les beaux livres

  • LOLITA / NABOKOV / GAINSBOURG

    71aWuQNxYZL.jpgLe roman de Nabokov sort en 1955 à Paris (après avoir été refusé par les éditeurs américains). Vladimir Nabokov est âgé de 56 ans, il vit alors aux Etats-Unis depuis 1940 et écrit en anglais depuis 1941.

    Le livre fait d'abord scandale mais finira par être reconnu comme un des plus grands romans du XXème siècle. Le prénom Lolita est désormais synonyme de nymphette. Il est notamment cité par Marilyn Monroe dans My Heart Belongs to Daddy (dans le film Le milliardaire de Georges Cukor avec Yves Montand en 1960) et dans des chansons de Serge Gainsbourg dont l’imaginaire a été marqué par ce roman dont on retrouve des traces dans Histoire de Melody Nelson.

    Le roman a été adapté deux fois au cinéma, en 1962, par Stanley Kubrick avec James Mason (Humbert Humbert) et Sue Lyon (Dolorès Haze, dite Lolita) et en 1997 par Adrian Lyne avec Jeremy Irons et Mélanie Griffith.

    À noter qu'une nouvelle traduction en français de Lolita est le fait de Maurice Couturier pour l'édition de La Pléiade de 2002 (qu'il a d'ailleurs coordonnée). Il s'est basé sur les corrections effectuées par Nabokov à partir de la première traduction française de E.H. Kahane et de la version russe écrite ensuite par l'auteur.   

     

    Perdue : Dolorès Haze. Signalement :
    Bouche « éclatante », cheveux « noisette » ;
    Age : cinq mille trois cents jours (presque quinze ans !)
    Profession : « néant » (ou bien « starlette »).

     

    Où va-t-on te chercher, Dolorès quel tapis
    Magique vers quel astre t’emporte ?
    Et quelle marque a-t-elle – Antilope ? Okapi ? –
    La voiture qui vibre à ta porte ?

     

    Qui est ton nouveau dieu ! Ce chansonnier bâtard,
    Pince-guitare au bar Rimatane ?
    Ah, les beaux soirs d’antan quand nous restions si tard
    Enlacés près du feu, ma Gitane ?

     

    Ce maudit würlitzer, Lolita, me rend fou !
    Avec qui danses-tu, ma caillette ?
    Toi et lui en blue jeans et maillot plein de trous,
    Et moi, seul dans mon coin, qui vous guette.

     

    Mac Fatum, vieux babouin, est bienheureux, ma foi !
    Avec sa femme enfant il voyage,
    Et la farfouille au frais, dans les parcs où la loi
    Protège tout animal sauvage.

     

    Lolita ! Ses yeux gris demeuraient grands ouverts
    Lorsque je baisais sa bouche close.
    Dites, connaissez-vous le parfum « soleils verts » ?
    Tiens, vous êtes français, je suppose ?

     

    L’autre soir, un air froid d’opéra m’alita.
    Son fêlé – bien fol est qui s’y fie !
    Il neige. Le décor s’écroule, Lolita !
    Lolita, qu’ai-je fait de ta vie ?

     

    C’est fini, je me meurs, ma Lolita, ma Lo !
    Oui je meurs de remords et de haine,
    Mais ce gros poing velu je le lève à nouveau,
    A tes pieds, de nouveau, je me traîne.

     

    Hé, l’agent ! Les voilà – rasant cette lueur
    De vitrine que l’orage écrase ;
    Socquettes blanches : c’est elle ! Mon pauvre coeur !
    C’est bien elle, c’est Dolorès Haze.

     

    Sergent rendez-la moi, ma Lolita, ma Lo
    Aux yeux si cruels, aux lèvres si douces.
    Lolita : tout au plus quarante et un kilos,
    Ma Lo : haute de soixantes pouces.

     

    Ma voiture épuisée est en piteux état,
    La dernière étape est la plus dure.
    Dans l’herbe d’un fossé je mourrai, Lolita,
    Et tout le reste est littérature.

     

    Traduction : Eric Kahane

    Serge Gainsbourg lisant le poème Lolita 

    La début du roman lu par Jeremy Irons

    Marilyn Monroe dans Le milliardaire (1960)

    Lana Del Rey, 2011

    Katty Perry, 2009

    La Finlandaise Johann Kurkela, 2010 ("Adieu, Dolores Haze")

    Noir Désir,  1992

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    Bande annonce du film de Kubrick

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    Bande annonce du film d'Adrian Lyne

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    Vladimir NABOKOV à Apostrophes

  • CE QUE, S'IL FALLAIT CROIRE, JE CROIRAIS AVOIR ÉTÉ de DENYS-LOUIS COLAUX (Ed. Jacques Flament)

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    ALORS, IL FAUT QUE JE VOUS DISE…

    Je n'ai pas l'habitude d'être dithyrambique avec mes auteurs, de peur d'être accusé de rabatteur, de proxénète littéraire voulant placer ses filles, d'éditeur rigolo totalement partial usant de son aura facebookienne pour hisser des incompris vers les sommets héroïques de la gloire éphémère. Donc, je n'en rajoute jamais car, au fond, non seulement je suis partie prenante mais en plus, je n'ai pas la vérité universelle et mes choix littéraires ne sont pas nécessairement partagés par le plus grand nombre. Y a qu'à voir la liste des best-sellers pour se rendre compte que je fais dans la différence et souvent à l'opposé des profils bancables.
    Mais il en est quelques-un(e)s, chez moi (qui se reconnaîtront, mais je ne citerai pas de nom pour n'oublier personne) qui mériteraient pourtant d'être autrement plus reconnus qu'ils ne le sont et qui me font souvent pester face au manque de discernement récurrent de ceux qui sont censés nous les mettre en lumière.
    Je m'égare et me calme avant de m'énerver, ce n'est pas bon pour mon cœur de sportif vieillissant !
    Bref ! Il faut quand même que je vous dise que j'ai entre les mains le livre du siècle, et qu'il faut vraiment, vous qui me faites l'honneur de me suivre, vous le procurer sans coup férir.

    Bon, c'est vrai, j'ai des circonstances atténuantes.
    Colaux, Denys-Louis de son prénom – comme Crousse, Maray et Sanchez – sont des compagnons d'édition de longue date, puisque déjà trente ans avant que Sarkozy ne décide de se recommander derechef à une population sclérosée et amnésique, Colaux faisait paraître dans les pages d'un mystérieux magazine littéraire belge (que je publiais alors en toute bonne foi), des "Pages d'amour" que d'aucuns devraient lire pour comprendre ce qu'aimer veut dire (va falloir que je redemande une nouvelle fois au gaillard de republier ce morceau d'anthologie !). C'est dire si l'homme est persévérant, voire pugnace, voire peu rancunier. 
    Et même si rien ne l’indispose comme l’avis (favorable ou insupportable) des gens sur ses écrits, il faut que je vous dise que Colaux est un magicien, un David Copperfield de la libre inspiration, un collectionneur de "Lièvres de jade" (avec Allard), un chercheur d'art et de mots unique, un passeur d'émotions, un piroguier de l'âme à zone tempétueuse, un élément respectable, unique et ô combien appréciable dans le paysage morose actuel. 
    Il faut lire Colaux comme on lisait Baudelaire naguère. Avec envie, enthousiasme et nécessité. Parce qu'il est plus que nécessaire à notre époque de remettre à l'ordre du jour la belle ouvrage dans des pays (l'Hexagone et son voisin ledit plat) où l'on consacre sur l'autel du talent de bien piètres brûlots et objets de papier sans âme.

    Le dernier livre de Colaux, que j'ai l'honneur de publier, c'est beau comme des cris d'enfants dans un cimetière de Prague sous le soleil, comme le cul de la Vénus de Milo à travers un vitrail de Samuel Coucke, comme les "Larmes de Jacqueline" au violoncelle et c'est savoureux et mousseux comme une trappiste bleue de Chimay bien fraîche qui se répand dans un verre ballon. Ça s'étale et exhale. Colaux vous prend par la main, vous apprend à être curieux, à être intelligent, à penser avec intelligence, raffinement, discernement et une grande liberté. Une pépite dans un tas de sable. Je me répète : un vol d'albatros dessus la morne mer ambiante. 
    Et nom de Dieu, je défie n'importe quel chroniqueur littéraire digne de ce nom qui aura ce livre entre les mains de ne pas en sortir étourdi. Il y a bien trop d'abrutis médiatiques qui occupent la chaire médiatique, pour qu'une fois, une seule fois, vous ne vous laissiez aller à vous repaître, messieurs dames, et sans tarder, d'un authentique Sancho Quichotte dont vous me direz des nouvelles. Son amour des femmes et la phosphorescence de ses mots éclairent définitivement, à la façon des vers luisants dans la nuit chaude, les bassesses obscures de l'ordinaire.

    Jacques Flament, éditeur enthousiaste

     

    1172878073.jpgLe livre sur le site de l'éditeur

    Le blog personnel de Denys-Louis Colaux

    Les coups de coeur artistiques de Denys-Louis Colaux

     

  • PAVESE par PHILIPPE LEUCKX

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    De Pavese, lu avec passion et détermination, relu, repris comme on le fait des mots, des images, réécouté sans cesse puisqu’une voix inaltérable parle là, très fort, et tout à la fois entre cris et chuchotements d’âme, de Pavese, tant d’images venues illustrer, éclairer, approfondir un paysage, une histoire, un récit, tant de personnages !

    A reprendre ainsi une œuvre à rebrousse-fil, en partant comme beaucoup l’ont fait, des œuvres de la fin – Le Bel Eté, La Lune et les feux – pour remonter aux sources, on mesure combien la cohérence des voix et des thèmes relie avec ténacité et subtilité tout l’écheveau pavésien.

    Bien sûr, le paysage, la femme, la chronologie vitale de l’enfance à la mort, la source des autres, sont déjà là dès l’entame d’une carrière, dans TRAVAILLER FATIGUE.

    Evidemment, une première œuvre consigne en germes et forces tout le parcours d’une vie consacrée aux lettres.

    Mais quoi ? Tout serait donc dès la première ligne écrite affaire de cohésion, de fidélité à des sujets, à des lieux aimés ?

    Mais quel Pavese déloger des poncifs, des images toutes prêtes si vite collées ? L’auteur a souffert, au-delà du possible, des lectures réductrices, et le voilà soixante-deux ans après sa mort, beaucoup moins choyé qu’aux lendemains d’une carrière fulgurante, suicide et prix Strega et parution posthume du noir Métier de vivre. Pavese ne déroge guère à cette désaffection et il fut peu fêté pour son centième anniversaire de naissance en 2008, lui qui fit fête si souvent aux personnages.

    Peut-être fallait-il, même très modestement, après Italo Calvino, Dominique Fernandez, Philippe Renard, Christian Viguié, Ludovic Janvier, réparer une manière de négligence critique voire de méconnaissance de textes pour longtemps coulés dans le marbre des clichés : une poésie relativement restreinte, un suicide qui prend, autant que des paysages encore une fois trop mobilisateurs, beaucoup de place, écrase la légère gravité des poèmes du livre premier de 1936 ?

     

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    Ce détour par le premier livre de poésie nous semble essentiel, non seulement par son statut de première œuvre, celui des urgences à dire, mais aussi parce qu’elle constitue une expérience unique dans ce genre au cours des années trente.

    Quoi de plus étrange, d’excentrique que ce Lavorare stanca, loin de toute sensiblerie dannunzienne, éloignée des travaux surréalistes en cours en France, en Belgique, à mille lieues du lyrisme de feu d’un Lorca, en rien comparable aux recherches hermétiques d’Ungaretti, ni encore à la concision d’un Mandelstam…Comme si cette poésie de 1936, mal accueillie alors, passée sous silence, n’avait rien à voir avec les grands pontes du temps poétique. Sans oublier Artaud, Supervielle, Michaux, Aragon, pour citer quelques noms francophones d’alors.

    Lavorare stanca est sans doute une exception miraculeuse. Aussi, j’ai voulu, par cette petite communication, vous enjoindre à traverser ce livre en empruntant le regard de Pavese. Ce qui est aussi un autre « métier », celui de lire le monde, son monde.

    Mais que sait-on, en 1936, de ce Pavese-là ?

     

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    Un petit bled piémontais voit naître,  le 9 septembre 1908,  Cesare Pavese. Les Langhe, une terre de collines, de vignobles, à quelques encâblures de la Ville de Turin, que l’on voit des belvédères que sont Superga, Canelli…

    Enfance endeuillée par la mort du père. Mère forte. Retour à Turin très vite.

    Liceo d’Azeglio. Un professeur de lettres mentor, Augusto Monti, auquel le premier livre sera dédié.

    Les amitiés indéfectibles qui se nouent, avec le terreau littéraire et la ville pour bases, autour de ce prof de lettres extraordinaire qui met le jeune adulte à l’étrier de l’université.

    Suivront études et thèse de lettres consacrée à la poésie de Walt Whitman.

    Et voilà la poésie et l’Amérique qui entrent en force dans la vie du jeune Pavese, et dans le même temps, les retours dans le village natal, San Stefano Belbo, et les environs avec les amis de toujours,  Leone  Ginzburg, Tullio Pinelli, entre autres, annoncent clairement les topiques de l’univers des premiers romans et nouvelles. Ciau Masino, Paesi tuoi, La bella estate… Entre Pô, baignades et lentes pérégrinations sur les chemins colliniers, fêtes.

    Laissons parler Pavese.

     

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    « Je ne dois pas oublier combien j’étais perdu avant Les Mers du sud et que je me suis mis à connaître mon univers au fur et à mesure que je le créais » C’est ainsi, à la date du 15 octobre 1936, que, confinato du régime fasciste depuis le 5 août à Brancaleone, Pavese en pur autocritique évalue son travail d’écriture de Lavorare stanca.

    Ce poème inaugure assez logiquement le livre de poèmes. Et pour notre lecture, il offre le meilleur des cheminements puisque Pavese le décline d’emblée entre collines, silence et ancêtres. Le poème peut s’ouvrir en toute sérénité et c’est le soir.

    POÈME 1: LES MERS DU SUD (fragment)

    Un soir nous marchons le long d’une colline,

    en silence. Dans l’ombre du crépuscule qui s’achève,

    mon cousin est un géant habillé tout de blanc,

    qui marche d’un pas calme, le visage bronzé,

    taciturne. Le silence c’est là notre force.

    Un de nos ancêtres a dû être bien seul

    — un grand homme entouré d’imbéciles ou un malheureux fou —

    pour enseigner aux siens un silence si grand.

    Ce soir mon cousin a parlé. Il m’a demandé

    de monter avec lui : du sommet on distingue,

    au loin, quand la nuit est sereine, le reflet

    du phare de Turin. « Toi qui habites à Turin… »

    m’a-t-il dit, « tu as raison. Il faut vivre sa vie

    loin de chez soi : profiter, jouir de tout

    et puis, quand on revient comme moi à quarante ans,

    plus rien n’est pareil. On n’oublie pas les Langhe. »

    Il m’a dit tout cela et il ne sait pas l’italien,

    mais il parle lentement le dialecte qui, comme les pierres

    de cette même colline, est tellement rugueux

    que vingt ans de langages et d’océans divers

    ne l’ont pas entamé. Et il gravit la côte

    avec ce regard recueilli qu’enfant j’ai souvent vu

    dans les yeux des paysans un peu las.

     

    Turin, les Langhe, l’amitié, la force des silences et des collines : tout Pavese tient déjà dans ce poème liminaire qui grave la double dimension que le poète se donne : regarder loin et recueillir en soi ce que la terre d’ancêtres a livré.

    Plus tard, le 15 février 1936, il note, toujours dans ce qui, au fond, est l’amorce de son journal de vivre : « On dirait que mon livre est l’extension de San Stefano Belbo et sa conquête de Turin »

    Entre le village natal et la ville des études, des éditions et des amis, l’œuvre va circuler comme le sang entre veines et artères.

    Comme dans un aller-retour essentiel, où l’espace pavésien se crée sous nos yeux, le temps d’une promenade, le soir.

     

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    Suffit-il de regarder, ou de prendre bonne mesure de ce que le poème pavésien déroule, puisque le soir libère, aère le regard, offre de nouvelles réalités, et retour au pavé de la ville, dans cet aller, dans ce retour, notre poète nous élève et cette hauteur morale du poème, on la doit à ce style unique de récit-poème, où le lecteur peut puiser sa dose de regards vus, entrevus, perdus dans la nuit de la ville comme autant de réverbères :

    POÈME 2: DEUX CIGARETTES 

    Chaque nuit, on se sent libérés. On regarde les reflets de l’asphalte 

    Sur les boulevards qui s’ouvrent au vent, lumineux. 

    Chaque rare passant a un visage et une histoire,

    Mais à cette heure on ne sent plus fatigués : 

    Les réverbères par milliers sont à ceux qui s’arrêtent

    pour frotter une allumette.

    L’allumette s’éteint contre le visage de la femme

    qui demande du feu. Elle s’éteint dans le vent

    et la femme déçue m’en demande une deuxième

    qui s’éteint : maintenant, elle rit doucement.

    Ici on peut parler à voix haute et crier,

    car personne n’entend. Nous levons nos regards

    vers toutes ces fenêtres - des yeux fermés qui dorment –

    et nous attendons. La femme se plaint en grelottant

    parce qu’elle a perdu son écharpe bariolée

    qui la nuit la chauffait. Mais si on s’appuie

    contre le coin de rue, le vent n’est plus qu’un souffle.

    Sur l’asphalte consumé, il y a déjà un mégot.

    Cette écharpe venait de Rio mais la femme me dit

    qu’elle est bien contente de l’avoir perdue, car elle m’a rencontré

    Si l’écharpe venait de Rio, elle est passée la nuit

    sur l’océan inondé de lumière par le grand paquebot.

    Des nuits de vent, sans doute. C’est un marin à elle

    Qui la lui a donnée.

    Le marin n’est plus là. La femme me chuchote

    qu’elle va me montrer son portrait, tout bouclé et bronzé,

    si je monte avec elle. Il partait sur des cargos crasseux

    et nettoyait les machines : mais moi, je suis plus beau.

    Sur l’asphalte, il y a deux mégots. Nous regardons le ciel :

    la fenêtre là-haut – elle la montre du doigt – c’est là nôtre.

    Mais là-haut, il n’y a pas de poêle. Les cargos qui se perdent

    la nuit ont peu de fanaux ou n’ont que les étoiles.

    En jouant à nous réchauffer, nous traversons l’asphalte

                                                     bras dessus bras dessous.

     

    Le regard  d’un Pavese qui aime tant circonscrire le réel pour l’apprivoiser. Nombre de poèmes précisent cette échancrure. Pour quel effet ? Toujours une fenêtre découpe ce monde. Sans cesse l’œil vient y battre pour renouer avec l’intime présence du réel; cet œil est une conscience. Lire le monde suppose cette phénoménologie patiente, attentive, promeneuse. Tantôt Pavese inscrit un regard tranchant qui scinde, tantôt il ouvre l’espace. Cette écriture de la distance relie cette prise de conscience : il a pris du recul et les mots signifient tout à la fois la beauté et l’impossible beauté, cet affront de la beauté d’un paysage que seuls les vocables peuvent encore conquérir, puisqu’il n’est plus de ce monde, ce petit villageois  Turinois devenu, il est de l’autre côté, il a cheminé.

    Conscience, oui, de celui qui, encore à Rome, le 29 juillet 1935,  avant d’être expédié en Calabre pour confinement, dit : ho fatto una prima cosa contro la mia coscienza, à propos de son inscription au parti fasciste pour obtenir un poste d’enseignement.

    Attardons-nous un peu sur ce profil assez extraordinaire d’un jeune homme de vingt-huit ans, à l’heure de la sortie de ce premier livre.

     

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    Quel bagage offre-t-il ? Une thèse sur Walt Whitman, un nombre important de traductions de l’américain, des articles dans la revue « La Cultura », un premier roman resté dans les tiroirs, Ciau Masino, qui ne sera publié qu’en 1968.

    Quelle lucidité, grands dieux, pour capter, dans cette aire où jeunesse, vieillesse, conscience de la terre s’unissent, se fondent, s’éclairent ou s’ombrent !

    La « voix du soleil » âpre et douce fait trembler l’air. Cette voix de Pavese prélève au réel ses pépites de conscience :

    POÈME 3 : LA VIEILLE IVROGNE

    Elle aime aussi, la vieille, s’étendre au soleil

    les deux bras grands ouverts. Les lourds feux

    écrasent mon visage menu comme ils écrasent la terre.

     

    De tout ce qui brûlait, seul reste le soleil.

    L’homme et le vin ont trahi et rongé cette chair étendue,

    sombre sous son habit, mais la terre craquelée

    bourdonne comme une flamme. Les paroles sont vaines,

    et les regrets sont vains. Le jour vibrant revient

    où ce corps lui aussi était jeune, plus brûlant que le soleil.

    Au souvenir, les grandes collines vivantes et jeunes

    comme ce corps surgissent, et le regard de l’homme,

    l’âpre saveur du vin, deviennent à nouveau

    douloureux désir : le feu jaillissait dans son sang

    comme le vert dans l’herbe. Par sentiers et par vignes

    le souvenir se fait chair. La vieille, immobile,

    les yeux clos, elle jouit du ciel avec son corps d’alors.

     

    Dans la terre craquelée bat un cœur plus solide,

    comme le torse robuste d’un père ou d’un homme.

    La joue ridée se serre contre elle. Le père lui aussi

    et l’homme lui aussi, sont morts trahis. La chair

    s’est rongée dans leurs corps aussi. Et la chaleur du ventre

    l’âpre saveur du vin, jamais plus ne les réveilleront.

    Par l’étendue des vignes la voix du soleil

    âpre et douce susurre dans l’incendie diaphane,

    comme si l’air tremblait. Tout autour l’herbe tremble.

    L’herbe est jeune comme les feux du soleil.

    Les morts sont jeunes dans l’ardent souvenir.

     

    Et si la marche porteuse trouve à s’exprimer si souvent, au fil des traversées des collines, son exact contraire, l’arrêt, sur image, pourrait-on dire, fixe ainsi ce désir insatiable d’immobiliser, dans la chair des personnages, dans la claire conscience du temps qui a coulé, de la terre qui ne reste que craquèlements et blessures, âpreté pavésienne.

    Combien Pavese souligne, sans surligner, sans y ajouter une force démonstratrice bien étrangère à sa poésie, le passage du temps, la grande affaire.

    Immobilité, pourtant, inutilité, souvent. Tant de vers, assis comme des paysages devant « une mer inutile », des « collines ». On s’assoit, on regarde, on passe le temps ainsi, on est « repus ». Comme au cinéma, activité dont Cesare fut friand dès les années 28, 29, la fenêtre est un signifiant qui redouble non seulement l’œil mais cette vision du monde « serrée » - le terme revient souvent dans les poèmes -, cadrée. Le temps passe mais s’étend à l’espace. Aussi Pavese anime-t-il cet espace confiné d’une éventualité, d’un impossible prolongement : « la rue deviendrait une joie ».

    Ailleurs, « l’ardent souvenir », signifiant aussi de tout ce qu’il faut dire, retenir, dans la gravité comme dans l’exaltation réfrénée par le style, apte à saisir, comme par une fenêtre, ce qu’il reste d’un monde enfui.

     

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    Il y aurait beaucoup à dire de cette « étroite fenêtre » pavésienne. Outil d’appréhension, méthode stylistique, organe cinématographique à la Ozu, déclic paysager qui scande le réel des collines pour mieux l’apprivoiser le temps de quelques vers dans la saccade des impressions ?

    Elle offre, sans jeu de mots, un appui à notre vision du monde-poème. Dans l’exact relais de la marche porteuse, comme le philosophe-ethnographe Sansot nous la donne à lire entre prouesses et poussières, le cadre intime de la fenêtre suggère entre autres qu’il est tant de manières de se rapporter au monde, entre périple d’observation, dans l’avancée et le retrait, et suspension suraiguë où le cœur cadre autant que l’œil. Le cœur a retenu, longtemps après, cette vision carrée du monde, au-delà de l’arrondi des collines, sans doute dans le ton assez stoïcien de ce qu’il faut se donner comme morale du recul. Balthus n’a rien fait d’autre avec sa « Jeune fille à la fenêtre » : suspendre le réel pour mieux l’analyser.

    Sans doute, le poète de « Lavorare stanca » par ses deux mots, entre tension et relâchement, a-t-il voulu nous signifier aussi l’intime de l’être humain, toujours porté et sans cesse retenu : ne l’a-t-il assez éprouvé, par exemple, par  ses relations avec les femmes, ardentes, difficiles, tendues, ou en rétention !

    Pavese, qui se glissait à merveille dans le corps et l’âme des jeunes femmes, suffit-il de se rapporter aux beaux portraits des deux romans Le Bel Eté et Entre femmes seules, parle en leur nom, les frôle, les observe, les juge, les retient, les décrit avec une aisance qui ne manque pas de tremblement :

    POÈME 4 : À QUOI PENSE DEOLA

    Deola passe sa matinée au café et personne ne la remarque. En ville, à cette heure-ci, tout le monde s’affaire au soleil froid de l’aube. Deola, elle non plus, n’a besoin de personne et elle fume tranquille en humant le matin.

    En maison, il lui fallait dormir à cette heure-ci pour reprendre des forces : avec leurs sales godasses, ouvriers et soldats, des clients qui vous brisent les reins, salissaient la natte sur le lit. Mais seules, c’est différent : on peut faire un travail plus soignant et c’est pas fatigant ;

    Le type d’hier soir, en la réveillant tôt, lui a donné un baiser et l’a emmenée à la gare lui souhaiter bon voyage : « Si je pouvais, chérie, je resterais bien avec toi à Turin. »

    Bien qu’un peu étourdie, elle est fraîche aujourd’hui, Deola, et elle aime être libre, boire son lait et manger des brioches. Ce matin, elle est presque une dame, si elle regarde les passants, c’est seulement pour ne pas s’ennuyer. A cette heure, en maison, on dort et ça sent le renfermé.

    - La patronne sort en ville -, c’est idiot de rester là-dedans.

    Pour faire les dancings, chaque soir, il faut un peu d’allure et en maison à trente ans, ce qui en reste est fichu.
    Deola est assise, son profil tourné du côté d’une glace et elle se regarde dans la fraîcheur du verre ; un visage un peu pâle : ce n’est pas la fumée qui est dans l’air. Elle fronce les sourcils.

    Il faut vraiment en vouloir comme Mari pour rester en maison (« car ma chère, les hommes viennent ici pour s’offrir des caprices que ni femme ni maîtresse ne peuvent satisfaire ») et Mari travaillait inlassable, avec un grand brio, et se portait fort bien. Les passants qui défilent ne distraient pas Deola qui travaille le soir seulement, par de lentes conquêtes dans sa boîte de nuit. Quand elle fait des clins d’œil à un client ou qu’elle cherche son pied, elle aime les orchestres qui lui donnent l’impression d’être une grande actrice, dans la scène d’amour avec un jeune homme riche. Un client chaque soir lui suffit pour avoir de quoi vivre (« peut-être que le type d’hier m’aurait emmenée pour de bon vivre avec lui ») Et pouvoir rester seule le matin, et s’asseoir au café. Sans besoin de personne.

     

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    8

    Turin des femmes faciles. La salissure imposée. Le repos à prendre. Le naturalisme pavésien a de ces légèretés et de ces justesses. L’extrême solitude du juste repos.

    Taxé très souvent de misogynie, Pavese explore, en équilibriste du jugement moral, les diverses facettes de la femme, miroir tentateur, bijou difficile à capter comme l’on s’use à polir les pierres, « femme morte » ou inaccessible, comme ce « vieil homme » « revenu de tout » évoque sa défunte et leurs ébats :

    POÈME 5 : L’INSTINCT

    Le vieil homme, qui est revenu de tout,

    du seuil de sa maison, sous le tiède soleil,

    regarde le chien et la chienne défouler leur instinct.

    Sur sa bouche édentée les mouches se poursuivent.
    Sa femme est morte il y a très longtemps. Elle aussi,

    comme toutes les chiennes, ne voulait rien savoir,

    - pas encore édenté – la nuit venait,

    ils se mettaient au lit. C’était bien beau l’instinct.

    Ce qui est bien chez le chien, c’est qu’il est vraiment libre.

    Du matin jusqu’au soir, il vadrouille dans la rue ;

    et il mange, ou il dort, ou il monte les chiennes :

    il n’attend même pas qu’il fasse nuit. Sa raison

    c’est son flair, et les odeurs qu’il sent sont chez lui.


    Le vieil homme se souvient qu’il a fait ça une fois

    dans un champ de blé, en plein jour, comme un chien.

    La chienne, il ne s’en souvient plus, mais il se rappelle

    le grand soleil d’été, la sueur et l’envie de ne plus s’arrêter.

    C’était comme dans un lit. S’il avait encore l’âge,

    il voudrait ne faire ça que dans un champ de blé.

    Une femme descend dans la rue et s’arrête pour voir ;

    passe un prêtre qui se tourne. Sur la place publique,

    on peut faire ce qu’on veut. Et la femme elle-même

    qui, à cause de l’homme, n’ose se retourner, s’arrête.

    Un enfant, seulement, ne tolère pas le jeu

    et il fait pleuvoir des pierres. Le vieil homme s’indigne.

     

    On est tout entier dans ce regard de l’homme vieilli, qui se tourne vers son passé autrefois sexuel, aujourd’hui édenté. L’instinct délité, il y a là toute la stratégie du manque, de la carence affective et tous les tabous : ces chien et chienne qui se défoulent, une femme, un prêtre, un enfant qui fait pleuvoir les pierres comme on lapide, comme on mutile, comme on punit le pornographique.

     

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    9

    Allers et retours, autres figures massives d’un recueil où on peut, comme d’un retour, être revenu de tout. Comme préfiguration du dernier opus où Nuto, revenu de tout lui aussi, multiplie les allées et venues vers les villages en fêtes, ici les promeneurs arpentent cette figure du retour, retour à soi, ou aux autres, de la veille au matin, de la nuit au jour.

    L’absence de l’ami, même présent, inaugure une autre complexité pavésienne. On est là au sein des collines, sans y être. « Mon ami ne regarde pas ».

    Absence, mort, vide, retour du vide, incisif, insistant. L’homme immobile du « Bois vert » est-il l’homme peut-être mort de « Poggio reale » ? Tout invite à le croire. Il est allé en prison, il est immobile, il est seul, il a déjà sur lui « l’odeur insolite de terre » et il y a « cette longue prison » de l’attente.

    La mort, « l’obscurité sale », Pavese multiplie les tableaux, des basons brefs évocateurs de sang, de vie, de mort sous « les étoiles ».

    Sans cesse l’espace est investi de temps : le temps du sommeil lourd ou la brève agonie, « la longue peur/ qui dure depuis l’aube ». Il hisse la mélancolie au rang des beaux-arts et la solitude est reine. Il suffit de lire la chute d’un poème, d’un monde : « les étoiles ont vu du sang dans la rue ». Pavese innerve de stellarité l’humain couché, assis. Même  « le clochard est un fragment de rue ». une poudre salie d’étoile ?

     

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    10

    Un lyrisme combattu par les outils de mort ?

    Puisque le temps, cette grande mangeuse, on est cet enfant qui peut « aller jouer dans les prés » et aujourd’hui, les « boulevards » empiètent sur le vert. On n’est désormais plus cet enfant en vadrouille, on a connu la prison, on « embêtait les filles  comme ça dans le noir ». Aujourd’hui, « on fait des enfants » et les femmes ne disent rien. La vieillesse veille, au soleil étendu. Et pourtant, on a été jeune mais le temps et les hommes ont trahi.

    Une errance au hasard des collines, comme l’errance fondamentale de l’homme, qui vit, se cherche, capte, délaisse, se déglingue et meurt ?

    La terre s’ouvre, failles et délices ?

    POÈME 6 : ANCÊTRES

    Stupéfié par le monde, il m'arriva un âge

    où mes poings frappaient l'air et où je pleurais seul.

    Ecouter les discours des hommes et des femmes

    sans savoir quoi répondre, ce n’est pas réjouissant.

    Mais cet âge a passé lui aussi : je ne suis plus tout seul,

    si je ne sais répondre, je m’en passe très bien.

    J’ai trouvé des compagnons en me trouvant moi-même.

     

    J’ai découvert qu’avant de naître, j’avais toujours vécu

    dans des hommes solides, maîtres d’eux,

    dont aucun ne savait que répondre et qui tous restaient calmes.

    Deux beaux-frères ont ouvert un commerce – le premier

    coup de chance en famille – l’étranger était sérieux,

    calculant sans arrêt, mesquin et sans pitié : une femme.

    Quant au nôtre, au magasin, il lisait des romans

    - au village c’était quelque chose – et les clients qui entraient

    s’entendaient déclarer par quelques rares mots

    qu’il n’y avait pas de sucre et pas plus de sulfate,

    que tout était fini. Et c’est lui qui plus tard

    a donné un coup de main au beau-frère en faillite.

    Quand je pense à ces gens, je me sens bien plus fort

    que si devant la glace je roule les épaules

    et forme sur mes lèvres un sourire solennel.

    J’eus, dans la nuit des temps, un grand-père

    qui, s’étant fait rouler par un de ses fermiers,

    se mit alors lui-même à bêcher les vignobles – en été –

    pour avoir un travail bien fait. C’est ainsi

    que toujours j’ai vécu et toujours j’ai gardé

    un visage intrépide et j’ai payé comptant.


    Et dans notre famille, les femmes ne comptent pas.

    C’est-à-dire que chez nous elles restent à la maison

    Et nous mettent au monde et ne disent pas un mot

    Et ne comptent pour rien et nous les oublions.

    Chaque femme répand dans notre sang quelque chose de nouveau

    mais elle s’anéantit entièrement dans cette œuvre

    et nous seuls subsistons, ainsi renouvelés.

    Nous sommes pleins de vices, de tics et d’horreurs

    -nous les hommes, les pères - certains se sont tués,

    mais il y a une honte qui jamais n‘a touché l’un de nous :

    nous ne serons jamais femmes, jamais l‘ombre de personne.

     

    J’ai trouvé une terre en trouvant des compagnons,

    une terre mauvaise où c’est un privilège

    de ne pas travailler en pensant à l’avenir.

    Car rien que le travail ne suffit ni à moi ni aux miens ;

    nous savons nous tuer à la tâche, mais le rêve de mes pères,

    le plus beau, fut toujours de vivre sans rien faire.

    Nous sommes nés pour errer au hasard des collines,

    sans femmes, et garder nos mains derrière le dos.

     

    Ecoutons encore et encore la voix de Pavese, toujours plus complexe voire démultipliée en nuances et en ramifications. Une insondable mélancolie trame cette poésie.

    Travailler fatigue est une somme, non seulement esthétique (ces scènes suspendues dans l’aire pavésienne), mais aussi tonale, musique des mots sur un rythme de marche et de suspens, où les errances thématiques relaient les errances verbales.

    Poésie de lents travellings coupés d’images crépusculaires ou solaires, coupés de fenêtres, de ruelles, d’échancrures dans le réel.

    Poésie d’une fidélité aux lieux, aux gens, aux générations qui nous fondent, nous sondent. Fidèle à la perte, aux traces, à la solitude, aux répétitions, aux légères variations, où le calme bruit d’étonnantes questions existentielles sur notre errance fondamentale, à la temporalité étrange entre passé, présent du cheminement, travail et recherche blessée des désirs de l’autre et des ailleurs, entre confinement et expansion de l’espace. Autre définition de la poésie ?

     


    Conférence donnée
    par Philippe LEUCKXleuckx-photo.jpg

    le 19 février 2013 aux MIDIS DE LA POÉSIE avec Angélo BISON

  • À PROPOS DE QUELQUES LIVRES DE WITOLD GOMBROWICZ...

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    Witold GOMBROWICZ est un écrivain polonais né en 1904 et mort en 1969. De 1939 à 1963, il a vécu en Argentine. Il a terminé sa vie en France. Il a écrit quelques romans et nouvelles, du théâtre et tenu un journal singulier dans lequel il interroge les formes d'art. Il est l'auteur d'un essai intitulé Contre les poètes. On le présente communément comme l'écrivain de l'immaturité et de la Forme. Ecrivain marquant du XXème siècle, il est une des influences de Milan Kundera. Inclassable, il se disait la négation de tout ce qu'on pouvait affirmer à son propos.

    En 2007, un ministre de l'Education polonais le supprime, parmi d'autres (Dostoïevski, Conrad, Goethe et Kafka) de la liste des écrivains des manuels scolaires en raison de la charge érotique de ses écrits. 

     

     

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    COSMOS, 1964 

    "Une recherche obstinée de cochonnerie"

    Le narrateur, un étudiant qui a quitté le domicile familial, et Fuchs, qui fuit ses problèmes avec son chef, sont à la recherche d’une pension pour louer une chambre. Ils sont en plein soleil et pourtant tout est noir : les arbres, les plantes, la terre…
    Ils aperçoivent bientôt un moineau pendu au bout d’un fil de fer. Ils sont d’abord accueillis à la pension par Bouboule, la propriétaire, mais aussi par Catherette, la femme de ménage qui a une lèvre fendue à la suite d’un accident. Puis ils découvrent Léna, la fille des Wojtys, les propriétaires. Très vite, le narrateur associe, du fait d’un rapprochement fortuit, la bouche de Léna à celle de la servante. Les bouches le renvoient au moineau pendu « en une sorte de tennis épuisant ». Mais il ne place pas les deux faits sur un même plan : « Le moineau était complètement au-delà, il était d’une autre nature. »

    Léna est fraîchement mariée à Lucien et le narrateur remarque, lors du repas, leurs mains sur la nappe ; il se demande quel peut bien être la nature de leurs relations. Puis il découvre un minuscule bout de bois pendant au bout d’un court fil blanc ; aussitôt il le met en rapport avec le moineau découvert à leur arrivée. Les deux forment, il semble, le début d’une série… Puis c’est l’observation de "flèches" au plafond que les jeunes gens interprètent comme autant de signes qui ne mènent nulle part mais mettent l’esprit du narrateur en émoi. Qu’est-ce que tout cela signifie ?
    « En tout cas, la réalité environnante était désormais contaminée par cette possibilité de significations multiples. »

    Cette quête insensée d’un sens l’épuise complètement, le prive de tout sentiment. Un autre indice, un timon placé dans le jardin, conduit les enquêteurs à chercher dans la direction qu’indique l’objet : la chambre de Catherette. Mais leur virée nocturne va être mise à mal et se terminera, après avoir aperçu Léna nue, dans une succession d’actes absurdes par l’étranglement de son chat puis par sa pendaison par le narrateur.
    « Je me rapprochais de Léna en tuant son chat bien-aimé, rageant de ne pouvoir faire autrement », observe Witold une fois son acte accompli en secret. Il reconnaît aussi que, s’il a agi de la sorte, c’était par méconnaissance de « ses sentiments à son égard. »
    S’ils avaient été moins obscurs, il aurait pu apporter une réponse. Passion ? Amour ? Désir de la torturer ou de la caresser ? Plus loin, il reconnaîtra qu’il n’a pas envie d’elle parce qu’il se sent sale, dégoûtant.

    Chez les époux Wojtys, Bouboule tient la pension et Léon, ex-directeur de banque, joue les demi-fous, il tient des propos décousus et roule des boulettes de pain à table. Après l’épisode du chat, Léon organise une sortie à la montagne sur le lieu où, 27 ans plus tôt, il a connu « la plus grande bamboche de sa vie ». Sont conviés à cette expédition deux jeunes couples amis de Léna et Lucien : Loulou et Louloute ainsi qu’un chef d’escadron accompagné de Ginette, son épouse. Plus un prêtre qu’ils découvrent sur le bord de la route, comme en prime, pour introduire le péché, la bénédiction dans tout ce beau monde… Ils s’installent dans une maison. Mais ce lieu apparaît surtout éloigné de la pension, de l’endroit où tout s’est passé : les pendaisons, l’étranglement du chat, la mise en relation des bouches car, ici à la montagne, la bouche de Léna, sans celle de Catherette restée à la campagne, apparaît esseulée, dénuée de sens. Tous sont comme ailleurs, absents à ce qu’ils vivent là : « Notre présence ici était une présence ‘ailleurs ‘…Tout se passait dans l’éloignement. »

    Le narrateur est accablé par ces nouveaux faits liés à de nouveaux visages, d’autres arrangements. Après un repas qui réunit tous les protagonistes du voyage sauf un, Witold sort et, après avoir observé un nouvel appariement de bouches (celles du prêtre et de Ginette vomissant), il découvre le corps pendu de Lucien. Mû comme par une logique impérieuse (celle d’unir la bouche à la pendaison, comme on boucle un cycle), il mettra le doigt dans la bouche du mort puis dans celle du prêtre vivant.
    Enfin, sans rien dire de ce qu’il a vu, il rejoindra la troupe qui, sous la conduite de Léon, se rend sur ce lieu foulé vingt sept ans plus tôt où il connut le comble de la volupté.

    À l’entame du chapitre 10, la narrateur hésite à nommer « histoire » ce qu’il nous raconte mais choisit plutôt les termes « d’accumulation et dissolution… continuelle…d’éléments». Tentative impossible d’organiser le chaos, de donner un sens aux signes que nous observons. Impossibilité même de fixer son attention sur un fait tant la masse des sollicitations sensuelles est nombreuse, en permanente évolution. Impossibilité aussi d’assumer ses désirs, de satisfaire ses envies…

    En 1962 (le roman, le dernier de l’auteur, paru en 1965), Gombrowicz écrit dans son journal : « Qu’est-ce qu’un roman policier ? Un essai d’organiser le chaos. C’est pourquoi mon Cosmos, que j’aime appeler un roman sur la formation de la réalité, sera une sorte de récit policier. »

    Un roman policier sans crime mais où les obsessions sont élevées à hauteur du monde : tout est indice d’un crime en train de se perpétrer, celui du sens, de la raison d’être de l’univers et de notre existence.
    Un fabuleux roman, peut-être le meilleur de son auteur.  E.A.

     

    Bande annonce du film d'André Zulawski

     

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    FERDYDURKE, 1937

    Le roman de l'immaturité

    Premier grand roman de Witold Gombrowicz dans lequel on trouve déjà la thématique et les images fortes qui feront tout l’attrait de « La Pornographie » ou de « Cosmos ». Ce roman mélange les genres, il inclut le commentaire de l’auteur ainsi que des contes indépendants: "Philibert doublé d’enfant", ou "Philidor doublé d'enfant" (splendide conte absurde).

    Les chapitres ont pour titre « Attrapage et suite du malaxage », « Déchaînement de jambes », « Déchaînement de gueules » ou encore « Compote ». Et c’est bien un sentiment de fourre-tout, de dévergondage, qui domine dans ces lignes. Gombrowicz parle de romans épico-grotesques à propos du genre de ses ouvrages en prose dont l'énormité de certaines scènes fait penser à du Rabelais.

    Mais que raconte Ferdydurke ? Le retour à l'école d'un homme de trente ans (on pense aussi à Ernesto de « La pluie d’été « de Duras) qui rencontre des univers propres à l’emprisonner et à le maintenir dans un état d'adolescence prolongé. Le narrateur tombe amoureux d'une lycéenne « moderne », qui a peu vieilli depuis et qui, à plus d'un égard, rappelle la Lolita d'un autre auteur au parcours en bien des points semblable à celui de Gombrowicz : Nabokov.

    Le roman s’achève par une critique en règle de la différence de classe encore très marquée avant la guerre dans la campagne polonaise entre l'aristocratie et la paysannerie.

    Mais la grande leçon de Gombrowicz aura été de montrer très tôt, bien avant 1968, que le défunt 20 ième siècle fut celui où le rapport de force entre jeunesse et maturité aura basculé en faveur de la jeunesse, devenue valeur forte, référence pour les générations précédentes. Et plus encore, il aura pressenti que la jeunesse, antre de l'immaturité, n'est pas l'apanage d'une catégorie d'âge. E.A.

     

    512cwtVh%2BtL._SX318_BO1,204,203,200_.jpgCOURS DE PHILOSOPHIE EN SIX HEURES UN QUART, 1969

    La philosophie au pas de charge

    Dans les derniers jours de sa vie, d’avril à mai 1969, Witold Gombrowicz dispense pour ses amis proches et sa femme un cours de philosophie express. Y sont abordés, principalement Kant et son numen, Husserl et la phénoménologie, Schopenhauer dont il regrette qu’il ne soit plus lu et pour lequel il éprouve une grande affection, Sartre et l’existentialisme dont il se sentait proche (Gombrowicz est considéré par certains comme un précurseur avec Feydidurke paru, avant l’Être et le Néant, en 1937, et ses concepts de forme et d’immaturité), et dont il réactive les idées (mauvaise foi, salaud etc.). Il finit avec Nietzsche et accorde son dernier quart d’heure à Marx.
    En tant que Polonais, mais n’ayant plus mis les pieds depuis longtemps en Pologne sous la coupe communiste, il est sévère avec le marxisme et ne donne plus au comunisme est européen longtemps à vivre.
    « L’avenir du communisme ? Je supose que dans vingt ou trente ans, on larguera le communisme. »
    Juste prévision.
    Tout ce qui est enseigné l’est de façon immédiatement compréhenssible, et on peut se faire une large idée des philosophies présentées. Néanmoins, on devine que Gombrowicz aurait apporté moult modifications sinon une toute autre structure à ce cours si le temps lui avait été donné de le revoir avant parution. E.A.

     

    41NS29XK77L._SX288_BO1,204,203,200_.jpgTESTAMENT, 1969

    "Une bonne introduction à la lecture de mes ouvrages"

    Witold Gombrowicz est né en Pologne en 1904, dans une famille de souche aristocratique (il se faisait appeler comte, rapporte Ernesto Sabato). Il émigre en Argentine en 1939 puis passe quelques mois
    à Berlin avant de venir finir sa vie en France, à Vence. C’est là qu’il sera contacté par Dominique de Roux, éditeur chez Christian Bourgeois et directeur des Cahiers de l'Herne, qui lui propose de se soumettre à des entretiens, à un livre-bilan sur ses ouvrages et la philosophie qui sous-tend son Ïuvre.
    « Testament » est le livre qui en résulte. Il est suivi de la correspondance qui s'est établie entre l'éditeur et l’écrivain, et qui montre bien l'avancée d'un travail de cet ordre. Très vite Gombrowicz veut faire les questions et les réponses, il reprend le jeune éditeur sur sa fougue et sa verve et corrige ses articles. Mais quand le livre sort, de Roux gagne vraiment l'estime de Gombrowicz, qui souffre alors de graves problèmes d'asthme, par le soutien qu'il lui apporte et la stratégie d’édition qu'il déploie pour faire connaître l’Ïuvre, encore peu connue alors, du Polonais.

    Quant aux Entretiens proprement dits, il s’agit au départ d'un texte continu, entrecoupé par la suite de questions censées en faciliter la lecture. Il constitue une excellente entrée en matière - comme l'écrivain le pressent lui-même dans une lettre - à l'univers de Gombrowicz, certainement un des écrivains les plus marquants du siècle passé. Auteur de romans comme Ferdydurke, La Pornographie ou Cosmos, il fut à la fin de sa vie sur la liste des nobélisables. Il a aussi marqué le théâtre (c’est Jorge Lavelli qui le jouera le premier en France) et son Journal, dans lequel il se présente comme un adversaire de toute forme, et pas seulement d'art, a impressionné de nombreux lecteurs. Il est d’ailleurs reconnu comme un écrivain de la forme et celui qui a fait de l’immaturité un thème littéraire. Ses personnages sont d'éternels enfants qui ne se laissent pas englués dans une forme de pensée, sociale, etc. Toujours à la marge, en retrait, susceptibles de créer leurs propres formes plutôt que d’être déformés par une structure préexistente ou extérieure.
    Bien sûr ce livre ne donnera pas une idée précise du style et du talent de cet auteur qui a influencé nombre d’écrivains parmi lesquels Kundera. Mais il donnera peut-être envie de le lire.

    On trouve à titre d'exemple de son mode de pensée, dans son Journal de l’année 61, cette présentation choisie pour la quatrième de couverture du volume Quarto de chez Gallimard qui contient tous ses romans et nouvelles: « Je n'idolâtrais pas la poésie, je n'étais pas excessivement progressiste ni moderne, je n'étais pas un intellectuel typique, je n'étais ni nationaliste, ni catholique, ni communiste, ni homme de droite, je ne vénérais pas la science, ni l’art, ni Marx – qui étais-je donc ? Le plus souvent , j'étais simplement la négation de tout ce qu’affirmait mon interlocuteur… »

     Éric ALLARD 

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    VIDÉOS

    Extraits de l'émission Bibliothèque de Poche en 1960 avec Witold GOMBROWICZ chez lui, à Vence, interviewé par Michel POLAC, Michel VIANEY et Dominique de ROUX en présence de sa femme RITA.






    L'émission "Une vie une oeuvre" consacrée à l'écrivain polonais Witold Gombrowicz. Diffusion sur France Culture le 20 septembre 2007. Par Christine Lecerf. Réalisation Christine Robert.

    "Personne ne saurait même deviner l'infini de ma désertion." Witold Gombrowicz


                             

                            LE SITE OFFICIEL de WITOLD GOMBROWICZ

     

     

  • Les LETTRES DU HARAR de RIMBAUD par GÉRALDINE ANDRÉE

    9782253131212-T.jpg?itok=kpW-bUKrJ'ai relu très tard dans la nuit (jusque trois heures du matin) les lettres d'Arthur Rimbaud de Harar et de Marseille, lettres à mon sens tout aussi importantes que son oeuvre poétique.

    Et je suis frappée par cela : si le poète est désormais élevé au rang de mythe, avec tout le côté éthéré que ce mythe implique, ces lettres révèlent l'incarnation, la prison du poète dans sa chair, l'envers même de la Poésie, du feu du Soleil que le Poète a tant célébré.

    Tout au long des lettres du Harar, ce ne sont que jérémiades sur les négociations, l'argent à trouver, les voyages à faire, la rudesse du pays et les difficultés d'adaptation :

    "Il m'est tout à fait impossible de quitter mes affaires, avant un délai indéfini. Quand on est engagé dans les affaires de ces satanés pays, on n'en sort plus. Je me porte bien, mais il me blanchit un cheveu par minute. " (lettre à sa mère du 21 avril 1890).

    Et puis, ce sont les détails anatomiques de la maladie :

    les varices apparentes à la jambe droite ("achète-moi un bas pour varices" demande Arthur Rimbaud à sa mère dans sa lettre du 20 février 1891), l'amaigrissement, la perte d'appétit, le "dessus du genou (qui) a gonflé, la rotule (...) empâtée, le jarret (...) pris, la douleur jusqu'à la cheville et jusqu'aux reins", le voyage jusqu'à Zeilah "dans une civière couverte d'un rideau", soulevée pendant quinze jours par des porteurs marchant à pied dans les rocailles et le sable, les nuits d'insomnie sous la pluie avec pour seule protection "une peau abyssine", l'obligation de creuser un trou de ses mains "près du bord de la civière, pour aller à la selle sur ce trou" ensuite comblé "de terre".

    Puis, à l'arrivée, jeté sur le sol par des porteurs épuisés, le poète râle (à la fois de colère et d'agonie) en imposant à chaque porteur une amende dont le détail est écrit en guise de note en bas de page :Rimbaud-voyage-ret.jpg 

    "Mouned-Souya 1 th
    Abdhullahi 1 th
    Abdhullah 1 th
    Baker 1 th".

    Enfin la narration dans ces lettres de Marseille de ses chutes en béquille, des névralgies à l'épaule et des douleurs dans son autre jambe, la menace de devoir accomplir son service militaire dans cet état : "Que peut faire au monde un homme estropié ? Et encore à présent réduit à s'expatrier définitivement !" écrit Arthur Rimbaud à sa soeur Isabelle dans sa lettre du 24 juin 1891.

    Je trouve ces lettre fascinantes car elles évoquent le côté humain du mythe Rimbaud, homme comme les autres avant de faire partie de la constellation du ciel poétique : corps souffrant et chair prisonnière du Réel.

    Lui qui pensait que la Poésie ne pouvait dire et dépasser le Réel et que, par conséquent, il valait mieux se taire, il a réussi - je pense- à dire dans ces lettres l'indicible réel.

    Les lettres s'achèvent sur ces phrases ultimes adressées au Directeur des Messageries Maritimes dans cette lettre écrite au bord de la mort (9 novembre 1891) :

    "Envoyez-moi donc le prix des services d'Aphinar à Suez. Je suis complètement paralysé : donc je désire me trouver de bonne heure à bord. Dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord..."

    Phrase inachevée, ouverte, dans son silence, sur le rêve qu'il lui est possible d'atteindre, une fois le Réel vécu, dépassé... enfin !

    Rimbaud termine "sa trajectoire terrestre" le 10 novembre 1891.

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    Sources: Arthur Rimbaud ; Oeuvres complètes; Le Livre de Poche

    Géraldine Andrée vient de publier 3401.jpg

    TU ES RICHE DE TOUTES LES GOUTTES DE PLUIE

    aux éditions Almathée.

    Une lecture du recueil sur ce blog

  • " J'aurai longtemps vécu sans savoir grand-chose de la haine..."

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    En 1953, Nicolas Bouvier (à gauche sur la photo) rejoint en Fiat Topolino son ami Thierry Vernet à Belgrade. « Nous avions deux ans devant nous et de l’argent pour quatre mois. Le programme était vague, mais dans de pareilles affaires, l’essentiel est de partir.(….) On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. »

    Un voyage qui se terminera, pour Bouvier du moins, fin 1956 à Marseille, son ami l’ayant quitté au bout d’un an et demi de voyage pour rejoindre sa fiancée à Ceylan. Et qui lui aura permis d’accumuler de la matière pour plusieurs livres. De 1958 à 1961, il s’emploie à mettre au point son texte, à le retravailler sans cesse, à partir des notes de voyage et des lettres qu’il a envoyées à ses parents et amis. Le premier tirage de L’Usage du monde intervient en 1964 sous le signe des éditions Droz.

    Pendant leur dix-huit mois de compagnonnage, ils auront traversé une partie de la Yougoslavie, de la Turquie, de l’Iran et du Pakistan y compris un séjour de six mois à Tabriz
    Ils se séparent à Kaboul et Bouvier continue seul vers l’Inde...

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    Les livres de Kerouac (Sur la route - le rouleau original) et de Bouvier présentent d’évidentes analogies; tous deux narrent des périples en voiture à quelques années d’intervalle, tous les deux cheminent en compagnie d’un ami, d’une sorte d’alter ego, tous deux inaugurent un nouveau genre littéraire, quelque part entre la relation de voyage et le roman, cette indécision quant au genre pratiqué ayant d’ailleurs ralenti  la publication (même si pour Bouvier, c’est le refus de Gallimard d’imprimer le livre avec les 48 dessins de Vernet qui l’a poussé à publier le livre à compte d’auteur sous le nom des éditions d’un ami de collège qui avait repris la maison paternelle) pour devenir ensuite des romans cultes.

    L’écriture, stylisée, dix-neuvièmiste de Bouvier s’attache davantage aux lieux et aux personnages traversés, produisant de tableaux et des portraits pittoresques, elle ne creuse pas les psychologies ni n’explicitent l’amitié entre les jeunes gens. Alors que Kerouac s’attache beaucoup à décrire le monde vu par Neal Cassady, son ami, avec une écriture (qui garde la vitesse inhérente à son sujet) rendant davantage le mouvement que la vie pendant les étapes. Les dernières pages de L’usage du monde, narrant, à mesure que les ennuis mécaniques s'accumulent en réclamant de longs jours d'immobilisation, les affres du voyage, commencé sur un mode plus apaisé, mobilise davantage l'attention du lecteur.
    Pour le dire autrement, l’écriture de Bouvier est plus journalistique, celle de Kerouac plus romanesque.   
     

    La route de Macédoine… La route d’Anatolie… Route d’Ankara… Route d’Ordu… Route de Miandoab… Route de Tabriz…Route de Mianeh… Route de Kazvin… Route d’Ispahan… Route de Chiraz… Route de Yezd… Route de Kerman… La route de Kaboul… Route de Mukur… La route du Khyber…. sont quelques unes des routes qu’ils ont traversées et qui sont mentionnées en tête de chapitre.

    E.A.

    (Re)lire la splendide lecture de Sur la route par Philippe Leuckx 

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    EXTRAIT

    J’aurai longtemps vécu sans savoir grand-chose de la haine. Aujourd’hui j’ai la haine des mouches. Y penser seulement me met les larmes aux yeux. Une vie entièrement consacrée à leur nuire m’apparaîtrait comme un très beau destin. Aux mouches d’Asie s’entend, car, qui n’a pas quitté l’Europe n’a pas voix au chapitre. La mouche d’Europe s’en tient aux vitres, au sirop, à l’ombre des corridors. Parfois même elle s’égare sur une fleur. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, exorcisée, autant dire innocente. Celle d’Asie, gâtée par l’abondance de ce qui meurt et l’abandon de ce qui vit, est d’une impudence sinistre. Endurante, acharnée, escarbille d’un affreux matériau, elle se lève matines et le monde est à elle. Le jour venu, plus de sommeil possible. Au moindre instant de repos, elle vous prend pour un cheval crevé, elle attaque ses morceaux favoris : commissures des lèvres, conjonctives, tympan. Vous trouve-t-elle endormi? elle s’aventure, s’affole et va finir par exploser d’une manière bien à elle dans les muqueuses les plus sensibles des naseaux, vous jetant sur vos pieds au bord de la nausée. Mais s’il y a plaie, ulcère, boutonnière de chair mal fermée, peut-être pourrez-vous tout de même vous assoupir un peu, car elle ira là, au plus pressé, et il faut voir quelle immobilité grisée remplace son odieuse agitation. On peut alors l’observer à son aise : aucune allure évidemment, mal carénée, et mieux vaut passer sous silence son vol rompu, erratique, absurde, bien fait pour tourmenter les nerfs – le moustique, dont on se passerait volontiers, est un artiste en comparaison.

    Cafards, rats, corbeaux, vautours de quinze kilos qui n’auraient pas le cran de tuer une caille; il existe un entre-monde charognard, tout dans les gris, les bruns mâchés, besogneux au couleurs minables, aux livrées subalternes, toujours prêts à aider au passage. Ces domestiques ont pourtant leurs points faibles – le rat craint la lumière, le cafard est timoré, le vautour ne tiendrait pas dans le creux de la main – et c’est sans peine que la mouche en remontre à cette piétaille. Rien ne l’arrête, et je suis persuadé qu’en passant l’Ether au tamis on y trouverait encore quelques mouches.

    Partout où la vie cède, reflue, la voilà qui s’affaire en orbes mesquines, prêchant le Moins – finissons-en…renonçons à ces palpitations dérisoires, laissons faire le gros soleil – avec son dévouement d’infirmière et ses maudites toilettes de pattes.

    L’homme est trop exigeant: il rêve d’une mort élue, achevée, personnelle, profil complémentaire du profil de sa vie. Il y a travaille et parfois il l’obtient. La mouche d’Asie n’entre pas dans ces distinctions-là. Pour cette salope, mort ou vivant c’est bien pareil et il suffit de voir le sommeil des enfants du Bazar (sommeil de massacrés sous les essaims noirs et tranquilles) pour comprendre qu’elle confond tout à plaisir, en parfaite servante de l’informe.

    Les anciens, qui y voyaient clair, l’ont toujours considérée comme engendrée par le Malin. Elle en a tous les attributs : la trompeuse insignifiance, l’ubiquité, la prolifération foudraoyante, et plus de fidélité qu’un dogue (beaucoup vous auront lâché qu’elle sera encore là).

    Les mouches avaient leurs dieux : Baal-Zeboub (Belzébuth) en Syrie, Melkart en Phénicie, Zeus Apomyios d’Elide, auxquels on sacrifiait, en les priant bien fort d’aller paître plus loin leurs infects troupeaux. Le Moyen-Age les croyait nées de la crotte, ressuscitées de la cendre, et les voyait sortir de la bouche du pécheur. Du haut de sa chaire, saint Bernard de Clairvaux les foudroyait par grappes avant de célébrer l’office. Luther lui-même assure, dans une de ses lettres, que le Diable lui envoie ses mouches qui “ "conchient son papier” ".

    Aux grandes époques de l’empire chinois, on a légiféré contre les mouches, et je suis bien certain que tous les Etats vigoureux se sont, d’une manière et de l’autre, occupés de cet ennemi. On se moque à bon droit – et aussi parce que c’est la mode – de l’hygiène maladive des Américains. N’empêche que, le jour où avec une esquadrille lestée de bombes DDT ils ont occis d’un seul coup les mouches de la ville d’Athènes, leurs avions naviguaient exactement dans les sillage de saint Georges.

    Nicolas BOUVIER

    Les dessins de L'usage du monde, par Thierry VERNET

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  • PETITE ANATOMIE DE L'IMAGE de Hans BELLMER

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    Le désir disséqué

    Ce petit livre paru en 1957 reprend les notes qui ont présidé à la confection en 1933 de La Poupée, sculpture singulière, mannequin féminin en pièces détachées qui pouvait prendre des attitudes et se prêter à des contorsions inhabituelles. Il comprend trois parties.

    Dans la première partie, « Les images du moi », Bellmer part de l'exemple d'une rage de dents pour montrer qu'à une excitation réelle peut correspondre une excitation virtuelle. S'appuyant principalement sur les travaux de Freud, il éclaire les mécanismes de la représentation d’une réalité interdite ou trop douloureuse pour la conscience. Il montre que tout ce qui relève des opérations pratiquées sur les mots (anagrammes, palindromes,... ) procède d'une transgression fondamentale. Perec s'est servi d'un passage de ce livre, la matérialisation du parcours du ver dans un morceau de bois, pour l'écriture de «La vie mode d’emploi ».
    Dans « L’anatomie de l’amour », Bellmer écrit que « l'image de la femme désirée serait prédéterminée par l’image de l'homme qui désire ». Il suppose que le corps désiré de la femme passe par une désarticulation et une recomposition de ses formes, semblable aux opérations en jeu dans la permutation mathématique et les transformations de la géométrie spatiale. « L’homme impose à l'image de la femme ses élémentaires certitudes, les habitudes géométriques et algébriques de sa pensée. » Il donne comme exemple le plus frappant celui du « couple des fesses ovoïdes qui donne l'élan à l’épine dorsale », qu’il assimile au sexe masculin muni de ses deux « attributs ».
    Un dessin de Bellmer en propose une illustration saisissante.

    « L'essentiel à retenir du monstrueux dictionnaire de l'image, c’est que tel détail, telle jambe, n'est perceptible, accessible à la mémoire et disponible, bref n’est REEL que si le désir ne le prend pas fatalement pour une jambe. L’objet identique à lui-même reste sans réalité. » Cette citation, reprise dans un essai marquant de Annie Lebrun (Du trop de réalité, Stock, 2000), permettait à l’auteure de montrer combien la description « plate » des rapports sexuels qu’on a pu lire dans nombreux livres de romancier(e)s de ces dernières années manquait de « profondeur » et de force évocatrice certaine du fait de cette absence de redoublement du corps décrit, d'un défaut d'imagination de ces auteurs.
    Bellmer cite le cas d'un criminel qui "abolit le mur qui sépare la femme de son image » : « Un homme pour transformer sa victime avait étroitement ficelé ses cuisses, ses épaules, sa poitrine d’un fil de fer serré entrecroisé à tout hasard, provoquant des boursouflures de chair, des triangles sphériques irréguliers allongeant des plis, des lèvres malpropres, multipliant des seins jamais vus en des emplacement inavouables ». Ce que peut faire par contre en toute impunité l’artiste Bellmer dans ses dessins érotiques. Et dans quelques-une de ses photos.
    Bien que Bellmer dénie à la photographie la capacité de désarticuler le corps féminin de la sorte. Il y aura notamment ensuite Araki mais ses nus, aimablement bondagés, avec des gros liens qui ménagent la chair, et qui finissent par s'inscrire dans des séries attendues ne choquent plus guère. 
    Pour qu’il y ait impression forte, évocation durable, dit en substance Bellmer, l’image «doit transformer son objet», métamorphoser «la chose vivante et tridimensionnelle».
    Il avance aussi à l’appui de sa thèse la statue de Diane d'Ephèse : « un cône noir hérissé de seins » et cite Baudelaire écrivant : « Glorifier le culte des images - culte de la sensation multipliée. La jouissance de la multiplication du nombre. - L’ivresse est un nombre. Le nombre est dans l’individu. »

    Enfin, dans « Le monde extérieur », il poursuit en disant que « par exemple un pied féminin n'est réel que si le désir ne le prend pas fatalement pour un pied. » Après analyse de ses rêves personnels, il avance que c’est le monde extérieur, avec son lot d'impressions, qui permet à une prédisposition subjective de déterminer le choix précis de l’image-souvenir enfouie dans la mémoire, de se projeter sur le réel. Il conclut en disant que lorsque l'intuition et l’imagination mettent en liaison monde extérieur et monde intérieur par le fait du hasard, il se produit une «étrange multiplication de la conscience», un fort sentiment de vérité comme si « ce qui n’est pas confirmé par le hasard n'avait aucune validité ».
    Un livre indispensable pour rêver encore, dire et représenter le corps de la femme.

    Éric Allard

    Le livre sur le site des éditions Allia

    CE QUE CACHE L'IMAGE, CE QUE MONTRE LA POUPÉE, une étude de Fabrice FLAHUTEZ

    UNICA ZÜRN (l'inspiratrice de la poupée, le modèle de l'artiste) sur YPSILON.éditeur

  • L'été grec de Jacques Lacarrière

    L-ete-grec-Jacques-Lacarriere.jpgEn 1976, Jacques Lacarrière racontait comment il avait arpenté la Grèce pendant vingt ans. Depuis, le pays a bien changé, mais son livre est resté 

    « Ce bloc de 45 francs de signes imprimés dégage des odeurs insistantes et des parfums tenaces.»C'est ainsi que Claude Roy présentait « l'Eté grec » dans Le Nouvel Observateur du 15 mars 1976.

    Trente-quatre ans plus tard, il en coûte 7,80 euros pour plonger à nouveau dans ce monde de senteurs mêlées, « résine, térébinthe, myrrhe, thym, origan, sauge et menthe sauvage. Et la terre elle-même, son goût de poussière sèche, de cendre ambrée ».

    La suite de l'article ici:

    http://bibliobs.nouvelobs.com/documents/20100713.BIB5441/l-039-ete-grec-de-jacques-lacarriere.html

    "Un voyage à Athos c’est d’abord un voyage dans le temps. (...) Athos est une survivance, une parcelle de Byzance enclose en notre époque."

    De ses voyages il a tiré cette chronique indémodable, l’âge ne fait rien à l’affaire et l’on éprouve autant de joie à la lire aujourd’hui même si la Grèce décrite a bien changée.

    Il va tout au long de ses voyages, multiplier les rencontres, en commençant au Mont Athos qu’il arpente longuement. 

    Les monastères vont du simple bâtiment construit au dessus du vide au monastère riche de manuscrits mais agonisant faute de vocations. Des lieux peuplés de moines proches du monde rabelaisien, mais aussi des derniers anachorètes vivant sur des terrasses surplombant le vide et nourrit grâce à une nourriture montée par des jeux de poulies  jusqu’à des cabanes inaccessibles. 


    La suite ici: 

    http://asautsetagambades.hautetfort.com/archive/2012/02/28/l-ete-grec-jacques-lacarriere.html

     

    L'été grec, une émission de France culture, à écouter ici:

    http://www.franceculture.fr/emission-les-passagers-de-la-nuit%E2%94%8210-11-l-ete-grec-2011-05-05

     

     

     

     

  • Lawrence DURRELL: 1 documentaire + 1 extrait

    images14.jpgExtrait de Justine, 1er tome du Quatuor d'Alexandrie.

    Je ne suis ni heureux ni malheureux : je vis en suspens, comme une plume dans l’amalgame nébuleux de mes souvenirs. J’ai parlé de la vanité de l’art mais, pour être sincère, j’aurais dû dire aussi les consolations qu’il procure. L’apaisement que me donne ce travail de la tête et du cœur réside en cela que c’est ici seulement, dans le silence du peintre ou de l’écrivain, que la réalité peut être recréée, retrouver son ordre et sa signification véritables et lisibles. Nos actes quotidiens ne sont en réalité que des oripeaux qui recouvrent le vêtement tissé d’or, la signification profonde. C’est dans l’exercice de l’art que l’artiste trouve un heureux compromis avec tout ce qui l’a blessé ou vaincu dans la vie quotidienne, par l’imagination, non pour échapper à son destin comme fait l’homme ordinaire, mais pour l’accomplir le plus totalement et le plus adéquatement possible. Autrement pourquoi nous blesserions-nous les uns les autres ? Non, l’apaisement que je cherche, et que je trouverai peut-être, ni les yeux brillants de tendresse de Mélissa, ni la noire et ardente prunelle de Justine ne me le donneront jamais. Nous avons tous pris des chemins différents maintenant; mais ici, dans le premier grand désastre de mon âge mûr, je sens que leur souvenir enrichit et approfondit au-delà de toute mesure les confins de mon art et de ma vie. Par la pensée je les atteins de nouveau, je les prolonge et je les enrichis, comme si je ne pouvais le faire comme elles le méritent que là, là seulement, sur cette table de bois, devant la mer, à l’ombre d’un olivier. Ainsi la saveur de ces pages devra-t-elle quelque chose à leurs modèles vivants, un peu de leur souffle, de leur peau, de leur inflexion de leur voix, et cela se mêlera à la trame ondoyante de la mémoire des hommes. Je veux le faire revivre de telle façon que la douleur se transmue en art… Peut-être est-ce là une tentative vouée à l’échec, je ne sais. Mais je dois essayer…

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    LAWRENCE DURRELL, L'ERRANCE INFINIE (1912-1990), un documentaire sonore de François Caunac

    Avec:

    Françoise Kestman, traductrice, dernière compagne de Lawrence Durrell

    Mary Byrne, traductrice, amie de Lawrence Durrell

    Christiane Séris, présidente de « l’Association Lawrence Durrell en Languedoc », à Sommières

    Frédéric-Jacques Temple, poète, ami de Lawrence Durrell

    Joseph Boulad, mémoire vivante d’Alexandrie

     Et la voix de Lawrence Durrell en français.

    "Lawrence Durrell nous a quittés il y a un peu plus de vingt ans. D’une enfance passée aux Indes, nait une déchirure qui fera de lui un écrivain de l’errance marqué par la figure du labyrinthe. Sa rencontre déterminante avec Henry Miller, ses séjours en Grèce, en Egypte, à Chypre, donneront naissance à une œuvre iconoclaste et novatrice.

    Soumis à une forte emprise poétique, son art bouscule les préjugés, les idéologies et les canons de la narration classique.Attiré par la pensée gnostique, il se consacre à la création d’un univers puissant et halluciné, dont le centre sera Alexandrie, le « grand pressoir de l’amour ». « Justine », « Balthazar », « Mountolive » et « Clea » forment le « Quatuor d’Alexandrie », véritable sommet de la littérature romanesque du XXè siècle."

    http://www.franceculture.fr/emission-une-vie-une-oeuvre-10-11-lawrence-durrell-l-errance-infinie-1912-1990-2010-11-14

     

  • LE SEIGNEUR DES ÂNES d'Éric DEJAEGER

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    Éric Dejaeger s’attaque au milieu scolaire avec les armes de la dérision et de l’ironie mais subtilement, et il frappe fort. À tel point qu’on se demande si ce n’est pas déjà comme il l’écrit : le blockal et autres innovations médiatico-scolaires (a-t-il pensé à nos cours filmés de l’Ecole Normale ?), la porosité du milieu, la violence à tous les niveaux du système... Et si c’était vrai, se surprend-on à penser! Comme dans son précédent roman, Dejaeger use de tous les outils du romancier : l’ellipse (remarquable dans le chapitre final), jeu sur les temps, chapitres de diverses longueurs et de genre différent, personnages reliés par un même lien familial...

    Dejaeger exprime par le biais de la fiction ce que bon nombre d’acteurs du secteur ne parviennent pas à formuler, faute d’espaces adaptés. Quand, dans un chapitre, il parle de la motivation auquel est tenu tout enseignant, il met l’accent sur un point sensible : dans quel autre corps de métier est-on tenu à être motivé ? Servir, fonctionner, oui. On ne demande pas à l’avocat d’être motivé, ni au maçon ni à l’informaticien. Et il montre avec humour les effets d’une hyper motivation...

    Il dresse le portrait d’un milieu qui se détériore, faute de moyens alloués au secteur de plus en plus (mana)géré comme une vaste entreprise publique, jusqu’au sein même des établissements où forcément les différents acteurs sont amenés à fonctionner suivant un ordre de plus en plus déshumanisé qui ne fait qu’infantiliser et culpabiliser l’enseignant tout en accentuant la violence et le stress généraux au lieu de les canaliser dans le réseau éducatif.

    Au passage, dans une note de bas de page, l’auteur ne craint pas de tacler cette ministre de l’enseignement (devenue depuis une intouchable de son parti et de la politique belge) de 1996 qui, en bon soldat de la cause social(ist)e n’a pas craint de dégraisser le secteur de plus de 3000 pièces dont le manque se fera cruellement ressentir quelques années plus tard.

    Dans un dialogue entre le médecin contrôleur et un personnage récurrent du récit, on peut lire dans la bouche de l’enseignant stigmatisé: « Je ne suis pas malade. C’est ma profession qui est malade. »

    Nul doute que cet ouvrage fera date, parmi d’autres sans doute, pour marquer le point de non retour où est parvenu le milieu incriminé en faisant coïncider les rêves retors du romancier visionnaire avec les réalités d’un terrain de plus en plus miné.

    A noter l'excellente finition de l’ouvrage (couverture à rabats notamment) due aux éditions Maelström reEvolution et l’illustration de couverture signée Sarah Dejaeger.

    Éric Allard

    Le livre sur le site de l'éditeur

    Le livre sur Calameo

    Le blog d'Éric Dejaeger

  • Maman Jeanne / Daniel Charneux (éd. Luce Wilquin)

     

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    Une vie

    Jeanne Blanchard, issue du milieu rural, se marie avec un homme que lui présente son père. À trente ans, elle est veuve et doit subvenir seule aux besoins de ses trois garçons, endosser le rôle du mari et partir travailler à l’extérieur. Elle entre au service d’un curé qui doute de sa foi et trouve du réconfort auprès d’elle. On est au début du vingtième siècle, elle est enceinte de lui, doit le quitter et placer dans une famille d’accueil l’enfant qu’elle ne reverra jamais. Tels sont les faits mis dans la bouche de Jeanne mais avec l’art du récit et des mots justes propre à Daniel Charneux.

    Mais allons y voir de plus près.

    Cela commence par un Ave Maria. Jeanne a trente-deux ans quand elle met au monde Marguerite, l’âge qu’aura sa fille à la fin de son existence de mère frustrée.
    Trois fois mère, sans avoir jamais ressenti l’impression de l’être vraiment :
    « J’avais trente-deux ans, C’était mon quatrième enfant, et je croyais que je n’étais pas encore une mère. Pas une maman. »
    « Et j’ai donné la vie à une fille, à une future épouse, à une future maman. » A qui elle va donner le nom de son mari décédé : « Pas le nom du père, non. Pas le nom du père. »

    Elle ne réalisera pas avec son quatrième enfant son souhait d’une maternité accomplie. Pas plus qu’avec ses garçons, il ne lui sera accordé le privilège de suivre son évolution. Daniel Charneux parle de la maternité, plus particulièrement du rapport mère-fille. Marguerite n’appellera jamais sa mère biologique « maman », pas plus qu’elle ne lui sera un jour redevable du don qu’elle lui a fait car l’existence bien sûr est un cadeau empoisonné.

    Mon père, dit Jeanne du prêtre qui lui donnera une fille. « Il aurait pu être mon père et c’est ainsi que je le voyais, vraiment, au début. »
    La propre mère du curé est morte en lui donnant le jour. Plus tard, il adorera la Sainte Vierge. Il finira pas s’interroger sur le sens de cette « vie », toujours écrite en italiques dans le roman car le mot est « trop fort » pour Jeanne. Comme si la vie était un virus, une maladie dont il fallait se débarrasser d’une génération à l’autre.

    Cette problématique de la maternité avait déjà été traitée ailleurs dans la bibliographie de l’auteur, notamment dans « Norma roman » où Charneux nous contait l’existence - prolongée jusqu’à nos jours - de Marilyn Monroe, cette impossible mère, cette fille à jamais. Soulignons que dans NorMA roMAN, on trouvait déjà MAMAN. Et Jeanne, le féminin de Jean, n’est-il pas le prénom le plus proche du « je » ? Maman Jeanne, c’est un peu l’auteur aussi ; enfin, la projection d’une part de lui-même, les prénoms choisis par les écrivains aidant ceux-ci à créer des liens forts avec leurs personnages même si on devine que sans cela cette histoire touche de près l’auteur.

    Le souvenir d’enfance marquant rapporté par Jeanne est celui où elle se cache pour susciter la crainte de sa mère et être appelée, sauvée, tirée de l’anonymat.
    Jeanne attend d’être appelée « maman », d’être élue mère par la fille qu’elle a elle-même nommée à la naissance. Au-delà de cette relation particulière, il est question d’appel. Ainsi que « le coucou qui appelle au printemps », comme pour conduire Jeanne vers le Salut. L’attente de l’appel est aussi un phénomène actuel, symptôme en ces temps d’hyper communication d’un malaise plus profond, celui peut-être d’un appel d’une autre dimension, d’ordre spirituel ou simplement interpersonnel. Ainsi l’être qui vous appelle connaît votre existence ou éprouve le besoin d’une aide, d’un partage. Toutes questions que soulève ce récit aux multiples résonances.

    Daniel Charneux a écrit, si on se réfère au récit de Flaubert, son « Histoire simple » mais il ne faudrait pas la réduire à une simple histoire. À le lire bien, on voit qu’il s’interroge sur une société au fond matriarcale, de laquelle le mâle est exclu, réduit à un rôle de fécondateur, de simple chroniqueur des épopées matrimoniales.

    Marguerite, que Jeanne a eue à trente-deux ans, coupera son existence en son milieu. Il y a chez Daniel Charneux ce goût de la symétrie, des nombres qui déchirent et déchiffrent, des histoires bouclées, qui recommencent ad libitum car toute « vie » réclame un éclaircissement et l’écriture ou, en l’occurrence pour Jeanne, la parole sont de ces moyens de réflexion, de retour sur l’anecdotique, qui donnent à certains faits singuliers, choisis pour leur caractère emblématique, valeur d’universalité.       E.A.

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    Le Centre culturel de Dour accueillera le jeudi 29 octobre à 19h00 Daniel Charneux pour présenter son roman Maman Jeanne.

    En savoir plus:

    http://www.centrecultureldour.be/programme/evenement/214?annee=2009&mois=10&jour=29&mode=description

    Le blog de Daniel:

    http://www.gensheureux.be/site/

  • Jean-Philippe Toussaint / La vérité sur Marie

    Le dernier roman de Jean-Philippe Toussaint, qui s’inscrit pour l’instant dans une série de trois romans (avec Faire l'amour  et Fuir), procure quelques sensations fortes. En 200 pages, on assiste à une mort par arrêt cardiaque à Paris, face à la banque de France, à un cheval qui s’échappe sur l’aire extérieure d’un aéroport dans une nuit orageuse au Japon et à un incendie de forêt sur l’Ile d’Elbe. Comme le dit bien le critique de Libération, Éric Loret, ce roman s’inscrit sous le signe du feu. Alors que les précédents, signale-t-il dans son article, relevaient, l’un de l’eau, l’autre de l’air.  Comme l’avoue Toussaint, une de ses influences est Lawrence Durrel avec son Quatuor d’Alexandrie et Faulkner.

     

    Le découpage du roman est intéressant. 50 pages pour la mort de J-Charles de G., un propriétaire de chevaux, 100 pages sur l’histoire d’un pur-sang « exfiltré » (selon le bon mot de l’auteur) du Japon pour cause de dopage, et 50 pages sur la vie de Marie dans la maison de son père disparu un an plus tôt. Autre fait singulier, Toussaint triple presque tous ses adjectifs, comme pour créer un brouillage des repères : tout s’inscrit dans une approximation, à l’image de la vérité que nous avons des êtres, et qui est toujours subjective, rapportée à soi, comme dans les rêves tous les personnages même s’ils empruntent les traits physiques de nos connaissances évoluent suivant un scénario régi par le rêveur.

    «Car, poursuit J-P Toussaint, il n’y a pas, jamais, de troisième personne dans les rêves, il n’y est toujours question que de soi-même, comme dans L’île des anamorphoses, cette nouvelle apocryphe  de Borges, où l’écrivain qui invente la troisième personne en littérature, finit, au terme d’un long processus de dépaysement solipsiste, déprimé et vaincu, par renoncer à son invention et se remet à écrire à la troisième personne. »

     

    Au fait, Marie est bien vaporeuse, demi-nue dans les 1ère et troisième partie du roman. On ne sait rien de ce qu’elle pense ou dit, elle est surtout une pure apparence, elle manque de réalité - de vérité ? Elle s’intéresse à ce qui recouvre, masque, colore. Le fait marquant de ce livre reste cependant l’histoire de Zahir (nom emprunté à Borges et qui figure l’apparence et les ténèbres, le visible et l’invisible) qui s’étend sur cent pages et nous invite à réfléchir à l’essence animale de l’homme ou bien l’inverse, toute focalisation sur un animal renvoyant à l’homme. Certains ont pu y voir un côté cinématographique mais il semble que cette scène, au contraire, soit spécifiquement littéraire. Impossible ou très difficile de filmer pareille scène, telle que décrite, sans des moyens considérables. Donc Toussaint (qui est aussi cinéaste) a choisir de nous la faire voir en mots. En 1989, déjà, il m’avait écrit, en réponse à une petite interview qu’il m’avait accordée : « Un écrivain fait des phrases, un cinéaste des plans. » On apprend que le cheval ne sait pas vomir (mais Zahir vomira, révélant par là son côté humain) et le narrateur qui débarque à l’île d’Elbe rend à l’occasion d’un voyage en voiture jusqu’au lieu de résidence de Marie…

     

    Il pleut et il y a de l’orage constamment dans les deux premières sections du livre. Dans la troisième, il brûle, si on peut dire, le feu gagne tout et succède à l’eau. Comme si le ciel  était tombé sur la terre, comme si le cheval ailé (enfoui dans les soutes de l’avion-cargo qui le ramène en France et dont on ne saura pas l’issue personnelle) s’était vengé de l’homme qui l’a envoyé dans les airs, en boutant le feu sur l’île où le narrateur et Marie se sont retrouvés. A la fin, cela se termine par la mort des chevaux chers à Marie et à son père. La mort du cheval préfigure-t-elle la nôtre ? La mort du cheval est-elle plus importante que l’amour ? L’amour est-il la seule façon de faire face à la perte de l’animale humanité ? Toutes questions qui restent évidemment hasardeuses, comme leurs solutions, ce qui est la marque d’un grand roman ou d’un beau poème.  

     

    La vérité sur Marie, J-P Toussaint (éd. de Minuit)

     

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     Le mardi 13 octobre à 20 h

    Le Fram recevra Jean-Philippe Toussaint (entretien avec Laurent Demoulin)

    Casa Nicaragua

    Rue Pierreuse, 23, 4000 Liège

     Entrée libre

    www.lefram.com

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    A lire, un article de Jean-Philippe Toussaint: Comment j'ai construit certains de mes hôtels sur le site Constructif:

    http://www.constructif.fr/Article_31_48_352/Comment_j_ai_construit_certains_de_mes_hotels.html

  • LE MAÎTRE IGNORANT de Jacques RANCIÈRE

    08-ALIRE-LeMaitreIgnorant-b920b.pngUne fois n'est pas coutume, je vous donne le compte-rendu d'une lecture récente, celle d'un essai de Jacques Rancière qui m'a interpellé autant qu'un livre lu il y a un peu plus de trente ans, lors de mes études, Libres enfants de Summerhill de A.-S. Neill, ou encore La pensée sauvage de Lévi-Strauss et au même titre que certaines pratiques pédagogiques innovantes comme, entre autres, celles des Decroly, Montessori ou Rogers.

    Finalement ces deux livres tendent à démontrer, réalité ou utopie, qu'il existe des moyens autres que ceux mis en œuvre par le système éducatif, des raccourcis possibles et qui misent sur les fabuleux ressorts de l'esprit humain.   

     Jacques Rancière nous parle de l'expérience pratiquée en 1818 par Joseph Jacotot qui, sans connaître le Hollandais, apprend avec une édition bilingue de Télémaque, le français à des étudiants flamands de l'Université de Louvain, alors dépendant des Pays-Bas. « La révélation qui saisit Joseph Jacotot se ramène à ceci: il faut renverser la logique du système explicateur. L'explication n'est pas nécessaire pour remédier à une incapacité à comprendre. C'est au contraire cette incapacité qui est la fiction structurante de la conception explicatrice du monde. » Ce qu'il réalise, c'est qu'on peut apprendre seul et sans maître explicateur, « par la tension de son propre désir ou la contrainte de la situation ». Il parle d'émancipation qu'il différencie de l'abrutissement, celle-ci s'appuyant sur l'opposition de la science et de l'ignorance.

    Il proclama que l'"on peut enseigner ce qu'on ignore et qu'un père de famille pauvre et ignorant, peut, s'il est émancipé, faire l'éducation de ses enfants, sans le secours d'aucun maître explicateur ». La « méthode » repose sur les facultés d'attention, de rapporter une chose inconnue à une connue par la comparaison, sur l'apprentissage par cœur de structures existantes et sur les vertus de la volonté : « Partout il s'agit d'observer, de comparer, de combiner, de faire et de remarquer comment l'on a fait. »

    L'auteur souligne l'importance du livre qui « scelle le rapport nouveau entre deux ignorants qui se connaissent désormais comme intelligence ». Ou encore : « Toute la puissance de la langue est dans le tout du livre. Toute la connaissance de soi comme intelligence est dans la maîtrise d'un livre, d'un chapitre, d'une phrase, d'un mot. »

    « Exigence inconditionnée : le père émancipateur n'est pas un pédagogue bonhomme, c'est un maître intraitable. »

    Le présupposé de cet enseignement universel, c'est l'égalité intellectuelle qui, pour Jacotot, constitue « le meilleur lien pour unir le genre humain ». Il n'y a pas moins d'intelligence dans un acte manuel que dans un acte intellectuel. Ce que Rancière formule de la sorte : « La fabrication des nuages est une œuvre de l'art humain qui demande autant de travail, d'attention intellectuelle, que la fabrication des chaussures et des serrures. »

    La dernière partie de cet essai montre comment les notions d'enseignement universel et d'émancipation vont être perverties, intégrées aux anciennes pratiques par la politique sociale et d'inspiration républicaine (alors que l'enseignement prôné par Jacotot s'applique à l'individu réel et non à des fictions sociales) d'après 1830 en France et qui vont donner lieu au concept d'éducation permanente (instauration de brevets etc.) : « La Vieille {méthode} désormais, avec l'aide des perfectionneurs, verrouillerait de plus en plus par ses examens la liberté d'apprendre autrement que par ses explications et par la noble ascension de ses degrés. »  

    Jacotot a fondé la panécastique reposant sur le principe que « dans chaque manifestation intellectuelle, il y a le tout de l'intelligence humaine. »

    Rancière conclut son ouvrage en rappelant les prédictions de Jacotot sur ce qu'il a appelé l'enseignement universel : « Le Fondateur l'avait bien prédit : l'enseignement universel ne prendrait pas. Il avait ajouté, il est vrai, qu'il ne périrait pas. »

    Rancière se pose en commentateur, en chroniqueur des aventures de la panécastique. Il n'engage jamais les propos de Jacotot dans le présent (le livre est sorti en 1987) et laisse au lecteur, en se basant sur sa propre intelligence des choses, sur sa capacité de se faire son opinion (Rancière ne discrédite pas l' « opinion », il écrit que l'égalité intellectuelle, est un principe, une opinion, car ne pouvant être vérifiée), le soin de tirer les enseignements de ce qu'il rapporte. Et on sait que ces vingt dernières années surtout ont été particulièrement marquées par un enseignement fort lié au « social », de plus en plus encadré par le « social », sous couvert de servir - une fois de plus; comment pourrait-il en être autrement ? - les intérêts des dirigeants et des industriels.

    Reste que chacun de nous peut, avec l'assistance d'un maître ignorant, par sa propre volonté et l'aide de manuels, d'outils divers, de s'émanciper dans tous les domaines où les autorités en la matière "voudraient" que nous ne le fassions que par les moyens qu'elles imposent.

    E.A.

    Le maître ignorant, Jacques Rancière (Ch. Bourgeois- 10/18, collection Fait et cause)