels infâmes et joué le reste de son fric dans de misérables tripots qui n’accueillaient que des routiers en mal de compagnie, quelques indigènes de passage, des aventuriers ou des épaves fossilisées accrochées à leur bouteille comme des tiques à la peau d’un chien abandonné.

     

    ÉPISODE 31

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    Il croyait avoir touché le fond du fond de sa dérive au cœur de ce continent quand, un soir, en essayant de trouver un abri provisoire pour dormir, il avait rencontré un aborigène qui lui avait raconté des histoires du bush mais des histoires qui semblaient trop belles pour n’être que le fruit de l’imagination de ce pauvre type condamné à dormir à la belle étoile. Il lui avait demandé d’où il tenait de si beaux récits et l’autre lui avait répondu qu’il connaissait un écrivain aborigène qui écrivait de bien belles choses sur son peuple et son pays et qu’il avait passé un certain temps avec lui, suffisamment longtemps pour apprendre certaines des choses qu’il écrivait. Qui est ton ami, lui demanda-t-il ? Il s’appelle Mudroodroo, il passe parfois dans cette région pour chanter les pistes. Pourquoi faire ? Pour chanter les pistes du secteur, c’est comme ça que, nous les habitants de ce pays, nous reconnaissons notre route et la mesurons à l’aune de nos chansons. Nous chantons ce que nous voyons et nous savons alors si nous sommes sur la bonne voie et si la piste est encore aussi longue que ce qui reste à chanter.

    Il était tout ébahi devant cette révélation, c’était tellement simple et tellement beau, la poésie utilitaire, la musique de la route comme au creux des sillons d’un vieux vinyl. Je voudrais le voir ton ami. Impossible, il n’est pas là pour le moment, il est parti en ville vendre son dernier livre. Décidément ce voyage n’était qu’un enfer dont je ne sortirai peut-être même pas vivant, craignait-il. Tu veux partir l’ami ? Et vite, si possible ! Eh bien, demain, il y a un camion qui part pour Alice – c’était sa façon à lui de parler d’Alice Springs – à six heures devant l’hôtel, si tu es assez malin pour convaincre le chauffeur, tu pourras embarquer avec lui. Tout ce qu’il voudra mais je pars avec lui même couché sur l’un des essieux ! En attendant dormons un peu pour être à peu près présentables demain aux aurores.

    Il dormit vite et rêva qu’il était sur les plateaux australiens, là où les pionniers s’étaient installés pour cultiver de vastes espaces, là où Miles Franklin avait rencontré ces braves paysans qui menaient une vie laborieuse, difficile, ardue, menant un combat incessant contre la nature et les éléments pour arracher une récolte suffisante, nécessaire à la survie de leur famille. La terre était magnanime, elle ne rechignait pas à donner de belles récoltes mais les éléments se déchainaient souvent pour contrarier les projets des pionniers. Les inondations envahissaient régulièrement leurs terrains, noyant les récoltes et lui, il, se voyait luttant comme un diable contre les éléments contraires avec le reste de la petite communauté qui savait ce que voulait dire le mot solidarité même si peu d’entre eux étaient assez cultivés pour comprendre ce genre de concept. Le vocabulaire leur faisait peut-être défaut mais la générosité ne leur manquait pas, il ne calculait jamais le prix de l’effort consenti pour soulager autrui.

    Et, cette fois encore, le ciel avait déversé des trombes d’eau qu’il avait fallu canaliser au prix de longs et pénibles efforts pour protéger les terres arables d’un courant dévastateur. Ils avaient finalement triomphé de cette énième agression et ils s’étaient regroupés satisfaits du combat qu’ils avaient mené, et heureux de son issue. Ils se congratulaient mutuellement comme pour s’encourager à persévérer dans la lutte qu’il faudrait encore accepter bien des fois avant de pouvoir entreprendre les travaux nécessaires à la canalisation des grandes eaux qui envahissaient régulièrement le plateau. Comme après chaque épreuve, ils décidèrent de fêter leur succès, contents d’être encore là où ils avaient installé leur maison et leur famille. Ils se retrouveraient donc autour d’une grande table dressée dans une grange et les femmes réuniraient leurs compétences pour confectionner un excellent repas avec les produits de leur élevage et de leur jardin. Avec un peu de chance, les hommes auraient pu se procurer un baril de vin venu de la côte et ils pourraient, tous ensemble, lever leur verre à la santé de la communauté qui progressivement construisait un vrai village qui serait peut-être, dans un avenir plus lointain, un gros bourg agricole. Il tendit le bras pour saisir son verre mais ne rencontra qu’une tasse froide contenant un reste de café, il émergea soudain de son sommeil avec la gorge sèche, croyant qu’il avait raté le camion qui devait l’emmener vers Alice mais il était seulement avachi dans son fauteuil préféré, un livre ouvert sur ses genoux.

    Il se leva, s’étira, s’ébroua, remit un peu d’ordre dans ses idées, mais il avait l’habitude de ses petites excursions oniriques et reprit vite ses esprits après avoir bu un verre d’eau pour étancher la soif que l’attente d’un verre de vin virtuel avait provoquée. Il était maintenant trop tard pour plonger dans la lecture polynésienne, l’heure était désormais venue de rejoindre son lit pour reprendre le sommeil interrompu par cette soif mal éteinte.

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    Auckland

    À une table, dans l’angle de la salle d’un bouge douteux des environs d’Auckland, en face d’un arrêt de bus, là où les bistrots fleurissent plus facilement que les lieux de culte et de culture, deux solides gaillards discutaient avec l’animation qu’un début d’alcoolisation confère même aux plus costauds. Le plus âgé, un maori, taillé sur le modèle des flankers qui cisaillent régulièrement leurs adversaires sur toutes les pelouses du monde où l’on joue à ce jeu de gentleman pratiqué par des voyous - comme disait je ne sais plus quel passionné de rugby –, s’agitait en essayant de démontrer quelque chose qu’eux ne comprenaient car ils étaient placés trop loin de leur table. L’homme, les cheveux en broussaille, vêtu d’un maillot à manches courtes à l’effigie de Dan Carter qui était déjà l’icône des Championnats du monde de rugby qui n’auraient lieu qu’à l’automne prochain, semblait vouloir convaincre son compagnon de le suivre dans une aventure quelconque qui devait, à n’en pas douter, n’être pas très claire eu égard à la mine dubitative affichée par son complice de bordée. Pour compléter son vocabulaire sans doute un peu limité, il ponctuait ses exclamations de coups sur la table qui menaçaient de la faire exploser car, même si l’homme n’avait plus l’âge de découper, sur la pelouse, des rugbymans à tour de bras, il était encore dans la force de l’âge, ses biceps et ses pectoraux inspiraient encore le respect.

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    Dan Carter

    Son partenaire, plus jeune, aurait certainement, avec une hygiène de vie plus saine, encore pu pratiquer ce noble sport mais il semblait maintenant un peu trop étoffé pour défier les rudes joueurs que le pays produit régulièrement. Il était vêtu, lui aussi, d’un maillot à manches courtes mais celui-ci était d’une couleur qui ne se souvenait même plus qu’elle avait dû être blanche tant les tâches de diverses origines maculaient ce vêtement. Ses tatouages étaient moins impressionnants que ceux que son ami arborait. Il avait la peau plus claire et les traits plus anguleux, manifestement c’était un métis aux origines européennes et maories. Il était moins excité que son collègue de beuverie, l’alcool ayant, semble-t-il, un effet plutôt lénifiant sur sa personne.

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    Alan Duff

    - Tu vois ces deux gaillards, lui demanda Allan Duff qui l’avait invité à cette petite sortie dans la banlieue populaire d’Auckland où les étrangers n’avaient pas coutume de s’aventurer ?

    - Oui !

    - Eh bien, je parierais mon verre de bière, et ceux que nous boirons encore ce soir, qu’ils sont en train de fomenter un mauvais coup.

    - Comment le sais-tu ?

    - Je les connais vaguement et je sais qu’ils vivent, comme beaucoup de ceux qui enrichissent les taverniers du secteur, de petites rapines et de casses minables qui ne leur rapportent, en général, que de quoi payer leur consommation de bière pour quelques jours.

    - Et la police ne dit rien ?

    - A quoi bon, ils ne font que des petits coups qui ne leur vaudraient même pas la prison. Alors la police laisse faire et les garde à l’œil au cas où…

    - Des pauvres gars !

    - Oui des types qui ont quitté leur village ou leur bourg, attirés par les lumières de la ville, qui espéraient trouver un boulot et mener une vie décente sans plus. Mais, ils n’ont, en général, aucune formation et ne peuvent trouver que quelques petits boulots de manutention sur le port pour vivre quelques jours sans plus d’avenir. Ils sont rejetés par les populations européennes qui les considèrent souvent avec un certain mépris et se drapent dans la fierté de leur culture où ils cultivent une rage et une violence qui peut éclater à tout moment.

    - De la bonne graine de voyous !

    - Des braves gars perdus, à la dérive, qui ont souvent fait les beaux jours des clubs de rugby de la banlieue et qui sont, à leur âge, déjà désabusés et aigris. Le plus jeune pourrait encore s’en sortir mais l’aîné a maintenant de longues années de boisson derrière lui et un casier judiciaire mieux garni que son compte en banque.

    - Un sous-prolétariat qu’on n’imaginait pas dans ce pays plutôt riche.

    - Et un sous-prolétariat composé surtout d’autochtones ce qui créé des tensions raciales, surtout dans les milieux populaires.

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    Kirsty Gunn

    A cet instant, Kirsty Gunn et Keri Hulme qu’ils avaient conviés à cette expédition nocturne dans les bas-fonds de l’ancienne capitale, les rejoignirent. Après leur avoir désigné les deux protagonistes qui étaient à l’origine de leur discussion, ils reprirent la conversation là où ils l’avaient laissée avant l’arrivée de leurs deux amis. Les trois écrivains assis autour de cette table d’un bar douteux avaient tous les trois, écrit sur cette population à la dérive, sur ces pauvres malheureux ignorés, rejetés, abandonnés de tous ou presque. L’image de ce pays riche et paisible, accroché au long nuage blanc suspendu à la cime de ses montagnes qui constituent l’épine dorsale des deux îles principales, n’affiche pas ce peuple qui perd peu à peu ses traditions et sa culture au contact d’une civilisation qu’il ne comprend pas et qui, elle, ne le comprend pas plus.

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    Keri Hulme

    Keri Hulme leur raconta l’histoire de cette femme qui avait accueilli un enfant qui semblait abandonné de tous et qui, en fait, avait été recueilli par un maori avec lequel elle avait fini par lier une relation qui aurait pu être stable mais qui s’était avérée bien difficile face à l’intransigeance des deux communautés qui acceptaient mal que ces deux êtres fragiles réunissent leur solitude en dehors des limites de leur ethnie respective. La pression populaire avait été si forte que leur histoire n’avait plus été seulement la leur mais celles des autres et qu’elle leur avait progressivement échappé.

    Kirsty Gunn, elle, voulait parler de cette fille qui avait vu sa mère se détruire méthodiquement sous ses yeux après avoir été abandonnée par son compagnon qu’elle ne pouvait pas oublier, et qui reproduisait la vie de cette mère, comme pour refaire le chemin accompli par celle-ci et comprendre ce qu’elle avait ressenti, ce qu’elle avait éprouvé, ce qu’elle avait voulu dire.

    L’histoire de tous ceux qui sont restés dans la marge de cette société florissante, l’histoire d’un peuple en voix de disparition, l’histoire d’une culture en danger. Une histoire de fou comme l’histoire de Janet Frame internée pour folie, qui a failli subir une lobotomisation et qui a écrit de si beaux textes. Espérons que ce peuple revienne de ce « loin » comme Janet est sortie de son long tunnel, et que sa culture rayonne à nouveau sous le long nuage blanc. Les quatre complices quittèrent ce lieu qui finalement servait au moins de point de chute à ces paumés, souvent sans toit, qui pouvaient toujours espérer trouver en ce lieu un peu de chaleur et, peut-être, un moins pauvre qu’eux qui pourrait leur offrir une bière à « charge de revanche quand tu auras quelques pièces dans tes poches trop souvent vides ».

    Ils se dirigèrent vers le centre ville, espérant trouver un restaurant encore ouvert à cette heure avancée pour prolonger ce moment de convivialité et évoquer les problèmes du pays mais aussi les charmes qu’il pouvait proposer aux touristes venus des antipodes mais plus souvent, depuis quelques années, de la Chine moins lointaine. La salive commençait à lui monter à la bouche car il n’avait rien mangé depuis son déjeuner et il espérait bien trouver un bon poisson grillé à se mettre sous la dent.

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 30

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Même s’il était parfois un peu seul dans sa petite maison, sa vie était tout à fait supportable car il pouvait s’évader quand le quotidien devenait trop agaçant ou trop ennuyant. Il n’avait plus l’intention de refaire le monde, c’était à ceux qui allaient le vivre de le bâtir à leur convenance, lui avait déjà accompli un bon bout de chemin, il pouvait donc attendre la fin de cette route dans le monde tel qu’il était ou tel que les jeunes générations voulaient le construire. Il trouvait qu’il y avait comme une imposture à vouloir bâtir un monde que d’autres habiteraient et il trouvait pathétiques tous ces vieux qui ne pouvaient pas raccrocher, prétendant vouloir préparer un monde meilleur pour leurs enfants et petits-enfants. Mais ces enfants n’étaient déjà plus si jeunes et savaient bien, eux, quel monde ils voulaient pour eux. En se croyant utiles, ils se croyaient certainement un peu immortels ou pas encore tout à fait mortels. Fuite en avant devant la mort qui cependant nous attend tous avec sérénité, aucun n’y échappera. Pas plus le jeune cornac qu’on a séparé de son éléphant préféré que l’Hindou qui court comme un dératé devant les milices islamiques au Bangladesh. Pas plus le vieux Chinois qui choisit le chemin de l’exil à Singapour que le pauvre Malais qui se tue au travail dans son petit carré de rizière pour maintenir en survie une famille complète.

    ÉPISODE 30

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    Il aurait voulu être, là-bas en Malaisie, auprès de Jeah pour tirer la charrue quand elle n’avait même plus les moyens de louer un bœuf pour assumer cette tâche surhumaine et que son mari handicapé se lamentait de voir sa femme travailler comme une bête pour récolter les quelques grains de riz qui nourriraient la famille toute entière. Il était convaincu qu’il aurait su trouver le moyen de cultiver cette rizière efficacement pour qu’elle produise de quoi assurer la subsistance de cette famille et investir dans une parcelle plus grande pour améliorer le sort de ces pauvres gens que tout accablait.

    Il aurait voulu empailler des rêves avec Cam-ngaï, en Thaïlande, et partir avec lui à la recherche de son ami l’éléphant que le propriétaire avait vendu sans se préoccuper de la relation que le jeune homme avait établie avec le pachyderme. Il aurait retrouvé la bête et fait en sorte qu’elle ne quitte plus son jeune ami cornac mais aussi, quand il en avait le temps, empailleur de rêves.

    Il aurait voulu être aux côté de Taslima Nasreen, en 1990, quand les émeutes religieuses déchiraient le Bangladesh et qu’elle proclamait haut et fort, à la barbe des Barbus, que l’intolérance religieuse était insupportable et qu’elle n’était pas acceptable dans un pays où le peuple s’était battu pour installer une véritable démocratie. Il aurait voulu la protéger contre les intégristes qui menaçaient sa vie parce qu’elle voulait un état laïc respectueux de chacun et notamment des femmes qui sont toujours les premières victimes des intolérances, notamment des intolérances religieuses.

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    Mais, il était, à Singapour, avec Catherine Lim qui lui avait proposé un beau voyage imaginaire à la rencontre de ses ancêtres chinois. Il avait accepté de l’accompagner dans ce rêve, cette aventure plutôt, au cours de laquelle elle lui raconterait la vie de la petite Han, jeune ville vendue à un riche propriétaire pour devenir servante, qui était tombée amoureuse du jeune maître et qui avait manigancé bien des intrigues pour que celui-ci lui demeure fidèle et repousse la fille du riche mandarin que son père lui destinait après une âpre négociation avec le géniteur de la belle fortunée. Et, de cette lutte, avait résulté l’exode pour celle qui n’était pas née pour être maîtresse mais seulement servante. Sa fierté l’avait alors emportée sur les flots, vers une autre terre où elle pourrait avoir une autre vie. Et c’est ainsi que Catherine était maintenant Singapourienne, mais Chinoise d’origine et de cœur. Elle n’avait jamais oublié la petite Han dressée sur les ergots de sa fierté pour défier la Chine séculaire et qui avait préféré l’exil à la capitulation. Mais il se demanda tout de même s’il ne mélangeait pas un peu l’histoire de Catherine Lim ave celle Chiew-Siah Tei, la petite cabane aux poissons sauteurs. Probablement que l’intrigue était plus belle et plus excitante en mêlant les deux aventures, c’est certainement ce que l’ordonnanceur des rêves avait dû penser.

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    Cette longue méditation l’avait accompagné pendant quelques heures à la suite de sa visite au café et il ne reprit contact avec la réalité qu’à l’heure où il était devenu nécessaire de se préoccuper de son repas du soir. Formalité qu’il expédierait bien vite même s’il aimait toujours manger un bon petit casse-croûte pour apaiser son estomac revendicatif et profiter de l’occasion pour boire un verre de vin, vidé d’une bouteille ouverte depuis deux jours déjà. Comme il buvait peu, il ne buvait jamais de vin de table, seulement des bons vins qu’il se procurait toujours auprès des producteurs à travers plusieurs réseaux qu’il avait développés, depuis de nombreuses années, suite à moult opportunités qu’on lui avait proposées tant dans son travail que dans ses amitiés et ses activités de loisirs.

    Il alluma la télévision pour regarder les informations sportives qu’il suivait encore un peu malgré les débordements que la médiatisation avait générés dans les pratiques professionnelles : dopage, inflation galopante des salaires et primes, blanchiment d’argent, etc…, toutes sortes de pratiques peu recommandables et bien peu éducatives malgré ce que disaient régulièrement les instances dirigeantes, elles aussi intéressées par ce brassage d’argent pas toujours très clair. Ca l’agaçait fortement tout ce dévoiement du sport qui restait tout de même un excellent moyen de canaliser l’énergie des jeunes dans un cadre, en général, structuré et organisé où ils pouvaient apprendre la vie en groupe, la nécessité de faire des efforts pour triompher mais aussi de savoir accepter l’échec quand l’autre est supérieur. Cela était désormais un vieux rêve qui perdait chaque jour de plus en plus de son sens et de sa réalité.

    Il éteignit bien vite le récepteur, une présentatrice – le sport avait adopté la mode qui avait si bien réussi avec la présentation de la météo dans les temps préhistoriques de la télévision – qui s’efforçait de monter en épingle une puérile rivalité entre deux sportifs renommés pour convaincre les gogos que c’était réellement l’affaire du siècle et que l’avenir du sport en dépendait. Mais comment supporter de telles manigances et sombrer dans de si lamentables combines destinées seulement à doper un audimat essoufflé pour sauver une émission en danger ? C’était le pain quotidien de bien des émissions qui gigotaient dans tous l’espace médiatique comme un noyé s’agite avec désespoir dans l’eau qui l’aspire vers le fonds. Dans les deux cas, l’échéance est souvent la même.

    Il se dirigea donc vers sa pile de livres et en extirpa ceux qu’il avait acquis lors du dernier Salon du livre de Paris – une douzaine environ - sur le stand consacré à la littérature de l’Océanie où il avait passé un bon moment avec quelques auteurs qui avaient accepté de lui dédicacer leur livre. Il les étala sur la table de son salon et contempla les reliures et les illustrations figurant sur la couverture tout en évitant de les retourner pour ne pas être tenté de lire la quatrième de couverture ; il n’aimait pas qu’on lui raconte l’histoire avant qu’il la découvre lui-même et qu’il puisse, ainsi, suivre le cheminement de l’auteur sans l’assistance d’un secrétaire de rédaction chargé d’écrire pour faire vendre le livre et non pour en faciliter la compréhension et l’accès. Il mit de côté deux livres qu’il avait envie de lire assez rapidement, celui dédicacé par Chantal T. Spitz, auteur du premier roman polynésien, selon la promotion de l’éditeur qu’il avait lue sur le stand du salon, et un autre de Nicolas Kurtovitch, Néo-Calédonien d’origine européenne. Il n’hésita pas très longtemps, il voulait lire ces deux livres rapidement car il avait eu l’occasion d’échanger quelques mots avec ces deux auteurs avec lesquels il avait évoqué les difficultés qu’ils rencontraient pour éditer leurs œuvres en métropole. La littérature du Pacifique est encore considérée, en métropole, comme une littérature étrangère et même moins que certaines qui bénéficient du travail assidu et efficace de maisons d’édition spécialisées qui les vulgarisent largement.

    Il avait déjà lu quelques livres intéressants venus de ces régions où l’oralité a souvent perduré longtemps avant que l’écrit s’impose avec l’arrivée des migrants européens. Il avait souffert et triomphé avec le peuple indigène, chassé par les Espagnols, qui avait dû effectuer une longue migration à travers les Philippines pour trouver un nouveau territoire où il avait pu s’installer, travailler durement et finalement prospérer suffisamment pour y vivre décemment et inspirer à Francisco Sionil José l’un de ses grands romans : Po-on. Qui hélas ne suffira certainement pas pour qu’on lui décerne un jour le Prix Nobel de littérature, il y a trop longtemps qu’il est cité parmi les favoris et son âge commence à être un réel handicap.

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    Il avait aussi rêvé, immergé dans les bleus qui nuaient à l’infini à la surface d’un lagon des Samoa, avec la petite fille que Sia Figiel laissait s’ébattre dans le cercle de la lune. Un grand moment de tendresse, de poésie, malgré le malheur qui finit souvent par rattraper, injustement, même les plus innocents. Quels beaux moments de lecture et quelles belles évasions il s’était octroyés dans des îles qu’il n’avait jamais vues mais qu’il était tout à fait capable de construire dans son imagination fertile et assoiffée de nouvelles images.

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    Il voulait donc lire rapidement ces deux livres pour retrouver ces paysages enchanteurs qui, il lui semblait, devait rendre la misère moins misérable et la vie plus supportable. Il irait peut-être un jour rejoindre Chantal T. Spitz sur son ilot enchanté et Nicolas Kurtovitch sur le Caillou mais il était sûr qu’il les retrouverait très rapidement, après ses lectures, dans l’une de ses expéditions oniriques, et qu’ils tailleraient prochainement une belle bavette, allongés sur le sable blanc après avoir rendu une petite visite aux requins inoffensifs qui les avaient accompagnés dans leur baignade du soir, juste avant le coucher du soleil quand la température ambiante est supportable et que l’eau est plus douce que le liquide amniotique dans le ventre de la mère.

    Ce voyage dans le monde en bleu à la découverte de toutes les nuances que la nature propose entre le ciel et l’eau des ces îles et lagons, lui avait remémoré que le printemps approchait et qu’il y aurait bientôt de belles journées pour faire de belles balades sous le doux soleil d’équinoxe. Il se sentit tout à coup revigoré, plein d’entrain et prêt à partir à la conquête de mondes qu’il n’avait encore jamais imaginés ni même rêvés. Il pourrait ainsi visiter des îles réputées peu accueillantes où la nature était encore plus virulente que la faune et où les hommes n’étaient pas non plus toujours très chaleureux mais ça il ne le pensait nullement ; il se souvenait seulement qu’Ananta Toer Pramodeya avait rencontré des gens qui sombraient trop facilement dans la corruption entraînant tout un pays dans un système préjudiciable pour chacun et que Luis Cardoso avait dû fuir devant des gens armés qui voulaient couper en deux son île natale, pourtant paradisiaque.

    Oui, décidément, il fallait qu’il lise rapidement ces deux livres qui lui promettaient des aventures magiques dans le monde ultramarin où il était capable de construire les plus beaux décors pour accueillir ses merveilleuses escapades. Il s’installa donc confortablement dans son fauteuil rituel – celui dans lequel il était le mieux installé pour célébrer les lectures qu’il dégustait à l’avance – avec un bon café à portée de main. Et il embarqua pour la Polynésie, pour une île dont même la façon dont l’auteur la qualifiait, ne le dissuadait pas d’entreprendre cette traversée au long cours, ce voyage vers l’Île aux rêves écrasés. Il était sûr que ce livre n’écraserait pas le sien et même qu’avant de l’avoir refermé, il aurait déjà échafaudé un songe digne des plus belles fééries, peuplé de sublimes vahinés parfumées des arômes secrétés par tous les pores de ces terres enchantées, et vêtues des fils arachnéens que seuls les insectes de ces lieux savaient tisser.

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    Mais son café ne suffit à le tenir en éveil, ses yeux n’eurent même pas le temps de l’emmener dans le paradis qu’il avait choisi pour terminer sa soirée, il était déjà parti pour une autre destination, le sommeil l’avait saisi et il dérivait à la surface des eaux sableuses qui, en fait n’étaient plus qu’un mirage rouge, il était au cœur de l’Australie, au cœur du désert le plus désert de la planète, dans la fournaise la plus brûlante que le soleil pouvait projeter sur terre. Il avait échu dans ces lieux inhospitaliers en voulant rechercher un de ses anciens amis que Kenneth Cook avait croisé dans les environs d’Alice Springs lors d’un périple dans le bush. C’était un ami qu’il avait connu quand ils enseignaient, tous les deux, à Sydney dans une école fréquentée surtout par des enfants de familles les moins nanties.

    Il avait entrepris ce voyage avec un vieux pick up qu’il avait acheté à un aborigène qui avait besoin d‘argent pour faire la fête en ville, il était convaincu de retrouver son ami dans le petit bourg où li enseignait désormais au cœur du bush pour gagner nettement plus d’argent qu’en ville. Mais son voyage avait vite tourné à la catastrophe, son véhicule était encore plus âgé qu’il ne l’avait cru a priori et il était tombé en panne sans espoir de trouver les pièces défectueuses, dans des délais raisonnables, au cœur de ces régions désertiques où seuls des camions grands comme des immeubles agitaient, épisodiquement, la solitude ambiante. Il avait ainsi voyagé dans ces immeubles sur roues, bu avec des chauffeurs déjantés, dormi dans des motels infâmes et joué le reste de son fric dans de misérables tripots qui n’accueillaient que des routiers en mal de compagnie, quelques indigènes de passage, des aventuriers ou des épaves fossilisées accrochées à leur bouteille comme des tiques à la peau d’un chien abandonné.

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 29

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Ils satisfirent aux obligations imposées par la politesse et l’amitié avant de reprendre la conversation là où les deux premiers l’avaient laissée. Huang expliquait que le modèle ancestral chinois ne permettait pas un développement économique très rapide, il laissait trop de place aux ancêtres et à la tradition alors que le progrès foudroyant nécessaire au développement économique de l’île, et surtout à son autonomie, demandait une grande rapidité dans la capacité de décider et de changer de modèle. Ainsi, ajouta Wang, le modèle social traditionnel chinois a volé en éclat, un rapide processus familial s’est mis en place pour fonder une nouvelle société. Cette foudroyante évolution sociale a généré de nouveaux problèmes inconnus jusque là dans la Chine millénaire et est venue nourrir cette nouvelle littérature née de l’utérus de la culture chinois mais allaité au sein de cette nouvelle société. Cette évolution sera encore plus marquante avec la nouvelle génération née sur l’île, qui n’a même pas connu la Chine continentale mais qui, par contre, a déjà lutté contre les dictateurs qui ont exercé leur pouvoir à Taïpeh.

    Décidément cette conversation était fort intéressante et il pensait passer encore deux ou trois jours avec ses amis pour bien comprendre où cette culture nouvelle pouvait entraîner les lettres taïwanaises et si cette île avait une chance réelle d’échapper encore longtemps à l’emprise de l’Empire du milieu. Toutefois, il évita d’aborder ce sujet pour ne pas froisser ses amis.

    ÉPISODE 29

    Le feu avait mangé le ciel, les flammes avaient dévoré les nues, la cendre et la fumée maculaient l’atmosphère de scories incandescentes qui dessinaient un monde irréel, fantastique, apocalyptique, où tout se fondait en un magma informe qui se répandait sur le sol en un lent fleuve de lave qui rongeait la terre elle-même. La vie avait disparu de la surface de ce qui n’était plus la terre mais une boule en fusion qui aurait perdu tous ses repères géométriques pour n’être plus qu’une espèce de tas informe. La terreur atteignait alors son paroxysme, la sueur inondait ses draps, il avait du mal à respirer, et le hurlement infernal des B 52 déchirait ses tympans ou ce qu’il en restait, tant ils avaient déjà été déchiquetés par la sauvagerie des cris de la guerre et la violence des explosions qui se succédaient méthodiquement comme si elles étaient réglées par un mécanisme d’horlogerie. Il n’arrivait plus à comprendre, à saisir, à localiser tout ce qui composait cet infernal vacarme, ce hurlement dantesque, ce cri tellurique qui semblait venir des entrailles de la terre comme un énorme grondement de révolte contre l’agression qu’on lui infligeait. Ses oreilles ne lui donnaient plus aucune information, elles étaient saturées, paralysées, tétanisées, condamnées à la surdité par ce déferlement de décibels.

    Et, quand l’impression que son corps commençait à se transformer peu à peu en une vague matière ignée, l’envahissait, il entrait dans une telle terreur que son organisme ne pouvait plus supporter l’insoutenable tension qui l’agitait, que son esprit partait à la dérive et qu’il se rebellait avec violence pour ne pas sombrer définitivement dans une espèce de folie rêvée, que ses nerfs se détendaient brutalement et qu’il se réveillait en hurlant comme un B 52 qui passe à basse altitude pour larguer ses mortelles ogives. Non, il ne pouvait plus parler de ces choses là, c’était impossible, c’était beaucoup trop douloureux, c’état même vital !

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    Nguyên Quang Thiêu

    Nguyên Quang Thiêu les regardait sans les voir, le regard vide, les traits livides, le corps rigide, comme mort, absent, ailleurs. Il ne pouvait plus parler de ces choses, c’était trop abominable. Tous acceptèrent son silence et attendirent patiemment qu’il redescende dans le monde des vivants à la table où ils étaient accoudés, dans la maison à thé du petit village que Thiêu habitait toujours car il ne voulait pas aller vivre ailleurs. Un devin, un jour, lui avait prédit que s’il quittait le lieu qui l’avait vu naître, il deviendrait un riche mandarin mais qu’il perdrait son talent. Alors, il avait décidé de rester, là où la vie lui avait été donnée, là où était sa destinée, là où la petite marchande de vermicelles faisait les meilleures nouilles de tout le Vietnam. Et il avait choisi d’écrire pour que son talent puisse vivre comme lui et ne reste pas caché au fond de son âme si noire depuis que la guerre y avait déversé des tonnes de misère et de malheurs. Mais il n’écrivait que la vie, apparemment insignifiante de ses concitoyens et amis, les gens de ce village le long du grand fleuve Day, il ne parlait jamais de ce qui avait été et qui avait tellement fait souffrir tous ceux qui l’entouraient. Il ne pouvait même plus témoigner. Il resterait muet à jamais sur cette question. Il arrive parfois que le trop noie tout et qu’il soit impossible d’y surnager.

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    Lui avait voulu voir la fameuse Baie d’Along avant que les touristes la réduisent en un gigantesque parc à crabes géants se déplaçant en bandes dans des bateaux à moteur japonais pissant l’huile dans son émeraude sans vergogne aucune. Mais il était déjà bien tard, les bateaux des pêcheurs n’étaient déjà plus que des « pousse-couillons » qui véhiculaient du matin au soir des hordes de bipèdes casquettés, armés d’appareils photographiques ou cinématographiques ou il ne savait quoi encore…

    La technologie évolue trop vite de ce côté du globe pour qu’il puisse identifier tout ce qu’il voyait dans les mains, ou autour du cou, de tous les touristes qui étaient convaincus de faire la plus belle croisière de leur vie, dans ce lieu féérique qu’ils transformaient, sans scrupule aucun, en une agora liquide, surpeuplée, souillée comme un espace trop restreint piétiné par un troupeau de bovins.

    Ecœuré, il avait donc pris le parti de quitter le bord de mer et de rendre visite à son ami Thiêu qu’il savait trouver dans son petit village natal tant il connaissait les raisons qui liaient celui-ci à ce lieu privilégié pour lui. Et, effectivement, il avait trouvé son ami faisant une gentille cour à la petite marchande de vermicelles qui avait installé sa bicoque sur la place de ce qui n’était en fait qu’un gros hameau proche de Hanoï et qui deviendrait certainement, un jour prochain, une banlieue dortoir comme n’importe où ailleurs dans le monde à la périphérie des grandes villes. Et il faudrait encore que la population indigène accepte avec sagesse cette hypothèse car un bidonville quelconque pourrait tout aussi bien s’étaler, ici, le long du grand fleuve Day. Enthousiasmé par cette visite surprise, son ami décida de passer un coup de téléphone à Bao Ninh qui devait être à Hanoï à cette époque et il y était effectivement. Les deux amis s’étaient rapidement mis d’accord pour se rencontrer dans le petit village où résidait Thiêu et ils étaient désormais tous les trois attablés autour d’une table rustique dans la maison qui servait le thé aux voyageurs de passage dans la localité.

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    Bao Ninh

    Thiêu avait évoqué avec douleur les angoisses qui le terrorisaient encore régulièrement, presque chaque nuit, depuis la fin de la guerre et Bao avait abondé dans le même sens, cette guerre avait été une atrocité à l’état pur, et même une épure de l’atrocité, mais le plus terrible était ce qui restait à subir après la guerre. Le feu. Les hurlements du fer et des hommes. Les chairs déchiquetées. Les amis, les parents, morts, répandus en morceaux informes, brûlés,… toutes ces images, ces tonnerres qui remontaient sans cesse dans les yeux, les oreilles, les entrailles, le cœur, qui rongeaient l’âme jusqu’à l’os. Plus jamais, ils ne connaîtraient la paix ni la quiétude, la guerre serait leur compagne fidèle pour le reste de leur existence.

    Ils évoquèrent quelques souvenirs, des noms furent échangés, ils n’avaient pas combattu dans le même secteur aussi n’avaient-ils que peu de souvenirs en commun, par contre ils avaient bien connu tous les deux Maman Nymphéa qui avait perdu ses trois garçons dans la guerre mais qui avait une fille, Van Maï peut-être, qui s’était engagée résolument dans le combat, prenant tous les risques pour venger ses frères avec le maximum de violence. Elle séduisait les officiers ennemis pour leur extorquer des renseignements vitaux pour les armées Viêt-Cong. Elle avait quitté le pays après la guerre et ils ne savaient pas comment elle était sortie de cette tragédie, peut-être aussi bien que certains dignitaires qui avaient obtenu de belles récompenses en remerciement de services rendus à l’abri de la chair martyrisée des combattants de base. Bao mis son doigt en travers de sa bouche en jetant un regard circulaire sur les personnes présentes dans la salle et proposa de profiter du dernier rayon de soleil de la journée pour effectuer une petite balade le long du fleuve.

    Comme il avait imposé le silence, Bao relança la conversation en expliquant qu’il ne fallait pas évoquer le sort des dignitaires car les risques étaient importants de se retrouver dans les geôles du parti. Certains ne souhaitaient pas qu’on évoque leur parcours de combattant et la façon dont ils avaient réellement occupé leur temps pendant la grande guerre de libération. Il leur raconta ce que l’un de ses amis, Duong Thu Huong, lui avait rapporté au sujet d’une jeune femme qui ne voulait plus vivre avec un cadre proche du parti qui passait son temps en courbettes et compromissions avec les nouveaux gouvernants. L’ambiance était maintenant à la crainte et à la méfiance, les dirigeants avaient oublié les belles causes qu’ils défendaient quand le peuple partait la fleur au fusil se faire massacrer par le surpuissant ennemi. Ces paroles les laissèrent pensifs, tant de malheurs pour un si piètre résultat…

    Instinctivement, ils avaient fait demi-tour et rentraient vers le village en longeant toujours le fleuve qui les ramènerait inéluctablement à leur point de départ. Le jour déclinait, ils étaient un peu las, et, surtout, leurs esprits étaient un peu embrouillés de tous ces souvenirs qu’ils avaient remués et fait remonter à la surface. Ils avaient envie de rentrer chez eux, de retrouver leur petit coin douillet et leurs petites habitudes pour rassurer leur corps et retrouver leur équilibre mental un peu secoué.

    Il s’étira, chercha ses voisins du regard mais il était seul dans son fauteuil, dans son salon, son livre avait chu sur le parquet, il avait perdu sa page et il n’aimait pas ça. Sa sieste l’avait surpris plus vite que d’habitude et l’avait entrainé dans un vaste périple asiatique qui le secouait encore. Il lui fallut un certain temps pour retrouver ses repères et replonger dans sa vie quotidienne. Il lui fallait un bon café pour le remettre d’aplomb définitivement. Mais comme il se l’était promis depuis quelques temps, il irait boire ce café au bistrot du coin pour montrer à ses voisins qu’il était toujours bien vivant et en bonne santé.

    Coiffé de son éternel chapeau et vêtu d’une veste qui lui servait à peu près à tout : promenades, courses, démarches, visites familiales ou amicales, etc…, il entra au café où quelques habitués sirotaient leu énième blanc-cassis ou demi pression. Les visages se tournèrent vers lui dès que la porte fit savoir qu’on la poussait et la surprise se lut sur la totalité de ces visages marqués des stigmates laissés par la consommation régulière et consciencieuse de boissons alcoolisées. Un silence monta vers les le plafond qui, lui, conservait le souvenir d’une époque, pas si lointaine, où les piliers de cabaret avaient encore le droit d’encrasser leurs poumons en même temps qu’ils consommaient leur ration quotidienne d’alcool. Belle époque dont il avait, lui aussi, une certaine nostalgie. Pour diluer cette ambiance embarrassée, il lança un « salut, la compagnie ! » qui reçut quelques grognements d’approbation et eut au moins le mérite de lui donner une contenance devant ces regards bovins qui le dévisageaient.

    Il s’était accoudé au coin du bar, là où il avait passé de longues heures quand il était plus jeune, retrouvant instinctivement la position qui consiste à poser le coude sur le bar, le buste perpendiculaire à celui-ci de façon à surveiller la salle, la porte et le comptoir. Il avait déjà oublié le café qu’il voulait boire et commanda un demi qu’il bu presque d’un trait avant d’en commander un second qui se transforma rapidement en deuxième car il en bu un troisième sous la pression de ses voisins de comptoir qui étaient ravis de voir une nouvelle recrue potentielle se présenter pour partager, à la fois, leurs tournées, leurs histoires drôles, leurs controverses stupides et leurs délires de fin de journée. Mais il flaira bien vite le piège et s’éclipsa avant d’avoir franchi la limite de non retour qui n’était plus si éloignée maintenant qu’il ne fréquentait plus ce type d’endroit et que sa consommation était devenue tout à fait raisonnable.

    Il fut un peu déçu de cette virée, il pensait trouver plus de chaleur humaine dans ce bistrot où, en fait, il n’avait trouvé que des pochtrons pathétiques attachés au comptoir par leur addiction alcoolique. Que pouvait-il échanger avec ces pauvres gars ? Il n’allait tout de même pas leur dire qu’il venait de lire un livre d’un écrivain polonais qui avait obtenu le Prix Nobel de littérature en 1924 ! Il pouvait encore moins leur raconter qu’il avait bu le thé avec deux écrivains vietnamiens avant de venir les rejoindre au café ! Il imaginait la scène, les grandes rigolades, les claques sur le comptoir, les claques sur le dos du voisin, les moqueries à deux sous, … il en riait lui-même, rien que d’y penser. De toute façon, les rêves ne se partagent pas, ils font partie de l’intimité et il n’avait nullement envie de les vivre avec qui que ce soit. C’était son domaine privé, et même beaucoup plus, son autre monde, peut-être même son monde réel à lui car il pouvait s’y mouvoir à son gré, il suffisait qu’il choisisse bien ses lectures.

    Même s’il était parfois un peu seul dans sa petite maison, sa vie était tout à fait supportable car il pouvait s’évader quand le quotidien devenait trop agaçant ou trop ennuyant. Il n’avait plus l’intention de refaire le monde, c’était à ceux qui allaient le vivre de le bâtir à leur convenance, lui avait déjà accompli un bon bout de chemin, il pouvait donc attendre la fin de cette route dans le monde tel qu’il était ou tel que les jeunes générations voulaient le construire. Il trouvait qu’il y avait comme une imposture à vouloir bâtir un monde que d’autres habiteraient et il trouvait pathétiques tous ces vieux qui ne pouvaient pas raccrocher, prétendant vouloir préparer un monde meilleur pour leurs enfants et petits-enfants. Mais ces enfants n’étaient déjà plus si jeunes et savaient bien, eux, quel monde ils voulaient pour eux. En se croyant utiles, ils se croyaient certainement un peu immortels ou pas encore tout à fait mortels. Fuite en avant devant la mort qui cependant nous attend tous avec sérénité, aucun n’y échappera. Pas plus le jeune cornac qu’on a séparé de son éléphant préféré que l’Hindou qui court comme un dératé devant les milices islamiques au Bangladesh. Pas plus le vieux Chinois qui choisit le chemin de l’exil à Singapour que le pauvre Malais qui se tue au travail dans son petit carré de rizière pour maintenir en survie une famille complète.

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     Hanoi

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de Denis BILLAMBOZ - Épisode 28

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Le voyage vers Kyoto fut un enchantement avec le grand homme de lettres qui disserta longuement avec lui sur la richesse de la littérature locale et sur son évolution qui tendait vers un certain appauvrissement sous la pression d’une société plus orientée vers les profits, la croissance, le rendement,… que vers l’enrichissement intellectuel et culturel. Il regrettait un peu – un peu pour un Japonais c’est déjà beaucoup - l’époque des grands maîtres qui écrivaient avec une grand attention des textes d’une grande limpidité et d’un grand esthétisme comme Kafû, Sôseki, Tanizaki ou Inoué et d’autres encore. Il sourit quand il lui dit qu’il avait partagé le rite du thé avec Inoué avant de le rejoindre à la gare. Il n’émit aucun avis sur cette rencontre, la discrétion et le respect font partie de la politesse dans la société des gens bien éduqués de ce pays.

    ÉPISODE 28

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    Ils atteignirent Kyôto avant d’avoir trouvé le voyage trop long, avant même d’avoir eu le temps d’épuiser tous les sujets qu’ils voulaient évoquer en attendant d’entreprendre leur programme touristico-culturel dans la ville où les temples sont encore plus nombreux que les églises à Rome. En ce début de printemps, les cerisiers commençaient seulement à bourgeonner et il regrettait vivement de n’avoir pas attenu deux ou trois semaines de plus pour accomplir ce périple nippon. La floraison des cerisiers pare en effet la ville d’un enchantement virginal qui rehausse encore la grande spiritualité ambiante générée par la multitude des lieux de culte. Kyoto devenait, à cette saison, comme une jeune mariée pure et vierge, fraîche comme une des nombreuses sources qui alimentent les très nombreux étangs qui agrémentent les magnifiques parcs qui aèrent la cité. Mais, avec ces frais bourgeons, les cerisiers symbolisaient la renaissance de la nature et le retour vers une période plus agréable. C’est donc le cœur et le pas légers que nos deux visiteurs entreprirent cette visite incontournable pour qui voyage au Pays du soleil levant. Kawabata lui donna moult renseignements et informations sur la cité, sur son histoire, sur sa culture, sur ses cultes et sur toutes les fêtes qui garnissent le calendrier local.

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    Yasunari Kawabata

    Mais, après quelques heures de visites, le vieil homme sembla plus pensif, moins loquace, il paraissait un peu ailleurs, comme si l’ambiance spirituelle l’emmenait vers d’autres cieux. Mais, au terme d’un long silence, il reprit son discours que son collègue de visite n’avait pas osé lui-même relancer de crainte de manquer de respect au maître. Il lui dit :

    - Jeune homme, si je ne craignais pas de t’importuner avec mes affaires personnelles, je te raconterais bien l’une de mes dernières visites dans cette merveilleuse cité.

    - Mais maître, si votre pudeur n’a rien à craindre de cette confession, je serais particulièrement flatté de la confiance qu’ainsi vous m’accorderiez.

    - J’ai très envie de parler de ça car j’ai une certaine difficulté à taire cette aventure qui obsède un peu le vieil homme que je suis maintenant et qui sent approcher la fin de son chemin.

    - Maître, vous avez encore une longue route devant vous !

    - Je ne crois pas, mais passons. C’était à la fin de la dernière année, pour la fête des clochettes, je ne savais pas encore que tu me proposerais la visite de ce jour, je croyais donc que c’était probablement la dernière, ou du moins l’une des dernières, visites que j’effectuais dans cette ville si belle et si spirituelle. J’étais parti le cœur empreint de recueillement pensant déjà à ce que pourrait être ma vie dans un autre monde et essayant d’imaginer le passage de notre monde à cet autre que je tentais d’imaginer.

    - Vous deviez être bien triste, au cœur de l’hiver, pour avoir de telles pensées ?

    - Peut-être, mais l’hiver rappelle qu’on est soi-même à l’hiver de sa vie et qu’il faut déjà penser à fermer ses livres.

    - Il vous en reste encore quelques uns à lire et surtout à écrire !

    - On verra ! Mais revenons à notre affaire initiale. En fait, je me masquais la vérité à moi-même, je ne venais pas seulement à Kyoto pour me recueillir mais aussi pour, je l’espérais de tout mon cœur, renouer avec un amour ancien que j’avais particulièrement négligé. Une jeune femme que j’avais fait souffrir bien sottement à l’époque. Je savais que cette femme était alors à Kyoto et je connaissais les lieux de culte qu’elle fréquentait, il ne m’était donc pas très difficile de la croiser comme par hasard.

    - Et, vous l’avez vue ?

    - Oui ! Mais, elle n’était pas seule, elle était accompagnée d’une jeune femme qui semblait vraiment très proche d’elle. Nous n’échangeâmes qu’un clin d’œil mais je sus immédiatement qu’elle m’ait reconnu. Elle dût en informer sa jeune campagne car après cette rencontre, la personne en question s’arrangea pour me voir régulièrement et m’embarqua dans une histoire bien cruelle que je vous raconterai plus tard car cette aventure est encore bien douloureuse pour moi aujourd’hui.

    - Maître, je compatis et je n’écouterai la suite de ce sinistre complot que si vous ne souffrez pas trop pour me le rapporter.

    - Bien changeons nos idées et buvons un thé dans un de ces établissements qui ne proposent certainement pas la meilleure boisson mais qui nous vendra tout de même de quoi calmer notre soif.

    La journée avait passé très vite, beaucoup trop vite, il aurait voulu prolonger le séjour et faire perdurer la magie de cette rencontre mais il avait construit un voyage très chargé avec un emploi du temps très serré. Il devait notamment, dès le lendemain, rencontrer Akiyuki Nosaka qui voulait lui parler des malheurs de la guerre et lui transmettre un véritable message de paix sur l’un des lieux les plus symboliques de la folie humaine : le site de la ville d’Hiroshima. Ils partagèrent donc leur dîner en pendant que Kawabata terminait de raconter la triste aventure qu’il avait vécue en début d’année dans cette ville pourtant apparemment si paisible et si irénique. Tristesse et beauté, avait-il conclu. Peut-être plutôt beauté et tristesse mais peu importe l’ordre, les deux qualificatifs étaient de circonstance.

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    Akiyuki Nosaka

    Tôt le lendemain, il avait pris le Shinkansen pour rejoindre Hiroshima et son ami Nosaka qui voulait lui raconter dans ce haut lieu de la mythologie de l’horreur, l’aventure vécue par deux enfants pris sous un bombardement. Il voulait qu’il mesure bien toute l’horreur de cet épisode, hélas banal dans cette guerre abominable. Son ami l’attendait comme convenu à la gare principale et ils se rendirent le plus rapidement possible sur les hauts lieux de la légende dévastatrice qui avait, pour la première fois, démontré toute l’étendue du malheur contenu dans ces bombes maléfiques. Cette arme miraculeuse conçue pour abattre des tyrans balayait d’un seul souffle des dizaines de milliers de parfaits innocents. Il écouta Nosaka d’une oreille distraite car il connaissait bien cette histoire, peut-être la plus triste de la littérature mondiale, depuis qu’elle était parue en roman, en bande dessinée et même en film. Mais, sur les lieux mêmes d’Hiroshima, cette fiction prenait une toute autre dimension, une réalité plus concrète que n’importe quel témoignage rapporté par les survivants. Ce drame était devenu emblématique de ce qu’avait subi le peuple innocent par la faute de ceux qui se croyaient des grands parce qu’ils avaient un égo supérieur aux autres et surtout parce qu’ils avaient les moyens d’imposer cet égo aux autres. Ils évitèrent soigneusement de parler des responsabilités, les victimes méritaient le respect de leur silence et surtout pas une quelconque polémique pour savoir qui était vraiment responsable et qui ne l’était pas tellement que ça. Pendant l’instant de recueillement qu’ils observèrent sur le mémorial, ils pensèrent très fort à la tombe des lucioles qui abritaient des âmes innocentes.

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    Kenzabouro Oé

    Il était encore tout chamboulé par cette étape à Hiroshima quand il se mit en route, le lendemain, pour l’île de Sikoku où il pensait rencontrer Kenzaburo Oé, comme ils l’avaient convenu lors de la préparation de ce périple à travers le Japon. Oé souhaitait lui faire découvrir les lieux de son enfance et notamment là où il avait vécu avec son fils. Ce fils né avec une malformation importante et qui, pourtant, était un musicien génial. Il considérait que cet enfant était né différent parce qu’il n’appartenait pas à notre monde, il était comme un de ces dieux de la mythologie qui peuplaient les forêts de la Grèce antique aussi bien que celles des pays nordiques ou de la vaste Afrique, un intermédiaire entre les dieux et les hommes. Il était un être autre, au-dessus des humains et donc différent des humains. Il faisait partie de ce peuple réunit dans les forêts de Shikoku, « les merveilles de la forêt » qui constituait une force terrifiante, une société de rebelles, une population en marge qui avait accueilli cet enfant différent marqué par les dieux, héritiers des forces telluriques de cette forêt. Tout cela pouvait paraître très complexe mais permettait de mieux comprendre le discours d’Oé qui oscillait entre mythologie et rêve fantastique. Il comprit bien vite que cette rencontre avait élargi sa vison et sa perception du monde, l’humanité n’est peut-être pas si normée qu’on le croit, elle comporte peut-être aussi des êtres d’exception qui ont un rôle particulier a joué sur cette terre.

    Avant de regagner Tokyo où il avait rendez-vous avec deux dames, Fumiko Enchi et Sawako Ariyoshi, il voulait faire une halte à l’extrémité sud-est de l’île de Honshu, là où le Pacifique porte si mal son nom, là où il est en lutte perpétuelle avec la terre nippone, là où même les arbres ne peuvent pas résister aux assauts répétés du grand souffle marin. Il pensait bien y rencontrer Kenji Nakagami pour lui faire visiter ces paysages dantesques, la mer aux arbres morts comme l’appelait la population locale, et ainsi renifler, humer, l’ambiance de ces embrouilles familiales qui polluaient la vie de son ami. Il voulait surtout voir de tout près ces lieux où l’océan déverse, dans son immense fureur, ses forces abyssales qui ravagent les côtes comme un simple coup de balai peut volatiliser une petite poignée de poussière dans un vent matinal. Ce phénomène l’intriguait très fort et il était très surpris de n’avoir jamais rencontré la moindre allusion à cette lutte toujours perdue par Gè contre Poséidon chevauchant les flots impétueux, dans un seul des romans qu’il avait lus sur ce pays, comme si les Japonais avaient décidé de vivre sans se préoccuper des deux menaces permanentes qui planaient au-dessus le leur tête : les tremblements de terre et les tsunami. Il avait découvert un paysage, inquiétant, grandiose, dédié aux dieux plus qu’aux hommes, il s’était senti tout petit, minuscule, infime, … Il voulait quitter rapidement cet endroit qui le rabaissait tellement et qui, en même temps, l’effrayait.

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    Fumiko Enchi

    Après avoir partagé un moment d’amitié suffisant pour ne pas heurter son ami, il reprit sou voyage pour revenir vers Tokyo où il espérait trouver un peu plus de quiétude auprès de ses deux amies. Elles l’attendaient comme convenu à la gare où il devait arriver. Elles l’accompagnèrent dans un restaurant que les touristes ne connaissaient pas et où ils mangèrent quelques spécialités locales qui ravirent ses papilles malgré la crainte qui l’accompagnait toujours dans ses aventures gastronomiques exotiques. La conversation avait virevolté sur des sujets légers, elles l’avaient beaucoup fait parler de la France, des lettres françaises, de la vie des femmes en France, de leur rôle dans la société, de leur place dans la famille, … Et, maintenant qu’ils étaient en train de savourer un thé vert du Japon, elles voulurent parler un peu des femmes aux Japons, raconter comment le formidable élan économique n’avait pas franchement changé la place de la femme même si son travail domestique était allégé par de nombreuses innovations technologiques. Fumiko Enchi rappelait que l’héritage culturel était tellement lourd qu’il faudrait encore un certain temps pour la femme devienne l’égale de l’homme dans la mentalité de celui-ci. Sawako Ariyoshi abondait largement dans ce sens en faisant remarquer que la carrière des femmes était souvent sacrifiée même si l’argent qu’elle ramenait à la maison était le bien venu pour l’équilibre du budget familial.

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    Sawako Ariyoshi

    Elle ajouta aussi que la femme avait souvent à sa charge, outre ses propres parents, ceux de son mari dont elle devait assurer l’entretien même quand leur âge devenait fort avancé. Les deux femmes avaient parlé sans acrimonie, avec calme, sans se plaindre, simplement pour marquer une certaine différence avec ce qui se passait en France où les femmes n’avaient peut-être pas encore tous les droits qu’elles souhaitaient conquérir mais où elles avaient déjà fait notoirement progresser leur condition. Ils parlèrent encore longuement avant de visiter le Kokugikan, ce temple du sumo, qu’il voulait voir absolument car il s’était entiché de ce sport depuis quelques années et il avait envie de voir les lieux où se déroulaient les principaux tournois, les bashos. Il fut enchanté par cette visite abondamment commentée par ses deux compagnes de circonstances. Cette visite sonnait comme la fin de son épopée nippone et il termina la soirée avec ses amies littéraires dans un autre restaurant tout aussi peu connu des touristes, en formulant moult promesses de visites en France, au Japon, de courrier, d’envois de livres, etc… Tout ce que des amis fidèles et heureux peuvent se promettre.

    Comme il était au Japon, il avait décidé, pour profiter de la proximité, de faire une brève halte à Taïwan et il avait pris l’attache de son ami Wang Wenxing qui l’attendrait à l’aéroport et qui aurait peut-être pu joindre Bai Xyanyong ou Huang Fan. Mais il n’était pas sûr que ces deux derniers soient sur l’île à cette époque. Il voulait parler un peu avec eux de cette nouvelle littérature chinoise par ses origines mais désormais bien taïwanaise. Il retrouva facilement Wang à l’aéroport et ils regagnèrent rapidement la capitale où son ami voulait absolument l’inviter à déjeuner avec sa famille. Il mettait un point d’honneur à accueillir son ami français dans son propre domicile pour, ainsi, tirer tout l’honneur de cette visite.

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    Wang Wenxing

    Ils déjeunèrent donc chez Wang, un excellent repas, préparé par la maîtresse de maison, qui fit tomber les derniers préjugés qu’il pouvait encore avoir sur la cuisine asiatique qui était tout de même fort différente de celle qu’on pouvait essayer de manger dans les restaurants soit disant chinois, japonais ou vietnamiens implantés désormais partout en France. Il avait accepté plusieurs rasades d’alcool de riz et sa tête tournait légèrement dans des vapeurs aériennes et douces qui le ravissaient. Wang l’informa que Bai n’était pas sur l’île à cette époque mais que Huang passerait certainement vers la fin de l’après-midi. Ils parlèrent de la naissance de cette littérature et de l’émergence d’une culture propre à Taïwan. Ils évoquèrent notamment l’importance du développement économique qui remettait sérieusement en cause la construction sociale de la Chine ancestrale quand leur ami commun, Huang Fan, fit son entré dans le salon.

    Ils satisfirent aux obligations imposées par la politesse et l’amitié avant de reprendre la conversation là où les deux premiers l’avaient laissée. Huang expliquait que le modèle ancestral chinois ne permettait pas un développement économique très rapide, il laissait trop de place aux ancêtres et à la tradition alors que le progrès foudroyant nécessaire au développement économique de l’île, et surtout à son autonomie, demandait une grande rapidité dans la capacité de décider et de changer de modèle. Ainsi, ajouta Wang, le modèle social traditionnel chinois a volé en éclat, un rapide processus familial s’est mis en place pour fonder une nouvelle société. Cette foudroyante évolution sociale a généré de nouveaux problèmes inconnus jusque là dans la Chine millénaire et est venue nourrir cette nouvelle littérature née de l’utérus de la culture chinois mais allaité au sein de cette nouvelle société. Cette évolution sera encore plus marquante avec la nouvelle génération née sur l’île, qui n’a même pas connu la Chine continentale mais qui, par contre, a déjà lutté contre les dictateurs qui ont exercé leur pouvoir à Taïpeh.

    Décidément cette conversation était fort intéressante et il pensait passer encore deux ou trois jours avec ses amis pour bien comprendre où cette culture nouvelle pouvait entraîner les lettres taïwanaises et si cette île avait une chance réelle d’échapper encore longtemps à l’emprise de l’Empire du milieu. Toutefois, il évita d’aborder ce sujet pour ne pas froisser ses amis.

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    Au Kokugikan, temple du sumo

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de Denis BILLAMBOZ - Épisode 27

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Les touristes étaient de plus en plus bruyants, il était même devenu difficile de s’entendre de part et d’autre de la table de cette brasserie, ils se regardèrent ne sachant lequel des deux allait ramener la discussion sur un terrain plus concret, rompre la magie de l’Extrême-Orient, éteindre le rêve pour l’un, laisser s’enfuir la nostalgie pour l’autre. Il se décida de rompre ce silence embarrassant avec une formule la moins brutale possible :

    - L’ambiance devient de plus en plus gênante pour notre conversation…

    - … il serait bon de poursuivre notre conversation plus tard.

    - Oui, je crois, nous pouvons à peine nous entendre.

    - Votre conversation m’a fort intéressée, j’aimerais la poursuivre, un autre jour … ailleurs peut-être, là où le thé est buvable.

    - Je ne doute pas que vous sachiez où l’on peut boire du bon thé à Paris et je regrette de vous avoir convié en ce lieu…

    - Ne regrettez rien, l’esprit des lieux nous a certainement inspirés.

    - Mais les touristes ont vite gâchez la magie.

    - Conservons les bons souvenirs de cette rencontre et les autres s’effaceront d’eux-mêmes, rapidement.

    - Probablement.

    - Merci de votre invitation, j’ai pendant un instant renoué avec mon passé, j’ai même eu l’impression que le thé était bon.

    - Bonne soirée et si vous voulez encore parler de cette littérature, je serai toujours heureux de l’évoquer avec vous.

    ÉPISODE 27

    Ils se séparèrent après les politesses d’usage et comme il cherchait quelle destination il allait prendre, son estomac le rappela à la réalité. Il avait oublié l’heure du repas et même les lémuriens mangent régulièrement. Il fit quelques efforts pour sortir de la léthargie dans laquelle il était encore englué et se dirigea vers le réfrigérateur dans lequel il trouva un peu de charcuterie et un morceau de fromage qu’il mangea avec un quignon de pain qui restait de la veille et quelques fruits qu’il avait toujours en stock. Dehors, le temps était toujours aussi triste, pas vraiment une pluie franche mais plutôt une espèce de mouillasse qui colle plus qu’elle ne lave et qui suinte partout comme de l’humidité génératrice de moisissures. Un temps à ne pas mettre un chien dehors.

    Il s’affaira à quelques petites tâches ménagères auxquelles son statut le condamnait sans même pouvoir espérer les partager avec une compagne ou un compagnon. Il était habitué et ces tâches ne le rebutaient pas franchement même si certains jours il aurait été ravi d’y échapper. En la circonstance, cette petite activité allait lui permettre de se dégourdir et de sortir de son engourdissement et de sa mollesse. Il prépara une lessive, lança la machine à laver, débarrassa la table, fit une petite vaisselle et se sentit alors plus gaillard, plus dispos mais il ne décida pas pour autant à affronter les conditions météorologiques du jour. Certains voisins allaient encore dire que l’ours n’avait pas terminé son hibernation et qu’il se terrait encore au fond de sa caverne. Il s’en moquait royalement mais comme il n’avait pas très envie d’être un sujet de conversation pour les commères et les pipelets du quartier, il décida de passer boire une bière au café un de ces jours prochains.

    Il ne fréquentait plus guère les cafés, depuis qu’il était en retraite, ses anciens collègues de travail avaient déménagé, du moins ceux qu’ils connaissaient le mieux, certains étaient même malades. Mais, il ne détestait pas, de temps à autres, boire une bière tranquillement en profitant du spectacle offert par les clients habituels. Il avait toujours eu une admiration profonde pour les artistes inconnus qui animaient la plupart du temps les bistrots de quartier, ces gars qui refont le monde en deux formules fulgurantes, qui jouent du raccourci, sans le savoir, avec un talent merveilleux et qui osent les pires calembours sans aucun scrupule. Il avait même passé d’excellentes soirées à écouter ces artistes de comptoir qui ne sont répertoriés nulle part et reconnus seulement par ceux avec lesquels ils partagent la boisson. Oui, il faudrait qu’il fasse un tour jusqu’au bistrot du quartier, qu’il serre quelques mains, qu’il affiche sa bonne santé et qu’il montre un peu de bonne humeur afin que tous soient rassurés sur son compte. La retraite ne l’avait pas aigri, ni rendu malade, mais il ne pouvait expliquer devant le comptoir qu’il espérait bientôt trinquer avec un écrivain coréen ou s’embarquer pour le Japon sans sortir de sa tanière. Il ne tenait à passé pour le cinglé du coin.

    Certains diront encore « pour vivre heureux vivons cachés » et, lui, s’il se cachait trop les autres s’inquiéteraient et finalement viendraient piétiner sur ses plates-bandes. C’état tout un art de vivre heureux en ne vivant pas comme les autres, en choisissant un autre monde tout en restant dans le même que ses congénères. Il fallait que les apparences de sa vie soient paisibles et correspondent à la norme populaire pour qu’il puisse se créer une autre réalité dans d’autres mondes où il trouvait son véritable plaisir. Mais, il ne faudrait pas pour autant que les autres croient que sa vie était triste et monotone. Il prenait plaisir à vivre tranquillement en sachant qu’il pourrait s’évader facilement dans un autre monde pour échapper à la première contrariété, à la moindre contrainte désagréable ou au plus infime instant d’ennui. Et, même comme aujourd’hui, quand il n’avait envie de rien, juste se laisser vivre sans projet, sans objectif particulier, il ne s’ennuyait pas, il ne trouvait pas le temps long, il attendait simplement l’envie de prendre un nouveau livre et de chevaucher une nouvelle histoire pour partir dans un autre monde, pour créer son univers à lui comme il croyait que l’auteur l’avait écrit à son intention toute particulière.

    Sa méditation sur ses relations avec son voisinage commençait à le lasser, l’avis de son entourage n’allait tout de même pas dicter sa conduite. Qu’ils pensent ce qu’ils veulent, peu m’importe, pensa-t-il en son for intérieur. Toutefois, cette idée d’aller boire un pot un soir au bistrot le titillait un peu et lui rappelait ces ambiances enfumées qu’il avait connues avant que la loi décide que la fumée n’avait plus sa place dans les troquets et autres lieux de convivialité où se nouent des relations sociales solides et durables. Tout fout le camp.

    Il était debout, appuyé contre le comptoir en face de la tireuse à bière, la meilleure place pour être servi rapidement, il sirotait tranquillement son demi de cette bière légère, amère, bien fraîche qui désaltérait sans trop enivrer mais en euphorisant tout de même un peu, juste ce qu’il faut pour se sentir bien, heureux et oublier les ennuis triviaux du boulot ou de la vie domestique en général. Il écoutait l’animateur attitré du bar qui refaisait le monde pour la millième fois au moins à la grande joie de son auditoire tout ébaubi de sa science en matière politique. Il attendait la chute, cette formule lapidaire qui résolvait tous les problèmes et qui l’amusait particulièrement. Il était très amateur de ces raccourcis dévastateurs que tous les énarques devraient apprendre à manier pour égayer leurs discours souvent trop creux.

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    La vieille femme lui demanda, ce qu’il voulait consommer, il ne savait pas très bien quoi demander, il ne connaissait pas le pays, c’était sa première escapade en dehors de Séoul où il séjournait depuis quelques jours. Il était un peu saturé par l’agitation de la capitale coréenne et il avait choisi de partir à l’aventure en prenant un petit train qui l’avait conduit vers la montagne et il était descendu avant que le convoi n’aborde les premières pentes, il voulait juste marcher un peu dans la campagne, dans le piémont de cette montagne qui partage longitudinalement la péninsule en deux parties. Après une marche de quelques heures dans une campagne verdoyante et fraîche, il avait eu envie de se restaurer. Il avait aperçu de loin cette maison isolée ornée d’une enseigne à la couleur voyante et au message bien mystérieux pour lui, il avait supposé qu’il s’agissait d’une auberge campagnarde. Sa suggestion s’était avérée exacte.

    La vieille femme attendait sa réponse, il désigna les deux compères qui étaient attablés non loin de lui, sur la terrasse, et lui fit comprendre qu’il souhaitait boire la même chose qu’eux, une espèce de bière locale qui avait pour mérite au moins de passer la soif. Il fallait tout de même qu’il trouve une solution pour commander quelque chose à manger, il n’avait pas vu de menu, pas plus de carte ou d’autres indications sur une quelconque nourriture qui pourrait être proposée aux clients. Il craignait que l’établissement n’offre que de la boisson et aucune nourriture. Quand la vieille femme revint avec un verre douteux et une bière presque fraîche, il lui fit comprendre par geste qu’il voulait manger et, à sa grande surprise, elle le planta là avec le sourire béat de celle qui pense avoir compris. Il resta un peu perplexe, dubitatif, mais il n’avait pas le choix, il devait attendre pour connaître la suite de ses aventures en terre coréenne.

    Comme il ne savait que faire, il accorda un peu plus d’attention aux deux vieux qui partageaient un verre de bière à quelques pas de lui et il fut surpris d‘entendre qu’ils s’exprimaient en anglais, peut-être pour que la vieille ne les comprenne pas. Ils racontaient leurs souvenirs, ils parlaient de leur jeunesse à l’époque de la guerre, d’avant la guerre, quand ils étaient face à leur avenir, qu’ils cherchaient leur voie. Celui qui semblait le moins fatigué, le plus vaillant, parlait de la ferme qu’il semblait posséder dans les environs et des travaux qu’il devaient accomplir chaque saison pour obtenir un rendement suffisant pour faire vivre sa famille et transmettre un patrimoine en bon état de production à son fils afin que celui-ci perpétue la tradition familiale. L’autre parlait de guerre, de défaite, de retraite, de voyage en Chine, de capture, de détention, de Japonais féroces, de la façon dont il avait échoué dans cette auberge où il avait trouvé le gîte, le couvert et la compagne qu’il n’avait pas encore malgré un âge déjà avancé. Il souriait, il avait l’impression d’assister à la rencontre entre Chthonos et Ouranos, entre le sédentaire et le nomade, mais ces deux là avaient dépassé, depuis un bout de temps déjà, le stade de l’affrontement et ne semblaient plus que vouloir faire les comptes avant de mettre un terme à la partie qu’ils jouaient depuis longtemps déjà et qu’ils ne souhaitaient pas forcément poursuivre très longtemps encore.

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    Hwang Sok-Yong

    Comme s’il semblait ne plus vouloir comparer leur vie et leur mérite, ils se mirent à parler de lecture, l’un parlait d’un Hwang qui avait quitté la Corée du Nord pour se réfugier au Sud, l’autre parlait lui aussi d’un Hwang qui avait passé de longues années dans les geôles d’un dictateur. Ils s’interrogeaient pour essayer de deviner s’il s’agissait du même personnage ou de deux personnages différents. Au bout d’un certain temps, il comprit que l’un parlait de Hwang Sun-Won, le natif de la Corée du Nord et l’autre de Hwang Sok-Yong l’ex prisonnier mais il ne se mêla pas de leur conversation, les laissant construire les hypothèses les plus farfelues. Il semblait prendre un réel plaisir à cette conversation qui leur permettait de rêver à la réunification des deux parties de la nation coréenne.

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    Hwang Sun-Won

    Il était attendri par l’attitude de ces deux vieillards qui partageaient des souvenirs opposés mais qui semblaient rêver, tous les deux, du même avenir pour leur pays. Ces deux vieux l’avaient distrait et il n’avait pas vu revenir la tenancière, du moins celle qu’il pensait remplir cette fonction, avec un plateau garni d’un bol contenant un liquide clair et quelques nouilles et ce qui paraissait être un genre de pot-au-feu dont il ne pouvait même pas imaginer la provenance de la viande. Mais, nécessité fait loi et il commençait à avoir suffisamment d’appétit pour manger ce qu’on lui proposait. Il mangea avec entrain ce repas qui ne sortait pas d’un restaurant étoilé mais qui avait suffisamment de goût pour être mangé sans désagrément, d’autant plus que la patronne lui avait apporté une tasse de thé pour accompagner la viande. Il fit honneur à ce repas campagnard et leva les yeux juste pour voir les deux vieillards qui se séparaient, Monsieur Choi, comme l’avait salué celui qui restait, prenait congé de Monsieur Lee, comme l’appelait celui qui restait. Il ne sut jamais où leur conversation sur les écrits de deux homonymes les avaient conduits mais peu cela importait, l’essentiel était que ces deux vieux pouvaient mettre des passés opposés en commun et essayer de partager des lectures qu’ils espéraient communes.

    Il s’étira comme s’il venait de trop manger et éprouva le besoin de boire une bonne bière bien fraîche ; il se leva et se dirigea vers le réfrigérateur où il cueillit une bouteille qu’il décapsula avec un couteau qui trainait à proximité avant d’en avaler une belle gorgée. Il avait rêvé qu’il avait mangé mais il avait toujours l’estomac creux. Il était vraiment temps qu’il explore ses réserves et qu’il mange un morceau car son estomac commençait à se contorsionner douloureusement. Il dénicha une saucisse de Montbéliard dans le fonds du congélateur qu’il mit dans de l’eau bouillante, ouvrit une petite boîte de haricots verts qu’il réchauffa avec une noix de beure, fit revenir une tomate et un oignon dans la poêle avec quelques épices qu’il avait sous la main et réalisa ainsi un petit casse-croûte qui ravit papilles et estomac.

    Maintenant que son estomac avait obtenu ce qu’il pensait être son dû, il ne modifia en rien ses projets et persévéra dans son intention de passer une journée de lémurien. La seule question urgente qui le préoccupait était de savoir s’il avait besoin d’un livre pour s’assoupir et s’envoler dans sa sieste ou s’il allait s’endormir sans qu’une quelconque lecture le berce, de larges bâillements lui fournir une rapide réponse et il se dirigea vers on fauteuil préféré pour prendre ses aises et s’embarquer dans un épisode somnolent favorable aux divagations dans le monde où il aimait s’évader pour meubler ses journées et construire sa nouvelle vie.

    Il sortait d’une antique maison japonaise où il avait été convié par Inoué pour boire un thé servi selon les rites ancestraux. La cérémonie avait été bien longue et il regrettait de n’avoir pas bu un thé chez lui avant de se rendre à ce rendez-vous. Celui qui officiait comme maître du thé remplissait sa fonction avec le plus grand zèle et détaillait toutes les opérations avec le plus grand soin afin de n’omettre aucun geste, aucune phase du rituel, qui aurait pu entacher la cérémonie et la rendre ainsi caduque aux yeux des convives. Il ne pensait pas resté si longtemps en compagnie de ce grand amoureux du Japon ancestral et de sa culture, il était maintenant un peu en retard et Kawabata risquait de l’attendre un moment avant de prendre, ensemble, le train pour Kyoto où ils avaient décidé d’aller visiter quelques temples. Il était franchement désolé de ce contretemps, la politesse japonaise ne tolérait pas ce genre d’écart et il avait un tel respect pour le maître qu’il n’imaginait pas de le faire attendre, même une seconde, sur le quai d’une gare. Mais, la chance était avec lui, la circulation était presque fluide en ce milieu de semaine à Tokyo et le taxi qu’il avait emprunté pu récupérer le retard initial pour le transporter à la gare dans des délais acceptables pour la politesse nipponne.

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    Yasunari Kawabata

    Le voyage vers Kyoto fut un enchantement avec le grand homme de lettres qui disserta longuement avec lui sur la richesse de la littérature locale et sur son évolution qui tendait vers un certain appauvrissement sous la pression d’une société plus orientée vers les profits, la croissance, le rendement,… que vers l’enrichissement intellectuel et culturel. Il regrettait un peu – un peu pour un Japonais c’est déjà beaucoup - l’époque des grands maîtres qui écrivaient avec une grand attention des textes d’une grande limpidité et d’un grand esthétisme comme Kafû, Sôseki, Tanizaki ou Inoué et d’autres encore. Il sourit quand il lui dit qu’il avait partagé le rite du thé avec Inoué avant de le rejoindre à la gare. Il n’émit aucun avis sur cette rencontre, la discrétion et le respect font partie de la politesse dans la société des gens bien éduqués de ce pays.

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    Pour prolonger le plaisir de lecture...

    Première neige sur le mont Fuji de Kawabata, lu par Denis Billamboz

    Kyoto de Kawabata, lu par Denis

    Le Maître de thé d'Inoué, lu par Denis

     

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de Denis BILLAMBOZ - Épisode 26

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCEDENT

    Il était aussi persuadé qu’on pouvait connaître des instants de bonheur intense dans un monde totalement imaginé dans des rêves et que ce bonheur là valait bien celui qu’on éprouve dans la matérialité de la vie. Il pensait à Ivan Denissovitch, dans son goulag, qui se construisait des moments de bonheur en dissimulant une croûte de pain qu’il pouvait déguster la nuit venue, se créant ainsi des instants de bonheur dans un monde d’une grande brutalité. Le bonheur n’est en effet que là où on fait l’effort d’aller le chercher, même dans l’autre monde qui n’appartient qu’à ceux qui sont capables de s’évader de la médiocrité de la vie quotidienne. Et, le bonheur qu’on trouve dans l’autre vie, on peut, éventuellement, le rapporter avec soi dans la vie qu’on croit la vraie.

    ÉPISODE 26

    Il n’était pas encore tout à fait sorti de son irénisme onirique, il lévitait encore sur son matelas de vapeur au-dessus de son lit douillet, dans cet état, entre sommeil et éveil, où tout est encore flou, vaporeux, mal dessiné, immatériel. Il voyait encore des éléphants harnachés – harnache-t-on un éléphant ? – bien gris, pas rose, mais ce n’était qu’un modeste matou qui lui caressait le nez du bout de sa queue pour l’obliger à s’éveiller totalement et lui donner le repas auquel il avait droit comme fidèle ami de compagnie. Cette douce caresse sur le bout de son nez finit par l’obliger à éternuer ce qui eut pour effet immédiat de le sortir totalement de sa léthargie matinale ; il ouvrit bien grand les yeux, réalisa qu’il était dans son lit, que son chat le suppliait de le nourrir et qu’il était encore tout imbibé de ses rêves nocturnes. Il baya, se souleva lentement de sa couche, s’assit, s’étira, se leva et réussit enfin à prendre le chemin de la cuisine en trainant ses savates éculées.

    Il but son café, sans réel enthousiasme, encore perdu dans les rêves de sa nuit ceylanaise, il n’avait pas réellement envie de plonger dans la réalité du jour gris qui éclairait à peine la fenêtre de sa cuisine, il voulait rester sous les tropiques, là-bas au Sri-lanka, ou peut-être, encore mieux, aux Indes où il n’était jamais allé et où pourtant il rêvait de partir un jour pour un long périple, des pentes l’Himalaya aux plateaux arides du Kerala. Il se laissa bercer doucement au rythme des images qui défilaient dans sa mémoire, toutes ces images qu’il avait collationnées tout au long de ses recherches dans des livres de voyage et sur les sites qu’il consultait quand l’envie de partir prenait trop d’acuité. Mais l’envie de partir ne perdurait pas très longtemps, elle s’étiolait vite à la lecture d’un bon livre, il n’était en fait qu’un voyageur virtuel qui avait les pieds bien trop enfoncés dans son sol natal pour partir facilement à l’aventure. Les voyages n’étaient pour lui qu’une simple évasion dans des rêves que son imagination peuplait de paysages et de personnages qui n’avaient pas toujours un lien très tangible avec la réalité géographique mais, peu importe, cette réalité là valait bien cette réalité ci et lui procurait peut-être autant de plaisir qu’un voyage tout ficelé par un voyagiste peu scrupuleux.

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    Il décida donc de se laisser dériver au gré de la langueur qui l’avait envahi et d’accorder une totale confiance à son imagination pour l’emmener là où il n’irait certainement jamais mais où il prendrait probablement beaucoup de plaisir, dans des décors plantés par le bouillonnement qui agitait son subconscient depuis qu’il était installé devant son café. Toutefois, pour accomplir le long trajet qui le séparait de son pays de destination, il lui fallait un moyen de transport efficace, il convia donc les « Enfants de minuit », comme Paco Ignacio Taibo II convia les révolutionnaires à son chevet. Salman Rushdie ne lui refuserait sans doute pas ce service et déléguerait ses enfants pour le prendre en charge et l’accompagner dans les visites qu’il souhaitait rendre aux grands écrivains indiens qui avaient enchanté de longues et belles heures de lectures.

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    Il irait tout d’abord rendre une visite de courtoisie à Arundhati Roy qui l’avait tellement emballé, il ne trouvait pas d’autres termes pour décrire l’état dans le lequel l’avait laissé la lecture du « Dieu des petits rien », ce livre tellement indien, tellement plein de délicatesse et pourtant si cruel. Un grand moment de lecture, un instant privilégié comme on n’en vit pas souvent même quand on aime les livres au-delà de la raison. Peut-être partagerait-il avec cette grande dame des lettres indiennes une tasse de thé dans son petit coin de Kerala avant de demander à ses convoyeurs de le transporter, sur les ailes de leur magie, vers la capitale pour rencontrer Rohinton Mistry qui lui présenterait certainement les deux intouchables qui avaient tutoyé le fond de la misère sans perdre pour autant leur joie de vivre et leur immense tendresse, encore un énorme moment de bonheur malgré toutes les misères accumulées entre les pages de « L’équilibre du monde », un équilibre bien précaire conçu par Mistry pour dénoncer la dérive de l’Inde des affairistes.

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    Il abuserait encore un peu de la bonne volonté magique des enfants de Rushdie pour partir à la rencontre d’Amitav Ghosh, dans le Golfe du Bengale, où il allumait les feux d’une littérature aussi luxuriante qu’une forêt indonésienne dans laquelle des héros picaresques, tragi-comiques, se débattaient dans un monde encore plus réel que le celui dans lequel nous vivons. Car pour vivre les aventures que Ghosh inventait il fallait bien que le monde soit au-delà du réel existant, dans un réel beaucoup plus large, beaucoup plus flamboyant, beaucoup plus fantasmagorique. Il avait aussi un forte envie de rencontrer Shani Motoo mais celle-ci ne vivait pas en Inde, elle était née sur un autre continent même si elle gardait les pieds solidement ancrés dans son pays d’origine. Il aurait voulu partager avec elle un instant de cette immense tendresse qu’elle avait su transfuser à l’infirmier chargé de soigner la pauvre Mala qui dut subir une vie pleine d’embûches et de misères avant de sombrer dans une espèce de paranoïa dans l’hospice où tous la rejetaient. Il aurait voulu pouvoir récolter une once de cette tendresse pour essayer de la cultiver chez lui et la proposer, comme naguère on offrait des simples, aux acariâtres de son entourage. Et il n’en manquait pas !

    Il y avait, en Inde, bien d’autres écrivains qui méritaient une visite mais il ne voulait vexer personne et ne souhaitait pas plus rencontrer certains auteurs qui relevaient plus de la production écrite que de la littérature. Il ne souhaitait pas non plus abuser de l’amabilité des « Enfants de minuit » qui le véhiculaient à travers l’espace indien depuis un certain temps, d’un bout à l’autre de cet immense territoire sans jamais proférer la moindre remarque. Il espérait cependant qu’ils accepteraient volontiers de le transporter sur les contreforts de l’Himalaya, au Bhoutan, dans ce pays cadenassé, ignoré de tous, d’où rien ne suinte même pas la moindre odeur de sainteté et pourtant on prétend ce pays tellement religieux.

    Les enfants déployèrent une fois de plus les ailes de la magie sur lesquelles il s’installa confortablement le temps d’un vol virtuel et instantané qui le conduisit à la frontière de ce pays bien réel et pourtant si énigmatique, tellement énigmatique qu’il en était pour beaucoup virtuel. Il s’introduisit dans cette citadelle spirituelle par la porte que Kunzang Choden avait laissée à peine entrebâillée, juste pour pouvoir glisser quelques doigts et tirer cet huis afin de pénétrer dans un autre monde. Un monde où la spiritualité, la religion, un certain obscurantisme, une réelle claustration, conféraient aux populations un fatalisme qui les invitait à assumer leur karma sans chercher à comprendre, sans se rebeller, acceptant leur présent comme leur avenir, se contentant de lutter contre tout ce qui pourrait leur infliger un mauvais karma. Un monde de superstition, de crédulité plus que de croyance, de passivité plus que de réaction. Il ne pouvait pas vivre dans une telle réalité qui lui semblait frôler l’irréalité, même si Tsomo lui avait expliqué qu’une longue quête intérieure pouvait le conduire dans un monde plus réel que le sien. Il commençait à se perdre sérieusement dans ses mondes plus réels les uns que les autres et pour terminer tous virtuels, tous dépendants de la concrétude qu’on voulait bien leur accorder. Il était donc temps pour lui de reprendre la route vers une autre destination, de continuer son périple sur cette énorme montagne qui se dressait comme une fin du monde, comme un horizon qui viendrait brusquement à la rencontre des voyageurs, planant sur leur tête comme un aigle géant.

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    Il délaissa Lhassa qui n’était plus qu’une mégapole sinisée, sinistrée de l’importance cultuelle qu’elle avait eue sur le monde tibétain, pour prendre la direction de l’est, là où le Tibet avait plus souvent pactisé avec les Hans qu’avec les lamaseries. Et, un jour, au détour d’une montagne, au creux d’une vallée magnifique, il rencontra un homme pas très séduisant, l’œil torve, le sourire carnassier, qui se disait l’héritier du chef du clan des Maichi qui avait régné sur toutes les vallées de l’Est tibétain. Ils s’installèrent à l’ombre d’un arbre aussi malingre que son hôte et celui-ci l’invita à partager le maigre repas qu’il avait emporté avec lui. Il lui raconta comment ce pays avait connu des heures de gloire et de fortune quand son aïeul avait décidé de planter du pavot qu’il vendait aux Chinois en en tirant un bénéfice respectable qui lui permit d’acquérir une grande richesse. Il narra aussi comment cet aïeul avait organisé la surproduction pour provoquer la chute du prix du pavot et la montée en flèche du prix des cultures vivrières mettant ainsi tous les petits féodaux de la région à la merci de celui qui avait manigancé cette peu scrupuleuse fourberie.

    Il laissa planer un instant de silence et lui dit comme le spectacle était magnifique et grandiose quand l’océan des pavots se parait du rouge du vermillon, que le ciel ignorait les brumes de la montagne pour ne conserver que l’azur céleste et que le soleil allumait les neiges qui flambaient éternellement au sommet des pics environnants. Et le spectacle prenait toute sa signification et sa majesté quand l’aigle royal planait, seul être vivant dans cette immensité, déclenchant le seul mouvement qui animait ce tableau de son vol majestueux entre azur et vermillon. Il était seul, le maître du monde, de la montagne la plus haute de la planète à la vallée la plus profonde, il pouvait fondre sur tout ce qui bougeait, il voyait tout, il dominait tout comme le maître de ces vallées qui avait introduit les vices qui se cachaient au creux de la pourpre des pavots : la drogue, la culture spéculative et les manigances qu’elle génère, toutes les dépendances : alimentaire, climatique, financière, …, et addictions. Comme si le vice prenait plaisir à se lover aux creux de la beauté même pour mieux séduire l’humanité faible et vénale. Le serpent avait la pomme, les Hans avaient le pavot.

    Il resta longtemps, comme prostré, mais en fait seulement concentré à l’extrême pour essayer de faire revivre le spectacle que son hôte venait de lui décrire. L’aigle planait sur la vallée, le ciel était certes bleu mais tout de même souillé de quelques brumes qui auréolaient les cimes que le soleil n’éclairait donc que très partiellement à travers cette écharpe de vapeur. Le rouge des pavots avait disparu, il fallait le reconstruire à travers son regard pour comprendre l’incroyable spectacle que cette vallée avait pu constituer quand cette fleur vénéneuse empourprait le paysage à perte de vue. Il ne lui restait plus qu’à quitter cette région pour redescendre vers les basses vallées en passant par le point névralgique, incontournable, de toute expédition dans cette région, Katmandou qui n’était plus le refuge des hippies mais une mégapole surpeuplée où s’entassaient les familles qui avaient quitté les montagnes trop inhospitalières. La seule évocation de cette ville lui remémora les quelques joints qu’il avait fumés quand il était étudiant et, instinctivement, il aspira comme pour avaler une bouffée mais la sensation qu’il attendait n’arriva pas et ne réussit qu’à le tirer de sa léthargie et de lui rappeler qu’il était toujours assis à sa table de cuisine avec une tasse sale devant lui et un nuage de miettes de pain étalé tout autour. Il était tout même temps de penser à autre chose et d’organiser sa journée.

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    Cette journée, en fait, il ne la voyait que comme un espace entre deux nuits, entre deux rêves, le temps gris et maussade ne l’incitait qu’à passer ce temps comme un lémurien, à attendre qu’un jour meilleur arrive avec son lot de sollicitations. Il resta donc plus vautré qu’assis dans son sofa et laissa vagabonder son esprit au gré des lectures qu’il avait faites récemment. Des montagnes himalayennes qu’il avait escaladées avec Alai, par association d’idées, son subconscient le transporta jusqu’à « La montagne de l’âme » qui abritait Gao Xingjian et il se voyait installé à la terrasse d’une grande brasserie parisienne en train de boire le thé avec ce grand écrivain qui l’honorerait de son amitié. Gao avait quitté la Chine depuis longtemps et avait même adopté la nationalité française, il était donc facile de le rencontrer dans ces hauts lieux de la culture française qui doivent plus leur réputation aux propriétaires des fesses qui ont patiemment lustré la moleskine des banquettes qu’à la qualité des produits qu’ils proposent à leur carte.

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    Il caressait ce rêve depuis très longtemps : rencontrer Gao Xingjian et partir avec lui sur les routes de la Chine à la rencontre des écrivains qui avaient construit la culture contemporaine chinoise. Il concevait ce périple culturel comme Gao avait construit son voyage pour rencontrer les divers peuples qui composent ce vaste empire qui malgré sa grande diversité reste fort homogène et se considérera encore longtemps comme l’empire du milieu, celui qui constitue le centre du monde.

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    - Xingjian, la Chine, c’est grand….

    - Immense !

    - On ne pourrait pas partir à la rencontre de ceux qui ont assuré la transition entre les lettres anciennes et la littérature actuelle ?

    - Il faudrait, hélas, beaucoup de temps.

    - Et du temps un grand écrivain n’en pas beaucoup…

    - Hélas !

    - On pourrait alors faire semblant, voyager dans nos têtes et évoquer les écrivains que tu apprécies et ceux qui m’ont fait rêver ?

    - Pourquoi pas ! Mais, c’est toi qui commence, je ne tiens pas à me fâcher avec la moitié de la Chine, je suis déjà en terme assez frais avec l’autre moitié.laotseu.jpg

    - Je comprends. Alors, nous pourrions commencer par évoquer La o She

    - Evidemment Lao She est un des pères fondateurs de notre nouvelle littérature et nous lui devons beaucoup de respect…

    - … comme Mao Dun ?

    - Peut-être, bien que…

    - (il avait senti comme une réticence à l’évocation du nom de Mao Dun)… Il est peut-être moins important dans la littérature que Lao She ?

    - Pas forcément, il ne faut pas négliger son apport.

    Il comprit alors que la réticence n’émanait pas des qualités littéraires de Mao Dun mais plutôt de son engagement politique ou du rôle qu’il avait pu jouer dans les instances culturelles chinoises sous la botte de l’autre Mao, celui qui gouvernait sans partage.

    - Nous visiterions donc Mao Dun au moins par respect.

    - Oui (à voix très basse et sans conviction)

    - Il ne faudrait pas oublier Pa Kin, Chen Congwen et quelques autres qui ont coulé les piliers des lettres contemporaines chinoises dans un sol suffisant solide pour qu’elles puissent prospérer comme elles le font à ce jour.

    - Certes, mais il faut que tu mettes beaucoup de points de suspension car entre Lu Xun qui est né en 1881 et Yang Jiang qui est née, elle, en 1911, il ya tout de même un certain nombre d’auteurs qui on vu le jour et qui ont eu une importance non négligeable sur notre monde littéraire.

    - Bien sûr ! Ensuite, nous aurions pu visiter ceux qui sont venus au monde entre les deux guerres, ceux de ta génération, un peu élargie certes, mais tout de même ceux de ton époque.

    - Je n’ai que des amis parmi ceux-ci.

    - Je n’en doute pas ! On pourrait saluer Lu Wenfu, ce grand gourmet un peu gourmand aussi probablement, Liu Xinvu et quelques autres bien entendus pour ne froisser personne.

    - Je te l’ai dit, je n’ai que des amis alors je reste muet.

    - Nous pourrions ensuite visiter ceux qui sont nés dans les années cinquante et qui constituent un bataillon important dont il sera difficile de tirer quelques noms. Mais, comme c’est moi qui choisis, j’aimerais que nous rencontrions : Jia Pingwa, Zhang Xinxin, Qiu Xialong, Wang Anyi, Mo Yan, Xu Xin, … mais la liste est trop longue et les rencontrer tous seraient impossible.

    - Faire des listes est un exercice qu’il ne faut jamais rendre publique, les risques d’oublis sont inévitables et les absents ne pardonnent pas souvent.

    - Oui, cet exercice devient de plus en plus périlleux car les lettres chinoises sont devenues extrêmement prolifiques dans les années soixante et suivantes.

    - Il faut lire, lire attentivement et se souvenir des belles lectures…

    - J’aurais tout de même pris un grand plaisir à séjourner à Shanghai avec Weihui.

    Monsieur aime les jeunes filles chinoises, Monsieur a bon goût !

    - Je sens bien la pointe d’ironie !

    - Si peu !zhou_weihui_12620.jpg

    - J’aurais aimé me balader avec cette jolie fille dans la vieille ville à la rencontre de la Chine qui n’a pas encore totalement abandonné ses rites, ses mœurs et sa culture, goûté aux délices de la Chine millénaire, au raffinement de l’amour conté par les poètes qui ont fait l’histoire des lettres chinoises. J’aurais aimé aussi qu’elle m’accompagne dans la ville des gratte-ciel qui caressent les nuages, des plaisirs frelatés pour vivre ce choc culturel qu’elle essaie de nous transmettre par écrit.

    - Mais tu peux toujours rêver ! Le rêve est souvent moins décevant que la réalité !

    - J’aurais aimé donner mon sang avec eux qui le vendaient avec Yu Hua mais pas avec ceux qui le vendaient avec Yan Lianke.

    - J’aurais voulu consoler Ying Chen.

    - J’aurais pu, même avec la trouille au ventre, accompagner Hong Ying sur la place Tiananmen pour manifester notre colère respective.

    - J’aurais pris un grand plaisir à suivre Su Tong dans le quartier des femmes.

    - J’aurais applaudi à tout rompre « L’opéra de la lune » avec Bi Feiyu.682-8.jpg

    - J’aurais voulu, j’aurais trop voulu, je n’aurais certainement rien pu !

    - La Chine est un continent, un monde à elle seule, on ne peut pas parler de la Chine, vivre la Chine, il faudrait plusieurs vie !

    - Monsieur devient sage, il commence à comprendre. On ne met pas la Chine en quelques mots sur une liste. La Chine, il faut y aller ou alors la laisser venir à soi comme elle a envie et saisir chaque occasion, chaque instant pour essayer d’en comprendre quelques parcelles.

    - Oui ! Certainement !

    Ils restèrent l’un en face de l’autre dans cette brasserie qui servait du thé qui était dit de Chine mais qui n’avait rien à voir celui que Gao buvait quand il vivait encore là-bas dans son pays. Ils laissèrent le silence s’installer après le moment d’enthousiasme qu’il n’avait pas su maitriser devant son hôte chinois. Les touristes se pressaient autour des tables, se tassaient sur les banquettes rouges qui avaient connu meilleures fréquentations, et malgré la présence de nombreux asiatiques dans cette cohorte bruyante, la magie de la Chine ne parvenait plus jusqu’à eux. L’écrivain semblait éprouver une pointe de nostalgie qu’il avait sans doute éveillée en évoquant le nom de certains autres écrivains avec lesquels il avait certainement partagé des heures heureuses, ou moins heureuses, mais des heures qui le reliait à ses racines, à son monde, à sa culture.

    Et, lui, il était encore tout étourdi de l’excitation qui l’avait emporté sur le chemin des écrivains chinois qui avaient meublé de nombreuses heures qu’il consacrait à la lecture. Il était encore avec eux sur les quais de Shanghai, avec les fameuses « triad » ; sur la grande place de Pékin, courant devant les soldats ; sur les petites routes de campagne, pédalant avec Xu Xin, le Kerouac chinois selon certains ; sur les murailles de Nankin essayant vainement de bouter le Nippon hors les murs…. Il était déjà reparti, cette fois dans un rêve, gardant le silence, pour ne pas troubler l’écrivain qui, lui, était encore dans sa Chine, à lui, celle qu’il avait dû quitter.

    Les touristes étaient de plus en plus bruyants, il était même devenu difficile de s’entendre de part et d’autre de la table de cette brasserie, ils se regardèrent ne sachant lequel des deux allait ramener la discussion sur un terrain plus concret, rompre la magie de l’Extrême-Orient, éteindre le rêve pour l’un, laisser s’enfuir la nostalgie pour l’autre. Il se décida de rompre ce silence embarrassant avec une formule la moins brutale possible :

    - L’ambiance devient de plus en plus gênante pour notre conversation…

    - … il serait bon de poursuivre notre conversation plus tard.

    - Oui, je crois, nous pouvons à peine nous entendre.

    - Votre conversation m’a fort intéressée, j’aimerais la poursuivre, un autre jour … ailleurs peut-être, là où le thé est buvable.

    - Je ne doute pas que vous sachiez où l’on peut boire du bon thé à Paris et je regrette de vous avoir convié en ce lieu…

    - Ne regrettez rien, l’esprit des lieux nous a certainement inspirés.

    - Mais les touristes ont vite gâchez la magie.

    - Conservons les bons souvenirs de cette rencontre et les autres s’effaceront d’eux-mêmes, rapidement.

    - Probablement.

    - Merci de votre invitation, j’ai pendant un instant renoué avec mon passé, j’ai même eu l’impression que le thé était bon.

    - Bonne soirée et si vous voulez encore parler de cette littérature, je serai toujours heureux de l’évoquer avec vous.

     

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de Denis BILLAMBOZ - ÉPISODE 25

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Non, il ne laisserait pas ses amis virtuels, peut-être plus réels que les autres, malgré les quelques tourments qu’il ressentait certaines nuits, il fallait peut-être simplement qu’il choisisse ses lectures du soir plus attentivement pour éviter les sujets trop angoissants avant de s’envoler vers d’autres horizons sur la selle du cheval ailé de ses songes. Et puis, un bon café effaçait vite une petite frayeur matinale qui était, tout aussi vite, remplacée par une nouvelle lecture qui l’emportait vers une autre destination, vers d’autres personnages, vers d’autres préoccupations, pour d’autres émotions, d’autres joies, d’autres agacements, parfois même des colères inabouties, contenues, tout un monde nouveau qui laisserait lui aussi quelques dépôts sur la couche sédimentaire de plus en plus épaisse qui fournissait la matière première du monde qu’il bâtissait de jour en jour pour ne pas s’enliser dans un morne quotidien de vieillard vieillissant avant l’âge, s’aigrissant avant d’avoir vécu, mourant avant d’avoir connu la vie jusqu’au bout de ce qu’elle peut offrir.

    ÉPISODE 25

    Déjà, février étirait les jours, relevait le soleil qui avait repris quelques couleurs, sur l’horizon, même si l’air restait plutôt frais et vivifiant. Ce matin, le facteur avait apporté un élégant petit pli qui avait longuement voyagé avant d’atteindre son modeste domicile, il avait parcouru une bonne partie de l’Asie et traversé toute l’Europe avant d’arriver dans ses mains. Il n’osait pas l’ouvrir comme pour ne pas interrompre ce long périple. Mais, comme un pli est fait pour porter un message, il fallait bien qu’il en prenne connaissance pour savoir ce que l’Asie attendait de lui, en fait le Sri-Lanka, et plus particulièrement son amie, Mary Anne Mohanraj, écrivain tamoul, désormais installée aux Etats-Unis mais présentement en séjour sur son île natale.

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    Mary Anne Mohanraj

    Et, c’est à l’occasion de ce séjour sri-lankais qu’elle souhaitait l’inviter à participer à une réunion assez confidentielle à laquelle elle avait également convié Shyam Selvadurai qui viendrait certainement avec son ami Arjie, Romesh Gunesekera qui serait probablement accompagné de Triton, un jeune garçon de sa connaissance, et quelques membres des familles Kandiah et Villapuram résidant encore sur l’île ou simplement de passage comme Mary Anne. Elle motivait cette réunion par son intension de rassembler quelques personnalités de son entourage, amoureux des livres et de la littérature, pour parler des lettres et de la vie des Tamouls sur l’île, après la défaite définitive des derniers combattants de ce peuple qui refusait la domination sans partage des Cinghalais. Michael Ondaatje serait le bienvenu mais, apparemment, son emploi du temps était désormais très chargé depuis que son statut avait pris une nouvelle dimension après l’adaptation de son roman à l’écran, depuis que « L’homme flambé » était devenu « Le patient anglais ».

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    Ce message le remplit de joie mais le laissa tout de même dans une certaine expectative, le voyage était fort tentant, l’occasion de revoir une amie et de lier connaissance avec de belles plumes venues de cette île exotique l’excitaient fort mais l’aventure était lointaine et son coût ne devait pas être négligeable. Il fallait réfléchir, trouver une solution à ce fichu problème financier, il ne pouvait pas passer à côté d’une telle opportunité. Il y avait bien une solution : supprimer les vacances estivales et les remplacer par un séjour sri-lankais, pourquoi pas ? Il n’avait de comptes à rendre à personne depuis qu’il était à la retraite et pouvait voyager quand bon lui semblait. Il trouverait bien une autre solution pour meubler la période estivale et ne pas rester seul dans la ville surchauffée, il réussirait aisément à suggérer à une vieille amie, par l’ancienneté plus que par l’âge, de l‘inviter à passer quelques jours avec elle en souvenir d’une période plus tendre. Mais il verrait ça plus tard, pour le moment il devait préparer son voyage car l’invitation indiquait une date qui n’était pas si éloignée que ça. Les jours à venir seraient donc bien occupés entre les formalités administratives, les formalités de voyage, les bagages à préparer, les tenues à prévoir, le dossier médical à mettre à jour et les mille petites choses auxquelles on ne pense qu’au dernier moment quand on part pour un long périple comme celui-ci.

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    Colombo (Skri Lanka)

    Finalement, tout c’était passé comme prévu, sans incident particulier, et il était maintenant à Colombo, dans la moiteur de l’été tropical, chaleur suffocante, humidité saturée, il avait peine à respirer, il n’était pas habitué à de telles conditions climatiques. Mary Anne le rassura bien vite, ils allaient voyager dans une voiture climatisée pour rejoindre le centre de l’île où l’humidité est un peu moins asphyxiante, dans la montagne où l’air est un peu plus frais. Après quelques jours, il s’habituerait bien un peu à cette ambiance atmosphérique et profiterait tout de même de son voyage pour effectuer quelques balades touristiques et culturelles. De toute façon la maison était, elle aussi, climatisée et il y avait toujours la possibilité de lire, jouer, converser avec les amis et déguster la délicieuse cuisine locale. Cette évocation le fit un peu grimacer, ses goûts culinaires n’étaient pas franchement très exotiques et, de plus, il craignait un peu les plats assaisonnés que son appareil digestif ne supportait plus très bien. Il voulait bien goûter mais pas abuser, il souhaitait rentrer avec l’estomac et les intestins en bon état de fonctionnement.

    Il était désormais installé dans la vaste demeure familiale qui était construite sur la croupe d’une colline verdoyante, entourée d’un jardin luxuriant où les couleurs florales le disputaient à la verdure des feuillages, et à proximité d’une forêt presque impénétrable qui faisait comme un rempart autour de la propriété. Il fut surpris par ces arômes entêtants et capiteux de fleurs en dépassement de maturation qui dominaient les odeurs plus évanescentes, plus légères, plus subtiles, que le jardin dispensait cependant avec générosité. Il s’accouda à une barrière qui délimitait une tonnelle d’où l’on pouvait admirer les jardins et les prairies environnantes, jusqu’à la sombre forêt qui ne n’abritait désormais pas plus de Tigres tamoules que de panthère de Ceylan. Le spectacle était saisissant, le paysage accueillant et la forêt au loin envoûtante. Il resta là un long instant, se repaissant du paysage, se délectant des parfums que la nature dispersait à profusion, et s’interrogeant sur ce qu’il l’attendait au cours des jours prochains.

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    Les autres invités n’arriveraient que le lendemain, il put donc lier connaissance avec les membres des familles Kandiah et Vallipuram qui résidaient dans la demeure familiale où qui y séjournaient comme hôtes de passage. Certains étaient venus de Chicago avec Mary Anne, d’autres d’ailleurs en Amérique ou plus simplement du nord de l’île d’où était issue une branche d’une des deux familles mais il ne souvenait plus laquelle. Il lui faudrait bien quelques jours, au moins, pour essayer de comprendre qui étaient les Kandiah et qui étaient les Vallipuram et qui étaient ceux qui appartenaient aux deux familles. Il se résigna à l’avance, il quitterait l’île sans biens avoir qui était qui, mais peu importe, tous ces gens, du moins ceux qu’il avait vus, semblaient bien sympathiques et très accueillants.

    Il réalisa que l’heure était déjà avancée et, pour son premier repas dans la résidence familiale, il ne voulait pas se faire attendre, il voulait faire honneur à son statut d’invité et se comporter en parfait Français mieux éduqué qu’on tend souvent à le laisser croire. Il quitta donc son observatoire, à regret, pas tant que ça finalement car il commençait à avoir un soupçon d’appétit, il n’avait rien mangé depuis son arrivée à Colombo. Un petit attroupement lui laissa penser que la salle à manger devait se trouver à proximité et il se dirigea donc dans cette direction, où, effectivement, il rencontra ceux à qui il avait déjà été présenté et qui, comme lui, cherchaient à assouvir une petite faim bien légitime à cette heure, surtout après un voyage si long qui comportait aussi un fort décalage horaire. Ce premier repas fut donc le bienvenu, même s’il se servit avec prudence et mesure pour éviter tout inconvénient digestif et toute surprise gustative. Les mets étaient certes bien épicés mais tout de même mangeables sans difficulté pour un Français comme lui peu porté sur la gastronomie exotique et très septique de nature sur la capacité des étrangers à rivaliser avec la cuisine de chez lui.

    Le repas fut chaleureux, la nuit fut douce même s’il ne réussit pas à dormir correctement en raison du décalage horaire et il se réveilla un peu tard quand de nombreux invités et résidents avaient déjà déjeuné. A son tour, il prit son petit déjeuner et rejoignit les convives qui dissertaient sur la terrasse où l’on accueillait les nouveaux arrivants. La matinée fut donc consacrée à l’installation de tous les invités, aux présentations et aux politesses de circonstance. La cérémonie conviviale commença réellement quand Mary Anne, après s’être assuré que toutes les présentations avaient été faites, leva son verre en l’honneur de tous ceux qui avaient répondu si gentiment à son invitation et leur souhaita la bienvenue au Sri-Lanka, sur les terres de sa famille.

    Après le repas, ceux qui étaient invités pour participer à la réunion de réflexion se rassemblèrent dans une salle qui devait habituellement servir pour les réceptions familiales et, pour commencer, écoutèrent les propos de celle qui les avait conviés. Marie Anne leur confirma qu’elle voulait, après la défaite définitive des Tamouls, évoquer avec eux le sort des écrivains, des lettres et plus généralement de ce peuple qui ne pouvait plus vivre comme s’il était réellement chez lui. Elle demanda aux plus anciens des familles Kandiah et Vallipuram de raconter l’histoire de ces deux phratries dont de nombreux membres avaient dû choisir l’exil en Amérique, du côté de Chicago principalement, après s’être compromis dans des groupuscules armés qui luttaient pour l’indépendance de leur peuple. Et, ils racontèrent, parlant l’un après l’autre, apportant les précisons que l’un avait omises, soulignant l’importance de la remarque d’un autre, mais personne ne les interrompait, tous écoutaient religieusement cette épopée car c’était aussi un peu la leur.

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    Shyam Selvadurai

    L’ambiance s’était un peu alourdie, la mémoire des disparus avait peu à peu envahi l’espace, la nostalgie gagnait même les plus jeunes, la frustration remontait à la surface et certains avaient même du mal à dissimuler les symptômes d’une colère mal digérée. Mary Anne repris la parole précisant qu’elle ne les avait pas réunis pour attiser la haine mais pour envisager comment de nouveaux lendemains étaient encore possibles avec une mémoire commune à des familles dispersées sur toute la planète ou presque. Elle demanda donc à Shyam Selvadurai de témoigner à son tour et d’apporter son expérience au pot commun de la mémoire collective qu’elle voulait reconstituer. Shyam expliqua donc comment il avait dû quitter son île natale pour fuir les luttes ethniques et pouvoir exercer son art, et son métier, au Canada où il vivait présentement. Mais, il insista surtout sur l’homophobie régnant dans la société ceylanaise qui obligeait les Sri-lankais a vivre selon une morale surannée qui ne favorisait en rien l’épanouissement personnel. Arjie opinait de la tête tout comme Triton, ils connaissaient bien l’étroitesse d’esprit de cette société et ne souhaitaient nullement revenir un jour au pays. Romesh Gunesekera appuya le discours de son collègue et se lança dans une longue dissertation sur la morale ambiante et sur l’impossibilité des deux communautés à se rassembler au-delà de leur différend séculaire. Son discours devenant de plus en plus passionné, il se laissait aller à employer des mots et expressions vernaculaires qui sourdaient tout aussi bien d’un quelconque dialecte local que de l’une des deux langues pratiquées dans le pays. Comme il ne connaissait ni le tamoul, ni le cinghalais, il décrocha progressivement et laissa son esprit vagabonder au gré des paysages qu’il avait découverts depuis don arrivée.

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    Romesh Gunesekera

    Il se voyait juché sur le dos d’un énorme éléphant décoré comme un autel orthodoxe un jour de fête religieuse, chargé d’une véritable maison qu’on aurait crû en or tant elle scintillait sous les rayons impétueux du soleil des tropiques. Il partait à la chasse au tigre royal avec un prince, un maharadjah peut-être, impassible, imperturbable, impérial, véritable dieu thaumaturge imposant les mains sur son peuple en admiration, en adoration, vénérant le monarque divin qui daignait les regarder du haut de son trône ambulant, eux pauvres hères, microbes invisibles, vulgaires insectes sous les pieds de l’énorme pachyderme qui transportait sa divinité. Et, lui, il était aux côtés de cet homme-dieu armé d’un fusil long comme une canne à pêche, rutilant comme un sabre d’apparat damasquiné, damassé sur toute la longueur du canon et doré sur la culasse. Un fusil, digne des parades les plus prestigieuses, qui ne devait pas effrayer beaucoup les seigneurs de la forêt, mais peu importe, la troupe était suffisante et aussi puissamment armée qu’un cuirassier de la Royal Navy pour pallier toutes les défaillances des tireurs occasionnels invités à partager son royal plaisir. La troupe s’était mise en route, avec plus de prestance que de précipitation, aux pas lents des pachydermes qui progressaient paisiblement et sûrement, telles les armées d’Hannibal avant d’affronter la muraille alpestre. Le prince était assis majestueusement, comme son rang le demandait, et restait muet, impassible ; sachant que ses paroles étaient d’or et qu’il convenait donc de ne point les disperser. Il sentit un objet, un coude peut-être, qui lui labourait délicatement les côtes, il se tourna vers sa Majesté mais ne trouva à ses côtés qu’un membre de la famille Kandiah qui s’efforçait de le réveiller avec la plus grande délicatesse possible et la discrétion la plus totale.

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    Mary Anne était tournée vers lui et il lui apparût vaguement qu’elle avait dû lui poser une question qui lui avait totalement échappée ; il toussota discrètement, juste pour meubler le silence qu’il avait laissé s’installer sur l’assemblée qui avait suspendu tous ses yeux à ses lèvres muettes. Il avoua, l’air très gêné, qu’il n’avait pas très bien compris la conversation qui précédait car certains avaient emprunté des expressions qu’il ne pénétrait pas. Elle était charmante, elle avait compris son embarras et son décrochement, elle répéta donc sa question, avec un léger sourire complice, en parlant plus lentement et en articulant mieux. Il lui renvoya son sourire et expliqua qu’il était très intéressé par la discussion du jour, qu’il partageait le souci de ce peuple dispersé et qu’il était convaincu que la culture tamoule diffuserait encore pendant des millénaires des œuvres littéraires d’une grande valeur intellectuelle et esthétique. Tous étaient ravis d’entendre un étranger vanter la qualité de leur culture, ils souriaient un peu béatement, déglutissaient leur plaisir et dégoulinaient même un peu de satisfaction ; il était plutôt content de sa sortie et de lui-même, il pouvait rejoindre les chasseurs, il avait fait ce qu’on attendait de lui.

    Il avait repris une attitude plus attentive, plus digne de la réunion à laquelle il avait été convié mais en son for intérieur, il riait aux éclats : comment avait-il pu s’embarquer pour cette chasse au tigre dans un pays où il n’y avait peut-être jamais eu le moindre tigre où, c’est certain, il n’y en avait plus depuis belle lurette. Il y avait bien des éléphants à Ceylan, mais il ne savait pas très bien comment on appelait les princes locaux à l’époque où ils régnaient sur ce peuple adulateur, des maharadjahs il lui semblait mais il fallait qu’il s’en assure auprès des autochtones après la réunion. De toute façon peu importe, la réalité qu’il inventait avait peut-être autant de sens que celle que les autres lui imposaient. Il était convaincu que la réalité n’est en fait qu’une notion très relative qui dépend essentiellement de la façon dont on regarde les choses. Ainsi la réalité de son rêve avait certainement autant de véracité et de concrétude que la réalité de ce qu’il vivait présentement ou de ce qu’on lui racontait.

    Il était aussi persuadé qu’on pouvait connaître des instants de bonheur intense dans un monde totalement imaginé dans des rêves et que ce bonheur là valait bien celui qu’on éprouve dans la matérialité de la vie. Il pensait à Ivan Denissovitch, dans son goulag, qui se construisait des moments de bonheur en dissimulant une croûte de pain qu’il pouvait déguster la nuit venue, se créant ainsi des instants de bonheur dans un monde d’une grande brutalité. Le bonheur n’est en effet que là où on fait l’effort d’aller le chercher, même dans l’autre monde qui n’appartient qu’à ceux qui sont capables de s’évader de la médiocrité de la vie quotidienne. Et, le bonheur qu’on trouve dans l’autre vie, on peut, éventuellement, le rapporter avec soi dans la vie qu’on croit la vraie.

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    Colombo Chicago lu par Denis Billamboz

     

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 24

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Il était dans son rêve, plus rien n’existait, même le paysage se diluait dans les images qu’il construisait pour donner un cadre, une réalité à ses fantasmes, pour que ceux-ci ne s’échappent pas trop vite, qu’ils durent encore longtemps, une éternité au moins, qu’ils lui laissent le temps d’aimer encore des centaines de femmes qui lui apporteraient des espaces nouveaux, des mondes à conquérir, et des milliers de bonnes raisons pour vivre encore longtemps comme un prince, comme un maître de ces mondes nouveaux. Un cheval secoua brusquement la tête faisant cliqueter les boucles de son harnais et la magie fut rompue, le rêve s’évanouit comme un fantôme au lever du soleil, le spectacle était toujours grandiose mais il n’y avait plus que le décor, les acteurs avaient tous rejoint les coulisses de la réalité attendant un autre rêve pour revivre une autre fois encore, … peut-être ?

    ÉPISODE 24

    Galsan Tshinag semblait lui aussi ailleurs, peut-être pas dans un rêve mais plutôt dans ses souvenirs, bien concrets eux, qui le ramenaient au temps où, gamin, il gardait les moutons avec son père et toute sa famille, sur cette montagne splendide mais peu accueillante en hiver quand le froid dévorait tout et qu’il fallait vivre sous la yourte en gérant les calories comme un avare gère ses pièces d’or. Ce temps qui était si dur et pourtant si merveilleux, ce temps que les technocrates avaient liquidé, comme un joueur disperse sa fortune, condamnant les nomades à la sédentarisation dans des bâtiments de misère, dans des bourgades de misère, pour une vie de misère, mais une misère qui offrait la possibilité d’aller à l’école et d’étudier, d’apprendre, de découvrir que le monde existait au-delà de la montagne et qu’il recélait d’autres trésors qui n’attendaient que des conquérants valeureux. Et, redescendant le chemin de sa vie, il se souvenait de son arrivée en Allemagne de l’Est pour étudier dans une université où la nostalgie lui donnerait l’envie d’écrire son histoire, de décrire son ciel bleu qui est bleu comme nulle part ailleurs. Il se redressa sur ses étriers comme pour dire qu’il était fier de lui, fier de son pays, qu’il était content de faire découvrir à son ami et que, peut-être, son pays était, lui aussi, fier de lui. Comme par magie les deux hommes se tournèrent simultanément l’un vers l’autre, des étincelles scintillaient dans leurs yeux, il n’était même pas nécessaire qu’ils parlent, ils étaient en cet instant en communion devant ce panorama qui les avait emmenés sur des chemins différents mais tout aussi enchanteurs.

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    Galsan Tschinag

    L’invité rompit le premier le silence parce qu’il éprouvait le besoin de remercier tout simplement :

    - Merci !

    - De rien !

    - Aussi, de beaucoup !

    - C’est aussi un énorme plaisir de montrer mon pays aux étrangers, ils sont si peu nombreux à venir à notre rencontre.

    - Et pourtant c’est un tel bonheur de grimper là-haut et de découvrir ces paysages merveilleux.

    - Des paysages dont on m’a éloigné quand j’étais encore enfant mais cette rupture m’a entraîné vers d’autres mondes où j’ai découvert d’autres trésors.

    - Et, aujourd’hui, tu as refais le chemin que tu as emprunté quand tu as quitté cette montagne.

    - Comment as-tu deviné ?

    - Pas très difficile, c’était écrit dans tes yeux !

     -Oui, c’est toujours un moment de joie intense et de nostalgie mêlées quand je viens sur cette montagne, c’est mon enfance, c’est mon père, c’est ma famille, c’est ma tribu, c’est le peuple de ces montagnes, qui sont tous là avec moi, autour de moi. Mais c’est aussi le début du chemin qui m’a conduit vers le savoir, vers les autres. Alors l’émotion est double et même un peu ambigüe. Je ne sais comment définir cet état d’esprit.

    - Je comprends.

    - C’est tout un monde qui meurt et un autre qui naît doucement, lentement, avec hésitation, comme s’il avait peur d’affronter tout ce qui l’entoure et de disparaître avant d’être réellement.

    - Mais ce monde est là maintenant et il ne demande qu’à grandir et rayonner dans la paix et le bonheur.

    - Que les dieux de la montagne t’entendent !

    - Ils m’écoutent, c’est déjà quelque chose !

    Il avait laissé son ami sur la montagne et, sur le dos de son cheval, il était parti comme une flèche, comme dans son rêve, il chevauchait depuis des semaines dans les vastes plaines quand il rencontra une montagne encore plus énorme que celle qu’il venait de quitter, dont le sommet se noyait dans un océan de vapeur et de brume. Il décida de se diriger vers cette montagne tout en sachant qu’il ne pourrait certainement pas l’escalader mais peu importe, il s’en approcherait suffisamment pour découvrir les paysages qui devaient, là-bas aussi, être fantastiques et époustouflants. Il avait marché encore longtemps sur des sentiers de montagne plus escarpés que des chemins de chèvres, où son cheval devait faire preuve de l’agilité du chamois pour ne pas rompre ses os et ceux de son passager dans les abysses vertigineux qu’ils dominaient. Il avait rencontré des montagnards armés comme des soldats des commandos d’élite mais habillés comme de vulgaires paysans de ces montagnes, des hommes agiles, rapides, silencieux comme les animaux qui peuplent ces contrées extrêmes. Il avait dû parlementer moult fois pour qu’on le laisse passer, il avait fallu qu’il étale son maigre bagage et fasse preuve de sa parfaite neutralité dans tout ce qui pouvait se tramer dans ce pays qu’il ne connaissait pas bien. Il avait appris que ces montagnes étaient les plus hautes du monde, les plus inhospitalières et qu’il s’y déroulait depuis des lustres des luttes entre des clans, des partis et même maintenant des nations. Mais, il n’en savait pas plus, il voulait seulement voir les cerfs-volants chatoyer dans le ciel de Kaboul. Mais Dieu que le chemin était long.

    Chaque fois qu’il voulait demander son chemin, on se détournait de lui, parfois même on lui intimait l’ordre de filer rapidement en lui pointant une arme sur le ventre. Il se demandait dans quelle galère il s’était fourré, dans quel pays il avait bien pu s’égarer. Les routes n’étant pas si nombreuses, il avait fini, tout de même, par emprunter celle qui arrive à Kaboul, là où il voulait se rendre en toute innocence. Il savait bien que le climat était un peu agité, que les armes dialoguaient plus souvent que les factions opposées, que le climat n’était pas au beau fixe et que les émotions étaient à vif, mais il n’imaginait pas un tel chaos, un tel désastre. La ville fumait sans cesse comme un volcan en pleine activité, grondant tout autant, crachant le feu régulièrement. Il ne savait que faire, ni où aller, il était convaincu qu’il ne verrait pas avant longtemps des cerfs-volants chatoyants déchirer l’azur du ciel de Kaboul. Il fallait rebrousser chemin mais il ne savait comment, il ne pouvait pas retourner d’où il venait, il fallait qu’il trouve une autre issue.

     

    Il était là, égaré dans ses pensées, quand une fusillade éclata et qu’une main ferme le saisit et le plaqua à terre, derrière un muret protecteur. Il dévisagea celui qui voulait le soustraire aux dangers de cette ville infernale et fut surpris de découvrir qu’un autochtone se souciait de la santé d’un étranger dans cet enfer. Ils restèrent suffisamment longtemps, tapis derrière leur maigre protection, pour être sûr que les belligérants avaient bien consommé leur ration quotidienne de munitions et qu’ils s’étaient suffisamment défoulés pour laisser un instant de répit à ceux qui voulaient rejoindre leur domicile, s’il était encore possible de parler de ça quand on vivait dans ce tas de cailloux qui avait été une ville. Ils se redressèrent donc et son protecteur lui demanda ce qu’il pouvait bien faire dans cette galère. Il lui répondit qu’il voulait surtout la quitter et que le plus vite possible serait le mieux mais qu’il se demandait bien comment il pourrait parvenir à ses fins. Son interlocuteur, lui dit n’être Afghan que de naissance, de posséder désormais la nationalité américaine et n’être que de passage dans cette ville pour essayer de retrouver un ami qu’il devait sauver car celui-ci l’avait, des années auparavant, lui-aussi, tiré d’un pas fatal. Il lui proposa de l’accompagner jusqu’à la maison qui lui servait alors de refuge et qui appartenait à son père quand celui-ci était encore un brave commerçant kabouli que les extrémistes n’avaient pas encore assassiné.

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    Khaled Hosseini

    Arrivé dans ce qui restait de la modeste demeure, il lui dit qu’il était écrivain américain, qu’il s’appelait Hosseini, Khaled Hosseini, qu’il était venu à Kaboul par des moyens qu’il était préférable de ne pas dévoiler pour la sécurité de ceux qui en disposaient. Il lui offrit le gîte et le couvert jusqu’à ce qu’il trouve une solution pour s’évaporer de cette ville autrement que dans la fumée d’un bombardement ou le corbillard des fossoyeurs chargés de nettoyer régulièrement la ville car, si on tuait, on le faisait à peu près proprement afin de limiter les risques d’épidémie. Il lui raconta ensuite comment, enfant, il avait été un as du cerf-volant qu’il pratiquait avec le fils de leur domestique et comment, après le changement de pouvoir, il avait dû quitter la ville où son père avait été assassiné pour ne pas avoir soutenu le bon clan. Il était parti ainsi en Amérique laissant ses amis seuls face à la meute des combattants sanguinaires au pouvoir et, quand il avait appris la mort de son ami, il s’était senti obligé de revenir au pays pour soustraire le fils à la sauvagerie de ceux qui avait tué père.

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    Dans le contexte dans lequel il s’était trouvé plongé sans l’avoir réellement cherché, cette histoire ne lui parut même pas insolite, elle lui semblait tout simplement banale tant la violence sourdait de tous les pores de cette ville en furie. Il lui demanda comment il pensait pouvoir ressortir de la nasse en emmenant l’enfant avec lui, son hôte lui dit qu’il n’en savait encore fichtrement rien, il eut cependant un petit doute pensant que l’écrivain devait bien avoir au moins un début de plan qu’il ne voulait pas partager pour limiter les risques ou ne pas mettre en danger ceux qui devaient l’assister dans sa fuite. Il fit celui qui croyait ce qu’on lui avait dit et évita ce sujet un peu ambigu, pour le moment au moins. Il devait, lui aussi, trouver un moyen de s’exfiltrer (mot très à la mode depuis un certain temps, depuis qu’il est de plus en plus difficile de s’infiltrer dans certains pays sans risquer d’y rester plus longuement que prévu), de s’esquiver de cette marmite en ébullition permanente, avant de se faire prendre par des combattants pas forcément très accueillants avec les étrangers, surtout ceux venus de l’Europe de l’ouest.

    Il comptait un peu sur ces amis écrivains, Zariâb et Rahimi, désormais en France pour lui indiquer des filières, des amis fiables, qui pourraient lui signaler des passages sûrs, ou du moins les moins périlleux, pour sortir de la ville et passer ensuite la frontière avec le Pakistan, là où elle est aussi étanche qu’un papier crépon. Il se démenait avec son téléphone cellulaire, essayant de trouver un ami qui pourrait lui donner le numéro d’au moins l’un de ces deux écrivains mais les communications étaient difficiles, les réseaux étaient souvent saturés, sa batterie faiblissait. Il s’énervait, transpirait, se retournait avec brusquerie, avait du mal à respirer, il était entortillé dans ses draps et commençait à suffoquer quand il ouvrit enfin un œil pour constater qu’il était bien dans son lit et que son rêve l’avait embarqué dans une sinistre histoire dont il n’arrivait pas à s’extraire.

    Quand il eut allumé la lumière, repris possession de son domaine personnel, de son environnement habituel, des objets qui lui appartenaient, de ses esprits et de sa lucidité, il put enfin respirer tranquillement et émerger de la fébrilité dans laquelle l’avait plongé ce rêve angoissant. Il était déçu car, une fois encore, il s’était envolé dans un grand rêve épique qui l’emportait sur les ailes de l’aventure pour un vaste périple plein de joie, de bonheur, d’images, d’odeurs, de jolies filles et d’amour. Et, une fois encore, il se retrouvait acculé dans une impasse, le souffle court, cherchant désespérément une issue à une situation inextricable. Décidément ces rêves qui lui faisaient oublier la banalité de son quotidien et la médiocrité qu’il ressentait dans la société dans laquelle il évoluait, le conduisaient aussi, bien souvent, dans des situations sans issue où il s’enfonçait dans la panique et l’angoisse.

    Il fallait qu’il trouve une solution, qu’il s’inquiète moins, qu’il emmagasine moins d’idées noires, moins d’inquiétude, moins d’angoisse dans son subconscient, qu’il lise peut-être des livres moins graves, plus optimistes, moins empreints des travers de la société actuelle. Mais, voilà, les écrivains racontent la société dans laquelle ils vivent et, même s’ils choisissent de remonter dans le temps, ils y transportent, bien souvent, les angoisses et les frayeurs qui les habitent pour les transposer dans leurs œuvres, espérant ainsi s’en débarrasser, pour un temps au moins.

    Il ne pouvait cependant pas abandonner la société de ses amis du monde imaginaire qu’il avait bâti avec les sédiments de ses lectures car c’était à peu près la seule compagnie qui lui restait pour parcourir le dernier bout de route qui devait l’emmener vers le terminus où chacun finit par se retrouver un jour. Sa famille était réduite à quelques neveux et nièces qui ne le fréquentaient que de plus en plus épisodiquement et à quelques amis, survivants du temps où il émargeait encore au compte des gens actifs qui contribuent au fameux « Produit Intérieur Brut » de la nation, qui avaient, pour le moment au moins, échappé au tribut des divers fléaux chargés de réguler les populations dans nos sociétés trop bien, trop mal, nourries : cancer, embolie, infarctus, etc…

    Non, il ne laisserait pas ses amis virtuels, peut-être plus réels que les autres, malgré les quelques tourments qu’il ressentait certaines nuits, il fallait peut-être simplement qu’il choisisse ses lectures du soir plus attentivement pour éviter les sujets trop angoissants avant de s’envoler vers d’autres horizons sur la selle du cheval ailé de ses songes. Et puis, un bon café effaçait vite une petite frayeur matinale qui était, tout aussi vite, remplacée par une nouvelle lecture qui l’emportait vers une autre destination, vers d’autres personnages, vers d’autres préoccupations, pour d’autres émotions, d’autres joies, d’autres agacements, parfois même des colères inabouties, contenues, tout un monde nouveau qui laisserait lui aussi quelques dépôts sur la couche sédimentaire de plus en plus épaisse qui fournissait la matière première du monde qu’il bâtissait de jour en jour pour ne pas s’enliser dans un morne quotidien de vieillard vieillissant avant l’âge, s’aigrissant avant d’avoir vécu, mourant avant d’avoir connu la vie jusqu’au bout de ce qu’elle peut offrir.

     

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 23

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Sahebjam était, lui, né en France et avait regagné l’Iran dans les années cinquante mais son combat contre le régime des ayatollahs l’obligea à revenir vers sa terre natale après qu’il avait été condamné pour avoir écrit « La femme lapidée ». Il cherchait vainement un livre qui évoquerait la vie quotidienne en Iran et qu’il pourrait commenter en toute impartialité, ou du moins avec le maximum d’impartialité car, devant certaines situations, il est bien difficile de rester de marbre, de taire sa colère et de se contenter de commenter sans dire son sentiment ni ses états d’âme. Il rêvassait, cherchant vaguement dans sa mémoire ses anciennes lectures iraniennes, quand il se souvint d’une lecture pourtant pas très ancienne de Kader Abdolah qui racontait l’histoire d’une maison et d’une famille pris dans la tourmente de la révolution islamique. Il devrait relire ses notes avant de rédiger un commentaire acceptable mais ses souvenirs étaient encore suffisants pour produire un texte crédible et publiable.

    ÉPISODE 23

    Il frissonnait un peu à l’idée qu’il aurait pu naître dans ce pays et connaître les cruels dilemmes que cette famille avaient dû affronter pour essayer, tout d’abord, de sauver ses biens, puis sa vie et enfin sa rédemption. Il se voyait confronté à un membre de sa famille transformé en ange purificateur qui ne pensait qu’à éliminer ceux dont l’intégrisme était un peu trop tiède ou ceux dont la seule existence avait le tort de contrecarrer les projets d’un quelconque responsable religieux. Il ne voulait pas s’imaginer suppliant à genoux un pseudo imam agissant comme un vulgaire janissaire à la solde de l’empereur byzantin. Il n’avait pas très envie d’écrire ce commentaire mais il l’avait promis, il fallait donc qu’il tienne parole et qu’il passe aux actes. Il se prépara un café bien fort, relut ses notes et rédigea son texte qui finalement lui parut acceptable même s’il ne le jugeait pas très bon.

    « A Sénédjan, trois cousins habitent dans une maison séculaire adossée à la mosquée, le chef du bazar, gardien des clés de celle-ci, l’imam timoré et tolérant de cette mosquée, le muezzin qui s’est tellement fondu dans sa fonction que tous l’appellent par le nom de son emploi. Ces trois familles, une vingtaine de personnes environ, constituent comme un condensé de la population iranienne : riche commerçant pieux et bienveillant, imam modéré, grands-mères vestales du foyer, gardiennes de la tradition, frère adepte de la modernité de Téhéran, jeunes révoltés contre la dictature et la religion ou partisan des ayatollahs de Qom et ceux qui ne comptent pas beaucoup mais qui sortiront de l’ombre le moment venu, sans oublier la Perse éternelle perpétuée par le poète de la famille.

    « C’étaient des années tranquilles mais comment aurait-il pu savoir qu’une nouvelle époque allait bientôt s’ouvrir avec une rapidité inouïe ? Et qu’une tempête destructrice était imminente ? Une tempête furieuse qui le ferait plier et trembler comme un vieil arbre. » Et, cette tempête manifestera ses premiers symptômes quand le gendre de l’imam décédé viendra prendre sa place et enflammera la mosquée par ses prêches exaltés et ses prises de positions extrémistes.

    Cette société vivait dans un équilibre qui semblait pourtant bien réel, la stabilité nécessaire au commerce régnait partout, les familles regroupaient tous les leurs : les vieux, les fous, les infirmes et les handicapés, les religieux comme les profanes. Personne n’était rejeté et on traitait toujours les problèmes en famille pour ne pas mêler la police aux affaires internes. Et pourtant, la ville changeait à grande vitesse, le Shah conduisait une politique de modernisation, de laïcisation, d’industrialisation et de libération de la femme qui faisait craquer ces équilibres ancestraux. « Le tapis persan n’était plus un facteur déterminant de l’économie et de la politique. Il était désormais supplanté par le gaz naturel et le pétrole. »

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    Le centre névralgique de la ville se déplaçait en même temps que les sphères du pouvoir et de l’influence, la ville moderne s’opposait au bazar, la Perse à l’Iran, Téhéran à Qom, la religion à la modernité, l’obscurantisme et les ténèbres aux lumières des boutiques, le Shah aux ayatollahs et la dictature devenait toujours plus dure pour contenir la montée en puissance des opposants. Et brusquement, « nous avons eu une révolution, pas un simple changement de pouvoir politique. C’est un bouleversement total de la mentalité des gens. Il va se passer des choses qu’on n'aurait jamais imaginées en temps normal. La population pourra commettre des actes horribles. »

    La famille est alors emportée, comme le fut l’Iran, dans le tourbillon de la révolution islamique, chacun voyant son destin basculé, des têtes tombèrent, certains sortirent de l’ombre, d’autres flairèrent le changement et surent tourner casaque, et certains allèrent même jusqu’au bout de leur idéal pour le pire mais aussi pour le meilleur. Les Egyptiens peuvent, peut-être, tirer quelques enseignements de cette fiction mais El Aswani leur avait déjà communiqué quelques clés avec celles de « L’immeuble Yacoubian ».

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    Il relut encore une fois son texte, le publia sur le site de son ami et rangea bien vite livre et notes pour ne plus penser à cette ambiance insupportable dans laquelle il avait été baigné tout au long de cette après-midi. Il était temps de passer à autre chose, de se changer les idées, de purger sa mémoire de tous ses souvenirs ensanglantés et d’oublier toutes ses viles bassesses qui avaient altéré son humeur. Il ne voulait pas reprendre le livre de Govrin qu’il avait posé sans l’achever, il ne voulait pas quitter une horreur pour une autre, il décida donc de préparer un petit repas un peu plus consistant qu’à l’accoutumée. Ce soir, après sa traditionnelle soupe de légumes, il avait envie de manger quelques pommes-de-terre sautées avec un peu de cancoillotte dessus, un vrai repas d’hiver pour récupérer quelques calories égarées lors de ses sorties. Pour déglutir ce plat plus aisément, il fallait l’accompagner d’une petite salade arrosée d’une sauce moutarde assez forte, comme il l’aimait bien. Il se mit donc aux fourneaux sans attendre, épluchant patates, lavant salade, touillant sauce moutarde, la meilleure solution pour évacuer les idées noires.

    L’estomac lesté, l’humeur rassérénée, il fouilla dans sa caisse de livres à lire qui menaçait de se répandre sur le plancher de son bureau et chercha parmi les livres dénichés dans les diverses foires aux livres qu’il avait fréquentées ses dernières années. Il voulait lire un livre qui le ramènerait dans un temps plus ancien, un livre écrit avec cette écriture un peu désuète mais qui coule paisiblement, comme une jolie rivière alpestre, au printemps, quand la violence consécutive à la fonte des neiges s’est apaisée. Il y avait parmi les trésors qu’il avait accumulés, du Dostoievski, un livre de Pierre Benoit, un de Cronin, deux de Louis Pergaud mais il dénicha un bouquin sans prétention de Michel Audiard qui convenait parfaitement à son besoin du jour. Ce n’était probablement pas de la littérature selon les canons en cours, mais c’était, à n’en pas douter, une lecture rafraîchissante et jubilatoire qui répondait tout à fait à son envie du moment. Il était un grand admirateur de ce dialoguiste et aimait retrouver sa verve dans les quelques livres qu’il avait écrits. Il avait déjà une ébauche de sourire au coin des lèvres avant même d’ouvrir le livre.

    Il n’avait même pas, comme souvent, dormi dans son fauteuil, il ne s’était pas, non plus, évadé dans ses rêveries habituelles, il avait lu tout le livre sans lever le nez, il avait ri, il avait souri, il avait pouffé, il ne s’était posé aucune question. Il était détendu, de bonne humeur, il avait envie de boire un bon thé avant d’aller au lit l’esprit clair, prêt à affronter le rêve que cette nuit lui réserverait. Il savait qu’il rêverait en bleu car ses rêves étaient toujours, ou du moins très souvent, placés sous le signe du soleil et du ciel bleu. Il passait ainsi ses journées d’hiver dans la grisaille et ses nuits sous un soleil azuréen. Mais, même si le ciel était bleu, le rêve pouvait être gris, sombre et même noir, ça, il ne pouvait pas le deviner à l’avance. Il n’était sûr que d’une chose, c’est qu’il rêverait d’un livre qu’il avait lu, un livre qu’il avait peut-être lu il y a plus de dix ans ou plus bêtement la semaine précédente, c’était absolument imprévisible. Il pouvait seulement orienter ses rêves vers des régions assez précises en se mettant en tête des images de films, de livres ou plus simplement des images qu’ils avaient construites en lisant des histoires.

    Pour cette nuit, il avait besoin de grands espaces, de sortir des conflits régionaux et de s’évader, de chevaucher les nuages, de galoper à travers les steppes. Il les voyait ses petits chevaux mongols qui avaient transporté sur leur dos Genghis Khan ou Tamerlan d’un bout à l’autre de l’Asie, l’image s’imprégnait dans son inconscient et ressortirait dans quelques heures quand son rêve prendrait forme. Mais avant, il devait boire son thé quotidien, plus par habitude que par besoin, il avait créé ce rite depuis des lustres et il n’avait pas envie de le changer.il n’avait apportée qu’une seule modification, avec l’âge, il buvait désormais du thé déthéiné, il fallait bien accorder quelques concessions à la vie si on voulait en user encore un peu sans trop de désagrément.

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    Galsan Tschinag

    Qu’il était bleu ce ciel ! Bleu comme nulle part ailleurs ! D’une pureté cristalline, transparent comme de l’oxygène dans le récipient de la laborantine, les naseaux des chevaux frémissaient devant une telle pureté, ces petits chevaux mongols qu’il montait en compagnie de Galsan Tschinag qu’il avait connu après la chute du mur quand il vivait encore à Berlin. Galsan l’avait invité à passer un long séjour tout là-haut sur l’Altaï, là où l’air est pur comme… mais ça il l’avait déjà dit, mais il avait encore envie de le dire, et de le redire, tant l’air était pur en ce début d’automne sur la montagne mongole. Le panorama qui s’offrait à leurs yeux ébahis, rendait obsolètes toutes les images et photographies qu’il avait pu admirer dans les revues, magazines et livres de géographie, voyage, reportage, évasion, tourisme, etc… toutes les images de paysage qu’il avait pu admirer avant ce jour. Du haut de leur promontoire, ils dominaient une vaste vallée où les verts nuaient de l’émeraude la plus sombre au pastel le plus frais sur fonds de montagnes plus foncées, presque grises, qui s’étageaient progressivement pour tutoyer le ciel à l’horizon, tout là-bas, très loin, à perte de vue. Et, tout au fond de cet écrin de chlorophylle, tout en bas de la pente qui descendait presque abrupte, un lac dont la couleur hésitait entre le bleu et le vert, tantôt l’un, tantôt l’autre, selon les ombres que le soleil projetait à sa surface.

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    Ils ne disaient rien, ils regardaient, se gavaient, se goinfraient, de ce paysage originel, vierge de toutes les agressions que les hommes ont inventées pour souiller, altérer, dégrader de tels panoramas. On aurait dit qu’ils craignaient que les paroles qu’ils prononceraient, aillent s’écraser comme des fientes d’oiseaux géants sur les flancs de la vallée qu’ils admiraient avec tant de délectation. Le silence leur semblait la seule attitude possible devant un tel émerveillement, même les chevaux semblaient avoir compris la magie de cet instant et restaient parfaitement immobiles pour qu’il dure encore au moins un moment de plus, quelques minutes seulement seraient déjà un réel bonheur.

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    Valentina Veqet

    Du haut de cet observatoire, il se voyait déjà, tel un géant chevauchant un cheval ailé, partant, tel le Grand Mogol, à la conquête d’un immense territoire qu’il imaginait aussi fabuleux que celui qui s’étalait sous ses yeux ravis, comblés, ébahis, peuplés de femmes magnifiques et séduisantes qu’il voyait déjà à ses côtés et même dans ses bras. Des femmes qu’il irait quérir du grand nord, tout là-bas chez les Tchouktes, au pays des glaces et des phoques, de Valentina Veqet et de Youri Rytkhéou, jusqu’aux steppes d’Asie centrale, où il pourrait rencontrer Aitmatov après avoir croisé Anatoli Kim. Il chevaucherait de la belle Unna qui essayait de se faire une place au pâle soleil des confins de la Sibérie, à l’envoûtante Djamilia qui enflammait tous les jeunes mâles de sa région sous le soleil époustouflant de la steppe kirghize. Il irait, ventre à terre, sans jamais se reposer, sans jamais laisser souffler sa monture, conquérant de vastes territoires qu’il protégerait à jamais de l’infamie des hommes, séduisant les femmes les plus belles de la terre pour les posséder comme on possède un pays, une nation, un continent que l’on ne veut pas partager et qu’on veut seulement admirer.

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    Youri Rytkhéou

    Il était dans son rêve, plus rien n’existait, même le paysage se diluait dans les images qu’il construisait pour donner un cadre, une réalité à ses fantasmes, pour que ceux-ci ne s’échappent pas trop vite, qu’ils durent encore longtemps, une éternité au moins, qu’ils lui laissent le temps d’aimer encore des centaines de femmes qui lui apporteraient des espaces nouveaux, des mondes à conquérir, et des milliers de bonnes raisons pour vivre encore longtemps comme un prince, comme un maître de ces mondes nouveaux. Un cheval secoua brusquement la tête faisant cliqueter les boucles de son harnais et la magie fut rompue, le rêve s’évanouit comme un fantôme au lever du soleil, le spectacle était toujours grandiose mais il n’y avait plus que le décor, les acteurs avaient tous rejoint les coulisses de la réalité attendant un autre rêve pour revivre une autre fois encore, … peut-être ?

     

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de Denis BILLAMBOZ - Épisode 22

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    FIN DE L'EPISODE PRÉCÉDENT

    Yachar, l’aîné, rompit ce silence religieux et osa quelques mots, marquant une pause pour laisser aux autres le temps de l’interrompre ou au contraire de l’encourager par leur abstention. Personne ne se manifestant, il crut qu’on était disposé à l’écouter. Il parla, d’abord très doucement, très calmement, rappelant que l’avenir était dans le cœur des hommes et non pas dans les mosquées, églises et autres synagogues, pas plus que dans n’importe quel autre lieu de culte ou site prétendument sacré. Il leur rappela le grand Khalil Gibran et les propos qu’il avait mis dans la bouche de son prophète, il faut « faire éclore dans l’homme tout ce qui le dépasse et tout ce qui est plus grand que lui : l’amour, la joie, la révolte, la liberté. » Et, il ponctua son bref propos en répétant que c’est dans la pensée du Prophète qu’ils trouveraient la vérité et qu’un jour les peuples réunis pourraient se lever pour réclamer le droit de vivre selon leur cœur.

    ÉPISODE 22

    La paix avait envahi son âme, il dormait comme un ange et il serait resté encore longtemps dans son lit douillet, s’offrant une grasse matinée non programmée, privilège des masses orientées vers un repos dûment mérité, si son chat n’avait, lui, pas subi l’effet anesthésiant de ses rêves pacificateurs et n’avait pas senti des petits loups s’éveiller au creux de son estomac. Le doux animal se frotta de plus en plus fort contre son visage en ronronnant de plus en plus fort aussi pour être bien sûr de le réveiller. Il émergea doucement, prudemment de son rêve, comme pour ne pas casser quelque chose de précieux qu’il aurait construit pendant son sommeil. La réalité, dans ta toute sa crudité, se matérialisa progressivement autour de lui sans lui causer une réelle déception mais en le laissant, tout de même, un peu déconfit de voir qu’il n’était toujours qu’un brave type qui ne demandait rien à personne mais n’apportait guère plus aux autres. Au fond, il était plutôt rassuré même s’il faut bien rêver un peu pour que la vie soit encore supportable et pas trop monotone.

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    Maintenant, il était bien réveillé, il pouvait reprendre contact avec ses activités terrestres, atterrir définitivement, s’occuper de son chat et ensuite de son propre petit déjeuner. La journée s’annonçait claire mais encore un peu fraîche, selon les prévisions du moins, il n’avait fait aucun projet, il pourrait se laisser vivre tranquillement au gré de ses inspirations et envies. Il terminerait peut-être la lecture de ce livre de Michal Govrin qui lui posait pas mal de problèmes, il lui semblait que l’auteur n’était pas très clair lui non plus dans sa tête quand il avait écrit ce livre et que ses idées et opinions se balançaient un peu au gré des événements sur la terre d’Israël. Il avait un peu tendance à confondre auteur et héroïne, mélangeant l’un et l’autre dans une même réflexion. Au fond, il comprenait un peu cette fille profondément aspirée par la terre que ses ancêtres avaient conquise pour donner un sanctuaire à leur peuple et ébranlée par le sort de cet autre peuple chassé comme du bétail de ces terres qu’il occupait depuis des millénaires.

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    Michal Govrin

    L’évocation de cette lecture le ramenait à son rêve nocturne, à cette quadrature du cercle, mais aussi aux pensées du Prophète qui sanctifiaient l’homme pour qu’il n’aille pas chercher ailleurs ce qu’il avait en lui et qui assénait qu’il n’était nullement nécessaire de s’occire mutuellement pour défendre chacun sa cause puisqu’on avait tous la même. Ces pensées n’étaient pas encore très claires, le seraient-elles seulement un jour ? Certainement pas, d’autres s’y cassaient les dents depuis tellement longtemps que, si la solution était si limpide, il y a longtemps qu’elle serait trouvée. Mais, il aimait à croire que, si l’homme allait chercher au fond de lui des bonnes raisons de ne pas se battre avec son voisin, il trouverait certainement des trésors qui obligeraient l’humanité à croire encore en elle. Ce château de cartes qu’il construisait savamment, patiemment, il voulait croire que d’autres aussi le construisaient, dans leur coin, peut-être autrement, mais peu importe, pourvu qu’un jour tous ces bâtisseurs en herbe se rejoignent et mettent, non pas leur édifice, mais leur expérience en commun.

    Et, ce jour-là, Ron Leschem et tous les faucons de la terre ne devraient plus donner leur vie de jeune homme plein d’avenir pour défendre une cause dont personne ne se soucie plus ou à laquelle personne ne croit plus, symbole d’une guerre qui a perdu jusqu’à sa forme et qui n’est plus qu’un affrontement plein de haine et de violence où tous les protagonistes ont égaré leur honneur et leurs vertus. Ils les voyaient ces soldats robots bardés comme des bunkers ambulants, hérissés de pièces à feu, montant en colonne, terrifiés, la trouille au ventre, pour prendre la relève dans un fort médiéval, reliquat des croisades, vestige d’un autre temps, anachronisme de ces guerres imbéciles et tellement symboliques de ces combats qui ne sont pas sortis du ventre médiéval de la Palestine éternelle parturiente.

    Palestine, terre mère de toutes les civilisations qui se sont succédées sur cet espace de douleur depuis l’époque sumérienne au moins, détentrice de toutes les richesses artistiques, culturelles, scientifiques que les diverses peuplades ont déposé en strates successives comme des couches sédimentaires qui constituent désormais un socle que même les guerres et les conflits les plus âpres ne pourront jamais éroder. Et, sur les traces de Jabra Ibrahim Jabra, nous pourrions nous aussi partir la recherche de Walid Masud, à la redécouverte de cet immense héritage culturel, fondations communes à tous les peuples qui se pressent sur cette terre maudite. Mais, voilà, l’homme n’est que ce qu’il est, celui qui se laisse séduire par le premier serpent venu, l’appât du gain et du pouvoir, la domination des simples et des candides ; ces travers qui font toujours partie des préoccupations prioritaires de l’humanité. Et les coqs les plus orgueilleux et les plus ambitieux ne rêvent que d’en découdre pour régner sur toute la basse-cour pour le plus grand malheur de tous les autres volatiles qui ne rêvent que de vivre en paix et en harmonie entre eux.

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    Jabra Ibrahim Jabra

    Jabra a repris la route qui ramène vers les origines, au moins jusqu’aux Sumériens, pour nous rappeler que le monde n’a pas commencé avec nos petites querelles imbéciles et que les religions se sont succédées depuis la nuit des temps en terre de Palestine, que cette succession cultuelle n’a pas empêché la terre de tourner et qu’il serait stupide qu’il n’en soit pas ainsi dans les années et siècles à venir. Mahmoud Darwich, Emile Habibi, et bien d’autres ont lutté pour croire encore que la sagesse des peuples l’emporterait sur la stupidité des faucons, à tord, peut-être pas… Mais il faudrait tout de même que l’humanité se ressaisisse pour que l’avenir soit encore possible sur cette terre d’Israël et de Palestine confondue en un seul sol pour un peuple divisé en plusieurs morceaux car n’oublions pas qu’il n’y a pas que des juifs et des islamiques dans cette région, il y aussi des chrétiens de rite orthodoxe comme Jabra Ibrahim Jabra, des catholiques maronites comme Khalil Gibran et d’autres croyances encore. Si chacun gardait sa religion pour soi et n’essayait pas de l’imposer à son voisin, ni à l’utiliser comme outil de pouvoir, le rêve serait encore possible et l’avenir presque radieux. En attendant, les plus faibles continuent à souffrir de plus en plus comme ses femmes de l’impasse Bab Essahah à Naplouse.

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    Mahmoud Darwich

    Chaque fois qu’il lisait un livre, qu’il regardait une émission de télévision, qu’il entendait un débat, … sur ce sujet, il était très agacé car la bêtise humaine lui semblait alors palpable et la souffrance endurée par les plus faibles lui apparaissait si injuste et tellement inutile qu’il n’arrivait plus à la supporter. Il posa le livre de Michal Govrin qu’il venait d’extraire de sous une pile d’autres ouvrages qu’il devait rendre prochainement à la bibliothèque, sans en avoir achevé la lecture. Il n’avait plus envie de ressasser une fois de plus tous ces problèmes de guerre qui n’en n’était pas réellement une mais qui était peut-être encore plus désastreuse que les vrais conflits ouverts où les adversaires avancent à visage découvert et non sous les traits de terroristes ou sous l’apparence de machines plus ou moins furtives. Il fallait qu’il sorte, qu’il rompe avec cette ambiance dans laquelle son rêve l’avait plongé, qu’il se change les idées, qu’il aille faire quelques courses pour préparer son repas et reconstituer ses réserves alimentaires un peu à l’étiage.

    L’allongement des journées était maintenant un peu plus tangible, l’hiver était encore dans son creux mais déjà quelques petits signes indiquaient que le printemps n’était certes pas encore là mais que bientôt, si la météo le permettait, on pourrait remarquer quelques indices du réveil de la nature. Il décida donc de ne faire que des courses assez sommaires, dans la petite épicerie de son quartier, pour pouvoir y aller à pieds et ainsi se dégourdir les jambes dans l’air encore frais distillé par un léger vent sous un soleil contrarié par un plafond nuageux peu dense mais suffisamment épais tout de même pour tamiser ses frêles rayons et leur enlever une bonne partie de leur ardeur.

    Il avait pris un peu de retard dans les commentaires qu’il souhaitait publier sur divers sites et blogs qu’il alimentait régulièrement, il décida donc d’y consacrer une bonne partie de son après-midi, mais avant il devait vider sa boîte de messages car il avait laisser les courriels s’accumuler et, même s’il y avait surtout des alertes automatiques et des messages commerciaux, il ne voulait pas être inconvenant avec ses amis en ne répondant pas à leurs courriers. Il supprima tout un lot de messages indésirables, jeta un coup d’œil rapide à ses alertes en provenance du réseau social qu’il fréquentait, pensant les relire dans leur contexte plus tard, répondit à quelques amis qui le sollicitaient pour quelque renseignement ou simplement pour un petit signe de convivialité. Quand il revint sur ses alertes, il fut étonné de trouver un message d’une personne qu’il ne connaissait pas et qui semblait résider en Arabie Saoudite, c’était bien la première fois qu’il recevait un commentaire en provenance de cette région. Par simple curiosité, avant de le supprimer, il le lut dans son contexte et constata qu’il émanait d’une jeune fille qui inondait la toile avec de messages d’amour qu’elle écrivait tous les soirs et qui faisaient maintenant le « buzz », comme disent les accros des réseaux sociaux, dans le microcosme des internautes (microcosme qui tend à devenir maintenant un véritable « macrocosme »).

    Il remonta un peu le temps pour voir les messages précédents et compris l’étonnement des internautes qui suivaient ce sujet. En effet, il s’agissait d’une fille de Ryad, c’est du moins comme ça qu’elle se présentait, qui racontait les amours de ses amies et les difficultés que ces jeunes filles rencontraient pour avoir une vie sentimentale minimale. Elles en étaient réduites à laisser traîner leur numéro de téléphone portable à la portée des jeunes gens qui les intéressaient en espérant, un jour peut-être, recevoir une invitation dans un riche palais à l’occasion d’une quelconque fête entre bédouins enrichis grâce au pétrole. Les aventures amoureuses sous la abaya ça piquait tout de même un peu la curiosité, il décida donc de suivre cette discussion et de revenir de temps à autres voir l’évolution des Idylles amoureuses de ces jeunes femmes qui semblaient avoir presque toutes suivi des études dans des grandes universités anglaises ou américaines mais qui devaient se cacher comme des collégiennes pour ne pas se laisser surprendre par les membres de leur famille. Posséder de telles richesses pour en être réduites à vivre en cachette comme des nonnes cloîtrées, c’est un des autres paradoxes de notre époque.

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    Cette vie lui semblait cependant bien triste même s’il avait franchement envie de sourire en imaginant toutes les possibilités qu’offrait l’anonymat de l’abaya. Avec qui flirtaient réellement ces jeunes Saoudiens quand ils récupéraient un numéro de téléphone abandonné par une main innocente ? Peu importait parce que, de toute façon, ils n’avaient pas le choix de leur épouse, il fallait rester entre gens du même milieu, issus de la même région, celle qui est le véritable cœur de l’Arabie, là où est née l’aristocratie qui gouverne encore le pays. Mais peut-être qu’en soulevant légèrement le coin de leur abaya, ces petites Saoudiennes avaient ouvert une voie par laquelle pourrait s’engouffrer une révolution qui conférerait un peu plus d’importance aux femmes et aux filles de ce pays. Une révolution est peut-être en marche au pays des bédouins et des barils.

    Déjà il avait quitté Ryad et ses riches jeunes filles contraintes d’aimer en cachette comme des gamines dans une école religieuse avant la dernière guerre, il était parti vers le sud du pays à travers un désert, le plus désert de la planète, une épure de désert, un désert d’image d’Epinal, où les caravanes se faisaient de plus en plus rares, où les camions se faisaient de plus en plus envahissants, de plus en plus bruyants et de plus en plus géants. Il voulait marcher vers le village d’Ahmed Abodehman là-bas dans les montagnes de l’Assir pour entrer en contact avec les peuples qui vivaient là depuis des siècles dans un monde immuable et hostile et cependant, d’après ce que cet auteur disait, dans une paix et une quiétude qui aurait inspiré les poètes. Et, en voyageant vers le sud, il pourrait poursuivre la piste pour mettre ses pieds dans les pas d’Hayîm Habshûch qui a accompagné le grand orientaliste Joseph Halévy quand il avait entrepris, dans la seconde partie du XIX° siècle, un grand périple au Yémen, au pays de la Reine de Saba, pour relever le maximum d’inscriptions laissées par les Sabéens sur les pierres qui auraient été utilisées pour la construction de leurs magnifiques palais. La Reine de Saba ! Quel rêve ! Mais toutes ces histoires de recherche de pierres et d’inscriptions risquaient de casser un peu la magie des images qu’il avait en tête et il retomba bien vite sur terre car il n’avait toujours pas écrit une ligne des textes qu’il voulait publier.

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    Joseph Halévy

    Il avait promis à un ami blogueur d’écrire quelques lignes sur les lectures iraniennes qu’il avait faites ces dernières années mais il avait bien du mal à parler de l’Iran, car les écrivains iraniens avaient tous ou presque fui vers l’étranger sous la pression des divers pouvoirs ayant sévi dans ce pays au cours des décennies dernières. Il pensait à Chahdortt Djavann, cette jeune femme qui avait choisi l’exil en France, en 1993, sous la pression des ayatollahs qui lui rendaient la vie impossible et qui avait déjà, dès 1979, fait connaissance avec la violence imbécile des commandos islamiques dans son école alors qu’elle n’était encore qu’une toute jeune fille. Avant elle déjà, Saïd en 1965, en Allemagne, et Ali Erfan, en 1981 en France, s’étaient, eux aussi, résignés à rechercher un pays d’accueil où ils pourraient vivre en liberté et exercer leur talent en toute quiétude.

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    Chahdortt Djavann

    Sahebjam était, lui, né en France et avait regagné l’Iran dans les années cinquante mais son combat contre le régime des ayatollahs l’obligea à revenir vers sa terre natale après qu’il avait été condamné pour avoir écrit « La femme lapidée ». Il cherchait vainement un livre qui évoquerait la vie quotidienne en Iran et qu’il pourrait commenter en toute impartialité, ou du moins avec le maximum d’impartialité car, devant certaines situations, il est bien difficile de rester de marbre, de taire sa colère et de se contenter de commenter sans dire son sentiment ni ses états d’âme. Il rêvassait, cherchant vaguement dans sa mémoire ses anciennes lectures iraniennes, quand il se souvint d’une lecture pourtant pas très ancienne de Kader Abdolah qui racontait l’histoire d’une maison et d’une famille pris dans la tourmente de la révolution islamique. Il devrait relire ses notes avant de rédiger un commentaire acceptable mais ses souvenirs étaient encore suffisants pour produire un texte crédible et publiable.

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 21

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    L’air était devenu plus frais, le vent qui avait poussé le nuage des poètes et écrivains, le faisait maintenant frissonner, et, comme il n’avait pas envie d’être à nouveau enrhumé et condamné à la séquestration par la maladie, il décida de revenir sur ses pas et d’abandonner là les écrivains russes, d’autant plus que l’arête du vallon avait déjà effacé les premiers rayons de ce timide soleil de janvier. Il rebroussa donc chemin tout en pensant à cette littérature russe si brillante qu’il n’avait encore abordée que par la petite porte. Il fallait maintenant qu’il rentre réellement dans ce panthéon littéraire et qu’il fasse enfin connaissance avec les Frères Karamazov, les Possédés, Anna Karénine et même l’Idiot et pourquoi pas les Ames mortes, il y en avait tellement qu’il faudrait leur consacrer une année sabbatique qui serait, par ailleurs, fort sympathique mais le drame du lecteur et un peu comme celui des Danaïdes, mais à l’envers, il ne videra jamais son tonneau à livres alors qu’elles n’arrivaient pas à remplir le leur comme il le disait souvent..

    ÉPISODE 21

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    La Corne d’Or aurait voulu être aussi bleue que le ciel qui constituait le dais d’Istanbul en ce bel après-midi de printemps, mais la pollution contrariait cette envie, les rives de l’embouchure étaient décidément trop sales pour que ce rêve se réalise. Le décor restait pourtant paradisiaque. Ils avaient embarqué quelques minutes plus tôt au pied du pont qui relie les deux parties de la ville européenne, sur un petit bateau, à peine plus qu’une barque, un petit voilier qui leur permettrait de naviguer quelques heures sur la Corne d’Or et, après avoir traversé le Bosphore, de rejoindre la rive orientale de la ville où ils descendraient à terre pour rencontrer les amis avec lesquels ils avaient projeté de passer une petite soirée amicale mais aussi littéraire et certainement un peu politique, considérant le contexte actuel qui sévit entre Turcs et Kurdes.

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    Il avait été invité à cette conviviale rencontre par le lauréat du Prix Nobel de littérature turc, Orhan Pamuk qui connaissait bien ses goûts littéraires et notamment son amour pour la littérature orientale. Orhan voulait profiter de cette traversée pour évoquer avec lui les moments difficiles qu’il venait de passer, son combat, ses débats avec le pouvoir au sujet des droits de l’homme et tout ce qu’il avait subi en contrepartie, comme s’il y avait une monnaie à rendre pour tous ceux qui s’offraient le luxe d’évoquer ce sujet en public. Il s’interrogeait, son Prix Nobel le protégeait encore suffisamment, l’opinion publique se mobilisait encore pour le défendre mais il craignait l’oubli, des événements importants pouvaient vite détourner l’attention, si versatile, des bien pensants de la planète vers d’autres sujets plus d’actualité ; il faudrait, peut-être, qu’il songe, un jour, bientôt sans doute, à changer d’air, à rejoindre ses amis dans l’exil.

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    Orhan Pamuk

    Mais, pour le moment, l’opinion publique était encore avec lui, il fallait qu’il en profite pour diffuser son message le plus largement possible et c’est pour cette raison qu’il voulait rencontrer Yachar Kemal qui était un peu le père de tous les écrivains turcs actuels, et Mehmed Uzun, presqu’encore inconnu, qui avait l’avantage pour certains, le désavantage pour d’autres, d’être Kurde et de l’affirmer avec fierté et courage. Yachar avait beaucoup apprécié cet écrivain, au point de préfacer l’un de ses ouvrages, il pouvait donc lui accorder sa confiance et parler avec lui des droits de l’homme au Kurdistan sans craindre quelque indiscrétion.

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    Yachar Kemal

    Ils se laissaient bercer au gré de leur légère embarcation et devisaient tranquillement, à l’abri de toutes les oreilles malveillantes qui pourraient rapporter leur propos aux diverses institutions chargées de réprimer les velléités de tous ceux qui n’auraient même que l’envie de s’opposer au pouvoir en place. Et les oreilles indiscrètes ne manquaient pas dans les rues, bars, restaurants et autres lieux publics de la grande ville. Ils avaient donc embarqué quelques fruits et un peu de vin qui suffiraient certainement à contenir leur faim jusqu’à ce qu’ils rejoignent leur discret lieu de rendez-vous, chez un ami commun qui, ils n’en doutaient pas, leur avait préparé un repas de circonstance pour leur soirée en Asie.

    Ils évoquaient maintenant cette espèce d’immunité que conférait la distinction suprême et Orhan craignait que l’effet Nobel s’efface un jour, quand les médias occidentaux, toujours à l’affût de nouvelles nourritures à mettre sous la dent de leurs fidèles lecteurs, trouveraient un bon scandale bien tonitruant qu’ils pourraient monter comme une mayonnaise pour doper les ventes de leurs titres et motiver un peu plus les annonceurs qui achètent des espaces publicitaires dans tous les médias qui ont une audience suffisante. Il pensait à ses concitoyens qui avaient déjà choisi l’exil, et à ceux qui n’avaient même pas choisi qui s’étaient tout simplement évadés avant que la nasse se referme sur eux. Il pensait à Metin Arditi, peut-être plus Suisse que Turc actuellement, à Asli Erdogan qui rencontrait tant de difficultés à vivre dans son pays, à Livaneli qui ne s’était pas représenté aux élections et à tous ces écrivains qui n’avaient pas pu résister et qui avaient dû partir pour un ailleurs peut-être meilleur ou simplement moins mauvais. Livaneli avait raconté quelque chose de ce genre dans l’un de ses romans, « Une saison de solitude » qui montrait combien le désarroi des expatriés était profond.

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    Ils avaient longuement disserté de la versatilité de l’opinion publique, de sa capacité à s’émouvoir et à s’enflammer pour une cause tout aussi brusquement qu’à l’oublier au profit d’une autre, plus d’actualité, plus proche, plus dramatique, plus émouvante, ou tout simplement à la ranger au rayon des affaires classées pour se passionner pour une compétition sportive quelconque ou les aventures d’une starlette pulpeuse en mal de notoriété. L’opinion était bien une arme mais une arme tellement peu fiable et si facile à manipuler qu’il fallait en jouer avec une très grande prudence et surtout ne pas s’y fier car les manipulateurs étaient toujours ceux qui avaient le plus de pouvoirs et de moyens pour agir sur les médias, même les plus modernes. Et ils conclurent, un peu désabusés, que, finalement, les médias servaient plus souvent les tenants que les opprimés.

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    Zulfu Livaneli

    Une douce somnolence les avait gagnés, la discussion s’était relâchée comme si elle était un peu lasse après l’excitation des premiers instants et la joie de pouvoir enfin parler librement, en toute amitié et en toute sécurité. Maintenant, ils dégustaient, ils jouissaient de ce moment de paix et de détente, de cette proximité conviviale et de la douceur du climat en ce printemps ensoleillé. Ohran fit redescendre cet instant suspendu dans le ciel du Bosphore au niveau de leur embarcation et de leurs préoccupations, il lui proposa, au retour, de faire un détour pour visiter « La maison du silence » qui avait servi de support à son dernier roman mais aussi de refuge quand il écrivait ce texte. Cette proposition l’enchanta car, lui comme beaucoup de lecteurs assidus, il aimait bien voir, respirer, sentir, les lieux où les écrivains créaient, imaginaient, racontaient, interprétaient. Il essayait de retrouver cette adéquation entre le lieu et l’œuvre que l’auteur avait cherchée, ou pas, qu’il avait transmise volontairement ou non. Il remercia vivement son ami écrivain pour cette initiative et proposa de boire une rasade de vin, plus très frais, en l’honneur de cette bonne idée.

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    Après un léger somme et une discussion purement de circonstance sur le trafic dans le détroit, les dangers qu’il impliquait, la pollution qui en résultait et quelques autres sujets périphériques, ils accostèrent sur la côte orientale dans un petit port qui, habituellement, n’était fréquenté que par une poignée de pêcheurs locaux, car la route qui le desservait n’était pas suffisamment carrossable pour les véhicules arrogants des touristes propriétaires de bateaux. Ils mirent leur petite embarcation à l’abri des vagues, et des regards, dans un recoin du port appartenant à l’ami qui les accueillait. Et, ensuite, ils prirent la route pour rejoindre la discrète maison de cet ami encore plus discret que son habitation. Le voyage ne fut pas long, la maison était dans une petite ruelle d’un village non loin du port, elle ressemblait en tout point aux quelques autres qui constituaient cet embryon de communauté et il était pratiquement impossible de l’identifier pour qui ne connaissait pas ce village.

    Un solide repas les attendait fleurant bon l’huile d’olive et toutes les saveurs de l’Orient qu’il ne savait pas identifier précisément tant les épices étaient nombreuses et mélangées avec grand art. Ils sacrifièrent cependant au rite de l’apéritif, comme des Occidentaux en fête, et levèrent leur verre en l’honneur de cette rencontre amicale et si peu probable encore quelques jours auparavant. Ils passèrent rapidement à table, l’appétit affûté comme le sabre d’un janissaire, et commencèrent à manger en silence pour apprécier la finesse de la cuisine et ne rien oublier dans l’éventail des délices proposés par leur ami. Seuls des bruits de mastication, de déglutition, de succion se mêlant au cliquetis des fourchettes et couteaux, meublaient l’atmosphère relativement fraîche de cette maison aux lourds murs de pierres de taille. Mais, l’appétit trouvant progressivement satisfaction, l’ardeur destructrice des dîneurs fléchit un peu et les mots commencèrent à filtrer entre les carrés d’agneaux et les goulées de vin. Plutôt des syllabes tout d’abord, puis des mots complets et enfin des ébauches de phrases pour remercier l’hôte et tous ceux qui avaient préparé ce repas.

    Et quand la paix gagna l’estomac, que la gourmandise eut son tribut, Ohran prit la parole pour remercier ses amis d’avoir accompli un long voyage pour être présents à ce rendez-vous où l’on parlerait de la Turquie, de toute la Turquie, avec ses minorités ethniques ou religieuses et toutes les diversités qu’elle proposait, à cheval sur deux continents. Il fit un point rapide sur sa situation personnelle au regard des autorités, il n’était nul besoin qu’il s’appesantisse, ses amis connaissaient bien sa situation, seules quelques nouvelles de dernière heure pourraient satisfaire leur curiosité mais surtout rassurer leur inquiétude.

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    Yachar Kemal

    Ohran voulait surtout que ses collègues de plume témoignent devant l’ami qu’il avait amené à cette réunion, de ce qu’ils avaient vécu, de leur long cheminement imposé par la difficulté de vivre dans certaines parties du pays. Yachar qui avait le privilège de l’âge, raconta comment ses ancêtres se miraient dans le grand lac de Van où se reflète le Kurdistan, tout là-bas à l’est de la péninsule anatolienne. Il parla longtemps, maîtrisant mal son émotion, faisant revivre ses parents, ses racines, dans ce pays si fier, si austère, qui a donné des hommes âpres et durs au mal que rien ne ferait jamais courber. Il évoqua les légendes qui contaient la grandeur de ce peuple piétiné par des envahisseurs qui ne voulaient même plus reconnaître son droit à exister sur son sol et dans son histoire. Il voulait croire encore en un avenir pour ces hommes et ces femmes qui n’avaient rien pris à personne et qui ne souhaitaient que succéder à leurs ancêtres comme un fils prend le relais du père trop âgé. Un long silence s’établit à la fin de son propos, quelqu’un renifla, l’émotion était très forte, personne n’osait rompre ce silence qui semblait être devenu précieux pour tous les présents.

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    Mehmed Uzun

    Mehmed toussota, se racla la gorge, comme pour s’excuser du sacrilège qu’il allait commettre en rompant ce morceau de silence sacré. Il commença très doucement, d’une voix hésitante, mettant ses mots dans les phrases de Yachar pour ne pas rompre l’émotion, laisser l’ambiance en suspens là où l’aîné l’avait déposée. Et il parla lui aussi de son histoire là-bas sur les rives de ce lac qui sert de mer aux Kurdes, le merveilleux lac de Van, réservoir de tout un peuple qui y puise son identité et y retrouve son image à chaque passage. Il raconta comment avec son ami, Menduth Sedim, il avait dû fuir, dans une véritable « poursuite de l’ombre », vaincu par la pression policière qui rendait son avenir de plus en plus aléatoire et incertain. Istanbul, Alexandrie, Le Caire, Alep, Antioche, Beyrouth, …, le périple avait été long, et l’étape toujours aussi provisoire. Il avait tout même pu séjourner quelques années à Beyrouth où il avait rencontré beaucoup de déracinés, comme lui, mais surtout des Palestiniens chassés de leur terre par le retour du peuple d’Israël sur le sol de ses ancêtres.

    Il avait surtout cherché à rencontrer des femmes car dans ces conflits encore un peu archaïques où la religion, les clans, les racines, comptent encore plus que les idées, ce sont souvent elles les premières victimes et de toute façon celles qui portent le plus lourd tribut dans leur chair de femme, dans leur cœur de mère et dans leur innocence de fille. Hanan el Cheikh lui avait raconté le désespoir et l’ennui de toutes ces femmes condamnées à vivre dans le désert, même les Occidentales épouses des prospecteurs de pétrole. Des femmes isolées, seules, délaissées, stigmatisées par leur religion, abandonnées par leur conjoint, des femmes qui ne comptent pas réellement dans les enjeux qui se nouent dans ces pays ancestraux pour les uns, stratégiques pour les autres et même vitaux pour certains.

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    Myriam Antaki

    Myriam Antaki, la Syrienne, lui avait aussi rapporté comment elle avait bâtit une trilogie pour mettre en scène les trois grandes religions qui sévissent dans la région et ainsi démontrer la puérilité des guerres qu’elles génèrent, qui épuisent les trois camps et qui, de toute façon, ne livreront jamais un vainqueur, condamnant les belligérants à une sorte de guerre perpétuelle, une fatalité acceptée par certains mais surtout une calamité endurée par tous et surtout par toutes ; laissant tout ce grand peuple à la dérive comme les voyageurs du « bus des gens biens » piloté par Najwa Barakat.

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    Najwa Barakat

    Mehmed avait parlé bien longtemps, il s’était un peu écarté du sujet initial mais… pas tant que cela. Cette fameuse fracture empestait bien l’atmosphère des Balkans au Pakistan et même bien au-delà ; la malédiction semblait bien vouloir sévir pendant quelques siècles encore, au moins, même si des hommes de bonne volonté, comme nos trois compères, rassemblaient leur énergie et leur bonne volonté pour lutter ensemble pour que tous puissent vivre en harmonie sur ce coin de terre, comme ils l’avaient fait pendant de nombreux siècles. Le silence s’installa, tout le monde semblait accablé, le crépuscule s’était étendu des coins de la pièce vers le centre ; l’hôte ne voulait pas qu’on remarque que la lumière éclairait encore sa maison à cette heure déjà avancée, les yeux s’étaient adaptés à cette quasi obscurité, les mains avaient trouvé les gobelets, les blagues à tabac et les briquets. On buvait avec application comme pour ne pas gâcher ce moment de convivialité et de légère ivresse, sans excès inutile ni gesticulation superflue. L’instant était trop grave pour festoyer et trop précieux pour le dilapider en vaines lamentations. Le groupe resta de longues minutes dans cet état, en suspension au-dessus du quotidien de chacun mais bien en-dessous des espoirs qu’ils avaient en tête.

    Yachar, l’aîné, rompit ce silence religieux et osa quelques mots, marquant une pause pour laisser aux autres le temps de l’interrompre ou au contraire de l’encourager par leur abstention. Personne ne se manifestant, il crut qu’on était disposé à l’écouter. Il parla, d’abord très doucement, très calmement, rappelant que l’avenir était dans le cœur des hommes et non pas dans les mosquées, églises et autres synagogues, pas plus que dans n’importe quel autre lieu de culte ou site prétendument sacré. Il leur rappela le grand Khalil Gibran et les propos qu’il avait mis dans la bouche de son prophète, il faut « faire éclore dans l’homme tout ce qui le dépasse et tout ce qui est plus grand que lui : l’amour, la joie, la révolte, la liberté. » Et, il ponctua son bref propos en répétant que c’est dans la pensée du Prophète qu’ils trouveraient la vérité et qu’un jour les peuples réunis pourraient se lever pour réclamer le droit de vivre selon leur cœur.

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    Khalil Gibran

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 20

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Il ne put s’empêcher d’admirer le courage et le travail de cette gamine, il avait même ralenti la cadence de son tir risquant de mettre en danger sauveteur et sauvé, il se reprit bien vite et concentra le feu de son arme sur les ennemis qui tiraient en direction de la gamine et de la victime qu’elle voulait tirer de la gueule de l’enfer dans laquelle il était déjà un peu. La fille avait réussi, le soldat était maintenant pris en charge par les services de l’infirmerie, il survivrait, cette fois-ci au moins, en attendant de reprendre le combat plus loin vers l’ouest. Il espérait que ce serait très loin là-bas en direction de Berlin car cette guerre était décidément longue et horrible, horriblement longue et horriblement dévastatrice.

    ÉPISODE 20

    Il éprouva une si forte tension qu’il sortit de son sommeil et, cette fois, il faisait jour, il allait pouvoir se lever mais, avant, il laissa son esprit émerger lentement de son rêve qui, bien que très violent, n’était pas un cauchemar car il avait une admiration sans borne pour ces gamines qui avaient combattu dans l’Armée Rouge contre les troupes hitlériennes et n’avaient reçu aucune reconnaissance à la fin de la guerre. Elles étaient affectées à la récupération des blessés, à l’infirmerie, à la défense antiaérienne, des tâches souvent très exposées mais elles n’eurent même pas droit au statut d’anciennes combattantes, elles avaient même honte de leur jeunesse qu’elles voulaient oublier pour pouvoir partager leur vie avec un homme qui ne verrait pas en elle un monstre froid capable d’affronter le fer et le feu sans frémir. Mais, Svetlana Alexievitch, les a retrouvées, les a aidées à parler, les a écoutées et a témoigné pour qu’elles retrouvent leur dignité et qu’elles reçoivent la considération, le respect et l’hommage qu’on leur doit au-delà des frontières ukrainiennes, biélorusses et russes pour leur courage et leur participation à la lutte contre le mal universel.

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    Svetlana Alexievitch

    Il avait été vraiment très ému à la lecture de ce livre et il se disait que ces filles ne s’étaient peut-être pas sacrifiées pour rien, qu’elles avaient peut-être contribué à l’éradication de cette forme de cancer particulièrement odieuse et virulente qui infectait l’humanité entière, ce mal noir qui avait ravagé l’Europe en quelques années seulement. Mais, son bel optimisme avait vite été douché, les forces du mal semblaient renaître un peu partout en Europe, même dans des pays qui ne semblaient pas particulièrement exposés à des menaces immédiates et même à moyen terme. L’humanité semblait amnésique, il avait fallu une simple alerte pour que chacun croie son petit confort en danger, que les dirigeants pensent plus à leurs basses ambitions, à leurs petits privilèges qu’à leur devoir, pour que les grincheux et les envieux trouvent vite une solution simpliste et des boucs émissaires tout désignés, donnant des idées aux nostalgiques de cette période de pourtant si triste mémoire. Mais l’humanité n’est que ça : le meilleur et le pire, la vertu et le vice, l’intelligence et la bêtise, la solidarité et le nombrilisme aigu, etc…, un grand mélange détonnant toujours prêt à exploser qu’il faut toujours surveiller comme du lait sur le feu.

    La politique ne l’intéressait plus beaucoup mais il ne put s’empêcher de penser à tous ces hommes en charge de la nation qui s’étripaient dans des débats stériles qui donnaient beaucoup plus d’arguments aux extrémistes qu’à leur propre camp. L’intelligence semblait bien avoir déserté ces sphères où l’on pensait avoir triomphé en ayant affaibli un adversaire sans se rendre compte, que de ce fait même, on avait nourri un monstre qui serait beaucoup plus difficile à abattre le moment venu. Comme l’homme est faible ! Et il l’est d’autant plus qu’il possède déjà beaucoup car ceux qui n’ont rien ne risquent rien et ne montent pas des murs de toute sorte pour protéger leurs avoirs.

    C’était un jour bien sombre pour lui et cependant les jours s’allongeaient déjà, la neige pâlissait toujours la campagne tout en salissant la ville, il décida tout de même de baguenauder un peu dans la campagne environnante. Il connaissait, non loin de la ville, une petite vallée, un vallon plutôt, abritée des vents dominants où, à cette saison, un juvénile rayon de soleil réchauffait déjà l’atmosphère. Il ne s’était pas beaucoup aéré depuis qu’il avait subi cette maladie saisonnière à laquelle il ne coupait pas chaque hiver ; le jour était tout à fait propice à une petite sortie pour reprendre ses bonnes habitudes à la fin de l’hiver, même si celle-ci était encore bien loin, mais un rayon de soleil c’est déjà l’annonce du printemps.

    Il marchait à l’ubac profitant du timide rayon de soleil qui réchauffait un peu l’air ambiant sans l’altérer, lui laissant toute ses qualités vivifiantes, et il ressentit vite une forme d’allégresse qui lui fit oublier sa morosité matutinale. Il avait l’impression, en de tels instants, dans ce petit vallon, d’être dans un petit paradis taillé à sa mesure et là-bas, plus loin, il apercevait un nuage rose fait de lettres qui essayaient de s’agréger pour former des mots, mais parmi ces lettres, il y en avait qu’il ne connaissait pas, qu’il n’utilisait jamais, c’était peut-être des signes cyrilliques. Et, en s’approchant un peu plus près, il constata que sur ce nuage, il y avait des hommes qui parlaient doucement car en paradis il n’est nul besoin de hausser la voix pour se faire entendre, chacun écoute tranquillement les autres qui ne profèrent que des propos sensés et amènes.

    Quand il fut suffisamment près, il reconnut quelques écrivains russes dont il avait vu la photo dans des vieux manuels de littérature, il y avait là, à n’en pas douter, Pouchkine arborant, comme tous les autres, c’est la règle en paradis, un air béat et satisfait masquant cependant mal une certaine contrariété qu’il ressassait depuis que son ami, amoureux de la fille du capitaine, n’avait pas réussi à convaincre ses collègues officiers qu’il n’avait jamais trahi et n’avait commis qu’une seule faute : celle d’avoir aimé la fille d’un capitaine que d’autres désiraient tout autant que lui. C’est du moins ce qu’il comprit des propos qu’il échangeait avec Dostoïevski qui ne l’écoutait que d’une oreille tout en cachant mal sa déception de n’avoir pas trouvé un casino en paradis, un paradis sans casino était pour lui une erreur profonde et une tromperie fondamentale. Il ne pouvait être totalement heureux dans ce lieu si le joueur qui somnolait en lui ne l’était pas, il devait donc se contenter de quelques parties de jeux de cartes, d’échecs, ou d’autres jeux de société avec les frères Karamazov et même parfois, quand il n’avait pas d’autres partenaires, avec l’idiot du nuage.

    Il reconnut aussi, un peu plus loin, le grand Tolstoï qui nous avait déjà laissé comprendre qu’au sud de la Russie, plus au sud encore que les Cosaques, vivaient des peuples fiers et courageux qui pourraient un jour se rebiffer pour défendre leur identité, leur culture et leurs traditions. Il partageait cette analyse avec deux petits nouveaux arrivés depuis peu, sur l’échelle du paradis évidemment, Axionov et Soljenitsyne qui l’écoutaient, religieusement, était-ce vraiment le mot qu’il fallait utiliser au paradis des poètes et des prosateurs, probablement pas, mais il n’en avait pas d’autres sous la main présentement, et attendaient leur tour pour évoquer la triste période qu’ils avaient traversée et l’exil qu’ils s’étaient résigné à choisir parce qu’ils ne pouvaient plus vivre dans leur pays. Ivan Denissovitch qui les accompagnait, était prêt à témoigner en racontant son séjour dans un lieu appartenant au goulag.

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    Tolstoï

    Maintenant, il entendait mieux les conversations et après les échanges qu’il avait pu saisir, il comprit que ces écrivains ne s’étaient pas seulement réunis pou disserter du bon vieux temps et ainsi meubler leur éternité dans leur paradis, il voulait parler des jeunes écrivains russes qui essayaient de leur succéder, la discussion était paisible et détendue, chacun avançait des noms et même si les autres n’étaient pas d’accord, personne ne se fâchait ni s’emportait. Il saisit quelque nom, il entendit : Chichkine, mais il vit sur quelques visages des sourires presque narquois, parce que tout même paradis oblige, on ne se moque pas. Certain, il ne sait qui, fit remarquer qu’il n’y avait aucune femme dans leur groupe et qu’il fallait donc penser à cette gente qui œuvrait aussi avec ferveur pour la littérature russe. Il entendit alors, dans un souffle de vent éthéré, les noms de Voznesenkaïa et d’Oulitskaïa mais il y en avait d’autres qu’il n’avait pas pu saisir.

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    Le petit nuage s’éloignait lentement et il avait de plus en plus de mal à entendre leur conversation mais il pu saisir tout de même un propos qui devait émaner de Tolstoï puisqu’il connaissait bien le sud de la Russie. Il évoquait cette région, dans les monts du Caucase, où vivaient des peuples très différents qui ne cohabitaient pas toujours très bien entre eux, mais qui avaient tous une riche culture qu’il ne fallait pas ignorer même s’ils ne s’exprimaient pas toujours dans la belle langue de toutes les Russies. Il cita en exemple Iskander qui, avec une imagination débordante, avait inventé un royaume ou cohabitaient des lapins et des boas dans une belle harmonie jusqu’au jour où l’ambition, l’attrait du pouvoir et de l’avoir, avaient corrompu les lapins aussi bien que les boas ce qui avaient provoqué bien des malheurs au royaume de ces animaux autant qu’au royaume des hommes quand ils se comportent comme des lapins et des boas ce qui, finalement, est plutôt le cas général.

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    Les deux nouveaux écoutaient ces propos avec plus d’attention que les plus anciens et ils ne purent s’empêcher de parler de jeunes auteurs qui pourraient, le moment venu, postuler pour une place dans leur cercle littéraire. L’un parlait de l’Arménie et de Gohar Marcossian qui avait l’avantage d’être une femme, ce qui manquait le plus dans leur club, et une Arménienne, ce qui représentait une culture très importante qui s’est répandue sur toute la planète en essayant de fuir un génocide ignoble et abominable. Un autre parla des Azéris et de Kurban Saïd qui même s’il avait brouillé abondamment les cartes, représentait une culture qui avait toute sa place sur ce petit nuage. D’ailleurs, il suffisait de le rechercher car il était déjà en ce paradis depuis de longues années et il était étrange qu’aucun d’entre eux ne l’ait jamais rencontré. Il faudrait qu’il demande au responsable des lieux s’il avait une petite idée pour retrouver cet étrange écrivain qui avait surtout joué au caméléon pour échapper aux divers pouvoirs qui en voulaient à sa religion, à sa nation et plus sûrement à sa personne même.

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    Gohar Marcossian

    Et, dans un dernier souffle de zéphyr, il entendit qu’on parlait aussi de Tchiladze qui avait plutôt sévi des côtés de la Mer Noire, en Géorgie, à Batoumi, où il avait travaillé longtemps au Théâtre de fer où un comédien, venu de la grande ville, avait fait revivre l’art de la comédie et du drame avant de connaître un amour impossible avec la fille du gardien des lieux. Une histoire que Tchiladze racontait dans le flot torrentueux d’un roman qui voudrait tout emporter sur son passage comme le fleuve de la révolte quand il part la conquête de la liberté.

    L’air était devenu plus frais, le vent qui avait poussé le nuage des poètes et écrivains, le faisait maintenant frissonner, et, comme il n’avait pas envie d’être à nouveau enrhumé et condamné à la séquestration par la maladie, il décida de revenir sur ses pas et d’abandonner là les écrivains russes, d’autant plus que l’arête du vallon avait déjà effacé les premiers rayons de ce timide soleil de janvier. Il rebroussa donc chemin tout en pensant à cette littérature russe si brillante qu’il n’avait encore abordée que par la petite porte. Il fallait maintenant qu’il rentre réellement dans ce panthéon littéraire et qu’il fasse enfin connaissance avec les Frères Karamazov, les Possédés, Anna Karénine et même l’Idiot et pourquoi pas les Ames mortes, il y en avait tellement qu’il faudrait leur consacrer une année sabbatique qui serait, par ailleurs, fort sympathique mais le drame du lecteur et un peu comme celui des Danaïdes, mais à l’envers, il ne videra jamais son tonneau à livres alors qu’elles n’arrivaient pas à remplir le leur comme il le disait souvent..

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    Fiodor Dostoïevski

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 19

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Bien sûr, elles ne seraient pas toujours d’accord entre elles ces femmes au caractère trempé, cuit sous le soleil impitoyable de l’Afrique, comme l’acier le plus rigide, inoxydable, inaltérable, elles s’opposeraient certainement sur certains points mais elles mettraient, pour sûr, en commun des valeurs fondamentales comme le respect des êtres humains en commençant par les plus faibles, les enfants et les femmes, qui, trop souvent, ne comptent pas encore dans ces sociétés revenues vers des comportements trop primaires. Elles apprendraient à tous ces assoiffés de pouvoir qu’il faut d’abord nourrir son enfant et sa femme avant de regarder ce qui se passe chez le voisin pour essayer de lui prendre sa part. Elles leur rappelleraient que Dieu, quelle que soit la forme sous laquelle on le vénère, ne peut pas avoir incité les humains à s’attaquer à leur prochain surtout pas aux plus faibles. Elles leur montreraient qu’en partageant les fruits de leur pays la vie serait belle pour tout le monde car, même si le climat était parfois un peu trop excessif, ce pays était malgré tout fort généreux.

    ÉPISODE 19

    Ce n’était encore qu’un rêve éveillé qu’il faisait là, mais il était convaincu que si les femmes prenaient le pouvoir, la vie en Afrique, et principalement au Maghreb, changerait radicalement et que l’espoir pourrait un jour renaître. Décidément, le monde est une chose bien compliquée et les hommes disposent d’un talent fou pour inventer tous les travers, arias, vices, perversions, … qui peuvent rendre la vie impossible pour la majorité qui ne dispose ni de la force, ni des moyens, pour faire valoir ses droits fondamentaux. La vie est tellement simple qu’il est trop aisé pour les plus pervers de la rendre la plus complexe possible et surtout la plus douloureuse pour ceux qui ne demandent rien à personne et veulent simplement se contenter de profiter du fruit de leur sueur et de leurs efforts pour vivre paisiblement sur un tout petit bout de planète. Ces réflexions le rendaient grognon, désabusé, agacé, il n’arrivait pas à accepter toute la bêtise humaine et cependant il en est ainsi depuis la nuit des temps, il fallait bien qu’il y ait des mauvais pour qu’on puisse apprécier les instants qu’on passe avec les bons. Bonté : encore un mot qui a disparu de notre vocabulaire à force de lui donner une connotation péjorative, et pourtant que notre monde manque de cette qualité qui pourrait rassembler toutes les autres en son sein !

    Pour retrouver un peu de sérénité, il décida de s’autoriser un petit verre de porto qu’il préférait désormais au whisky déconseillé par son médecin qu’il écoutait parfois mais pas toujours car, à force de se préserver de certaines maladies, on finit par être agressé par une pathologie à laquelle on n’a jamais pensé. L’heure n’était pas à ces préoccupations morbides, il fallait réagir vite, avaler avec gourmandise ce doux remontant et manger un morceau pour lester son estomac vide afin de passer une bonne soirée de lecture avec le dernier livre que son ami lui avait prêté, « Middlesex » de Jeffrey Eugenides.

    Dans le passage qu’il lisait actuellement, il n’était nullement question de sexe, pas plus que de milieu d’ailleurs, il était seulement question de la défaite des Grecs, en 1919, en Turquie et de leur exode vers d’autres cieux, vers l’Amérique en ce qui concerne les héros de ce roman. L’auteur racontait les grands massacres perpétrés, la fuite effrénée des populations non turques, grecques et arméniennes principalement, et, lui, il voyait l’armée grecque en déroute, perdue dans les sables de l’arrière pays à la recherche d’une issue vers la mer pour embarquer sur des bateaux en partance pour la mère patrie.

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    Panos Karnézis

    Il se souvenait encore de la description de cette déroute que Panos Karnézis racontait si bien dans le « Le labyrinthe », ce général morphinomane, ce colonel désabusé, ce prêtre sans ouailles, ce médecin qui croit encore en la science mais de moins en les hommes qui constituent cette troupe vaincue et égarée dans un océan de sable et de cailloux, et ce caporal candide qui croyait encore que l’amour l’attendait au pays. Le soleil n’avait aucune pitié pour cette armée à la dérive, à la recherche de son salut dans la fuite vers la mer et l’espoir d’y trouver des navires pour regagner la patrie en essayant de sauver la face dans la construction d’une épopée mythologique qui rappellerait la Grèce antique. L’histoire n’est que suite de défaites et de victoires, la défaite appelant les futures victoires, mais la mythologie est immuable et s’inscrit dans le temps où elle ne peut que prendre vigueur. Donc le général vaincu et humilié essaie de sauver son épopée en la transformant en une odyssée des sables dont il serait le héros.

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    Et, lui, le petit caporal, le sans grade, il observait tous ces gens dotés de pouvoirs divers, militaires, religieux, thaumaturges, …, des pouvoirs qui pouvaient décider de la vie et de la mort et même du salut dans l’au-delà. Mais tous ces responsables qui auraient dû guider la troupe sans faiblir étaient complètement décontenancés par la tournure prise par les événements et même un avion qui les avait repérés, s’enflamma en essayant de les approcher comme Icare s’embrasa en essayant de quitter le labyrinthe. Sa foi en ces hommes commençait à fléchir, il pensait de plus en plus à cette fille de son village qui devait l’attendre avec une impatience croissante, et il se demandait comment il allait sortir de cette fournaise sans être cramé par le soleil et l’armée turque alliés contre lui et ses compagnons d’infortune. Il avait bien remarqué que le médecin injectait un produit dans le bras du Général mais il ne savait pas ce que c’était, certainement une drogue car l’homme n’était plus le même après sa ration quotidienne. Le Colonel, lui, avait perdu la confiance qu’il avait jusqu’à maintenant en ses supérieurs, il errait dans le camp comme une âme en peine, comme le médecin qui croyait encore en la science mais doutait de plus en plus de la capacité des hommes à en exploiter les bienfaits et même le prêtre se retrouvait seul car les soldats avaient perdu leur foi, Dieu n’envoie pas ses fidèles en enfer avant le jugement. La situation commençait à l’inquiéter sérieusement et il enviait le brave chien qui les accompagnait car lui seul avait l’esprit à peu près paisible, du moins en apparence.

    Il avait une réelle pitié pour ce caporal, innocent projeté au milieu d’un conflit qui ne lui appartenait pas, auquel il ne comprenait rien et qui devait subir l’incurie et l’incapacité de ses supérieurs tout en gardant un moral digne d’un homme, peut-être le seul à conserver cette qualité avec le chien qui semblait regarder cette situation avec une indifférence altière. Il aurait encore préféré que ce brave paysan mobilisé ait pu rester chez lui où, certes, il aurait connu d’autres aventures, d’autres mésaventures, mais il aurait été au moins chez lui et il aurait su pourquoi il massacrait les autres tout en prenant le risque d’être lui-même anéanti. Il aurait préféré le voir comme « L’homme au canon », cet Albanais dont Agolli contait la vengeance, un autre paysan qui avait trouvé un canon abandonné par une autre troupe en déroute, et qui avait préféré caché ce canon chez lui pour régler ses propres comptes malgré la terreur infligée par les occupants.

    L’Albanie était une terre d’honneur, de tradition, une terre où les comptes se soldent entre hommes, une terre peu perméable aux idées nouvelles, où on ne parlemente pas, où on sévit avec vitesse et décision et Bashkim Shehu se souvient bien comment son père, le premier ministre, a été liquidé promptement par des sicaires à la solde du pouvoir suprême et de ses affidés. Luan Starova aurait pu, lui aussi, raconter comment il avait fui le pays à travers le grand lac d’Ohrid, là où la Yougoslavie, à l’époque des faits, la Macédoine et l’Albanie se rejoignent au milieu des eaux. Mais l’histoire ne demande pas souvent l’avis des petits paysans qu’ils soient grecs, albanais ou n’importe quoi d’autre, elle déroule son tapis sans considération pour les plus faibles, les écrasant sous ses rouleaux que les puissants dévident pour dessiner le chemin qui sera le leur et pas celui des autres.

    Il sursauta, son chat miaulait sur ses genoux, il voulait faire sa balade vespérale avant de se blottir tout douillettement sur l’édredon du lit qu’il partageait avec son maître. Le livre de celui-ci gisait près de son fauteuil où il s’était assoupi, Eugenides l’avait emmené en Asie mineure où il avait rencontré d’anciennes lectures ce qui est un ravissement pour l’ami des lettres qui peut ainsi retrouver des lieux, des personnages, des idées, des anecdotes, … Et, à partir de ces divers textes, pouvoir construire des mondes imaginaires souvent plus proches de la réalité que la réalité elle-même car les écrits laissent souvent plus d’informations entre les lignes que dans les mots. Ainsi le lecteur, en recoupant les textes, peut faire émerger des vérités qui n’ont jamais été dites et qui pourraient cependant bien être beaucoup plus que virtuelles.

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    Rouja Lazarova

    Ce sentiment, cette impression, il l’avait notamment développé à la lecture de nombreux ouvrages écrits sous des régimes puissants et liberticides qui contrôlaient, ou contrôlent encore, tous les écrits dans certains pays. Il pensait présentement à cette jeune Bulgare, venue en résidence d’écriture dans sa région, qui avait écrit un roman qui sentait trop l’autobiographie pour n’y voir qu’une fiction et qui racontait l’histoire de trois femmes, la grand-mère, la mère et la fille, engluées dans les méandres de l’histoire de leur pays. Trois femmes secouées, triturées, déchirées par les remous de la fin de la guerre, de l’absurdité communiste et de l’accaparation du pouvoir par les ploutocrates à l’affût de l’effondrement du précédent régime. Et chaque fois, pour dire la meilleure solution est de ne pas dire, ou de travestir, en espérant que le destinataire, ou les lecteurs occasionnels, comprendront ce que l’auteur a réellement voulu rapporter. Et, à force de lire ces textes émasculés, énucléés, le lecteur averti reconstruit la vérité sous-jacente comme il interpréterait une partition de musique en apprenant le solfège. Ses pensées une fois de plus l’égaraient, cette fois vers Rouja Lazarova et ces femmes martyres des divers régimes qui ont sévi en Bulgarie depuis la guerre. Mais, désormais, le temps était venu de mettre un terme à cette journée en rejoignant sa couche où son chat l’attendait pour commencer sa nuit. Il sombra bientôt dans le doux sommeil qui était habituellement le sien et le rêve, comme souvent, prit possession de sa nuit, de l’Albanie et de la Grèce qui avaient laissé quelques signaux à peine clignotants dans son subconscient, il s’évada vers la Roumanie où il se retrouva dans la peau de Panaït Istrati parti sur les chemins de l’exil pour échapper à la misère, à la police, à la marginalité…

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    Cette fois serait la bonne, il ne voulait plus mener cette vie de misère, le ventre creux, il voulait vivre et manger avec ses propres moyens ; fini le temps des petites combines lamentables pour faucher quelques babioles à un employeur pas assez vigilant, finis les petits larcins minables qui ne lui permettaient même pas de manger pendant deux jours d’affilé, finie la tentation des petits voyous qui voulaient l’associer à des carambouilles pitoyables tout juste bonnes à l’envoyer en prison pour quelques années. Cette fois, il avait choisi de partir pour la France, pays où il pensait avoir une chance de pouvoir travailler avec un casier judiciaire vierge et même de publier ce qu’il commençait à écrire.

    Et, aujourd’hui, il sentait que la chance était avec lui, il avait rendez-vous avec le grand Romain Rolland, un immense écrivain qui avait accepté de le recevoir, cette chance venait effacer, à n’en pas douter, des années de guigne et de malheur, cette fois c’était la bonne, les portes allaient s’ouvrir devant lui. Même la maladie qui l’accompagnait depuis des années ne ternirait plus son avenir, il allait prendre la vie à plein bras, oublier ses aventures dans les pays de l’Est, ne plus faire confiance aux partis politiques, ne compter que sur ses seuls moyens, talents et compétences. Et, même s’il fallait reprendre la truelle du maçon, il le ferait pour pouvoir publier ces mots qui voulaient absolument sortir de sa tête, de ses tripes, qui voulaient prendre vie.

    Le cœur battant, gonflé d’espoir, il attendait que le grand homme puisse le recevoir, il n’avait aucune idée de ce qu’il allait lui dire, mais il était convaincu que cette rencontre marquerait son histoire, un virage dans sa vie. Le vent avait tourné ; il allait oublier les jours de vache maigre, de doute, d’interrogation, il reviendrait vers des valeurs plus traditionnelles, chasserait « les pharisiens de l’Eglise chrétienne et les fous de la maison communisme. » Les chrétiens et les communistes se réconcilieraient pour apporter leur secours aux plus démunis. L’humanité aurait meilleure mine et moins honte d’elle-même.

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    Romain Rolland

    La servante vint l’informer que le maître l’attendait dans son bureau et qu’il devait l’y rejoindre… mais c’est ce moment que son chat choisit pour s’étirer et venir piétiner son visage ce qui le réveilla brusquement et le priva d’un entretien bien intéressant avec Romain Rolland, c’était toujours comme ça quand un moment décisif approchait, il y avait toujours quelqu’un, quelque chose, pour le réveiller au moment crucial. Il jura après le chat, le voua aux gémonies et essaya de se rendormir pour rattraper son rêve mais c’était trop tard, le rêve était passé et le sommeil aussi. Il pensa encore à Istrati qui connut finalement une belle carrière littéraire mais qui ne parvint jamais à le nourrir vraiment, et dû faire face à la maladie qui finit par remporter son combat bien trop tôt.

    Il laissa son esprit divaguer tranquillement, ne chercha pas à se rendormir à tout prix, il avait bien le temps de s’offrir une belle grasse matinée avant de se lever. La soldatesque qui avait peuplé son rêve de la soirée, le sollicita à nouveau, il voyait le fer et le feu se déchaîner à l’horizon dans un vacarme de fin du monde, personne ne connait ce vacarme mais tout le monde en parle alors il doit être vraiment terrifiant, et un tremblement de la terre digne d’un véritable séisme.

    Sous ce déluge de fer et de feu, il était maintenant en première ligne, à l’abri dans un bunker, et la compagnie qui était embusquée à sa droite se mettait maintenant en mouvement, profitant d’une accalmie des batteries allemandes et de la recrudescence de l’intensité des tirs de l’artillerie russe. Les hommes rampaient lentement, s’aplatissant derrière la moindre aspérité du terrain, se réfugiant derrière les restes d’arbres étêtés par les obus des deux camps, pendant que les autres compagnies faisaient feu de toutes leurs armes pour couvrir cette avancée. La bataille était d’une intensité folle depuis quelques jours et les pertes étaient considérables, il fallait secourir tous les blessés, pas uniquement pour récupérer des combattants mais surtout pour laisser un peu d’espoir à ceux qui, à leur tour, allaient s’élancer en enfer, et ainsi entretenir un certain moral dans la troupe.

    Pour ces missions scabreuses, à très haut risque, qui demandait courage, agilité, force, adresse et même une certaine insouciance, voire aussi de l’inconscience, l’armée rouge employait des jeunes filles, parfois très jeunes, comme celle qui s’était élancée en rampant à la rescousse d’un combattant apparemment touché à une jambe et cloué sous la mitraille. Il fallait le tirer de ce mauvais pas et cette fille ne s’était posé aucune question, du haut de ses dix-sept ans à peine, elle avait plongé au sol et rampé le plus vite possible avec son corps souple et agile sans se préoccuper des balles et autres projectiles qui lui sifflaient aux oreilles. Elle avait réussi à agripper la jambe valide du soldat et maintenant, elle reculait avec précaution pour ramener le combattant le plus rapidement possible vers l’abri de sa ligne.

    Il ne put s’empêcher d’admirer le courage et le travail de cette gamine, il avait même ralenti la cadence de son tir risquant de mettre en danger sauveteur et sauvé, il se reprit bien vite et concentra le feu de son arme sur les ennemis qui tiraient en direction de la gamine et de la victime qu’elle voulait tirer de la gueule de l’enfer dans laquelle il était déjà un peu. La fille avait réussi, le soldat était maintenant pris en charge par les services de l’infirmerie, il survivrait, cette fois-ci au moins, en attendant de reprendre le combat plus loin vers l’ouest. Il espérait que ce serait très loin là-bas en direction de Berlin car cette guerre était décidément longue et horrible, horriblement longue et horriblement dévastatrice.

     

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 18

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    FIN DE L'EPISODE PRÉCÉDENT

    Je n’arrive pas à croire ce que j’ai vu, j’a l’impression d’avoir fait un rêve.

    - Et pourtant, nous avons bien visité un musée.

    - Un musée un peu particulier tout de même !

    - Un peu.

    - Dans ces galeries, j’ai compris une chose que je n’avais pas bien saisie jusqu’à ce jour : les grandes œuvres littéraires existent parce qu’elles ont été lues et commentées.

    - Evidemment !

    - Donc, il n’y a pas de littérature sans lecteurs ni critiques.

    - Et c’est peut-être aussi pour ça que ce musée a été créé pour que, quoi qu’il arrive, ces œuvres puissent toujours être remises en circulation et préservées de l’oubli. Un autodafé, peut brûler les livres mais ne pourra jamais en rien altérer une lecture !

    - Et dire qu’il y a peut-être des chefs-d’œuvre qui n’ont jamais été lus ou peut-être tout simplement trop mal lus.

    - Sans doute !

    - Un texte qui ne rencontre pas ses lecteurs, ou au moins un lecteur important qui est entendu par d’autres, n’existe pas ou seulement pour son créateur.

    - Eh oui !

    - C’est triste ! Il faudrait faire un jour un cimetière des œuvres littéraires mortes nées.

    - C’est une idée, mais tout écrivain croit forcément que son œuvre finira bien par vivre.

    - Quelle vanité !

    ÉPISODE 18

    Ils étaient ainsi parvenus à peu près au terme de leur méditation sur la littérature quand ils arrivèrent devant l’hôtel où il était descendu. Après les quelques civilités d’usage et quelques remerciements un peu plus chaleureux, ils se séparèrent car il voulait, sans plus attendre, déguster la lecture qu’on lui avait proposée de choisir au musée.

    Il rejoignit donc sa chambre sans passer par le bar comme il le faisait souvent quand il était en séjour hôtelier et s’allongea sur le lit pour lire en toute quiétude le texte qu’il avait ramené, une lecture de « L’ombre du vent » de Carlos Ruiz Zafon. Et après avoir lu quelques lignes seulement, il plissa encore plus les rides de son front, écarquilla les yeux et eut du mal à croire ce qu’il lisait. Ce texte ressemblait furieusement au commentaire qu’il avait écrit lui-même après sa lecture de ce roman, et qu’il avait ensuite confié à quelques amis pour le publier sur leur blog ou site Internet.

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    « Je ne me souviens pas d’avoir dévoré un livre avec une telle voracité, je me suis jeté dessus comme un affamé. «Avant même d’avoir pu m’en rendre compte, je me retrouvai dedans, sans espoir de retour. » Et, pourtant ce roman n’est sans doute pas le meilleur que j’ai lu mais il a un côté si fascinant et l’auteur à un tel talent pour empêcher le lecteur de poser ce livre qu’il est difficile de ménager quelques pauses pour s’alimenter avant d’en avoir avalé les cinq-cent-vingt-cinq pages. »

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    Carlos Ruiz Zafon

    Apparemment, c’était bien le texte, mot à mot, qu’il avait écrit, si sa mémoire ne le trahissait pas, mais il se souvenait bien, il l’avait relu il y a peu. Bon, ce propos liminaire était tout de même suffisamment banal pour qu’un autre ait pu écrire le même.

    « Tout au long de cette lecture, j’ai pensé à Pascal Mercier et à son « Train de nuit pour Lisbonne », le héros de Ruiz Zafon, comme celui de Mercier, découvre, par hasard, un livre qui va complètement chambouler sa vie et même celle de son entourage. Un bouquiniste de Barcelone fait découvrir, à son fils, le cimetière des livres perdus et lui demande, selon la tradition, de choisir un livre dont il aura le plus grand soin. Le héros de Mercier avait, lui, trouvé un livre par hasard chez un autre bouquiniste, à Berne, qui lui en avait fait cadeau. »

    Là, il devenait de plus en plus convaincu que c’était bien son texte qui se trouvait là. Comment expliquer qu’un autre lecteur qui aurait commencé son commentaire de la même façon que lui, ait lu, lui aussi, lu le même livre de Pascal Mercier et ait fait le même parallèle ? Impossible ! Surtout que ce parallèle ne brillait pas particulièrement par sa luminosité et qu’aucun lecteur ne l’avait imaginé dans tout ce qu’il avait pu consulter jusques à maintenant au sujet de ce roman.

    « Je ferai grâce à Carlos de ces concessions car son livre est comme un opéra de Verdi emporté dans une grande envolée épique qui emmène le lecteur dans un monde de rêves, de fantasmes et d’émotions dont il émerge difficilement. Et il a un tel amour des livres qu’il traite avec une véritable sensualité, qu’on ne peut que l’aimer. Je pensais que si j’avais découvert tout un univers dans un seul livre inconnu au sein de cette nécropole infinie, des dizaines de milliers resteraient inexplorés, à jamais oubliés. Je me sentis entouré d’un million de pages abandonnées, d’univers et d’âmes sans maître, qui restaient plongés dans un océan de ténèbres pendant que tout le monde qui palpitait au-dehors perdait la mémoire sans s’en rendre compte, jour après jour, se croyant sage à mesure qu’il oubliait. »

    Quand il eut pris connaissance de la conclusion, il eut la certitude que ce texte provenait bien de sa plume et il resta tout ébaubi, estomaqué, inquiet même, comment ce texte avait-il pu atterrir dans ce musée improbable au cœur de Barcelone ? Il fallait qu’il trouve l’explication sinon cette question l’obsèderait à tout jamais. Il se sentit comme pris en otage par cette découverte, comme s’il faisait partie d’une conspiration à laquelle il ne comprendrait rien, pas plus la fin que les moyens. Il commença à transpirer, il lui arrivait quelque chose de pas très normal, quelque chose d’irrationnel, quelque chose qui allait changer le cours de sa vie, quelque chose….


    O Flower of Scotland When will we see Your like again

    Mais d’où venait ce vieux chant écossais, l’hymne du pays du Whisky ?

    Il adorait cette vieille chanson populaire qui fédère les Ecossais dans les grands moments, surtout quand un stade entier la chante avec la ferveur séculaire qui soude ces vieux guerriers contre l’ennemi héréditaire, le perfide Anglais.

    Il n’avait pas encore compris qu’il avait somnolé en attendant le match de rugby et qu’il avait été réveillé par la prestation vocale des spectateurs du stade de Murayfield qui insufflaient toute leur énergie aux quinze gaillards qui allaient en découdre au cours de cette partie contre leurs ennemis les plus chers. Il reprit ses esprits au moment où le chant s’éteignit, juste avant que les Anglais célèbrent leur souveraine comme s’ils avaient besoin de sa protection pour affronter la détermination des gaillards du nord qui jamais ne seront définitivement soumis.

    Il n’était pas un grand amateur de sport, ou plutôt plus un amateur de sport, car plus jeune il avait suivi avec un certain intérêt les grandes épreuves où la France avait l’occasion de se mettre en évidence. Mais, le dopage qui avait envahi bien des disciplines, pour ne pas dire toutes, les facéties des milliardaires du football qui sont tout juste capables de se comporter comme des galopins dans la cour d’une école maternelle, la place démesurée prise par l’argent dans tous les sports un peu médiatiques, etc… l’avait détourné de ce qui n’était plus un jeu mais seulement un enjeu financier. Toutefois, il avait gardé une affection un peu particulière pour le rugby, « ce sport de gentlemans pratiqué par des voyous » comme disait… Il ne savait plus qui. Par simple nostalgie peut-être, il se souvenait qu’adolescent il écoutait, à la fameuse TSF, les matchs de rugby et qu’il avait imaginé ce jeu avant de le découvrir quand la télévision avait enfin atteint son village. Il avait donc construit sa propre légende avec ses propres héros qu’il n’avait jamais vus, dont il connaissait seulement le nom et les qualités, la vitesse de Darrouy, l’élégance d’André Boniface, le rayonnement tutélaire de Lucien Mias, la puissance et la prestance d’Amédée Domenech, … tous ces gaillards, il ne les avait jamais vus jouer mais il avait construit, avec eux, comme une mythologie que les commentateurs télévisés et les journalistes spécialisés allaient nourrir.

    Et donc, aujourd’hui, il avait conservé une certaine ferveur pour ce sport qui n’avait pas encore réussi à se dépouiller de tous ses rites et traditions et qu’on célébrait plus qu’on ne le pratiquait. Bien sûr, la légende n’était plus qu’une légende, elle ne s’écrivait plus, elle se racontait le soir au café après les matchs pour oublier les défaites et les prestations laborieuses des équipes actuelles. Même la victoire n’était pas toujours belle aujourd’hui, mais il restait toujours ces stades capables de chanter des hymnes presque religieux avec une ferveur séculaire. Tant qu’il resterait un peu de ce décorum et qu’il y aurait des potes pour évoquer la légende et les dieux du stade, il resterait amateur de ce sport qui glissait lentement mais sûrement sur la même pente que tous ceux qui avaient vu l’argent les emporter dans une spirale infernale. Le rugby laverait certainement bientôt, lui aussi, des capitaux venus de pays ou ce sport est tout aussi méconnu que la provenance des capitaux qui irriguent certaines autres disciplines.

    En attendant, il allait tout de même supporter les Ecossais dans leur éternel combat contre les envahisseurs pour les renvoyer, au moins symboliquement, par-dessus le mur d’Hadrien mais, il craignait, qu’une fois de plus, ces fiers combattants subissent la dure loi des Anglais et que la Princesse Ann doive encore les réconforter avant de rejoindre la capitale. Mais ce ne serait qu’une bataille de plus de perdue, l’espoir de gagner la prochaine ne mourrait jamais et les spectateurs ne s’en prendraient pas à leurs représentants sur la pelouse, ils se réfugieraient dans les bars pour raconter une fois de plus la légende des vieux guerriers, noyer leur déception dans la bière et le whisky et, après, ils chanteraient comme seuls savent le faire les Ecossais, les Irlandais et les Gallois quand ils sont à bout de force et d’arguments dans leur combat contre l’Anglais.

    Il avait bien, lui aussi, mérité sa petite mousse et il se dirigea vers le frigidaire où il avait entreposé quelques provisions pour tenir tout un match.

    Le combat avait tenu toutes ses promesse, les Ecossais avaient été vaillants, comme il se doit, mais les Anglais, une fois de plus, avaient été les plus forts et avaient remporté la fameuse Calcutta Cup, un des plus vieux trophées sportifs existants que les Anglais et les Ecossais se disputent chaque année à l’occasion de leur rencontre dans le Tournoi des VI nations. Il n’éteignit pas immédiatement la télévision qui diffusa alors un bulletin d’information presque exclusivement consacré aux événements de Tunisie. Il regarda ce reportage avec attention car il semblait que le monde arabe était en train d’allumer une mèche qui pourrait remettre en cause l’équilibre de la planète et, du moins, contribuer à solder définitivement le XX° siècle pour écrire une nouvelle page dans le grand livre de l’histoire de l’humanité.

    Il remarqua qu’il y avait de nombreuses femmes, voilées ou non, parmi les manifestants qui s’exposaient aux armes de la police et il eut une pensée émue pour ces femmes africaines, noires ou maghrébines, qui supportaient depuis si longtemps tous les maux et calamités qui s’abattent régulièrement sur ce continent maudit. Il voyait dans cette participation un grand motif d’espoir qu’il appelait depuis longtemps en disant à chaque occasion que les femmes étaient certainement les plus capables de tirer l’Afrique de son ornière.

    Et il pensa à toutes ces femmes qui avaient pris la plume, comme d’autres prennent un fusil, pour monter au front et défendre leur statut, leur pays, leur culture, leurs convictions. Il laissa sourdre de sa mémoire ce vieux rêve qu’il avait déjà fait plusieurs fois, de réunir, en un cercle improbable, en raison de leur âge différent, quelques femmes de lettres et de caractère remarquable pour donner un sens à la civilisation maghrébine. Plus il avait lu leurs œuvres, plus il était convaincu qu’elles détenaient une vérité que personne ne voulait voir et qui pourtant contenait des clés importantes pour l’avenir de cette région.

    Il aurait volontiers convié à cette réunion la Marocaine Yasmina Chami-Kettani, les Algériennes : Taos Amrouche, incontournable icône de la Kabylie, Assia Djebbar, l’académicienne, Malika Mokeddem qui avait côtoyé les hommes qui marchent perpétuellement dans le désert et la Tunisienne Colette Fellous qui pourrait représenter la communauté juive qui a dû quitter l’Afrique du Nord. Elle aurait ainsi l’occasion de renouer avec un peuple avec lequel elle avait vécu plus souvent en harmonie qu’en hostilité. De toute façon, il fallait ouvrir le cercle pour que toutes les idées puissent y pénétrer et rompre avec la sclérose ambiante. D’autres pourraient, elles aussi, apporter leur contribution à ce grand cahier des idées à mettre en œuvre pour que demain soit meilleur dans ces pays qui ont tout pour construire un paradis terrestre.

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    Taos Amrouche parlerait certainement la première non seulement en raison de son ancienneté mais surtout pour faire valoir son expérience, elle, la Kabyle chrétienne qui a été obligée de se réfugier en Tunisie pour pouvoir vivre sa religion et acquérir la culture qu’elle souhaitait posséder pour affirmer sa vraie personnalité. Cet exil ne fut pas sans douleurs et sans déboires mais elle a tracé un chemin qui pourrait servir à bien des filles de son pays pour sortir de la sous-culture dans laquelle elles ont été souvent maintenues. Ce n’est pas Malka Mokeddem qui dirait le contraire tant elle a vécu avec rage la séparation d’avec l’institutrice qui lui enseignait la route du savoir et qui avait été remplacée par des jeunes gens qui confondaient bien volontairement religion et éducation pour maintenir plus aisément les femmes dans l’obscurité d’une croyance bien mal interprétée.

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    Assia Djebbar

    Assia Djebbar qui a conquis ses lettres de noblesse parmi les académiciens français, et belges aussi, sait bien ce que l’éducation pourrait apporter à toutes ces femmes du Maghreb mais elle serait là aussi pour rappeler que, dans la dure guerre de l’indépendance, les femmes n’ont pas été absentes et qu’elles ont, elles aussi, payé leur tribut par le sang et la douleur. Et Chami-Kettani qui pourrait appeler à la rescousse bien des filles qui ont déjà confié leur malheur à leur plume, témoignerait pour rappeler que les femmes n’ont pas toujours reçu le traitement qu’elles méritaient, même au sein de leur propre famille, et que leur statut ne devait pas être inférieur à celui de leurs frères.

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    Colette Fellous

    Colette Fellous pourrait, à son tour, parler des femmes de la communauté juive qui avait connu un si grand rayonnement dans cette région du nord de l’Afrique, qui ont dû, avec leur famille, abandonner leur terre natale pour fuir un conflit dont elles n’avaient pas réellement compris tous les enjeux. Chassées sur les routes et les mers pour des raisons qui souvent leur échappaient et auxquelles elles ne pouvaient apporter aucune solution, victimes parmi les victimes de cet imbroglio colonial et post colonial, elles n’étaient, une fois de plus que les souffre-douleurs de tous ceux qui voulaient s’accaparer le pouvoir, le territoire et toutes les richesses qui en découlaient.

    Bien sûr, elles ne seraient pas toujours d’accord entre elles ces femmes au caractère trempé, cuit sous le soleil impitoyable de l’Afrique, comme l’acier le plus rigide, inoxydable, inaltérable, elles s’opposeraient certainement sur certains points mais elles mettraient, pour sûr, en commun des valeurs fondamentales comme le respect des êtres humains en commençant par les plus faibles, les enfants et les femmes, qui, trop souvent, ne comptent pas encore dans ces sociétés revenues vers des comportements trop primaires. Elles apprendraient à tous ces assoiffés de pouvoir qu’il faut d’abord nourrir son enfant et sa femme avant de regarder ce qui se passe chez le voisin pour essayer de lui prendre sa part. Elles leur rappelleraient que Dieu, quelle que soit la forme sous laquelle on le vénère, ne peut pas avoir incité les humains à s’attaquer à leur prochain surtout pas aux plus faibles. Elles leur montreraient qu’en partageant les fruits de leur pays la vie serait belle pour tout le monde car, même si le climat était parfois un peu trop excessif, ce pays était malgré tout fort généreux.


  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 17

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Il aimait ces amours occasionnelles qui n’avaient pas le goût de l’habitude, ils fréquentaient plusieurs femmes qui savaient toutes qu’elles faisaient parti de sa tendresse plurielle et qui l’acceptaient bien car, elles aussi, avaient d’autres sources de plaisir, l’une d’entre elles étaient même mariées. Et ce petit goût de transgression et d’interdit mettait un peu plus de piment dans ces amours occasionnelles.

    Le moment n’était pas aux plaisirs charnels, il fallait penser présentement aux plaisirs de la bonne chair et préparer rapidement un repas digne de sa réputation.

    ÉPISODE 17

    Il était arrivé la veille à Barcelone où il avait rejoint Pepe Carvalho, encore un policier, mais les policiers connaissent bien leur ville, ce sont eux qui savent où trouver toutes les choses les plus insolites, les personnes les plus extravagantes, les activités les plus marginales et tout ce que personne d’autre ne peut vous montrer dans une ville, tout ce qui ne figurera jamais dans les dépliants touristiques, tout ce qu’un curieux veut voir et savoir. Pepe, c’était déjà un vieux policier qui avait usé quelques paires de semelles sur le bitume des Ramblas, du Bario Chino ou d’autres quartiers tout aussi mal famés. Il avait dénoué tant d’affaires qu’il connaissait tous les endroits les plus secrets du port à la colline de Monjuich.

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    Pour cette première journée, il ne lui avait pas proposé de marcher sur les traces de Jean Genet, mais il lui avait, curieusement pour un flic, parlé de littérature, de livres, de lectures, il voulait l’emmener dans une visite un peu particulière. Il lui proposait de découvrir le cimetière des lectures oubliées, un lieu qu’il n’imaginait même pas et qu’il n’arrivait pas plus à concevoir. Ils marchèrent pendant un bon moment, s’enfonçant dans les ruelles d’un quartier que les rénovations urbaines n’avaient pas encore atteintes, où l’hygiène n’était pas encore un problème prioritaire. Il y avait bien longtemps qu’il avait perdu la notion de l’orientation et qu’il ne savait plus du tout où il pouvait bien être, quand, à l’angle d’un grand hangar à l’air triste et fatigué, Pepe ouvrit une porte qu’il n’avait même pas remarquée. Son compagnon lui demanda de passer devant afin qu’il puisse refermer hermétiquement cette porte qui semblait bien mystérieuse et réservée aux seuls initiés. Il franchit donc le seuil et attendit patiemment que le policier en ait terminé avec la procédure de fermeture de la porte qui semblait toute aussi mystérieuse que l’existence même de cette ouverture. Le hangar, ou du moins ce qui semblait être un grand hall, un grand volume en tout cas, était si sombre qu’il ne distinguait rien, il ressentait seulement cette fraîcheur habituelle aux locaux qui restent éternellement clos et une franche odeur d’humidité mâtinée de moisis. Quand le policier l’eut rejoint, il lui empoigna le coude et le guida un instant jusqu’à ce qu’il trouve un interrupteur qu’il actionna pour donner une pâle lumière jaunâtre qui n’éclairait que vaguement des rayonnages alignés en longues rangées comme les gondoles d’un hypermarché géant.

    Ils avancèrent encore pendant quelques minutes dans une ces longues allées avant que Pepe s’arrête devant ce qui ressemblait à une cabine de contremaître dans une vieille usine désaffectée et frappe sur les toiles d’araignée qui recouvraient généreusement les vitres ou plutôt ce qu’il en restait. Ils attendirent un instant et des pas traînants se firent entendre avant que la poignée de porte grince lugubrement et que l’huis s’écarte juste assez pour que celui qui avait ouvert la porte puisse glisser un regard mais pas plus.

    - Pas de souci Vazquez, c’est moi, Pepe, le poulet !

    - Qu’est-ce que tu fais là en pleine journée ? Grogna une voix sourde qui évoquait le tabac et le vin de mauvaise qualité.

    - J’ai un ami, un gars sûr, qui connait très bien les livres et qui en joue encore mieux, je voudrais lui faire découvrir notre musée, si tu veux bien ?

    - Un gars vraiment sûr, ton ami ?

    - Encore plus que moi, amigo !

    - Bon, tu connais les règles, s’il y a un problème, c’est pour toi !

    - Sans souci Vazco ! Ne t’inquiète pas, tout est correct !

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    Le gardien de cette sépulture qui semblait encore plus mystérieux que le musée lui-même, tendit, par la porte tout juste entrebâillée, une clé antédiluvienne qui semblait avoir été arrachée des mains d’un quelconque Saint Pierre dans une église de province. Pepe saisit l’objet et remercia son ami en l’assurant que la visite ne durerait pas plus d’une heure. Ils poursuivirent leur excursion jusqu’à une nouvelle porte fermant un grillage qui semblait plus destiné à clôturer un camp d’internement qu’à délimiter un espace de stockage dans un hangar. Le policier fit jouer la clé dans la serrure et ouvrit la porte qui donnait sur de nouvelles rangées de rayons qui semblaient particulièrement bien remplis mais, toutefois, de façon assez inégale, certains étant surchargés, d’autres étant plus maigrement garnis.

    « Avant d’aller plus loin, il faut que je t’explique à quoi sert ce musée et sa raison d’être », l’avertit Pepe. « Ici, tu vas trouver, chose étrange, des lectures, oui je dis bien des lectures et non pas des livres. Les livres on peut les brûler, les lectures jamais. Et tu sais tout aussi bien que moi que l’histoire de l’Espagne a été plutôt animée au cours des siècles et notamment au milieu du dernier et il n’était pas toujours bien vu de dire, ou bien simplement de laisser penser, qu’on avait lu tel ou tel livre que le régime en place n’approuvait pas forcément. Certains ont donc fait brûler leurs livres mais ils ne savaient comment se débarrasser de leurs lectures, alors un petit groupe de Barcelonais a eu cette idée : créer un musée où l’on pourrait dissimuler ses lectures en toute quiétude pour pouvoir les récupérer un jour quand le vent aurait tourné. Et ce petit groupe d’amis c’est progressivement élargi avec les enfants des fondateurs et quelques passionnés des livres particulièrement sûrs. »

    « Cette société secrète mais tout à fait inoffensive et même particulièrement pacifiste pense qu’en agissant ainsi, elle œuvre à la préservation du patrimoine littéraire espagnol et qu’elle mettra à la disposition des générations à venir un regard particulier sur les livres tels qu’ils ont été lus au moment de leur dépôt dans ce musée ». Il écoutait ébahi, ébaubi, il ne comprenait pas ce que Pepe lui racontait, il lui fallut un long moment de réflexion pour ingurgiter ce qu’il venait d’ouïr et l’assimiler, le mettre en ordre dans son cerveau et enfin comprendre où il était sans trop savoir ce qu’il y faisait. Pour lui permettre de s’imprégner de ce qu’il venait d’apprendre, le policier lui précisa qu’à la fin de la visite, il pourrait choisir une lecture et l’emmener avec lui, c’était une tradition, une forme de bienvenue et un peu, aussi, une invitation à rejoindre la société pour ceux qui se sentiraient concernés par ce projet.

    Comme ils avaient promis d’effectuer une visite assez rapide, Ils commencèrent leur exploration. Les lectures étaient classées par ordre alphabétique des auteurs et, lui, il s’arrêtait devant les piles de lectures qui concernaient des livres qu’il avait lus récemment et dont il se souvenait suffisamment pour comparer ses impressions avec celles qui étaient déposées sur les rayonnages. Et, ainsi, il s’arrêta une première fois devant le rayon d’Elia Barcelo qui n’était pas très garni, l’ouvrage était encore récent, mais il constata que les lectures déposées étaient fort divergentes, que tous les lecteurs avaient bien du mal à s’accorder sur les dédales de la vie de cet orfèvre et que son secret resterait encore bien enfoui pour un certain nombre de dépositaires. Il avança un peu et se retrouva devant le rayon de Ramon Chao qui était certes espagnol mais avait plutôt, à son sens, contribué à la littérature française surtout à travers la lecture qu’il consultait et qui concernait le voyage effectué avec un train restauré par les musiciens et amis de la Mano Negra, le groupe de son fils Manu. Mais, peu importe, la lecture appartient à tout le monde quand les livres sont diffusés dans le public, et les lecteurs font autant le livre que les écrivains, il suffisait de visiter ce musée pour s’en rendre compte.

    Il put ainsi, cheminant le long des rayons, découvrir d’autres lectures dont il se souvenait suffisamment pour confronter son avis avec ceux des lecteurs membres de cette curieuse société secrète. Une bouffée de vent marin, fleurant bon les fleurs et les fruits tropicaux, l’avertit qu’il approchait de la lettre « L » où il pourrait bien rencontrer des lectures d’au moins une des œuvres de Carmen Laforet et, en effet, l’île et ses démons avait eu un succès certain auprès des dépositaires. Plus loin, Manuel de Lope en avait, lui aussi, obtenu un non négligeable mais, là encore, les opinions divergeaient et glissaient souvent sur le terrain politique, il préféra donc ne pas trop s’attarder car s’il connaissait assez bien la guerre civile espagnole ; il n’en savait pas assez sur les arcanes du conflit au niveau local et sur ses incidences dans les relations entre les diverses composantes de la société. Il s’éloigna donc rapidement pour marquer une pause plus conséquente devant la pile de lectures d’un gros livre de Manuel de Prada qui avait généré une montagne de dépôts où la diversité une fois de plus avait relégué l’unanimité au rang des figurants. Il se souvenait de ce livre impressionnant, passionnant, mais tellement touffu, plus broussailleux qu’une prairie laissée à l’abandon et au reboisement anarchique.

    Un peu plus loin, il fut fort surpris de découvrir quelques lectures d’un livre de Wanda Ramos qui était pourtant bien une Portugaise, de plus née en Angola, mais il est vrai qu’elle avait écrit au moins une histoire qui se déroule en Espagne, en Galice plus précisément. En parlant de lecture lusitanienne, il se prit à rêver d’une pile de lectures de romans de Lobo Antunes ou de Saramago, quelle pagaille cela aurait fait, quel mélange détonnant d’impressions il y aurait eu sur les rayons ! Confronter des lectures de Lobo Antunes, tout comme des lectures de Saramago, cela n’aurait certes pas manqué de piment mais il doutait qu’un tel musée puisse exister à Lisbonne, Porto ou même Coimbra. Il ne put cependant s’empêcher d’y rêver et d’imaginer les lecteurs errant entre les lignes, et même parfois entre les mots, de Fado Alessandrino ou du Dieu manchot. Un spectacle hallucinant qui lui échappait mais qu’il devinait cependant très haut en couleur, baroque et burlesque à la fois.

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    Antonio Lobo Antunes

    Et c’est avec ce grouillement de lecteurs courant en tout sens à la recherche des personnages ou des idées dans ces romans hors normes qu’il arriva devant la petite pile de lectures du livre de Manuel Rivas, le Crayon du charpentier, qui n’avait pas, lui, reçu le succès qu’il méritait, il en gardait cependant un bon souvenir. Il passa donc au suivant qui n’occupait pas un rayon mais presqu’une travée entière avec pour seuls matériaux de l’ombre et du vent. Il décida donc devant une telle profusion, de faire valoir son droit au choix d’une lecture en en prélevant une de cette accumulation. Il en choisit une qui ressemblait au souvenir qu’il avait de celle qu’il avait faite et qu’il avait consignée dans un commentaire qu’il avait confié à son site internet préféré. Il mit donc précieusement cette lecture dans sa poche intérieure pour la lire tranquillement à l’hôtel, après cette visite qui maintenant tirait à sa fin. Juste le temps de jeter un petit coup d’œil aux quelques lectures des Héros de la frontière d’Antonio Soler qui, lui aussi, aurait mérité un peu plus de considération de la part des lecteurs. Pepe le rejoignit subrepticement et exhiba sa montre comme pour lui faire comprendre que le temps imparti à cette visite était épuisé et qu’il convenait maintenant de se diriger vers la sortie. Il avait un peu perdu le sens de la réalité, il était dans un autre monde avec ses fantômes qu’il considérait un peu comme ses amis, les auteurs, lecteurs, héros, tous fondus dans une même famille fantastique et trop réelle pour être vraie. Il suivit donc docilement son guide sans bien réaliser encore qu’il redescendait des étoiles et qu’il fallait qu’il s’apprête à fouler le sol dur et aride de la vie quotidienne sur la terre de nos ancêtres.

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    Ils quittèrent cet étrange local en silence et marchèrent pendant un certain temps, il n’avait pas encore réellement émergé de l’autre monde qu’il venait de quitter et Pepe respectait son mutisme et son indisposition après le choc émotionnel qu’il venait de subir. L’air frais venant des terres le ramena progressivement à sa réalité terrestre et il s’adressa alors au policier :

    - Je n’arrive pas à croire ce que j’ai vu, j’a l’impression d’avoir fait un rêve.

    - Et pourtant, nous avons bien visité un musée.

    - Un musée un peu particulier tout de même !

    - Un peu.

    - Dans ces galeries, j’ai compris une chose que je n’avais pas bien saisie jusqu’à ce jour : les grandes œuvres littéraires existent parce qu’elles ont été lues et commentées.

    - Evidemment !

    - Donc, il n’y a pas de littérature sans lecteurs ni critiques.

    - Et c’est peut-être aussi pour ça que ce musée a été créé pour que, quoi qu’il arrive, ces œuvres puissent toujours être remises en circulation et préservées de l’oubli. Un autodafé, peut brûler les livres mais ne pourra jamais en rien altérer une lecture !

    - Et dire qu’il y a peut-être des chefs-d’œuvre qui n’ont jamais été lus ou peut-être tout simplement trop mal lus.

    - Sans doute !

    - Un texte qui ne rencontre pas ses lecteurs, ou au moins un lecteur important qui est entendu par d’autres, n’existe pas ou seulement pour son créateur.

    - Eh oui !

    - C’est triste ! Il faudrait faire un jour un cimetière des œuvres littéraires mortes nées.

    - C’est une idée, mais tout écrivain croit forcément que son œuvre finira bien par vivre.

    - Quelle vanité !

     

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    José Saramago

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 16

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Il n’était pas venu à Venise pour rencontrer la police où visiter une fois de plus la cité sur l’eau mais juste pour voir un écrivain qui vivait dans le delta du Pô et qui voulait lui raconter une étrange histoire. Comme il échafaudait ce projet de croisière autour de la botte italienne, il avait reçu un courriel d’Eraldo Baldini, un écrivain qu’il avait rencontré lors d’un de ces nombreux voyages dans la cité des doges, qui lui parlait d’une affaire qu’il avait découverte récemment mais qui concernait des événements qui remontaient à la période mussolinienne. Il lui avait alors fait part de son projet et lui avait proposé de se retrouver un soir dans cette ville pour évoquer plus longuement ce triste épisode de la vie des paysans dans les marais du delta. Et, ce soir, il mangerait ensemble, décidément ce voyage n’était qu’un rallye gastronomique, il pourrait bientôt éditer un guide à l’usage des touristes gourmands en voyage en Italie. 

    ÉPISODE 16

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    Eraldo Baldini

    Le bateau accosta après toute une série d’habiles manœuvres et, comme il avait choisi une bonne place à la proue, il était près de la passerelle de débarquement ce qui lui permit de descendre parmi les premiers passagers. Eraldo Baldini put ainsi l’accueillir sans le chercher longuement dans la foule des touristes et autres voyageurs. Il lui proposa de l’emmener dans un quartier de Venise peu connu des touristes où il y avait encore des petits restaurants principalement fréquentés par les indigènes et notamment les pêcheurs qui essayaient de trouver encore du poisson dans les eaux bien polluées du golfe. Il n’avait pas retenu leur table mais dans ces quartiers, les restaurants affichaient rarement complet et, en effet, ils trouvèrent aisément deux couverts sur la terrasse dominant un petit canal où ne pouvaient s’aventurer que des gondoles et des petits bateaux autorisés à fréquenter ces venelles de la lagune. Depuis le départ de cette croisière, il ne se nourrissait presque que de poisson et, ce soir encore, il ne faillirait pas à ce qui était devenu comme une tradition gastronomique, il mangerait du poisson accompagné d’un vin blanc du Lac de Garde et suivi d’un morceau de parmesan et d’une gourmandise quelconque pour rafraîchir la bouche avant le café. Mais, en attendant le repas, Eraldo Baldini proposa de boire, en guise d’apéritif, un verre d’Asti qui n’aurait pas pour mission de leur ouvrir l’appétit qu’ils avaient suffisamment grand mais simplement de les désaltérer agréablement. Ils échangèrent une conversation badine, parlant de choses et d’autres, des musées qu’ils avaient visités, des églises qu’ils n’avaient pas encore visitées, des livres qu’ils avaient lus ou qu’ils aimeraient lire, des films que l’écrivain avaient vus mais que lui ne verrait certainement jamais considérant son peu de goût pour ce que certains appellent le septième art. Et, après un délai qu’il avait jugé convenable, Eraldo Baldini aborda le sujet qu’il voulait partager avec lui.

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    - C’était avant la guerre, quand j’étais encore un jeune médecin, on m’avait confié une mission dans la plaine du Pô, une région infestée de moustiques, accablée de chaleur et d’humidité, l’air était irrespirable et les enfants mouraient de la malaria dans des proportions inconnues jusque là en Italie. Dans le seul petit village où j’étais affecté, quarante gamins étaient décédés de cette triste maladie en un temps assez court. Cela semblait bien étrange malgré les conditions sanitaires assez précaires et le climat sévissant dans le secteur.

    - Effectivement !

    - C’était d’autant plus étonnant que plusieurs responsables de services médicaux étaient décédés sans explication particulière et sans raison clairement définie.

    - Encore plus étonnant !

    - Et, même le curé avait décidé de quitter le village sans motif particulier ou du moins sans motif connu des habitants.

    - De plus en plus étrange !

    - Quand je suis arrivé, les gens me fuyaient, tournant les talons à mon approche, changeant de direction en me voyant avancer à leur encontre ou rentrant précipitamment dans leur maison quand ils apercevaient ma silhouette au bout de leur rue. L’atmosphère semblait encore plus asphyxiante que l’air ambiant. Et pourtant cette région je la connais comme le fond de ma poche, j’y suis né, j’y ai grandi, je ne l’ai quittée que pour terminer mes études de médecine à Venise. J’ai eu beaucoup de mal à comprendre ce qui se tramait réellement et je ne l’ai pas franchement compris mais j’ai tout de même une petite idée sur la question.

    - Quelle est cette idée ?

    - Pour bien comprendre, il faut déjà resituer ce problème dans son contexte. Evidemment, on a déjà évoqué les conditions climatiques et sanitaires mais il faut ajouter d’autres paramètres. Ici, ne résident que des gens très pauvres qui ne survivent qu’avec les maigres produits de leur petite exploitation agricole. Les villages sont à l’écart des grands axes commerciaux et assez loin des bourgs et des villes où il y a une vie sociale et culturelle minimum. Ces paysans ne sont pas très cultivés, ils ont appris à lire, ou presque, à l’école locale mais surtout le catéchisme avec le curé qui leur bourrait le crâne avec des prières à force de répétitions et d’intimidations, leur laissant croire que leurs malheurs n’étaient que le résultat de leur manque de piété. Et, pour finir, ces pauvres gens ne vivaient plus leur religion que comme une superstition et ils passaient leur temps à interpréter tous les signes qu’ils croyaient deviner pour faire de nouvelles prières sans chercher à comprendre ce qui se passait réellement autour d ‘eux.

    - Donc, des gens bien faciles à exploiter !

    - Absolument, et c’est là que j’ai quelques doutes que je ne peux hélas pas vérifier ni valider. Il semblait bien facile, pour des gens un peu plus avertis que ces pauvres bougres, de leur laisser croire que la maladie et le décès de leurs enfants n’étaient qu’une fatalité liée à leur impiété et qu’il valait mieux pour eux qu’ils vendent leur lopin de terre et quittent la région. Evidemment les acquéreurs n’offraient que des prix ridicules tout en sachant fort bien que le gouvernement prévoyait un plan d’assainissement de cette plaine qui pourrait un jour porter de belles récoltes. Et voilà comment de belles exploitations se sont constituées et comment de centaines familles bien établies maintenant se sont enrichies.

    - Et, tu n’as rien pu faire ?

    - Eh non, tu sais à époque, les postes importants étaient tous détenus par les membres du parti et, à mon avis, ils n’étaient pas tous innocents. Certains et même beaucoup devaient tremper dans la combine y compris ceux qui diffusaient l’angoisse et ceux qui effaçaient les preuves. Impossible de prouver quoi que ce soit, il ne reste rien dans les archives.

    - Les cochons !

    - Je voulais te parler de ça car, aujourd’hui, ici, tout le monde a oublié ou fait comme s’il avait oublié. Il faudrait témoigner mais sans tomber dans la diffamation et c’est bien difficile.

    - Oui, ce n’est pas facile, mais, en attendant, merci pour cette conversation, j’ai appris des choses encore bien peu agréables ce soir. Décidément, l’humanité ne manque pas de tristes sires !

    - Oui, le monde est une alchimie bien complexe on y trouve le pire et le meilleur !

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    Ils avaient discuté longuement de ce sujet et d’autres tout aussi scandaleux, ils avaient vidé leur écoeurement, ils avaient soulagé leur dégoût et ils avaient bu un plus que de coutume pour ne pas se laisser submerger par cette vague répugnante qui remontait du fond des temps mussoliniens. Il était déjà tard quand ils avaient quitté le restaurant et ils avaient sommeil. Il ne put réprimer un long bâillement et étira vigoureusement ses membres comme pour émerger d’un profond sommeil entretenu un peu trop longuement.

    Il ouvrit enfin les yeux pour sortir totalement de sa torpeur et enfin constater qu’il était bien dans sa chambre à coucher et qu’il avait fait un rêve, un long rêve, bien agréable sous le soleil tendre d’un début de printemps autour de l’Italie. Il ne se souvenait pas de tous les épisodes de ce rêve mais il se souvenait que c’était en Italie, que c’était bien agréable, que le temps était doux et qu’aujourd’hui il était frais et détendu. Les médicaments qu’il avait pris avant de se coucher avaient certainement fait effet, car il ne ressentait plus cette impression nauséeuse qui l’ennuyait la veille et sa tête était maintenant bien claire. Il se souvint brusquement qu’il attendait la visite d’un neveu et d’une nièce qui souhaitaient lui présenter leurs vœux pour la nouvelle année qui venait de commencer. Il fallait qu’il se dépêche car il devait préparer un repas un peu plus étoffé qu’à l’habitude pour ne pas trahir sa légende de « tonton gâteau » qui sait bien recevoir et faire la cuisine.

    Il était heureux de recevoir les deux jeunes qui étaient maintenant un peu plus que des « ados », des jeunes gens qui avaient déjà compagne ou compagnon, plus ou moins régulier, mais qui bientôt passeraient dans le camp des adultes ayant charge de famille même si Monsieur le Maire n’était pas invité, ni même informé. Ces visites le réjouissaient à chaque fois mais elles lui mettaient aussi un peu d’amertume au cœur car s’il avait bien choisi de vivre seul, il regrettait tout de même de n’avoir pas, lui aussi, des enfants qu’il aurait pu prendre par la main pour accomplir un bout de chemin. Et il pourrait aussi, maintenant, espérer avoir des petits enfants et connaître une nouvelle aventure avec eux, avec bien sûr tous les tracas, ennuis et angoisses que cela comporte mais rien ne peut effacer le bonheur laissé par le sourire candide d’un petit enfant que notre monde n’a pas encore perverti.

    Certes, il avait eu des occasions, il aurait pu convoler, il aurait pu vivre en concubinage ou simplement partager un morceau de son existence avec une des filles qu’il avait rencontrées mais les aventures qu’ils avaient connues ne s’étaient pas produites au bon moment, il avait toujours connu des filles intéressantes quand lui avait la tête à autre chose. Soit il pensait qu’il était encore trop jeune pour s’attacher à quelqu’un et qu’il n’avait pas vidé le trop plein d‘énergie hérité de son adolescence, soit qu’il ne se sentait pas à la hauteur de certaines filles qui lui accordaient un peu d’intérêt et qu’il craignait de ne pas être un parti suffisamment intéressant, soit qu’il avait du mal à envisager toute sa vie avec certaines filles qui, elles, l’envisageaient très bien. Mais, surtout, il n’était pas très à l’aise avec les filles et ne savait pas toujours comment les aborder sans risquer d’être totalement ridicule. Il s’était donc réfugié dans une solitude assez confortable dont il ne sortait que pour des petites aventures qu’il écourtait lui-même pour ne pas prendre le risque de se faire éjecter ou de se retrouver dans un ménage qu’il n’aurait pas souhaité. Et il avait fait sa vie comme ça avec des amies qui étaient parfois un peu plus que des amies et qui lui conservaient encore un brin de tendresse suffisant pour passer, à l’occasion, un instant de plaisir partagé. Il aimait ces amours occasionnelles qui n’avaient pas le goût de l’habitude, ils fréquentaient plusieurs femmes qui savaient toutes qu’elles faisaient parti de sa tendresse plurielle et qui l’acceptaient bien car, elles aussi, avaient d’autres sources de plaisir, l’une d’entre elles étaient même mariées. Et ce petit goût de transgression et d’interdit mettait un peu plus de piment dans ces amours occasionnelles.

    Le moment n’était pas aux plaisirs charnels, il fallait penser présentement aux plaisirs de la bonne chair et préparer rapidement un repas digne de sa réputation.