LECTURES de Lucia SANTORO

  • LA MÉMOIRE EST UNE CHIENNE INDOCILE de ELLIOT PERLMAN

    par LUCIA SANTORO

     

    la-me%CC%81moire-perlman.jpgAlors qu’il est en probation dans un hôpital, un jeune Noir du Bronx se lie d’amitié avec un patient, survivant d’Auschwitz. Monsieur Mandelbrot raconte à Lamont Williams le soulèvement du Sonderkommando, lequel était constitué de prisonniers forcés de participer au processus d’extermination.

    Parallèlement, alors qu’il cherche la preuve que des Afro-Américains ont participé à la libération des camps, Adam Zignelik, professeur d’histoire en sursis à l’Université de Columbia, exhume un document sans précédent : les premiers témoignages sonores des rescapés de l’Holocauste.

    Plusieurs récits et une multiplicité de personnages s’entrecroisent. S’ils ne se connaissent pas, ils sont tous reliés par un événement, un lieu, une personne ou un passé commun. Chacun constitue un fil de la trame.

    Si l’Holocauste est une marque d’infamie pour l’Europe, il n’est dans l’histoire américaine qu’un épisode, une anecdote parmi d’autres. La lutte pour les droits civiques, par contre, c’est une autre histoire... Le lien qu’Eliot Perlman fait entre le génocide juif et la lutte pour les droits civiques est salvateur. Le message est clair : se méfier de l’histoire unique et être unis dans la lutte pour plus de justice sociale.

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    Elliot Perlman

     « La mémoire est une chienne indocile. Elle ne se laissera ni convoquer ni révoquer, mais ne peut survivre sans vous. Elle vous nourrit comme elle se repaît de vous. Elle s’invite quand elle a faim, pas lorsque c’est vous l’affamé. Elle obéit à un calendrier qui n’appartient qu’à elle, dont vous ne savez rien. Elle peut s’emparer de vous, vous acculer ou vous libérer. Vous laisser à vos hurlements ou vous tirer un sourire. C’est drôle, parfois, ce qu’on peut se rappeler ».

    A l’heure où « le grand progrès du 20e siècle est le stockage », le travail de mémoire devrait-il s’imposer ou être rendu plus aisé ? A quels enjeux répond-il ? Que nous apprend cette mémoire impérieuse, parfois fantasque, parfois traîtresse ?

    L’auteur australien entraîne le lecteur dans un chavirant kaléidoscope et le projette dans un large spectre spatio-temporel : de Cracovie à Auschwitz, en passant par les ghettos de Varsovie, New-York et Chicago, avec aussi un retour à Melbourne. Même s’il souffre de quelques longueurs, ce formidable récit s’interroge sur la résilience, la transmission d’une mémoire et d’une langue, l’indicible et l’innommable.

     « Dites à tout le monde, ce qui s'est passé ici, dites à tout le monde ce qui s'est passé ici, dites à tout le monde ... »

    Le livre sur le site de 10/18

    Elliot Perlman sur le site des Éditions Robert Laffont

  • MERCI de ZIDROU & MONIN

    par LUCIA SANTORO

     

    album-cover-large-24444.jpgLa jeune et impétueuse Merci Zylberajch a orné une façade de tags injurieux. Condamnée à cent cinquante heures de travaux d’intérêt général par un juge d’application des peines quelque peu extravagant, elle devra développer un projet durable en faveur des adolescents de la commune de Bredenne, et ce en collaboration avec ses élus communaux.

    Il  convient en effet d’admettre que les adolescents sont désœuvrés et livrés à eux-mêmes dans cette petite ville où rien n’est prévu pour eux.

    D’abord réticente, Merci se découvre un intérêt inattendu pour sa ville et pour l’un de ses éminents habitants, le poète Maurice Cheneval. C’est ainsi que la jeune fille fera ses premiers pas en politique et en poésie, étrange mariage s’il en est… Photo_2153.jpg

    Zidrou fourmille d’idées. Sa bibliographie est révélatrice de sa luxuriante imagination. Apprécié pour ses histoires courtes et ses séries désopilantes telles que L’Elève Ducobu ou Tamara, Zidrou excelle également dans des scénarios plus longs. Merci fait partie de ces récits aboutis et sensibles. Le scénariste nous gratifie ici d’un album politiquement incongru invitant le lecteur à considérer l’engagement citoyen en vers et contre tout.110366806.jpg

    Zidrou s’est associé avec Arno Monin pour le dessin et les couleurs. Celui-ci s’était déjà distingué avec les remarquables l’Enfant maudit et l’Envolée sauvage. Les deux signent un album clair, coloré et engagé. Tout un poème…

    ZIDROU et MONIN, Arno. Merci. Paris : Bamboo, 2014. (Grand Angle). 64 p.

    Le livre sur le site de l'éditeur

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  • MÉMOIRE DE FILLE d'ANNIE ERNAUX

    par LUCIA SANTORO

     

    ob_f3b61a_ectac-memoire-de-fille-pae-annie-ernau.jpg« Il y aura forcément un dernier livre, comme il y a un dernier amant, un dernier printemps, mais aucun signe pour le savoir ».

    Le dernier livre d’Annie Ernaux sera-t-il Mémoire de fille ? Cette question s’impose avec force à l’auteur qui vient de fêter ses 76 ans tandis que la nécessité se fait sentir depuis plusieurs années d’écrire sur « la fille de 58 » dont le souvenir la tourmente.

    Voilà plusieurs années qu’Annie Ernaux tente d’oublier ce pan embarrassant de l’histoire de la jeune femme qu’elle a été. Elle nous le livre ici sans fard avec la distance qui lui est coutumière, laquelle donne toute sa puissance à ses récits. Une note d’intention retrouvée dans ses papiers explique sa démarche : « explorer le gouffre entre l’effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive et l’étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé ».

    Mais par quel bout prendre ce récit, peut-être l’ultime, qui macère dans les recoins de sa mémoire et de ses carnets intimes ?

    « Aller jusqu’au bout de 1958, c’est accepter la pulvérisation des interprétations accumulées au cours des années. Ne rien lisser. Je ne construis pas un personnage de fiction. Je déconstruis la fille que j’ai été ». C’est donc saisir sans complaisance les aspérités et la brutalité juvénile d’Annie D. car « tout en elle est désir et orgueil ».

    Dans Mémoire de fille, Annie Ernaux replonge dans l’été 1958. C’est à la colonie de S. qu’elle passera sa première nuit avec un homme. Cette expérience bouleversante restera longtemps marquée dans la chair et le sang et aura pour conséquence collatérale de voir s’éteindre les ambitions scolaires de la jeune femme.

    Alors que nous sommes dix ans avant la libération sexuelle, « avoir reçu les clefs pour comprendre la honte ne donne pas le pouvoir de l’effacer ». A 18 ans, Annie D. connaît l’amour, l’impudeur, la flétrissure et l’exclusion mais elle est « fière de ce qu’elle a vécu, tenant pour négligeable les avanies et les insultes ».

    A partir de cette nuit et les deux années qui suivront, une expérience et un savoir nouveau sont acquis qui donneront un grand livre quelque 50 ans plus tard. Annie Ernaux écrit à partir de photos, de lettres écrites à ses amies et d’une mémoire implacable. Mémoire de fille est « en définitive, la démonstration édifiante que, ce qui compte, ce n’est pas ce qui arrive, c’est ce qu’on fait de ce qui arrive ». Une vie, une œuvre.

    Le livre sur le site des Editions Gallimard

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  • A CÔTÉ DU SENTIER de DANIEL SIMON (Éditions M.E.O.)

    Par Lucia SANTORO

     

    a-cc3b4tc3a9-du-sentier-de-daniel-simon.jpg?w=600Daniel SIMON a une prédilection pour les récits courts et enlevés, les poèmes en prose. L’homme écrit juste. Son style méditatif et poétique, puissant et ramassé, laisse pantelant. Exigeant, il s’emploie à esquiver la littéralité du récit, lui préfère la parabole et la poésie.

    Le titre poétique de ce nouveau recueil est tiré de l’une des dix-neuf nouvelles qui le compose. À marcher « à côté du sentier », nul ne risque de se perdre tandis que, marginal d’occasion, il a l’impression trompeuse de sortir de sa zone de confort et de partir à l’aventure. Pourtant, jamais il n’aura quitté le sentier des yeux. Certains, comme Julia, décident un beau jour d’en frayer un nouveau. L’égarement sera, peut-être, source de renaissance. Mais où diable mène-t-il ce chemin si étroit ? Quelques-uns en seront chassés et condamnés à l’errance. La révolte des Canuts n’aura plus lieu…

    Le regard de Daniel Simon est mélancolique, féroce et sans concession. Lui, qui s’est nourri des espérances de l’après-mai 68, est un observateur perspicace d’un monde en mutation et en recul social. Il se saisit de l’instant, le transforme à sa façon. Aussi, le trou laissé par une dent, prémisses du manque, lui évoque le début d’une déchéance physique et morale. La crise de 2008 lui inspire un texte fécal et d’une cruelle lucidité tandis que, au beau milieu du sentier, il y a Désiré, enfant frappé de cécité aux yeux desquels ses copains veulent pourtant exister.daniel-simon-3.jpg

    Chaque page est imprégnée du désir de prendre chair, d’être vu et reconnu, et du besoin de laisser des traces pour mieux combattre l’inanité d’une vie. Chaque texte est traversé par le sentiment illusoire de liberté tandis que l’ennui, qui rend capable du meilleur comme du pire, est prégnant et englue le lecteur. Celui-ci reconnaît également la sensation d’angoisse intrinsèquement liée à toute transition d’une civilisation qui change ou qui se meurt. Après nous, le déluge ? Un sentiment de déjà-vu résonne. On sait ce qu’il adviendra puisqu’on l’a déjà vécu…

    La lecture d’À côté du sentier est un délicieux exercice de défragmentation. En dépit de leur remarquable concision, les récits sont si féconds qu’ils invitent le lecteur avide à réfréner son désir et à morceler sa lecture. A côté du sentier est un peu comme la poussière d’étoiles : brillante, subtile et précieuse. Lisez, lisez, il en restera toujours quelque chose.

    À côté du sentier est publié aux éditions M.E.O.

    Le précédent recueil de Daniel SIMON, Ne trouves-tu pas que le temps change ?, a obtenu le prix Gauchez-Philippot en 2012.

     

    Extraits

    « Ça a commencé comme ça… Il a perdu une dent. Bêtement, en tombant. Une incisive. Un trou noir. Le reste est encore plus simple, pas suffisamment d’argent et le trou est resté. Mais il n’a plus souri. Il a d’abord porté sa main à sa bouche pour masquer le trou. Mais on ne regardait plus que ça. Alors, il a fini par retirer sa main et à parler, comme ça. On ne l’écoutait plus de la même façon. On regardait le trou et on avait peur de tomber dedans. Pourquoi ce trou n’était-il pas bouché ? On s’en doutait, on avait peur. » (in Face-à-Face)

    « Ça recommence d’une autre façon, toujours aussi sauvage, mais ça recommence toujours, d’une époque à l’autre, c’est le même scénario. On sait bien que nos gosses, vont se l’arracher le travail et ils n’en auront que des morceaux. La plupart ne travailleront pas. Des jobs, des stages, du passe-temps national. On n’a pas envie de leur dire de tout foutre en l’air aujourd’hui, parce qu’on espère encore, mais ça ne sent pas bon. » ( in Les Canuts)

    « On forme un couple un peu fragile, dans le genre « cours après moi que je t’attrape », ça fait tellement longtemps que ça dure… On a dû trouver un système qui nous convient sans décider vraiment, une façon de se jouer un air de liberté, on sait que c’est que du jeu, cette façon de se prendre au mot, de se quitter pour quelques jours, de se croire désespérés, d’être à bout de nerfs. C’est qu’un jeu facile, mais à notre âge, c’est du luxe. » (in Les Copines)

    SIMON, Daniel. A côté du sentier. [s.l.] : M.E.O., 2015. ISBN 978-2-8070-0025-4

     

    LIENS UTILES

    Lucia Santoro, bibliothécaire et écrivain public, sur le site de la Bibliothèque de la Régence à Soignies

    Le livre sur le site des Éditions M.E.O.

    Le blog de Daniel Simon auteur, éditeur

    Autobiographie rêvée, le nouveau livre de Daniel Simon paru chez Couleurs Livres