Les beaux textes

  • VARIATION sur LA DISPARITION de GEORGES PEREC par JACQUES FLAMENT

    Variation sur LA DISPARITION

    ... ou discours sur l'incongru à la façon d'un grand manitou barbu.

    A... B... C... D... Abracadabra !

    Disparu l'ingrat attribut suivant du canon orthographocommun.

    Goujat, malotru, charlatan, sagouin, iroquois, bachi-bouzouk aurait dit Haddock !

    Ainsi donc un fringant prof ras du caillou nous proposa, parmi un choix accablant d'importuns fabricants d'originaux bouquins, un training psychicomaso au but humant fagot d'ouvrir nos carafons, chous, citrons ramollis à l'abondant propos dont il avait pour mission l'instruction.

    Vint à mon siphon maladif, l'incongru tronçon anthologicoscriptural d'un tordu du bocal au surnom du grand barbu d'Ivry : "La disparition".

    Mais pourquoi donc choisir "La disparition" du grand barbu susdit plutôt qu'un album distinct dans sa filiation ?

    Illico "La disparition" participa surtout à assouvir mon plaisir d'affliction vis-à-vis du joug du mot, plaisir pas du tout malsain pour qui, à ma façon, vingt ans durant, accomplit un sport associant boyaux du ciboulot à la raison du plus fou.

    Voici donc ma vision du plaisant polar qu'il fit sortir sans tambours ni clairons alors qu'aussi brillant travail commandait à coup sûr glorifications.

    Tout à fait clair, tout à fait admis par tout un chacun ainsi qu'un bouquin normal, "La disparition" a pourtant un atout piquant, paradoxal : la proscription, la scotomisation du suc, du corps dudit individu bouquin.

    Imaginons-nous un baobab sans tronc, un institut sans savant, un futur poupon sans amnios, un humain sans phallus, un mort sans asticots ? Voilà pourtant collations, confrontations, comparaisons satisfaisants.

    Car d'ablation du plus courant attribut du susdit canon, il aura fait son dada, son bourrin poussif tant il fut vrai qu'un ultimatum aussi fou qui aurait dû finir dans un attristant fiasco, fut accompli dans l'affliction mais conduit au summum sans aucun accroc.

    Travaillant, s'inscrivant dans un profil contraignant, droit issu d'un ouvroir du nom aujourd'hui connu d'OULIPO, pratiquant assidu du go dont il produisit un discours jouissif, l'ahurissant juif polonais, prit pour parti, proposition constants d'ouvrir, nourrir tout individu d'un propos aux tours mirobolants mais toujours inscrits dans la banalisation du commun. Ainsi introduit, tout quidam, vous, moi, habitants d'Ivry ou d'avilissants pays inconnus sans noms, sortirions ravis du trou banalisant "la disparition" par l'ablation du banal.

    Un synopsis du joyau ainsi conçu ? Oui, à coup sûr.

    Mais banal, lui aussi : la volatilisation, la disparition d'Anton Voyl, paradoxal individu droit sorti du giron imaginatif du grand barbu.

    Mais choisissons plutôt un lingot d'or pur parmi l'alcool du manuscrit total pour saisir la profusion du travail accompli :

    Chacun sait qu'un mal sans nom agit à l'insu, chacun sait qu'au grand dam, nous barrant tout parcours, nous condamnant sans fin aux circonvolutions, aux bafouillis, aux oublis, à l'insupport d'un faux savoir où vont s'opacifiant, s'obscurcissant nos cris, nos voix, nos sanglots, nos soupirs, nos souhaits, un mur infranchi nous forclot à jamais.

    Ah oui, jouissif, colossal, hallucinant ! disons-nous abasourdis si nous nous livrons un tant soit prou à d'infinis margouillis, patouillis, salmigondis impliquant nos jargons discursifs.

    Au final, un roman lipogrammosubtil, hors du commun, loin du courant rapport au nombril autosatisfait, abracadabrant, inouï, au confort scriptural ma foi suffisant, tout à fait ad hoc au rapport grammatical, qui divisa d'obtus criticaillons mais ravit gus, zigotos, cocos, bouffons, individus originaux qui ont la conviction qu'à courir l'incongru on finit par jouir d'un bon cru.

    Mais plus fort… pourrait-on, illustrant par là un plaisir ludicomaso tout à fait fou sortir mutations, fluctuations d'aussi puissant travail narratif contraignant ?

    Pourquoi pas !

    Ainsi pourrait-on bâtir la composition dont tout mot aurait un chic frais, original d'avoir pour trait initial un A ou tout attribut distinct du canon orthographocommun.

     

    ***

     

    ANNE, AMBITIEUSE APHRODITE...

    Anne, ambitieuse aphrodite aux atouts anatomiques ambrés, arcboutée aux appliques asiatiques, apostropha Anatole : “Anatole, Anatoool..., accours, amour à Anne !”
    Anatole, amoureux ardent, abandonnant “Amphithéâtres assyriens”, admirable abécédaire antique, assez attristé – abandonner aussi ambitieux album artistique apparaîtra assurément abstrus aux amateurs avertis –, accoutumé à aussi appétissant appel, accourut avec ardeur.
    Alexandrine, arrogante angora, altesse abyssine aux allures aristocrates, assiste, apeurée aux aventures aquatiques annanatoliennes.
    Abracadabrant ! articule Alexandrine abasasourdie.
    Assurément ! ....

     

    auton102506-7359b.jpg

    Jacques Flament 

     

    Les Éditions Jacques Flament

    640_perec_livre.jpg

    Georges Perec dans La Pléiade 

    Le Grand palindrome de Georges Perec

  • 152 PROVERBES mis au goût du jour de Paul ELUARD et Benjamin PERET

    original.jpg" En 1925, moins d’un an après le lancement de La Révolution surréaliste, Paul Eluard et Benjamin Péret cosignent une courte brochure, 152 Proverbes mis au goût du jour, diffusée par la Librairie Gallimard. Eluard avait pour sa part collaboré, juste après la Grande Guerre, à une éphémère revue, intitulée Proverbe, où il pratiquait le détournement des formes brèves. " (Jérôme Meizoz)

    C'est au moment de la publication des 152 proverbes, en 1925, qu'Yves Tanguy adhère au mouvement surréaliste. Il reçoit alors un envoi autographe signé de Péret contresigné par Paul Eluard: "A Yves Tanguy / Il faut battre sa mère pendant / qu'elle est jeune / l'as-tu fait ? / Benjamin Péret / Paul Éluard".

    Tanguy illustrera par la suite plusieurs ouvrages de Benjamin Péret.

     
     
    1.  Avant le déluge, désarmez les cerveaux.
    2.  Une maîtresse en mérite une autre.
    3.  Ne brûlez pas les parfums dans les fleurs.
    4.  Les éléphants sont contagieux.
    5.  Il faut rendre à la paille ce qui appartient à la poutre.
    6.  La diction est une seconde punition.
    7.  Comme une huître qui a trouvé une perle.
    8.  Qui couche avec le pape doit avoir de longs pieds.
    9.  Le trottoir mélange les sexes.
    10.  A fourneau vert, chameau bleu.
    11.  Sommeil qui chante fait trembler les ombres.
    12.  Ne mets pas la manucure dans la cave.
    13.  Quand un œuf casse des œufs, c’est qu’il n’aime pas les omelettes.
    14.  L’agent fraîchement assommé se masturbe de même.
    15.  La danse règne sur le bois blanc.
    16.  Les grands oiseaux font les petites persiennes.
    17.  Un crabe, sous n’importe quel autre nom, n’oublierait pas la mer.
    18.  Nul ne nage dans la futaie.
    19.  « Examine mon cas » dit le héros à l’héroïne.
    20.  Pour la canaille obsession vaut mitre.
    21.  Les labyrinthes ne sont pas faits pour les chiens.
    22.  Rincer l’arbre.
    23.  Orfèvre, pas plus haut que le gazon.
    24.  Les curés ont toujours peur.
    25.  C’est le gant qui tombe dans la chaussure.
    26.  Devenu creux, le cap se fait tétine.
    27.  Le soleil ne luit pour personne.
    28.  Épargner la manne, c’est rater l’enfant.
    29.  Un vrai voleur d’hirondelles.
    30.  A petits tonneaux, petits tonneaux.
    31.  Ne fumez pas le Job ou ne fumez pas.
    32.  Plus elle est loin de l’urne plus la barbe est longue.
    33.  La concierge pique à la machine.
    34.  Belette n’est pas de bois.
    35.  Trois dattes dans une flûte.
    36.  Il ne faut pas coudre les animaux.
    37.  Dieu calme le corail
    38.  Tourner le radius du côté du mur.
    39.  Qui s’y remue s’y perd.
    40.  Il faut battre sa mère pendant qu’elle est jeune.
    41.  Un clou chasse Hercule.
    42.  Quand la raison n’est pas là, les souris dansent.
    43.  Un peu plus vert et moins que blond.
    44.  Viande froide n’éteint pas le feu.
    45.  Une ombre est une ombre quand même.
    46.  Saisir l’œil par le monocle.
    47.  Le silence fait pleurer les mères.
    48.  Peau qui pèle va au ciel.
    49.  Il n’y a pas de désir sans reine.
    50.  Qui n’entend que moi entend tout.
    51.  Trop de mortier nuit au blé.
    52.  Une femme nue est bientôt amoureuse.
    53.  Qui sème des ongles récolte une torche.
    54.  La grandeur ne consiste pas dans les ruses, mais dans les erreurs.
    55.  On n’est jamais blanchi que par les pierres.
    56.  Mourir quand il n’est plus temps.
    57.  Se mettre une toupie sur la tête.
    58.  Honore Sébastien si Ferdinand est libre.
    59.  Trois font une truie.
    60.  Il y a toujours un squelette dans le buffet.
    61.  La métrite adoucit les flirts.
    62.  Un loup fait deux beaux visages.
    63.  Saisir la malle du blond.
    64.  Les complices s’enrichissent.
    65.  La feuille précède le vent.
    66.  Les cerises tombent où les textes manquent.
    67.  Joyeux dans l’eau, pâle dans le miroir.
    68.  Le marbre des odeurs a des veines mouvantes.
    69.  Mettez un moulin à cheval, il ira à Chatou.
    70.  S’il n’en reste qu’une, c’est la foudre.
    71.  Il ne faut pas lâcher la canne pour la pêche.
    72.  Duvet cotonneux des médailles.
    73.  Vague de sous, puits de moules.
    74.  Un nègre marche à côté de vous et vous voile la route.
    75.  Le rat arrose, la cigogne sèche.
    76.  Les enfants qui parlent ne pleurent pas.
    77.  A chaque jour suffit sa tente.
    78.  Comme une poulie dans un pâté.
    79.  Tout ce qui grossit n’est pas mou.
    80.  C’est l’auréole qui perce la dentelle.
    81.  Les poils tombés ne repoussent pas pour rien.
    82.  Coupez votre doigt selon la bague.
    83.  Il y a toujours une perle dans ta bouche.
    84.  Ne jetez aux démons que les anges.
    85.  Vous avez tout lu mais rien bu.
    86.  A quelque rose chasseur est bon.
    87.  Faire son petit sou neuf.
    88.  Loin des glands, près du boxeur.
    89.  Fidèle comme un chat sans os.
    90.  Un cou crasseux fait un pipe culottée.
    91.  Les beaux crânes font de belles découvertes.
    92.  Gratter sa voisine ne fleurit pas en mai.
    93.  D’abord enfermez le collier, ensuite attrapez-le.
    94.  Tout ce qui vient de ma cuisine grandit dans la cour.
    95.  Brûler le coq pour grossir.
    96.  Tirez toujours avant de ramper.
    97.  Un corset en juillet vaut un troupeau de rats.
    98.  User sa corde en se pendant.
    99.   Une brume s’y prend plus gentiment.
    100.  Jouer du violon le mardi.
    101.  Le pélican est ce qui se rapproche le plus du bonnet de nuit.
    102.  Saluer l’âne qui broute des griffes.
    103. Rassemble, afin d’aimer.
    104. Les courtisanes perdent leurs as.
    105. Passe ou file.
    106. Les savants qui s’approchent jettent leurs vêtements dans les fossés.
    107. Faire deux heures d’une horloge.
    108. Les homards qui chantent sont américains.
    109.  Il n’y a pas de cheveux sans rides.
    110.  Les amants coupent les amantes.
    111.  Un albinos ne fait pas le beau temps.
    112.  Tout ce qui vole n’est pas rose.
    113.  Je suis venu, je me suis assis, je suis parti.
    114.  Il y a loin de la route aux escargots.
    115.  Rouge comme un pharmacien. 
    116.  Porter ses os à sa mère.
    117.  Un plongeon vaut mieux qu’une grimace.
    118.  Le son fait la Beauce.
    119.  Dans le paysage, un beau fruit fait une bosse et un trou.
    120.  A chien étranglé, porte fermée.
    121. Herbe sonore se prend au nid.
    122. Dansez tout le jour ou perdez vos binocles.
    123.  Sourd comme l’oreille d’une cloche.
    124. Deux crins font un crime.
    125.  Mieux vaut mourir d’amour que d’aimer sans regrets.
    126.  Il y a un ivrogne pour les curieux.
    127.  C’est un rat qui dégonfle un autre rat.
    128.  Un trombone dans un verre d’eau.
    129.  Une arme suffit pour montrer la vie.
    130. Un jeune homme marié perd son nez.
    131.  Il n’y a pas de bijoux sans ivresse.
    132.  Les castors ne se purgent pas la nuit.
    133.  Mon prochain, c’est hier ou demain.
    134.  Écraser deux pavés avec la même souche.
    135.  Tuer n’est jamais voler.
    136.  Ne grattez pas le squelette de vos aïeux.
    137.  Taquiner le corbillard.
    138.  Les pelles ne se vendent pas sans fusils.
    139.  A chacun sa panse.
    140.  Les blessures en forme d’arc ne conjurent pas l’orage.
    141.  Sois grand avant d’être gras.
    142.  Un rêve sans étoiles est un rêve oublié.
    143.  Brosse d’amour pour les hirsutes.
    144.  Le sein est toujours le cadet.
    145.  Pendu aux cerises.
    146.  Chien mal peigné s’arrache les poils.
    147.  Celui qui n’a jamais senti la pluie se moque des nénuphars.
    148.  La rivière est borgne.
    149.  Une tarte suffit pour l’horizon.
    150.  A bonne mère, suie chaude.
    151.  Quand la route est faite, il faut la refaire.
    152.  Vivre d’erreurs et de parfums.

     

    HR_56600100950070_1_watermarked_medium_size.png

  • LE TREIZIÈME TRAVAIL D'HERCULÈS de FRIGYES KARINTHY

    arton455-c039f.jpgFrigyes KARINTHY (1887-1938) est un auteur hongrois de contes brefs remarquables et piquants. On lit encore aujourd’hui ses textes qui datent pour certains de plus d’un siècle avec un vif plaisir, et ils continuent de faire mouche, comme s’ils avaient été écrits la veille. Ce volume, Je dénonce l’humanité, regroupe une partie seulement des nouvelles qu’il a écrites entre 1912 et 1934.

    Il a écrit: En humour, je ne plaisante jamais. Et son humour n’est, en effet, jamais gratuit ; il s’appuie sur une critique de la société et sur des préoccupations diverses, tant sociales, qu’esthétiques, philosophiques ou morales.

    Dans la même maison d’édition, on trouve son Voyage autour de mon crâne qui relate l’opération réussie d’une tumeur au cerveau. Il mourra quelques années après, en 1938, en laçant sa chaussure, lui qui avait écrit en 1912 un texte intitulé Le lacet de chaussure.

     

    Dans cette nouvelle, on verra que le treizième travail d’Herculès n’est pas le moins éprouvant car il se passe dans le féroce milieu des Lettres. Il va s’agir pour le héros grec, qui sait heureusement user de la ruse, de convaincre un redoutable et buté (on dirait aujourd'hui psychorigide) poète en place de l’inanité de son travail…  

    3442072_02d7aadbed34ea34b5db95228469a1c4_wm.jpg

    LE TREIZIEME TRAVAIL D’HERCULÈS 

    Cela fait, Herculès se présenta devant le roi Eurysthée, et comme il se devait apporta la tête du Lion de Némée avec laquelle il avait balayé les écuries d’Augias.

    • - Voici la tête, ô roi. Vas-tu enfin me détacher de mes chaînes ?
    • - Mais Eurysthée fronça les sourcils , médita et dit :
    • - Un nouveau travail t’attend, ô Herculès.
    • - De quoi s’agit-il ? et Herculès fit tournoyer sa massue.

    Eurysthée sortit de sa poche le dernier numéro de Rafina, la revue des belles lettres , et l’ouvrit à la page où se détachait en lettres bleues, en travers et à l’envers, le poème de Lajos Chacrat : Blanche salive sur disque vieux.

    • - Vois-tu ce poème ?
    • - Je le vois. Et vraiment il le voyait.

    Bon. Rends-toi chez Lajos Chacrat et démontre-lui que ceci n’a aucun sens. Cela fait personne n’ose lui dire.

    Herculès raccrocha sa massue à sa ceinture. En frottant deux pierres l’une contre l’autre ils fabriqua deux lourdes haches, il enroula  une longue corde autour de la taille et fourra trois livre dans son aumônière ; sur une lanière de cuir il enfila quatre critiques féroces et bien muselées, qu’il nourrit de viande crue pendant plusieurs deux jours, puis il fit tremper quatre années de la revue Nyugat dans de l’eau, enfin il prit la route.

    Il tenta d’approcher la demeure du monstre par le grand boulevard. Il creusa un fossé autour de la caverne du tripot qu’on appelait en ce temps-là – selon les bêtes sauvages qui y logent et qui hurlent fréquemment « Niou-Niou » - Café New York. Dans un des fourrés qui bordent la caverne, Herculès rencontra la fée Carabosse.

    • - Bonsoir, vieille mère, l’interpella Herculès.
    • - T’as de la chance de m’avoir appelée «  femme de lettres hongroise, répondit-elle. Pour te récompenser je vais te fournir la rime qui va avec « mercantile ».

    Mais Herculès ne se laissa pas surprendre par la ruse, d’un coup il faucha les pieds des sonnets de la sorcière.  Il découvrit le monstre au sommet de la montagne : il touillait dans une tasse un poison noirâtre et vaguement  mousseux.

    Herculès ne partit pas immédiatement à l’assaut. Il passa par l’arrière et donna cinq sesterces à Agnès. Il plaça les critiques féroces, après les avoir ligotés, de part et d’autre de la descente ; pour les faire patienter – en attendant qu’on ait besoin d’eux -, il leur jeta en pâture des recueils de poèmes saignants.

    Ensuite, par-derrière, prudemment, il s’approcha du monstre. Puis il fondit sur lui : le monstre n’eut même pas le temps de se retourner, et avant qu’il fît un geste, le héros abattit le poème sous ses yeux :

    • - Ceci n’a aucun sens ! proféra farouchement Herculès, tous les muscles bandés.

    Le monstre émit un ronflement épouvantable. Ses yeux s’injectèrent de sang. Il écarta les doigts et retourna face à son assaillant.

    • - Ceci n’a aucun sens ! répéta Herculès en empoignant le monstre par les reins.

    Un effroyable combat s’ensuivit. Le fauve battait l’air autour de lui : il planta son stylo dans la gorge d’Herculès, il rédigea une déclaration qui invoquait Lajos Hatvany destinée à la rubrique de politique littéraire de la revue Univers, laquelle toutefois ne parut pas. Puis il entreprit quelques pirouettes vertigineuses et poignarda trente-cinq poèmes de son recueil paru l’année précédente.

    • - Ceci n’a aucun sens ! persista Herculès.

    Le monstre mordit le ventre du héros avec douze autre poèmes. Il lui enfonça également un dans la poitrine et un autre entre les deux omoplates.

    • - Cela n’a aucun sens ! haleta Herculès, sans lâcher les reins. Cela n’a aucun sens ! Où est le sens ? Je demande où est le sens ?

    Le fauve griffa de nouveaux poèmes sous son aisselle. Herculès sentit qu’il ne pourrait plus tenir longtemps. Il trancha les lanières des critiques féroces, qui se ruèrent en glapissant sur le fauve, mais quand ils eurent flairé les poèmes, ils reculèrent en rampant et en geignant.

    • - Aucun sens ! hurla Herculès.

    Il retourna le poème, le jeta à la tête du monstre – qui l’engloutit goulûment – le mastiqua et vomit. Vraiment insupportable.

    Herculès eut alors une idée.

    D’un coup de massue il signa le poème du nom d’un autre poète et le lança vers le monstre, qui le fixa.

    • - Aucun sens ! hurla-t-il, lui aussi.

    Herculès le ramassa et l’emporta chez Eurysthée.  

     

    (traduit du hongrois par Judith et Pierre Karinthy)

    Le livre sur le site des Editions Viviane Hamy

    La lecture de Christophe Claro

    644_karinthy10.jpeg

  • L'oeuvre MOBILE de MICHEL BUTOR

    3126944504_07f39a2dbc_z.jpg?zz=1Dans Mobile paru en 1962, après un premier séjour de sept mois de l’auteur aux Etats Unis,  Michel Butor entreprend de radiographier le milieu, au sens d’espace, dans lequel naissent les choses et prennent du sens. Il ne raconte pas de souvenirs de voyage et il choisit, dit-il au micro de Pierre Dumayet, « comme forme fondamentale de ce texte non pas la phrase ou le récit mais la nomenclature, la liste parce qu’une phrase, c’est une structure fermée (…) tandis qu’une liste, c’est quelque chose d’ouvert. »

    C’est la vogue des catalogues publiés par les « grands magasins par correspondance ». On y trouve à part quasi égale des caractères romains et des caractères italiques. « Les textes en caractères romains étendent sur l’ensemble des Etats Unis une sorte de réseau et c’est à l’intérieur des mailles de ce réseau que les caractères en italiques vont apporter leurs illustrations. »

    « Les mots imprimés en capitale sont tous des noms de villes. »

    Et de constater qu’un des aspects les plus frappants de ce pays est l’homonymie, autrement dit le même mot désigne des quantités de choses très différentes. Particulièrement pour les villes, ce qui modifie pour Butor les relations entre les mots et les choses. Les villes y ont fréquemment le même nom. Ce qui lui permet une lecture transversale du territoire. Pour concevoir son bouquin, Butor prend la suite des états dans l’ordre alphabétique, puis il cherche de chaque état à l’état suivant quels sont les lieux homonymes. De plus, à l’intérieur de chaque état, ces noms de lieux renvoient à  d’autres états et constituent chaque état comme « un foyer de rayonnement ».

    Marion

    Dans Psychose, le roman original de Bloch, l’héroïne s’appelle Mary mais comme c’était le nom le plus employé en Californie au moment du tournage du film d'Hitchcock, dans lequel les spectatrices auraient pu s’identifier, on préconise au réalisateur de choisir un autre prénom. D’où l’emploi de Marion en place de Mary.

    Dans Mobile, on trouve plusieurs fois l’occurrence Marion qui est donc un nom souvent employé pour désigner notamment des lieux aux Etats-Unis.4987523_7_c165_michel-butor-le-9-mars-2011-a-paris_442f0f08c704081b65bf19541be5d7e5.jpg

    On trouve MARION dans le premier état traversé par le livre. Il sert de tampon entre la CAROLINE DU NORD et la CAROLINE DU SUD après avoir signalé qu’il existe aussi en VIRGINIE

    On retrouve MARION en IOWA, dans le comté de Linn qui renvoie à MARION dans l’ILLINOIS et dans l’INDIANA et dans l’Etat de la Violette.
    MARION revient dans l’état du KANSAS où on le signale aussi à Waupaca, dans le WISCONSIN et dans l’INDIANA

    Là on lit Elle rêve qu’elle se promène seule dans la nuit noire.

    Avant de signaler MARION dans le Kentucky. Sous la mention MARION, on lit des Notes sur l’Etat de Virginie de Thomas Jefferson.

    On n’est pas à la moitié du livre et puis on ne trouve plus trace de MARION.

    Les véhicules de Mobile 

    Mais de nombreuses voitures sont référencées avec une identification de leur propriétaire et qualifiée d’une couleur de fruit ainsi que la vitesse autorisée en miles et d’autres variantes plus anecdotiques, dans un des séries qui efface la réalité des choses. Relevons ici seulement les véhicules conduits par des femmes.

    Il faut attendre l’état de l’ILLINOIS pour découvrir des véhicules conduits par des femmes

    Une énorme Plymouth grise conduite par une vieille Blanche très jaune en robe cassis à pois cerise avec un chapeau à fleurs chocolat (65 miles)

    Une énorme Lincoln jaune rutilante, conduite par une grosse vieille Blanche à robe mangue avec un chapeau à fleurs pistache (60 miles)

    Une Kaiser ananas rutilante, conduite par une jeune Noire presque blanche en robe cerise à pois café (65 miles). 

    Une Chevrolet pistache conduite par une vieille Blanche très brune en robe orange (70 miles)

    Notons que les couleurs sont associées, signale Butor, au mot noir.

    On n’en rencontre plus avant la PENNSYLVANIE

    Une énorme vielle Dooge rouge conduite par une jeune Noire très noire, qui dépasse largement la vitesse autorisée

    A cette occasion on rencontre Marion (en minuscules) comme chef lieu de Grant

    Au TEXAS : une Buik orange conduite par une jeune Blanche très brune en robe mirabelle à pois fraise avec un chapeau à fleurs citron…

    Mobile crée une rupture dans son oeuvre. Si, le Nouveau Roman auquel on a identifié Butor prenait déjà ses distances avec le roman traditionnel et questionnaient les rapports de durée et de distance, malmenant l'idée commune de personnage, ce livre entre essai et poésie questionnant la typographie, l'espace réel et représentatif  (la carte et le territoire), le génie à l'épreuve dans le lieu, signera l'arrêt de son activité romanesque. 

    E.A. 


    Michel Butor pour Mobile (en mars 1962) au micro de Pierre Dumayet

    img_3126mobile.jpg

  • LA TRAITE DES IDÉES NOIRES de PIERRE TRÉFOIS

    trefois.jpg150 historiettes, notules & couperets, entendez  des contes (très) brefs et forcément cruels qui s’inscrivent dans la lignée d’un Achille Chavée et en préfigurent d’autres.

    Ils font, avec une belle dose d'autodérision, la nique à toutes les idées reçues et faux-semblants d’une époque, celle de la toute fin du XXème siècle puisque le recueil est paru en 1998 chez Quorum.

    Ils sont rehaussés de citations de Machiavel, Giono, Buffon, Millet, Baudelaire, Bergounioux, Bloch, Lafargue, Diderot, Barthes..., ce qui signale dans quel bain culturel l'ensemble baigne, et sont agrémentés de plusieurs collages.

    Le livre est signé du trop discret Pierre Tréfois (dont on reparle bientôt pour la sortie d’un livre, L'éphémère capture, en tant que dessinateur cette fois avec Jean-Louis Rambour pour les textes, préfacé par Bernard Noël, aux éditions Eranthis), ce qui par ailleurs rend ses textes d’autant plus précieux.

    E.A.

     

    Voici une sélection parrmi les plus courts!

     

    L’AÉROLITHE

    En sortant de ce mince boyau qu’il avait creusé, nuit après nuit, avec des outils de fortune, trois années durant, Sigiswald Boëhm reçut une pierre de deux livres et demie sur la tête, qui le tua net.

    Le Mur de Berlin volait en éclats.

     

    CE QUI EST PETIT EST JOLI  

    Après avoir réduit la tête de son pire ennemi, fraîchement occis, ce Jivaro la trouva jolie si jolie qu’il en conçut de la rage : il inventa la pompe à vélo  pour lui redonner ses dimensions normales. A moins qu’il n’ait procédé avec de l’eau  et un entonnoir. Je ne suis pas au courant de tout.

     

    PONCTUATION

    - Recule, virgule, ou je t’apostrophe !

    Ce flandrin de point d’exclamation aurait dû se renseigner avant de menacer comme un goujat : la virgule en question pratiquait le aïkido depuis six ans (ceinture jaune ?) et le débiffa en points de suspension…

     Plaisir du texte.

     Triste sort quand même.

     

    SOUS LA BOTTE

    Arrêtée dans la banlieue est de Jérusalem et fouillée avec toute la délicatesse dont usent les troupes d’occupation israélienne, Fatima El Mahi, palestinienne suspecte d’appartenir à l’OLP  (comme le sont 101% des Palestiniens) fut écrouée pour port d’arme : elle avait, dans sa sacoche, une aiguille à coudre.

    - Maintenant que vous avez découvert l’aiguille, déclara-t-elle aux sbires, il vous reste à dénicher la botte de foin. Histoire de vous alimenter.

     

    HOMMAGE à PEYNET

    Etant cardiaque et fréquemment amoureux, il me semble logique et souhaitable que mon myocarde défaille un jour de Saint Valentin (qui est mon troisième prénom, soit dit en passant, à du 3,5 km/heure). 

     

    CHÈRE MARQUISE

    La marquise sortit à quinze heure huit minute trois secondes un dixième huit centièmes.
    Glissa sur un étron de bull-dog et s'étala de tout son long (son large itou - elle n'était pas maigre).
    C'est le risque couru quand on consulte sa montre sans vérifier où l'on pose son talon aiguille.

     

    LA PÊCHE À LA TRUITE

    - Paps! L'institutrice a dit que j'en ai de nouveau!

    - Magnifique, Michaëlla!

    Il épouilla sa petite fille avec l'énergie du désespoir, de la déréliction, de la détresse et de l'incurie (E = parfois plus que MC²) et sauta sur sa canne.

    Pour la truite faro il n'y a pas de meilleure esche.

    Les pères célibataires se débrouillent comme ils peuvent pour nourrir leur marmaille. 

     

    UNE CERTITUDE 

    Dans deux cents ans, plus personne, parmi les douze milliards d'êtres humains, ne pensera à moi. 

    Il n'y a pas de doutes dans ma tête: parmi mes algues cervicales, des certitudes de ce calibre-là jouent les murènes...

     

    L'ACTEUR

    Il n'était pas enchanté.
    Ni désenchanté.

    Il se mettait en scène, maquillé, en costume, le plus tragiquement du monde et le trac au côlon transverse, dans le trou du souffleur.

     

    BALADE

    Sur le fil d’un rasoir.
    A califourchon.

    (Se séparent, sans regrets ; le Yin et le Yang de mon corps pourri.)

     

    TOUS VÉGÉTARIENS

    Tôt ou tard, le plus carnivore des cannibales passera végétarien à plein temps: il mangera les pissenlits par la racine.

    Ou par les arêtes, s'il périt en mer.

     

    TO BE OR NOT TO BE UN BONHOMME M

    Il s’ouvrit le ventre et en sortit son gros intestin qu’il s’enroula autour de son corps de la tête aux pieds. D’une voix tremblante de solennité, il dit :

    - Je suis le bonhomme de Michelin.

    Jouissant enfin de la sensation d’être quelque chose, à défaut d’avoir été, de sa vie, quelqu’un, il expira, la conscience coite et claire comme un ruisselet fagnard qui ignore s’il vient de l’amont, et ce que lui réserve l’aval.

     

    PROFIT DES PERTES
    Les femmes que sculpte, avec amour (du moins, suppose-t-on), John de Andréa sont si troublantes de ressemblance avec leur modèle que l'artiste, par mesure préventive, leur introduit un tampon, tous les vingt-huit jours, entre les jambes.

    Et peu scrupuleux, les vend à vil prix si, d'avenuture, il les ôte usagés.

     

    LE FRONT COMMUN SYNDICAL

    Antoine Reibout chaussa des lunettes solaires, ajusta sa perruque, se colla quelques macarons CSC sur la veste, enfila un jeans usé et rejoignit la station de métro la plus proche.
    Quelques minutes auparavant, il avait quittré le conseil d'administration de la Reibout Export LTD, dont il était directeur général, en prétextant une légère indisposition.

     

  • ELLES SAVENT / PHILIPPE DELERM

     

    les-eaux-troubles-du-mojito-philippe-delerm-rentree-litteraire-2015-18186068.jpgElles vont parfois très vite, et c’est encore meilleur. Certaines parviennent à nouer leurs cheveux en conduisant. Elles lâchent quelque secondes le volant, balancent la tête dans un geste d’autosatisfaction si voluptueusement féminin. Leurs cheveux obéissent, et volent vers l’arrière. Alors, elles écartent les coudes. En quelques secondes, le nœud est fait.

    C’est bien, ce moment où elles dégagent la nuque, poitrine haute, les mains si sûres. On a l’impression qu’elles font ça dans l’intimité la plus complète, sans savoir qu’un regard pèse sur elles, mais au fond on n’en est pas si sûr. C’est si valorisant, si parfait, ce petit scénario. Les coudes écartés donnent à la fois le sentiment d’un hiératisme distant et d’une provocation très consciemment distillée. Un coup d’œil dans le rétroviseur, elles se contemplent en une fraction de seconde. On aime qu’elles s’aiment, au point de vouloir être belles pour elles.

    Mais comme par hasard, on les a vues. L’équivoque est délicieuse. Savent-elles qu’elles sont regardées, ou simplement qu’elles pourraient l’être ? Tout le mystère est là. La deuxième solution reste la plus probable, et la plus souhaitée. Si le geste preste prend l’allure d’un cérémonial, la sensualité gagne une forme d’absolu.

    Parfois, elles nouent leurs cheveux dans une salle de café, ou sur la plage. Elles ont le temps de préparer une épingle, et elles la gardent pincées dans leurs lèvres pendant qu’elles disciplinent leur coiffure. Il y a alors un joli décalage entre l’expression de leur bouche, tendue dans une moue presque grimacière, et la solennité royale de leur port de tête, de leur offrande à l’espace.

    Rien de naturel dans tout cela. Elles font ce qu’elles veulent de leurs cheveux, et plus encore de nous, prisonniers éblouis. Elles savent.

    in LES EAUX TROUBLES DU MOJITO et autres belles raisons d'habiter la terre, Philippe Delerm (Seuil, 2015)


    Philippe et Vincent Delerm, Univers croisés

  • LE PROBLÈME DES MUSÉES par PAUL VALERY

    paul_valery1.jpegJe n’aime pas trop les musées. Il y en a beaucoup d’admirables, il n’en est point de délicieux. Les idées de classement, de conservation et d’utilité publique, qui sont justes et claires, ont peu de rapport avec les délices.

    Au premier pas que je fais vers les belles choses, une main m’enlève ma canne, un écrit me défend de fumer.

    Déjà glacé par le geste autoritaire et le sentiment de la contrainte, je pénètre dans quelque salle de sculpture où règne une froide confusion. Un buste éblouissant apparaît entre les jambes d’un athlète de bronze. Le calme et les violences, les niaiseries, les sourires, les contractures, les équilibres les plus critiques me composent une impression insupportable. Je suis dans un tumulte de créatures congelées, dont chacune exige, sans l’obtenir, l’inexistence de toutes les autres. Et je ne parle pas du chaos de toutes ces grandeurs sans mesure commune, du mélange inexplicable des nains et des géants, ni même de ce raccourci de l’évolution que nous offre une telle assemblée d’êtres parfaits et d’inachevés, de mutilés et de restaurés, de monstres et de messieurs...

    L’âme prête à toutes les peines, je m’avance dans la peinture. Devant moi se développe dans le silence un étrange désordre organisé. Je suis saisi d’une horreur sacrée. Mon pas se fait pieux. Ma voix change et s’établit un peu plus haute qu’à l’église, mais un peu moins forte qu’elle ne sonne dans l’ordinaire de la vie. Bientôt, je ne sais plus ce que je suis venu faire dans ces solitudes cirées, qui tiennent du temple et du salon, du cimetière et de l’école... Suis-je venu m’instruire, ou chercher mon enchantement, ou bien remplir un devoir et satisfaire aux convenances ? Ou encore, ne serait-ce point un exercice d’espèce particulière que cette promenade bizarrement entravée par des beautés, et déviée à chaque instant par ces chefs-d’oeuvre de droite et de gauche, entre lesquels il faut se conduire comme un ivrogne entre les comptoirs ?

    La tristesse, l’ennui, l’admiration, le beau temps qu’il faisait dehors, les reproches de ma conscience, la terrible sensation du grand nombre des grands artistes marchent avec moi.

    Je me sens devenir affreusement sincère. Quelle fatigue, me dis-je, quelle barbarie ! Tout ceci est inhumain. Tout ceci n’est point pur. C’est un paradoxe que ce rapprochement de merveilles indépendantes mais adverses, et même qui sont le plus ennemies l’une de l’autre, quand elles se ressemblent le plus.

    Une civilisation ni voluptueuse, ni raisonnable peut seule avoir édifié cette maison de l’incohérence. Je ne sais quoi d’insensé résulte de ce voisinage de visions mortes. Elles se jalousent et se disputent le regard qui leur apporte l’existence. Elles appellent de toutes parts mon indivisible attention ; elles affolent le point vivant qui entraîne toute la machine du corps vers ce qui l’attire...

    L’oreille ne supporterait pas d’entendre dix orchestres à la fois. L’esprit ne peut ni suivre, ni conduire plusieurs opérations distinctes, et il n’y a pas de raisonnements simultanés. Mais l’œil, dans l’ouverture de son angle mobile et dans l’instant de sa perception se trouve obligé, d’admettre un portrait et une marine, une cuisine et un triomphe, des personnages dans les états et les dimensions les plus différents ; et davantage, il doit accueillir dans le même regard des harmonies et des manières de peindre incomparables entre elles.

    Comme le sens de la vue se trouve violenté par cet abus de l’espace que constitue une collection, ainsi l’intelligence n’est pas moins offensée par une étroite réunion d’œuvres importantes. Plus elles sont belles, plus elles sont des effets exceptionnels de l’ambition humaine, plus doivent-elles être distinctes. Elles sont des objets rares dont les auteurs auraient bien voulu qu’ils fussent uniques. Ce tableau, dit-on quelquefois, TUE tous les autres autour de lui...

    Je crois bien que l’Égypte, ni la Chine, ni la Grèce, qui furent sages et raffinées, n’ont connu ce système de juxtaposer des productions qui se dévorent l’une l’autre. Elles ne rangeaient pas des unités de plaisir incompatibles sous des numéros matricules, et selon des principes abstraits.

    Mais notre héritage est écrasant. L’homme moderne, comme il est exténué par l’énormité de ses moyens techniques, est appauvri par l’excès même de ses richesses. Le mécanisme des dons et des legs, la continuité de la production et des achats, – et cette autre cause d’accroissement qui tient aux variations de la mode et du goût, à leurs retours vers des ouvrages que l’on avait dédaignés, concourent sans relâche à l’accumulation d’un capital excessif et donc inutilisable.

    Le musée exerce une attraction constante sur tout ce que font les hommes. L’homme qui crée, l’homme qui meurt, l’alimentent. Tout finit sur le mur ou dans la vitrine... Je songe invinciblement à la banque des jeux qui gagne à tous les coups.

    Mais le pouvoir de se servir de ces ressources toujours plus grandes est bien loin de croître avec elles. Nos trésors nous accablent et nous étourdissent. La nécessité de les concentrer dans une demeure en exagère l’effet stupéfiant et triste. Si vaste soit le palais, si apte, si bien ordonné soit-il, nous nous trouvons toujours un peu perdus et désolés dans ces galeries, seuls contre tant d’art. La production de ce millier d’heures que tant de maîtres ont consumées à dessiner et à peindre agit en quelques moments sur nos sens et sur notre esprit, et ces heures elles-mêmes furent des heures toutes chargées d’années de recherches, d’expérience, d’attention, de génie !… Nous devons fatalement succomber. Que faire ? Nous devenons superficiels.

    Ou bien, nous nous faisons érudits. En matière d’art, l’érudition est une sorte de défaite : elle éclaire ce qui n’est point le plus délicat, elle approfondit ce qui n’est point essentiel. Elle substitue ses hypothèses à la sensation, sa mémoire prodigieuse à la présence de la merveille ; et elle annexe au musée immense une bibliothèque illimitée. Vénus changée en document.

    Je sors la tête rompue, les jambes chancelantes, de ce temple des plus nobles voluptés. L’extrême fatigue, parfois, s’accompagne d’une activité presque douloureuse de l’esprit. Le magnifique chaos du musée me suit et se combine au mouvement de la vivante rue. Mon malaise cherche sa cause. Il remarque ou il invente, je ne sais quelle relation entre cette confusion qui l’obsède et l’état tourmenté des arts de notre temps.

    Nous sommes, et nous nous mouvons dans le même vertige du mélange, dont nous infligeons le supplice à l’art du passé.

    Je perçois tout à coup une vague clarté. Une réponse s’essaye en moi, se détache peu à peu de mes impressions, et demande à se prononcer. Peinture et Sculpture, me dit le démon de l’Explication, ce sont des enfants abandonnés. Leur mère est morte, leur mère Architecture. Tant qu’elle vivait, elle leur donnait leur place, leur emploi, leurs contraintes. La liberté d’errer leur était refusée. Ils avaient leur espace, leur lumière bien définie, leurs sujets, leurs alliances... Tant qu’elle vivait, ils savaient ce qu’ils voulaient...

    – Adieu, me dit cette pensée, je n’irai pas plus loin.

     

    Oeuvres, tome II, Pièces sur l’art, Nrf, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 1960, 1726 pages, pp. 1290-1293. Paru dans Le Gaulois, le 4 avril 1923.

  • ÉRIC CHEVILLARD 2895

    ericchevillardazerty.jpg

    Depuis 2007, Éric Chevillard (né en 1964 à La Roche-sur-Yon) tient un blog, L'autofictif, sur lequel chaque jour il délivre trois fragments qui démontrent que la forme très brève peut donner lieu à une multitude de genres. Il y rend compte, par exemple, de son inadaptation au monde, de son statut d'écrivain peu lu, de sa méconnaissance assumée de l'anglais ou des bons mots de ses deux fillettes, Agathe et Suzie. Régulièrement, les Editions de L'Arbre Vengeur rassemblent en volumes ses textes courts et aphorismes qui dès lors disparaissent du Net.

    Mais ils sont assez rares, les écrivains qui donnent à lire au jour le jour leurs quasi instantanés et n'attendent pas le moment de la publication pour les livrer au public. D'autre part, depuis Mourir m'enrhume en 87, il a publié aux Editions de Minuit une quinzaine de romans. 

    Et il livre depuis 2011 ses coups de coeur et de griffe dans le feuilleton du journal Le Monde. Ses têtes de turc sont Beigbeder, Patrick Besson ou Alexandre Jardin.

    Ses admirations vont à Beckett avec lequel il partage le goût de l'autodérision et d'une légère gravité, Flaubert, Michaux, Pinget, Gracq... Des écrivains qui ne se sont jamais prêtés au "cirque littéraire" où l'esbrouffe tend à cacher l'absence de talent. Ses amis en littérature sont Pierre Jourde (sans Naulleau) ou Christophe Claro (écrivain, traducteur et éditeur) qui, dans leurs activités de critique littéraire, pourfendent le même type d'écrivains et défendent une littérature exigeante.

    De Nathalie Sarraute dont certains ont parfois jugé l'écriture âpre, il écrit: "Écrivain difficile", ont répété à l'envi les journalistes de télévision : le plus bel hommage funèbre que puisse prononcer la bêtise. Un jugement qui le définit plutôt bien.

    E.A.

     

    Voici une sélection de fragments sur les quinze derniers jours de L'autofictif. Autrement dit, entre ses 2880ème et 2895ème publications.

     

    Suzie regrette de n’être pas née prématurée, car alors, nous dit-elle, son prochain anniversaire tarderait moins.

     

    Un jour, quoiqu’un peu lasse parfois, ta nécessaire curiosité de chroniqueur t’amène à lire Erik Orsenna, écrivain dont tu ne connaissais jusqu’alors que la bouille cathodique, et à nouveau les bras t’en tombent – combien sont-ils donc, ces caciques de l’édition, couverts d’honneurs, de prix, de distinctions, dont les livres ne sont pourtant que d’indigentes singeries littéraires, de plates rédactions appliquées et stériles, sans voix ni corps ? De quel entregent tirent-ils leur pouvoir ? Ont-ils conscience ou non de cette criante imposture ?

     

    Toute nudité semble promise à la vague ou à la flamme.

     

    Borges a pris le labyrinthe, l’échiquier, les dés, le miroir, le rêve et le tigre. Il ne s’embête pas !

     

    Le vertige, défaillance de l’oreille interne ou intuition sidérale de la profondeur de la tombe ?

     

    En esprit, j’ai forgé un sabre. Ma pensée a passé et repassé sur son fil pour en affûter le tranchant. Intérieurement, je me suis exercé à le manier jusqu’à posséder une réelle dextérité. Mais, comme si ce nuisible avait deviné que je concevais tout cela à seule fin de le décapiter, de l’égosiller à mon tour moi-même et pour de bon, le coq derrière la maison a poussé son cri de fausset hystérique, anéantissant mon rêve de vengeance et m’arrachant une fois encore au sommeil.

     

    Il suffirait pourtant de se rappeler ce que nous avons mangé d’abord. De l’œuf ou de la poule ?

     

    Je m’étais fourvoyé dans cette salle municipale où les peintres du quartier exposaient leurs œuvres récentes. Le cri qui me vint spontanément fit refluer les couleurs des toiles. Quelques secondes plus tard, elles étaient rentrées dans leurs tubes. Depuis je cherche en vain à reproduire ce cri prodigieux et les artistes en m’entendant m’exclamer sur divers tons devant leurs croûtes croient que je cherche à exprimer au plus juste mon admiration !

     

    Je tombe peu à peu dans l’oubli. Presque plus personne déjà ne se souvient de mon enfance.

     

    C’est un feel good page-turner, une grosse merde en bon français.

     

    On élève dans le parc zoologique de Guadeloupe un puma femelle déjà promis à un jeune puma mâle du parc zoologique de Guyane. Personnellement, je m’insurge contre ces mariages arrangés. Nous ne sommes plus au XIXe siècle !

     

    SUZIE – Des fois, je fais semblant de dormir mais après ça m’endort vraiment.

     

    Agathe et Suzie qui savent que je rapporte parfois ici leurs propos inspirés me menacent à présent de rapporter un jour les miens dans leurs livres à venir. Mais, à leur sourire narquois, je les soupçonne de noter plutôt mes sottises et mes mauvaises blagues. Ne les écoutez pas !

     

    On dirait que le vol de la chauve-souris évite aussi les obstacles qui ne sont plus là ou pas encore, les grands arbres de la préhistoire et les constructions du futur. Sans doute est-elle aussi aveugle dans le temps.

     

    C’est le seul moyen de fuir la société tout en faisant bonne impression, aussi je ne la laisse à personne : la vaisselle. 

     

    Le cas de conscience des héritiers est devenu plus terrible encore, puisque désormais l’écrivain mourant qui les exhorte à détruire ses inédits ajoute : et vous ne me faites pas le coup de Max Brod, hein!

     

                                                         LE SITE d'ÉRIC CHEVILLARD

    redim_proportionnel_photo.php?path_Photo=c12084_1&size=HR&width=310&height=1478

  • VINGT "JE ME SOUVIENS" DES BEATLES par DANIEL CHARNEUX

    8d857fd4-7aef-430d-9beb-74879f48101b_original.jpg

    1) Je me souviens qu’Éric Allard m’avait demandé quelques « Je me souviens » sur la chanson « sans fraises » mais qu’il a accepté tout de suite l’idée d’un texte sur les Beatles, et que je me suis dit : « Ce ne sera pas sur la chanson sans fraises, mais il sera tout de même question de champs de fraises ».

     

    2) Je me souviens que les « champs de fraises » (Strawberry Fields), c’était le nom d’un orphelinat de Liverpool (où John avait été placé ?), et que la chanson Strawberry Fields forever était couplée à Penny Lane sur le 45 tours.

    IMG_3146.jpg

     

    3) Je me souviens que Penny Lane était une avenue de Liverpool et non une femme devenue vieille comme le prétend la stupide rengaine de Marie Laforêt, Il a neigé sur Yesterday, une bluette qui évoque la séparation des « Fab Four ».

    img_0214.jpg

     

    4) Je me souviens que j’ai appris la séparation dans une prairie de mon village, d’un garçon qui s’appelait Philippe – j’ai d’abord cru qu’il me faisait une blague – et que j’en ai pleuré, peut-être.

    paul-mccartney-se%CC%81paration-beatles-10-avril-1970--.jpg

     

    5) Je me souviens qu’un jour de l’été 1970, je me suis égaré dans les bois au cours d’une promenade solitaire dans les Ardennes, et que mes parents ont pris ma disparition très au sérieux parce que je n’étais pas rentré au camping pour l’heure de la rétrospective que je n’aurais manquée à aucun prix.

    075Camping@SnowForest1967.jpg

     

    6) Je me souviens que mes parents m’avaient offert pour mon quatorzième anniversaire le dernier album enregistré, Abbey Road, et que je l’écoutais longuement dans le noir complet, assis dans l’un des fauteuils en skaï blanc du salon, sur l’électrophone stéréo que mes sœurs avaient reçu, un an plus tôt, en cadeau de communion.

    the-beatles-photo-4f0b0edc5e4b6.jpg

     

    7) Je me souviens que, sur la couverture d’Abbey road, les pieds nus de Paul furent la source de multiples divagations concernant sa mort et son remplacement par un sosie.

    paul-mccartney-163x300.jpg

     

    8) Je me souviens que j’ai entendu un jour à la radio, dans la salle de bains bricolée à l’emplacement de la pièce que nous appelions le « fournil », que l’album le plus vendu de l’histoire du rock était Sergent Pepper’s lonely hearts club band.

    Sgt._Pepper's_Lonely_Hearts_Club_Band.jpg

     

    9) Je me souviens que j’ai commandé Sergent Pepper’s chez le disquaire de Dour, « Techni Disques », et que j’ai découvert trois ans après tout le monde, avec un plaisir encore enfantin, les accessoires joints à l’album – moustaches et galons du Sergent Poivre, notamment – la photo géante sur les pages centrales, les mille détails de la pochette, les textes imprimés sur la quatrième, et la musique…

    RR09_215_lg.jpeg

     

    10) Je me souviens que je préférais With a little help from my friends dans l'interprétation de Joe Cocker à Woodstock plutôt que dans celle des Beatles, mais que je ne voulais pas me l'avouer.


     

    11) Je me souviens que j’essayais de plaquer sur mon piano l’accord final de A day in the life. 


     

    12) Je me souviens que le frère d’une amie de mes sœurs, Frédéric D., m’avait prêté le « double blanc » et que je ne le lui ai jamais rendu, sans jamais oser avouer ce forfait à mes amis de l’époque à qui je prétendais qu’il m’avait été offert par ma grand-mère.

    images?q=tbn:ANd9GcQHDrrPNKm7L217TtwaBm_ehohbHnqTOpYYiwHEk87uRSG0PPpr

     

    13) Je me souviens de l’affiche qui accompagnait le « double blanc », avec d’un côté toutes les paroles (que j’ai rapidement connues pratiquement par cœur) et, de l’autre, une série de photos sur lesquelles je m’usais les yeux.

    WA-Poster-Back.jpg

     

    14) Je me souviens qu’au cours d’un voyage de rhéto à l’ULB, quelques copains et moi sommes revenus au car avec pas mal de retard, légèrement imbibés de bière blonde, en braillant Rocky Racoon (« Now somewhere in the black mountain hills of Dakota there lived a young boy named Rocky Racoon… »)

     

     

    15) Je me souviens que j’avais commandé en Allemagne le double 45 tours Magical Mystery Tour, un disque méconnu que j’étais le seul à posséder, et dont mon titre préféré était I am the walrus, pour ses paroles surréalistes comme « Semolina pilchard / Climbing up the Eiffel tower » ou encore le refrain « I am the eggman / They are the eggmen / I am the walrus / Goo goo goo joob ! »

     

    63590.gif

     

    16) Je me souviens de la toute petite voix de Yoko Ono dans Who has seen the wind, la deuxième face d’Instant Karma, le premier 45 tours solo de John.


     

    17) Je me souviens des « bed-in » de John et Yoko.

    Bed-In_for_Peace,_Amsterdam_1969_-_John_Lennon_%26_Yoko_Ono_17.jpg

     

    18) Je me souviens que je me découvrais des ressemblances alternativement avec John, Paul et Georges (j’ai longtemps eu les cheveux séparés par une raie au milieu), mais jamais avec Ringo, que je trouvais commun.

    32d40d9cc5cbb29de6e3b48bd16c3198.1000x600x1.jpg

     

    19) Je me souviens de l’assassinat de John (mais pas du nom de son meurtrier), et de la mort de George.

    ob_4af1ec_image080.jpg

     

    20) Je me souviens qu’Éric m’avait dit « trois pages A5 maximum », et qu’il ne plaisante pas…

    george_and_beatles.jpg

    Texte initialement paru dans un numéro de 2006 de la revue Remue-Méninges

     

    charneuxpatrimoineportraitpar_stephen_vincke.jpgDaniel Charneux vient de publier aux Editions M.E.O. MORE, un essai- variations sur l'auteur de L'Utopie.

     

    Le site de Daniel CHARNEUX

  • CE QUE, S'IL FALLAIT CROIRE, JE CROIRAIS AVOIR ÉTÉ de DENYS-LOUIS COLAUX

    Un très beau récit poétique (en hommage à Georges Wolinski) en 50 courts chapitres ponctués d'image de peintures rares, dans la langue riche ultrasensible de Denys Louis Colaux...

     

    Ce que, s'il fallait croire, je croirais avoir été

    1669078880.3.jpg 

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Illustration de couverture: Laurence Burvenich

     

    The_Wounded_Angel_-_Hugo_Simberg.jpg

    L'ange blessé, Hugo Simberg

      

    J'ai, quant à moi, si peu de goût pour le monde vivant que, pareil à ces femmes sensibles etdésœuvrées, qui envoient, dit-on, par la poste leurs confidences à des amis imaginaires, volontiers, je n'écrirais que pour les morts.

    Charles Baudelaire

     

    Il n’y a aucun mérite à être quoi que ce soit.

    Marcel Marien

     

    Si vous désirez savoir qui sont vos amis, faites vous condamner à une peine de prison.

    Charles Bukovski

     

    L’ennemi est bête : il croit que c’est nous l’ennemi alors que c’est lui !

    Pierre Desproges

      

    En hommage à George Wolinski

      

    S E U I L

     

    Écrivant ces petites choses, je pensais, voilà, je tire de ma mémoire enivrée tous ces brouillons, ces esquisses personnels de l’amour.  C’est autre chose, tout de même, que de racler ses fonds de tiroirs affectifs.

    Et aussi, je patauge dans le présent, dans la boue hantée de la forêt.

    Il m’apparaît, à présent que j’ai accompli ce livre bizarre, que je me méprenais sur la nature de cette eau-de-vie tirée du puits de ma mémoire. En fait, je n’ai puisé, je crois, ni ébauche ni préambule dans ce nom de dieu de puits de la mémoire.

    J’ai puisé le poisson changeant du sentiment amoureux : cyprin doré, carpe, exocet, requin. Car au-delà de l’adolescence, quand il faut qu’il dure, quand il faut qu’il s’asseye dans le quotidien, quand il faut qu’il se sociabilise, l’amour devient un métier. Un métier noble, sans doute, peut-être même un artisanat. Il acquiert du poids, une masse, un savoir-faire, une lourde conscience de soi, il se met en quête d’une distance à adopter face à l’honorabilité et à la maturité et il augmente son bagage jusqu’à la sédentarité parfois divertie de quelques escapades.   

    J’ai puisé dans le vieux cours des choses le rythme léger de mon propre estompement. Le vent s’étant pris dans ma tignasse blanche, il s’en fallait d’un cheveu que je ne m’envolasse.  Tout être a une antiquité qui va, comme lui, se disperser au vent.

    Hors de l’inexpérience, de la candeur, de l’illusion, le poisson changeant de l’amour fait l’inévitable rencontre de la poêle à frire et devient une denrée alimentaire. Il faut manger. Sentiment et eau fraîche conviennent quand il faut aimer ou tenter d’aimer sa vie (des instants d’elle), dès qu’il faut la gagner, ces carburants n’opèrent plus.

    C’est aujourd’hui, plus que jamais, alors que le vase inférieur de votre sablier s’emplit infailliblement, qu’il faut s’asseoir sur les diagnostics, sur le sens des leçons et des legs, s’asseoir de tout son cul et ne point contenir le pet libérateur et rabelaisien. Et lâcher, dans un souffle mentholé, le petit hélium de son âme fracturée. Faire place nette.

    Ce n’est pas l’adolescence qui a raison. Ni l’enfance, ni l’âge adulte, ni la péremption. Rien n’a raison. Il faut choisir : vivre ou avoir raison. La vie n’est qu’un mauvais moment à passer. Un mauvais moment à quoi, morpion scellé à un poil pubien, nous nous accrochons désespérément. Et la vie est un émouvant joyau, un vitrail tout empoussiéré de lumière, la vie piaille et tremble avec les enfants, avec les beautés sur le seuil, la vie frémit avec toutes les formes de l’amour rencontrées sur le chemin. La vie est une merveille, la vie est une excellente raison de sortir du néant, c’en est une autre encore d’y retourner, décoiffé, confus, surpris. Mourons surpris !

    Je viens, après des siècles d’errance, de concevoir et de rédiger ma devise, une toute humble devise, une devise que son humilité rend presque triviale :

    Mort en sursis,

    Vivant aujourd’hui 

    Ceci, me semble-t-il, confère une sorte de légitimité au sentiment amoureux dont je parle ici : cheminement, pèlerinage inachevé vers l’amour.

    L’humilité est somme toute une chaise très confortable. Il faut être, en écopant le tonneau parfumé de sa mémoire, le type vieillissant qui ahane en grimpant la colline, qui s’accoude un instant à un végétal mort et persistant. Il faut aller voir et entendre, comme un élan vers la mort peut-être mais pas moins que comme une glissée sur la superficialité de son propre temps, Pergolèse qui étend le somptueux suaire de son Stabat Mater  sur les fougères levés dans le pré, entre les hêtres. Il faut s’étancher aussi à l’eau fraîche de sa propre insipidité. Car enfin, nous sommes demeurés nus, presque lisses. Nous ne savons presque rien. Nous avons pour pauvre traîne juste un peu de musique, quelques laisses de mots, des humeurs, de la sciure d’être. Et nous ne voulons pas que le dépit vienne mordre, comme un acide, le cuir de notre vie. Nous ne voulons pas jeter le discrédit sur les choses sous prétexte que le jouet de notre vie entre en désuétude. Ne laissons pas les papiers gras et les mégots du touriste, les gluances du sans-gêne après nous. Ne crachons pas, comme de vieux saligauds dépités, sur les pages du futur. Ne soyons pas de ces vieilles peaux qui jaunissent d’amertume et de désappointement et qui veulent laisser en héritage le papier souillé de leur désastre.

    Être léger comme une chose chassée hors de l’automne par la levée des vents.

    J’apporte seulement, pour décorer le temps serré d’une existence, l’ornement fragile de ma signature, la plume qui singularisait mon chapeau, la couleur de mon chant. Et deux ou trois vétilles subsidiaires. C’est tout. Marche, mon ami, derrière et devant le chariot de ton inachèvement. Tire, pousse, joue de la flûte, bois du vin, griffonne des choses, ris avec le cercle de tes enfants. Donne-leur le désir de rire après toi. N’oublie jamais non plus d’être seul. Jamais. C’est dans la solitude seulement que le tunnel de ta vie se laisse trouer par la lumière. 

    Aussi, j’ai pensé que ce qu’il y a de sacré est visible : un être, un livre, un arbre, une œuvre, un fantôme. Et donc me voilà à la fois devant la forêt et le bûcher vivant de la mémoire.

    Me voici, - comme un soliste pianotant à son clavier, comme une camériste époussetant à virtuoses coups de plumeau un vieux meuble et puis l’astiquant à la cire d’abeille-, jouant au jeu que j’invente de la paréidolie mémorielle. Me voilà seul dans le kaléidoscope de ma mémoire, dans la chapelle sacrée et risible des souvenirs de ma vie où pas un seul dieu n’a résisté à la dissolution. Trappeur gaulois, dandy aux semelles de boue devant l’invention de la forêt. Vieil amoureux qui rit, cynique qui laisse passer les caravanes.

    Se persuader qu’on trouve, qu’on sait, qu’on aboutit, c’est échouer. Mais on peut parler du charme des épaves. Il faut que l’épave soit spirituelle afin qu’elle justifie la mort des arbres qui la constituent. Il faut s’imaginer Sisyphe assis sur son caillou, fumant un clope, rêvant à la tendreté d’un cul caressé.

     

             Lire le récit complet sur le blog de Denys-Louis COLAUX

  • DISCOURS À LA NATION d'ASCANIO CELESTINI

    Ascanio-Celestini.jpg

    "Au départ, « Discours à la nation » est une somme de monologues typiques du théâtre italien né de Dario Fo dans les années 1980 : ce « théâtre-récit », ou « théâtre de narration » aux accents politiques et situationnistes. Ascanio Celestini, l’auteur du spectacle que j’évoque ici, est devenu très engagé, puis reconnu en Italie, et écrit ce genre de théâtre. Écrivain et dramaturge, ses textes sont publiés en romans par Einaudi, et il a aussi sorti un album de chansons, plusieurs documentaires, et a lui-même adapté son roman "La Brebis galeuse" (2010). En France, six de ses textes ont paru Aux éditions Théâtrales, au Serpent à Plumes ou chez Notabilia depuis « Luttes des classes » en 2013.

    La couverture du livre

    Cette version française de « Discours à la nation » rassemble des textes publiés en 2011 de l’autre côté des Alpes, et des monologues politiques et satiriques écrits ensuite par l’auteur. Ce sont ces derniers, une huitaine, qui sont interprétés par David Murgia depuis plus d’un an, entre France et Belgique.

    Ça commence comme de l’Henri Michaux, avec des personnages indéfinis, métaphoriques et universels. Puis la satire arrive et ça se politise nettement, et le spectacle se place alors délibérément sous les augustes références de l’immense Jonathan Swift, l’auteur des « Voyages de Gulliver » -à qui Celestini rend hommage dans un texte démarqué sur celui où Swift expliquait que la misère serait éradiquée en Irlande quand on y mangerait les bébés- et Antonio Gramsci, écrivain et cofondateur du Parti communiste italien en 1921." Hubert Artus

    L'article complet sur le site de L'Express

     

    Camarades dit par David Murgia 

    Voir & écouter le monologue entier interprété par David Murgia sur Vimeo

    Lire le texte complet de Camarades ici

     

    Camarades dit par Ascanio Celestini 

    arton585.jpg

  • LES MALADES ET LES MÉDECINS d'Antonin ARTAUD

    MTE1ODA0OTcxNTQ0NDQ2NDc3.jpgLa maladie est un état.
    La santé n’en est qu’un autre,
    plus moche.
    Je veux dire plus lâche et plus mesquin.
    Pas de malade qui n’ait grandi.
    Pas de bien portant qui n’ait un jour trahi, pour n’avoir pas voulu être malade, comme tels médecins que j’ai subis.
     
    J’ai été malade toute ma vie et je ne demande qu’à continuer. Car les états de privation de la vie m’ont toujours renseigné beaucoup mieux sur la pléthore de ma puissance que les crédences petites-bourgeoises de :
    LA BONNE SANTÉ SUFFIT.
     
    Car mon être est beau mais affreux. Et il n’est beau que parce qu’il est affreux.
    Affreux, affre, construit d’affreux.
    Guérir une maladie est un crime.
    C’est écraser la tête d’un môme beaucoup moins chiche que la vie.
    Le laid con-sonne. Le beau pourrit.
     
    Mais, malade, on n’est pas dopé d’opium, de cocaïne ou de morphine.
    Et il faut aimer l’affre
                                     des fièvres,
    la jaunisse et sa perfidie
    beaucoup plus que toute euphorie.
     
    Alors la fièvre,
    la fièvre chaude de ma tête,
    — car je suis en état de fièvre chaude depuis cinquante ans que je suis en vie, —
    me donnera
    mon opium,
    — cet être, —
    celui,
    tête chaude que je serai,
    opium de la tête aux pieds.
    Car,
    la cocaïne est un os,
    l’héroïne, un sur-homme en os,
     
                                ca i tra la sara
                                ca fena
                                ca i tra la sara
                                ca fa
     
    et l’opium est cette cave,
    cette momification de sang cave,
    cette raclure
    de sperme en cave,
    cette excrémation d’un vieux môme,
    cette désintégration d’un vieux trou,
    cette excrémentation d’un môme,
    petit môme d’anus enfoui,
    dont le nom est :
                             merde,
                             pipi,
    con-science des maladies.
     
    Et, opium de père en fi,
     
    fi donc qui va de père en fils, —
     
    il faut qu’il t’en revienne la poudre,
    quand tu auras bien souffert sans lit.
     
    C’est ainsi que je considère
    que c’est à moi,
    sempiternel malade,
    à guérir tous les médecins,
    — nés médecins par insuffisance de maladie, —
    et non à des médecins ignorants de mes états affreux de malade,
    à m’imposer leur insulinothérapie,
    santé
    d’un monde
    d’avachis.


     
    24022_1120544.jpeg Et sur FLORILÈGE

    Anthologie
    de la Poésie
    de langue française
    (1300 - 1984)

     

    Choix des textes
    et conception :
    C. Tanguy

  • MAL'ARIA de Paul VERLAINE

    verlaine.pngÊtes-vous comme moi ? — Je déteste les gens qui ne sont pas frileux. Tout en les admirant à genoux, je me sens antipathique à une foule de peintres et de statuaires justement illustres. Les personnes douées de rires violents et de voix énormes me sont antipathiques. En un mot, la santé me déplaît.

    J’entends par santé, non cet équilibre merveilleux de l’âme et du corps qui fait les héros de Sophocle, les statues antiques et la morale chrétienne, mais l’horrible rougeur des joues, la joie intempestive, l’épouvantable épaisseur du teint, les mains à fossettes, les pieds larges, et ces chairs grasses dont notre époque me semble abonder plus qu’il n’est séant.

    Pour les mêmes motifs j’abhorre la poésie prétendue bien portante. Vous voyez cela d’ici : de belles filles, de beaux garçons, de belles âmes, le tout l’un dans l’autre : mens sana... et puis, comme décor, les bois verts, les prés verts, le ciel bleu, le soleil d’or et les blés blonds... J’abhorre aussi cela. Êtes-vous comme moi ?

    Si non, éloignez-vous.

    Si oui, parlez-moi d’une après-midi de septembre, chaude et triste, épandant sa jaune mélancolie sur l’apathie fauve d’un paysage languissant de maturité. Parmi ce cadre laissez-moi évoquer la marche lente, recueillie, impériale, d’une convalescente qui a cessé d’être jeune depuis très peu d’années. Ses forces à peine revenues lui permettent néanmoins une courte promenade dans le parc : elle a une robe blanche, de grands yeux gris comme le ciel et cernés comme l’horizon, mais immensément pensifs et surchargés de passion intense.

    Cependant elle va, la frêle charmeresse, emportant mon faible cœur et ma pensée évidemment complice dans les plis de son long peignoir, à travers l’odeur des fruits mûrs et des fleurs mourantes. 

    product_9782070755875_195x320.jpgextrait de Les Mémoires d'un veuf, 1886

    Découvrez Paradis des albatrosL’objectif de cette réserve naturelle lyrique est de mettre en valeur la poésie classique de langue française par des textes soigneusement présentés et une navigation facile et sobre à travers l’équivalent d’un livre de 15000 pages que l’amateur de poésie pourra parcourir.

     

  • " J'aurai longtemps vécu sans savoir grand-chose de la haine..."

    bouvier-28651324.jpg

    En 1953, Nicolas Bouvier (à gauche sur la photo) rejoint en Fiat Topolino son ami Thierry Vernet à Belgrade. « Nous avions deux ans devant nous et de l’argent pour quatre mois. Le programme était vague, mais dans de pareilles affaires, l’essentiel est de partir.(….) On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. »

    Un voyage qui se terminera, pour Bouvier du moins, fin 1956 à Marseille, son ami l’ayant quitté au bout d’un an et demi de voyage pour rejoindre sa fiancée à Ceylan. Et qui lui aura permis d’accumuler de la matière pour plusieurs livres. De 1958 à 1961, il s’emploie à mettre au point son texte, à le retravailler sans cesse, à partir des notes de voyage et des lettres qu’il a envoyées à ses parents et amis. Le premier tirage de L’Usage du monde intervient en 1964 sous le signe des éditions Droz.

    Pendant leur dix-huit mois de compagnonnage, ils auront traversé une partie de la Yougoslavie, de la Turquie, de l’Iran et du Pakistan y compris un séjour de six mois à Tabriz
    Ils se séparent à Kaboul et Bouvier continue seul vers l’Inde...

    9782228894012.jpg

    Les livres de Kerouac (Sur la route - le rouleau original) et de Bouvier présentent d’évidentes analogies; tous deux narrent des périples en voiture à quelques années d’intervalle, tous les deux cheminent en compagnie d’un ami, d’une sorte d’alter ego, tous deux inaugurent un nouveau genre littéraire, quelque part entre la relation de voyage et le roman, cette indécision quant au genre pratiqué ayant d’ailleurs ralenti  la publication (même si pour Bouvier, c’est le refus de Gallimard d’imprimer le livre avec les 48 dessins de Vernet qui l’a poussé à publier le livre à compte d’auteur sous le nom des éditions d’un ami de collège qui avait repris la maison paternelle) pour devenir ensuite des romans cultes.

    L’écriture, stylisée, dix-neuvièmiste de Bouvier s’attache davantage aux lieux et aux personnages traversés, produisant de tableaux et des portraits pittoresques, elle ne creuse pas les psychologies ni n’explicitent l’amitié entre les jeunes gens. Alors que Kerouac s’attache beaucoup à décrire le monde vu par Neal Cassady, son ami, avec une écriture (qui garde la vitesse inhérente à son sujet) rendant davantage le mouvement que la vie pendant les étapes. Les dernières pages de L’usage du monde, narrant, à mesure que les ennuis mécaniques s'accumulent en réclamant de longs jours d'immobilisation, les affres du voyage, commencé sur un mode plus apaisé, mobilise davantage l'attention du lecteur.
    Pour le dire autrement, l’écriture de Bouvier est plus journalistique, celle de Kerouac plus romanesque.   
     

    La route de Macédoine… La route d’Anatolie… Route d’Ankara… Route d’Ordu… Route de Miandoab… Route de Tabriz…Route de Mianeh… Route de Kazvin… Route d’Ispahan… Route de Chiraz… Route de Yezd… Route de Kerman… La route de Kaboul… Route de Mukur… La route du Khyber…. sont quelques unes des routes qu’ils ont traversées et qui sont mentionnées en tête de chapitre.

    E.A.

    (Re)lire la splendide lecture de Sur la route par Philippe Leuckx 

    _topolino.jpg

    EXTRAIT

    J’aurai longtemps vécu sans savoir grand-chose de la haine. Aujourd’hui j’ai la haine des mouches. Y penser seulement me met les larmes aux yeux. Une vie entièrement consacrée à leur nuire m’apparaîtrait comme un très beau destin. Aux mouches d’Asie s’entend, car, qui n’a pas quitté l’Europe n’a pas voix au chapitre. La mouche d’Europe s’en tient aux vitres, au sirop, à l’ombre des corridors. Parfois même elle s’égare sur une fleur. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, exorcisée, autant dire innocente. Celle d’Asie, gâtée par l’abondance de ce qui meurt et l’abandon de ce qui vit, est d’une impudence sinistre. Endurante, acharnée, escarbille d’un affreux matériau, elle se lève matines et le monde est à elle. Le jour venu, plus de sommeil possible. Au moindre instant de repos, elle vous prend pour un cheval crevé, elle attaque ses morceaux favoris : commissures des lèvres, conjonctives, tympan. Vous trouve-t-elle endormi? elle s’aventure, s’affole et va finir par exploser d’une manière bien à elle dans les muqueuses les plus sensibles des naseaux, vous jetant sur vos pieds au bord de la nausée. Mais s’il y a plaie, ulcère, boutonnière de chair mal fermée, peut-être pourrez-vous tout de même vous assoupir un peu, car elle ira là, au plus pressé, et il faut voir quelle immobilité grisée remplace son odieuse agitation. On peut alors l’observer à son aise : aucune allure évidemment, mal carénée, et mieux vaut passer sous silence son vol rompu, erratique, absurde, bien fait pour tourmenter les nerfs – le moustique, dont on se passerait volontiers, est un artiste en comparaison.

    Cafards, rats, corbeaux, vautours de quinze kilos qui n’auraient pas le cran de tuer une caille; il existe un entre-monde charognard, tout dans les gris, les bruns mâchés, besogneux au couleurs minables, aux livrées subalternes, toujours prêts à aider au passage. Ces domestiques ont pourtant leurs points faibles – le rat craint la lumière, le cafard est timoré, le vautour ne tiendrait pas dans le creux de la main – et c’est sans peine que la mouche en remontre à cette piétaille. Rien ne l’arrête, et je suis persuadé qu’en passant l’Ether au tamis on y trouverait encore quelques mouches.

    Partout où la vie cède, reflue, la voilà qui s’affaire en orbes mesquines, prêchant le Moins – finissons-en…renonçons à ces palpitations dérisoires, laissons faire le gros soleil – avec son dévouement d’infirmière et ses maudites toilettes de pattes.

    L’homme est trop exigeant: il rêve d’une mort élue, achevée, personnelle, profil complémentaire du profil de sa vie. Il y a travaille et parfois il l’obtient. La mouche d’Asie n’entre pas dans ces distinctions-là. Pour cette salope, mort ou vivant c’est bien pareil et il suffit de voir le sommeil des enfants du Bazar (sommeil de massacrés sous les essaims noirs et tranquilles) pour comprendre qu’elle confond tout à plaisir, en parfaite servante de l’informe.

    Les anciens, qui y voyaient clair, l’ont toujours considérée comme engendrée par le Malin. Elle en a tous les attributs : la trompeuse insignifiance, l’ubiquité, la prolifération foudraoyante, et plus de fidélité qu’un dogue (beaucoup vous auront lâché qu’elle sera encore là).

    Les mouches avaient leurs dieux : Baal-Zeboub (Belzébuth) en Syrie, Melkart en Phénicie, Zeus Apomyios d’Elide, auxquels on sacrifiait, en les priant bien fort d’aller paître plus loin leurs infects troupeaux. Le Moyen-Age les croyait nées de la crotte, ressuscitées de la cendre, et les voyait sortir de la bouche du pécheur. Du haut de sa chaire, saint Bernard de Clairvaux les foudroyait par grappes avant de célébrer l’office. Luther lui-même assure, dans une de ses lettres, que le Diable lui envoie ses mouches qui “ "conchient son papier” ".

    Aux grandes époques de l’empire chinois, on a légiféré contre les mouches, et je suis bien certain que tous les Etats vigoureux se sont, d’une manière et de l’autre, occupés de cet ennemi. On se moque à bon droit – et aussi parce que c’est la mode – de l’hygiène maladive des Américains. N’empêche que, le jour où avec une esquadrille lestée de bombes DDT ils ont occis d’un seul coup les mouches de la ville d’Athènes, leurs avions naviguaient exactement dans les sillage de saint Georges.

    Nicolas BOUVIER

    Les dessins de L'usage du monde, par Thierry VERNET

    nicolas-bouvier-thierry-vernet-1953-thessalonique.jpg

  • SCÈNES ROMAINES de Philippe LEUCKX

    I

    Il y a, dans "Fellini/Roma", une scène emblématique de la vie conviviale, en plein air (all' aperto) : à même la rue, accolées à des immeubles populaires, une série de tables dressées pour la cena, dans le brouhaha des tramways qui frôlent les convives d'un soir, des conversations qui s'entrechoquent, soudain l'apparition d'une beauté surmaquillée qui part en chasse au milieu des tables et guigne déjà sa prochaine victime consentante. Entretemps, le jeune provincial éberlué, tout frais arrivé dans ce quartier populaire, partage une table avec une famille époustouflante de réalisme : la mère prend d'assaut le jeunet timide, en suçant avidement ses coques, la fillette chante des refrains salaces, le mari plongé dans l'assiette joue les figurations...Roma, version 1938/1939...rappel de l'arrivée de Federico, venu de Rimini, pour s'installer dans la capitale et commencer son petit bout de chemin cinématographique (pigiste, scénariste...)


     

    II

    Les immeubles populaires (condominio, Ina-Case), HLM ou HBM, taudis (tuguri, catapecchie des borgate - banlieues - ) peuplent les films néoréalistes, et bien sûr, les premières réalisations de Bolognini, Fellini, Monicelli, Pasolini... "Le notti di Cabiria", "I soliti ignoti", "La notte brava" (littéralement "la nuit blanche", traduit par "Les garçons"), "La dolce vita", "Accatone", "Mamma Roma" jouent de ces décors, perdus dans des terrains vagues, blocs gris dans la nuit, perspectives sur des rues vides, pavées, aux confins de la grande ville, loin des quartiers bourgeois... Une séquence de "La dolce vita" découvre Anouk Aimée et Mastroianni obligés de passer sur des planches pour atteindre un immeuble non desservi par l'égouttage.


     

    III

    La caméra virevoltante. A la grue, Scola, dans la scène inaugurale de l'admirable "Una giornata particolare" (1977), donne de l'intérieur de l'immeuble populaire, sis entre via Baracca et Viale V. Aprile (quartier nord, du côté de Pza Bologna), une vision générale saisissante avant de s'approcher d'Antonietta, affairée dans sa cuisine. Procédé que son maître De Sica avait utilisé pour pointer, dans la foule anonyme des retraités manifestant, l'antihéros "Umberto D"(1951), tourné également dans les rues populaires de Rome.


     

    IV

    Le touriste ne connaît de Rome que ce que les guides peuvent lui intimer de voir. Je sais, les incontournables romains (Colosseo, San Pietro, Santa Maria Maggiore, Laterano, via Appia, B. San Clemente, Forums, Campidoglio, Mercati di Traiano...) Ira-t-il, jusqu'aux portes, jusqu'à la muraille d'Aurélien, jusqu'au cœur de Monte Mario? Poussera-t-il jusqu'à découvrir, en bus COTRAL, la Villa Adriana ou quelques banlieues lointaines (Val Melaina...)?

    Le Tibre vibre d'une lumière étrange, lorsque, soir venu, du Trastevere ou de Cairoli, ou du Pont Saint-Ange, le promeneur goûte une autre Rome que celle souvent montrée, plus familière, plus réelle sans doute que les chromos faciles, si souvent reproduits. Il ira flâner, à cette heure un brin mélancolique, entre chienne, louve, du côté de Coronari ou de Chiesa Nuova, à cette heure où les amateurs de skate ordonnent à l'église de prendre de moins grands airs, puisqu'il se fait tard et que les bus, plus rares, cinglent l'air romain en freinant soudain dans le soir.

    0_Tibre_-_Ponte_Sant'Angelo_-_Rome_(1).JPG

     

    V.

    "La giornata balorda" de Mauro Bolognini (1960, en français "ça s'est passé à Rome", que l'on eût pu traduire par la journée "bizarre", la "drôle" de journée, ou la "foutue journée") consacre une longue séquence initiale au dévoilement d'une cour intérieure d'achélème romain, avec galeries, escaliers, linges qui relient les travées...Un petit air de Corviale - avant la lettre, puisque Corviale date de bien plus tard -, vu en contre-plongée. Mauro, à deux reprises, dans "Bubu" (1971) et dans "Libera, mio amore" (1974), balaiera sa caméra sur des cours intérieures. Pour le deuxième titre cité, en une plongée presque abstraite sur un rectangle sombre, une souricière.


     

    VI

    Un souvenir de piazza Zama, tout près de la voie ferrée en contrebas, via Caulonia, où habitait alors mon ancienne élève, C.Bn devenue enseignante via Fea, à la Sapienza. Un vieil immeuble, un peu déglingué, comme on en voit dans tant de films italiens. Au deuxième étage, un carreau brisé. Si mon souvenir est bon, elle occupait un appartement au troisième.

    C. n'y était pas. J'avais marché depuis via Omero. Une bonne trotte, au-delà des portes. Mais quel plaisir de marcher dans Rome, léger, avec une clé en poche, un moleskine, quelques euros, sans but, rien que le plaisir de humer l'air du temps, la fatigue des chemins, la poussière des rencontres.

    Aux confins, la lumière est autre, et le dépaysement, pour moi venu des aires cossues des académies étrangères, entre Villa Giulia et Parioli, assuré de laisser mes pas sur des trottoirs moins bien entretenus d'une Rome plus familière, plus proche.

    DSC_0308.jpg

     

    VII

    La quiétude s'apprend sans doute Villa Borghèse, Villa Giulia. Les promeneurs, venus de piazzale Flaminio et de viale Washington, ont suivi les petites allées qui montent vers via Omero, en surplomb sur la Galleria Nazionale d'Arte et au loin, sur quelques autres académies étrangères perchées dans Parioli, apprennent là à savourer quelque silence entre les arbres. Ici, après l'Egypte, juste avant l'Olendese et la Romania, l' Academia Belgica. Entièrement restaurée depuis 2005/2007, l'Academia offre sa façade en briques plates à la romaine, sa sobriété, et des jardins en pente.

    Plusieurs séjours dans cet endroit de rêve, pour qui veut flairer les humeurs de Rome, m'ont nourri pour longtemps d'images, de rencontres, d'heures paisibles où écrire va de soi, en vivant là, au milieu d'autres résidents et pensionnaires, en revenant là après tant de courses dans Rome : cheminements et découvertes.

    Je me souviens de la terrasse, le soir, ouvrant l'espace romain, affûté de pins parasols.

    belgica.jpg

     

    VIII

    Via Bodoni. Testaccio, magnifiquement évoqué par la Morante dans "La storia". Quartier du Mattatoio. Populaire en diable. Des rues très rectilignes, des immeubles à l'identique, à quatre étages, avec cour intérieure et persiennes vertes.Souvent, j'ai écrit sur l'un des bancs disposés, au 101, au 103, avec les rumeurs quotidiennes, les vélos déposés le long des murs, le linge étendu, les allées et venues, le ronflement de sieste d'une vieille, la vie d'un condominio, tout au bout de la ville.

     

    testaccio.jpg

  • CRASH / Régis JAUFFRET

      9782070355686FS.gif  Les avions de ligne ne tombent pas souvent. On pourrait piloter pendant dix siècles sans connaître de problème majeur. Mais, comme le deuxième moteur vient de prendre feu, je me dis que je vais finir ma carrière dans les eaux tièdes du Pacifique. Je tiens mollement le manche à balai, la moindre crispation risquerait de provoquer chez moi une crise d’angoisse ou de tétanie. Mon cerveau n’a jamais été si solide, je suis insomniaque depuis l’âge de sept ans, et je collectionne les dépressions nerveuses comme d’autres les voitures anciennes, ou les boîtes de Vache qui rit. La compagnie n’en a jamais su, elle ignore aussi que j’ai souvent envie de grimper tout en haut du ciel jusqu’à l’implosion dans la stratosphère, tant je rêve de quitter définitivement la Terre pour aller me saouler la gueule avec les anges. Mais avant le décollage j’ai pris des neuroleptiques, ce genre de fantasme ne me traverse pas l’esprit.

       De toute façon, l’avion perd de l’altitude. D’une voix rendue désinvolte, presque gaie, par mon accent chantant qui sent la garrigue, j’avertis les passager que la compagnie indemnisera leurs familles. Le copilote est pâle, le jeune navigateur pleure dans ses mains en coquille. La porte du cockpit est verrouillée, mais je vois sur l’écran de contrôle que de l’autre côté stewards et hôtesses se débattent avec les passagers en proie  la panique. Ils les supplient d’ouvrir les portes avant le crash, afin de tenter leur chance en se jetant dans le vide dès que l’appareil fera du rase-mottes au-dessus de l’océan. Pour partir la conscience tranquille, je m’emploie à les rassurer de mon mieux.

    -         Le personnel demeure à votre disposition.

    -         Une collation va vous être servie.

       Mais personne ne m’écoute. Tout le monde est compressé autour des hublots, et hurle en regardant la mer dont on distingue avec netteté l’écume des vagues.  J’abandonne les commandes, je m’empare de la bouteille de gin que j’ai achetée au free-shop, et je la vide précipitamment en éclaboussant les instruments de bord. A la réflexion, j’aurais volontiers vécu cinquante ans de plus, mais mourir tout de suite a quelque chose d’apaisant, un peu comme préférer au dernier moment se coucher tôt un 31 décembre, au lieu d’aller réveillonner avec des amis décidés à s’amuser coûte que coûte, âprement, jusqu’au matin.

     

    in Microfictions, Régis Jauffret (Gallimard, 2007), disponible en Folio (1040 pages): 

    AVT_Regis-Jauffret_130.jpegLivre monstre, Microfictions rassemble cinq cents histoires tragi-comiques comme autant de fragments de vie compilés. 

    "Sans parler de «nouveau roman» ou de «nouveau nouveau roman», je pense que la littérature ne doit pas avoir peur de faire évoluer les genres. Je pense aussi que chaque histoire prise individuellement n’est pas un cinq centième du livre, de même qu’une foule est plus que la totalité des individus qui la composent. C’est pour moi la définition du roman : à la base, la fiction, elle-même faite de personnages, dont l’ensemble forme une foule. Alors disons que Microfictions c’est une foule en particulier, qu’on aurait rencontrée un jour, par hasard, vers cinq heures du soir." Régis Jauffret

    Régis Jauffret: "La méchanceté, c'est la santé" (son entretien avec Jérôme Garcin à l'occasion de la sortie de son nouveau livre, Bravo, chez Gallimard) sur le site du Nouvel Obs 

    Pierre ARDITI lit Un vulgaire cancer d'ouvrier, extrait des Microfictions.

  • LE BOUQUINISTE de Véronique JANZYK

    Cassia_Acosta_Le_-Bouquiniste.jpg   Ce jour-là, j’avais décidé de ne pas réfléchir. Pas trop je veux dire. Je marchais vers le Jardin des plantes. Ou vers la Grande Mosquée. J’hésitais entre me laver les yeux avec de la verdure, des joggeurs et éventuellement des animaux, auquel cas je savais que je me mettrais à réfléchir, et un hammam, mais je savais aussi qu’un massage faisait inévitablement se former des images derrière les paupières et des idées par-dessous. J’avais décidé de choisir entre le jardin des plantes et la grande mosquée à la jonction des rues qui y menaient. Et j’y arrivais à la jonction. C’est à de moment que mon regard dévia sur la droite. Un tréteau, des caisses posées sur la planche. Je portai les mains sur les livres qui y étaient déposés. La consultation était aisée. Le bouquiniste n’avait pas surchargé le contenu des caisses, laissant du champ libre pour la consultation des couvertures. Mes doigts commencèrent à égrener les titres. Je les connaissais. Je les avais lus. Ils avaient compté pour moi. D’autres me parlaient, de ne les avoir pas encore lus. De les avoir rêvés. D’avoir noté des titres dans un carnet que je perdais, que je retrouvais, l’envie intacte malgré le quasi oubli dans lequel mon ignorance les avait fait tomber. Les livres étaient bon marché. J’en calai un, deux, trois exemplaires entre mon bras et mes côtes. J’en pris que je possédais pour les offrir. J’en pris que j’avais possédés et dont un prêt m’avait privée. Un homme s’était arrêté à côté de moi. Il regardait droit devant lui, vers la vitrine. Sa station se prolongeait si bien que je levai les yeux vers son visage car il était de haute stature. Au moment précis où du cou mes yeux montaient vers son visage il se détourna et s’en fut pousser la porte. Il me la tint et j’entrai à sa suite. Je me débarrassai du paquet de livres en les posant sur une chaise. Demandai un sac au bouquiniste, lequel me tendit un sachet en plastique transparent et je retournai le remplir sur le trottoir. Je réalisai d’un coup que c’était une partie de ma bibliothèque que je récupérais. Ma bibliothèque avait été vendue. J’en conclus que j’étais morte.

         Le constat ne me fit ni chaud ni froid. C’était possible que je sois morte. J’aurais longtemps pu errer dans les limbes si mes pas ne m’avaient menée jusqu’aux tréteaux. Reconstituer la bibliothèque m’apparut urgent. Je demandai au bouquiniste de me mettre de côté des dizaines de livres. Je lui réglai un montant somme toute dérisoire pour revenir à la vie. Ma curiosité me poussa à prospecter à l’intérieur de la librairie. Sur une table reposaient une série de livres relativement petits de format carré. Le bouquiniste m’expliqua que la librairie était aussi le siège d’une maison d’édition. Les deux portaient le même nom, celui inscrit à la devanture. Le petit format carré avait été choisi par la maison d’édition comme étendard pour un catalogue consacré à des auteurs connus, devenus des classiques même. Je lus les titres couchés, de gauche à droite, de haut en bas, comme si je lisais la page d’un grand livre. Si les auteurs m’étaient connus, les titres exposés là m’étaient tout à fait étrangers. Mon étonnement fut mesuré. Il me conduisit à ajouter quelques titres à la pile que je ne tarderais pas à acquérir. Je me dirigeai vers la caisse, qui n’en était pas vraiment une. Le bouquiniste était assis derrière une table. Il s’empara de ce que je crus être un livre. Les pages étaient manuscrites. Il s’agissait d’un carnet comptable, de toute évidence. J’essayai de saisir les inscriptions sur la couverture lorsqu’il eut noté le montant total que je lui devais. Je n’y parvins pas. Il avait pris appui sur la couverture. « Vous n’avez pas remarqué que les ouvrages sur la table sont abîmés ? », me demanda-t-il. « La lumière, le soleil, les mains des rares visiteurs altèrent le papier ». Il m’entraîna à sa suite dans la réserve où régnait une lumière particulière. Elle éclairait juste ce qu’il fallait pour y voir. Une de ces luminosités du jour naissant. Il parcourut l’espace avec un instinct infaillible. J’utilise à dessein ce mot. C’est celui qui me vint en le regardant se diriger vers des rayonnages d’un pas précis, avec des gestes mesurés et saisir en double les versions intactes des volumes que j’avais choisis dans la pièce adjacente. Il remplit les espaces vides sur la table. J’ignore ce qu’il advint des volumes que j’avais pris sur la table. Je repartis très chargée.

         Bien que morte encore, je vivais avec le projet de reconstituer ma bibliothèque. Je ne prenais pas ombrage du fait que mes héritiers l’aient visiblement bradée. Je repérai encore quelques titres à l’extérieur, sur les tréteaux. Je fis l’acquisition d’un ouvrage sur Lisbonne, où je ne m’étais pas encore rendue. J’en avais soudain envie. Mon choix se porte aussi sur quelques romans écrits par d’illustres inconnus. Un livre d’histoire me séduisit. Très chargée, je me dirigeai vers le Jardin des plantes et la Grande Mosquée. Il serait toujours temps de décider de la destination à la jonction des rues qui y menaient, et l’une comme l’autre devait disposer d’une consigne pour y déposer mon précieux fardeau.

     

    PID_$311441$_98351d0e-8aed-11e2-8b10-85d42e37ccec_original.jpg?maxwidth=170&scale=both&format=jpgVéronique JANZYK travaille à l'Observatoire de la Santé de la Province de Hainaut. Dans ce cadre, elle délivre des bulletins santé sur de nombreuses radios francophones. Elle est aussi journaliste indépendante.

    Elle a publié plusieurs livres : Auto (éditions La Chambre d’Échos, France), La Maison (au Fram, Belgique) ainsi qu’un recueil de textes, Cardiofight, intégré dans Trois poètes belges, avec Antoine Wauters et Serge Delaive aux éditions du Murmure, en France. Elle est aussi l'auteure de Les fées penchées et de On est encore aujourd'hui, paru en numérique mais aussi en édition papier chez ONLIT Éditions (2013).

    Véronique Janzyk sur ONLIT Editions

    Vampire 2015, de Véronique Janzyk

    Dans la dernière livraison papier de Le Carnet et Les Instants consacré aux rapports entre littérature et cinéma, Véronique Janzyk est interviewée, avec Francis Dannemark et Luc Delisse, par Nausicaa Dewez à propos des Films au coeur du roman à l'occasion de la parution chez ONLiT d'On est encore aujourd'hui.

    Extraits

    "Je vais voir beaucoup de films et puis j'oublie. Je me souviens du titre, mais je ne sais plus trop parfois ce qu'il y a dedans. Mais j'ose espérer qu'il en reste quand même quelque chose malgré l'oubli, que quelque chose passe, quelque part, dans nos vies, dans notre sang."

    "La projection est un moment particulier où on partage la vision au même moment. Cette simultanéité est presque impossible à atteindre avec un livre. En plus il y a la salle, le format, les gens autour. Le cinéma est comme une action de grâce. Voir des visages est grand, c'est une expérience formidable, qui aide à créer une connivence entre les gens. Il y a aussi ce sentiment étrange que j'éprouve parfois d'avoir compris quelque chose, quelqu'un et qu'en retour quelque chose de moi est compris aussi."

    "Le cinéma est aussi la présence des absents. Il y a dans mon livre une réflexion sur le deuil. Le cinéma est intéressant pour aborder cette question: cela a été ce n'est plus, mais je le vois encore. Dans la deuxième partie d'On est encore aujourd'hui, j'ai travaillé cette question. On a vu ensemble. Comment ça se passe quand l'autre n'est plus là? Voir pour deux, ça veut dire quoi? On est encore aujourd'hui rôde parfois du côté des fantômes. Le cinéma permet de voir les disparus alors qu'ils ne sont plus là, c'est son essence."

    "L'écriture est aussi une question de montage, d'enchaînement. Dans mon écriture, depuis le début, il y a un travail d'agencement entre les différentes parties du texte, qui évoque le montage au cinéma. C'était déjà le cas dans mon premier ouvrage, qui racontait le récit d'une fugue en voiture. Le montage des textes entre eux a un rapport assez clair avec le montage au cinéma. Par ailleurs, un bel apprentissage qu'on fait au cinéma, c'est qu'on commence à bien voir les choses. Le regard est focalisé. C'est un exercice de l'attention et ça peut être utile dans la vie et dans l'écriture, pour trouver un intérêt aux choses qu'on trouve monotones ou tristes."

    Le Bouquiniste est une huile sur toile de Cassia Accosta 

    La photo de Véronique Janzyk est de Sandro Faiella 

  • LE CORPS UTOPIQUE de Michel FOUCAULT

    foucault.jpg

    Transcription intégrale de la conférence de Michel Foucault : « Le Corps utopique », conférence radiophonique prononcée le 7 décembre 1966 sur France-Culture. Cette conférence a fait l’objet, avec celle intitulée « Les hétérotopies », d’une édition audio sous le titre « Utopies et hétérotopies » (INA-Mémoires vives, 2004).

    Voir aussi Michel Foucault, Le corps utopique, les hétérotopies, Paris, Editions Lignes, 2009.

     

    Ce lieu que Proust, doucement, anxieusement, vient occuper de nouveau à chacun de ses réveils, à ce lieu-là, dès que j’ai les yeux ouverts, je ne peux plus échapper. Non pas que je sois par lui cloué sur place – puisque après tout je peux non seulement bouger et remuer, mais je peux le “bouger”, le remuer, le changer de place –,  seulement voilà : je ne peux pas me déplacer sans lui; je ne peux pas le laisser là où il est pour m’en aller, moi, ailleurs. Je peux bien aller au bout du monde, je peux bien me tapir, le matin, sous mes couvertures, me faire aussi petit que je pourrais, je peux bien me laisser fondre au soleil sur la plage, il sera toujours là où je suis. Il est ici irréparablement, jamais ailleurs. Mon corps, c’est le contraire d’une utopie, ce qui n’est jamais sous un autre ciel, il est le lieu absolu, le petit fragment d’espace avec lequel, au sens strict, je fais corps.

    Foucault.jpg

    Mon corps, topie impitoyable. Et si, par bonheur, je vivais avec lui dans une sorte de familiarité usée, comme avec une ombre, comme avec ces choses de tous les jours que finalement je ne vois plus et que la vie a passées à la grisaille; comme avec ces cheminées, ces toits qui moutonnent chaque soir devant ma fenêtre ? Mais tous les matins, même présence, même blessure; sous mes yeux se dessine l’inévitable image qu’impose le miroir : visage maigre, épaules voûtées, regard myope, plus de cheveux, vraiment pas beau. Et c’est dans cette vilaine coquille de ma tête, dans cette cage que je n’aime pas, qu’il va falloir me montrer et me promener; à travers cette grille qu’il faudra parler, regarder, être regardé; sous cette peau, croupir. Mon corps, c’est le lieu sans recours auquel je suis condamné. Je pense, après tout, que c’est contre lui et comme pour l’effacer qu’on a fait naître toutes ces utopies. Le prestige de l’utopie, la beauté, l’émerveillement de l’utopie, à quoi sont-ils dus ? L’utopie, c’est un lieu hors de tous les lieux, mais c’est un lieu où j’aurai un corps sans corps, un corps qui sera beau, limpide, transparent, lumineux, véloce, colossal dans sa puissance, infini dans sa durée, délié, invisible, protégé, toujours transfiguré; et il se peut bien que l’utopie première, celle qui est la plus indéracinable dans le coeur des hommes, ce soit précisément l’utopie d’un corps incorporel. Le pays des fées, le pays des lutins, des génies, des magiciens, eh bien, c’est le pays où les corps se transportent aussi vite que la lumière, c’est le pays où les blessures guérissent avec un beaume merveilleux le temps d’un éclair, c’est le pays où on peut tomber d’une montagne et se relever vivant, c’est le pays où on est visible quand on veut, invisible quand on le désire. S’il y a un pays féerique, c’est bien pour que j’y sois prince charmant et que tous les jolis gommeux deviennent poilus et vilains comme des oursons.

    49698a0627b91039ca4a0aac51239c4e.jpg

    Mais il y a aussi une utopie qui est faite pour effacer les corps. Cette utopie, c’est le pays des morts, ce sont les grandes cités utopiques que nous a laissées la civilisation égyptienne. Les momies, après tout, qu’est-ce que c’est ? C’est l’utopie du corps nié et transfiguré. Il y a eu aussi les masques d’or que la civilisation mycénienne posait sur les visages des rois défunts : utopie de leurs corps glorieux, puissants, solaires, terreur des armées. Il y a eu les peintures et les sculptures des tombeaux; les gisants, qui depuis le Moyen Age prolongent dans l’immobilité une jeunesse qui ne passera plus. Il y a maintenant, de nos jours, ces simples cubes de marbre, corps géométrisés par la pierre, figures régulières et blanches sur le grand tableau noir des cimetières. Et dans cette cité d’utopie des morts, voilà que mon corps devient solide comme une chose, éternel comme un dieu.

    Mais peut-être la plus obstinée, la plus puissante de ces utopies par lesquelles nous effaçons la triste topologie du corps, c’est le grand mythe de l’âme qui nous la fournit depuis le fond de l’histoire occidentale. L’âme fonctionne dans mon corps d’une façon bien merveilleuse. Elle y loge, bien sûr, mais elle sait bien s’en échapper : elle s’en échappe pour voir les choses, à travers les fenêtres de mes yeux, elle s’en échappe pour rêver quand je dors, pour survivre quand je meurs. Elle est belle, mon âme, elle est pure, elle est blanche; et si mon corps boueux – en tout cas pas très propre – vient à la salir, il y aura bien une vertu, il y aura bien une puissance, il y aura bien mille gestes sacrés qui la rétabliront dans sa pureté première. Elle durera longtemps, mon âme, et plus que longtemps, quand min vieux corps ira pourrir. Vive mon âme ! C’est mon corps lumineux, purifié, vertueux, agile, mobile, tiède, frais; c’est mon corps lisse, châtré, arrondi comme une bulle de savon.

    Et voilà ! Mon corps, par la vertu de toutes ces utopies, a disparu. Il a disparu comme la flamme d’une bougie qu’on souffle. L’âme, les tombeaux, les génies et les fées ont fait main basse sur lui, l’ont fait disparaître en un tournemain, ont soufflé sur sa lourdeur, sur sa laideur, et me l’ont restitué éblouissant et perpétuel.

    foucault2.jpg

    Mais mon corps, à vrai dire, ne se laisse pas réduire si facilement. Il a, après tout, lui-même, ses ressources propres de fantastique; il en possède, lui aussi, des lieux sans lieu et des lieux plus profonds, plus obstinés encore que l’âme, que le tombeau, que l’enchantement des magiciens. Il a ses caves et ses greniers, il a ses séjours obscurs, il a ses plages lumineuses. Ma tête, par exemple, ma tête : quelle étrange caverne ouverte sur le monde extérieur par deux fenêtres, deux ouvertures, j’en suis sûr, puisque je les vois dans le miroir; et puis, je peux fermer l’une ou l’autre séparément. Et pourtant, il n’y en a qu’une seule, de ces ouvertures, car je ne vois devant moi qu’un seul paysage, continu, sans cloison ni coupure. Et dans cette tête, comment est-ce que les choses se passent ? Eh bien, les choses viennent se loger en elle. Elles y entrent – et ça, je suis bien sûr que les choses entrent dans ma tête quand je regarde, puisque le soleil, quand il est trop fort et m’éblouit, va déchirer jusqu’au fond de mon cerveau –, et pourtant ces choses qui entrent dans ma tête demeurent bien à l’extérieur, puisque je les vois devant moi et que, pour les rejoindre, je dois m’avancer à mon tour.

     

    foucault.jpg

    Corps incompréhensible, corps pénétrable et opaque, corps ouvert et fermé : corps utopique. Corps absolument visible, en un sens : je sais très bien ce que c’est qu’être regardé par quelqu’un d’autre de la tête aux pieds, je sais ce que c’est qu’être épié par-derrière, surveillé par-dessus l’épaule, surpris quand je m’y attends, je sais ce qu’est être nu ; pourtant, ce même corps qui est si visible, il est retiré, il est capté par une sorte d’invisibilité de laquelle jamais je ne peux le détacher. Ce crâne, ce derrière de mon crâne que je peux tâter, là, avec mes doigts, mais voir, jamais; ce dos, que je sens appuyé contre la poussée du matelas sur le divan, quand je suis allongé, mais que je ne surprendrai que par la ruse d’un miroir; et qu’est-ce que c’est que cette épaule, dont je connais avec précision les mouvements et les positions, mais que je ne saurai jamais voir sans me contourner affreusement. Le corps, fantôme qui n’apparaît qu’au mirage des miroirs, et encore, d’une façon fragmentaire. Est-ce que vraiment j’ai besoin des génies et des fées, et de la mort et de l’âme, pour être à la fois indissociablement visible et invisible ? Et puis, ce corps, il est léger, il est transparent, il est impondérable; rien n’est moins chose que lui : il court, il agit, il vit, il désire, il se laisse traverser sans résistance par toutes mes intentions. Hé oui ! Mais jusqu’au jour où j’ai mal, où se creuse la caverne de mon ventre, où se bloquent, où s’engorgent, où se bourrent d’étoupe ma poitrine et ma gorge. Jusqu’au jour où s’étoile au fond de ma bouche le mal aux dents. Alors, alors là, je cesse d’être léger, impondérable, etc.; je deviens chose, architecture fantastique et ruinée.

    michel-foucault1.jpg

    Non, vraiment, il n’est pas besoin de magie ni de féerie, il n’est pas besoin d’une âme ni d’une mort pour que je sois à la fois opaque et transparent, visible et invisible, vie et chose: pour que je sois utopie, il suffit que je sois un corps. Toutes ces utopies par lesquelles j’esquivais mon corps, elles avaient tout simplement leur modèle et leur point premier d’application, elles avaient leur lieu d’origine dans mon corps lui-même. J’avais bien tort, tout à l’heure, de dire que les utopies étaient tournées contre le corps et destinées à l’effacer : elles sont nées du corps lui-même et se sont peut-être ensuite retournées contre lui.

    En tout cas, il y a une chose certaine, c’est que le corps humain est l’acteur principal de toutes les utopies. Après tout, une des plus vieilles utopies que les hommes se sont racontées à eux-mêmes, n’est-ce pas le rêve de corps immenses, démesurés, qui dévoreraient l’espace et maîtriseraient le monde ? C’est la vieille utopie des géants, qu’on trouve au coeur de tant de légendes, en Europe, en Afrique, en Océanie, en Asie; cette vieille légende qui a si longtemps nourri l’imagination occidentale, de Prométhée à Gulliver.

    Le corps aussi est un grand acteur utopique, quand il s’agit des masques, du maquillage et du tatouage. Se masquer, se maquiller, se tatouer, ce n’est pas exactement, comme on pourrait se l’imaginer, acquérir un autre corps, simplement un peu plus beau, mieux décoré, plus facilement reconnaissable; se tatouer, se maquiller, se masquer, c’est sans doute tout autre chose, c’est faire entrer le corps en communication avec des pouvoirs secrets et des forces invisibles. Le masque, le signe tatoué, le fard déposent sur le corps tout un langage : tout un langage énigmatique, tout un langage chiffré, secret, sacré, qui appelle sur ce même corps la violence du dieu, la puissance sourde du sacré ou la vivacité du désir. Le masque, le tatouage, le fard placent le corps dans un autre espace, ils le font entrer dans un lieu qui n’a pas de lieu directement dans le monde, ils font de ce corps un fragment d’espace imaginaire qui va communiquer avec l’univers des divinités ou avec l’univers d’autrui. On sera saisi par les dieux ou on sera saisi par la personne qu’on vient de séduire. En tout cas, le masque, le tatouage, le fard sont des opérations par lesquelles le corps est arraché à son espace propre et projeté dans un autre espace.

    b599dcfe2678bb7d3829401c36c89ad8.jpg

    Ecoutez pas exemple ce conte japonais et la manière dont un tatoueur fait passer dans un univers qui n’est pas le nôtre le corps de la jeune fille qu’il désire : “Le soleil dardait ses rayons sur la rivière et incendiait la chambre aux sept nattes. Ses rayons réfléchis sur la surface de l’eau formaient un dessin de vagues dorées sur le papier des paravents et sur le visage de la jeune fille profondément endormie. Seikichi, après avoir tiré les cloisons, prit en  mains ses outils de tatouage. Pendant quelques instants, il demeura plongé dans une sorte d’extase. C’est à présent qu’il goûtait pleinement de l’étrange beauté de la jeune fille. Il lui semblait qu’il pouvait rester assis devant ce visage immobile pendant des dizaines et des centaines d’années sans jamais ressentir ni fatigue ni ennui. Comme le peuple de Memphis embellissait jadis la terre magnifique d’Egypte de pyramides et de sphinx, ainsi Seikichi de tout son amour voulut embellir de son dessin la peau fraiche de la jeune fille. Il lui appliqua aussitôt la pointe de ses pinceaux de couleur tenus entre le pouce, l’annulaire et le petit doigt de la main gauche, et à mesure que les lignes étaient dessinées, il les piquait de son aiguille tenue de la main droite.”

    Et si on songe que le vêtement sacré, ou profane, religieux ou civil fait entrer l’individu dans l’espace clos du religieux ou dans le réseau invisible de la société, alors on voit que tout ce qui touche au corps – dessin, couleur, diadème, tiare, vêtement, uniforme –, tout cela fait épanouir sous une forme sensible et bariolée les utopies scellées dans le corps.

    Mais peut-être faudrait-il descendre encore au-dessous du vêtement, peut-être faudrait-il atteindre la chair elle-même, et alors on verrait que dans certains cas, à la limite, c’est le corps lui-même qui retourne contre soi son pouvoir utopique et fait entrer tout l’espace du religieux et du sacré, tout l’espace de l’autre monde, tout l’espace du contre-monde, à l’intérieur de l’espace qui lui est réservé. Alors, le corps, dans sa matérialité, dans sa chair, serait comme le produit de ses propres fantasmes. Après tout, est-ce que le corps du danseur n’est pas justement un corps dilaté selon tout un espace qui lui est intérieur et extérieur à la fois ? Et les drogués aussi, et les possédés; les possédés, dont le corps devient enfer; les stigmatisés, dont le corps devient souffrance, rachat et salut, sanglant paradis.

    J’étais sot, vraiment, tout à  l’heure, de croire que le corps n’était jamais ailleurs, qu’il était un ici irrémédiable et qu’il s’opposait à toute utopie.

    1008409-Michel_Foucault.jpg

    Mon corps, en fait, il est toujours ailleurs, il est lié à tous les ailleurs du monde, et à vrai dire il est  lié à tous les ailleurs du monde, et à vrai dire il est ailleurs que dans le monde. Car c’est autour de lui que les choses sont disposées, c’est par rapport à lui – et par rapport à lui comme par rapport à un souverain – qu’il y a un dessus, un dessous, une droite, une gauche, un avant, un arrière, un proche, un lointain. Le corps est le point zéro du monde, là où les chemins et les espaces viennent se croiser le corps n’est nulle part : il est au coeur du monde ce petit noyau utopique à partir duquel je rêve, je parle, j’avance, j’imagine, je perçois les choses en leur place et je les nie aussi par le pouvoir indéfini des utopies que j’imagine. Mon corps est comme la Cité du Soleil, il n’a pas de lieu, mais c’est de lui que sortent et que rayonnent tous les lieux possibles, réels ou utopiques.

    Michel+Foucault1978+par+martine+franck.jpg

    Après tout, les enfants mettent longtemps à savoir qu’ils ont un corps. Pendant des mois, pendant plus d’une année, ils n’ont qu’un corps dispersé, des membres, des cavités, des orifices, et tout ceci ne s’organise, tout ceci ne prend littéralement corps que dans l’image du miroir. D’une façon plus étrange encore, les Grecs d’Homère n’avaient pas de mot pour désigner l’unité du corps. Aussi paradoxal que ce soit, devant Troie, sous les murs défendus par Hector et ses compagnons, il n’y avait pas de corps, il y avait des bras levés, il y avait des poitrines courageuses, il y avait des jambes agiles, il y avait des casques étincelants au-dessus des têtes : il n’y avait pas de corps. Le mot grec qui veut dire corps n’apparaît chez Homère que pour désigner le cadavre. C’est ce cadavre, par conséquent, c’est le cadavre et c’est le miroir qui nous enseignent (enfin, qui ont enseigné au Grecs et qui enseignent maintenant aux enfants) que nous avons un corps, que ce corps a une forme, que cette forme a un contour, que dans ce contour il y a une épaisseur, un poids; bref, que le corps occupe un lieu. C’est le miroir et c’est le cadavre qui assignent un espace à l’expérience profondément et originairement utopique du corps; c’est le miroir et c’est le cadavre qui font taire et apaisent et ferment sur une clôture  – qui est  maintenant pour nous scellées – cette grande rage utopique qui délabre et volatilise à chaque instant notre corps. C’est grâce à eux, c’est grâce au miroir et au cadavre que notre corps n’est pas pure et simple utopie. Or, si l’on songe que l’image du miroir est logée pour nous dans un espace inaccessible. et que nous ne pourrons jamais être là où sera notre cadavre, si l’on songe que le miroir et le cadavre sont eux-mêmes dans un invincible ailleurs, alors on découvre que seules des utopies peuvent refermer sur elles-mêmes et cacher un instant l’utopie profonde et souveraine de notre corps.

    Peut-être faudrait-il dire aussi que faire l’amour, c’est sentir son corps se refermer sur soi, c’est enfin exister hors de toute utopie, avec toute sa densité, entre les mains de l’autre. Sous les doigts de l’autre qui vous parcourent, toutes les parts invisibles de votre corps se mettent à exister, contre les lèvres de l’autres les vôtres se mettent à exister, contre les lèvres de l’autre les vôtres deviennent sensibles, devantses yeux mis-clos votre visage acquiert une certitude, il y a un regard enfin pour voir vos paupières fermées.

    L’amour, lui aussi, comme le miroir et comme la mort, apaise l’utopie de votre corps, il la fait taire, il la calme, il l’enferme comme dans une boîte, il la clôt et il la scelle. C’est pourquoi il est si proche parent de l’illusion du miroir et de la menace de la mort; et si malgré ces deux figures périlleuses qui l’entourent, on aime tant faire l’amour, c’est parce que dans l’amour le corps est ici.

    art%20cont7_3.jpg

     Source de ce texte ainsi que sa présentation.

    La conférence radiophonique de Michel Foucault

    Une autre conférence de Michel Foucault datée de 1966, Les hétérotopies (science des espaces absolument autres), est lisible ici

    On peut l'écouter de la voix même de Foucault sur cette vidéo 

     

    LE CORPS UTOPIQUE sur LABOPHILO

  • 10 HISTOIRES VRAIES de SOPHIE CALLE

    sophie-calle.jpg

     

    Le nez

    J’avais quatorze ans et mes grands-parents souhaitaient corriger  chez moi certaines imperfections. On allait me refaire le nez, cacher la cicatrice de ma jambe gauche avec un morceau de peau prélevé sur la fesse et accessoirement me recoller les oreilles. J’hésitais, on me rassura : jusqu’au dernier moment j’aurais le choix. Un rendez-vous fut pris avec le docteur F., célèbre chirurgien esthétique. C’est lui qui mit fin à mes incertitudes. Deux jours avant l’opération il se suicida.

    8607_img1.jpg

     

    Le strip-tease

    J’avais six ans et j’habitais rue Rosa-Bonheur chez mes grands-parents. Le rituel quotidien voulait que je me déshabille tous les soirs dans l’ascenseur de l’immeuble et arrive ainsi nue au sixième étage. Puis je traversais à toute allure le couloir et, sitôt dans l’appartement, je me mettais au lit.

    Vingt ans plus tard, c’est sur la scène d’une baraque foraine donnant sur le boulevard Pigalle, que je me déshabillais chaque soir, coiffée d’une perruque blonde au cas où mes grands-parents qui habitaient le quartier viendraient à passer.

    Calle-Strip-tease-79.jpg

     

    La lame de rasoir

    Je posais nue, chaque jour, entre neuf heures et midi. Et chaque jour, un homme assis à l’extrémité gauche du premier rang me dessinait pendant trois heures. Puis, à midi précisément, il sortait de sa poche une lame de rasoir et, sans me quitter des yeux, il lacérait méticuleusement son dessin.

    Je n’osais bouger, je le regardais faire. Il quittait ensuite l’atelier, abandonnant derrière lui ces morceaux de moi-même. La scène se renouvela douze fois. Le treizième jour, je ne vins pas travailler.

    d8bae9e6.jpg

     

    Les chats

    J’ai eu trois chats. Félix mourut enfermé par inadvertance dans le frigidaire. Zoé me fut enlevée à la naissance d’un petit frère que j’ai haï pour cela. Nina fut étranglée par un homme jaloux qui, plusieurs mois auparavant, m’avait imposé l’alternative suivante : dormir avec le chat ou avec lui. J’avais choisi le chat.

    images?q=tbn:ANd9GcScZUbFXoIWkqjkn8Sk_86guj2U11bIgG_ebk4_2g1O5rm_haLL

     

    La cravate

    Je l’ai vu un jour de décembre 1085. Il donnait une conférence. Je le trouvai séduisant. Une seule chose me déplut : sa cravate aux tons criards. Le lendemain je lui fis parvenir anonymement une discrète cravate marron.

    Quelques jours plus tard, je le croisai dans un restaurant : il portait ma cravate. Elle jurait avec sa chemise. Je décidai alors de lui envoyer, tous les ans, pour Noël, un vêtement à mon goût.

    Il reçut en 1986 une paire de socquettes grises en soie, en 1987 un gilet noir en alpaga, en 1988 une chemise blanche, en 1989 des boutons de manchette, en 1990 un caleçon à motif de sapins de Noël, rien en 1991, et en 1992 un pantalon de flanelle grise. Le jour où il sera totalement vêtu par mes soins, j’aimerais le rencontrer.

    sophiecalle067.1192705524.thumbnail.jpg

     

    Le cou

    Il souhaitait me photographier avec son Polaroïd. Lorsque l’image parut, une ligne rouge barrait mon cou. Je ne voulus pas que ce cliché finît en des mains étrangères. Je demandais à le garder et me tins sur mes gardes dans les jours qui suivirent. Deux semaines plus tard, la nuit du 11 octobre, un homme tenta de m’étrangler dans la rue et me laissa inanimée sur le trottoir.

    sophie-calle-06.jpg

     

    Les seins miraculeux

    Adolescente, j’étais plate. Pour imiter mes amies, j’avais acheté un soutien-gorge dont je ne tirais évidemment aucun avantage. Ma mère, qui exhibait fièrement un buste resplendissant, et ne manquait jamais l’occasion de faire un mot d’esprit, l’avait surnommé soutien-rien. Je l’entends encore. Durant les années qui suivirent, tout doucement, ma poitrine prit du relief. Mais rien de bien excitant. Et subitement, en 1992 – la transformation s’opéra en six mois -, elle s’est mise à pousser. Seule, sans traitement ni intervention extérieure, miraculeusement. Je le jure. Triomphante mais pas vraiment surprise, j’ai attribué la performance à vingt ans de frustration, de convoitise, de rêveries, de soupirs.

    tumblr_moo5qzCwNw1qaxnilo1_500.jpg

     

    L’amnésie

    J’ai beau regarder, jamais je ne me souviens de la couleur des yeux des hommes, ni de la taille, ni de la forme de leur sexe. Mais j’ai pensé qu’une épouse se doit de ne pas oublier ces choses-là. J’ai donc fait un effort pour combattre cette fâcheuse amnésie. Maintenant, je sais qu’il a les yeux verts.

    calle.jpg

     

    La girafe

    Quand ma mère est morte, j’ai acheté une girafe naturalisée. Je lui ai donné son prénom, et je l’ai installée dans mon atelier.

    Monique me regarde de haut, avec ironie et tristesse.

    5235539529_2260413081_z.jpg

     

    La vue de ma vie

    La fenêtre de ma chambre donne sur une prairie. Dans cette prairie, des taureaux. Des pique-bœufs les accompagnent. Sur la gauche, les branches d’un saule pleureur. Au loin, une rangée de frênes et de tamaris. Des aigrettes, une cigogne parfois… Rien de remarquable, et pourtant, ce pré rayonne. Je ne saurais compter les heures passées à le regarder à travers la moustiquaire. Ce pré, cadré par la fenêtre, est l’image que mon regard aura le plus photographiée. La vue de ma vie.

    sophie-calle-20625_1.jpg

    Les textes sont tirés du livre DES HISTOIRES VRAIES de Sophie CALLE paru aux éditions ACTES SUD

    Les photos sont pour la plupart visibles dans le livre.

    Sophie CALLE est née en 1953 à Paris.

    sophie_calle.jpg

  • RIEN DE MOI, de Véronique JANZYK

    images?q=tbn:ANd9GcQjwAjNHjJv5D8mKhZxDWWHSomqRX7xw7Q-bMifBubPlootTSWiAprès, je sais que je ne pense qu’à ça. Et que ça est tellement fort que toutes mes pensées et mes actes simultanément se catalysent sur autre chose. C’est une coexistence parfaite. Une superposition où l’un n’efface pas l’autre. Le premier a permis au second d’advenir. Le problème survient quand le premier perd de sa force. Il entraîne à sa suite, vers l’effacement, tout ce qui découle de lui. Je dois recommencer, un cran plus fort. Ça a commencé par une chaîne de vélo. Et un chien. Il a fallu la conjonction des deux. J’ai beau expliquer au gamin d’y aller mollo avec les vitesses, il n’anticipe pas l’effort à venir. Et pour mouliner, ça oui il se retrouve à mouliner. Il est tombé quelquefois. J’étais seul dans la cour de l’immeuble accroupi aux pieds de la bécane quand il s’est approché. Curieux de ma présence, de mes gestes. Confiant. J’ai tendu la main. Il a cru à une caresse future. J’ai fermé le poing et j’ai frappé. Ça m’est venu ainsi. Je suis resté le bras ballant, à côté de la mécanique tout aussi relâchée. Tout s’est ensuite passé assez vite. J’ai encastré la chaîne dans le dérailleur, actionné les pédales de la main. Marthe a passé la tête par la fenêtre. Elle a lancé l’infinitif du soir, « mangeerrr », son sourire habituel aux lèvres. A la réponse habituelle de mon corps, j’ai ajouté un petit signe qu’elle n’a pas pu voir, happée par l’appartement. A table, j’ai réexpliqué le principe de la chaîne à Paul, patiemment. Nous avons décidé de descendre faire une simulation une fois le repas terminé. « Quoi de neuf au boulot ? » j’ai demandé à Marthe. Elle embraie aussitôt Marthe. Elle évolue dans un réservoir inépuisable d’anecdotes on dirait. On est descendu avec Paul. Sans mal, il a remis le vélo en selle. Mes explications avaient sans doute été plus claires, ou mes gestes plus assurés. La nuit est descendue sur la cour. Là-haut, des fenêtres se sont éclairées dont la nôtre. La cour m’est apparue bien vide. J’ai pensé au chien. Je me suis demandé s’il avait retrouvé sa démarche confiante. Combien de temps il a pu se souvenir de mon geste. L’avait-il déjà oublié alors que moi je le voyais encore se dirigeant vers la sortie. Encore maintenant j’y pensais au chien. Les enfants et Marthe couchés, j’ai traîné devant la télé. Dimanche soir est un moment définitivement particulier. Un sentiment de fin et la promesse d’un recommencement auquel je ne m’habitue pas. Le dimanche, les possibilités déclinent c’est un fait, mais on précipite soi-même la fin en renonçant à la promenade, au livre, au bricolage, à l’amour l’après-midi. On mise sur le week-end prochain. On est pétri de déréliction et de projets. Lundi, je me suis levé en grande forme, comme si j’avais dormi un tour d’horloge. La faim au ventre, j’ai préparé des pancakes. J’ai pris le temps. Il était cinq heures trente quand j’ai quitté l’appartement parfumé, et j’avais l’impression d’avoir déjà vécu. Une vie de farine, de sucre, de lait, d’œufs, de blancs en neige. J’ai laissé un mot « à ce soir », peut-être parce que justement ça n’allait pas de soi de rentrer le soir. Que rien ne va de soi. Qu’un jour on peut décocher un coup de poing à une bête qui va comme ça. Tout est possible. Les possibilités de nos vies nous guettent. Je ne sais si c’est menace ou libération. Cette radio, je pourrais ne pas l’allumer. Mais je mets le son. Comme chaque matin. Sauf que ce matin j’ai l’impression de n’en rien savoir de l’actualité, de n’avoir rien suivi de ce qui se trame sur la surface du globe. Ce matin m’explose ce que je pressens, ce que je combats à coup de journaux, de visites sur le net, de lectures diverses : je ne sais rien. Ni sur l’Irak, ni sur Israël ni sur rien. Rien ni personne. Rien sur moi. A la station essence, j’ai été tenté, ça ne m’était plus arrivé depuis longtemps, d’allumer des voix. J’écoute les voix comme des oracles. J’ai entendu overdose et pénurie. Ça n’augurait rien de bon. Le soir, au moment où je traversais la cour, j’ai aperçu deux hommes sur la plateforme de l’immeuble. Drôle de moment pour faire une inspection. Une urgence peut-être. Rien de suspect dans leur attitude. Ils parlaient haut. L’un d’eux a ramassé une balle de tennis. Que faisait-elle là ? Qui avait pu la lancer si haut ? L’homme a lancé la balle vers moi. Je ne l’ai pas saisie. De si haut, j’aurais pu me blesser. J’ai tourné les talons. J’ai quitté la cour. Elle était là devant moi. Ses petits talons faisaient un bruit particulier sur les pavés. Elle a essayé d’accélérer. Pas facile ainsi chaussée. Sa cheville a flanché. Je l’ai rattrapée sans mal.

     

    ++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++

    2da04596-96ee-11e3-b064-b3bba553e1d5_original.jpg.h380.jpgVéronique JANZYK est chargée de communication pour la Province de Hainaut. Elle est aussi journaliste indépendante. Elle a publié plusieurs livres à ce jour : Auto (éditions La Chambre d’Échos, France), La Maison (au Fram, Belgique) ainsi qu’un recueil de textes, Cardiofight, intégré dans Trois poètes belges, avec Antoine Wauters et Serge Delaive aux éditions du Murmure, en France. Elle est aussi l'auteur de Les fées penchées et de On est encore aujourd'hui, paru en numérique chez ONLIT Éditions (2013).

    LIENS UTILES (copier/coller les liens)

    Véronique Janzyk sur ONLIT Editions :

    http://www.onlit.net/collections/veronique-janzyk

    Le lit, un texte de Véronique Janzyk

    http://www.onlit.net/blogs/revue/13989257-veronique-janzyk-le-lit

    Véronique Janzyk interviewée par Jacques Dedecker dans l'émission Mille-Feuilles:

    http://video.lesoir.be/video/x13p2or

    Les fées penchéesla lecture de Denis Billamboz sur Benzine.mag

    http://www.benzinemag.net/2014/02/27/les-fees-penchees-veronique-janzyk/

  • DE MILAN, SOUS LA PLUIE, par Thierry RIES

    Le train Mons-Zaventem. L’avion, la carlingue aux bruits ouatés qui ne peuvent sortir. Les autres passagers, ceux qui prennent souvent les airs, ressentent-ils dans la grande voûte vibrant autour de notre vol, la passive et faramineuse appréhension de se rapprocher du  théâtre divin, où joueraient les âmes pressenties, rapides, libérées de leurs chairs trop lourdes pour le ciel ?

     

    257714-141502-jpg_146834_434x276.jpg

     

    Aéroport de Malpensa, le bus jusqu’au terminal, le train jusqu’à la gare de Cordona.  Le tout premier pas sur le sol milanais rendu incertain par le tapis roulant, déterminé de la pluie. Elle sera mon guide de tous les instants. Une amoureuse qui s’obstine, harcèle, aveugle, investit les moindres parcelles de peau exposées à une lumière trop humide. Chaque goutte dévalise un peu plus du fruité du jour. Le goût de tout voir se dilue sous les paupières floutées. De même pour la clarté des visages, qui ne peut que rentrer en cette zone méconnue où l’intime n’a de cesse.  

    Le professeur égyptologue qui enseigne à Lille et m’a guidé pendant le voyage, m’apprend que je logerai devant l’église Santa Maria Delle Grazie, là où est exposée la Cène de Léonard de Vinci. A ces mots, je me trouve d’un coup plongé dans la grande histoire. Emoustillé de dormir aux côtés d’un homme touché par la grâce et le mystère. Peut-être aurai-je la chance de découvrir en vrai cette légende, mystère d’une dramaturgie pas tout-à-fait élucidée, dont les modèles des esquisses furent trouvés dans les quartiers de Milan. Il faut paraît-il réserver suffisamment tôt pour la voir. Après m’avoir expliqué la direction pour mon hôtel, le professeur me laisse. Je déambule sur une longue avenue d’où convergent au rond-point d’autres avenues. Des lampes orangées montrent de grandes maisons anciennes aux ferronneries qui veillent et quelques balcons aux motifs végétaux.

    J’ouvre la porte de ma rue à la stupeur noctambule. Avec les angles qui disparaissent dans le gris, les dos se courbent eux aussi sous le tambourin du ciel, fantômes surgis là, pour disparaître aussi vite. On se tait, on parle fort, parfois on injurie la pluie. Rien n’y fera, elle coulera, tranquille, ses clignements d’yeux embrumés jusque dans les chaussures. Corso Magenta. Pas loin, le voici, l’hôtel Palazzio Delle Stelline. Dans la bruine sombre de novembre, son porche illuminé, la lueur que je cherchais, volontiers irréelle, comme un souffle énorme et lent et léger comme un phare essoufflé qui vous happe, comme un long bras amoureux, comme une femme qui va bientôt compter. La lumière du porche abrite deux amoureux. Je comprends qu’ils doivent se séparer. Visiblement l’homme a raccompagné la dame. Cette lumière, celle d’un film italien, mais lequel ? Qu’importe, je ne cherche pas, l’analogie me transporte. L’homme ne veut pas la quitter. Comme dans la chanson de Brel, Orly, je ne vois qu’eux deux.  Il finit par s’en aller, non sans se retourner.              

    Le chien mouillé que je suis se secoue avant d’entrer. Longue salle de réception, petits salons de part et d’autre. La taille de cet hôtel aura la même démesure. Non moins épargné par le crachin du soir, des clients entrent, se faufilent, me dépassent, abrègent  regards et salutations, pressés de retrouver le douillet de leurs pièces, la chaleur d’une douche, plus souhaitée que celle du ciel. L’on m’attendait, le réceptionniste me tend ma clef. Je me perds un peu en ce vaisseau en amphithéâtre.

     

    P1210550.JPG

      

    Je rentre, à demi trempé. La chambre m’ouvre ses bras de chaud sourire, telle une mère prévenue. La pluie révèle plus encore la tendre escale de nos chambres. Qui peut penser la chance d’une pluie, l’appel d’une chambre ? Leur silence nous espère. La pluie s’invite rarement dans les chambres, sauf sous couvert de larmes, qui est sa forme la plus pure, quand on a épuisé tous les sourires, et que la solitude est lourde loin des mêmes gestes longuement posés chez soi. Les repères de la routine sont mis à douce épreuve, engloutis par la délicieuse sensation d’être étranger dans une ville jamais foulée. Même seules, même délaissées, les chambres n’essoufflent pas leur patience. C’est ce que me murmure la pluie qui frappe à la porte vitrée. Je pense aux professeurs qui m’ont permis cette chance. L’invitation à l’hôtel, le gîte chez l’habitant, la chambre d’ami nous disent la douceur hospitalière, l’urgence d’être là, plus à soi parmi nos hôtes- nos autres-, l’excitation puérile et vive de s’ancrer dans les instants d’une autre part du monde. Exister aussi pour autrui.

    La nuit aura servi à refaire le voyage, pour être sûr que je suis bien loin de tout. Le matin, quant à lui, promet des rencontres fortes. Griserie aussi de pouvoir déposer ses regards sur d’autres pierres, ses sourires dans d’autres regards qui viendront.

    Université du cœur sacré, séminaire organisé par le centre Archivio Ries. Les professeurs palpitent autour d’une éminence, évoquent son œuvre immense. Au séminaire consacré à Julien Ries, et intitulé Un défi à relever pour une anthropologie nouvelle, on évoque ses sept décennies d’un travail acharné, passionné. Les professeurs  présentent leurs travaux construits dans sa constellation, brillances étoilées dans celle du Très Haut. J’entends le peuplement de la terre par les premiers hommes, leur peur du ciel sans fin, de la foudre, et pire encore, de la mort. Premiers rites religieux, ceux funéraires, pour protéger le corps inerte des bêtes et de la colère éclair du ciel. On y ajoutait ustensiles et nourriture pour le plus grand des voyages, l’ultime séparation. Il y sera aussi question de la fastueuse Egypte, et des rites, des mythes et des symboles dans les religions anciennes.

    Qu’il est bon de se laisser bercer par la belle langue italienne !    Je songe d’abord à son antiquité, un des fondements de notre civilisation…Porté par la voix qui chante et que je ne comprends qu’à demi-mots, j’entends Julien Ries, me laisse glisser dans une douce divagation. Sans presque prévenir, l’impression que  l’image angélique, évanescente de mon oncle s’est glissée sous les digues craquantes du ciel, contre la poitrine de son Père sacré. Il me semble à présent, aussi soudainement qu’une révélation, que l’âme reste parmi nous, loquace si l’on écoute. Souffle pour ma plume. Tout reste à dire de l’âme, l’on n’en sait rien ou si peu, malgré que les livres, religieux ou artistiques qui  l’ont tant  élaborée ; quelques bribes, un effilochage de théorie hasardée, vite reprisée. Et ce rien est si énorme, si empli, que nous sommes venus aux mains des religions. Au même instant que les poètes. Un rien qui angoisse, électrise et vaut tout.  Mon ciel est plus habité avec l’Oncle, dont le sourire inépuisable manque souvent. C’est pour cela que pleure tendrement la pluie sur Milan.

    Au dîner. On  évoque Le mystère, ce vers quoi se réfugie tout le vivant. Il y aurait donc tant de vies après ?

    On parle concret aussi : archives, documents, travaux, textes à augmenter ou à actualiser, publications, individuelles ou collectives. Continuer dans la durée. Les notions anciennes demeurent les plus neuves une fois saisies, lues, rafraîchies, relancées. Mes hôtes parlent parfois français, mais surtout l’italien. Langue de nos origines, qui me berce. Je m’évade par instants, comme dans un poème truffé de respirations, de non-dits...

    Dans toutes zones où pouvoir laisser entrer du créé, des voix se lèvent. Je glisse la mienne, silencieuse. Des hommes n’oublient pas que nous ne sommes pas les dieux, juste passants vite périmés dans l’âge indécent du cosmos. Heureusement prolongés par l’art. La prière. La méditation. Le sourire donné. Ceux-là assistent la vie, s'extasient devant chaque aube, n’insistent pas dans le brouillard. Ils savent qu'une seule et longue nuit, très longue nuit viendra, au bout des jours et des cycles engrangés, et qu'il faudra alors déposer le bilan, qu'on pourrait croire inachevé. Peut-être même rendre des comptes, qui peut le dire…

    J'ai soif de la présence de ces hommes qui cherchent. Je l'avais trouvée en mon Oncle, jusqu'à son ultime avion, très haut, d’où mon atterrissage fut brusque. Sa paternité continue sur l'escalator de la vie. Les professeurs m'ont invité, je garde un peu de lui en eux; j'exulte, jusqu’à en trembler.  Son éditeur, devenu son ami, les chercheuses patientes de l'Archivio Ries, les professeurs savent fort bien ma gratitude. Il n'y a pas que la pluie de Milan qui insinue ses frissons.

    Au dehors…Les pensées se prolongent. Même là où la lumière a renoncé, il pleut. A coups de petits rires victorieux, il pleut. Gens qui rient, gens qui pleuvent. Laver les émotions liquéfiées dans le sourire ou les pleurs de la pluie. Les gouttelettes sont autant de baguettes sur le tambourin des battements du cœur qui cherche l’aïeul.

    Une flaque projetée par une moto qui roule près de mon trottoir. C'est la douche froide, brusque retour au présent. Je me réfugie dans un café, commande un thé. Les longs trottoirs luisants de Milan m’ont donné à discourir sur ma vie d’après sans mon cher aïeul,  le vide vacant, l’invitation qui réchauffe, la pluie figurant les larmes non encore sorties. Un être de premier plan quitte espace-temps et géographie, votre planisphère s’amenuise. Jusqu’à un sursaut de  matin où vous redessinerez vos plans.                                      

    J’ignore encore pourquoi j'écris ces pérégrinations.                     A quoi servent les poètes? Et puis à quoi bon démonter un moteur quand l’on sait que les clés se retrouveront sans cesse à la page suivante, celle à écrire ? Je ne veux pas plus de réponse sur le pourquoi de la poésie. Quelque succédané  tout au plus, qui tiendrait en quelques motifs incomplets : regard neuf, transports, images, musique, trombe vibratoire, mobilier d’intérieur  à lancer aux cieux, sublime incompréhension, paumes en creuset, langue qui habite le manque, le comble jusqu’au mot prochain à tenir à distance respectueuse et intime.

     

    41500537.jpg

     

    La cathédrale blanche, Il Duomo, vestale nue, d’une pâleur éclatante, hirsute sous la douche, sur fond de ciel sombre.

    Dommage qu’elle ne soit pas habillée plutôt par les grands couturiers de Milan : apposé sur  d’énormes bâches grises qui masquent les travaux, un panneau publicitaire plus grand qu’une baie vitrée, plus conquérant qu’un phare en mer. Samsung s’immisce, champignon colonialiste, convive pique-assiette, parasite luminescent ! On peut bien parler fort sur la place, nul ne pourra couvrir le vacarme trop lumineux de ses clignotements rouges et blancs, marques mégalomanes aux griffes affamées. De récents dieux de bakélite électrique sont venus depuis seulement quelques décennies. La pub est une vestale immorale qui a même investi la cathédrale de Milan ! La grande question existentielle de ses fidèles les plus accrocs est de savoir s’ils trouveront à garer leur voiture le plus près possible de leur nouveau lieu de culte, Le Centre commercial, pour trouver au plus pressé l’objet qui apaise momentanément.

    Milan, Bruxelles, Paris, Londres, New-York, Tokyo, Moscou, même précipitation, mêmes encombrements accumulés. Les scories s’amoncellent, prolifèrent, jusqu’à la nausée de notre terre mère. Capitales en –isme.

    Même ici, je croise l’affiche du coloriste agresseur Warhol, un autre seigneur du fac-similé, autre tumeur en série.

     

    081MilanoSMariaGrazie.JPG

    Mieux vaut m’éloigner de tout cela. Laisser aller la destinée humaine. Revenir au cheminement. Rendre la beauté durable de Milan.

    Je passe le palais ducal, où fut reçu et joué il maestro Vivaldi. Mon maître enchanteur.

    Pieds trempés, je longe les lourdes bâtisses. Il  pleut, des églises, des statues, des blasons, des stèles, et même des lichens vivants qui fleurissent les pierres de la grande cité rappellent une présence divine. La tour massive et ronde de  Santa Maria Delle Grazie m’avait déjà chuchoté hier sur le balcon de ma chambre cette ascension vers le Très-haut. Toute question, même en suspens, devrait en stimuler une autre jusqu’à l’entièreté intègre du mystère, l’oeil brillant de curiosité.

    Vaille que vaille, le vent se lève, tend à chasser mes ablutions spirituelles ; je m’applique pas après pas, transige avec l’averse qui finit par rendre floues les saillies des trottoirs. Evolue dans un immense hologramme délavé. De crachin continu, l’eau se fait pesante, devient giboulée. A moins que ce ne soit le poids de l’eau sur les vêtements qui me la rende hostile? Entre les murs d’ocre vaguement pâle, ou d’un orange plus soutenu et gommé par l’écran d’eau, novembre poursuit son enclave. Si ce n’était la douceur de l’air, je finirais sans doute par me crisper de froid. La douche est tiède, un thermomètre lumineux m’a donné quatorze degrés. C’est encore supportable, mais combien de temps encore, alourdi que je suis sous toute l’eau du ciel ?

    Le vent continue de s’imposer à la balade, il profite du jour qui s’en est allé pour prendre de la force, ajoute ses prétentions malvenues dans ce déluge d’hiver en avance. Les inoffensifs postillons d’il y a peu sont maintenant crachats de lama. Ces derniers mots retranscrits, je souris en repensant au capitaine Haddock dans Tintin et le temple du soleil, je crois. Il faudra que je vérifie le titre, car c’est une lecture de jeunesse, et ici, pas d’ordi, ça fait partie de la vacance, autre abord du regard, de la vie toute peau dehors, en trois dimensions.

     

    images?q=tbn:ANd9GcR5eHL06intWdyyEn8fWmJIr-2ZI4A0i1WeThw--8FcSEvGa5Rj

     

    Les parapluies luttent. Se faufilent. Menacent les yeux inattentifs et délavés, les têtes nues. Se retournent contre leur maître. L’un d’eux, pacotille trop légère, se casse en deux à quelques mètres de mes yeux, Via Meravigli. Son propriétaire le jette dans une poubelle publique et s’éloigne en maugréant. Aussitôt abandonné que l’objet s’envole sous les coups de semonce du fantôme d’Eole et glisse sur la route. Après un court jeu de poursuite et de dupe, je le rattrape, le saisis, me rends compte de sa carcasse vide, son absence totale de robustesse, cadavre inconsistant mais dangereux s’il traîne sur le tarmac. Avant de l’enfoncer dans la poubelle, je vois le prix toujours affiché : 2,99 euros, et le revois à la vitrine de la grande solderie qui a investi un beau bâtiment ancien, pas vraiment digne d’elle, Via Mengoni, à l’ombre de la grande et sainte blanche dame hirsute du Duomo. Ce monsieur aura cru faire une bonne affaire avec un prix si bas ; elle aura duré l’espace de quelques rues, l’espace de deux douches froides,  pluie et  pacotille. Ma soif de vérité m’incite à chercher l’étiquette mentionnant son origine ; c’est bien ce que je craignais: Made in China…Des milliers, voire des centaines de milliers de ces futilités bon marché, aussi peu solides que l’éthique d’un trader, noires et chromées comme eux, ont dû déferler sur  toute l’Europe, peut-même sur d’autres continents. Je suis songeur, mes pensées s’envolent là-bas, bien plus au sud, vers l’est, parmi les millions de petites mains d’Asie. Certaines d’entre elles rêvant, peut-être, pour s’évader de leurs mouvements robotisés, d’une pluie milanaise lustrant les espérances, astiquant les utopies… Dans sa course affamée, l'homme prétend aveuglément rendre sa voix à la création.  S'il continue de crier aussi fort, à tel point qu'il ne peut plus entendre aucun autre timbre vibratoire que le sien, ce sera un déluge faramineux. 

    C'est ici, c’est aujourd'hui, c'est historique, c’est déjà. De grands groupements mondiaux ont déclaré la guerre à notre seul habitat, et chaque jour gagnent du terrain ; comme bientôt en Alaska. Dans un fracas ponctuel, la terre tousse, ne digère plus, fulmine, fond, se polycarbonate, crache ses entrailles. Met en garde. Des marchands laissent passer les avertissements, minimisent, invoquent l’alternance d’anciennes ères glaciaires et chaudes. Tout au plus ils opineront du bout du nez, feront un geste, comme si l’écologie était une mode, une parcelle de rachat, de bonne image, somnifère pour la conscience collective…Ils s’inquiètent, parfois lèvent des fonds, mais surtout poursuivent de plus belle. Compétition de l’avoir.

    Nous, faisons souvent la sourde oreille, utilisons tous nos dons à ne pas nous poser les questions élémentaires, pour ne pas devoir agir, en vertu du sacro-saint principe du travail productif à tout prix. La technologie ne secoue pas les prédateurs, elle les rend plus puissants… 

    Jésus avait raison de chasser les marchands hors du temple. Le nôtre déborde. Il devrait revenir…

    Mes rêveries inondent plus encore le ciel milanais. Elles sont gonflées selon le vent matérialisé des rues, tournent au cauchemar climatisé d’Henry Miller, le visionnaire. Je pense aussi à Saint-Ex et Souchon… l’horreur de la termitière future où apparaît le vide à travers les planches.

    Une flaque que je n’avais pas vue me ramène ici. Les néons des vitrines guident, distraient, cherchent à évincer le peu de journée qu’il reste aux avenues. Aspiré par elles, je me perds volontiers, dilué dans l’eau du soir, entre gris prononcé et bleu foncé.

    Je goûte à nouveau l’errance fameuse qui prend toute ses épices en terre nouvelle.

    Je vais renoncer à La Scala, la dernière pancarte croisée, entrevue entre les gouttes est Via San Prospero. Et m’en retourne sur mes pas, sans regret. Je me promets de revenir avec le soleil d’Italie, celui qui donne à rêver au peuple du nord d’où je viens.

    Soirée de pluie où se perdre, sans rossignols milanais. L’errance me donne à être scribe de quelques rues de Milan, rapporteur de ses couches détrempées, mais inusables. C’est fou ce que les villes d’histoire ont à raconter !

    Milan, Mediolanum en latin, au milieu de la plaine lombarde, reine opulente à la traîne assise sur son large bassin, Milan un pied dans les canaux, l’autre dans les lacs. La pluie têtue, incessante, militante voudrait-elle soudain reprendre les terres des débuts du monde conquises par l’homme ?

     

    milan-under-the-rain.jpg

     

    Les grandes marques de vêtement se sont emparées des boutiques anciennes. Je me souviens qu’en effet je pérégrine dans la capitale de la mode. Armani. Versace. Prada. Sur un haut kiosque publicitaire illuminé, une jeune femme née de Calvin Klein tente de séduire. Je repense à la chanson subtilement évocatrice, nonchalance mal résignée, gentiment iconoclaste de Souchon, encore lui, son clip antagoniste, une guitare, des noms de marque scandés me parviennent.                                                                                   

    Contre une grande vitrine bien éclairée, une fillette appuie on nez, ses mains. Pleure de ne pouvoir plonger dans les bras chargés de la boutique en avance d’un mois sur Noël.

    La douce patience de la mère me ramène la mienne ici, ses élans, sa voix chaude. Si loin. Si près de moi soudain. Son rire de flute haut perchée repousse les clapotis mollassons  de la nuit.

    Une mère réapparue est un paravent flottant sur nos déluges. Elle chasse la pluie de la réalité trop en crue. C’est une rouée bleu ciel, cela vous emporte, deux jambes rameutant  vos tendres années. Une mère, et la clef des songes ouvre toutes les vitrines,  vous laisse les bras libres d’emporter tout l’amour du monde. Les bras d’une mère sont un jardin de lecture dégagés de la touffeur des ronces et des bourrasques.

    La mère d’ici a pris la fillette dans les siens. Elle s’éloigne, lui chuchote des mots qui veulent être dévoilés, pour ne pas perdre de leur impact intimiste.

     

    Une ville nouvelle, sa pluie, un gadget de parapluie, une fillette en pleurs, une errance volontaire ou non, c’est fou ce que des enchaînements imprévus peuvent donner à écrire! Ce n’est pas pour rien que nombre d’auteurs connus pratiquent volontiers cette errance, entonnoir où happer le lecteur; on sent son sein nourricier qui nous sifflent, ses serpentins en S, ses poussées dans le dos, ses coups de sonde qui secouent mélancolie ou ferveur. Tout va si vite qu’il faut bien se reprendre.

    J’ai pu cette fois regagner ma chambre sans trop de peine.

    Si je me suis autant perdu dans Milan, ce n’est pas seulement à cause de la pluie ou de mes rêveries. C’est que l’université du sacré cœur comprend plusieurs implantations. L’on m’en a indiqué au moins deux. Les trois ou quatre citadins que j’ai interrogés comprenaient une base de français. Abandon aux rues…

    Le second jour est tombé plus vite. Affalé au sol par le poids du ciel, il a préféré aller s’étendre. Le bitume est devenu une grande flaque qui charrie les restes d’une foule fuyante. Maîtresse sirupeuse d’une nuit de plus, la pluie s’épanche sous ses jupes. Se gonfle des embarras sinueux de la chaussée.

     

    Milano_via_Carducci.JPG

     

    Via Carducci. Dans un souffle conspirateur, les feux arrière des voitures absorbent les lueurs des enseignes. Un taxi blanc joue des coudes. Je lui demande mon chemin. Il m’explique très rapidement, il a un client. Je n’ai compris que les deux premiers gestes. Les personnes ressemblent aux gouttes, elles se poussent l’une derrière l’autre. Contre le lancer des cieux, les caniveaux, dans une folle tentative, opposent leurs poignets de fer à la pluie. Ils finissent par renoncer et régurgitent l’overdose.

     

    17581.jpg

     

    De retour à l’université. Le soleil est entre les livres échangés, au bord des berges de la langue italienne. Un parler chanté glisse à nouveau, nerveux et fruité ; penché sur notre berceau antique.

    Sourires, hospitalité méditerranéenne qui ne faiblit pas. L’amour du travail, des yeux qui se penchent sur les legs de mon oncle.  Dans la patience de l’effort conjugué, traduction, classement, la passion de la         recherche, celle qui mène toujours plus loin.

    Ici, dans les couloirs, les cafétérias, les allées, le cloître, les étudiants perpétuent cette langue touchée par la grâce musicale.

    Professeurs, éditeur, chercheurs, doctorants, directeur, secrétaires, m’ont donné tant de clarté que je peux m’en retourner guilleret sous la pluie. Une pomme pour la soif. Je repartirai la mémoire et le cœur pleins, de leur accueil, et de la ville, belle comme une mère aimante d’images fortes et humides d’émotions.

    La dernière la plus marquante, c’est ma chambre qui me la donna, madone messagère.

    On avait tant parlé de mon oncle, qu’une fois entré dans ma chambre, je le vis, dos tourné, assis au bureau dans le fond de la petite pièce ! Je restai immobile, interdit, pétrifié d’abord. Le battement doux de la pluie sur le toit  tempéra ma frayeur. J’avais le visage humide, l’évaporation de l’averse dernière causée par la chaleur de la chambre rendait mon regard trouble. A moins que l’averse ne me vint aussi d’un coup de l’intérieur ? Oui, mon oncle Julien était bien penché sur son bureau ! Comme je le vis si souvent durant trois décennies. Il ne se retourna pas. Je dépassai ma crainte, avançai prudemment pour entrevoir son visage. La commissure de ses lèvres était soulevée…. Il souriait devant la page ! Il souriait ! La pluie continuait ses chuchotis lancinants, qu’à présent je pouvais traduire. Ainsi nanti, mes yeux la rejoignirent.

    Et ma vue se troubla. Et l’image fabuleuse aussi. Et je pleurai. Et je dormis à peine. Et je repartis avec elle,  l’image de mon oncle Julien. Et de Milan sous la pluie.

     

    MgrRies.jpg 

  • NOVEMBRE, un texte de Thierry RIES

     

    route.jpg

     

    Il avait bien fallu pénétrer bien des routes sinueuses, des villages d'entre-deux pays goinfrés de brouillard.
    Parmi ses brumes décousues, folâtrant sur une nuée de dentelles, un amas de visages très anciens, miraculés, juste un peu plus denses que ces nappes errantes. Çà et là, au seul étage de quelques logis disséminés, une lumière de terroir attestait de vies recluses, que je ressentais vibrantes d'un silence, un seul mais si grand, si habité.

    Novembre se distillait, humidifiait toute pensée conductrice, électrifiait notre voiture, rouillait ses rebords d'ultimes rousseurs, indécent et splendide.
    Ses mares évitées, ses saules têtards, ses fermes au bout des terres, ses rares abbayes noyées, lâchaient comme un appel mystique à notre passage, émiettaient entre fumerolles et scintillement d'un givre impatient de nuit, l'une ou l'autre présence de nos pairs en allés. On y parlait de la mort en de vagues termes, parfois rassurants.

    Puis, il avait bien fallu aussi que la soie graveleuse de l'autoroute vint à nous. Hélas, peut-être.

    Elle, sa silhouette d'elfe contre le sombre des feuillus, presque mis à nu déjà.
    Sans un mot, nous avions roulé, pris d'une magie qui ne se disait pas.

    Savait-elle que je lui écrivais ces vers entre chaque bande discontinue, sur ce bitume dérivant, sur les mutismes de son profil, à la lueur des phares violant le haut du soir, dénonçant les esprits, dansant avec tous les morts de ce jour finissant?

    La vitesse du véhicule nous soufflait un air lointainement connu, rognait la course du temps; c'était si bon !

    Songeait-elle au long hiver que nous voulions traverser main dans la main?

    Et que faisait ce camion sorti de brumes?


    -------------------------------------------------

    Thierry RIES sur Arts & Lettres:

    http://artsrtlettres.ning.com/profile/ThierryRies

  • Les fables de Carlo Emilio GADDA

    arton5629.jpgLe dinosaure, échappé du Musée, rencontra le lézard qui n’y habitait pas encore. Et il lui dit : « Aujourd’hui c’est mon tour, demain ce sera le tien ! »

     


    Et les bœufs dirent aux abeilles : «  Allons ! ce n’est pas pour vous que vous faites du miel, ô ouvrières ! » Et les abeilles répondirent : «  Allons ! ce n’est pas pour vous que vous tirez la charrue, ô bœufs de labour ! »

     


    Voyez les lèvres de l’auteur, les paroles sacrées  s’en échappent. Voyez le cœur de l’auteur, les choses sacrées s’y arrêtent.


    Bref, bref, mes chers amis.


    Un comte ; à la bataille du Mincio, ne fit rien, pas un seul mouvement. Il avait reçu l’ordre de rester sur place : ne pas bouger !

    Fable qui dit de ne pas se décourager, car le mal n’est que passager.


    Le Pôle Sud, à peine eut-il aperçu l’amiral Byrd, lui demanda des nouvelles du Pôle Nord. Fable nous apprenant qu’il nous arrive de nous souvenir de nos frères.


    Dans la cohue d’une quinte ou d’une quarte, la dame de cœur fut accusée par le roi de pique d’avoir été vue en compagnie du valet de trèfle. « Pense aux cornes de ta propre couleur », lui dit à voix basse la belle.


     

    La plume dit au panache : « A quoi es-tu bon, fanfaron ? » Et le panache répondit : « A te faire écrire mes louanges. »


     

    Le crocodile était d’avis qu’on l’avait appelé ainsi pour lui reprocher de croquer. Petite fable pour dire que quand on est susceptible on raisonne faiblement.


    L’aigle vola longtemps, longtemps. Avant de se percher sur le casque du Kaiser.


     

    Le canari, voulant se lancer dans la critique, commença par se faire le bec sur un os de seiche.

     

    gadda.jpg

     

    La poule, avant même d’apercevoir l’œil de la vipère (dans sa tête couleur café), la foudroya d’un coup de bec. Cette fable en est la preuve : l’indignation, c’est foudroyant.


     

    Ces Italiens, des frimeurs de soupirs.


     

    Les dragées, c’est très bon pour les maux d’estomac, lit-on chez Dioscoride ; à condition qu’ils ne soient pas de plomb, ajouta en marge Cisalpino.



    Un quidam, répondant au nom de La Fava, demanda à l’auteur d’écouter un poème que lui, ledit Le Fava, avait écrit sur la liberté.

    « Je préfère l’esclavage », lui répondit l’auteur.


     

    Un romancier présenta à l’auteur un de ses romans interminable.
    « Je le lirai avec le plus grand intérêt », dit l’auteur.

    « Merci », répondit le romancier.


     

    Quand vint la guerre, le lapin se mit à dire: « En avant, les gars ! Allons-y, les gars ! » En l’absence de documents écrits, on ne peut en conclure vers quel chou il voulait aller. (1939)


     

    Un cadavre de chien, pris dans un tourbillon, vit arriver un cadavre d’âne, qui se mit à tournoyer avec lui.

    Et il s’exclama : « Quelle puanteur ! »


     

    Comme le soir tombait, le moustique se réveilla ; et il entreprit de faire de l’esprit. Vers quatre heures du matin ce n’était plus un moustique, vu qu’une savate l’avait transformé en tache sur le mur.

    Petite fable destinée aux beaux esprits à la petite taille ; à chacun d’eux on voudrait murmurer : « Patience ! »


    gadda%C3%B9--190x130.jpg

     

    Elle passait, la patiente caravane, au long de la piste sans fin.
    Fable concernant les chameaux, les Arabes, les mulets, les chasseurs alpins et les fourmis encore en vie.


     

    Un critique, ayant vu se coiffer une blonde, sollicita d’elle un cheveu.

    « Pour quoi faire ? » lui demanda la belle d’un ton langoureux.

    « Pour le couper en quatre », répondit le critique.


     

    Le prince favorisa les arts : et les arts furent florissants. Mais le prince qui l’avait précédé avait lui aussi favorisé les arts, et les arts avaient été florissants. Alors ?

    Une telle fable en témoigne : pour que les arts fleurissent sous le règne des princes, on n’en est pas à une bêtise près.


     

    La vache milanaise, plus on la trait, mieux elle se porte.


     

    Le puant, variété d’âne qui se dresse sur ses pattes de derrière au podium, étant parvenu à l’acmé de ses âneries et, par la faveur de Vénus, jusqu’à l’orgasme, on raconte qu’il éclaboussa de son amour de la patrie la foule abusée.

    Cette petite fable nous le propose : du podium il faut se tenir aux antipodes.


     

    Les habitants de Vit-la-Pointe, dans le canton de La Vulvée, vivent en paix.


    C.E. Gadda (1893-1973)

    Traduit de l'italien par Jean Pastureau 

    images?q=tbn:ANd9GcT_iqEN8QvFQJDBFaNZ8LbeYBOMlWdrAyYo3ww2dsnt6hFZJ-rT

  • Hemingway et l'Espagne

    images?q=tbn:ANd9GcT4-qJfLLTA6lxfOLablHP6M_DaXS0GIrptsYePfW2SkiYlrT6xATj4icEL'Espagne est au coeur de deux des six romans écrits par Ernest Hemingway: Le soleil se lève aussi et Pour qui sonne le glas. Ainsi que d'un essai de plus de 500 pages, Mort dans l'après-midi, sur la corrida, une des passions de l'écrivain... Mais aussi d'un livre de chroniques, L'été dangereux et de plusieurs nouvelles dont La capitale du monde (Folio, 2 €)

    Voici quelques liens à ce propos:

    Hemingway, fascination pour la corrida:images?q=tbn:ANd9GcQ2T-p36ep2Yna_6xI435DSapkVCf6VSyUuFjJhIsHN4svOyXQsx_lycqk

    http://velonero.blogspot.be/2010/03/hemingway-fascination-pour-la-corrida-2.html

    Pampelune: 50 ans sans Hemingway

    http://torosyferias.blogs.larepubliquedespyrenees.fr/archive/2011/07/12/san-fermin-50-ans-sans-hemingway.html

    images?q=tbn:ANd9GcRTBwSX0cIS09dJfd4GNRm0-fBwbUDPKTd-bUfsQTiXzbrvpA0VBNVyokUPour qui sonne le glas: les derniers jours d'un condamné:

    http://www.brunocolombari.fr/Pour-qui-sonne-le-glas

    Les vies parallèles de Papa (Ernest Hemingway) et Ava Gardner (qui incarna à l'écran Lady Brett Ashley, l'héroïne de Le soleil se lève aussi):

    http://global.ralphlauren.com/fr-fr/rlmagazine/editorial/spring13/Pages/AvaGardner.aspx

    Ce qu'il faut avoir lu d'Hemingway:

    http://www.lexpress.fr/culture/livre/ce-qu-il-faut-avoir-lu-d-hemingway_958451.html

    Hemingway et l'Espagne, par Pierre Dupuy (Renaissance du livre):

    http://www.alteregal.com/produit.aspx?idx=1

    Les livres d'Ernest Hemingway par les critiqueurs de Critiques libres:

    http://www.critiqueslibres.com/i.php/vauteur/161/

  • WC-bibliothèque / Bernard PIVOT

    images?q=tbn:ANd9GcS-l_pDRZc9HQnZrqEJEcB2by9P_xebT71FqLKK6GYtj9y3HQ2A7nKSfd-EPeu d’espace à consacrer aux livres, à leur lecture peu de temps. Mais une petite halte culturelle dans les W-C des maisons de campagne ou de famille est souvent très appréciée surtout des parents et amis de passage. Encore faut-il savoir adapter l’offre aux circonstances. À déconseiller, par exemple, Guerre et Paix, Autant en emporte le vent et autres œuvres monumentales que ne parviendrait pas à entamer une méthode de lecture rapide, même jointe à une sévère constipation. Ce n’est pas un lieu pour l’érotisme, ni pour le roman d’amour ou d’aventures, ni pour la science-fiction. La philosophie, oui, mais trop long. Le polar, non, trop compliqué. La spiritualité, oui, car il est bon d’élever son âme en de si prosaïques moments mais non, parce que la présence de tels livres dans les chiottes risque d’être mal interprétée.

    images?q=tbn:ANd9GcTzaMCgQ7lkfhdXdGTUzoHrH1Jy4yFcu9kjbdPG0QFhNswFkckK4adspih0Préconisons plutôt des livres de poètes et de moralistes. Des recueils de textes courts : haïkus, quatrains, sonnets pour les uns, maximes, pensées, apophtegmes pour les autres. Exemples : Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon, Usage du temps, de Jean Follain, En attendant les barbares, de Constantin Cavafy, Les contrerimes, de Paul-Jean Toulet, De l’inconvénient d’être né, de Cioran (je renoncerais à son Précis de décomposition, trop évident dans cet endroit, ou alors on joue le premier degré, et l’on ne propose que cet ouvrage), les Maximes, de La Rochefoucauld, les Quatrains (Rubâ’iyyât), d’Omar Khayyâm, les Sonnets, de Louise Labé, l’Encyclopédie du tout et du rien, de Charles Dantzig, Les Nécessités de la vie et les Conséquences des rêves, de Paul Eluard, les Epigrammes, de Martial, les Maximes et pensées, de Chamfort, les Cartes postales, d’Henry J-M. Levet...

    Voilà qui constituerait un joli fonds pour une bibliothèque du petit coin. Je sais d’expérience que la lecture, dans une position qui n’est pas inconfortable mais temporaire, d’une maxime ou de quelques vers procure à l’esprit, qui ne s’y attend pas, une délicate surprise.

     

    A propos...

    « Toutes mes bonnes lectures ont lieu aux toilettes. Il y a des passages d’Ulysse qu’on peut ne peut lire qu’aux toilettes – si on veut extraire toute la saveur du contenu. » (Henry Miller, Les Livres de ma vie).

     

    extrait de Les Mots de ma vie, Bernard Pivot (éd. Albin Michel, et au Livre de poche)

     

    -------

    LONG, COURT : Il y a des livres de cent pages qui sont longs, et des livres de huit cents pages qui ne le sont pas. La longueur est souvent un défaut de clarification. On peut y remédier en supprimant, mais aussi en allongeant. C’est ce qu’a fait Proust, qui a passé des années de sa vie à allonger sa première version d’À la recherche du temps perdu.
    Les idéologues de la phrase courte n’hésitent pas à répéter cent fois qu’il ne faut pas être long. Ils ne pensent jamais au trop court. « J’évite d’être long, et je deviens obscur. » (Boileau, L’Art poétique)


    extrait du Dictionnaire égoïste de la littérature française, Charles Dantzig (éd. Grasset)

    -------

    Ma lecture de:

    LIRE AUX CABINETS d'Henry MILLER 

    http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/773

    NOUVELLES EN TROIS LIGNES et autres textes courts de Félix FÉNÉON 

    http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/2151

  • Continuité des parcs / Julio Cortazar

    Il avait commencé à lire le roman quelques jours auparavant. Il l’abandonna à cause d’affaires urgentes et l’ouvrit de nouveau dans le train, en retournant à sa propriété. Il se laissait lentement intéresser par l’intrigue et le caractère des personnages. Ce soir-là, après avoir écrit une lettre à son fondé de pouvoir et discuté avec l’intendant une question de métayage, il reprit sa lecture dans la tranquillité du studio, d’où la vue s’étendait sur le parc planté de chênes. Installé dans son fauteuil favori, le dos à la porte pour ne pas être gêné par une irritante possibilité de dérangements divers, il laissait sa main gauche caresser de temps en temps le velours vert. Il se mit à lire les derniers chapitres. Sa mémoire retenait sans effort les noms et l’apparence des héros. L’illusion romanesque le prit presque aussitôt. Il jouissait du plaisir presque pervers de s’éloigner petit à petit, ligne après ligne, de ce qui l’entourait, tout en demeurant conscient que sa tête reposait commodément sur le velours du dossier élevé, que les cigarettes restaient à portée de sa main et qu’au -delà des grandes fenêtres le souffle du crépuscule semblait danser sous les chênes.

     

    Phrase après phrase, absorbé par la sordide alternative où se débattaient les protagonistes, il se laissait prendre aux images qui s’organisaient et acquéraient progressivement couleur et vie. Il fut ainsi témoin de la dernière rencontre dans la cabane parmi la broussaille. La femme entra la première, méfiante. Puis vint l’homme le visage griffé par les épines d’une branche. Admirablement, elle étanchait de ses baisers le sang des égratignures. Lui, se dérobait aux caresses. Il n’était pas venu pour répéter le cérémonial d’une passion clandestine protégée par un monde de feuilles sèches et de sentiers furtifs. Le poignard devenait tiède au contact de sa poitrine. Dessous, au rythme du coeur, battait la liberté convoitée. Un dialogue haletant se déroulait au long des pages comme un fleuve de reptiles, et l’on sentait que tout était décidé depuis toujours. Jusqu’à ces caresses qui enveloppaient le corps de l’amant comme pour le retenir et le dissuader, dessinaient abominablement les contours de l’autre corps, qu’il était nécessaire d’abattre. Rien n’avait été oublié : alibis, hasards, erreurs possibles. À partir de cette heure, chaque instant avait son usage minutieusement calculé. La double et implacable répétition était à peine interrompue le temps qu’une main frôle une joue. Il commençait à faire nuit. 

     

    Sans se regarder, étroitement liés à la tâche qui les attendait, ils se séparèrent à la porte de la cabane. Elle devait suivre le sentier qui allait vers le nord. Sur le sentier opposé, il se retourna un instant pour la voir courir, les cheveux dénoués. À son tour, il se mit à courir, se courbant sous les arbres et les haies. À la fin, il distingua dans la brume mauve du crépuscule l’allée qui conduisait à la maison. Les chiens ne devaient pas aboyer et ils n’aboyèrent pas. À cette heure, l’intendant ne devait pas être là et il n’était pas là. Il monta les trois marches du perron et entra. À travers le sang qui bourdonnait dans ses oreilles, lui parvenaient encore les paroles de la femme. D’abord une salle bleue, puis un corridor, puis un escalier avec un tapis. En haut, deux portes. Personne dans la première pièce, personne dans la seconde. La porte du salon, et alors, le poignard en main, les lumières des grandes baies, le dossier élevé du fauteuil de velours vert et, dépassant le fauteuil, la tête de l’homme en train de lire un roman.

     

    Julio Cortazar, « Continuidad de los Parques », Fin d’un jeu (1956), traduit de l’espagnol par C. et R. Caillois, Gallimard, 1963.


    images?q=tbn:ANd9GcTPKulmYzebI6rVpofCxx9sQKTNJHj6m_M4nFcRDY992eEKaJOtRfs9-w

    Omar Prego: Dans Continuité des parcs - une nouvelle que j'ai toujours trouvée admirable -, on a l'impression que dès le premier mot le narrateur sait exactement où il va, qu'il prévoit la fin. Est-ce vrai ou non?

     

    Julio Cortazar: Je vais te décevoir, mon cher Omar, mais je ne me souviens plus comment j'ai bâti cette nouvelle. Je ne sais plus si, quand j'ai commencé à l'écrire, la fin était déjà prévue. Je pense que oui car la mécanique de la nouvelle et le fait que celle-ci est la plus courte que j'aie écrite - et peut-être une des plus courtes qu'on ait jamais écrites, car c'est une nouvelle bien qu'elle ne comporte qu'un minimum de mots, à ce point de vue c'est une mini-nouvelle, peuvent faire penser que tout était planifié au départ. Mais je ne me souviens plus si j'ai vu la chose en bloc, c'est-à-dire si au moment où j'ai imaginé l'individu qui revient et se met à lire le roman j'avais déjà imaginé la fin. Elle n'est pas non plus née d'un rêve, je ne sais d'où l'idée m'en est venue. Je ne peux pas te donner une réponse satisfaisante à propos de cette nouvelle. (1982)

     


    https://www.facebook.com/continuitedesparcs


  • La Passion considérée comme course de côte

    images?q=tbn:ANd9GcSVbPj339Bg6zDZC5TJc06X-zKUIYe1EGvKBdgtiSp1S6_3b1KLQL7iQEABarrabas, engagé, déclara forfait.

    Le starter Pilate, tirant son chronomètre à eau ou clepsydre, ce qui lui mouilla les mains, à moins qu’il n’eût simplement craché dedans – donna le départ.

    Jésus démarra à toute allure.

    En ce temps-là, l’usage était, selon le bon rédacteur sportif saint Mathieu, de flageller au départ les sprinters cyclistes, comme font nos cochers à leurs hippomoteurs. Le fouet est à la fois un stimulant et un massage hygiénique. Donc, Jésus, très en forme, démarra, mais l’accident de pneu arriva tout de suite. Un semis d’épines cribla tout le pourtour de sa roue avant.

    On voit, de nos jours, la ressemblance exacte de cette véritable couronne d’épines aux devantures de fabricants de cycles, comme réclame à des pneus increvables. Celui de Jésus, un sigle-tube de piste ordinaire, ne l’était pas.

    Les deux larrons, qui s’entendaient comme en foire, prirent de l’avance.

    Il est faux qu’il y ait eu des clous. Les trois figurés dans des images sont le démonte-pneu dit "une minute".

    Mais il convient que nous relations préalablement les pelles. Et d’abord décrivons en quelques mots la machine.

    Le cadre est d’invention relativement récente. C’est en 1890 que l’on vit les premières bicyclettes à cadre. Auparavant, le corps de la machine se composait de deux tubes brasés perpendiculairement l’un sur l’autre. C’est ce qu’on appelait la bicyclette à corps droit ou à croix. Donc Jésus, après l’accident de pneumatiques, monta la côte à pied, prenant sur son épaule son cadre ou si l’on veut sa croix.

    Des gravures du temps reproduisent cette scène, d’après des photographies. Mais il semble que le sport du cycle, à la suite de l’accident bien connu qui termina si fâcheusement la course de la Passion et que rend d’actualité, presque à son anniversaire, l’accident similaire du comte Zborowski à la côte de la Turbie, il semble que ce sport fut interdit un certain temps, par arrêté préfectoral. Ce qui explique que les journaux illustrés, reproduisant la scène célèbre, figurèrent des bicyclettes plutôt fantaisistes. Ils confondirent la croix du corps de la machine avec cette autre croix, le guidon droit. Ils représentèrent Jésus les deux mains écartées sur son guidon, et notons à ce propos que Jésus cyclait couché sur le dos, ce qui avait pour but de diminuer la résistance de l’air.

    Notons aussi que le cadre ou la croix de la machine, comme certaines jantes actuelles, était en bois.

    D’aucuns ont insinué, à tort, que la machine de Jésus était une draisienne, instrument bien invraisemblable dans une course de côte, à la montée. D’après les vieux hagiographes cyclophiles sainte Brigitte, Grégoire de Tours et Irénée, la croix était munie d’un dispositif qu’ils appellent "suppedaneum". Il n’est point nécessaire d’être grand clerc pour traduire : "pédale".

    Juste Lipse, Justin, Bosius et Erycius Puteanus décrivent un autre accessoire que l’on retrouve encore, rapporte, en 1634, Cornelius Curtius, dans des croix du Japon : une saillie de la croix ou du cadre, en bois ou en cuir, sur quoi le cycliste se met à cheval : manifestement sa selle.

    Ces descriptions, d’ailleurs, ne sont pas plus infidèles que la définition que donnent aujourd’hui les Chinois de la bicyclette : "Petit mulet que l’on conduit par les oreilles et que l’on fait avancer en le bourrant de coups de pied."

    Nous abrégerons le récit de la course elle-même, racontée tout au long dans des ouvrages spéciaux, et exposée par la sculpture et la peinture dans des monuments "ad hoc" :

    Dans la côte assez dure du Golgotha, il y a quatorze virages. C’est au troisième que Jésus ramassa la première pelle. Sa mère, aux tribunes, s’alarma.

    Le bon entraîneur Simon de Cyrène, de qui la fonction eût été, sans l’accident des épines, de le "tirer" et lui couper le vent, porta sa machine.

    Jésus, quoique ne portant rien, transpira. Il n’est pas certain qu’une spectatrice lui essuya le visage, mais il est exact que la reporteresse Véronique, de son kodak, prit un instantané.

    La seconde pelle eut lieu au septième virage, sur du pavé gras. Jésus dérapa pour la troisième fois, sur un rail, au onzième.

    Les demi-mondaines d’Israël agitaient leurs mouchoirs au huitième.

    Le déplorable accident que l’on sait se place au douzième virage. Jésus était à ce moment deadheat avec les deux larrons. On sait aussi qu’il continua la course en aviateur... mais ceci sort de notre sujet.

    Alfred JARRY (1873-1907), 1903

    Lecture par Hypolyte Girardot

    Lecture d'André Dussolier

    http://www.franceculture.fr/emission-lecture-du-soir-andre-dussollier-lit-la-passion-comme-course-de-cote-de-alfred-jarry-2012-0


  • Manuel d'instructions / Julio Cortazar

    Instructions pour pleurer

    images?q=tbn:ANd9GcTTAyaBQQbdvAIyNQtyiQq8CWCdmWCz4vonkkjmGI9ahhXr1M01kZSFsSMLaissons de côté les motifs pour ne considérer que la manière correcte de pleurer , étant entendu qu'il s'agit de pleurs qui ne tournent pas au scandale ni n'insultent le sourire de leur parallèle et maladroite ressemblance. Les pleurs moyens ou ordinaires consistent en une contraction générale du visage, en un son spasmodique accompagné de larmes et de morves, celles-ci apparaissant vers la fin puisque les pleurs s'achèvent au moment où l'on se mouche énergiquement.

    Pour pleurer, tournez-vous vers vous-même votre imagination et si cela vous est impossible pour avoir pris l'habitude de croire au monde extérieur, pensez à un canard couvert de fourmis ou à ces golfes du détroit de Magellan où n'entre personne, jamais.

    Les pleurs apparus, on se couvrira par bienséance le visage en se servant de ses deux mains, la paume tournée vers l'intérieur. Les enfants pleureront le bras replié sur le visage de préférence dans un coin de leur chambre. Durée moyenne des pleurs, trois minutes.

    Instructions pour monter un escalier

    Personne n’aura manqué d’observer que fréquemment le sol se plie de telle manière qu’une partie s’élève en angle droit avec le plan du sol, et qu’ensuite la partie suivante se place parallèlement à ce plan, pour donner le pas à une nouvelle perpendiculaire, comportement qui se répète en spirale ou en ligne brisée jusqu’à des hauteurs extrêmement variables. En se baissant et en posant la main gauche sur l’une des parties verticales, et la droite sur l’horizontale correspondante, on est en possession momentanée d’une marche ou d’un degré. Chacune de ces marches, formées comme on le voit par deux éléments, se situe un peu plus en haut et en avant que l’antérieure, principe qui donne un sens à l’escalier, puisque n’importe quelle autre combinaison produirait peut-être des formes plus belles ou plus pittoresques, mais serait incapable d’assurer le transfert d’un rez-de-chaussée à un premier étage.

    Les escaliers se montent de front, en effet, la montée en arrière ou de côté se révèle particulièrement incommode. L’attitude naturelle consiste à se maintenir debout, les bras pendants sans effort, la tête levée mais pas trop pour que les yeux cessent de voir les marches immédiatement supérieures à celle que l’on piétine, et en respirant lentement et régulièrement. Pour monter un escalier on commence par relever cette partie du corps située à droite en bas, presque toujours enveloppée de cuir ou de peau de chamois, et qui, sauf exception, tient exactement sur la marche. Une fois posée cette partie (que pour abréger nous appelerons pied) sur le premier degré, on prend la partie équivalente gauche (aussi appelée pied, mais qu’il ne faut pas confondre avec le pied précédemment cité), et en l’amenant à la hauteur du pied, on le fait suivre jusqu’à le placer sur le second degré sur lequel reposera le pied, et sur le premier se reposera le pied (les premières marches sont toujours les plus difficiles, jusqu’à acquérir la coordination nécessaire. La coïncidence de nom entre le pied et le pied rend l’explication délicate. Prenez particulièrement soin de ne pas lever en même temps le pied et le pied.)

    Arrivé de cette façon à la seconde marche, il suffit de répéter alternativement les mouvements jusqu’à se trouver au bout de l’escalier. On en sort facilement, d’un léger coup de talon qui le fixe à sa place, de laquelle il ne bougera pas jusqu’au moment de la descente.

    Biographie en images 

  • Erik SATIE: 2 textes, 3 Gymnopédies...

    La journée du musicien

    L’artiste doit régler sa vie.

    Voici l’horaire précis de mes actes journaliers :

    Mon lever : à 7h18 ; inspiré : de 10h23 à 11h47. Je déjeune à 12h11 et quitte la table à 12h14.

    Salutaire promenade à cheval, dans le fond de mon parc : de 13h19 à 14h53. Autre inspiration : de 15h12 à 16h07.

    Occupations diverses (escrime, réflexions, immobilité, visites, contemplation, dextérité, natation, etc.) : de 16h21 à 18h47.

    Le dîner est servi à 19h16 et terminé à 19h20. Viennent des lectures symphoniques, à haute voix : de 20h09 à 21h59.

    Mon coucher a lieu régulièrement à 22h37. Hebdomadairement, réveil en sursaut à 3h19 (le mardi).

    Je ne mange que des aliments blancs : des œufs, du sucre, des noix de coco, du poulet cuit dans de l’eau blanche ; des moisissures de fruits, du riz, des navets ; du boudin camphré, des pâtes, du fromage (blanc), de la salade de coton et de certains poissons (sans la peau).

    Je fais bouillir mon vin, que je bois froid avec du jus de fuchsia. J’ai bon appétit ; mais je ne parle jamais en mangeant, de peur de m’étrangler.

    Je respire avec soin (peu à la fois). Je danse très rarement. En marchant, je me tiens par les côtes et regarde fixement derrière moi.

    D’aspect très sérieux, si je ris, c’est sans le faire exprès. Je m’en excuse toujours et avec affabilité.

    Je ne dors que d’un œil ; mon sommeil est très dur. Mon lit est rond, percé d’un trou pour le passage de la tête. Toutes les heures, un domestique prend ma température et m’en donne une autre.

    Depuis longtemps, je suis abonné à un journal de modes. Je porte un bonnet blanc, des bas blancs et un gilet blanc.

    Mon médecin m’a toujours dit de fumer. Il ajoute à ses conseils : — Fumez, mon ami : sans cela, un autre fumera à votre place.

    Mémoires d'un amnésique, Revue musicale S.I.M, IX, 2, 15 février 1913


     

    Ce que je suis

    Tout le monde vous dira que je ne suis pas un musicien. C’est juste.

    Dès le début de ma carrière, je me suis, de suite, classé parmi les phonométrographes. Mes travaux sont de la pure phonométrique. Que l’on prenne le « Fils des Étoiles » ou les « Morceaux en forme de poire », « En habit de cheval » ou les « Sarabandes », on perçoit qu’aucune idée musicale n’a présidé à la création de ces œuvres. C’est la pensée scientifique qui domine.

    Du reste, j’ai plus de plaisir à mesurer un son que je n’en ai à l’entendre. Le phonomètre à main, je travaille joyeusement & sûrement.

    Que n’ai-je pesé ou mesuré ? Tout de Beethoven, tout de Verdi, etc. C’est très curieux.

    La première fois que je me servis d’un phonoscope, j’examinai un si bémol de moyenne grosseur. Je n’ai, je vous assure, jamais vu chose plus répugnante. J’appelai mon domestique pour le lui faire voir.

    Au phono-peseur un fa dièse ordinaire, très commun, atteignit 93 kilogrammes. Il émanait d’un fort gros ténor dont je pris le poids.

    Connaissez-vous le nettoyage des sons ? C’est assez sale. Le filage est plus propre ; savoir classer est très minutieux et demande une bonne vue. Ici, nous sommes dans la phonotechnique.

    Quant aux explosions sonores, souvent si désagréables, le coton, fixé dans les oreilles, les atténue, pour soi, convenablement. Ici, nous sommes dans la pyrophonie.

    Pour écrire mes « Pièces froides », je me suis servi d’un caléidophone-enregistreur. Cela prit sept minutes. J’appelai mon domestique pour les lui faire entendre.

    Je crois pouvoir dire que la phonologie est supérieure à la musique. C’est plus varié. Le rendement pécuniaire est plus grand. Je lui dois ma fortune.

    En tout cas, au monodynamophone, un phonométreur médiocrement exercé peut, facilement, noter plus de sons que ne le fera le plus habile musicien, dans le même temps, avec le même effort. C’est grâce à cela que j’ai tant écrit.

    L’avenir est donc à la philophonie.

    Revue de la S. I. M., 15 avril 1912.


    images?q=tbn:ANd9GcQeKd6QLoGdO2fWIuOqwZq83XT0aeCl248AeiFD0czN4g4qp-NeXfDSx0M


    Erik Satie - 3 Gymnopedies 
    piano: Aldo Ciccolini 
    1. lent et douloureux 3:10 
    2. lent et triste 3:05 
    3. lent et grave 5:30 

    video from Rene Clair - Entr'acte (1924)

  • Lisbonne encore... / Yves Simon

    41QRDXGX2ML._SL160_.jpgLisbonne encore. Une ville jaune avec des affiches et des slogans plein les murs, rouges, noirs. Alfama, l'ancienne ville arabe à côté du Tage, sur une colline. Dédale de rues, de couleurs, de senteurs.

    Et puis, deux cafés anciens, élégants. le premier sous les arcades de la place du Commerce, face au débarcadère, l'autre, à cinq minutes de là, en remontant vers le nord, le Brasileira, près de la place Camoëns. Fernando Pessoa les fréquentait. Je me suis assis à chacune des tables pour être certain de me trouver quelques secondes à sa place.