Les beaux textes (poésie)

  • LOLITA / NABOKOV / GAINSBOURG

    71aWuQNxYZL.jpgLe roman de Nabokov sort en 1955 à Paris (après avoir été refusé par les éditeurs américains). Vladimir Nabokov est âgé de 56 ans, il vit alors aux Etats-Unis depuis 1940 et écrit en anglais depuis 1941.

    Le livre fait d'abord scandale mais finira par être reconnu comme un des plus grands romans du XXème siècle. Le prénom Lolita est désormais synonyme de nymphette. Il est notamment cité par Marilyn Monroe dans My Heart Belongs to Daddy (dans le film Le milliardaire de Georges Cukor avec Yves Montand en 1960) et dans des chansons de Serge Gainsbourg dont l’imaginaire a été marqué par ce roman dont on retrouve des traces dans Histoire de Melody Nelson.

    Le roman a été adapté deux fois au cinéma, en 1962, par Stanley Kubrick avec James Mason (Humbert Humbert) et Sue Lyon (Dolorès Haze, dite Lolita) et en 1997 par Adrian Lyne avec Jeremy Irons et Mélanie Griffith.

    À noter qu'une nouvelle traduction en français de Lolita est le fait de Maurice Couturier pour l'édition de La Pléiade de 2002 (qu'il a d'ailleurs coordonnée). Il s'est basé sur les corrections effectuées par Nabokov à partir de la première traduction française de E.H. Kahane et de la version russe écrite ensuite par l'auteur.   

     

    Perdue : Dolorès Haze. Signalement :
    Bouche « éclatante », cheveux « noisette » ;
    Age : cinq mille trois cents jours (presque quinze ans !)
    Profession : « néant » (ou bien « starlette »).

     

    Où va-t-on te chercher, Dolorès quel tapis
    Magique vers quel astre t’emporte ?
    Et quelle marque a-t-elle – Antilope ? Okapi ? –
    La voiture qui vibre à ta porte ?

     

    Qui est ton nouveau dieu ! Ce chansonnier bâtard,
    Pince-guitare au bar Rimatane ?
    Ah, les beaux soirs d’antan quand nous restions si tard
    Enlacés près du feu, ma Gitane ?

     

    Ce maudit würlitzer, Lolita, me rend fou !
    Avec qui danses-tu, ma caillette ?
    Toi et lui en blue jeans et maillot plein de trous,
    Et moi, seul dans mon coin, qui vous guette.

     

    Mac Fatum, vieux babouin, est bienheureux, ma foi !
    Avec sa femme enfant il voyage,
    Et la farfouille au frais, dans les parcs où la loi
    Protège tout animal sauvage.

     

    Lolita ! Ses yeux gris demeuraient grands ouverts
    Lorsque je baisais sa bouche close.
    Dites, connaissez-vous le parfum « soleils verts » ?
    Tiens, vous êtes français, je suppose ?

     

    L’autre soir, un air froid d’opéra m’alita.
    Son fêlé – bien fol est qui s’y fie !
    Il neige. Le décor s’écroule, Lolita !
    Lolita, qu’ai-je fait de ta vie ?

     

    C’est fini, je me meurs, ma Lolita, ma Lo !
    Oui je meurs de remords et de haine,
    Mais ce gros poing velu je le lève à nouveau,
    A tes pieds, de nouveau, je me traîne.

     

    Hé, l’agent ! Les voilà – rasant cette lueur
    De vitrine que l’orage écrase ;
    Socquettes blanches : c’est elle ! Mon pauvre coeur !
    C’est bien elle, c’est Dolorès Haze.

     

    Sergent rendez-la moi, ma Lolita, ma Lo
    Aux yeux si cruels, aux lèvres si douces.
    Lolita : tout au plus quarante et un kilos,
    Ma Lo : haute de soixantes pouces.

     

    Ma voiture épuisée est en piteux état,
    La dernière étape est la plus dure.
    Dans l’herbe d’un fossé je mourrai, Lolita,
    Et tout le reste est littérature.

     

    Traduction : Eric Kahane

    Serge Gainsbourg lisant le poème Lolita 

    La début du roman lu par Jeremy Irons

    Marilyn Monroe dans Le milliardaire (1960)

    Lana Del Rey, 2011

    Katty Perry, 2009

    La Finlandaise Johann Kurkela, 2010 ("Adieu, Dolores Haze")

    Noir Désir,  1992

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    Bande annonce du film de Kubrick

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    Bande annonce du film d'Adrian Lyne

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    Vladimir NABOKOV à Apostrophes

  • ONZE POÈMES de SANDRA LILLO

     

    Se lever dans l'obscurité vierge

     

    premier pas au bout de la nuit

     

    allumer les lumières sur la peau du

    silence entrer dans la zone

     

    les gyrophares bleus écartent les rues

     

    Prendre le jour brisé derrière les plis bleu foncé

     

    le chant des oiseaux qui sifflent pour la première fois sur les branches de l'autre côté de la fenêtre

     

    de l'autre côté du monde

     

     

    ***

     

     

    L'ennui t'enfonce au milieu des ronces Il te raconte une autre histoire que la veille

     

    Tu perds

     

    Les rues sont engorgées du bois mort

    des radeaux échoués

     

    Que faire dans la nuit qui vient

     

    dans quel sens te tourner pour ne pas entendre

    que tu te trompes

     

    Les rêves qui couvent sous ton front sont-ils autre chose que des lieux de mémoire

     

     

    ***

     

     

    Il pleut depuis longtemps

     

    le temps manque pour tout

     

    la nuit coule le long des quais

    des gouttières

     

    comme une blessure du jour

     

    Continuer sur la route de toute façon brisée

    jusqu'à se détourner de ce qui ne dure pas

     

    Ne pas perdre l'instant où la lumière se lève

    les étoiles ne tombent pas

     

    Il suffit de peu pour tenir au rang

    de ce qui s'anime faiblit attire

     

      

    ***

     

      

    De temps en temps la lumière éclot dans

    l'obscurité

     

    Les jours se suivent jusque n' être plus que

    l'oiseau en cage

     

    le mot oublié

     

    L'âme penche dans le creux établi des jours

    partis sans qu'on en ait rien saisi

     

    ou est- ce le temps de la jeunesse qui résiste

    avec son lot de caprices

     

     

    ***

     

     

    Exaspérée par le bruit et le silence

     

    tourner autour du taillis des questions sans réponse

     

    En rester là à l'heure qui précède le soir sous la lumière allumée au- dessus du bureau

     

    L'angoisse traîne de ne pas être à la hauteur

    d'un baiser prolongé

    d'un acte de résistance 

     

     

    ***

     

     

    L'ombre de l'automne passe devant

    les doubles fenêtres

     

    la température a baissé à l'aube

     

    le chien est étendu sur le parquet

     

    le chat dort sur le pavé mou des coussins

    sa paupière semi- ouverte sur son œil

    citron vert

     

    Que faites-vous vous qui ne faites pas

    de bruit

     

    La journée semble n'appartenir qu'à ceux

    qui se donnent rendez- vous

     

    après minuit

     

     

    ***

     

    Dans l'antre uniforme de l'ennui

    tu forces le langage

     

    Tu veux quitter les eaux opaques de la mémoire

     

    Tu attends quelque chose d'intense

     

    être debout intact sous les breloques du mimosa

      

     

    ***

     

    La rue

     

    les chambres fermées

     

    les fenêtres ouvertes sur

    d'autres fenêtres

     

    Le ciel se cueille

     

     

    ***

     

    La perte grippe les rouages du mouvement

     

    de l'indéfini à hier tous les retours étaient possibles

     

    ce soir il n'y a que des départs

     

      

    *** 

     

    Je ne sais plus finir mes phrases

     

    mon territoire se résume à l'ouverture de la fenêtre sur les draps renversés d'insomnie

     

    paraplégique de l'autre partie du monde

     

    L'heure juste frappe aux portes par des cyclones après lesquels

     

    on rebattit beau triste et maladroit

     

    ramené sans cesse au milieu de la mer des feuilles mortes

     

    Tout le bruit de l'automne tombe dans le silence des nuits

     

    qui crient la peur de vivre

      

     

    ***

     

     

    Il y a derrière les masques les mesures d'une musique impossible

     

    l'urgence de toucher un visage

    une envie d'absolu

     

    rien qui ne soit inventé qui roule comme l' eau

     

    du ventre au cœur

    échoue dans une chambre vide

    que l' on ose plus regarder

     

     

    sandra_lillo.jpgSandra Lillo est originaire de Nantes. Elle écrit de la poésie et a contribué à plusieurs revues telles Le Capital des mots, Lichen , L'Ardent Pays, Nouveaux délits...

    Son recueil Les bancs des parcs sont vides en mars, illustré par Valérie Ghévart, vient de paraître aux Éditions la Centaurée.

  • LES OIGNONS SONT EN FLEUR de NORGE

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    JE NE SUIS RIEN. JE NE SUIS QUE CENT JUPONS

    QUI VOUS LÈVENT LE NEZ SOUS LEURS VAGUES DE CHARME

    ET VOUS VOILÀ CONDUIT PAR D’AIMABLES CRÊPONS

    AUX CIMES DU DÉSIR COMME AU BORD DES LARMES

     

    LES ODEURS

    Il entra dans la ville conquise et mélangea la forte odeur de son cheval suant à celles de la fumée, du sang, des suies, de la poudre, du fer rouge. Toutes ces odeurs éveillèrent l’idée d’une odeur de fille. Et il guetta les filles. Pour l’odeur.

     

    AUTRE CHOSE

    J’ai connu un peintre qui ne peignait jamais son modèle. Ah ! pour commencer, il avait besoin d’une soupière, d’une femme nue, de trois pommes dans un compotier. Mais il peignait plutôt un violon, un nuage. Il pensait à autre chose, voilà…

     

    LE DEVENIR

    Gustave devenait une chaise. Il est certain que lentement, Gustave devenait une chaise. D’ailleurs, tout le monde s’asseyait déjà sur lui. Ce n’était pas son idée de devenir une chaise. Il aurait préféré devenir un piano. Mais enfin, une chaise, c’est encore mieux qu’un paillasson.

     

    L’EXQUISE TRAVERSÉE

    La marche de Stéphane touchait à peine le sable. Elle chantait d’une voix blanche et souriait en fermant les yeux. Elle devint de plus en plus diaphane. Une écharpe de gaze, un parfum et si légère, si légère que ses amis doutaient souvent de sa présence. On en vint à la traverser sans heurt et tout en éprouvant une sorte de charme.

     

    L’AMITIÉ

    La pratique de l’amitié avec un poisson rouge ne se déroule pas sans difficulté. L’air et l’eau, déjà,… deux éléments si différents. Les nageoires, les ouïes, les mains, les jambes, tout cela n’est pas facile à concilier. N’empêche que j’éprouve beaucoup d’amitié pour mon poisson rouge. D’ailleurs, l’amitié entre hommes ne va pas non plus sans problèmes.

     

    LA MORSURE

    Goûte-moi cette pomme, dit Eve. Adam répond qu’il n’aime pas les fruits. Mais Eve y met encore ses belles petites dents. Ah ! quel délice ! Et l’homme tend aussi ses lèvres… C’est pas pour la pomme, c’est pour toucher la jolie morsure de la jeune Eve.

     

    CHÂTEAUX… MUSIQUES

    Eliane vivait pour son rêve, un grand rêve trop long à raconter… châteaux, musique, amours… Elle vivait pour son rêve, et voilà que ce rêve devint réalité… châteaux, musique, amours. Il faut en convenir, Eliane fut déçue. Elle vivait pour son rêve, pas pour sa réalité. Châteaux, musiques, amours : tout ça l’assommait !

     

    LA PEAU DES AUTRES

    C’est embêtant, je me mets toujours dans la peau des autres. Je me colle aux espoirs, aux désirs, aux tourments et même aux furonculoses de mon prochain. Dans la peau des autres ! On m’avait dit que c’était bien ; mais une fois que j’y suis, la grosse histoire, c’est d’en sortir.

     

    LA FOULE

    Profitant de sa solitude, il se mit à chanter. Ainsi, pensait-il, personne n’entendra. Il se trompait ; toute une foule bien cachée l’entourait. Mais heureusement personne n’écoutait.

     

    LA VERTU
    Que la vertu soit toujours récompensée, disait le bon roi Zobulphe, ce serait un peu fort ; et la vertu aurait beaucoup moins de mérite. Non, non, de temps en temps, je punis la vertu afin de la magnifier.

     

    LE LIT DE MORT

    Ce que j’ai vu, je ne le dirai jamais, jure Léonard. Tonnerre de Dieu, je ne le dirai jamais. Sur son lit de mort, il avoua quand même : rien.

     

    APPRENTISSAGE

    Il apprit le zam, le zem, le zim. Quand il sut le zim, le zem, le zam, il apprit le zom, le zum, le zoum. Quand il sut le zoum, il apprit quoi, quoi ? Il apprit à vivre. Difficile.

     

    LE PENSE-PLUS

    J’inscris tout sur un petit billet. Comme ça, je ne dois plus y penser. Je plie le petit billet en quatre. Comme ça, je ne dois plus y penser. Je le déchire et je le jette au feu. Comme ça, je ne dois plus y penser.

     

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    JE MÛRIS LONGUEMENT MES PROFONDES COULEURS :

    LIS, TULIPE, JACINTHE, OIGNONS, OIGNONS ENCORE…

    MIRACE DE COUVER ET PRODIGE D’ÉCLORE

    D’UN SEIN SI TÉNÉBREUX TANT DE LUMIÈRE EN FLEUR !

     

    BONIFACE

    Planez un peu, mais planez donc, lui conseillaient ses bons amis. Boniface plana, plana, plana, contempla des géographies. Mais il revint bientôt sur terre. C’est de terre, dit-il, que je vois bien le ciel.

     

    BOULE

    Il est assez exaltant de dire le contraire, car on découvre une autre face de la vérité. Mais mon oncle Léon me jure que la vérité est une boule et qu’elle est à l’endroit partout.

     

    COMME UNE OIE

    Oscar avait du génie, mais il était le seul à l’ignorer. Les épis frémissaient à son passage, les chênes s’inclinaient comme des joncs, les lions le saluaient d’une queue élogieuse. La lune même clignait son petit œil de souris. Mais lui, non, il ne s’apercevait de rien. Il était bête comme une oie.

    LE MONDE CONTINUE

    Il y eut de telles confusions que beaucoup d’enfants se mirent à parler par les oreilles, à respirer par les yeux, à voir par le bout du nez. Ne prenons rien au tragique, dit Sophie, il y a bien longtemps que des milliers de personnes pensent par le creux des fesses et le monde continue.

     

    AVOIR TORT
    J’adore avoir tort, nettement tort. Cela provoque le repentir, l’humilité, la prudence, les bonne résolutions, tous les sentiments bien riches, bien féconds.
    Hélas, avoir tort, j’y parviens rarement, c’est bien dommage.

     

    LES MOMENTS SUPRÊMES

    Ce fut un moment suprême. Et qui fut suivi d’un autre moment suprême. Les moments suprêmes se succédaient sans vous laisser souffler un instant. A la fin, surgit un moment ordinaire. On l’accueillit avec tant de soulagement que ce fut un moment suprême.

    L’EXPÉRIENCE

    Ils étaient vraiment faits pour s’entendre, mais ne vivant pas à la même époque, ils ne purent jamais se rencontrer. L’éternité les réunit enfin. Alleluia. Et ce fut un ménage insupportable.

     

    LE CONQUÉRANT
    Ah ! Cette ville imprenable, si Félix avait su qu’elle allait se rendre au premier assaut. Quelle histoire ! Le voilà maintenant avec  une ville de cent mille habitants sur les bras, lui qui n’entend rien à l’administration, lui qui déteste les cérémonies. Et surtout, la route à présent, la route inexorablement ouverte sur le désert.

     

    LE GRAND SECRET
    Un porte à franchir, la dernière et Victor allait trouver le grand secret. Mais tout- à–coup, il hésita : un secret révélé, ce n’est plus un secret. Et c’est bien d’un secret que Victor a besoin.

     

    TROU LA-LA

    Il eut un trou de mémoire, un assez grand trou, et distrait comme il était, ne se soucia guère de le recouvrir. Beaucoup de gens qui passaient tombaient dans ce trou-là : des amis, un colonel, un avocat, une danseuse, un peu de tout… Et vingt ans plus tard, quand il tomba lui-même dans son trou, on peut dire qu’il eut de la compagnie.

     

    UN PÈRE TRANQUILLE
    Le cyclone était bon bougre, il ne noya que cent quarante-sept personnes, démolit une cathédrale, une fabrique de galoches et deux maisons de repos. On n’en revenait pas, on n’avait jamais vu un si calme typhon. Chacun ses goûts, déclarait-il aux journalistes, moi je suis pour une vie de père tranquille, à l’abri du vent. Même chez les typhons, il y a des esprits popotes.

     

    UNE VÉRITÉ

    Adelin la guettait depuis toujours. Elle apparut enfin, assise à la margelle de son fameux puits et parfaitement nue. Tiens, encore une fausse blonde, dit Adelin.

     

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    NORGE, de son vrain nom Georges Mogin est né à Molenbeek-Saint-Jean le 2 juin 1998 et est mort le 25 octobre 1990 à Mougins dans le Sud de la France. 

    Il est le père de l'écrivain Jean Mogin (qui épousera Lucienne Desnoues).

    Il publie son premier recueil à l'âge de 25 ans. En 1931, avec Pierre-Louis Flouquet et Edmond Vandecammen, il fonde le Journal des Poètes. Après la Guerre, Norge va vivre en Provence avec sa seconde épouse artiste peintre. En 1958, il reçoit le Prix Triennal de Poésie pour son recueil Les Oignons.  Les Oignons sont en fleur est sorti chez Jacques Antoine en 1979 avec des illustrations de Serge Creuz.

    Ses poèmes ont été chantés en 1995 par Jeanne Moreau  (les écouter sur Youtube) dans une mise en musique par Philippe-Gérard. Paul Guiot (ici dans L'oiseau bleu) a mis en musique et chanté des poèmes de Norge avec le groupe Sacrebleu

    La voix de Norge disant Une chanson bonne à mâcher

    Large sélection de poèmes de Géo NORGE

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  • LA MARCHE À L'AMOUR de GASTON MIRON

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    La Marche à l'amour de Gaston Miron (1928-1926) est l'un des poèmes québécois les plus célèbres. Les Français et les Belges ont découvert Gaston Miron un soir de mai 1981 sur un plateau d'Apostrophes.

    Le poème a été publié, nous apprend Wikipedia, à l'origine dans Le nouveau journal en 1962, dans un cycle de sept poèmes intitulé aussi "La marche à l'amour". Une version légèrement révisée a été publiée sous forme de livre en 1970 dans L’homme rapaillé.

    Dans une interview, Miron a dit de La marche à l'amour que "tous ses échecs successifs dans l'amour ont été projetés dans ce poème écrit entre 1954 et 1958." 

     

    La mise en voix et en musique de Babx en 2014

    Tu as les yeux pers des champs de rosées
    tu as des yeux d'aventure et d'années-lumière
    la douceur du fond des brises au mois de mai
    dans les accompagnements de ma vie en friche
    avec cette chaleur d'oiseau à ton corps craintif
    moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches
    moi je fonce à vive allure et entêté d'avenir
    la tête en bas comme un bison dans son destin
    la blancheur des nénuphars s'élève jusqu'à ton cou
    pour la conjuration de mes manitous maléfiques
    moi qui ai des yeux où ciel et mer s'influencent
    pour la réverbération de ta mort lointaine
    avec cette tache errante de chevreuil que tu as
    tu viendras tout ensoleillée d'existence
    la bouche envahie par la fraîcheur des herbes
    le corps mûri par les jardins oubliés
    où tes seins sont devenus des envoûtements
    tu te lèves, tu es l'aube dans mes bras
    où tu changes comme les saisons
    je te prendrai marcheur d'un pays d'haleine
    à bout de misères et à bout de démesures
    je veux te faire aimer la vie notre vie
    t'aimer fou de racines à feuilles et grave
    de jour en jour à travers nuits et gués
    de moellons nos vertus silencieuses
    je finirai bien par te rencontrer quelque part
    bon dieu!
    et contre tout ce qui me rend absent et douloureux
    par le mince regard qui me reste au fond du froid
    j'affirme ô mon amour que tu existes
    je corrige notre vie
    nous n'irons plus mourir de langueur
    à des milles de distance dans nos rêves bourrasques
    des filets de sang dans la soif craquelée de nos lèvres
    les épaules baignées de vols de mouettes
    non
    j'irai te chercher nous vivrons sur la terre
    la détresse n'est pas incurable qui fait de moi
    une épave de dérision, un ballon d'indécence
    un pitre aux larmes d'étincelles et de lésions profondes
    frappe l'air et le feu de mes soifs
    coule-moi dans tes mains de ciel de soie
    la tête la première pour ne plus revenir
    si ce n'est pour remonter debout à ton flanc
    nouveau venu de l'amour du monde
    constelle-moi de ton corps de voie lactée
    même si j'ai fait de ma vie dans un plongeon
    une sorte de marais, une espèce de rage noire
    si je fus cabotin, concasseur de désespoir
    j'ai quand même idée farouche
    de t'aimer pour ta pureté
    de t'aimer pour une tendresse que je n'ai pas connue
    dans les giboulées d'étoiles de mon ciel
    l'éclair s'épanouit dans ma chair
    je passe les poings durs au vent
    j'ai un coeur de mille chevaux-vapeur
    j'ai un coeur comme la flamme d'une chandelle
    toi tu as la tête d'abîme douce n'est-ce pas
    la nuit de saule dans tes cheveux
    un visage enneigé de hasards et de fruits
    un regard entretenu de sources cachées
    et mille chants d'insectes dans tes veines
    et mille pluies de pétales dans tes caresses
    tu es mon amour
    ma clameur mon bramement
    tu es mon amour ma ceinture fléchée d'univers
    ma danse carrée des quatre coins d'horizon
    le rouet des écheveaux de mon espoir
    tu es ma réconciliation batailleuse
    mon murmure de jours à mes cils d'abeille
    mon eau bleue de fenêtre
    dans les hauts vols de buildings
    mon amour
    de fontaines de haies de ronds-points de fleurs
    tu es ma chance ouverte et mon encerclement
    à cause de toi
    mon courage est un sapin toujours vert
    et j'ai du chiendent d'achigan plein l'âme
    tu es belle de tout l'avenir épargné
    d'une frêle beauté soleilleuse contre l'ombre
    ouvre-moi tes bras que j'entre au port
    et mon corps d'amoureux viendra rouler
    sur les talus du mont Royal
    orignal, quand tu brames orignal
    coule-moi dans ta plainte osseuse
    fais-moi passer tout cabré tout empanaché
    dans ton appel et ta détermination
    Montréal est grand comme un désordre universel
    tu es assise quelque part avec l'ombre et ton coeur
    ton regard vient luire sur le sommeil des colombes
    fille dont le visage est ma route aux réverbères
    quand je plonge dans les nuits de sources
    si jamais je te rencontre fille
    après les femmes de la soif glacée
    je pleurerai te consolerai
    de tes jours sans pluies et sans quenouilles
    des circonstances de l'amour dénoué
    j'allumerai chez toi les phares de la douceur
    nous nous reposerons dans la lumière
    de toutes les mers en fleurs de manne
    puis je jetterai dans ton corps le vent de mon sang
    tu seras heureuse fille heureuse
    d'être la femme que tu es dans mes bras
    le monde entier sera changé en toi et moi
    la marche à l'amour s'ébruite en un voilier
    de pas voletant par les lacs de portage
    mes absolus poings
    ah violence de délices et d'aval
    j'aime
    que j'aime
    que tu t'avances
    ma ravie
    frileuse aux pieds nus sur les frimas de l'aube
    par ce temps profus d'épilobes en beauté
    sur ces grèves où l'été
    pleuvent en longues flammèches les cris des pluviers
    harmonica du monde lorsque tu passes et cèdes
    ton corps tiède de pruche à mes bras pagayeurs
    lorsque nous gisons fleurant la lumière incendiée
    et qu'en tangage de moisson ourlée de brises
    je me déploie sur ta fraîche chaleur de cigale
    je roule en toi
    tous les saguenays d'eau noire de ma vie
    je fais naître en toi
    les frénésies de frayères au fond du coeur d'outaouais
    puis le cri de l'engoulevent vient s'abattre dans ta gorge
    terre meuble de l'amour ton corps
    se soulève en tiges pêle-mêle
    je suis au centre du monde tel qu'il gronde en moi
    avec la rumeur de mon âme dans tous les coins
    je vais jusqu'au bout des comètes de mon sang
    haletant
    harcelé de néant
    et dynamité
    de petites apocalypses
    les deux mains dans les furies dans les féeries
    ô mains
    ô poings
    comme des cogneurs de folles tendresses

    mais que tu m'aimes et si tu m'aimes
    s'exhalera le froid natal de mes poumons
    le sang tournera ô grand cirque
    je sais que tout mon amour
    sera retourné comme un jardin détruit
    qu'importe je serai toujours si je suis seul
    cet homme de lisière à bramer ton nom
    éperdument malheureux parmi les pluies de trèfles
    mon amour ô ma plainte
    de merle-chat dans la nuit buissonneuse
    ô fou feu froid de la neige
    beau sexe léger ô ma neige
    mon amour d'éclairs lapidée
    morte
    dans le froid des plus lointaines flammes
    puis les années m'emportent sens dessus dessous
    je m'en vais en délabre au bout de mon rouleau
    des voix murmurent les récits de ton domaine
    à part moi je me parle
    que vais-je devenir dans ma force fracassée
    ma force noire du bout de mes montagnes
    pour te voir à jamais je déporte mon regard
    je me tiens aux écoutes des sirènes
    dans la longue nuit effilée du clocher de Saint-Jacques
    et parmi ces bouts de temps qui halètent
    me voici de nouveau campé dans ta légende
    tes grands yeux qui voient beaucoup de cortèges
    les chevaux de bois de tes rires
    tes yeux de paille et d'or
    seront toujours au fond de mon coeur
    et ils traverseront les siècles
    je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi
    lentement je m'affale de tout mon long dans l'âme
    je marche à toi, je titube à toi, je bois
    à la gourde vide du sens de la vie
    à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud
    à ces taloches de vent sans queue et sans tête
    je n'ai plus de visage pour l'amour
    je n'ai plus de visage pour rien de rien
    parfois je m'assois par pitié de moi
    j'ouvre mes bras à la croix des sommeils
    mon corps est un dernier réseau de tics amoureux
    avec à mes doigts les ficelles des souvenirs perdus
    je n'attends pas à demain je t'attends
    je n'attends pas la fin du monde je t'attends
    dégagé de la fausse auréole de ma vie

    La marche à l'amour par Gaston Miron

    Gaston Miron par Jean-Michel Maulpoix

    Gaston Miron fut le poète d'un livre, L'homme rapaillé , et d'une cause, le Québec. Sur la solidité de ces deux assises, sa légende s'est construite. Mais beaucoup de temps a passé depuis un certain soir de mai 1981 où Bernard Pivot accueillait sur le plateau d'Apostrophes ce québécois au verbe énergique, enfin édité en format de poche: il est temps de le relire... [la suite sur le site]

    Gaston Miron sur Esprits Nomades: L'homme aux labours de poésie

    Parler de Gaston Miron revenait à parler du sacré d’une nation. Des Felix Leclerc, des Gilles Vigneault soit et encore, ce ne sont que des chansonniers. Mais un poète à la hauteur des plus grands poètes français et qui prend la parole alors que l'on ne lui demande pas, cela revenait à confondre meeting et alexandrins. Car en plus Miron il est engagé, il est politique ! Cela ne se fait plus. Halte là en France, laissons - le sur sa banquise ! Gaston Miron devait alors être enfoui dans le tiroir des « paroliers patriotiques ». Aussi Gaston Miron est encore exilé dans nos mémoires en France... [article complet sur le site]

     

    12 chanteurs rapaillés chantent Gaston Miron 

    Gaston Miron chantant et dansant...

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  • BLEU DE BLEU de JEAN MOGIN

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    Quand j’ai besoin de bleu,

    Quand j’ai besoin, de bleu, de bleu,

    De bleu de mer et d’outre-mer,

    De bleu de ciel et d’outre-ciel,

    De bleu marin, de bleu céleste ;


    Quand j’ai besoin profond,

    Quand j’ai besoin altier,

    Quand j’ai besoin d’envol,

    Quand j’ai besoin de nage,

    Et de plonger en ciel,

    Et de voler sous l’eau ;



    Quand j’ai besoin de bleu

    Pour l’âme et le visage,

    Pour tout le corps laver,

    Pour ondoyer le cœur ;



    Quand j’ai besoin de bleu

    Pour mon éternité,

    Pour déborder ma vie,

    Pour aller au-delà

    Rassurer ma terreur

    Pour savoir qu’au-delà

    Tout reprend de plus belle ;



    Quand j’ai besoin de bleu,

    L’hiver,

    Quand j’ai besoin de bleu,

    La nuit

    J’ai recours à tes yeux.

     

     

    Jean MOGIN (1921-1986)

    La Belle Alliance (1963)

     

    QUELQUES CHANSONS BLEUES...
































    LE BLEU KLEIN 

    LE BLEU AU CINÉMA


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  • QUELQUES TEXTES de PAUL COLINET

    AVT2_Colinet_1248.jpegPAUL COLINET

    Paul Colinet est né le 2 mai 1898 à Arquennes et est mort à Forest le 23 décembre 1957.

    Ami des Magritte, Scutenaire, Mesens ou Dotremont, il décrivait ses œuvres comme comme un "petit catalogue buissonnier de secrets plaisirs".

    Paul Willems, son neveu, auquel Colinet lui enverra au Congo dès novembre 49 quand Willems une revue manuscrite avec de nombreux dessins et intitulée Vendredi qui comportera 100 numéros rassemble ses écrits dans 4 volumes édités chez Lebeer Hossmann en 1989. Pour la petite histoire, Colinet a entretenu une liaison avec Georgette Magritte qui aura pour conséquence un refroidissement des relations entre les deux amis.

    Voici comment son ami Louis Scutenaire le présente dans la préface qu'il a consacrée à ses Oeuvres " ...30 années durant Paul Colinet a poursuivi dans l'obscur une entreprise poétique dont la témérité n'a été approchée que par Lao-Tseu. Par lui, le langage éclate, renaît, à la fois bonheur, violence et révélation, écrasement du langage méthode-outil, du langage déjà exsangue mais déjà mortifère. D'une sûreté incomparable, l'oeuvre de Colinet par son humour, abolit les plus étonnantes réussites du genre. Si nous sommes joyeux de son ludisme, nous savons que son nom est virulence tendre. Né en 1898 sous le signe du taureau dans le village picard d'Arquennes, de parents vivant des carrières de pierre, Paul Colinet perdit son père très jeune, dut quitter l'école pour gagner son pain pendant qu'il étudiait la comptabilité, ce qui le conduisit à devenir le plus expert des fonctionnaires de l'administration d'un faubourg de Bruxelles. Ce n'est pas là le moindre étonnement ressenti en face de ce personnage étrange qui à la fois résolvait les difficultés bureaucratiques les plus abstruses et "écoutait aux poutres"! Il est mort en 1957. "

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    Paul Colinet et Louis Scutenaire 

     

    Les textes ci-dessous sont extraits du volume comprenant les Choses vraies et des Textes divers.

     

    LA MAGIE NOIRE

    Les couleurs montantes du désir triompheront-elles de ce petit cercle fascinant qui commande encore aux noires étreintes de la lumière ?

     

    LA PERSPECTIVE AMOUREUSE

    Ici, tout est conformé à l’impatience du regard : une brèche à la mesure du cœur rapide, une feuille à la mesure du présent.

     

    LE POÈTE

    Il se mettait fermement en-tête de dire l’impossible. C’est ainsi qu’il lui arrivait parfois de dire quelque chose.

     

    LA PARABOLE

    La maison blanche est toute noire. La maison noire est toute blanche. Elles habitent la même fable. Elles ont le génie de se ressembler.

    Leur nom est patience. Elles méditent leur paysage. Elles s’ouvrent en se fermant.
    Elles sont parées d’elles-mêmes. Elles vivent l’une dans l’autre. Elles retiennent de fortes étoiles. Elles ne se déplacent jamais.

     

    AVIS
    Le violoncelliste-amateur Adhémar Duranty fera éclater son instrument en public dimanche prochain, 1er courant, au Salon des Vrais Amis, Place Emile Vandervelde.

    Gonflage de l’appareil à 8 heures.
    L’éclatement est prévu pour 8h30.
    Les débris de l’instrument seront distribués gratuitement à l’assistance.

    Tous les amateurs de belle musique sont invités à assister à la séance.
    Place pour tous ! Qu’on se le dise.

     

    ANTONINE, LA PLUS-QUE-LENTE

    Taisons surtout, taisons encore un peu, pour toute la vie, le nom d’Antonine, celle qui n’est reconnue qu’à demi, la trop incomplète petite Antonine, si immensément agrandie par les fastes de sa lenteur.

     

    LA POINTURE EXACTE

    Pour trouver chaussure à son pied, un gandin avisé achète le Manuel du Parfait Serrurier.

    Muni d’un trousseau de clés, il inspecte toutes les espèces de serrures, sauf celles qui n’en valent pas le pène.

    Pour les fausses serrures, il utilise l’index de la main.

    Pour les serrures sèches, il se sert d’un arrosoir de poche.

    Voici l’itinéraire : la serrure élue donne le chausse-pied, le chausse-pied, l’onguent, l’onguent, le baril, le baril, l’enfant.

     

    DERNIERE MINUTE

    Le président honoraire de la Société Chorale des Faux Jetons de Flémalle-Haute vient d’envoyer à l’Académie Culinaire de Namur un mémoire fournissant une explication du phénomène observé sur la plaine des manœuvres de Stettin, à savoir le non-dépassement de quoi que ce soit au-delà du niveau de la table rase. Ce phénomène viendrait, selon le correspondant, du fait que la tour édifiée au milieu de la plaine de manœuvre est souterraine.

     

    LE DÉSIR D’Y ALLER

    Il désirait y aller. Il le désirait copieusement. Il le désirait d’une manière continue et parfois même légèrement intermittente. Il désirait vraiment y aller. C’était un désir comme un autre, ni plus ni moins, mais c’était un réel désir. Il désirait y aller et il ne désirait ne pas y aller. Il resta cloué net sur place par son violent désir. Quel désir ? demandera-t-on. Réponse : l’important et l’irremplaçable, sans plus, désir d’y aller.

     

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    Paul Colinet par Magritte

     

    LA POUPÉE

    Il y a des petits oiseaux de chatouilles dans le jeu de billes de son ventre.
    Il y a des bouquets de petits chats dans ses jolis yeux.

    Elle tient dans ses mains des murmures, des rubans, des anneaux, des myosotis.

     

    NOUVELLES

    Qu’il y avait une panthère de pluie dans les blés.
    Qu’il y avait dans le boîtier la boucle noire d’une Elvire.

    Qu’avec des cailloux l’avare rembourrait son canapé.

    Qu’une main mendiante mouillait son petit navire.



    PORC HERMAPHRODITE

    Animal utilisé dans les miroiteries pour le nettoyage à la Rubens des glaces de siège embuées.
    L’œuf du porc hermaphrodite contient un petit miroir rond très recherché pour l’étude des phases de la lune.

    LE SOLEIL LA NUIT

    Sous une maison de soleil

    où l’on entre par la fenêtre

    une servante aux yeux vermeils

    en chantant adore son maître

     

    Ses yeux éclairent son miroir

    cajolé d’ailes qui sont fées

    et qui font tourner sans les voir

    des moulins de blonde fumée.

     

    Et le maître est l’or du sommeil

    et la servante c’est la Reine

    mariés du miroir et pareils

    aux images de haute laine.

     

    ÉTROIT
    Ici, le moisi, la chouette,

    l’angle, l’opaque, les dents,

    l’album à coquillages,

    le biseau, la rouille, le sel…

     

    Ici, le mur, le destin,

    le poing, la cadence lente,

    le tapis rongé par les mites,

    la pourpre, l’iode, les os…

     

    Ici, l’hiver fendu qui saigne,

    le cellier amer, le broc froid,

    l’acide, le dur, le sec, le peigne,

    l’estragon et l’envie.

     

    BAISERS DANS LE COU

    Kiokk pou kioo pou

    Amm fiouré dyoli dyoutchel

    Kiokk pou kokkiokk / piopou

    Ammiou souffiour édyioli djèl / aïlou…

     

    Kiokk pou

    Kiokk poukakinn ammabaïon

    Kiokk a dje stoûr a dje stoûr

    A djè stoûr a djok vioukou-oû

     

    Tchoukiokk a kiokkk

    Tchoukiokk a kiokk

    Ioum fiarfinnail a ioum a ioû

    Tchoup kiokokk

    Tchioup klokla kiokk

    Kiokk poû !

    Fiarfinn Fiarfinn Fiarfinnailloû…

     

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    Scutenaire et Colinet en 1950

     

    LA CHANSON DU PETIT CROCODILE À VAPEUR

    Sucre-toi

    wa-wa-wa

    sucre-toi la p’tite gaufrette

     

    Sucre-toi

    wa-wa-wa

    sucre-toi sur tous les toits

     

    L’HOMME

    L’homme à table était assis.

    L’homme à table était à pied.
    L’homme à pied était en voiture.
    L’homme en voiture était dans son lit.
    L’homme dans son lit était au loin.
    L’homme au loin était debout.
    L’homme debout était à genoux.
    L’homme à genoux était présent.
    L’homme présent était disparu.
    L’homme disparu était vivant.

     

    Moulin à café musical

    La partition se compose de 50 à 60 grains de café (pour la bonne cause) (une grande mesure).
    L’exécutante ne met pas le moulin entre les jambes, vu l’emplacement de la manivelle. Elle le pose en amazone sur ses genoux. Dès qu’elle tourne, la partition descend, moulue, à l’intérieur de l’instrument.
    Sur l’air joué par le moulin, l’exécutante,-si elle a plus de 80 ans, c’est-à-dire si elle est venue nous tenir compagnie avant la guerre franco-allemande de 1870, - chante ce refrain à la fois triste et encourageant :

    « Tourner ma viole

    Ma viole c’est mon gagne-pain

    Si je n’avais pas ma viole

    Je d’vrais mourir de faim « 

     

    *

     

    Ces miroirs savants qui feignent d’oublier les blessures astucieuses de leurs angles. Leur mémoire émane en ronds enchantés.

    Il faudra encore beaucoup de lignes amoureuses, de couleurs secrètes, d’objets endormis dans leurs ombres avant que la peinture ne devienne invisible comme la parole.
    Ici, les portes sont ténues et tremblantes qui s’ouvrent sur les régions sans âge du fond des yeux.

    Et voici qu’animant ces courbes et ces songes, éclairant ces nuits faites de regards, de l’autre côté des tableaux, c’est note voix, la plus lointaine, qui nous appelle.

     

     

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  • GHERASIM LUCA

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    Ghérasim Lucan, de son vrai nom Salman Locker, naît à Bucarest en 1913.
    Il prend part dans les années trente aux activités du groupe surréaliste roumain avec Tristan Tzara, Victor Brauner, Benjamin Fondane, Constantin Brancusi mais n'adhérera jamais au groupe surréaliste français quand il viendra vivre à Paris dans les années 50.

    Toute sa vie, il refusera toutes les idéologies, toute forme de compromission. 

    Il se donne la mort à l'âge de 80 ans en se jetant dans la Seine le 9 février 1994, comme l'avait fait 24 ans avant lui son ami Paul Celan.

    Gilles Deleuze qui écrira sur sa poésie a dit de lui qu'il était le plus grand poète français de son époque.

    Son oeuvre a inspiré toute une poésie de l'oralité parmi lesquels Serge Pey, J.-P. Verheggen, Olivier Cadiot, Christophe Tarkos...

     

    Quelques articles pour en savoir plus:

    Ghérasim Luca, éveilleur des mots dits, par Jean Gédéon

    Gherasim Luca, Paul Celan: un au-delà de la langue dans la langue?, par Sibylle Orlandi

    L'insistance sur l'homophonie chez Gherasim Luca: création poétique et association libre, par Pierrick Brient

     

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    Gherasim Luca disant PASSIONNÉMENT en 1989 

    SON CORPS LÉGER

    Son corps léger

    est-il la fin du monde ?

    c'est une erreur

    c'est un délice glissant

    entre mes lèvres

    près de la glace

    mais l'autre pensait :

    ce n'est qu'une colombe qui respire

    quoi qu'il en soit

    là où je suis

    il se passe quelque chose

    dans une position délimitée par l'orage

    Près de la glace c'est une erreur là où je suis ce n'est qu'une colombe mais l'autre pensait : il se passe quelque chose dans une position délimitée glissant entre mes
    lèvres est-ce la fin du monde ? c'est un délice quoi qu'il en soit son corps léger respire par l'orage

    Dans une position délimitée

    près de la glace qui respire

    son corps léger glissant entre mes lèvres

    est-ce la fin du monde ?

    mais l'autre pensait : c'est
    Un délice

    il se passe quelque chose quoi qu'il en soit

    par l'orage ce n'est qu'une colombe

    là où je suis c'est une erreur

    Est-ce la fin du monde qui respire

    son corps léger? mais l'autre pensait :

    là où je suis près de la glace

    c'est un délice dans une position délimitée

    quoi qu'il en soit c'est une erreur

    il se passe quelque chose par l'orage

    ce n'est qu'une colombe

    glissant entre mes lèvres

    Ce n'est qu'une colombe dans une position délimitée là où je suis par l'orage mais l'autre pensait : qui respire près de la glace est-ce la fin du monde? quoi qu'il en
    soit c'est un délice il se passe quelque chose c'est une erreur glissant entre mes lèvres son corps léger


     

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    LE NERF DE BOEUF 

     

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    PRENDRE CORPS 

    je te flore /

    tu me faune /

    je te peau / je te porte / et te fenêtre /

    tu m’os / tu m’océan / tu m’audace / tu me météorite /

    je te clé d’or / je t’extraordinaire / tu me paroxysme / tu me paroxysme / et me paradoxe / je te clavecin / tu me silencieusement / tu me miroir / je te montre / tu me mirage / tu m’oasis / tu m’oiseau / tu m’insecte / tu me cataracte / je te lune / tu me nuage / tu me marée haute / je te transparente / tu me pénombre / tu me translucide / tu me château vide / et me labyrinthe / tu me parallaxes / et me parabole / tu me debout / et couché / tu m’oblique / je t’équinoxe / je te poète / tu me danse / je te particulier / tu me perpendiculaire / et sous pente / tu me visible / tu me silhouette / tu m’infiniment / tu m’indivisible / tu m’ironie / je te fragile / je t’ardente / je te phonétiquement / tu me hiéroglyphe / tu m’espace / tu me cascade / je te cascade à mon tour / mais toi / tu me fluide / tu m’étoile filante / tu me volcanique /  nous nous pulvérisable / nous nous scandaleusement / jour et nuit / nous nous aujourd’hui même / tu me tangente / je te concentrique / concentrique / tu me soluble / tu m’insoluble / en m’asphyxiant / et me libératrice / tu me pulsatrice / pulsatrice / tu me vertige / tu m’extase / tu me passionnément / tu m’absolu / je t’absente / tu m’absurde / je te marine / je te chevelure / je te hanche / tu me hantes / je te poitrine / je buste ta poitrine / puis ton visage / je te corsage / tu m’odeur / tu me vertige / tu glisses / je te cuisse / je te caresse / je te frissonne / tu m’enjambes / tu m’insupportable / je t’amazone / je te gorge / je te ventre / je te jupe / je te jarretelle / je te peins / je te bach / pour clavecin / sein / et flûte / je te tremblante / tu m’as séduit / tu m’absorbes / je te dispute / je te risque / je te grimpe / tu me frôles / je te nage / mais toi / tu me tourbillonnes / tu m’effleures / tu me cerne / tu me chair cuir peau et morsure / tu me slip noir / tu me ballerine rouge / et quand tu ne haut talon pas mes sens / tu es crocodile / tu es phoque / tu es fascine / tu me couvres / et je te découvre / je t’invente / parfois / tu te livres / tu me lèvre humide / je te délivre / je te délire / tu me délire / et passionne / je t’épaule / je te vertèbre / je te cheville / je te cil et pupille / et si je n’omoplate pas / avant mes poumons / même à distance / tu m’aisselle / je te respire / jour et nuit / je te respire / je te bouche / je te baleine / je te dent / je te griffe / je te vulve / je te paupière / je te haleine / je t’aime / je te sens / je te cou / je te molaire / je te certitude / je te joue / je te veine / je te main / je te sueur / je te langue / je te nuque / je te navigue / je t’ombre / je te corps / je te fantôme /

    je te rétine / dans mon souffle / tu t’iris /

    je t’écris /

    tu me penses

    par Claudine Simon & Elise Dabrowski

    par Arthur H 

     

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    LA DÉRAISON D'ÊTRE

    le désespoir a trois paires de jambes le désespoir a quatre paires de jambes quatre paires de jambes aériennes volcaniques

    absorbantes symétriques il a cinq paires de jambes cinq paires

    symétriques ou six paires de jambes aériennes volcaniques sept paires de jambes volcaniques le désespoir a sept et huit paires de jambes

    volcaniques huit paires de jambes huit paires de

    chaussettes huit fourchettes aériennes absorbées par les

    jambes il a neuf fourchettes symétriques à ses neuf

    paires de jambes dix paires de jambes absorbées par ses jambes c'est-à-dire onze paires de jambes absorbantes

    volcaniques le désespoir a douze paires de jambes douze

    paires de jambes il a treize paires de jambes le désespoir a quatorze paires de jambes

    aériennes volcaniques quinze quinze paires de jambes le désespoir a seize paires de jambes seize

    paires de jambes le désespoir a dix-sept paires de jambes

    absorbées par les jambes dix-huit paires de jambes et dix-huit paires

    de chaussettes il a dix-huit paires de chaussettes dans les

    fourchettes de ses jambes c'est-à-dire dix-neuf paires de jambes le désespoir a vingt paires de jambes le désespoir a trente paires de jambes le désespoir n'a pas de paires
    de jambes mais absolument pas de paires de jambes absolument pas absolument pas de jambes mais absolument pas de jambes absolument trois jambes


     

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    L’ÉCHO DU CORPS

    prête-moi ta cervelle

    cède-moi ton cerceau

    ta cédille ta certitude

    cette cerise

    cède-moi cette cerise

    ou à peu près une autre

    cerne-moi de tes cernes

    précipite-toi

    dans le centre de mon être

    sois le cercle de ce centre

    le triangle de ce cercle

    la quadrature de mes ongles

    sois ceci ou cela ou à peu près

    un autre

    mais suis-moi précède-moi

    séduction

    entre la nuit de ton.nu et le jour de tes joues entre la vie de ton visage et la pie de tes pieds entre le temps de tes tempes et l'espace de

    ton esprit entre la fronde de ton front et les pierres de

    tes paupières entre le bas de tes bras et le haut de tes os

    entre le do de ton dos et le la de ta langue entre les raies de ta rétine et le riz de ton iris entre le thé de ta tête et les verres de tes

    vertèbres entre le vent de ton ventre et les nuages de

    ton nu entre le nu de ta nuque et la vue de ta vulve entre la scie de tes cils et le bois de tes doigts • entre le bout de tes doigts et le bout de ta

    bouche entre le pois de tes poils et la poix de ta poitrine entre le point de tes poings et la ligne de tes

    ligaments entre les pôles de tes épaules et le sud-est de

    ta sueur entre le cou de tes coudes et le coucou de ton

    cou entre le nez de tes nerfs et les fées de tes fesses entre l'air de ta chair et les lames de ton âme entre l'eau de ta peau et le seau de tes os entre la terre de tes artères
    et le feu de ton

    souffle entre le seing de tes seins et les seins de tes

    mains entre les villes de ta cheville et la nacelle de

    tes aisselles entre la source de tes sourcils et le but de ton

    buste entre le musc de tes muscles et le nard de tes

    narines

    entre la muse de tes muscles et la méduse de

    ton médius entre le manteau de ton menton et le tulle de

    ta rotule entre le tain de ton talon et le ton de ton

    menton entre l'œil de ta taille et les dents de ton sang entre la pulpe de ta pupille et la serre de tes

    cernes entre les oreilles de tes orteils et le cervelet de

    ton cerveau entre l'oreiller de tes oreilles et la taie de ta tête entre le lévrier de tes lèvres et le poids de tes

    poignets entre les frontières de ton front et le visa de

    ton visage entre le pouls de tes poumons et le pouls de

    ton pouce entre le lait de tes mollets et le pot de ta

    paume entre les pommes de tes pommettes et le plat

    de tes omoplates entre les plantes de tes plantes et le palais de

    ton palais entre les roues de tes joues et les lombes de tes

    jambes entre le moi de ta voix et la soie de tes

    doigts entre le han de tes hanches et le halo de ton

    haleine

    entre la haine de ton aine et les aines de tes

    veines entre les cuisses de tes caresses et l'odeur de

    ton cœur entre le génie de tes genoux et le nom du

    nombre du nombril de ton ombre


     

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    LA MORPHOLOGIE DE LA METAMORPHOSE

    C'est avec une flûte

    c'est avec le flux fluet de la flûte

    que le fou oui c'est avec un fouet mou

    que le fou foule et affole la mort de

    La mort de la mort de

    c'est l'eau c'est l'or c'est l'orge

    c'est l'orgie des os

    c'est l'orgie des os dans la fosse molle

    où les morts flous flottent dessus

    comme des flots

    Le fou est ce faux phosphore qui coule

    phosphore qui cloue la peau du feu

    aux eaux aux flots de la porte

    alors que la mort de la mort

    de la mort morte et folle

    n'est que le lot le logis de la faute

    qui fausse la logique de loup doux

    de la forme

    de la forme en forme de mot en forme de mort

    en forme de phosphore mort

    qui flotte au-dessus de la fausse forme

    c'est le loup du faux cette forme

    le faux loup qui fait qui ferme

    les fausses portes

    qui coule sous la fausse faute

    et qui fout qui fout qui fouette

    la peau d'eau de la mort

    La mort la mort morte en faux en forme de flot qui flotte au cou de la forme eau forte et phosphore doux âme molle de l'effort de l'or de l'or mou de l'amorphe

    La logique de l'amorphe fouette et foule l'analogie folle elle la fouette dans sa fausse loge qui est en or comme en or comme l'horloge qui orne le logis d'un mort

    Mais le mort le mot d'or d'ordre

    le mot le mot d'or d'ordre

    de la mort de la mort

    c'est mordre c'est mordre les bornes de la

    forme et fondre son beau four dans le corps de la

    femme

    Feu mèche et fouet

    la femme fourchette le refus du monde

    flamme qui monte haut très

    très haut et en or

    hors de l'horloge très elle se montre

    hors de l'horloge des formes très

    et hors du mètre

    qui ferme et qui borne les ondes

    Tache molle aimée et mince mince et mauve sur un faux fond or orange et oblong

    La mort longe le mélange des formes

    mais le mort le faux mort le mot

    le métamort faux

    fausse la métamort fausse et amorphe

    il fausse la métamorphose de la mort

    la morphologie de la mort folle et amorphe

    la morphologie longue longue et amorphe

    mort folle de la faute

    faux fouet de l'effort qui flotte

    reflux d'une horloge qui s'écroule et remonte

    fausse métamorphose d'une vraie porte en or

    et de l'or en faux phosphore

    flou comme les flots du cou

    et rond comme un mètre long long

    comme un mètre de trois mètres blonds

    fou qui montre au clou une fausse orange folle

    et au loup le faux logis de la flûte

    morphologie de la folle de la follement aimée

    de la bien-aimée affolante

    dans sa peau affolante

    la fausse fourchette affolante du phosphore

    analogique et c'est ainsi que la mort est bien morte elle est bien morte la mort la mort folle la morphologie de la la morphologie de la métamorphose de

    l'orgie la morphologie de la métamorphose de

     

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    LA VOIE LACTÉE

    L'atome, la tomate, une simple tomate sur une tige en rage atomique et on peut, si, on le peut si cela vaut vraiment la peine debout, de bouger une bougie dans la bouche de l'homme et la paix,
    la peine de mettre le feu au bout, un tout, un tout petit peu et on peut de nouveau bru brûler au vol, au volcan où le père, perpétuellement à l'affût d'une canne,
    fut à jamais tué d'un coup d'aile, ainsi que la colle, l'acolyte du bourreau, son accolade, mais tout cela délimiterait un peu trop les trois héros de la boue natale et le
    mythe de la proie et de la pomme.

    On sait que la pomme n'est rien, n'est rien d'autre qu'un sein, un symbole du lâchez-pas la chair de la chimère, une chaise atmosphérique et sa chaîne, bol de lait qui
    traîne saoul sous la peau, nuée noyée dans la braise centrale, cent plats portés sur un plateau platonique tonique à la portée d'un manque d'haleine, plateau de
    seins sphériques féeriques, éther, éternellement plantés dans la plaie de l'homme.

    Elle est la fronde tirée sur tout et surtout la frontière de tout, de tout ce qui tousse et tout étouffe, elle bouche l'issue du goût, du gouffre, borne la forme du corps et
    sans fer s'enferme, sue, suce et suffoque.

    Sa chair est sue, sucrée, elle effraie, elle est fraîche, et au contact tact de la tiède, de la tienne, c'est comme une tache dans l'air que ta chair celée se laisse toucher
    par la sienne.

    L'homme et le monde partagent entre eux le ver qui ronge le cœur de la pomme et comme une éponge aux yeux ouverts bien au delà du miel et du mal, le malheur absorbe l'absurde
    surtout sur toute la longueur de sa courbe qui naît, qui naît ailleurs et qui n'est d'ailleurs qu'une formule.

    Et la vie n'est rien, n'est rien en dehors de cette langue, de cette langueur des bornes courbées sous le poids d'une formule.

    Ayant à remplir d'abord la forme d'un sein en chaleur, c'est comme la vipère dans la vie du père que la courbe rampe à la recherche d'une bouche mais celle-ci étant
    privée de dents, son ascendant est la balle, la balance, ainsi le sein est bien obligé de verser son lait dans une autre version de la hantise qui est innée à sa
    néantisation.

    Entourée de sel qui livre sa rage à une salive d'absinthe, entourée de ses lèvres rouges mais absentes, la bouche sans dents boit, lave, voile l'acte de téter, elle
    boit la Voie Lactée comme on lèche ou comme un chien qui aboie.

    L'acte de suer dessus, l'acte d'être déçu au-dessous de soi-même et le sein, le simple fait de vouer, de vouloir ex ex exciter et exercer la succion sur un monde à
    excréter ex à exécrer aidé dé dé et déjà créé, crève le rêve du vampire et le sue, le suce en retour, se retourne souvent contre le
    vampire même, qui expie, expire, essaie et sec et ce qui qui étant, qui est encore pire, ce qui empire encore plus le pis, le pire, c'est qu'en expirant le corps secrète, il
    secrète le secret des mots et des mobiles, le secret de sa mobilité.

    Et c'est dans le noyau du feu foetal, dans le noyau foetal et focal d'une pêche immobile que l'homme noie à jamais le sec, le secret de son péché figé, fixé et
    pétri pétrifié à jamais.

    Ses jambes perdent pied entre la pêche et la pomme et il tombe raide dans un de ces rien du tout, dans un de ces aériens tombeaux du beau où le laid n'est qu'un bien, un but, un
    sein, un simple attribut du mal, du malheur d'être.

    Naître dans son propre tombeau sévit, vire et crève, c'est vivre la vie d'un décapité qui rêve.

    Sa captivité constitue tue à l'aise les œufs qui palpent des pépins et des tétins qui palpitent, les seules thèses qui palpitent dans une tête perdue,
    eperdument suspendue et pendue entre les deux pôles d'une vie subie subite, entre les deux épaules de la victime.

    Dans le même centre excentré excentrique où la vie n'est que l'excès expansif d'une plaie morte, entre les deux tempes d'une tempête viol viol biologique, la tête
    tragique de l'homme loge en même temps deux antithèses tactiques, constantes et amantes, constamment prêtes à centrer leurs tics lubriques sur un sein, à s'entretuer
    sur le sein d'une synthèse réelle et luisante,-réalisant ainsi une sorte d'extase infirme-infinie, seule prothèse coupable capable dessous, de soulager sa panique, sa rage
    logique et sa tourmente.

    Tout état, tout, tout est à tout étage âme, tout est à jamais corps coordonné, donné, ordonné dans un corps et une âme emmurés à jamais
    dans un tout mou et muet, noué, ficelé, scellé à jamais à la roue des torts, des tortures où tout est mutuellement mutilé, déterminé, terminé,
    miné, état, état établi et obstrué, délimité, réglé, bouché et de toutes parts encerclé clef.

    Et pas de clef à la serrure de ce porc, de cette porte, pas de clef et pas de serrure, et si nos sens, si l'innocence tire à faux sur le vide qui l'absorbe, si pour sortir de
    l'absurde on doit d'abord l'aborder et dégorger, égorger l'essence d'une vie qui noue, qui nous borne et nous tente, et forcer les ondes qui ouvrent et qui ferment une porte
    existante, ne pas oublier que les pores, que les portes de prix, de prison, par dix ou par mille parmi nous, dissimulent partout une cour intérieure qui les entoure et les voile comme une
    loi qui se voit et qui se dévoile simultanément à la mort, à la morgue, orgue en orgasme dans tous les organes de lait de l'être, et que celui-ci se complaît dans
    son complexe complet où plaie, plèbe, blé et blessure réfléchissent l'être qui lèche ainsi sa morsure et qui fléchit sous la flèche qui le
    reflète.

    Où où ouvrir les prisons sur la scène du nouveau-né ou sur rien ne veut rien dire sinon défi, défilé creusé dans les cimes, dans les cimetières qui
    sont des berceaux, des os, des seaux de lait enterrés dans la matière d'une matrice d'où on déterre tous les jours le même ver de lait de l'être fou, fourré
    dans ce rien qui est tout, dans ce rien qui s'entoure de toutes parts par lui-même et qui sape, qui s'appelle pomme ou prison.

    Une prison c'est l'être lui-même cloîtré derrière sa clef et son cercle, et comme une louve au rire acre mais fier, l'ouvrir s'aime mieux à l'écart, c'est
    mieux écarter la rupture entre le cri sacré du moi et les griffes de l'autre, c'est à dire un moi, un moyen de sacrifier la créature à quelque chose d'autre, massacrer
    le créateur dans sa créature, et avec les os de l'écho du chaos et dans une sorte de coma de combat entre l'homme et l'atome, la tomate, l'automate, recréer le
    créé et être ainsi par rapt, par rapport à lui, la parade d'un para-être qui surgit et s'insurge à l'intérieur de soi-même comme le coma, comme une
    comète en coma dans le ventre de la terre.

     

    COMMENT S'EN SORTIR SANS SORTIR, un récital fimé en 1989

    Le corps hors du corps, sur un récital de Gherasim Luca, filmé par Raoul Sangla

     

    product_9782070410699_195x320.jpgUNE LARGE SELECTION DE POÈMES DE GHERASIM LUCA

    Gherasim Luca chez José Corti

    Gherasim Luca chez Gallimard 

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  • ÉPILOGUE de LOUIS ARAGON chanté par JEAN FERRAT

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    La vie aura passé comme un grand château triste que tous les vents traversent
    Les courants d'air claquent les portes et pourtant aucune chambre n'est fermée
    Il s'y assied des inconnus pauvres et las qui sait pourquoi certains armés
    Les herbes ont poussé dans les fossés si bien qu'on n'en peut plus baisser la herse

    Quand j'étais jeune on me racontait que bientôt viendrait la victoire des anges
    Ah comme j'y ai cru comme j'y ai cru puis voilà que je suis devenu vieux
    Le temps des jeunes gens leur est une mèche toujours retombant dans les yeux
    Et ce qu'il en reste aux vieillards est trop lourd et trop court que pour eux le vent change

    J'écrirai ces vers à bras grands ouverts qu'on sente mon coeur quatre fois y battre
    Quitte à en mourir je dépasserai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
    Je suis le faucheur ivre de faucher qu'on voit dévaster sa vie et son champ
    Et tout haletant du temps qu'il y perd qui bat et rebat sa faux comme plâtre

    Je vois tout ce que vous avez devant vous de malheur de sang de lassitude
    Vous n'aurez rien appris de nos illusions rien de nos faux pas compris
    Nous ne vous aurons à rien servi vous devrez à votre tour payer le prix
    Je vois se plier votre épaule A votre front je vois le pli des habitudes

    Bien sûr bien sûr vous me direz que c'est toujours comme cela mais justement
    Songez à tous ceux qui mirent leurs doigts vivants leurs mains de chair dans l'engrenage
    Pour que cela change et songez à ceux qui ne discutaient même pas leur cage
    Est - ce qu'on peut avoir le droit au désespoir le droit de s'arrêter un moment

    J'écrirai ces vers à bras grands ouverts qu'on sente mon coeur quatre fois y battre
    Quitte à en mourir je dépasserai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
    Je suis le faucheur ivre de faucher qu'on voit dévaster sa vie et son champ
    Et tout haletant du temps qu'il y perd qui bat et rebat sa faux comme plâtre

    Songez qu'on n'arrête jamais de se battre et qu'avoir vaincu n'est trois fois rien
    Et que tout est remis en cause du moment que l'homme de l'homme est comptable
    Nous avons vu faire de grandes choses mais il y en eut d'épouvantables
    Car il n'est pas toujours facile de savoir où est le mal où est le bien

    Et vienne un jour quand vous aurez sur vous le soleil insensé de la victoire
    Rappelez vous que nous avons aussi connu cela que d'autres sont montés
    Arracher le drapeau de servitude à l'Acropole et qu'on les a jetés
    Eux et leur gloire encore haletants dans la fosse commune de l'histoire

    J'écrirai ces vers à bras grands ouverts qu'on sente mon coeur quatre fois y battre
    Quitte à en mourir je dépasserai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
    Je suis le faucheur ivre de faucher qu'on voit dévaster sa vie et son champ
    Et tout haletant du temps qu'il y perd qui bat et rebat sa faux comme plâtre

    Je ne dis pas cela pour démoraliser Il faut regarder le néant 
    En face pour savoir en triompher Le chant n est pas moins beau quand il décline
    Il faut savoir ailleurs l'entendre qui renaît comme l'écho dans les collines
    Nous ne sommes pas seuls au monde à chanter et le drame est l'ensemble des chants

    Le drame il faut savoir y tenir sa partie et même qu'une voix se taise
    Sachez le toujours le choeur profond reprend la phrase interrompue
    Du moment que jusqu'au bout de lui même le chanteur a fait ce qu'il a pu
    Qu'importe si chemin faisant vous allez m'abandonner comme une hypothèse

    J'écrirai ces vers à bras grands ouverts qu'on sente mon coeur quatre fois y battre
    Quitte à en mourir je dépasserai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
    Je suis le faucheur ivre de faucher qu'on voit dévaster sa vie et son champ
    Et tout haletant du temps qu'il y perd qui bat et rebat sa faux comme plâtre

    extrait de Les Poètes (1960) Musique de Jean Ferrat


  • RIMBAUD À l'épreuve de L'ESPERLUETTE & d'autres fantaisies postmodernes

    Il faut absolument être postmoderne

    Rimbaud & co

     Il y a une nouvelle innocence, une nouvelle forme de candeur, une manière moderne de s'étonner que tout ne soit pas encore tout à fait moderne, complètement moderne, moderne à cent pour cent, et plus si affinités.

    Philippe Muray, Exorcismes spirituels IV

    rimbaud+comparison.JPG

     

    ORNIÈRES

     

    À droite l’aube d’été

    éveille

    les feuilles & les vapeurs

    & les bruits de ce coin

    du parc,

    et les talus de gauche

    tiennent dans leur ombre

    violette

    les mille rapides ornières de la route humide.

    Défilé de féeries.

    En effet :

    des chars chargés d’animaux

    de bois doré, de mâts &

    de toiles bariolées,

    au grand galop de vingt chevaux

    de cirque tachetés, & les enfants

    & les hommes sur leurs bêtes les plus étonnantes ;

    - vingt véhicules, bossés, pavoisés

    & fleuris comme des carrosses anciens

    ou de contes,

    pleins d’enfants attifés

    pour une pastorale suburbaine.

    - Même des cercueils sous leur dais de nuit

    dressant

    les panaches d’ébène,

    filant au trot des grandes juments

    bleues & noires.

     

     

    BOTTOM

     

    La réalité étant trop épineuse

    pour mon grand caractère, -

    je me trouvai néanmoins chez Madame,

    en gros oiseau gris bleu

    s’essorant vers les moulures du plafond

    & traînant l’aile

    dans les ombres de la soirée.

    Je fus, au pied du baldaquin

    supportant

    Ses bijoux adorés & ses chefs d’œuvre physiques,

    un gros ours gencives violettes

    & au poil chenu

    de chagrin,

    les yeux aux cristaux & aux argents

    des consolés.


    Tout se fit ombre & aquarium

    ardent.

    Au matin, -

    aube de juin batailleuse, -

    je courus aux champs, âne,

    claironnant & brandissant

    mon grief jusqu’à

    ce que

    les Sabines de la banlieue

    vinrent

    se jeter à mon poitrail.

     

     

    DIMANCHE

     

    Les calculs de côté,

    l’inévitable descente

    du ciel,

    & la visite des souvenirs

    & la séance des rythmes occupent

    la demeure,

    la tête & les monde de l’esprit.


    - Un cheval détale sur le turf suburbain,

    & le long des cultures & des boisements,

    percé par la peste carbonique.

    Une misérable femme de drame,

    quelque part dans le monde,

    soupire après des abandons improbables.

    Les desperadoes languissent

    après l’orage,

    l’ivresse & les blessures. De petits

    enfants étouffent

    des malédictions le long des rivières. –

     

    Reprenons l’étude au

    bruit

    de l’œuvre dévorante qui

    se rassemble & remonte

    dans les masses.

     

    Trois textes de prose poétique tirés d’Illuminations (1873-1875)

    Ornières

    Bottom

    Dimanche

    Les seules fantaisies que je me suis autorisées sont, hormis les et remplacés par des &, des coupes dans les phrases pour leur mise en vers. Mais quand c'est du Rimbaud (notamment) ou un texte riche, se suffisant à lui-même, le texte transcende tous les mauvais traitements et rejette, pourrait-on, dire, toutes fioritures et autres effets poétiques superflus.

    Quand il s'agit de prose banale comme celle de faits divers (voir les LES POÈMES DE SUD PRESSE), le même traitement, forcément ironique, théorisé par Jean Cohen dans Structure du langage poétique, apporte un semblant de poésie, rehausse illusoirement le texte.

     

    Quelques sites sur Rimbaud et son oeuvre poétique

    Arthur Rimbaud: site comprenant tous les textes de Rimbaud en français et en anglais.

    Arthur Rimbaud, le poète: le site d'Alain Bardel avec cette citation de Char en épigraphe: "Rimbaud, le poète, cela suffit, cela est infini"

    Une trentaine de textes Rimbaud sur Les Grands classiques

    Un cinquantaine de textes de Rimbaud sur Poètes.com

    La lettre du voyant à Paul Demeny, datée du 15 mai 1871 où il écrit notamment ceci:

    Racine est le pur, le fort, le grand. — On eût soufflé sur ses rimes, brouillé ses hémistiches, que le Divin Sot serait aujourd’hui aussi ignoré que le premier venu auteur d’Origines. — Après Racine, le jeu moisit. Il a duré deux mille ans ! (...)

    En Grèce, ai-je dit, vers et lyres rhytment l’Action. . Après, musique et rimes sont jeux, délassements. L’étude de ce passé charme les curieux : plusieurs s’éjouissent à renouveler ces antiquités : — c’est pour eux. (...)

    Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. (...)

    Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu ! Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables : viendront d’autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé ! (...)

    En attendant, demandons aux poètes du nouveau, — idées et formes. 

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  • LE CIMETIÈRE MARIN de PAUL VALERY

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    Ce toit tranquille, où marchent des colombes, 
    Entre les pins palpite, entre les tombes;
    Midi le juste y compose de feux
    La mer, la mer, toujours recommencée
    O récompense après une pensée
    Qu'un long regard sur le calme des dieux!

    Quel pur travail de fins éclairs consume
    Maint diamant d'imperceptible écume, 
    Et quelle paix semble se concevoir!
    Quand sur l'abîme un soleil se repose, 
    Ouvrages purs d'une éternelle cause, 
    Le temps scintille et le songe est savoir.

    Stable trésor, temple simple à Minerve,
    Masse de calme, et visible réserve,
    Eau sourcilleuse, Oeil qui gardes en toi
    Tant de sommeil sous une voile de flamme, 
    O mon silence! . . . Édifice dans l'âme,
    Mais comble d'or aux mille tuiles, Toit!

    Temple du Temps, qu'un seul soupir résume,
    À ce point pur je monte et m'accoutume,
    Tout entouré de mon regard marin;
    Et comme aux dieux mon offrande suprême,
    La scintillation sereine sème
    Sur l'altitude un dédain souverain.

    Comme le fruit se fond en jouissance, 
    Comme en délice il change son absence 
    Dans une bouche où sa forme se meurt, 
    Je hume ici ma future fumée,
    Et le ciel chante à l'âme consumée 
    Le changement des rives en rumeur.

    Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change! 
    Après tant d'orgueil, après tant d'étrange 
    Oisiveté, mais pleine de pouvoir, 
    Je m'abandonne à ce brillant espace, 
    Sur les maisons des morts mon ombre passe 
    Qui m'apprivoise à son frêle mouvoir.

    L'âme exposée aux torches du solstice, 
    Je te soutiens, admirable justice
    De la lumière aux armes sans pitié! 
    Je te tends pure à ta place première, 
    Regarde-toi! . . . Mais rendre la lumière 
    Suppose d'ombre une morne moitié.

    O pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
    Auprès d'un coeur, aux sources du poème,
    Entre le vide et l'événement pur,
    J'attends l'écho de ma grandeur interne, 
    Amère, sombre, et sonore citerne,
    Sonnant dans l'âme un creux toujours futur!

    Sais-tu, fausse captive des feuillages,
    Golfe mangeur de ces maigres grillages,
    Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
    Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
    Quel front l'attire à cette terre osseuse?
    Une étincelle y pense à mes absents.

    Fermé, sacré, plein d'un feu sans matière, 
    Fragment terrestre offert à la lumière,
    Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
    Composé d'or, de pierre et d'arbres sombres,
    Où tant de marbre est tremblant sur tant d'ombres;
    La mer fidèle y dort sur mes tombeaux!

    Chienne splendide, écarte l'idolâtre!
    Quand solitaire au sourire de pâtre,
    Je pais longtemps, moutons mystérieux,
    Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes, 
    Éloignes-en les prudentes colombes,
    Les songes vains, les anges curieux!

    Ici venu, l'avenir est paresse.
    L'insecte net gratte la sécheresse;
    Tout est brûlé, défait, reçu dans l'air
    A je ne sais quelle sévère essence . . .
    La vie est vaste, étant ivre d'absence,
    Et l'amertume est douce, et l'esprit clair.

    Les morts cachés sont bien dans cette terre 
    Qui les réchauffe et sèche leur mystère. 
    Midi là-haut, Midi sans mouvement 
    En soi se pense et convient à soi-même 
    Tête complète et parfait diadème, 
    Je suis en toi le secret changement.

    Tu n'as que moi pour contenir tes craintes! 
    Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes 
    Sont le défaut de ton grand diamant! . . . 
    Mais dans leur nuit toute lourde de marbres, 
    Un peuple vague aux racines des arbres 
    A pris déjà ton parti lentement.

    Ils ont fondu dans une absence épaisse,
    L'argile rouge a bu la blanche espèce,
    Le don de vivre a passé dans les fleurs!
    Où sont des morts les phrases familières,
    L'art personnel, les âmes singulières?
    La larve file où se formaient les pleurs.

    Les cris aigus des filles chatouillées,
    Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
    Le sein charmant qui joue avec le feu,
    Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
    Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
    Tout va sous terre et rentre dans le jeu!

    Et vous, grande âme, espérez-vous un songe
    Qui n'aura plus ces couleurs de mensonge
    Qu'aux yeux de chair l'onde et l'or font ici?
    Chanterez-vous quand serez vaporeuse?
    Allez! Tout fuit! Ma présence est poreuse,
    La sainte impatience meurt aussi!

    Maigre immortalité noire et dorée,
    Consolatrice affreusement laurée,
    Qui de la mort fais un sein maternel,
    Le beau mensonge et la pieuse ruse!
    Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
    Ce crâne vide et ce rire éternel!

    Pères profonds, têtes inhabitées,
    Qui sous le poids de tant de pelletées, 
    Êtes la terre et confondez nos pas,
    Le vrai rongeur, le ver irréfutable
    N'est point pour vous qui dormez sous la table, 
    Il vit de vie, il ne me quitte pas!

    Amour, peut-être, ou de moi-même haine?
    Sa dent secrète est de moi si prochaine
    Que tous les noms lui peuvent convenir!
    Qu'importe! Il voit, il veut, il songe, il touche!
    Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,
    À ce vivant je vis d'appartenir!

    Zénon! Cruel Zénon! Zénon d'Êlée!
    M'as-tu percé de cette flèche ailée
    Qui vibre, vole, et qui ne vole pas!
    Le son m'enfante et la flèche me tue!
    Ah! le soleil . . . Quelle ombre de tortue
    Pour l'âme, Achille immobile à grands pas!

    Non, non! . . . Debout! Dans l'ère successive!
    Brisez, mon corps, cette forme pensive!
    Buvez, mon sein, la naissance du vent!
    Une fraîcheur, de la mer exhalée,
    Me rend mon âme . . . O puissance salée!
    Courons à l'onde en rejaillir vivant.

    Oui! grande mer de délires douée,
    Peau de panthère et chlamyde trouée,
    De mille et mille idoles du soleil,
    Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
    Qui te remords l'étincelante queue
    Dans un tumulte au silence pareil

    Le vent se lève! . . . il faut tenter de vivre!
    L'air immense ouvre et referme mon livre,
    La vague en poudre ose jaillir des rocs!
    Envolez-vous, pages tout éblouies!
    Rompez, vagues! Rompez d'eaux réjouies
    Ce toit tranquille où picoraient des focs!

     

    Le cimetière marin est paru en 1920.

    Paul Valéry est né à Sète en 1871 et mort à Paris en 1945.

    Jean Vilar est né en 1912 et mort en 1971 à Sète. Les deux artistes sont enterrés dans le cimetière marin de Sète.

    Le cimetière marin lu par Jean Vilar

    Georges Brassens est né à Sète en 1921. Il est aussi inhumé à Sète, au cimetière Le Py.

     

    front_cover_large.jpgQuelques extraits de la remarquable biographie de Paul Valéry par Benoît Peeters (rééditée cette année chez Champs/Flammarion).

    "Pourquoi écrivez-vous?

    - Par faiblesse."

     

    " Je suis de ceux pour qui le livre est saint. On en fait UN qui est le bon et le seul de son être, et l'on disparaît..."

     

    " Mais que m'importe les ouvrages! L'ère des livres s'en va. Il y en a trop et ce trop fait sentir la vanité d'imprimer."

     

    " On veut que je représente la poésie. On me prend pour un poète. Mais je m'en fous, moi, de la poésie. Elle ne m'intéresse que par raccroc. C'est par accident que j'ai écrit des vers. Je serais exactement le même si je ne les avais pas écrits. C'est à dire que j'aurais, à mes propres yeux, la même valeur."

     

    " Personne ne peut influer sur ma pensée, mais en ce qui concerne mon comportement dans la vie, je reste sans volonté, j'obéis."

     

    "Nous sommes toujours, même en prose, conduits et contraints à écrire ce que nous n'avons pas voulu et que veut ce que nous voulions..."

     

    "L'écrivain véritable est un homme qui ne trouve pas ses mots. Alors, il les cherche. Et en les cherchant il trouve mieux."

     

    " Le coeur consiste à dépendre."

    Paul Valéry

     

    Aussi laborieuse soit-elle, ou plutôt parce qu'elle l'est, l'écriture pour autrui l'a obligé à se porter au-delà de ses propres évidences. "Je trouve, sans doute, si peu de raisons d'écrire qu'à tant qu'à s'y mettre, et à ne pas se contenter de sensations et d'idées qu'on échange avec soi-même, il faut tenir écrire pour un problème, se prendre d'une curiosité pour la forme, et s'exciter à quelque perfection."

    Ce point me semble capital. C'est peut-être parce que la littérature n'était pour lui ni une évidence ni un accomplissement que Valéry est devenu l'un des prosateurs les plus étincelants du XXe siècle . Pour lutter contre l'ennui, honorer des engagements pénibles et traiter de sujets dont il ignorait à peu près tout, il lui a fallu, presque malgré lui, explorer de nouveaux procédés littéraires. Voilà sans doute l'une des applications les plus claires et les plus fructueuses de sa méthode: une aptitude à réagir aux sollicitations les plus incongrues.

    Benoît Peeters

     

  • ANDY LE MARCHAND DE BONBONS / ANDY THE CANDY MAN par DEJAEGER & McDARIS

    C-236_TinaTurner_MickJagger_1985_Gruen.jpg

    ANDY LE MARCHAND DE BONBONS

     

    Quand Andy s'éveilla d'un sale

    cauchemar il ne pouvait plus parler

    & ses mains de saxophoniste

    tremblaient comme un mouton anglais

     

    Andy avait besoin d'un médecin vaudou il

    appela Mick Jagger il était en tournée

    il appela Tina Turner juste pour voir ses jambes

    la femme de ménage arriva & lui donna un remède

     

    Le matin après le remède

    Andy s'éveilla d'un rêve magnifique

    & ses mains de saxophoniste étaient 

    arrachées à sa queue en érection comme collées

     

    Il ressemblait à la Tour penchée de

    Pise la femme de ménage hurla en italien

    Mamma Mia & et se mit à travailler avec un

    aspirateur jusqu'à ce que ses nouilles dégonflent

     

    Quand Mick & Tina finirent par arriver

    après un mauvais vol depuis les Îles Caïman 

    Andy prépara des gins tonic pour Mick pendant 

    que Tina se déshabillait & grimpait dans son lit.


    *

    ANDY THE CANDY MAN

     

    When Andy woke up from a nasty

    nightmare he couldn't speak anymore

    & his sax-player hands were

    shivering as an English sheep

     

    Andy needed a voodoo doctor he

    called Mick Jagger he was on tour

    he called Tina Turner just to see her legs

    the maid came & gave him a cure


    The morning following the cure

    Andy woke up from a magnificent dream

    & his sax-plyer hands were

    clinging onto his erect prick as if glued

     

    He looked like the Leaning Tower of

    Pisa the maid screamed in Italian

    Mama Mia & went to work with a

    vacuum until his noodle deflated

     

    When Mick & Tina finally arrived

    after a bad fly from the Caiman Islands

    Andy made gin & tonics for Mick while

    Tina got naked & climbed into his bed.

     

     

    3413653484.jpgin ROCK'N'ROLL POETRY (éditions MICROBE): 10 textes écrits en anglais par Éric Dejaeger & Catfish McDaris (et traduits en français par Éric)

    "Pour cette Rock'n'Roll Poetry écrite en anglais quadrumanement, il y eu fête. S'il y eut partouze, elle fut virtuelle: Catfish réside dans le Wisconsin, Éric dans le Pays Noir et bien qu'étant en contact depuis de nombreuses années, ils ne se sont jamais rencontrés." E.D.

    Le blog d'ÉRIC DEJAEGER

    CATFISH McDARIS sur Wikipedia

    Photo: Tina Turner & Mick Jagger en 1985 à Philadelphie

     

  • IL FAUT CHERCHER L'INSTRUCTION... / Eugène SAVITZKAYA

    v_9782707328311.jpgAh, ces écoles qui se suivent. Mourir, en y pensant, mais jouir en l’oubliant. Il faut chercher l’instruction où elle s’épanouit, par exemple, dans les ailes d’une libellule, dans la laitance du hareng, dans le purin vivant, dans la prune bien mûre, dans les plis de la vulve, dans les rides du scrotum, dans le travail graphique du scolythe sous l’écorce du châtaignier, dans le regard de ta mère, dans les yeux fatigués de ton père, dans l’odeur capiteuse du satyre puant, dans l’involucre de la noisette, dans les pinces du perce-oreille, dans l’agressivité sexuelle de la mésange, dans l’urine de la vieille femme urinant debout sur la chaussée, dans le parfum balsamique des bourgeons des peupliers noirs, dans les fleurs de l’aubépine, dans l’argile jaune qui colle aux souliers, dans les œufs des truites en mars, dans le gémissement rythmique des trains de marchandises en pleine nuit, dans la visage de la femme fichée sur ta verge, dans le visage mortuaire de ton père, dans la nuque comme brisée de ta mère morte, dans l’appel du coucou, dans la puanteur des porcheries, dans la vapeur blanche montant des cheminées des centrales nucléaires, dans la fragrance des fleurs de pommiers et de poiriers, dans le vrombissement des mouches et des hélicoptères de combat, dans les blessures putrides, dans la lumière blanche des cerisiers fleuris, dans les lames du schiste, dans la bave des enfants, des vieillards et des mongoliens.

     

    extrait de Fraudeur d'Eugène Savitzkaya (Minuit), Prix Rossel 2015



  • CHANSON DANS LE SANG de JACQUES PRÉVERT

    Il y a de grandes flaques de sang sur le monde
    où s’en va-t-il tout ce sang répandu
    Est-ce la terre qui le boit et qui se saoule
    drôle de saoulographie alors
    si sage… si monotone…
    Non la terre ne se saoule pas
    la terre ne tourne pas de travers
    elle pousse régulièrement sa petite voiture ses quatre saisons
    la pluie… la neige…
    le grêle… le beau temps…
    jamais elle n’est ivre
    c’est à peine si elle se permet de temps en temps
    un malheureux petit volcan
    Elle tourne la terre
    elle tourne avec ses arbres… ses jardins… ses maisons…
    elle tourne avec ses grandes flaques de sang
    et toutes les choses vivantes tournent avec elle et saignent…
    Elle elle s’en fout
    la terre
    elle tourne et toutes les choses vivantes se mettent à hurler
    elle s’en fout
    elle tourne
    elle n’arrête pas de tourner
    et le sang n’arrête pas de couler…
    Où s’en va-t-il tout ce sang répandu
    le sang des meurtres… le sang des guerres…
    le sang de la misère…
    et le sang des hommes torturés dans les prisons…
    le sang des enfants torturés tranquillement par leur papa et leur maman…
    et le sang des hommes qui saignent de la tête
    dans les cabanons…
    et le sang du couvreur
    quand le couvreur glisse et tombe du toit
    Et le sang qui arrive et qui coule à grands flots
    avec le nouveau-né… avec l’enfant nouveau…
    la mère qui crie… l’enfant pleure…
    le sang coule… la terre tourne
    la terre n’arrête pas de tourner
    le sang n’arrête pas de couler
    Où s’en va-t-il tout ce sang répandu
    le sang des matraqués… des humiliés…
    des suicidés… des fusillés… des condamnés…
    et le sang de ceux qui meurent comme ça… par accident.
    Dans la rue passe un vivant
    avec tout son sang dedans
    soudain le voilà mort
    et tout son sang est dehors
    et les autres vivants font disparaître le sang
    ils emportent le corps
    mais il est têtu le sang
    et là où était le mort
    beaucoup plus tard tout noir
    un peu de sang s’étale encore…
    sang coagulé
    rouille de la vie rouille des corps
    sang caillé comme le lait
    comme le lait quand il tourne
    quand il tourne comme la terre
    comme la terre qui tourne
    avec son lait… avec ses vaches…
    avec ses vivants… avec ses morts…
    la terre qui tourne avec ses arbres… ses vivants… ses maisons…
    la terre qui tourne avec les mariages…
    les enterrements…
    les coquillages…
    les régiments…
    la terre qui tourne et qui tourne et qui tourne
    avec ses grands ruisseaux de sang.

    Jacques Prévert est accompagné à la guitare par Henri Crolla pour cet enregistrement de 1960.

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  • VICTOR HUGO EN CHANTANT

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     Collage de Robert VARLEZ 

     

    "De Rigoletto à la Fenice aux Misérables de Broadway, sans parler d’Ernani ni de Notre-Dame de Paris, la musique et le spectacle ont toujours fait bon ménage avec l’œuvre de Victor Hugo. Depuis 1830 environ, il est difficile de trouver des compositeurs, en France et dans le monde, qui n’ont jamais été inspirés, au cours de leur carrière, par un poème, une pièce ou même un roman de Victor Hugo."

    En savoir plus les partitions sur des poèmes de Victor Hugo

     

    Victor HUGO (1802- 1885) en QUELQUES CHANSONS...

    De Gainsbourg à Bertrand Belin en passant par Brassens, Colette Magny, Barbara, Beaucarne ou Cyprès, voici une sélection de quelques chansons tirées de ses textes.

     

    DEMAIN, DÈS L'AUBE...

    Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
    Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
    J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
    Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

    Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
    Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
    Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
    Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

    Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
    Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
    Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
    Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

    Demain dès l'aube par Cyprès le musicien (sur Soundcloud

     

    LES TUILERIES

    Nous sommes deux drôles,
    Aux larges épaules,
    De joyeux bandits,
    Sachant rire et battre,
    Mangeant comme quatre,
    Buvant comme dix.

    Quand, vidant les litres,
    Nous cognons aux vitres
    De l’estaminet,
    Le bourgeois difforme
    Tremble en uniforme
    Sous son gros bonnet.

    Nous vivons. En somme,
    On est honnête homme,
    On n’est pas mouchard.
    On va le dimanche
    Avec Lise ou Blanche
    Dîner chez Richard.

    On les mène à Pâques,
    Barrière Saint-Jacques,
    Souper au Chat Vert,
    On dévore, on aime,
    On boit, on a même
    Un plat de dessert !

    Nous vivons sans gîte,
    Goulûment et vite,
    Comme le moineau,
    Haussant nos caprices
    Jusqu’aux cantatrices
    De chez Bobino.

    La vie est diverse.
    Nous bravons l’averse
    Qui mouille nos peaux ;
    Toujours en ribotes
    Ayant peu de bottes
    Et point de chapeaux.

    Nous avons l’ivresse,
    L’amour, la jeunesse,
    L’éclair dans les yeux,
    Des poings effroyables ;
    Nous sommes des diables,
    Nous sommes des dieux !

    Nos deux seigneuries
    Vont aux Tuileries
    Flâner volontiers,
    Et dire des choses
    Aux servantes roses
    Sous les marronniers.

    Sous les ombres vertes
    Des rampes désertes
    Nous errons le soir,
    L’eau fuit, les toits fument,
    Les lustres s’allument,
    Dans le château noir.

    Notre âme recueille
    Ce que dit la feuille
    À la fin du jour,
    L’air que chante un gnome.
    Et, place Vendôme,
    Le bruit du tambour.

    Les blanches statues
    Assez peu vêtues,
    Découvrent leur sein,
    Et nous font des signes
    Dont rêvent les cygnes
    Sur le grand bassin.

    Ô Rome ! ô la Ville !
    Annibal, tranquille,
    Sur nous, écoliers,
    Fixant ses yeux vagues,
    Nous montre les bagues
    De ses chevaliers !

    La terrasse est brune.
    Pendant que la lune
    L’emplit de clarté,
    D’ombres et de mensonges,
    Nous faisons des songes
    Pour la liberté.
     

    (19 avril 1847)

     

    VIEILLE CHANSON DU JEUNE TEMPS 

    Je ne songeais pas à Rose ; 
    Rose au bois vint avec moi ; 
    Nous parlions de quelque chose, 
    Mais je ne sais plus de quoi.

    J'étais froid comme les marbres ; 
    Je marchais à pas distrait ; 
    Je parlais des fleurs, des arbres 
    Son œil semblait dire : « Après ? »

    La rosée offrait ses perles, 
    Le taillis ses parasols ; 
    J'allais ; j'écoutais les merles, 
    Et Rose, les rossignols.

    Moi, seize ans, et l'air morose ; 
    Elle, vingt ; ses yeux brillaient. 
    Les rossignols chantaient Rose, 
    Et les merles me sifflaient.

    Rose, droite sur ses hanches, 
    Leva son beau bras tremblant 
    Pour prendre une mûre aux branches 
    Je ne vis pas son bras blanc.

    Une eau courait, fraîche et creuse, 
    Sur les mousses de velours ; 
    Et la nature amoureuse 
    Dormait dans les grands bois sourds.

    Rose défit sa chaussure, 
    Et mit, d'un air ingénu, 
    Son petit pied dans l'eau pure 
    Je ne vis pas son pied nu.

    Je ne savais que lui dire ; 
    Je la suivais dans le bois, 
    La voyant parfois sourire 
    Et soupirer quelquefois.

    Je ne vis qu'elle était belle, 
    Qu'en sortant des grands bois sourds. 
    « Soit ; n'y pensons plus ! », dit-elle 
    Depuis, j'y pense toujours. 
     

     

    LA LÉGENDE DE LA NONNE  

    Acobose vuestro bien,
    Y vuestros males no acaban.

    Reproches al rey Rodrigo.

            

      Venez, vous dont l’œil étincelle,
    Pour entendre une histoire encor,
    Approchez : je vous dirai celle
    De doña Padilla del Flor.
    Elle était d’Alanje, où s’entassent
    Les collines et les halliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Il est des filles à Grenade,
    Il en est à Séville aussi,
    Qui, pour la moindre sérénade,
    À l’amour demandent merci ;
    Il en est que d’abord embrassent,
    Le soir, les hardis cavaliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Ce n’est pas sur ce ton frivole
    Qu’il faut parler de Padilla,

                Car jamais prunelle espagnole
    D’un feu plus chaste ne brilla ;
    Elle fuyait ceux qui pourchassent
    Les filles sous les peupliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Rien ne touchait ce cœur farouche,
    Ni doux soins, ni propos joyeux ;
    Pour un mot d’une belle bouche,
    Pour un signe de deux beaux yeux,
    On sait qu’il n’est rien que ne fassent
    Les seigneurs et les bacheliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Elle prit le voile à Tolède,
    Au grand soupir des gens du lieu,
    Comme si, quand on n’est pas laide,
    On avait droit d’épouser Dieu.
    Peu s’en fallut que ne pleurassent
    Les soudards et les écoliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Mais elle disait : « Loin du monde,
    Vivre et prier pour les méchants !
    Quel bonheur ! quelle paix profonde
    Dans la prière et dans les chants !
    Là, si les démons nous menacent,
    Les anges sont nos boucliers ! » —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Or, la belle à peine cloîtrée,
    Amour dans son cœur s’installa.
    Un fier brigand de la contrée

          Vint alors et dit : Me voilà !
    Quelquefois les brigands surpassent
    En audace les chevaliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Il était laid ; des traits austères,
    La main plus rude que le gant ;
    Mais l’amour a bien des mystères,
    Et la nonne aima le brigand.
    On voit des biches qui remplacent
    Leurs beaux cerfs par des sangliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Pour franchir la sainte limite,
    Pour approcher du saint couvent,
    Souvent le brigand d’un ermite
    Prenait le cilice, et souvent
    La cotte de maille où s’enchâssent
    Les croix noires des templiers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    La nonne osa, dit la chronique,
    Au brigand par l’enfer conduit,
    Aux pieds de sainte Véronique
    Donner un rendez-vous la nuit,
    À l’heure où les corbeaux croassent,
    Volant dans l’ombre par milliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Padilla voulait, anathème !
    Oubliant sa vie en un jour,
    Se livrer, dans l’église même,
    Sainte à l’enfer, vierge à l’amour,

             Jusqu’à l’heure pâle où s’effacent
    Les cierges sur les chandeliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Or quand, dans la nef descendue,
    La nonne appela le bandit,
    Au lieu de la voix attendue,
    C’est la foudre qui répondit.
    Dieu voulut que ses coups frappassent
    Les amants par Satan liés. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Aujourd’hui, des fureurs divines
    Le pâtre enflammant ses récits,
    Vous montre au penchant des ravines
    Quelques tronçons de murs noircis,
    Deux clochers que les ans crevassent,
    Dont l’abri tuerait ses béliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Quand la nuit, du cloître gothique
    Brunissant les portails béants,
    Change à l’horizon fantastique
    Les deux clochers en deux géants ;
    À l’heure où les corbeaux croassent,
    Volant dans l’ombre par milliers… —
    Enfants, voici des bœufs qui passent.
    Cachez vos rouges tabliers !

    Une nonne, avec une lampe,
    Sort d’une cellule à minuit ;
    Le long des murs le spectre rampe,
    Un autre fantôme le suit ;
    Des chaînes sur leurs pieds s’amassent,

                  De lourds carcans sont leurs colliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    La lampe vient, s’éclipse, brille,
    Sous les arceaux court se cacher,
    Puis tremble derrière une grille,
    Puis scintille au bout d’un clocher ;
    Et ses rayons dans l’ombre tracent
    Des fantômes multipliés. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Les deux spectres qu’un feu dévore,
    Tramant leur suaire en lambeaux,
    Se cherchent pour s’unir encore,
    En trébuchant sur des tombeaux ;
    Leurs pas aveugles s’embarrassent
    Dans les marches des escaliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Mais ce sont des escaliers fées.
    Qui sous eux s’embrouillent toujours ;
    L’un est aux caves étouffées,
    Quand l’autre marche au front des tours ;
    Sous leurs pieds, sans fin se déplacent
    Les étages et les paliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Élevant leurs voix sépulcrales,
    Se cherchant les bras étendus,
    Ils vont… Les magiques spirales
    Mêlent leurs pas toujours perdus ;
    Ils s’épuisent et se harassent
    En détours, sans cesse oubliés. —

               Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    La pluie alors, à larges gouttes,
    Bat les vitraux frêles et froids ;
    Le vent siffle aux brèches des voûtes ;
    Une plainte sort des beffrois ;
    On entend des soupirs qui glacent,
    Des rires d’esprits familiers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Une voix faible, une voix haute,
    Disent : « Quand finiront les jours ?
    Ah ! nous souffrons par notre faute ;
    Mais l’éternité, c’est toujours !
    Là, les mains des heures se lassent
    À retourner les sabliers… » —
    Enfants, voici des bœufs qui passent.
    Cachez vos rouges tabliers !

    L’enfer, hélas ! ne peut s’éteindre.
    Toutes les nuits, dans ce manoir,
    Se cherchent sans jamais s’atteindre
    Une ombre blanche, un spectre noir,
    Jusqu’à l’heure pâle où s’effacent
    Les cierges sur les chandeliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Si, tremblant à ces bruits étranges,
    Quelque nocturne voyageur
    En se signant demande aux anges
    Sur qui sévit le Dieu vengeur,
    Des serpents de feu qui s’enlacent
    Tracent deux noms sur les piliers. — 

    Enfants, voici des bœufs qui passent,

    Cachez vos rouges tabliers !

    Cette histoire de la novice,
    Saint Il defonse, abbé, voulut
    Qu’afin de préserver du vice
    Les vierges qui font leur salut,
    Les prieures la racontassent
    Dans tous les couvents réguliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

     

    GUITARE

    Gastibelza, l'homme à la carabine,
    Chantait ainsi:
    " Quelqu'un a-t-il connu dona Sabine ?
    Quelqu'un d'ici ?
    Dansez, chantez, villageois ! la nuit gagne
    Le mont Falù.
    - Le vent qui vient à travers la montagne
    Me rendra fou !

    Quelqu'un de vous a-t-il connu Sabine,
    Ma senora ?
    Sa mère était la vieille maugrabine
    D'Antequera
    Qui chaque nuit criait dans la Tour-Magne
    Comme un hibou ... -
    Le vent qui vient à travers la montagne
    Me rendra fou !
    Dansez, chantez! Des biens que l'heure envoie

    Il faut user.
    Elle était jeune et son oeil plein de joie
    Faisait penser. -
    À ce vieillard qu'un enfant accompagne
    jetez un sou ! ... -
    Le vent qui vient à travers la montagne
    Me rendra fou.

    Vraiment, la reine eût près d'elle été laide
    Quand, vers le soir,
    Elle passait sur le pont de Tolède
    En corset noir.
    Un chapelet du temps de Charlemagne
    Ornait son cou ... -
    Le vent qui vient à travers la montagne
    Me rendra fou.

    Le roi disait en la voyant si belle
    A son neveu : - Pour un baiser, pour un sourire d'elle,
    Pour un cheveu,
    Infant don Ruy, je donnerais l'Espagne
    Et le Pérou ! -
    Le vent qui vient à travers la montagne
    Me rendra fou.

    Je ne sais pas si j'aimais cette dame,
    Mais je sais bien
    Que pour avoir un regard de son âme,
    Moi, pauvre chien,
    J'aurais gaîment passé dix ans au bagne
    Sous le verrou ... -
    Le vent qui vient à travers la montagne
    Me rendra fou.

    Un jour d'été que tout était lumière,
    Vie et douceur,
    Elle s'en vint jouer dans la rivière
    Avec sa soeur,
    Je vis le pied de sa jeune compagne
    Et son genou ... -
    Le vent qui vient à travers la montagne
    Me rendra fou.

    Quand je voyais cette enfant, moi le pâtre
    De ce canton,
    Je croyais voir la belle Cléopâtre,
    Qui, nous dit-on,
    Menait César, empereur d'Allemagne,
    Par le licou ... -
    Le vent qui vient à travers la montagne
    Me rendra fou.

    Dansez, chantez, villageois, la nuit tombe !
    Sabine, un jour,
    A tout vendu, sa beauté de colombe,
    Et son amour,
    Pour l'anneau d'or du comte de Saldagne,
    Pour un bijou ... -
    Le vent qui vient à travers la montagne
    Me rendra fou.

    Sur ce vieux banc souffrez que je m'appuie,
    Car je suis las.
    Avec ce comte elle s'est donc enfuie !
    Enfuie, hélas !
    Par le chemin qui va vers la Cerdagne,
    Je ne sais où ... -
    Le vent qui vient à travers la montagne
    Me rendra fou.

    Je la voyais passer de ma demeure,
    Et c'était tout.
    Mais à présent je m'ennuie à toute heure,
    Plein de dégoût,
    Rêveur oisif, l'âme dans la campagne,
    La dague au clou ... -
    Le vent qui vient à travers la montagne
    M'a rendu fou !

    Vous êtes bien belle et je suis bien laid.
    A vous la splendeur de rayons baignée ;
    A moi la poussière, à moi l'araignée.
    Vous êtes bien belle et je suis bien laid ;
    Soyez la fenêtre et moi le volet.

    Nous réglerons tout dans notre réduit.
    Je protégerai ta vitre qui tremble ;
    Nous serons heureux, nous serons ensemble ;
    Nous réglerons tout dans notre réduit ;
    Tu feras le jour, je ferai la nuit.

     

    ALTESSE

    Altesse, il m'a fallu des revers, des traverses

    De beau soleil coupé d'effroyables averses,
    Etre pauvre, être errant et triste, être cocu,
    Et recevoir beaucoup de coups de pied au cul.
    Avoir des trous l'hiver dans mes grègues de toile,
    Grelotter, et pourtant contempler les étoiles,
    Pour devenir après, tous mes beaux jours enfuis,
    Le philosophe illustre et profond que je suis.

     

     

    LA CHANSON DE MAGLIA

    Vous êtes bien belle et je suis bien laid.
    A vous la splendeur de rayons baignée ;
    A moi la poussière, à moi l'araignée.
    Vous êtes bien belle et je suis bien laid ;
    Soyez la fenêtre et moi le volet.

    Nous réglerons tout dans notre réduit.
    Je protégerai ta vitre qui tremble ;
    Nous serons heureux, nous serons ensemble ;
    Nous réglerons tout dans notre réduit ;
    Tu feras le jour, je ferai la nuit.


     

    PUISQUE J'AI MIS MA LÈVRE À TA COUPE ENCORE PLEINE 

    Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine ;
    Puisque j'ai dans tes mains posé mon front pâli ; 
    Puisque j'ai respiré parfois la douce haleine 
    De ton âme, parfum dans l'ombre enseveli ;

    Puisqu'il me fut donné de t'entendre me dire
    Les mots où se répand le coeur mystérieux ;
    Puisque j'ai vu pleurer, puisque j'ai vu sourire
    Ta bouche sur ma bouche et tes yeux sur mes yeux ;

    Puisque j'ai vu briller sur ma tête ravie
    Un rayon de ton astre, hélas ! voilé toujours ;
    Puisque j'ai vu tomber dans l'onde de ma vie
    Une feuille de rose arrachée à tes jours ;

    Je puis maintenant dire aux rapides années :
    - Passez ! passez toujours ! je n'ai plus à vieillir !
    Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées ;
    J'ai dans l'âme une fleur que nul ne peut cueillir !

    Votre aile en le heurtant ne fera rien répandre
    Du vase où je m'abreuve et que j'ai bien rempli.
    Mon âme a plus de feu que vous n'avez de cendre !
    Mon coeur a plus d'amour que vous n'avez d'oubli !


     

    RÊVES

    Odes et Ballades, 1827, Livre cinquième-1818-1828, Ode XXV.

    I

        Amis, loin de la ville,
    Loin des palais de roi,
    Loin de la cour servile,
    Loin de la foule vile,
    Trouvez-moi, trouvez-moi,

         Aux champs où l’âme oisive
    Se recueille en rêvant,
    Sur une obscure rive
    Où du monde n’arrive
    Ni le flot, ni le vent,

        Quelque asile sauvage,
    Quelque abri d’autrefois,
    Un port sur le rivage,
    Un nid sous le feuillage,
    Un manoir dans les bois !

           Trouvez-le-moi bien sombre, 
    Bien calme, bien dormant,
    Couvert d’arbres sans nombre, 
    Dans le silence et l’ombre
    Caché profondément !

         Que là, sur toute chose,
    Fidèle à ceux qui m’ont, 
    Mon vers plane, et se pose 
    Tantôt sur une rose,
    Tantôt sur un grand mont.

       Qu’il puisse avec audace,
    De tout nœud détaché,
    D’un vol que rien ne lasse,
    S’égarer dans l’espace
    Comme un oiseau lâché.

     II

        Qu’un songe au ciel m’enlève,
    Que, plein d’ombre et d’amour,
    Jamais il ne s’achève,
    Et que la nuit je rêve
    A mon rêve du jour !

          Aussi blanc que la voile
    Qu’à l’horizon je vois, 
    Qu’il recèle une étoile,
    Et qu’il soit comme un voile
    Entre la vie et moi !

         Que la muse qui plonge 
    En ma nuit pour briller
    Le dore et le prolonge,
    Et de l’éternel songe
    Craigne de m’éveiller !

         Que toutes mes pensées
    Viennent s’y déployer,
    Et s’asseoir, empressées,
    Se tenant embrassées,
    En cercle à mon foyer !

         Qu’à mon rêve enchaînées, 
    Toutes, l’œil triomphant,
    Le bercent inclinées,
    Comme des sœurs aînées 
    Bercent leur frère enfant !

    III

         On croit sur la falaise,
    On croit dans les forêts,
    Tant on respire à l’aise,
    Et tant rien ne nous pèse,
    Voir le ciel de plus près.

             Là, tout est comme un rêve ;
    Chaque voix a des mots,
    Tout parle, un chant s’élève
    De l’onde sur la grève, 
    De l’air dans les rameaux. 

          C’est une voix profonde, 
    Un chœur universel,
    C’est le globe qui gronde, 
    C’est le roulis du monde 
    Sur l’océan du ciel.

        C’est l’écho magnifique 
    Des voix de Jéhova, 
    C’est l’hymne séraphique
    Du monde pacifique 
    Où va ce qui s’en va ;

                Où, sourde aux cris de femmes, 
    Aux plaintes, aux sanglots, 
    L’âme se mêle aux âmes, 
    Comme la flamme aux flammes, 
    Comme le flot aux flots ! 

      IV

           Ce bruit vaste, à toute heure, 
    On l’entend au désert. 
    Paris, folle demeure,
    Pour cette voix qui pleure 
    Nous donne un vain concert.

          Oh ! la Bretagne antique !
    Quelque roc écumant !
    Dans la forêt celtique
    Quelque donjon gothique !
    Pourvu que seulement

           La tour hospitalière
    Où je pendrai mon nid,
    Ait, vieille chevalière,
    Un panache de lierre
    Sur son front de granit.

           Pourvu que, blasonnée
    D’un écusson altier,
    La haute cheminée,
    Béante, illuminée,
    Dévore un chêne entier ; 

           Que, l’été, la charmille
    Me dérobe un ciel bleu ;
    Que l’hiver ma famille,
    Dans l’âtre assise, brille
    Toute rouge au grand feu ;

           Dans les bois, mes royaumes,
    Si le soir l’air bruit,
    Qu’il semble, à voir leurs dômes, 
    Des têtes de fantômes
    Se heurtant dans la nuit ;

          Que des vierges, abeilles
    Dont les cieux sont remplis,
    Viennent sur moi, vermeilles,
    Secouer dans mes veilles
    Leur robe à mille plis !

          Qu’avec des voix plaintives
    Les ombres des héros
    Repassent fugitives,
    Blanches sous mes ogives
    , Sombres sur mes vitraux ! 

     V

           Si ma muse envolée
    Porte son nid si cher
    Et sa famille ailée
    Dans la salle écroulée
    D’un vieux baron de fer ;

              C’est que j’aime ces âges
    Plus beaux, sinon meilleurs,
    Que nos siècles plus sages ;
    A leurs débris sauvages
    Je m’attache, et d’ailleurs

         L’hirondelle enlevée
    Par son vol sur la tour,
    Parfois, des vents sauvée,
    Choisit pour sa couvée
    Un vieux nid de vautour.

               Sa famille humble et douce,
    Souvent, en se jouant,
    Du bec remue et pousse,
    Tout brisé sur la mousse,
    L’œuf de l’oiseau géant.

            Dans les armes antiques
    Mes vers ainsi joueront,
    Et, remuant des piques,
    Riront, nains fantastiques,
    De grands casques au front.

     VI

              Ainsi noués en gerbe,
    Reverdiront mes jours
    Dans le donjon superbe,
    Comme une touffe d’herbe
    Dans les brèches des tours.

           Mais, donjon ou chaumière,
    Du monde délié,
    Je vivrai de lumière,
    D’extase et de prière,
    Oubliant, oublié !
     

    (4 juin 1828)


      

    L'ÂME EN FLEUR

    Si vous n'avez rien à me dire,
    Pourquoi venir auprès de moi ?
    Pourquoi me faire ce sourire
    Qui tournerait la tête au roi ?
    Si vous n'avez rien à me dire,
    Pourquoi venir auprès de moi ?

    Si vous n'avez rien à m'apprendre,
    Pourquoi me pressez-vous la main ?
    Sur le rêve angélique et tendre,
    Auquel vous songez en chemin,
    Si vous n'avez rien à m'apprendre,
    Pourquoi me pressez-vous la main ?

    Si vous voulez que je m'en aille,
    Pourquoi passez-vous par ici ?
    Lorsque je vous vois, je tressaille :
    C'est ma joie et c'est mon souci.
    Si vous voulez que je m'en aille,
    Pourquoi passez-vous par ici ?

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    Victor HUGO pour les Nuls

    Poèmes à (Hu)gogo

  • MAL'ARIA de Paul VERLAINE

    verlaine.pngÊtes-vous comme moi ? — Je déteste les gens qui ne sont pas frileux. Tout en les admirant à genoux, je me sens antipathique à une foule de peintres et de statuaires justement illustres. Les personnes douées de rires violents et de voix énormes me sont antipathiques. En un mot, la santé me déplaît.

    J’entends par santé, non cet équilibre merveilleux de l’âme et du corps qui fait les héros de Sophocle, les statues antiques et la morale chrétienne, mais l’horrible rougeur des joues, la joie intempestive, l’épouvantable épaisseur du teint, les mains à fossettes, les pieds larges, et ces chairs grasses dont notre époque me semble abonder plus qu’il n’est séant.

    Pour les mêmes motifs j’abhorre la poésie prétendue bien portante. Vous voyez cela d’ici : de belles filles, de beaux garçons, de belles âmes, le tout l’un dans l’autre : mens sana... et puis, comme décor, les bois verts, les prés verts, le ciel bleu, le soleil d’or et les blés blonds... J’abhorre aussi cela. Êtes-vous comme moi ?

    Si non, éloignez-vous.

    Si oui, parlez-moi d’une après-midi de septembre, chaude et triste, épandant sa jaune mélancolie sur l’apathie fauve d’un paysage languissant de maturité. Parmi ce cadre laissez-moi évoquer la marche lente, recueillie, impériale, d’une convalescente qui a cessé d’être jeune depuis très peu d’années. Ses forces à peine revenues lui permettent néanmoins une courte promenade dans le parc : elle a une robe blanche, de grands yeux gris comme le ciel et cernés comme l’horizon, mais immensément pensifs et surchargés de passion intense.

    Cependant elle va, la frêle charmeresse, emportant mon faible cœur et ma pensée évidemment complice dans les plis de son long peignoir, à travers l’odeur des fruits mûrs et des fleurs mourantes. 

    product_9782070755875_195x320.jpgextrait de Les Mémoires d'un veuf, 1886

    Découvrez Paradis des albatrosL’objectif de cette réserve naturelle lyrique est de mettre en valeur la poésie classique de langue française par des textes soigneusement présentés et une navigation facile et sobre à travers l’équivalent d’un livre de 15000 pages que l’amateur de poésie pourra parcourir.

     

  • RIMBAUD À CHARLEROI

    « Ce sonnet daté d’octobre 1870 trouve sans doute son inspiration dans un épisode vécu : la fugue qui, à l’automne de cette année-là, conduit le jeune Arthur Rimbaud de Charleville à Douai en passant par la Belgique. On pourrait le définir comme un « poème de route », qui conserve le souvenir d’une halte dans une auberge. Il évoque un moment de bien-être où quelques plaisirs simples suffisent à donner le sentiment du bonheur. » 

    maison-verte.png

    Au Cabaret-Vert

    cinq heures du soir

     

    Depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottines
    Aux cailloux des chemins. J'entrais à Charleroi.
    − Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines
    De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

    Bienheureux, j'allongeai les jambes sous la table
    Verte : je contemplai les sujets très naïfs
    De la tapisserie. − Et ce fut adorable,
    Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

    − Celle-là, ce n'est pas un baiser qui l'épeure ! −
    Rieuse, m'apporta des tartines de beurre,
    Du jambon tiède, dans un plat colorié,

    Du jambon rose et blanc parfumé d'une gousse
    D'ail, − et m'emplit la chope immense, avec sa mousse
    Que dorait un rayon de soleil arriéré.



    Octobre 70.


     

    Un hommage en chanson par le groupe Ablaze

    Texte de Carine-Laure Desguin; musique d'Ernest Hembersin 

     

    Rimbaud à Charleroi par André Guyaux, un reportage d'ACTU-tv

     

    QUELQUES LIENS

    Arthur Rimbaud et sa fugue de 1870

    Au Cabaret-Vert, cinq heures du soir (1870)

    Le passage de Rimbaud et Verlaine à Charleroi en 1872

    Le Cabaret-Vert ferme les portes de la mémoire (2001)

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  • LE BATEAU IVRE d'ARTHUR RIMBAUD

    Le Bateau ivre est un poème écrit par Arthur Rimbaud en 1871 alors qu'il était âgé de 17 ans. 13-570752.jpg

    LE BATEAU IVRE

    Comme je descendais des Fleuves impassibles,
    Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
    Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles,
    Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

    J'étais insoucieux de tous les équipages,
    Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
    Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
    Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

    Dans les clapotements furieux des marées,
    Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,
    Je courus ! Et les Péninsules démarrées
    N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

    La tempête a béni mes éveils maritimes.
    Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
    Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
    Dix nuits, sans regretter l'œil niais des falots !

    Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures,
    L'eau verte pénétra ma coque de sapin
    Et des taches de vins bleus et des vomissures
    Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

    Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
    De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,
    Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
    Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

    Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
    Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
    Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,
    Fermentent les rousseurs amères de l'amour !

    Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
    Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
    L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
    Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !

    J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,
    Illuminant de longs figements violets,
    Pareils à des acteurs de drames très antiques
    Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

    J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
    Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
    La circulation des sèves inouïes,
    Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

    J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
    Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
    Sans songer que les pieds lumineux des Maries
    Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

    J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides
    Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
    D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
    Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux !

    J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses
    Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
    Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,
    Et des lointains vers les gouffres cataractant !

    Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises !
    Échouages hideux au fond des golfes bruns
    Où les serpents géants dévorés des punaises
    Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

    J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
    Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.
    − Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
    Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.

    Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
    La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
    Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes
    Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux...

    Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
    Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
    Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles
    Des noyés descendaient dormir, à reculons !

    Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
    Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,
    Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
    N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;

    Libre, fumant, monté de brumes violettes,
    Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
    Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
    Des lichens de soleil et des morves d'azur ;

    Qui courais, taché de lunules électriques,
    Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
    Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
    Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

    Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
    Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
    Fileur éternel des immobilités bleues,
    Je regrette l'Europe aux anciens parapets !

    J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
    Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
    − Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
    Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?

    Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
    Toute lune est atroce et tout soleil amer :
    L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
    O que ma quille éclate ! O que j'aille à la mer !

    Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
    Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
    Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
    Un bateau frêle comme un papillon de mai.

    Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
    Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
    Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
    Ni nager sous les yeux horribles des pontons.


  • IL N'Y A PLUS RIEN de Léo FERRÉ

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    Il n'y a plus rien figure sur l'album du même nom paru en 1973. C'est le premier album symphonique de Léo Ferré.

     

     

    Écoute, écoute... Dans le silence de la mer, il y a comme un balancement maudit qui vous met le coeur à l'heure, avec le sable qui se remonte un peu, comme les vieilles putes qui remontent leur peau, qui tirent la couverture.

    Immobile... L'immobilité, ça dérange le siècle.
    C'est un peu le sourire de la vitesse, et ça sourit pas lerche, la vitesse, en ces temps.
    Les amants de la mer s'en vont en Bretagne ou à Tahiti...
    C'est vraiment con, les amants.

    IL n'y a plus rien

    Camarade maudit, camarade misère...
    Misère, c'était le nom de ma chienne qui n'avait que trois pattes.
    L'autre, le destin la lui avait mise de côté pour les olympiades de la bouffe et des culs semestriels qu'elle accrochait dans les buissons pour y aller de sa progéniture.
    Elle est partie, Misère, dans des cahots, quelque part dans la nuit des chiens.
    Camarade tranquille, camarade prospère,
    Quand tu rentreras chez toi
    Pourquoi chez toi?
    Quand tu rentreras dans ta boîte, rue d'Alésia ou du Faubourg
    Si tu trouves quelqu'un qui dort dans ton lit,
    Si tu y trouves quelqu'un qui dort
    Alors va-t-en, dans le matin clairet
    Seul
    Te marie pas
    Si c'est ta femme qui est là, réveille-la de sa mort imagée

    Fous-lui une baffe, comme à une qui aurait une syncope ou une crise de nerfs...
    Tu pourras lui dire: "T'as pas honte de t'assumer comme ça dans ta liquide sénescence.
    Dis, t'as pas honte? Alors qu'il y a quatre-vingt-dix mille espèces de fleurs?
    Espèce de conne!
    Et barre-toi!
    Divorce-la
    Te marie pas!
    Tu peux tout faire:
    T'empaqueter dans le désordre, pour l'honneur, pour la conservation du titre...

    Le désordre, c'est l'ordre moins le pouvoir!

    Il n'y a plus rien

    Je suis un nègre blanc qui mange du cirage
    Parce qu'il se fait chier à être blanc, ce nègre,
    Il en a marre qu'on lui dise: " Sale blanc!"

    A Marseille, la sardine qui bouche le Port
    Était bourrée d'héroïne
    Et les hommes-grenouilles n'en sont pas revenus...
    Libérez les sardines
    Et y'aura plus de mareyeurs!

    Si tu savais ce que je sais
    On te montrerait du doigt dans la rue
    Alors il vaut mieux que tu ne saches rien
    Comme ça, au moins, tu es peinard, anonyme, Citoyen!

    Tu as droit, Citoyen, au minimum décent
    A la publicité des enzymes et du charme
    Au trafic des dollars et aux traficants d'armes
    Qui traînent les journaux dans la boue et le sang
    Tu as droit à ce bruit de la mer qui descend
    Et si tu veux la prendre elle te fera du charme
    Avec le vent au cul et des sextants d'alarme
    Et la mer reviendra sans toi si tu es méchant

    Les mots... toujours les mots, bien sûr!
    Citoyens! Aux armes!
    Aux pépées, Citoyens! A l'Amour, Citoyens!
    Nous entrerons dans la carrière quand nous aurons cassé la gueule à nos ainés!
    Les préfectures sont des monuments en airain... un coup d'aile d'oiseau ne les entame même pas... C'est vous dire!

    Nous ne sommes même plus des juifs allemands
    Nous ne sommes plus rien

    Il n'y a plus rien

    Des futals bien coupés sur lesquels lorgnent les gosses, certes!
    Des poitrines occupées
    Des ventres vacants
    Arrange-toi avec ça!

    Le sourire de ceux qui font chauffer leur gamelle sur les plages reconverties et démoustiquées
    C'est-à-dire en enfer, là où Dieu met ses lunettes noires pour ne pas risquer d'être reconnu par ses admirateurs
    Dieu est une idole, aussi!
    Sous les pavés il n'y a plus la plage
    Il y a l'enfer et la Sécurité
    Notre vraie vie n'est pas ailleurs, elle est ici
    Nous sommes au monde, on nous l'a assez dit
    N'en déplaise à la littérature

    Les mots, nous leur mettons des masques, un bâillon sur la tronche
    A l'encyclopédie, les mots!
    Et nous partons avec nos cris!
    Et voilà!

    Il n'y a plus rien... plus, plus rien

    Je suis un chien?
    Perhaps!
    Je suis un rat
    Rien

    Avec le coeur battant jusqu'à la dernière battue

    Nous arrivons avec nos accessoires pour faire le ménage dans la tête des gens:
    "Apprends donc à te coucher tout nu!
    "Fous en l'air tes pantoufles!
    "Renverse tes chaises!
    "Mange debout!
    "Assois-toi sur des tonnes d'inconvenances et montre-toi à la fenêtre en gueulant des gueulantes de principe

    Si jamais tu t'aperçois que ta révolte s'encroûte et devient une habituelle révolte, alors,
    Sors
    Marche
    Crève
    Baise
    Aime enfin les arbres, les bêtes et détourne-toi du conforme et de l'inconforme
    Lâche ces notions, si ce sont des notions
    Rien ne vaut la peine de rien

    Il n'y a plus rien... plus, plus rien

    Invente des formules de nuit: CLN... C'est la nuit!
    Même au soleil, surtout au soleil, c'est la nuit
    Tu peux crever... Les gens ne retiendront même pas une de leur inspiration.
    Ils canaliseront sur toi leur air vicié en des regrets éternels puant le certificat d'études et le catéchisme ombilical.
    C'est vraiment dégueulasse
    Ils te tairont, les gens.
    Les gens taisent l'autre, toujours.
    Regarde, à table, quand ils mangent...
    Ils s'engouffrent dans l'innommé
    Ils se dépassent eux-mêmes et s'en vont vers l'ordure et le rot ponctuel!

    La ponctuation de l'absurde, c'est bien ce renversement des réacteurs abdominaux, comme à l'atterrissage: on rote et on arrête le massacre.
    Sur les pistes de l'inconscient, il y a des balises baveuses toujours un peu se souvenant du frichti, de l'organe, du repu.

    Mes plus beaux souvenirs sont d'une autre planète
    Où les bouchers vendaient de l'homme à la criée

    Moi, je suis de la race ferroviaire qui regarde passer les vaches
    Si on ne mangeait pas les vaches, les moutons et les restes
    Nous ne connaîtrions ni les vaches, ni les moutons, ni les restes...
    Au bout du compte, on nous élève pour nous becqueter
    Alors, becquetons!
    Côte à l'os pour deux personnes, tu connais?

    Heureusement il y a le lit: un parking!
    Tu viens, mon amour?
    Et puis, c'est comme à la roulette: on mise, on mise...
    Si la roulette n'avait qu'un trou, on nous ferait miser quand même
    D'ailleurs, c'est ce qu'on fait!
    Je comprends les joueurs: ils ont trente-cinq chances de ne pas se faire mettre...
    Et ils mettent, ils mettent...
    Le drame, dans le couple, c'est qu'on est deux
    Et qu'il n'y a qu'un trou dans la roulette...

    Quand je vois un couple dans la rue, je change de trottoir

    Te marie pas
    Ne vote pas
    Sinon t'es coincé

    Elle était belle comme la révolte
    Nous l'avions dans les yeux,
    Dans les bras dans nos futals
    Elle s'appelait l'imagination

    Elle dormait comme une morte, elle était comme morte
    Elle sommeillait
    On l'enterra de mémoire

    Dans le cocktail Molotov, il faut mettre du Martini, mon petit!

    Transbahutez vos idées comme de la drogue... Tu risques rien à la frontière
    Rien dans les mains
    Rien dans les poches

    Tout dans la tronche!

    - Vous n'avez rien à déclarer?
    - Non.
    - Comment vous nommez-vous?
    - Karl Marx.
    - Allez, passez!

    Nous partîmes... Nous étions une poignée...
    Nous nous retrouverons bientôt démunis, seuls, avec nos projets d'imagination dans le passé
    Écoutez-les... Écoutez-les...
    Ça rape comme le vin nouveau
    Nous partîmes... Nous étions une poignée
    Bientôt ça débordera sur les trottoirs
    La parlote ça n'est pas un détonateur suffisant
    Le silence armé, c'est bien, mais il faut bien fermer sa gueule...
    Toutes des concierges!
    Écoutez-les...

    Il n'y a plus rien

    Si les morts se levaient?
    Hein?

    Nous étions combien?
    Ça ira!

    La tristesse, toujours la tristesse...

    Ils chantaient, ils chantaient...
    Dans les rues...

    Te marie pas Ceux de San Francisco, de Paris, de Milan
    Et ceux de Mexico
    Bras dessus bras dessous
    Bien accrochés au rêve

    Ne vote pas

    0 DC8 des Pélicans
    Cigognes qui partent à l'heure
    Labrador Lèvres des bisons
    J'invente en bas des rennes bleus
    En habit rouge du couchant
    Je vais à l'Ouest de ma mémoire
    Vers la Clarté vers la Clarté

    Je m'éclaire la Nuit dans le noir de mes nerfs
    Dans l'or de mes cheveux j'ai mis cent mille watts
    Des circuits sont en panne dans le fond de ma viande
    J'imagine le téléphone dans une lande
    Celle où nous nous voyons moi et moi
    Dans cette brume obscène au crépuscule teint
    Je ne suis qu'un voyant embarrassé de signes
    Mes circuits déconnectent
    Je ne suis qu'un binaire

    Mon fils, il faut lever le camp comme lève la pâte
    Il est tôt Lève-toi Prends du vin pour la route
    Dégaine-toi du rêve anxieux des biens assis
    Roule Roule mon fils vers l'étoile idéale
    Tu te rencontreras Tu te reconnaîtras
    Ton dessin devant toi, tu rentreras dedans
    La mue ça ses fait à l'envers dans ce monde inventif
    Tu reprendras ta voix de fille et chanteras Demain
    Retourne tes yeux au-dedans de toi
    Quand tu auras passé le mur du mur
    Quand tu auras autrepassé ta vision
    Alors tu verras rien

    Il n'y a plus rien

    Que les pères et les mères
    Que ceux qui t'ont fait
    Que ceux qui ont fait tous les autres
    Que les "monsieur"
    Que les "madame"
    Que les "assis" dans les velours glacés, soumis, mollasses
    Que ces horribles magasins bipèdes et roulants
    Qui portent tout en devanture
    Tous ceux-là à qui tu pourras dire:

    Monsieur!
    Madame!

    Laissez donc ces gens-là tranquilles
    Ces courbettes imaginées que vous leur inventez
    Ces désespoirs soumis
    Toute cette tristesse qui se lève le matin à heure fixe pour aller gagner VOS sous,
    Avec les poumons resserrés
    Les mains grandies par l'outrage et les bonnes moeurs
    Les yeux défaits par les veilles soucieuses...
    Et vous comptez vos sous?
    Pardon.... LEURS sous!

    Ce qui vous déshonore
    C'est la propreté administrative, écologique dont vous tirez orgueil
    Dans vos salles de bains climatisées
    Dans vos bidets déserts
    En vos miroirs menteurs...

    Vous faites mentir les miroirs
    Vous êtes puissants au point de vous refléter tels que vous êtes
    Cravatés
    Envisonnés
    Empapaoutés de morgue et d'ennui dans l'eau verte qui descend
    des montagnes et que vous vous êtes arrangés pour soumettre
    A un point donné
    A heure fixe
    Pour vos narcissiques partouzes.
    Vous vous regardez et vous ne pouvez même plus vous reconnaître
    Tellement vous êtes beaux
    Et vous comptez vos sous
    En long
    En large
    En marge
    De ces salaires que vous lâchez avec précision
    Avec parcimonie
    J'allais dire "en douce" comme ces aquilons avant-coureurs et qui racontent les exploits du bol alimentaire, avec cet apparat vengeur et nivellateur qui empêche toute identification...
    Je veux dire que pour exploiter votre prochain, vous êtes les champions de l'anonymat.

    Les révolutions? Parlons-en!
    Je veux parler des révolutions qu'on peut encore montrer
    Parce qu'elles vous servent,
    Parce qu'elles vous ont toujours servis,
    Ces révolutions de "l'histoire",
    Parce que les "histoires" ça vous amuse, avant de vous intéresser,
    Et quand ça vous intéresse, il est trop tard, on vous dit qu'il s'en prépare une autre.
    Lorsque quelque chose d'inédit vous choque et vous gêne,
    Vous vous arrangez la veille, toujours la veille, pour retenir une place
    Dans un palace d'exilés, entouré du prestige des déracinés.
    Les racines profondes de ce pays, c'est Vous, paraît-il,
    Et quand on vous transbahute d'un "désordre de la rue", comme vous dites, à un "ordre nouveau" comme ils disent, vous vous faites greffer au retour et on vous salue.

    Depuis deux cent ans, vous prenez des billets pour les révolutions.
    Vous seriez même tentés d'y apporter votre petit panier,
    Pour n'en pas perdre une miette, n'est-ce-pas?
    Et les "vauriens" qui vous amusent, ces "vauriens" qui vous dérangent aussi, on les enveloppe dans un fait divers pendant que vous enveloppez les "vôtres" dans un drapeau.

    Vous vous croyez toujours, vous autres, dans un haras!
    La race ça vous tient debout dans ce monde que vous avez assis.
    Vous avez le style du pouvoir
    Vous en arrivez même à vous parler à vous-mêmes
    Comme si vous parliez à vos subordonnés,
    De peur de quitter votre stature, vos boursouflures, de peur qu'on vous montre du doigt, dans les corridors de l'ennui, et qu'on se dise: "Tiens, il baisse, il va finir par se plier, par ramper"
    Soyez tranquilles! Pour la reptation, vous êtes imbattables; seulement, vous ne vous la concédez que dans la métaphore...
    Vous voulez bien vous allonger mais avec de l'allure,
    Cette "allure" que vous portez, Monsieur, à votre boutonnière,
    Et quand on sait ce qu'a pu vous coûter de silences aigres,
    De renvois mal aiguillés
    De demi-sourires séchés comme des larmes,
    Ce ruban malheureux et rouge comme la honte dont vous ne vous êtes jamais décidé à empourprer votre visage,
    Je me demande comment et pourquoi la Nature met
    Tant d'entêtement,
    Tant d'adresse
    Et tant d'indifférence biologique
    A faire que vos fils ressemblent à ce point à leurs pères,
    Depuis les jupes de vos femmes matrimoniaires
    Jusqu'aux salonnardes équivoques où vous les dressez à boire,
    Dans votre grand monde,
    A la coupe des bien-pensants.

    Moi, je suis un bâtard.
    Nous sommes tous des bâtards.
    Ce qui nous sépare, aujourd'hui, c'est que votre bâtardise à vous est sanctionnée par le code civil
    Sur lequel, avec votre permission, je me plais à cracher, avant de prendre congé.
    Soyez tranquilles, Vous ne risquez Rien

    Il n'y a plus rien

    Et ce rien, on vous le laisse!
    Foutez-vous en jusque-là, si vous pouvez,
    Nous, on peut pas.
    Un jour, dans dix mille ans,
    Quand vous ne serez plus là,
    Nous aurons TOUT
    Rien de vous
    Tout de nous
    Nous aurons eu le temps d'inventer la Vie, la Beauté, la Jeunesse,
    Les Larmes qui brilleront comme des émeraudes dans les yeux des filles,
    Le sourire des bêtes enfin détraquées,
    La priorité à Gauche, permettez!

    Nous ne mourrons plus de rien
    Nous vivrons de tout

    Et les microbes de la connerie que nous n'aurez pas manqué de nous léguer, montant
    De vos fumures
    De vos livres engrangés dans vos silothèques
    De vos documents publics
    De vos règlements d'administration pénitentiaire
    De vos décrets
    De vos prières, même,
    Tous ces microbes...
    Soyez tranquilles,
    Nous aurons déjà des machines pour les révoquer

    NOUS AURONS TOUT

    Dans dix mille ans.

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    Pays-Âges de Léo Ferré, un beau site consacré à l'artiste

  • PLUME D'ANGE de Claude NOUGARO

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    Texte de: Claude NOUGARO, musique de: Jean-Claude VANNIER

    Date de l'enregistrement: 1977

     

    Vous voyez cette plume ?
    Eh bien, c'est une plume...d'ange.
    Mais rassurez vous, je ne vous demande pas de me croire, je ne vous le demande plus.
    Pourtant, écoutez encore une fois, une dernière fois, mon histoire.

    Une nuit, je faisais un rêve désopilant quand je fus réveillé par un frisson de l'air.
    J'ouvre les yeux, que vois-je ?
    Dans l'obscurité de la chambre, des myriades d'étincelles...Elles s'en allaient rejoindre, par tourbillonnements magnétiques, un point situé devant mon lit. 
    Rapidement, de l'accumulation de ces flocons aimantés, phosphorescents, un corps se constituait.
    Quand les derniers flocons eurent terminé leur course, un ange était là, devant moi, un ange réglementaire avec les grandes ailes de lait.
    Comme une flèche d'un carquois, de son épaule il tire une plume, il me la tend et il me dit :

    " C'est une plume d'ange. Je te la donne. Montre-la autour de toi.
    Qu'un seul humain te croie et ce monde malheureux s'ouvrira au monde de la joie.
    Qu'un seul humain te croie avec ta plume d'ange.
    Adieu et souviens toi : la foi est plus belle que Dieu. "

    Et l'ange disparut laissant la plume entre mes doigts.
    Dans le noir, je restai longtemps, illuminé, grelottant d'extase, lissant la plume, la respirant.
    En ce temps là, je vivais pour les seins somptueux d'une passion néfaste. 
    J'allume, je la réveille :
    " Mon amour, mon amour, regarde cette plume...C'est une plume d'ange! Oui ! un ange était là... Il vient de me la donner...Oh ma chérie, tu me sais incapable de mensonge, de plaisanterie scabreuse... Mon amour, mon amour, il faut que tu me croies, et tu vas voir... le monde ! "
    La belle, le visage obscurci de cheveux, d'araignées de sommeil, me répondit:
    " Fous moi la paix... Je voudrais dormir...Et cesse de fumer ton satané Népal ! "
    Elle me tourne le dos et merde !

    Au petit matin, parmi les nègres des poubelles et les premiers pigeons, je filai chez mon ami le plus sûr. 
    Je montrai ma plume à l'Afrique, aux poubelles, et bien sûr, aux pigeons qui me firent des roues, des roucoulements de considération admirative.
    Je sonne.
    Voici mon ami André.
    Posément, avec précision, je vidai mon sac biblique, mon oreiller céleste :
    " Tu m'entends bien, André, qu'on me prenne au sérieux et l'humanité tout entière s'arrache de son orbite de malédiction guerroyante et funeste. À dégager ! Finies la souffrance, la sottise. La joie, la lumière débarquent ! "
    André se massait pensivement la tempe, il me fit un sourire ému, m'entraîna dans la cuisine et devant un café, m'expliqua que moi, sensible, moi, enclin au mysticisme sauvage, moi devais reconsidérer cette apparition.
    Le repos... L'air de la campagne... Avec les oiseaux précisément, les vrais !

    Je me retrouvai dans la rue grondante, tenaillant la plume dans ma poche.
    Que dire ? Que faire ?
    " Monsieur l'agent, regardez, c'est une plume d'ange."
    Il me croit ! 
    Aussitôt les tonitruants troupeaux de bagnoles déjà hargneuses s'aplatissent. Des hommes radieux en sortent, auréolés de leurs volants et s'embrassent en sanglotant.
    Soyons sérieux !
    Je marchais, je marchais, dévorant les visages. Celui ci ? La petite dame ?
    Et soudain l'idée m'envahit, évidente, éclatante... Abandonnons les hommes ! Adressons-nous aux enfants ! Eux seuls savent que la foi est plus belle que Dieu.
    Les enfants...Oui, mais lequel ?
    Je marchais toujours, je marchais encore. Je ne regardais plus la gueule des passants hagards, mais, en moi, des guirlandes de visages d'enfants, mes chéris, mes féeriques, mes crédules me souriaient.
    Je marchais, je volais... Le vent de mes pas feuilletait Paris...Pages de pierres, de bitume, de pavés maintenant.
    Ceux de la rue Saint-Vincent... Les escaliers de Montmartre. Je monte, je descends et me fige devant une école, rue du Mont-Cenis. 
    Quelques femmes attendaient la sortie des gosses. Faussement paternel, j'attends, moi aussi.
    Les voilà.
    Ils débouchent de la maternelle par fraîches bouffées, par bouillonnements bariolés. Mon regard papillonne de frimousses en minois, quêtant une révélation. 
    Sur le seuil de l'école, une petite fille s'est arrêtée. Dans la vive lumière d'avril, elle cligne ses petits yeux de jais, un peu bridés, un peu chinois et se les frotte vigoureusement.
    Puis elle reprend son cartable orange, tout rebondi de mathématiques modernes.
    Alors j'ai suivi la boule brune et bouclée de sa tête, gravissant derrière elle les escaliers de la Butte.
    À quelque cent mètres elle pénétra dans un immeuble. 
    Longtemps, je suis resté là, me caressant les dents avec le bec de ma plume.
    Le lendemain je revins à la sortie de l'école et le surlendemain et les jours qui suivirent.
    Elle s'appelait Fanny. Mais je ne me décidais pas à l'aborder. Et si je lui faisais peur avec ma bouche sèche, ma sueur sacrée, ma pâleur mortelle, vitale ? 
    Alors, qu'est-ce que je fais ? Je me tue ? Je l'avale, ma plume ? Je la plante dans le cul somptueux de ma passion néfaste ?
    Et puis un jeudi, je me suis dit : je lui dis.
    Les poumons du printemps exhalaient leur première haleine de peste paradisiaque. 
    J'ai précipité mon pas, j'ai tendu ma main vers la tête frisée... Au moment où j'allais l'atteindre, sur ma propre épaule, une pesante main s'est abattue. 
    Je me retourne, ils étaient deux, ils empestaient le barreau 
    " Suivez nous ".

    Le commissariat. 
    Vous connaissez les commissariats ?
    Les flics qui tapent le carton dans de la gauloise, du sandwich... 
    Une couche de tabac, une couche de passage à tabac.
    Le commissaire était bon enfant, il ne roulait pas les mécaniques, il roulait les r :
    " Asseyez vous. Il me semble déjà vous avoir vu quelque part, vous. 
    Alors comme ça, on suit les petites filles ?
    Quitte à passer pour un détraqué, je vais vous expliquer, monsieur, la véritable raison qui m'a fait m'approcher de cette enfant. 
    Je sors ma plume et j'y vais de mon couplet nocturne et miraculeux.
    - Fanny, j'en suis certain, m'aurait cru. Les assassins, les polices, notre séculaire tennis de coups durs, tout ça, c'était fini, envolé !
    Voyons l'objet, me dit le commissaire. 
    D'entre mes doigts tremblants il saisit la plume sainte et la fait techniquement rouler devant un sourcil bonhomme.
    - C'est de l'oie, ça... me dit il, je m'y connais, je suis du Périgord
    Monsieur, ce n'est pas de l'oie, c'est de l'ange, vous dis je !
    Calmez vous ! Calmez vous ! Mais vous avouerez tout de même qu'une telle affirmation exige d'être appuyée par un minimum d'enquête, à défaut de preuve.
    Vous allez patienter un instant. On va s'occuper de vous. Gentiment, hein ? gentiment. "

    On s'est occupé de moi, gentiment.
    Entre deux électrochocs, je me balade dans le parc de la clinique psychiatrique où l'on m'héberge depuis un mois.
    Parmi les divers siphonnés qui s'ébattent ou s'abattent sur les aimables gazons, il est un être qui me fascine. C'est un vieil homme, très beau, il se tient toujours immobile dans une allée du parc devant un cèdre du Liban. Parfois, il étend lentement les bras et semble psalmodier un texte secret, sacré.
    J'ai fini par m'approcher de lui, par lui adresser la parole.
    Aujourd'hui, nous sommes amis. C'est un type surprenant, un savant, un poète.
    Vous dire qu'il sait tout, a tout appris, senti, perçu, percé, c'est peu dire.
    De sa barbe massive, un peu verte, aux poils épais et tordus, le verbe sort, calme et fruité, abreuvant un récit où toutes les mystiques, les métaphysiques, les philosophies s'unissent, se rassemblent pour se ressembler dans le puits étoilé de sa mémoire.
    Dans ce puits de jouvence intellectuelle, sot, je descends, seau débordant de l'eau fraîche et limpide de l'intelligence alliée à l'amour, je remonte.
    Parfois il me contemple en souriant. Des plis de sa robe de bure, il sort des noix, de grosses noix qu'il brise d'un seul coup dans sa paume, crac ! pour me les offrir.

    Un jour où il me parle d'ornithologie comparée entre Olivier Messiaen et Charlie Parker, je ne l'écoute plus.
    Un grand silence se fait en moi. 
    Mais cet homme dont l'ange t'a parlé, cet homme introuvable qui peut croire à ta plume, eh bien, oui, c'est lui, il est là, devant toi !
    Sans hésiter, je sors la plume.
    Les yeux mordorés lancent une étincelle. 
    Il examine la plume avec une acuité qui me fait frémir de la tête aux pieds.
    " Quel magnifique spécimen de plume d'ange vous avez là, mon ami.
    Alors vous me croyez ? vous le savez !
    Bien sûr, je vous crois. Le tuyau légèrement cannelé, la nacrure des barbes, on ne peut s'y méprendre. 
    Je puis même ajouter qu'il s'agit d'une penne d'Angelus Maliciosus.
    Mais alors ! Puisqu'il est dit qu'un homme me croyant, le monde est sauvé...
    Je vous arrête, ami. Je ne suis pas un homme.
    Vous n'êtes pas un homme ?
    Nullement, je suis un noyer.
    Vous vous êtes noyé ?
    Non. Je suis un noyer. L'arbre. Je suis un arbre. "

    Il y eut un frisson de l'air. 
    Se détachant de la cime du grand cèdre, un oiseau est venu se poser sur l'épaule du vieillard et je crus reconnaître, miniaturisé, l'ange malicieux qui m'avait visité. 
    Tous les trois, l'oiseau, le vieil homme et moi, nous avons ri, nous avons ri longtemps, longtemps...
    Le fou rire, quoi !

    Le site de Claude NOUGARO

    Le site de Jean-Claude VANNIER 

    claudenougaroplumedange.jpg?w=640 

  • PRIÈRE AUX MOTS et autres poèmes d'EMMANUELLE MÉNARD

    1.

    PRIÈRE AUX MOTS

     

    O mots

    vous qui savez

    Enlevez-nous les murs de l'esprit

    qui ombrent nos doutes

    le filet du ciel où nos rêves s'agitent

    le cœur animal tapi entre deux terres

    les arbres qui cachent les trésors du soleil!

    Détruisez

    détruisez jusqu'à raser les têtes!

    Ces ballons solides et à l'œil qui s'entête

    montés sur des corps aux jambes immobiles

     

    Là-bas

    dans le bleu

    il y a ce courant qui vous ramène à moi

    jusqu'aux bords de mon âme

    Un bleu inconnu fait d'air libre et de vent

    un bleu invisible comme le souffle de vie

    un bleu là et ailleurs dont le nom est unique!

    O mots des chansons, des livres et des images

    Rendez-nous cette chair qui cherche son squelette

    Rendez-nous cette voix qui a chassé son maître!

    Ici les dieux sont des cadavres

    et l'esprit un homme en deuil

    Ici la terre est lasse et réduite à la terre

    lignes horizontales qui ne baillent que d'ennui

     

    Donnez

    donnez aux hommes qui ont tué l'enfance

    ces assassins des rues et fondus dans l'asphalte

    Donnez

    donnez aux bouches pour qu'elles s'ouvrent enfin

    ces caves abandonnées aux bouteilles qui s'empilent

    Donnez-nous de l'amour

    l'amour qu'on a crevé

    à force de cadeaux et de diamants saillants!

    Donnez nous de vraies mains

    pour prendre et non jeter

    nous qui aimons l'objet à en perdre la vie!

    J'entends votre musique

    votre flûte enchantée

    qui sait braver les guerres et les soldats peureux

    J'entends votre silence

    la parole au tombeau

    qui pleure dans un musée au fond de notre gorge

    Regardez ces yeux vides de ne pas vous avoir

    et ces cerveaux livides qui s'abreuvent d'espoir!

     


    2.

    O vous

    mes beaux seigneurs

    ayez pitié de nous

    Nous les hommes affamés au ventre bien rempli

    nous les hommes endiablés qui courons sur des lunes!

    Ecoutez le chant maigre de ces livres en série

    qui remplissent les rayons comme on viderait des verres!

    Ecoutez ces belles plumes

    qui grincent au diapason

    sur un désert de pierres et de papiers mâchés

     

    Que dire sans vous

    qui sculptez la raison et peignez la folie

    et toutes ces émotions?

     

    Que devenir sans vous

    qui devenez ce nous

    la parole de la vie

    la parole que je suis?

     

     

    3.

    SOMMEIL

     

    La nuit est montée

    et le silence

    serein

    repose sur la mer

     

    La nuit est montée

    comme une tour

    au sifflement d’un ange

     

    Pierre de feu

    qui s’écaille au jour

     

    Roulement de timbre

    à la peau noire et dorée

     

    La nuit est montée

    je m’endors

    au creux de l’amour

    entre fumées de rêves

    et lacets d’escaliers

    que je grimpe, grimpe

    jusqu’à oublier tout.

     

     

    4.

    PARCE QUE LES MURS SONT LÁ

     

    La tête comme un fou

    Tu martèles des idées

    sur des morceaux d’hiver

     

    La tête coupée violée

    par le passé qui pleure

    et le futur qui rit

     

    La tête dans le sommeil

    de la brute animale

    qui rampe sur de faux ciels

     

    La tête

    aux mille pattes bandées

    parce que les murs sont là.

     

     

    5.

    AU PAYS DU CORPS

     

    J’ai pavoisé dans les reliefs

    au goût familier de la terre

     

    J’ai miroité à la lisière

    d’un amour béni par les diables

     

    J’ai enfanté de nouveaux mondes

    tombés à la naissance du jour

     

    J’ai lu des phrases et des idées

    qu’on vendait dans de fausses doublures

     

    J’ai prié tout même les murs

    pour qu’ils me rendent la parole

     

    J’ai puisé larmes et pacotilles

    à la source du temps qui passe

     

    J’ai usé jambes et pantalons

    en m’asseyant sur des frontières

     

    J’ai caracolé dans le vide

    avec des vertiges retenus

     

    J’ai bandé l’arc et le regard

    pour trouver l’œil de l’inconnu

     

    J’ai agenouillé mes tristesses

    au pied d’un dieu qui s’effritait

     

    J’ai cheminé à travers corps

    pour trouver

    enfin

    la lumière.

     

     

    6.

    L’OISEAU

     

    L’oiseau cherche sa rime

    dans le gris du trottoir

     

    La rose comme une épine

    qui blesserait le temps

     

    La main de l’assassin

    qui prendrait du bon temps

     

    L’oiseau comme une rime

    trimballe ses plumes acides

    l’air de défier ceux-là

    qui tuent les belles chansons

    l’air de crier « Paris ! »

    aux orphelins du soir

     

    quand la ville ici-bas

    promet luxe et lumière

    le sourire plein de sang

    pour cacher les misères

     

    L’oiseau cherche l’oiseau

    qui connaissait les arbres

    le ciel aussi les larmes

    et le miroir des hommes.

     

     

    7.

    HOMMAGE À PIRANDELLO

     

    Dans le placard des sentiments

    mon âme hésite

    Manteau chapeau foulard ?

    Farce qui attrape

    l’autre ?

     

    Les porte-drapeaux se hissent

    dans les cœurs

    La flamme en lambeaux

    crie un son de silence

     

    Pourquoi la scène

    qui est partout

    dans les coulisses ou dans les rues ?

    Pourquoi le brut

    au fond du trou

    qu’on entend gémir dans les murs ?

     

    Pavoise pavane pas de mot

    pour faire face

    Parole qui efface les lignes du corps

    Paroi parure pas de temps

    pour rêver

    la vérité qu’on n’ose aimer.

     

     

    8.

    JE SÈCHE

     

    « Je sèche

    me dit mon âme

    Je sèche comme un bout de bois

    qui se languit du brasier

    comme un cartable

    foutu à la porte de l’école

    comme une rivière

    que l’océan ignore

     

    Je sèche

    le dos pelé

    par la faim la soif

    le désir de l’encrier

    cette circulation divine

    qui vient réchauffer tout l’espace

     

    Je sèche

     

    Le soleil est ma lune

    ma lune ma grimace

    l’encrier renversé.

     

     

    9.

    L’HOMME AU CIGARE

     

    La rue est pleine de poubelles

    mais le cigare triomphe

    entre les dents

    de l’homme en vert

    qui rugit de froid

     

    Deux coups de balai

    Bruxelles s’éveille

    Huit heures à la montre

    Bruxelles a les joues rouges

     

    Qu’importe les gelées

    la fumée se déroule

    telle une écharpe en laine

    sur le bord du trottoir

     

    Il ramasse à la pelle

    des rêves tombés d’hier

    des bouts d’histoires sans rime

    raison du temps qui lasse

    et salit les pavés

     

    Cendres qui se prélassent

     

    Sous le soleil d’hiver.

     

     

    10.

    LA VIEILLE EUROPE

     

    La vieille Europe

    a des parfums d’automne

    que les frontières dessinent

    la bouche pleine d’histoires

     

    La vieille Europe

    comme un cri monotone

    abusée par l’ennui

    qui couche son stylo

    terrassée par des bruits

    d’hier et d’aujourd’hui

     

    Et pourtant fière encore

    d’avoir le corps de l’autre

    celle dont on rêve tout bas

    avec des idées hautes.

     

     

    11.

    UN HOMME À LA RUE !

     

    Au bout de la canne à pêche

     

    Un homme

    à la rue

     

    saccadée

     

    Des couleurs déchirées

    traversent ses yeux

    des doutes et des ondées

    comme un cœur quand il pleure

    le grognement des dents

    ou le chien qui veut mordre

     

    Les gens sont des passants

    et pas un ne le voit

    les gens semaines allant

    comme les trottoirs qui s’usent.

     

     

    12.

    DIMANCHE

     

    Dimanche comme un jour de débris

    où l’on reconstruit

    ses peines

    ses ravines

    ses souvenirs au goût suave

    d’un thé sucré qu’on aurait pris

    sous la tonnelle

    dans un placard

    à l’ombre d’un arbre sans feuilles

     

    Dimanche où les visages dérangent

    comme des gueules sans dents ou sans bouche

    des couloirs d’os et d’océans

    des rêves mal famés et qui courent

     

    Dimanche

     

    la ville silence

    les bruits manchots

     

    l’âcre espérance

    qui tombe tombe

    jusqu’au lundi.

     

     

    12.

    LA PEAU DES MOTS

     

    J’ai perdu la peau des mots

    mais pour quelle autre peau ?

     

    Des trous des chagrins

    toute cette chair trop verbale

    a grimpé comme un lierre

    sur le mur des années

     

    J’ai perdu

     

    Quoi exactement ?

    Le sens

    la fine pellicule

    l’enveloppe qui enfermait le monde ?

     

    Et là sur le chemin

    presque nue comme la route

    que mes pas vont construire

    je regarde l’espoir

    de découvrir enfin.

     

     

    14.

    DE BELLEVILLE À BEAUBOURG

     

    Cercles pachydermiques

    floraisons de couleurs

    je marche en relief

    dans des jets de lumière

    l’œil comme une canne à pêche

    la bouche mi ouverte

    éclatée par morceaux

    qui me dirigent vers tout

     

    Cercles géométriques

    et formes tentaculaires

    le tableau me dévore

    d’un regard animal

     

    Circulations de vie

    dans des couloirs de murs

    je suis le labyrinthe

    qui s’éprend du miroir

     

    et le matin enfin

    comme né entre mes mains

     

    un corps plein de musique

    aux notes improvisées.

     

     

    15.

    SUR LES PAS DE PARIS

     

    Des toits sur les pigeons

    des livres sur les murs

    Paris

    est un délice

    Où s’enlise mon corps

     

    Licence sur licence

    je vais au gré de l’Art

    marcher en florescence

    sur des terrepleins de rêves

     

    Des toits sur le ciel bleu

    entre quelques nuages

    partout

    fumées de cris

    et visages découverts

    la route est un chemin

    de nœuds qui se dénouent

    l’astre de l’intérieur

    qu’envient toutes les étoiles

     

    Enfin là-bas le sable

    comme un dépôt d’argent

    l’être

    qui a signé avec la plume en sang.

     

     

    16.

    PARIS-BRUXELLES

     

    Paris Bruxelles l’échappée belle

    je cale mes rêves entre deux ailes

    Ciel magritté d’étoiles du nord

    la Janneken pis m’a j’té un sort

     

    Paris Bruxelles sans son rimmel

    pavot pavé de décibels

    tu danses en habits d’arlequin

    en chantant des accents ricains

     

    Paris Bruxelles un peu pêle-mêle

    à l’anima mâle et femelle

    j’t’ai dans la peau d’un cœur de beurre

    où j’m’amphétamine au bonheur

     

    Paris Bruxelles pas deux comme elles

    où des fils humains s’entremêlent

    t’as soif de mots qui tombent en tuile

    et d’briques à broc qui font tâche d’huile

     

    Paris Bruxelles un poil rebelle

    le cheveu sale ou poivre et sel

    tu traînes tes humeurs au trottoir

    entre deux blanches et quelques noires

     

    Paris Bruxelles, clair d’étincelles

    en pièces détachées de Babel

    tu m’fais de l’œil comme tes jardins

    qu’ont vus passer les Sarrasins

     

    Paris Bruxelles deux citadelles

    un mur de vent et d’ribambelles

    d’enfants qui feront le futur

    avec des vertes et des pas mûres

     

    Paris Bruxelles deux pierres que j’aime

    dans le doux secret du dilemme.

     

    EM.jpgEmmanuelle MÉNARD est née à Paris avec des origines carolorégienne et vit à Bruxelles. Elle écrit depuis plus de 20 ans dans différents domaines tels que le récit, la nouvelle, le théâtre, la poésie tout en s'adonnant aussi à la peinture (plusieurs expositions à Bruxelles). Elle fait partie du cercle du grenier Jane Tony ainsi que que du réseau Arts et Lettres.

    Elle vient de publier un roman, LES DIEUX BOITEUX chez Mon petit éditeur.

    Le livre sur le site de l'éditeur

    Sa dernière pièce, LA TOURNÉE DES CHAGRINS, est téléchargeable  ICI

    Une lecture publique (entrée libre) de cette pièce aura lieu le dimanche 8 février 2015 au Corner Café, rue du Noyer, 189 à 1000 Bruxelles.

    La page Facebook de l'événement

    La page d'Emmanuelle Ménard sur le site de l'AEB

  • Gilles BRULET

               1280px-Cabu_20080318_Salon_du_livre_3.jpg

                          

                                                                       à mon frère Cabu

     

    Les monstres ont trouvé 

    l'homme fondamental

    la tête du poème:

     

    le roi-enfant de la fourmillière

     

    Ils l'ont trouvé par hasard

    car les monstres sont ignorants

     

    - que le hasard soit maudit - 

     

    le roi-enfant ne se cachait pas

    il était sûr de sa lumière

    il dessinait comme personne

    sur le toit de son coeur

     

    aimé de la neige

    et de la liberté

     

    les monstres l'ont trouvé

    et ont fait gicler son sang

    comme celui d'un moustique

    sans savoir que c'était le roi-enfant

     

    et maintenant

    nous et les monstres

    sommes en grand danger de mort

     

    car la fourmillière

     

    c'est l'humanité toute entière

     

     

    Le site de Gilles Brulet

     

  • PAPA et autres poèmes de Sylvia PLATH (1932-1963)

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    JE SUIS VERTICALE (28 mars 1961)

     

    Mais je voudrais être horizontale.

    Je ne suis pas un arbre dont les racines en terre

    Absorbent les minéraux et l'amour maternel

    Pour qu’à chaque mars je brille de toutes mes feuilles,

    Je ne suis pas non plus la beauté d'un massif 

    Suscitant des Oh et des Ah et grimée de couleurs vives,

    Ignorant que bientôt je perdrai mes pétales.

    Comparés à moi, un arbre est immortel

    Et une fleur assez petite, mais plus saisissante,

    Et il me manque la longévité de l'un, l'audace de l'autre.

     

    Ce soir, dans la lumière infinitésimale des étoiles,

    Les arbres et les fleurs ont répandu leur fraîche odeur.

    Je marche parmi eux, mais aucun d'eux n'y prête attention.

    Parfois je pense que lorsque je suis endormie

    Je dois leur ressembler à la perfection --

    Pensées devenues vagues..

    Ce sera plus naturel pour moi, de reposer.

    Alors le ciel et moi converseront à coeur ouvert,

    Et je serai utile quand je reposerai définitivement:

    Alors peut-être les arbres pourront-ils me toucher, et les fleurs m'accorder du temps.

     

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    ARBRES D'HIVER

     

    Les lavis bleus de l'aube se diluent doucement

    Posé sur son buvard de brume

    Chaque arbre est un dessin d'herbier - 

    Mémoires accroissant cercle à cercle

    Une série d'alliances.

     

    Plus de clabaudages et d'avortements,

    Plus vrais que des femmes,

    Ils sont de semaison si simple!

    Frôlant les souffles déliés

    Mais plongeant profond dans l'histoire -

     

    Et longés d'ailes, ouverts à l'au-delà.
    En cela pareils à Léda.

    Ô mère des feuillages, mère de la douceur

    Qui sont ces vierges de pitié?

    Des ombres de ramiers usant leur berceuse inutile.

     

     

     

     

     

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    ARIEL


    Un moment de stase dans l’obscurité.
    Puis l’irréel écoulement bleu
    Des rochers, des horizons.

    Lionne de Dieu,
    Nous ne faisons plus qu’un,
    Pivot de talons, de genoux ! ? Le sillon

    S’ouvre et va, frère
    De l’arc brun de cette nuque
    Que je ne peux saisir,

    Yeux nègres
    Les mûres jettent leurs obscurs
    Hameçons ?

    Gorgées de doux sang noir ?
    Leurs ombres.
    C’est autre chose

    Qui m’entraîne fendre l’air ?
    Cuisses, chevelure ;
    Jaillit de mes talons.

    Lumineuse
    Godiva, je me dépouille ?
    Mains mortes, mortelle austérité.

    Je deviens
    L’écume des blés, un miroitement des vagues.
    Le cri de l’enfant

    Se fond dans le mur.
    Et je
    Suis la flèche,

    La rosée suicidaire accordée
    Comme un seul qui se lance et qui fonce
    Sur cet œil

    Rouge, le chaudron de l’aurore.

     

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    DAME LAZARE

     

    Je l’ai encore refait

    un an parmi dix

    j’y suis arrivée -

     

    comme un miracle ambulant, ma peau

    brillante comme un abat-jour de nazi

    mon pied droit

     

    un presse-papiers

    mon linge juif,

    sans caractère, magnifique

     

    serviette enlevée

    o mon ennemi,

    est-ce que je fais si peur ?

     

    le nez, les orbites des yeux, toute la denture ?

    le souffle aigre

    s’évaporera en un seul jour.

     

    Bientôt, bientôt la chair

    le trou de la tombe sera mon chez moi sur moi

    et m’aura mangée

     

    Et je suis une femme tout sourire

    je n'ai que trente ans.

    Mourir

    Est un art, comme tout le reste.

    Je le fais vraiment très bien.

     

    Je le fais si bien que cela ressemble à l’enfer

    je le fais si bien que cela semble réel

    j’imagine que vous puissiez dire elle a un appel.

     

    C’est suffisamment facile de le faire dans une cellule

    C’est suffisamment facile de le faire et de rester sur place.

    C’est le théâtral

     

    retour en scène dans le vaste jour

    à la même place, avec le même visage, le même cri

    amusé et brutal :

     

    « Un miracle !"

    Cela me met K.O.

    Il y a une plainte

     

    pour mes cicatrices béantes, il y a une plainte

    pour l’audition de mon cœur -

    cela ira au bout.

     

    et il y a une plainte, une très importante plainte

    pour un mot ou un contact

    Ou une goutte de sang

     

    ou une parcelle de mes cheveux sur mes vêtements.

    Et oui, et oui, Herr Doktor,

    et oui, seigneur ennemi.

     

    Je suis ton opus,

    je suis ton objet précieux

    le bébé en or pur

     

    qui hurle en fondant en un cri perçant

    je me tourne et je brûle.

    Ne crois donc pas que je sous-estime ta grande préoccupation.

     

    Cendre, cendre -

    tu as fouiné et remué.

    Chair, os, il n’y a rien ici -

     

    un gâteau de savon

    un anneau de mariage,

    un plombage en or.

     

    Seigneur Dieu, seigneur Lucifer

    fais gaffe

    fais gaffe.

     

    Jaillissant de mes cendres

    je m’élève avec mes cheveux rouges

    et je bouffe les hommes comme l’air.


     

    LES DANSES NOCTURNES

    Un sourire est tombé dans l'herbe
    Irrattrapable 

    Et tes danses nocturnes où iront-elles
    se perdre. Dans les mathématiques ?

    De tels bonds, des spirales si pures --
    Cela doit voyager

    Pour toujours de par le monde, je ne resterai donc pas
    totalement privée de beauté, il y a ce don

    De ton petit souffle, l'odeur d'herbe
    Mouillée de ton sommeil, les lys , les lys.

    Leur chair ne tolère aucun contact.
    Plis glacés d'amour-propre, l'arum,

    Le tigre occupé de sa parure --
    Robe mouchetée, déploiement de pétales brûlants,

    Tes comètes
    Ont un tel espace à traverser,

    Tant de froid et d'oubli.
    Alors les gestes se défond --

    Humains et chauds et leur éclat
    Saigne et s'émiette

    A travers les noires amnésies du ciel.
    Pourquoi me donne-t-on

    Ces lampes, ces planètes
    Qui tombent comme des bénédictions, des flocons --

    Paillettes blanches, alvéoles
    Sur mes yeux, ma bouche, mes cheveux --

    Qui me touchent puis disparaissent à tout jamais.
    Nulle part.

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    MOUTONS DANS LA BRUME


    Les collines descendent dans la blancheur
    Les gens comme des étoiles
    Me regardent attristés : je les déçois.

    Le train laisse une trace de son souffle.
    O lent
    Cheval couleur de rouille,

    Sabots, tintement désolé--
    Tout le matin depuis ce
    Matin sombre,

    Fleur ignorée.
    Mes os renferment un silence, , les champs font
    Au loin mon coeur fondre.

    Ils menacent de meconduire à un ciel
    Sans étoiles ni père, ,une eau noire.

     

     

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    COQUELICOTS EN JUILLET

    Petits coquelicots, petites flammes d'enfer,
    Vous ne faites pas mal ?

    Vous tremblez. je ne sais pas vous toucher.
    Je mets les mains dans les flammes. Rien ne brûle.

    Et cela m'épuise de vous regarder
    Trembler comme ça, rouge vifs et froissés comme une bouche.

    Une bouche que l'on vient d'ensanglanter.
    Oh! petites jupes sanglantes !

    Il y a des vapeurs que je ne peux toucher.
    Où est votre opium, où sont vos capsules ecoeurantes ?

    Si je pouvais saigner, ou dormir!--
    Si ma bouche pouvait épouser une blessure pareille !

    ou vos sucs distiller pour moi, dans cette capsule de verre,
    Une stupeur, un apaisement.

    Mais pas de couleur. Pas de couleur.

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    LETTRE EN NOVEMBRE


    Mon amour, le monde
    Tourne, le monde se colore. Le réverbère
    Déchire sa lumière à travers les cosses
    Du cytise ébourrifé à neuf heures du matin.
    C'est l'Arctique,

    Ce petit cercle noir,
    Ses herbes fauves et soyeuses -- des cheveux de bébé.
    L'air devient vert, un vert
    Très doux et délicieux.
    Sa tendresse me réconforte comme un bon édredon.

    Je suis ivre, bien au chaud.
    Je suis peut-être énorme,
    Si bêtement heureuse
    Dans mes bottes en caoutchouc,
    A patauger dans ce rouge si beau, à l'écraser.

    Je suis ici chez moi
    Deux fois par jour
    J'arpente ma terre, je flaire
    Le houx barbare,
    Son fer viride et pur,

    Et le mur des vieux cadavres
    Je les aime.
    Je les aime comme l'histoire.
    Puis les pommes d'or,
    Imagine --

    Imagine mes soixante-dix arbres
    Dans une épaisse et funèbre soupe grise
    Occupés à retenir leurs balles d'or éclatant,
    Leur million
    De feuilles métalliques haletantes.

    Ô amour, ô célibat.
    Je suis seule avec moi,
    Trempée jusqu'à la taille.
    L'or irremplaçable
    Saigne et s'assombrit, gorge des Thermopyles.

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    LES ANNÉES


    Elles entrent comme des animaux venus de l'espace
    Cosmique du,houx aux feuilles épineuses
    Qui ne sont pas les pensées du yogi en moi
    Mais du vert et de l'obscur si purs
    Qu'elles gèlent et se figent.

    Ô Dieu, je ne suis pas comme toi
    Dans le vide de ta nuit
    Où se collent les étoiles, stupides confettis.
    L'éternité m'ennuie,
    je n'en ai jamais voulu.

    Ce que j'aime de toute mon âme c'est
    Le piston en action --
    A en mourir.
    Et les sabots des chevaux,
    Leur écume sans pitié.

    Et toi, grande Stase --
    Qu'y a-t-il de si ,grand dans tout ça !
    Est-ce un tigre cette année , ce qui rugit à la porte ?
    C'est un Christus
    L'atroce

    Mors-de-Dieu en lui
    Qui se languit de voler, d'en finir ?
    Les baies sanglantes sont elles-mêmes, parfaitement immobiles.
    Les sabots n'attendent pas.
    Au lointain bleu les pistons sifflent.

     

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    PAPA (12 octobre 1962)

    Ne fais pas, ne fais pas, 
    plus jamais, chaussures noires
    dans lesquelles j’ai vécu comme un pied
    pendant trente ans, pauvre et blanche,
    osant à peine respirer ou éternuer.

    Papa, j’ai dû te tuer. 
    Tu es mort avant que j’en ai eu le temps --
    Lourd comme marbre, un sac débordant de Dieu,
    grand comme un phoque de Frisco

    et une tête dans l’étrange Atlantique
    où se déverse grain vert ou bleu
    dans les eaux hors du si beau bateau Nauset 
    au se déverse grain vert ou bleu
    J’ai souvent prié pour te retrouver
    Ach, du. 

    Dans la langue allemande, dans la ville polonaise
    nivelé à ras par les rouleaux
    des guerres, guerres, guerres.
    Mais le nom de la ville est commun. 
    Mon ami polonais

    Me dit qu’il y en a une douzaine ou deux.
    Aussi je ne pourrais jamais raconter 
    où tu avais mis les pieds, tes racines.
    Jamais je ne pus te parler.
    La langue était coincée dans ma mâchoire.

    Cela coince dans le piège des fils de la barbe.
    Ich, ich, ich, ich, 
    je peux difficilement parler.
    Je pensais que tout Allemand était toi
    et la langue obscène.

    Une locomotive,une locomotive
    me déportant comme un juif
    Un juif de Dachau, Auschwitz, Belsen.
    Je commence à parler comme un juif.
    Je pense que je devrais bien être un juif.

    La neige du Tyrol, la bière légère de Vienne
    ne sont ni pures ni vraies.
    avec mes ancêtres tziganes et ma chance bizarre
    et mon sac de contrefaçon et mon sac de contrefaçon
    je dois être un morceau de juif. 

    Toujours je t'ai vénéré
    avec ta Luftwaffe, ton charabia
    et ta moustache si soignée
    et tes yeux d'aryen, d'un bleu d'acier 
    Panzer-man, panzer-man, O toi--- 

    Pas Dieu mais une croix gammée
    si noire qu’aucun ciel ne pouvait glapir au travers
    Chaque femme adore un fasciste,
    la botte sur le visage, la brute
    le cœur de brute comme une brute comme toi.

    Tu es devant le tableau noir, papa
    dans cette image que je garde de toi,
    une crevasse au menton au lieu de ton pied
    Mais pas besoin du diable pour cela, non pas moins
    que cet homme noir qui

    déchire en deux mon joli cœur rouge 
    J'avais dix ans quand ils t'ont mis en terre.
    À vingt ans j'ai tenté de mourir
    et de revenir en arrière, en arrière, en arrière vers toi.
    je pensais que les os le permettraient enfin.

    Mais ils m'ont chassé du sac
    et ils m'ont coincé en moi-même avec de la glue.
    Alors j'ai su que faire. 
    J'ai fait un modèle de toi
    un homme en noir avec l'apparence de Meinkampf 

    Et l'amour de la torture et de la baise
    et je me suis dit je le dois, je le dois
    Ainsi papa, je suis enfin au-delà.
    le téléphone noir est hors des racines,
    les voix ne peuvent plus se faufiler au travers.

    Si j'avais tué un homme, j'en aurai tué deux
    Le vampire qui dit qu'il est toi
    et buvait toute l'année mon sang.
    Sept ans, si tu veux vraiment savoir.
    Papa tu peux te recoucher maintenant

    Il y a un pieu dans ton cœur noir et gras
    et les gens du village ne t'ont jamais aimé
    Ils dansent sur toi et te piétinent .
    Toujours ils ont su que c'était toi.
    Papa, papa, toi salaud
    je suis passé au travers.



    Traduction des poèmes par Valérie Rouzeau 

    Place à Sylvia Plath par Éric Loret (sur Libération.fr) à propos de son Quarto Gallimard 

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    Pour découvrir la Sylvia PLATH nouvelliste, quelques très belles nouvelles dans la collection Folio 2€ 

    "Elizabeth Minton et son frère Henry, tous deux retraités, vivent une existence faite de rites et de répétition, dans la grande demeure familiale, au bord de l’océan. Henry est pragmatique et égoïste, tandis qu’Elizabeth, irrationnelle et rêveuse, métamorphose son quotidien par la force de son imagination. Cela suffira-t-il à lui procurer le vivifiant sentiment de libération auquel elle aspire ? Entre désespoir lancinant et humour féroce, Sylvia Plath explore avec une justesse qui fait mouche les faux-semblants des relations humaines." 51IY4tK5gtL._UY250_.jpg

     

    Une interview datant de 1962 

     

    La lune et le cyprès

     

    Cette lumière est celle de l’esprit, froide et planétaire,
    Et bleue. Les arbres de l’esprit sont noirs.
    L’herbe murmure son humilité, dépose son fardeau de peine
    Sur mes pieds comme si j’étais Dieu.
    Une brume capiteuse s’est installée en ce lieu
    Qu’une rangée de pierres tombales sépare de ma maison.
    Je ne vois pas du tout où cela peut mener.

     

    La lune n’offre aucune issue, c’est un visage morne
    D’une blancheur d’os effroyable.
    Elle traîne derrière elle l’océan comme un crime obscur ; elle est calme,
    Trou béant de désespoir total. J’habite ici.
    Deux fois tous les dimanches les cloches ébranlent le ciel −
    Huit langues puissantes annoncent la Résurrection.
    À la fin, seul vibre le son grave de leur renommée.

     

    Le cyprès se dresse alors, gothique.
    Aux yeux levés sur lui, il désigne la lune.
    La lune est ma mère. Elle n’a pas la patience de Marie. 
    Son vêtement bleu laisse échapper chauves-souris et hiboux.
    Je voudrais tellement pouvoir croire à la tendresse −
    Au visage de cette effigie, adouci par la lueur des cierges,
    Qui poserait sur moi son regard bienveillant.

     

    Je suis tombée de trop haut. Des nuages fleurissent,
    Mystiques et bleus, à la face des étoiles.
    Dans l’église les saints doivent être tout bleus,
    A frôler les blancs glacés de leurs pieds délicats,
    Et leurs mains et leur visage tout engourdis de sainteté.
    La lune ne voit rien de tout cela. Elle est chauve, elle est cruelle.
    Et le message du cyprès n’est que ténèbres – ténèbres et silence.

            in Ariel, trad. Valérie Rouzeau, Gallimard, 2009, p. 59 et 60

    Lecture par Jean-Jacques MARIMBERT 

     

    Sylvia PLATH sur Esprits Nomades

    230 POÈMES (en anglais) de Sylvia PLATH sont en ligne ICI 

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  • IL Y A QUELQUE CHOSE DE COMPTÉ DANS L'AIR par Philippe LEUCKX

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    Il y a quelque chose de compté dans l'air. Qui broie. Efface. C'est un tumulte léger au cœur. Parfois, juste un repli.
    Souvent une souffrance.

     

     

     

    Je connais à peine le nom de la lumière. A peine son écho au cœur.
    Je sais seulement l'heure où elle m'appartient, quand les rumeurs fondent.
    Elle résiste sous l'ombre qui la cueille en silence.

     

     

     

    Parfois, le soir venu, s'aiguise quelque crainte égarée. L'ombre a ses rumeurs. Les rues leurs cernes et leurs lueurs.

     

     

     

    La nuit couvre les murs d'épaules fugaces. Sans doute l'air lève-t-il à plus de sérénité, maintenant que les voix se sont retirées et que seul le vent nous range parmi les ombres.

     

     

     

    Il manque le bleu des profondes nuits, encavées au cœur
    La surprise d'un simple poème cousu de silences.
    Le vœu d'une parole pour qui ne peut l'entendre.

     

     

     

    Photo: "Lumière d'hiver" de Benjamine Scalvenzi

  • L'ENTERREMENT / Paul VERLAINE & Paul GUIOT


    L’enterrement

    Je ne sais rien de gai comme un enterrement !

    Le fossoyeur qui chante et sa pioche qui brille,
    La cloche, au loin, dans l’air, lançant son svelte trille,
    Le prêtre en blanc surplis, qui prie allègrement,

    L’enfant de chœur avec sa voix fraîche de fille,
    Et quand, au fond du trou, bien chaud, douillettement,
    S’installe le cercueil, le mol éboulement
    De la terre, édredon du défunt, heureux drille,

    Tout cela me paraît charmant, en vérité !
    Et puis, tout rondelets, sous leur frac écourté,
    Les croque-morts au nez rougi par les pourboires,

    Et puis les beaux discours concis, mais pleins de sens,
    Et puis, cœurs élargis, fronts où flotte une gloire,
    Les héritiers resplendissants !

    Paul VERLAINE (1844-1996), Poèmes saturniens (1866)

    Musique et interprétation de Paul GUIOT

    Les photos sont de Pierre DESAGRE

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  • VERS LE BORD DE LA NUIT... et autres textes de Philippe LEUCKX

    Vers le bord de la nuit, quand la ville dort à peine, le long du fleuve, quand les rumeurs dernières flottent dans l'air chaud, quand le cœur n'est qu'un bond au travers des rues et que le calme apaise les voix éteintes, les ramène au vif des sens. La nuit peut commencer avec les ombres grasses et l'effeuillement des choses, vers les confins.

     

    *

     

    Une gare désaffectée, quelque part entre un village perdu et un bois oublié. Peut-être sommes-nous venu là, il y a longtemps, en fin d'été, lorsque la lumière et l'air sentent déjà la chute. Nous avons la mémoire d'un banc contre un mur vide. Un enfant s'oubliait le long d'une voie rouillée. Et au loin, la vie semblait si étrangère. Parfois le cœur renoue avec les franges du temps.

     

    *

     

    On sent venir imperceptiblement la fin de l'été, à la qualité de l'air, à son humide fraîcheur, à cette lumière qui n'est plus celle d'août, à ce rien d'inquiétant quand le soleil est moins chaud contre le mur.
    On se sent fléchir mais vers quoi?
    On sent quelque chose d'autre advenir, sans notre consentement ni notre approche.
    Peut-être, un rien de solitude ou d'effroi, puisque le temps presse sur les joues.

     

    *

     

    Que ferez-vous des rumeurs de l'été et des longs partages de lumière sur le port?
    Que serez-vous sans ces paroles d'êtres frôlés le soir quand l'air unifie et apaise?

     

    *

     

    On ne sait pas toujours où la lumière pose ses chagrins ni composer avec la nuit. 
    On est là appauvri, le corps fondu dans l'ombre.
    On vit, à demi confiné dans l'incertitude des heures.

     

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  • PARTAGE et autres poèmes de Salvatore GUCCIARDO

    Ouverture

     

    J’ouvrirai tes yeux

    Avec délicatesse

    Et douceur

      

    Afin que tu regardes éclore

    Le bourgeon solaire

    Dans le jardin d’éden

      

    J’ouvrirai ta bouche

    Avec ferveur

    Et amour

    Pour qu’une myriade de colombes

    S’envolent vers des lieux agités

      

    J’ouvrirai avec emphase

    Tes bras inertes

    Pour que tu accueilles

    Toutes ces âmes

    Qui cherchent dans la nuit

    Une lueur salvatrice

     

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    Partage

     

    Le soleil

    Buvait l’eau

    De la mer

    Pour inonder

    L’homme

    De sa lumière

     

    Lorsque la ligne d’horizon

    S’élève

    Vers le ciel

    L’être s’illumine

    Et s’envole

    Vers les cimes

     

    Vivre dans l’attrait solaire

    Pour s’enivrer

    De son rayonnement

     

    Tout est dans

    La luminescence

    De la géographie

    Dessinée

    Par l’écume

    Effervescente

     

    S’enivrer

    De l’astre scintillant

    Pour se noyer

    Dans la mer

    Des délices

     

    Filiation azurée

    Le reflet maritime

    Enivre l’âme

    D’une étincelle

    Divine

     

    Frissons d’émotions

    Le miroir lumineux

    Sur ma terre

    Natale

     

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    Parcours

      

    Ornement noir

    Sur fond de neige

    Le doute

    La liberté

    L’élan utopique

    De l’artiste

      

    Exaltation d’idées

    Engagement de l’être

    Le récit d’un homme

    Voué au combat

     

    Vie ébranlée par une passion

    Cendre et fumée

    Cheminement solitaire

    Gestation souterraine

    La voix du gouffre

    Sur la fresque sublime

      

    Roulement de tambour

    Les yeux écarquillés

    Du combattant

    Sombre geôle

    Narrations épiques

     

    L’ombre et le serf

    Aux sources

    Abyssales

    On structure

    Le rêve

    Dans la lumière

    Salvatrice

     

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    Secrets d’âme

      

    La voûte du monde

    Domine

    Les jardins secrets

    De l’âme

      

    L’être flamboyant

    S’expose

    Aux tourbillons

    Dévastateurs

    Du temps

      

    Des abîmes

    Émergent

    De la profondeur

    Des eaux

    Une armée

    De poulpes

      

    Une multitude

    De corbeaux

    Étalent

    Leurs lourdes ailes

    Au-dessus

    Des gorges escarpées

     

    En se dirigeant

    Vers une lueur

    Scintillante

     

    Afin d’honorer

    La luminiscence

    Des noces célestes

     

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    Rêve doré

      

    Oscillation émotive

    Jaillissement lumineux

    La paix dépose

    Sur la mousse de la vie

    Un frémissement doux

      

    Éblouissement instantané

    On illumine la chambre

    De ses sombres pensées

      

    Friselis féerique

    Musicalité corporelle

    L’oriflamme

    Sur la mer des délices

      

    Éclat solaire

    On se laisse emporter

    Par la dérive des eaux

      

    Extase du rêve

    Boulimie paradisiaque

    Le vent du sud

    Caresse les rizières

    De l’âme

      

    On dépose

    Sur les fougères

    De l’inconscient

    Une fine couche

    De poussière dorée

    Pour égayer

    Notre cheminement terrestre

     

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    Les huiles reproduites sont de Salvatore Gucciardo:

    http://www.salvatoregucciardo.be/ 

    Salvatore Gucciardo sur le site de l'AREAW

    http://areaw.org/gucciardo-salvatore/

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  • HOUELLEBECQ en chantant

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     HYPERMARCHÉ – NOVEMBRE 

    D'abord j'ai trébuché dans un congélateur.
    Je me suis mis à pleurer et j'avais un peu peur.
    Quelqu'un a grommelé que je cassais l'ambiance;
    Pour avoir l'air normal j'ai repris mon avance.

    Des banlieusards sapés et au regard brutal
    Se croisaient lentement près des eaux minérales.
    Une rumeur de cirque et de demi-débauche
    Montait des rayonnages. Ma démarche était gauche.

    Je me suis écroulé au rayon des fromages;
    Il y avait deux vieilles dames qui portaient des sardines.
    La première se retourne et dit à sa voisine:
    «C'est bien triste, quand même, un garçon de cet âge.»

    Et puis j'ai vu des pieds circonspects et très larges;
    Il y avait un vendeur qui prenait des mesures.
    Beaucoup semblaient surpris par mes nouvelles chaussures;
    Pour la dernière fois j'étais un peu en marge.
     

     

    ISOLEMENT

     

    Où est-ce que je suis ? 

    Qui êtes-vous ?

    Qu’est-ce que je fais ici ?

    Emmenez-moi partout,  

    Partout mais pas ici, 

    Faites-moi oublier

    Tout ce que j’ai été 

    Inventez mon passé,

    Donnez sens à la nuit.  

    Inventez le soleil

    Et l’aurore apaisée

    Non je n’ai pas sommeil,

    Je vais vous embrasser 

    Êtes-vous mon amie ? 

    Répondez, répondez. 

    Où est-ce que je suis ?

    Il y a du feu partout 

    Je n’entends plus de bruit, 

    Je suis peut-être fou. 

    Il faut que je m’étende

    Et que je dorme un peu, 

    Il faudrait que je tente 

    De nettoyer mes yeux. 

    Dites-moi qui je suis

    Et regardez mes yeux 

    Êtes-vous mon amie ? 

    Me rendrez-vous heureux ? 

    La nuit n’est pas finie

    Et la nuit est en feu 

    Où est le paradis ? 

    Où sont passés les dieux ?

     

     LA POSSIBILITÉ D’UNE ÎLE 

    (...)

    "Ma vie, ma vie, ma très ancienne,

    Mon premier voeu mal refermé

    Mon premier amour infirmé

    Il a fallu que tu reviennes.

     

    Il a fallu que je connaisse

    Ce que la vie a de meilleur,

    Quand deux corps jouent de leur bonheur

    Et sans fin s’unissent et renaissent.

     

    Entré en dépendance entière

    Je sais le tremblement de l’être

    L’hésitation à disparaître

    Le soleil qui frappe en lisière

    Et l’amour, où tout est facile,

    Où tout est donné dans l’instant.

     

    Il existe, au milieu du temps,

    La possibilité d’une île."


     

    HMT

      

    « Je dérivais seul dans un espace affamé. »

      

    I. Au fond j’ai toujours su 

    Que j’atteindrais l’amour 

    Et que cela serait

    Un peu avant ma mort.

     

    J’ai toujours eu confiance,

    Je n’ai pas renoncé

    Bien avant ta présence,

    Tu m’étais annoncée.

     

    Voilà, ce sera toi,

    Ma présence effective,

    Je serai dans la joie

    De ta peau non fictive

     

    Si douce à la caresse, 

    Si légère et si fine

    Entité non divine,

    Animal de tendresse.

       

    II. Pour moi qui fus roi de Bohême,

    Qui fus animal innocent

    Désir de vie, rêve insistant,

    Démonstration de théorème

     

    Il n’est pas d’énigme essentielle,

    Je connais le lieu et l’instant

    Le point central, absolument,

    De la révélation partielle.

     

    Dans la nuit qui dort sans étoiles,

    Aux limites de la matière

    S’installe un état de prière :

    Le second secret s’y dévoile.

     

    III. Lorsqu’il faudra quitter ce monde,

    Fais que ce soit en ta présence

    Fais qu’en mes ultimes secondes

    Je te regarde avec confiance

     

    Tendre animal aux seins troublants 

    Que je tiens au creux de mes paumes ;

    Je ferme les yeux : ton corps blanc

    Est la limite du royaume.

     

    IV. Un matin de grand clair beau temps,

    Tout rempli de pensées charnelles

    Et puis le grand reflux du sang,

    La condamnation essentielle ;

     

    La vie qui s’en va en riant

    Remplir des entités nouvelles,

    La vie n’a pas duré longtemps,

    La fin de journée est si belle.


     

    PRÉSENCE HUMAINE

     

    Nous marchons dans la ville

    Nous croisons des regards

    Et ceci définit

    Notre présence humaine

    Dans le calme absolu

    De la fin de semaine

    Nous marchons lentement

    Aux abords de la gare

     

    Nos vêtements trop larges

    Abritent des chairs grises

    À peu près immobiles

    Dans la fin de journée

    Notre âme minuscule

    À demi condamnée

    S'agite entre les plis

    Et puis s'immobilise

     

    Mes hommages à l'humanité

    Se multiplient sur la pelouse

    Ils étaient au nombre de douze

    Leurs vies étaient très limitées

     

    Nous avons existé

    Telle est notre légende

    Certains de nos désirs

    Ont construit cette ville

    Nous avons combattu

    Des puissances hostiles

    Puis nos bras amaigris

    Ont lâché les commandes

    Et nous avons flotté

    Loin de tous les possibles

    La vie s'est refroidie

    La vie nous a laissés

    Nous contemplons nos corps

    À demi effacés

    Dans le silence émergent

    Quelques datas sensibles

     

    Mes hommages à l'humanité

    Se multiplient sur la pelouse

    Ils étaient au nombre de douze

    Leurs vies étaient très limitées

     

    Nous sommes réunis

    Nos derniers mots s'éteignent

    La mer a disparu

    Une dernière fois

    Quelques amants s'étreignent

    Le paysage est nu

    Au-dessus de nos corps

    Glissent les ondes hertziennes

    Elles font le tour du monde

    Nos corps sont presque froids

    Il faut que la mort vienne

    La mort douce et profonde

    Bientôt les êtres humains

    S'enfuiront hors du monde

    Alors s'établira

    Le dialogue des machines

    Et l'informationnel remplira

    Triomphant

    Le cadavre vidé

    Que la structure divine

    Puis il fonctionnera

    Jusqu'à la fin des temps

     

    Mes hommages à l'humanité

    Se multiplient sur la pelouse

    Ils étaient au nombre de douze

    Leurs vies étaient très limitées

     

     Le film du dimanche sur une musique de Jean-Claude Vannier

     

    Novembre sur une musique de Jean-Claude Vannier

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  • LAVILLIERS chante les poètes: Aragon, Baudelaire, Ferré, Cendrars, Rimbaud, Roy, Tzara, Hikmet, Kipling, Couté

    PRÉFACE de Léo Ferré

     

     

    LES POÈTES (paroles & musique de Lavilliers, 1972)



      

    EST-CE AINSI QUE LES HOMMES VIVENT?

    Tout est affaire de décor

    Changer de lit changer de corps
    À quoi bon puisque c’est encore
    Moi qui moi-même me trahis
    Moi qui me traîne et m’éparpille
    Et mon ombre se déshabille
    Dans les bras semblables 
    des filles
    Où j’ai cru trouver un pays.
    Cœur léger cœur changeant cœur lourd
    Le temps de rêver est bien court
    Que faut-il faire de mes nuits
    Que faut-il faire de mes jours
    Je n’avais amour ni demeure
    Nulle part où je vive ou meure
    Je passais comme la rumeur
    Je m’endormais comme le bruit.
    C’était un temps déraisonnable
    On avait mis les morts à table
    On faisait des 
    châteaux de sable
    On prenait les loups pour des chiens
    Tout changeait de pôle et d’épaule
    La pièce était-elle ou non drôle
    Moi si j’y tenais mal mon rôle
    C’était de n’y comprendre rien
    Est-ce ainsi 
    que les hommes vivent
    Et leurs baisers au loin les suivent
    Dans le quartier Hohenzollern
    Entre La Sarre et les casernes
    Comme les fleurs de la luzerne
    Fleurissaient les seins de Lola
    Elle avait un cœur d’hirondelle
    Sur le canapé du bordel
    Je venais m’allonger près d’elle
    Dans les hoquets du pianola.
    Le ciel était gris de nuages
    Il y volait des oies sauvages
    Qui criaient la mort au passage
    Au-dessus des maisons des quais
    Je les voyais par la fenêtre
    Leur chant triste entrait dans mon être
    Et je croyais y reconnaître
    Du 
    Rainer Maria Rilke.
    Est-ce ainsi que 
    les hommes vivent
    Et leurs baisers au loin les suivent.
    Elle était brune elle était blanche
    Ses cheveux tombaient sur ses hanches
    Et la semaine et le dimanche
    Elle ouvrait à tous ses bras nus
    Elle avait des yeux de faÏence
    Elle travaillait avec vaillance
    Pour un artilleur de Mayence
    Qui n’en est jamais revenu.
    Il est d’autres soldats en ville
    Et la nuit montent les civils
    Remets du rimmel à tes cils
    Lola qui t’en iras bientôt
    Encore un verre de liqueur
    Ce fut en avril à cinq heures
    Au petit jour que dans ton cœur
    Un dragon plongea son couteau
    Est-ce ainsi que les hommes vivent
    Et leurs baisers au loin les suivent

    Louis Aragon, Le Roman inachevé


    LES PROMESSES D'UN VISAGE

     J'aime, ô pâle beauté, tes sourcils surbaissés,

        D'où semblent couler des ténèbres;
    Tes yeux, quoique très noirs, m'inspirent des pensers
        Qui ne sont pas du tout funèbres.

    Tes yeux, qui sont d'accord avec tes noirs cheveux,
        Avec ta crinière élastique,
    Tes yeux, languissamment, me disent: «Si tu veux,
        Amant de la muse plastique,

    Suivre l'espoir qu'en toi nous avons excité,
        Et tous les goûts que tu professes,
    Tu pourras constater notre véracité
        Depuis le nombril jusqu'aux fesses;

    Tu trouveras au bout de deux beaux seins bien lourds,
        Deux larges médailles de bronze,
    Et sous un ventre uni, doux comme du velours,
        Bistré comme la peau d'un bonze,

    Une riche toison qui, vraiment, est la soeur
        De cette énorme chevelure,
    Souple et frisée, et qui t'égale en épaisseur,
        Nuit sans étoiles, Nuit obscure!»

    Charles Baudelaire, in "Les Épaves", Galanteries, 1868

    (Ce recueil rassemblait tous les poèmes de Baudelaire condamnés par la justice.)


     

    TU EST PLUS BELLE QUE LE CIEL ET LA MER

    Quand tu aimes il faut partir

    Quitte ta femme quitte ton enfant
    Quitte ton ami quitte ton amie
    Quitte ton amante quitte ton amant
    Quand tu aimes il faut partir

    Le monde est plein de nègres et de négresses
    Des femmes des hommes des hommes des femmes
    Regarde les beaux magasins
    Ce fiacre cet homme cette femme ce fiacre
    Et toutes les belles marchandises

    II y a l'air il y a le vent
    Les montagnes l'eau le ciel la terre
    Les enfants les animaux
    Les plantes et le charbon de terre

    Apprends à vendre à acheter à revendre
    Donne prends donne prends

    Quand tu aimes il faut savoir
    Chanter courir manger boire
    Siffler
    Et apprendre à travailler

    Quand tu aimes il faut partir
    Ne larmoie pas en souriant
    Ne te niche pas entre deux seins
    Respire marche pars va-t'en

    Je prends mon bain et je regarde
    Je vois la bouche que je connais
    La main la jambe l'œil
    Je prends mon bain et je regarde

    Le monde entier est toujours là
    La vie pleine de choses surprenantes
    Je sors de la pharmacie
    Je descends juste de la bascule
    Je pèse mes 80 kilos
    Je t'aime

    Blaise CendrarsFeuilles de route, 1924


     

    LES ASSIS

    Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues

    Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,

    Le sinciput plaqué de hargnosités vagues

    Comme les floraisons lépreuses des vieux murs ;

     

    Ils ont greffé dans des amours épileptiques

    Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs

    De leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiques

    S'entrelacent pour les matins et pour les soirs !

     

    Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,

    Sentant les soleils vifs percaliser leur peau,

    Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges,

    Tremblant du tremblement douloureux du crapaud.

     

    Et les Sièges leur ont des bontés : culottée

    De brun, la paille cède aux angles de leurs reins ;

    L'âme des vieux soleils s'allume, emmaillotée

    Dans ces tresses d'épis où fermentaient les grains.

     

    Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,

    Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour,

    S'écoutent clapoter des barcarolles tristes,

    Et leurs caboches vont dans des roulis d'amour.

     

    - Oh ! ne les faites pas lever ! C'est le naufrage...

    Ils surgissent, grondant comme des chats giflés,

    Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage !

    Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.

     

    Et vous les écoutez, cognant leurs têtes chauves,

    Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors,

    Et leurs boutons d'habit sont des prunelles fauves

    Qui vous accrochent l'oeil du fond des corridors !

     

    Puis ils ont une main invisible qui tue :

    Au retour, leur regard filtre ce venin noir

    Qui charge l'oeil souffrant de la chienne battue,

    Et vous suez, pris dans un atroce entonnoir.

     

    Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales,

    Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever

    Et, de l'aurore au soir, des grappes d'amygdales

    Sous leurs mentons chétifs s'agitent à crever.

     

    Quand l'austère sommeil a baissé leurs visières,

    Ils rêvent sur leur bras de sièges fécondés,

    De vrais petits amours de chaises en lisière

    Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés ;

     

    Des fleurs d'encre crachant des pollens en virgule

    Les bercent, le long des calices accroupis

    Tels qu'au fil des glaïeuls le vol des libellules

     

    - Et leur membre s'agace à des barbes d'épis.

     

    Arthur Rimbaud


     

     

    IF 

     

    Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie 

    Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir, 
    Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties 
    Sans un geste et sans un soupir ; 

    Si tu peux être amant sans être fou d’amour, 
    Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre, 
    Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour, 
    Pourtant lutter et te défendre ; 

    Si tu peux supporter d’entendre tes paroles 
    Travesties par des gueux pour exciter des sots, 
    Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles 
    Sans mentir toi-même d’un mot ; 

    Si tu peux rester digne en étant populaire, 
    Si tu peux rester peuple en conseillant les rois, 
    Et si tu peux aimer tous tes amis en frère, 
    Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ; 

    Si tu sais méditer, observer et connaître, 
    Sans jamais devenir sceptique ou destructeur, 
    Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître, 
    Penser sans n’être qu’un penseur ; 

    Si tu peux être dur sans jamais être en rage, 
    Si tu peux être brave et jamais imprudent, 
    Si tu sais être bon, si tu sais être sage, 
    Sans être moral ni pédant ; 

    Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite 
    Et recevoir ces deux menteurs d’un même front, 
    Si tu peux conserver ton courage et ta tête 
    Quand tous les autres les perdront, 

    Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire 
    Seront à tous jamais tes esclaves soumis, 
    Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire 
    Tu seras un homme, mon fils.

    Rudyard Kipling, traduit par André Maurois


     

     

     

    JE TE RECONNAITRAI

     

    Je te reconnaîtrai aux algues de la mer

    Au sel de tes cheveux, aux herbes de tes mains

    Je te reconnaîtrai au profond des paupières

    Je fermerai les yeux, tu me prendras la main.

     

    Je te reconnaîtrai quand tu viendras pieds nus

    Sur les sentiers brûlants d'odeurs et de soleil

    Les cheveux ruisselants sur tes épaules nues

    Et les seins ombragés des palmes du soleil.

     

    Je laisserai alors s'envoler les oiseaux

    Les oiseaux longs-courriers qui traversent les mers

    Les étoiles aux vents courberont leurs fuseaux

    Les oiseaux très pressés fuiront dans le ciel clair.

     

    Je t'attendrai en haut de la plus haute tour

    Où pleurent nuit et jour les absents dans le vent

    Quand les oiseaux fuiront je saurai que le jour

    Est là marqué des pas de celle que j'attends.

     

    Complices du soleil je sens mon corps mûrir

    De la patience aveugle et laiteuse des fruits

    Ses froides mains de sel lentement refleurir

    Dans le matin léger qui jaillit de la nuit.

    Claude ROY


     

     

    CHANSON DADA

    I

    la chanson d'un dadaïste

    qui avait dada au coeur

    fatiguait trop son moteur

    qui avait dada au coeur

     

    l'ascenseur portait un roi

    lourd fragile autonome

    il coupa son grand bras droit

    l'envoya au pape à rome

     

    c'est pourquoi

    l'ascenseur

    n'avait plus dada au coeur

     

    mangez du chocolat

    lavez votre cerveau

    dada

    dada

    buvez de l'eau

     

    II

    la chanson d'un dadaïste

    qui n'était ni gai ni triste

    et aimait une bicycliste

    qui n'était ni gaie ni triste

    mais l'époux le jour de l'an

    savait tout et dans une crise

    envoya au vatican

    leurs deux corps en trois valises

    ni amant

    ni cycliste

    n'étaient plus ni gais ni tristes

     

    mangez de bons cerveaux

    lavez votre soldat

    dada

    dada

    buvez de l'eau

     

    III

    la chanson d'un bicycliste

    qui était dada de coeur

    qui était donc dadaïste

    comme tous les dadas de coeur

     

    un serpent portait des gants

    il ferma vite la soupape

    mit des gants en peau d'serpent

    et vient embrasser le pape

     

    c'est touchant

    ventre en fleur

    n'avait plus dada au coeur

     

    buvez du lait d'oiseaux

    lavez vos chocolats

    dada

    dada

    mangez du veau

    Tristan Tzara (1923)


     

    LA PLUS DRÔLE DES CREATURES

     

    Comme le scorpion, mon frère,

    tu es comme le scorpion

    dans une nuit d’épouvante.

    Comme le moineau, mon frère,

    tu es comme le moineau

    dans ses menues inquiétudes.

    Comme la moule, mon frère,

    tu es comme la moule

    enfermée et tranquille.

    Tu es terrible, mon frère,

    comme la bouche d’un volcan éteint.

    Et tu n’es pas un, hélas, tu n’es pas cinq,

    tu es des millions.

    Tu es comme le mouton, mon frère,

    quand le bourreau habillé de ta peau,

    quand le bourreau lève son bâton

    tu te hâtes de rentrer dans le troupeau

    et tu vas à l’abattoir en courant, presque fier.

    Tu es la plus drôle des créatures, en somme,

    plus drôle que le poisson

    qui vit dans la mer sans savoir la mer.

    Et s’il y a tant de misère sur Terre

    c’est grâce à toi, mon frère,

    Si nous sommes affamés, épuisés,

    si nous sommes écorchés jusqu’au sang

    pressés comme la grappe pour donner notre vin,

    irai-je jusqu’à dire que c’est de ta faute ? Non,

    Mais tu y es pour beaucoup, mon frère.

    Nazim Hikmet, 

    in C’est un dur métier que l’exil, adaptation française Charles Dobzynski

     

    CHRIST EN BOIS de Gaston Couté

     

     

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  • DOUZIÈME POESIE VERTICALE de Roberto JUARROZ

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    "Le je est toujours un verre brisé. Y-a-t-il un verre entier capable de nous contenir?"

    Roberto Juarroz

     

     

    Le poème convoque la fumée

    pour allumer la lampe.

     

    Les feux éteints

    Sont le meilleur combustible

    Pour les feux nouveaux.

     

    La flamme ne s’allume

    qu’avec son passé.

     

     

    *

     

    Tôt ou tard

    il faut mettre la main au feu.

     

    Peut-être la main pourrait-elle

    apprendre d’abord à être flamme

    ou bien persuader la flamme

    de prendre la forme de la main.

     

    Et si les deux échouaient

    peut-être la flamme et la main

    pourraient-elles se muer en atomes libres

    d’une autre clarté.

    Ou peut-être simplement

    Réchauffer un peu plus l’univers.

     

     


     

     

     

    Combien de formes de vision

    se sont-elles ouvertes en nous ?

    Nous savions qu’une seule ne suffit pas

    et presque sans nous en apercevoir

     

    nous avons incorporé de nouvelles optiques,

    d’insolites rétines,

    à cette rude équation

    de voir, d’être et de passer.

     

    Et maintenant nous ne savons même pas

    avec quoi nous voyons ce que nous voyons

    Nous ne savons pas davantage

    si nous sommes bien ceux qui voyons.

     

     

    *

     

    Il y a un moment

    où l’on se libère de sa biographie

    et abandonne alors cette ombre déprimante,

    cette simulation qu’est le passé.

     

    Il ne faut plus utiliser

    la formule mesquine du même,

    ni tenter de poursuivre ses conquêtes,

    ni gémir aux bifurcations.

     

    Abandonner sa biographie

    et ne pas reconnaître ses propres données,

    c’est alléger la charge pour le voyage.

     

    Ou comme accrocher au mur un cadre vide

    pour qu’à s’y figer ne s’épuise aucun paysage.

     


     

     

    Chercher une chose

    c’est toujours en trouver une autre.

    Ainsi, pour trouver certaine chose,

    il faut chercher ce qu’elle n’est pas.

     

    Chercher l’oiseau pour trouver la rose,

    chercher l’amour pour trouver l’exil,

    chercher le rien pour découvrir un homme,

    aller vers l’arrière pour aller de l’avant.

     

    La clef du chemin ,

    plus qu’en ses bifurcations,

    son hypothétique commencement

    ou sa douteuse arrivée,

    est dans l’humeur corrosive

    de son double sens.

     

    On arrive toujours,

    mais ailleurs.

     

    Tout arrive.

    Mais à l’envers.

     

     

    *

     

    Lorsque je manque de lumière,

    la lumière me paraît impossible.

     

    Lorsque je me trouve hors du poème

    le poème me paraît impossible.

     

    Lorsque je cesse de te regarder,

    tu me parais impossible.

     

    Lorsque je perdrai la vie,

    la vie me paraîtra impossible.

     

    Et si je pouvais ne pas penser,

    penser me paraîtrait impossible.

     

    Du dehors d’une chose,

    cette chose est impossible.

     

    Et du dehors de tout,

    tout est impossible.

     

    Mais il y a une exception :

    moi-même, du dedans,

    je suis aussi impossible.

     

     

    *

     

     

    Nous avons aussi trahi l’eau.

     

    La pluie ne tombe pas pour cela,

    le fleuve ne coule pas pour cela,

    la mare ne stagne pas pour cela,

    la mer n’est pas présence pour cela.

     

    Nous avons une fois de plus perdu le message,

    les voyelles ouvertes

    du langage de l’eau,

    sa transparence palpable et inouïe.

     

    Nous ne sûmes pas même

    boire la transparence.
    Boire quelque chose, c’est l’apprendre.

    Et apprendre la transparence, c’est commencer

    à apprendre l’invisible.

     

     

     

     

    D’où viennent ces images ?
    Et où vont ces images ?

     

    Nous ne sommes pas un terrain propice

    à leur hébergement.

     

    Les images paraissent chercher un lieu

    où pouvoir s’arrêter

    et nous sommes sables mouvants,

    lieu de passage, sans plus.

     

    Mais alors,

    pourquoi les images reviennent-elles ?

     

    Nous voudrions aussi nous arrêter

    et nous revenons toujours au lieu

    où ce n’est pas possible.

     

    Nous ne sommes peut-être que d’autres images

    semblables à toutes les images

    qui peuvent seulement revenir aux images,

    bien qu’elles ne puissent pas s’arrêter.

     

     

    *

     

     

    Nous sommes toujours au commencement,

    mais nous aveuglons presque toujours le commencement

    par la supercherie d’être quelque chose

    ou le simulacre carnavalesque de grandir.

     

    Et seul le commencement nous console

    de l’aride abandon qu’est la vie.

    Le commencement d’un signe, d’une rose,

    d’une couleur, de tes mains.

    Le commencement de dieu.

     

    Oui. La vie n’est que commencement.

    Mais aussi dormir, trébucher,

    dévaler un chemin,

    s’arrêter devant un visage,

    penser,

    allumer une lampe.

    et certainement l’éteindre.

     

    Dieu lui-même n’est qu’un commencement.

     

     


     

     

    Visages qui s’en vont,

    visages qui reviennent.

     

    Une seule différence :

    la pluie, sur le chemin,

    mouille davantage ceux qui reviennent.

     

     

     

    *

     

     

    Le nombre un me console des autres nombres.

    Un être humain me console des autres êtres humains.

    Une vie me console de toutes les vies,

    possibles et impossibles.

     

    Avoir vu la lumière une fois

    c’est comme si on l’avait toujours vue.

    Avoir vu la lumière une seule fois

    me console de ne plus jamais la revoir.

    Un amour me console de toutes les amours

    que j’eus et que je n’eus pas.

    Une main me console de toutes les mains

    et même un chien me console de tous les chiens.

     

    Mais je crains une chose :

    que demain le le zéro parvienne

    à me consoler plus que l’un.

     

     

     

     

    Un reflet sur le mur me désarme,

    comme un oiseau fatigué de ses ailes

    ou une fleur qui se repose de ses pétales.

     

    Reflet sur un autre mur,

    l’homme se repose aussi parfois

    des clous éveillés

    de son propre cœur.

     

    Il doit y avoir encore un autre mur

    sur lequel coïncident les reflets,

    un mur qui se repose aussi de lui-même.

     

    Tout reflet est un repos de la lumière.

     

     

    *

     

     

    Excès d’écriture.

     

    Sur tout il y a quelque chose d’écrit,

    que nous ne déchiffrons qu’à moitié.

    Tout est palimpseste

    qui ne s’efface qu’en partie

    et multiplie ensuite ses couches d’écriture.

    Le silence lui-même est écrit.

     

    Nous ne pouvons

    effacer qu’une seule lettre.

    Nous ne pouvons pas non plus

    ne pas écrire par-dessus.

     

    Mais un compromis est possible :

    écrire vers l’intérieur.

    Là, comparativement,

    il y a beaucoup moins d’écrit.

     

     


     

     

    Apprendre à descendre marche par marche

    et s’arrêter sur chacune

    pour regarder l’horizon dès chacune,

    et non la marche suivante.

     

    C’est ainsi seulement que nous ne tomberons pas ;

    chaque horizon nous soutiendra jusqu’à la suivante.

     

    Et en descendant la dernière marche,

    bien que nous n’ayons plus besoin d’horizons,

    cette dernière adoucira la descente

    de celui qui préféra observer les horizons

    plutôt que de baisser les yeux à chaque pas

    de peur de tomber.

    Seuls les regards les plus longs

    peuvent voir ce qui est le plus près.

     

     

    *

     

      

    Il y a des appels qui m’appellent pour toi

    alors que toi tu ne m’appelles pas.
    Tes appels d’hier

    qui flottèrent sur l’eau du temps,

    tes appels de demain

    que demain je n’entendrai peut-être pas,

    tes appels que j’invente sans le savoir

    lorsque la solitude se fait hargneuse

    ou tes appels

    qui ne viennent ni de toi ni de moi,

    comme s’il y avait entre nous une zone autonome

    qui fonctionne pour son propre compte,

    une zone que nous aurions créée quasi sans le vouloir

    pour qu’elle dise ton nom

    et peut-être aussi le mien

    sans avoir besoin de nous.

     

    De toute manière,

    je suis entouré de tes appels sans toi,

    comme une île sur la mero

    ou une tour dans le vent qui passe.

     

    Est-ce que tes appels continueront de m’appeler

    lorsque ni toi ni moi ne seront plus ?

     

    La bouche vide n’a besoin de personne

    pour continuer à appeler.

     TRADUCTION: Fernand VERHESEN

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    Roberto JUARROZ est né en Argentine en 1925, il y est mort en 1995. 

    Daniel MELINGO est né en Argentine en 1952.

    Son dernier album, LINYERA, sur Deezer:

    http://www.deezer.com/artist/202596

    Rodrigo AMARANTE est né en 1976 au Brésil.

    Son dernier album, CAVALO, sur Deezer:

    http://www.deezer.com/album/7360125

  • Dimanche + Déboires, deux textes de Denis Billamboz

    Dimanche

     

     

    Un rai de soleil

    Me fait de l’œil

    Me tire par l’oreille

    Il attend mon réveil

    Mais la fête de la veille

    Gronde dans mes oreilles

     

    Dieu Garde ton conseil

    J’ai trop sommeil

    Reste en ton ciel

    Avec tes merveilles

    Même ton oseille

    Ne vaut pas mon éveil

     

    Jour sans vermeil

    Gris sur l’aquarelle

     

     

     

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    Déboires

     

     

    Il n’a pas marché sur la lune

                                   Il a tutoyé les étoiles

    Il a rêvé d’un paradis

                                   Un paradis accessible en vélo

    Il a pédalé fort

                                   Fort, très fort

    Son paradis était trop loin

                                   Il a appelé la magie

    Il a chevauché le vent

                                   Il a atteint son Eden

    Il a vécu dans les étoiles

                                   Il a toisé le monde

    Il a méprisé les larves

                                   Dieu chez les dieux

    La magie l’a trompée

                                   Elle l’a quitté

    Il est tombé

                                   Tombé chez les vers

    Les vers l’ont rongé

                                   Rongé jusqu’à l’os

    La magie n’est qu’un ersatz

                                   Pour une gloire éphémère