Les belles phrases

  • 152 PROVERBES mis au goût du jour de Paul ELUARD et Benjamin PERET

    original.jpg" En 1925, moins d’un an après le lancement de La Révolution surréaliste, Paul Eluard et Benjamin Péret cosignent une courte brochure, 152 Proverbes mis au goût du jour, diffusée par la Librairie Gallimard. Eluard avait pour sa part collaboré, juste après la Grande Guerre, à une éphémère revue, intitulée Proverbe, où il pratiquait le détournement des formes brèves. " (Jérôme Meizoz)

    C'est au moment de la publication des 152 proverbes, en 1925, qu'Yves Tanguy adhère au mouvement surréaliste. Il reçoit alors un envoi autographe signé de Péret contresigné par Paul Eluard: "A Yves Tanguy / Il faut battre sa mère pendant / qu'elle est jeune / l'as-tu fait ? / Benjamin Péret / Paul Éluard".

    Tanguy illustrera par la suite plusieurs ouvrages de Benjamin Péret.

     
     
    1.  Avant le déluge, désarmez les cerveaux.
    2.  Une maîtresse en mérite une autre.
    3.  Ne brûlez pas les parfums dans les fleurs.
    4.  Les éléphants sont contagieux.
    5.  Il faut rendre à la paille ce qui appartient à la poutre.
    6.  La diction est une seconde punition.
    7.  Comme une huître qui a trouvé une perle.
    8.  Qui couche avec le pape doit avoir de longs pieds.
    9.  Le trottoir mélange les sexes.
    10.  A fourneau vert, chameau bleu.
    11.  Sommeil qui chante fait trembler les ombres.
    12.  Ne mets pas la manucure dans la cave.
    13.  Quand un œuf casse des œufs, c’est qu’il n’aime pas les omelettes.
    14.  L’agent fraîchement assommé se masturbe de même.
    15.  La danse règne sur le bois blanc.
    16.  Les grands oiseaux font les petites persiennes.
    17.  Un crabe, sous n’importe quel autre nom, n’oublierait pas la mer.
    18.  Nul ne nage dans la futaie.
    19.  « Examine mon cas » dit le héros à l’héroïne.
    20.  Pour la canaille obsession vaut mitre.
    21.  Les labyrinthes ne sont pas faits pour les chiens.
    22.  Rincer l’arbre.
    23.  Orfèvre, pas plus haut que le gazon.
    24.  Les curés ont toujours peur.
    25.  C’est le gant qui tombe dans la chaussure.
    26.  Devenu creux, le cap se fait tétine.
    27.  Le soleil ne luit pour personne.
    28.  Épargner la manne, c’est rater l’enfant.
    29.  Un vrai voleur d’hirondelles.
    30.  A petits tonneaux, petits tonneaux.
    31.  Ne fumez pas le Job ou ne fumez pas.
    32.  Plus elle est loin de l’urne plus la barbe est longue.
    33.  La concierge pique à la machine.
    34.  Belette n’est pas de bois.
    35.  Trois dattes dans une flûte.
    36.  Il ne faut pas coudre les animaux.
    37.  Dieu calme le corail
    38.  Tourner le radius du côté du mur.
    39.  Qui s’y remue s’y perd.
    40.  Il faut battre sa mère pendant qu’elle est jeune.
    41.  Un clou chasse Hercule.
    42.  Quand la raison n’est pas là, les souris dansent.
    43.  Un peu plus vert et moins que blond.
    44.  Viande froide n’éteint pas le feu.
    45.  Une ombre est une ombre quand même.
    46.  Saisir l’œil par le monocle.
    47.  Le silence fait pleurer les mères.
    48.  Peau qui pèle va au ciel.
    49.  Il n’y a pas de désir sans reine.
    50.  Qui n’entend que moi entend tout.
    51.  Trop de mortier nuit au blé.
    52.  Une femme nue est bientôt amoureuse.
    53.  Qui sème des ongles récolte une torche.
    54.  La grandeur ne consiste pas dans les ruses, mais dans les erreurs.
    55.  On n’est jamais blanchi que par les pierres.
    56.  Mourir quand il n’est plus temps.
    57.  Se mettre une toupie sur la tête.
    58.  Honore Sébastien si Ferdinand est libre.
    59.  Trois font une truie.
    60.  Il y a toujours un squelette dans le buffet.
    61.  La métrite adoucit les flirts.
    62.  Un loup fait deux beaux visages.
    63.  Saisir la malle du blond.
    64.  Les complices s’enrichissent.
    65.  La feuille précède le vent.
    66.  Les cerises tombent où les textes manquent.
    67.  Joyeux dans l’eau, pâle dans le miroir.
    68.  Le marbre des odeurs a des veines mouvantes.
    69.  Mettez un moulin à cheval, il ira à Chatou.
    70.  S’il n’en reste qu’une, c’est la foudre.
    71.  Il ne faut pas lâcher la canne pour la pêche.
    72.  Duvet cotonneux des médailles.
    73.  Vague de sous, puits de moules.
    74.  Un nègre marche à côté de vous et vous voile la route.
    75.  Le rat arrose, la cigogne sèche.
    76.  Les enfants qui parlent ne pleurent pas.
    77.  A chaque jour suffit sa tente.
    78.  Comme une poulie dans un pâté.
    79.  Tout ce qui grossit n’est pas mou.
    80.  C’est l’auréole qui perce la dentelle.
    81.  Les poils tombés ne repoussent pas pour rien.
    82.  Coupez votre doigt selon la bague.
    83.  Il y a toujours une perle dans ta bouche.
    84.  Ne jetez aux démons que les anges.
    85.  Vous avez tout lu mais rien bu.
    86.  A quelque rose chasseur est bon.
    87.  Faire son petit sou neuf.
    88.  Loin des glands, près du boxeur.
    89.  Fidèle comme un chat sans os.
    90.  Un cou crasseux fait un pipe culottée.
    91.  Les beaux crânes font de belles découvertes.
    92.  Gratter sa voisine ne fleurit pas en mai.
    93.  D’abord enfermez le collier, ensuite attrapez-le.
    94.  Tout ce qui vient de ma cuisine grandit dans la cour.
    95.  Brûler le coq pour grossir.
    96.  Tirez toujours avant de ramper.
    97.  Un corset en juillet vaut un troupeau de rats.
    98.  User sa corde en se pendant.
    99.   Une brume s’y prend plus gentiment.
    100.  Jouer du violon le mardi.
    101.  Le pélican est ce qui se rapproche le plus du bonnet de nuit.
    102.  Saluer l’âne qui broute des griffes.
    103. Rassemble, afin d’aimer.
    104. Les courtisanes perdent leurs as.
    105. Passe ou file.
    106. Les savants qui s’approchent jettent leurs vêtements dans les fossés.
    107. Faire deux heures d’une horloge.
    108. Les homards qui chantent sont américains.
    109.  Il n’y a pas de cheveux sans rides.
    110.  Les amants coupent les amantes.
    111.  Un albinos ne fait pas le beau temps.
    112.  Tout ce qui vole n’est pas rose.
    113.  Je suis venu, je me suis assis, je suis parti.
    114.  Il y a loin de la route aux escargots.
    115.  Rouge comme un pharmacien. 
    116.  Porter ses os à sa mère.
    117.  Un plongeon vaut mieux qu’une grimace.
    118.  Le son fait la Beauce.
    119.  Dans le paysage, un beau fruit fait une bosse et un trou.
    120.  A chien étranglé, porte fermée.
    121. Herbe sonore se prend au nid.
    122. Dansez tout le jour ou perdez vos binocles.
    123.  Sourd comme l’oreille d’une cloche.
    124. Deux crins font un crime.
    125.  Mieux vaut mourir d’amour que d’aimer sans regrets.
    126.  Il y a un ivrogne pour les curieux.
    127.  C’est un rat qui dégonfle un autre rat.
    128.  Un trombone dans un verre d’eau.
    129.  Une arme suffit pour montrer la vie.
    130. Un jeune homme marié perd son nez.
    131.  Il n’y a pas de bijoux sans ivresse.
    132.  Les castors ne se purgent pas la nuit.
    133.  Mon prochain, c’est hier ou demain.
    134.  Écraser deux pavés avec la même souche.
    135.  Tuer n’est jamais voler.
    136.  Ne grattez pas le squelette de vos aïeux.
    137.  Taquiner le corbillard.
    138.  Les pelles ne se vendent pas sans fusils.
    139.  A chacun sa panse.
    140.  Les blessures en forme d’arc ne conjurent pas l’orage.
    141.  Sois grand avant d’être gras.
    142.  Un rêve sans étoiles est un rêve oublié.
    143.  Brosse d’amour pour les hirsutes.
    144.  Le sein est toujours le cadet.
    145.  Pendu aux cerises.
    146.  Chien mal peigné s’arrache les poils.
    147.  Celui qui n’a jamais senti la pluie se moque des nénuphars.
    148.  La rivière est borgne.
    149.  Une tarte suffit pour l’horizon.
    150.  A bonne mère, suie chaude.
    151.  Quand la route est faite, il faut la refaire.
    152.  Vivre d’erreurs et de parfums.

     

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  • Faulkner: propos sur l'écriture

    images?q=tbn:ANd9GcRbz-FhTnxbyKmN1vZoKyZTmNbTiJMp54EsWduCa8dTnNcyKJ9kst35Xw"En 1957-1958, William Faulkner est invité à l’université de Virginie. Il prononce des conférences, mais surtout rencontre les étudiants lors de multiples séances de questions réponses. Ces entretiens sont traduits chez Gallimard en 1964 (et désormais un gibier de bouquiniste)." François BON

    Je dirais que l’écrivain a trois sources : l’imagination, l’observation, l’expérience. Lui-même ne sait pas ce qu’il prendra à chacune et à quel moment, parce que chacune de ces sources ne sont pas elles-mêmes très importantes pour lui. Il peint des êtres humains et emploie ses matériaux en les prenant à ces trois sources comme le charpentier va dans son cabinet de débarras pour y prendre une planche qui doit faire l’affaire pour un coin de sa maison. 

    Je pense qu’un écrivain qui a beaucoup de ... qui le pousse à s’exprimer, n’a pas le temps de s’occuper du style. 

    Je pense que la meilleure façon de lire... non, je ne peux pas dire la meilleure façon, c’est ma façon à moi de lire : je prends le livre et je peux dire, après avoir lu deux ou trois pages, si je désire lire le livre en entier. Si ce n’est pas le cas, je le pose et j’en prends un autre. Je dirai que pour mes livres il faut prendre la même manière et de lire une page ou deux jusqu’à ce que vous en trouviez une qui vous donne envie d’en lire une autre.

    Les écrivains... je me demande si un écrivain a jamais une conversation intéressante avec un autre écrivain. Je veux dire par là que l’écrivain, à moins d’avoir épuisé ses idées, est trop occupé à essayer de dire ce que son démon le pousse à dire, avant de mourir, pour avoir le temps de causer boutique avec un autre écrivain, et alors ils parlent de la condition humaine, et cela n’a aucune importance que deux écrivains parlent de la condition humaine ou deux artisans ou deux hommes de loi ou deux médecins. En réalité, un écrivain n’a presque rien de commun avec un autre écrivain. Il... il est simplement poussé par le même démon.

    Je suis complètement désordonné. Je n’ai jamais appris à accrocher quelque chose ou à remettre quelque chose là où je l’avais pris. Ainsi je travaille... eh bien, comme dit l’athlète, quand je suis échauffé. Et je n’aime pas travailler, de nature je suis paresseux. Je remets à plus tard tant que je peux, et puis, quand je commence, c’est un divertissement. Je pense que la raison pour laquelle on écrit, c’est parce que c’est un divertissement, que vous aimez ça, c’est votre tasse de thé. C’est pourquoi j’écris jusqu’à ce que je décide de m’arrêter, parce que la seule règle que je suive en écrivant, c’est de laisser ça pendant que je suis encore échauffé, afin de pouvoir recommencer le lendemain. Mais je n’ai jamais eu d’ordre. Certains écrivains ont de l’ordre : ils bâtissent d’abord une intrigue ou un plan, ils prennent des notes, ce qui est une bonne chose et les satisfait, mais pas moi. Je serais complètement perdu. Probablement que si je prenais des notes, je me dirais : eh bien, ça suffit, je n’ai plus besoin de travailler, et je laisserais ça là. Ainsi je remets le travail à plus tard aussi longtemps que je le peux et je fais autant de recherches et prends autant de notes que je peux là-dedans [nota : il montre sa tête], c’est ensuite que je commence à écrire.

    Je pense que l’écrivain est trop occupé à essayé de créer des personnages de chair et de sang, qui tiennent debout et projettent une ombre, pour avoir le temps de se rendre compte des symboles qu’il met dans son œuvre ou de ceux que les lecteurs peuvent y découvrir. S’il avait le temps de... c’est-à-dire que si un individu pouvait peindre un personnage authentique, croyable, fait de chair et de sang et en même temps délivrer un message, peut-être le pourrait-il, mais je crois qu’aucun écrivain n’est capable des deux à la fois, je crois qu’il faut qu’il choisisse l’un des deux : ou il délivre un message, ou il essaie de créer des êtres humains de chair et de sang, vivants, souffrants, angoissés.

    Je lis Don Quichotte tous les ans. Je lis l’Ancien Testament. Je lis un peu de Dickens tous les ans, et j’ai un Shakespeare de poche que je porte avec moi, Conrad, Moby Dick, Tchékhov, Madame Bovary, quelques romans de Balzac, et presque tous les ans Tolstoï. La plupart des Français du XIXème siècle, je m’en impose la lecture chaque année. J’en compte à peu près cinquante que je lis... j’entre dans ces livres comme on entre dans une pièce pour y trouver de vieux amis, j’ouvre le livre par le milieu et j’en lis quelques pages et je crois que, tous les dix ans, je les ai tous relus.

    William Faulkner (1897-1962)

    Source: http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article109




  • TRANCHES DE SAVOIR

    images?q=tbn:ANd9GcR018YVSKQ_1Krn4_SzejXzz5QRCr0BYJDB4EXeqELSO8SHHPm_aApar Henri MICHAUX (1954)


    Comme on détesterait moins les hommes s’ils ne portaient pas tous figure.

     

     

    A huit ans, je rêvais encore d’être agréé comme plante.

     

    Attention au bourgeonnement ! Ecrire plutôt pour court-circuiter.

     

     

    Faites pondre le coq, la poule parlera.

     

     

    Les oreilles dans l’homme sont mal défendues. On dirait que les voisins n’ont pas été prévus.

     

     

    Taciturne en montagne, bavard en plaine.

     

     

    Ma vie : traîner un landau sous l’eau. Les nés-fatigués me comprendront.

     

     

    Tout n’est pas dur chez le crocodile. Les poumons sont spongieux, et il rêve sur la rive.

     

    Délire d’oiseau n’intéresse pas l’arbre.

     

     

    Qui cache son fou, meurt sans voix.

     

    Le phallus, en ce siècle, est doctrinaire.

     

     

    Chaudron de pensées  se prenant pour homme.

     

    Qui chante en prison mettra, quand on le lui demandera, son frère en prison.

     

     

    Qui laisse une trace, laisse une plaie.

     

     

    Qui a rejeté ses démons vous importune avec ses anges.

     

    Le cœur du sensible souffre trop pour aimer.

     

     

    C’est ce qui n’est pas homme autour de lui  qui rend l’homme humain. Plus sur terre il y a d’hommes, plus il y a d’exaspération.

     

     

    Ne faites pas le fier. Respirer c’est déjà être consentant. D’autres concessions suivront, toutes emmanchées l’une à l’autre. En voici une. Suffit, arrêtons-la.

     

  • Lacrimosa de Preisner dans The tree of life

    Le Lacrimosa du Requiem for my friend (écrit en mémoire de Kieslowski) de Zbigniew Preisner chanté par Elzbieta Towarnicka.

    Ce chant fait partie de la b.o. de The tree of life de Terrence Malik. Après un quart d'heure de film, vient une séquence de près de vingt minutes d'images de création de l'univers (réalisées pour une partie d'entre elles dans un laboratoire avec un bain chimique, un plateau tournant etc., ce ne sont pas des images de synthèse). Puis le film retrouve un cours plus normal mais qui reste typique du style du réalisateur.

     

    Le film raconte de façon impressioniste l'histoire d'une famille ordinaire américaine de la seconde moitié des années 50. Avec un père sévère, qui veut donner le sens du combat, de la survie, à ses trois fils (il incarne la nature), et une mère taiseuse et aimante (elle incarne la grâce). Dix ans plus tard environ (le film commence par là), la mère apprend le décès d'un de ses fils à la guerre. Mais c'est le parcours de l'aîné (entre adolescence et âge adulte) qu'on suivra, appelé à choisir entre la philosophie du père et celle de la mère... Avec Brad Pitt (le père), Jessica Chastain (la mère), Sean Penn (le fis aîné à l'âge adulte). 

  • Les irréflexions d'Éric Dejaeger

    Elles tiennent en une phrase et n'épargnent rien ni personne. Mais en y mettant les formes.

    Régulièrement 5 nouvelles irréflexions viennent réjouir le visiteur du blog.

    Une de circonstance: Ne dites pas "Il craint le froid", dites "Il est frighorrifié".

    http://courttoujours.hautetfort.com/

  • Paul MORAND - propos choisis

    L’histoire, sur laquelle notre début de siècle s’est tellement appuyé, pour vivre et penser, ne servira bientôt plus de rien, tant ce qu’on va voir (basé sr la technique et non plus sur l’horreur) aura de moins en moins de précédents.

    La concentration : il faudrait l’enseigner aux enfants, avoir des classes de concentration ; et de mémoire (les Jésuites, seuls, l’ont compris). On ne réussit qu’en pensant à une seule chose, que ce soit à un personnage de roman, ou une fortune à faire.

    Aragon, un désespéré qui a raté son suicide ; les surréalistes de 1920 se faisaient sauter la cervelle ; Aragon a pris le parti communiste comme on prend un revolver. Du parti, il en est depuis longtemps, mais il n’en sera jamais ; les communistes le savent bien ; il a besoin d’eux et eux guère besoin de lui ; par l’ubiquité de son talent, il leur échappe.

    Comme je le disais plus haut, l’histoire d’un critique est presque toujours la même : au départ, un roman raté ; déçu, l’auteur se lance dans la critique, son amertume, ses déceptions le servent ; on le redoute, cette crainte lui vaut une autorité factice qui le hausse au premier plan ; dès lors, aucun éditeur n’ose refuser son second, son troisième roman, aussi mauvais que le premier. De sorte que ce qu’il gagne en renommée de commentateur féroce, il le reperd ailleurs. Voilà son drame.

    Ce qu’enseignent toutes les religions, depuis quelques milliards d’années, le renoncement à soi-même, la corruption de la chair, la rentrée de l’homme dans son essence, le mépris des choses terrestres, la victoire sur les passions, un maître l’enseigne à chacun de nous ; ce maître, c’est la Nature et sa fille, la Vieillesse. Point n’est besoin de prêtres et même de dieux ; elle se charge de notre éducation.

    Tous les défauts des gens éclatent dans les dîners en ville : la vanité et la fourberie des femmes, la bêtise ou le conventionnel des hommes, le faux des rapports sociaux, la comédie mondaine. Tout cela rend le dîner en ville un supplice effroyable. Le déjeuner, au contraire, est rapide, amusant, léger, on n’a le temps de détester personne, c’est charmant.

    Au déjeuner, au Meurice, j’avais à ma droite, sur le canapé, Dutourd, et à ma gauche, Boisdeffre, qui me caressaient ; c’était comique, ce canapé, avec le vieil auteur flanqué de deux affamés d’Académie. Eussé-je été pédé, ils se seraient déculottés sur place. Cela avait quelque chose d’obscène et d’écoeurant.

    Avec les femmes, on ne sait jamais où on en est. Une arrive charmante : il suffit d’un mot malheureux : une furie. Une autre en colère : ¼ d’heure plus tard, charmante. Celle-ci, d’aspect rébarbatif : une mouilleuse immédiate ; celle-là, aguichante : n’arrive pas à jouir. Jusqu’à l’anatomie, si trompeuse : leur clitoris fuit sous le doigt, n’est jamais où on le cherche. A tel point que la femme doit souvent aider (du genre : « c’est là... ou, tu y es », etc.)

    Les femmes ont besoin d’un homme pour se persuader qu’elles existent, pour jouir, mais d’elles-mêmes.
    Les femmes se vengent sur l’homme d’avoir besoin de lui pour exister.

    Journée aux Hayes. Je fais un bouquet pour Hélène, de tout ce que contient le jardin, comme échantillon : lilas blancs, pivoines, iris mauves et dorés, lupins, ancolies, boules de neige, genêts, épines roses, rhodos, azalées du Japon, dernières tulipes perroquet jaunes et rouges, grappes jaunes des faux ébéniers.

    Paul Morand, Journal inutile (Gallimard)

  • Remarques en passant / Alain Sagault

    10 + 1 extraits de la livraison n°25

    CHAR (René)

    Il y a décidément du dindon chez René Char – qui n’est pas seul de son espèce, car cette volaille prétentieuse se rencontre beaucoup dans le champ poétique, qu’elle infeste de ses déjections. Tenté de lire Lettera amorosa. Ça tombe des mains. Prose solennelle et empesée qui voudrait sculpter dans le marbre d’incroyables banalités ou des gongorismes d’une ridicule préciosité. Quelle belle pâtée aurait fait Molière de ce Trissotin qui se donne des allures de Don Quichotte ! Je me demande parfois si tant de poètes ne fuient pas la prose pour la poésie que parce qu’elle n’est pas aussi propice à la pose…

     

    CRÉTINISME

    On s’étonne parfois de m’entendre traiter de crétins certains hommes politiques supposés brillants. C’est que la plupart des gens présument de l’intelligence par la position atteinte et s’en laissent imposer par des apparences qui ne résistent pas au moindre examen un peu sérieux.

    Le fait est qu’à la lumière de ce qu’ils disent, et plus encore de ce qu’ils font, on ne peut reconnaître à un Sarkozy, voire à un DSK, qu’une forme particulièrement grossière et primitive d’intelligence manœuvrière, qui n’est au fond qu’une sorte de perfectionnement pervers du crétinisme intrinsèque lié à la survivance du cerveau reptilien.

    Esclaves de leurs pulsions, gouvernés par les passions les plus basses, dévorés d’ambition personnelle, la plupart des hommes de pouvoir, par nature incapables de vision à long terme, sont bien d’authentiques crétins. Leur ambition obsessionnelle leur confère certes une étonnante énergie et une indiscutable habileté à se pousser au premier rang, mais ne sert en dernière analyse qu’à confirmer leur radicale incapacité à exercer dignement et efficacement un pouvoir qui ne les intéresse précisément que pour l’empire qu’il leur donne et la pitoyable satisfaction qu’il procure à leurs ego surdimensionnés – autre incontestable preuve de crétinisme.

    Il n’est que trop évident que ni Sarkozy ni DSK, pour ne citer que ces deux « bêtes politiques » (fréquemment reprise, l’expression ne doit rien au hasard…), n’ont pas leur place dans un gouvernement démocratique digne de ce nom.

    Quant à leur crétinisme, nul besoin de le démontrer, ils se chargent eux-mêmes depuis des années d’en faire à tout bout de champ l’étalage…

    Pourquoi croyez-vous que la gent politique soit plus déconsidérée qu’elle ne l’a jamais été ? Parler de populisme, c’est se voiler la face.

     

    HUMAIN

    J’aime avant tout ces auteurs que j’appellerais humains : une galerie apparemment hétéroclite de créateurs de toutes les époques que réunit leur amour de la vie, leur humour, et leur refus de se payer de mots. D’Aristophane à Shakespeare en passant par Molière et La Fontaine, de Labiche à Musset, d’Orwell à Koestler, de Proust à Pessoa, de Suarès à Gary, de Guareschi à Fante, de Marivaux à Tchékhov, de Laclos à Dumas, de Rabelais à Montaigne et Pascal, ils sont plus hommes encore qu’écrivains, si bons écrivains soient-ils. D’où l’impression profonde qu’ils m’ont fait et que chaque relecture amplifie. En eux je me retrouve, et découvre mes semblables. Ils me sont fraternels parce qu’envers et contre tout, face à la dureté de l’existence, sans qu’ils sombrent jamais dans la lâcheté de l’optimisme, une essentielle jubilation les habite et les meut.

     

    IMMACULÉE CONCEPTION

    La conception serait donc naturellement maculée, intrinsèquement mauvaise et fautive ?

    Étrange peur de la naissance, de l’incarnation. Peur de la mort en vérité, car qui naît meurt. Le fantasme de la virginité n’est que la plus minable des astuces élaborées par notre permanente terreur de la mort. Puisqu’elle doit mourir, la chair serait d’entrée corrompue. L’Immaculée Conception, cet odieux blasphème contre la nature et la vie, est un des concepts les plus rétrogrades imaginés par des esprits malades dans leur quête désespérée d’une prise de pouvoir sur la vie qui leur permettrait d’échapper à l’incarnation et à la mort qu’elle implique.

    Les dogmes ont la vie dure, ils arrivent souvent à tuer la vie. De là à avoir la peau de la mort…

     

    INCULTURE

    Jamais nous n’avons été plus incultes, et jamais nous n’avons été aussi nombreux à nous prendre pour des écrivains ou des artistes. Rien de paradoxal, au contraire : c’est notre inculture même qui nous donne l’audace de croire qu’on peut être un peintre ou un écrivain digne de ce nom sans autre bagage que l’envie de le devenir.

    L’infernal culot des analphabètes ouvre parfois la voie à des génies instinctifs ; il a trop souvent pour fruit le désolant étalage d’une infinie médiocrité.

    C’est notre inculture qui nous rend assez présomptueux pour croire que rien n’est plus facile que créer sans avoir appris. La création n’est pas un goût, c’est une vocation et un métier, l’une n’allant pas sans l’autre.

    D’où ce paradoxe aisément compréhensible : plus il y a d’écrivants, moins il y a d’écrivains, plus de barbouilleurs, moins de peintres, plus de plasticiens, moins d’artistes.

     

    JOB(S)

    Jobs a fait le job, point barre. Aucune raison de déifier ce personnage, as du marketing, brillant et désespérément superficiel, à l’image de tous les jeunes loups de tous les temps. Jobs nous a rendu service pour le meilleur et pour le pire. Ni monstre ni bienfaiteur de l’humanité, il a vécu sa mégalomanie jusqu’au bout, ce qui ne suffit pas à en faire un exemple.

    Si mes concitoyens ont besoin de Steve Jobs pour être heureux, pas étonnant qu’ils aient voté Sarkozy : c’est que le marketing et la communication, ces attrape-nigauds, leur tiennent lieu de vie. Il n’est pas rare que les esclaves aiment leur esclavage, pourvu que la chaîne soit plaquée or.

     

    JOLY (Eva)

    Pas de doute, Eva Joly gêne. Comment tolérer dans le marigot puant des politiques actuels un être humain honnête avec lui-même et avec ses convictions, animé par un idéal, et qui tente de parler et d’agir en conformité avec lui ?


    MATISSE

    Dans ses écrits, Matisse est parfois terriblement agaçant de froideur, de distance et aussi de pédantisme. Mais c’est peut-être justement sa tendance à la mégalomanie qui lui permet de lâcher si souvent des formules admirables et fondamentales, comme celle-ci, que j’aimerais reprendre à mon usage : « J’espère perdre pied et alors je ne pourrai m’en tirer que par l’inconnu. »

    Comment définir mieux l’état de recherche qui peut seul mener à la découverte ? C’est beaucoup plus beau, beaucoup plus juste et finalement bien moins prétentieux que la douteuse proclamation d’un Picasso : « Je ne cherche pas, je trouve ».                        

     

    MONET

    Ce qui me passionne chez Monet, c’est sa façon de chercher la difficulté. Et de la surmonter. Jamais il ne cherche à esquiver, il va droit au fait et tourne le problème dans tous les sens jusqu’à trouver, non pas la solution, pas même sa solution, mais quelques-unes de ses solutions. Qui posent de nouveaux problèmes auxquels il s’attelle aussitôt.

     

    PEINTURE

    Je crois de moins en moins en l’image et j’ai toujours davantage foi en la peinture. L’image donne à voir, la peinture à contempler.

     

    PEINTURE « PURE »

    Croire que la peinture se suffit à elle-même relève d’un singulier manque de sensibilité. Pour atteindre à l’art, la peinture doit avoir d’une manière ou d’une autre valeur symbolique. Faute de quoi, elle se limite au décoratif ou s’avilit dans le n’importe quoi.

    Une peinture peut ne pas avoir de sens apparent, mais elle n’est peinture que si elle fait sens.

    Lire aussi (entre autres) ATTENTE - BOURGEOIS - OULIPO - SERVICES PUBLICS - STATISTIQUES - VULGARISATION sur Le globe de l'homme moyen d'Alain SAGAULT:

    http://www.ateliersdartistes.com/spip.php?article574

     

  • "Mon" Liège après le drame, par Pierre Kroll

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    Liège, c'est ma ville. Liège c'est une ville comme une autre. Enfin, les liégeois pensent qu'elle est différente de toutes les autres. Tous les gens qui sont d'une ville pensent qu'elle est différente de toutes les autres. A Liège, cette semaine, il y avait des jeunes qui passaient des examens, il y avait des vieux qui achetaient des cadeaux de Noël pour des jeunes pendant qu'ils passaient leurs examens, il y avait des jeunes qui, après leurs examens, achetaient des cadeaux pour des vieux, il y avaient des vendeurs et des vendeuses qui vendaient des cadeaux à des jeunes et des vieux. Il y avait du vent. Et puis, à midi, chaque jour, tout le monde prend le bus place Saint Lambert pour entrer étudier et cacher les cadeaux.

    Mardi, à Liège il y avait un tueur. Un type a tiré dans la foule, il a blessé, massacré, même un bébé, et puis lui-même sans doute. On a parlé de Liège dans le monde entier comme on l'avait fait de Columbine, de la Norvège, de tous ces endroits où un jour un fou abat des gens qui n'avaient rien fait d'autre que d'être là.

    Liège a son Kim de Gelder, son Anders Breivik, Liège est de son temps. Une ville de son temps ni différente des autres ni comme les autres.

    Que savez-vous de Liège ? Une ville du sud dans ce pays du nord dont on retient plus la chaleur des habitants que la beauté des banlieues. A Liège, il se dit qu'on fait toujours tout un peu plus fort que les autres, un peu autrement aussi. On l'a dit des grèves, on l'a dit des affaires, on le dit de la fête. C'est à Liège qu'un ministre d'état se fait assassiner, à Liège qu'on s'offre une gare que New-York trouverait un peu ostentatoire. C'est à Liège qu'on sort les terrasses de bistrot dès qu'il fait 10 degrés pour se la jouer italienne. C'est à Liège qu'on fête le 14 juillet au lieu du 21 parce que ça nous amuse de nous croire un peu Français. C'est à Liège que le village de Noël, les petits chalets en bois ou l'on vend des gaufres et des bougies, est plus grand qu'un vrai village. C'est à Liège qu'on fait la fête à toute occasion. Le vernissage d'une exposition -et je m'y connais- à Bruxelles commence à 18h15 s'il est annoncé à 18 h et, à 19 , après quelques discours en deux langues et deux coupes de champagne, les plus épicuriens cherchent un restaurant. A Liège, annoncé à 18 h le discours de l'élu local se fera à 20h30 dans un brouhaha général et, vers minuit ou une heure, on se demandera offusqué comment il se fait qu'il n'y a plus rien à boire. J'exagère à peine. Le liégeois apprend dans « le Carré » a boire de tout en se tapant des grandes claques dans le dos, en embrassant ses potes et nos jolies filles...et bien avant d'avoir l'âge de conduire !

    Et puis une fête un peu diffuse, un peu virtuelle que l'on fait à Liège depuis quelques années c'est celle d'une ville qui se voit sortir de ses marasmes. Le Standard est deux fois champion. La ville construit un peu partout, elle se propose d'organiser l'exposition internationale de 2017... et chaque fois qu'elle veut applaudir une bonne nouvelle, le sort ou Lakshmi Mittal lui gâche la fête.

    A Liège, il y a deux ans, à cent mètres de la place Saint Lambert, deux immeubles explosaient. Des morts, des blessés. Des hôpitaux débordés. Des images qui ont aussi fait le tour du monde. C'était juste après les fêtes.

    Carte blanche de Pierre Kroll dans Le soir du 14 décembre 2012

  • On a bien fait d'humilier les Grecs

    par Stéphane GUILLON

    Franchement, on a bien fait d’humilier les Grecs au G20 de Cannes : ces feignants, ces arnaqueurs, ces bouffeurs de feta ! Là-bas, la triche est un sport national, un mode de vie, aussi bien chez les pauvres que chez les riches… Seules 2% des piscines sont déclarées dans les quartiers chics d’Athènes. Truander les institutions est le passe-temps favori des Grecs, une seconde nature. Le gouvernement a ainsi découvert une île sur laquelle 600 «aveugles» touchent une aide pour cécité. Vous vous rendez compte ? 600 Gilbert Montagné. Si ça se trouve, ils couchent ensemble. Le Grec n’est pas seulement tricheur, il est aussi dépravé… Et la plupart du temps homosexuel, c’est connu. Cette année, à Mykonos, les naissances se sont comptées sur les doigts d’une main ! Imaginez une île peuplée de 600 gays non-voyants s’accouplant à nos frais… et c’est nous qui payons !

    Il paraît que même les morts profitent du système. Le gouvernement grec a versé huit milliards d’euros à des retraités déjà décédés. Ici, si on se saigne, si on travaille jusqu’à 62 ans, c’est pour payer la retraite de Grecs morts qui, de leur vivant, faisaient semblant d’être aveugles, se baignaient dans des piscines non déclarées et s’enfilaient du matin au soir, bourrés à l’ouzo. Oui, en plus, le Grec est alcoolique ! Ça ne pouvait plus durer, il fallait réagir.

    Sarko et Merkel ont bien fait d’humilier le président Papandréou, de lui montrer «qui est le chef, qui commande !» (C’est malheureux, mais ils ne comprennent que ça : la discipline !) Georges Papandréou… Franchement, avec un nom pareil, comment voulez-vous être crédible ? Leur ministre des Finances s’est appelé Papaconstantinou. Et leur ministre des Transports? Papamobile ? Quand j’étais petit, notre médecin de famille s’appelait Papayanou, une Grecque bâtie comme undeuxième-ligne. Comme il y avait «papa» dans son nom, pendant des années, je l’ai appelée «monsieur». Du coup, à chaque fois qu’elle m’auscultait, elle demandait à ma mère en roulant les «r» : «Madame Guillon, est-ce qu’il vous rrreconnaît, est-ce qu’il rrreconnaît sa mèrrre ?»

    Georges Papandréou a un petit côté Sean Connery… Un Connery qui les accumule pour le coup ! Monsieur voulait faire un référendum, consulter son peuple, et puis quoi encore ? Les Grecs sont forcément d’accord. Quand on a la chance de se faire dicter sa conduite par Nicolas Sarkozy, sans l’avoir choisi, sans l’avoir élu, on ne peut que se réjouir ! On est quand même bien gentil, nous, les Français, de leur prêter notre Président qu’on aime tant ! Franchement, on aura tout vu. La Grèce représente 2% du PIB de la zone euro, quasiment rien, une chiure de mouche, et Monsieur Papasanlessou la ramène ! Ils ont bien fait de l’humilier Merkel et Sarko ! Le faire attendre deux heures comme un vulgaire laquais. (Tu veux des sous Papasanlessou ? Et bah des clous ! Papadesclous !)

    Le moment le plus cruel, c’est quand Papandréou arrive seul au G20, personne pour l’accueillir. Il fait presque de la peine, on le voit sortir de sa voiture, perdu, incrédule, presque hagard, il a l’air de dire : «Non, c’est pas possible, ils ne m’ont pas fait ça ? Ils n’ont pas osé !» Si, Merkel et Sarko osent tout : 50% du PIB de la zone euro à eux deux, ça donne des droits. Ils auraient pu être encore plus méchants, demander à Nikos Aliagas, son compatriote, de l’accueillir ! «Et bien bienvenue, welcome au G-twenty of Cannes… Georges Papandréou doit-il quitter The Stage International, vous pouvez voter chez vous, twitter at home… Ce soir, une chose est sûre, la Grèce ne va pas kiffer la life !»

    C’est marrant le protocole : en 2007, à l’Elysée, Kadhafi a eu droit au tapis rouge. Quatre ans plus tard, à Cannes, Papandréou n’a le droit à rien, pas la moindre hôtesse. Assassiner des gens est moins grave que faire des chèques en bois. Après le camouflet de l’arrivée, l’opprobre de la conférence de presse. Glaciaux et hautains, Merkel et Sarko ont sermonné Papandréou comme un petit garçon malpropre. Ils se sont bien trouvés ces deux-là. Ils pourraient jouer dans la pub Orangina rouge : «Pourquoi sont-ils si méchants ?» Petits, laids avec le cul évasé… comme la célèbre bouteille. Merkel et Sarko, les Starsky et Hutch du G20, l’Europe du haut qui tance l’Europe du bas. Bientôt, ce sera au tour des Italiens, ces macaronis fourbes et gominés, puis à celui des Portugais : ces portos au goût de chiotte qui mettent un fer à cheval sur la calanque de leur voiture, puis on passera aux Espagnols, ces amateurs de corrida aux grosses cojones, dépravés et bisexuels. L’idée finale est d’arriver à une belle Europe, riche et forte : l’Europe des deux, la France et l’Allemagne.

    Un peu plus tard, au G20, Hu Jintao a fait poireauter Nicolas Sarkozy pendant dix minutes comme un vulgaire portier d’hôtel. Certains ont ri sous cape : l’honneur de Papandréou était lavé. Dix minutes à faire le pied de grue sous l’œil goguenard des caméras du monde entier… Comment Hu Jintao a-t-il pu traiter ainsi notre chef, le chef de la France, un pays à la tête d’un bilan aussi prestigieux : 1 646 milliards de dette, 8 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, 2,756 millions de chômeurs… La France, ce pays humble, accueillant et tourné vers l’autre. A l’heure, où j’écris ces lignes, la conduite de Hu Jintao reste un mystère !

    sur Libération.fr

  • Marguerite DURAS / il ne faut pas se mêler des problèmes que chacun a avec la lecture

    Je lis la nuit. Je n’ai jamais pu lire que la nuit. Quand j’étais écolière je lisais également la nuit, la nuit de la sieste qui vide la ville comme la nuit horaire. Cette habitude est venue de ma mère qui disait qu’il fallait lire en dehors des heures de travail. La lecture s’est donc faite à la place du sommeil de la sieste, comme ensuite plus tard, elle s’est faite à la place du sommeil de la nuit. Je n’ai jamais lu à la place d’écrire ou de m’ennuyer ou de parler avec quelqu’un. Je découvre ça tout à coup : je n’ai jamais lu par ennui. Je n’ai jamais entendu ma mère dire à ses enfants : si tu t’ennuies, lis un livre.

     

    Ma mère, elle, n’avait jamais rien lu. Le lendemain de son diplôme d’institutrice, elle a fermé tous ses livres et elle les a donnés à sa petite sœur. Elle disait : « Je n’ai jamais pris le temps de lire dans ma vie. » Très vite ça a été trop tard. Elle est morte ainsi, sans lecture, sans presque de musique, dans la seule occupation de vivre la vie qui se présentait à elle. Lorsque moi je lisais, ma mère, elle, dormait. On lisait couché sur des nattes, sous les cages d’escalier, dans les endroits obscurs et frais de la maison. C’est là aussi qu’on pleurait quand elle disait vouloir mourir. Ma mère nous laissait libres de tout et de lire tout aussi bien, on lisait ce qu’on pouvait, ce qu’on trouvait, ce qu’il y avait. Elle ne contrôlait jamais rien, jamais.

     

    Un jour j’ai eu une aventure avec la lecture qui m’a beaucoup troublée et qui ne laisse pas de le faire encore. Je devais revenir de vacances, soit d’Italie, soit de la Côte d’Azur, je ne sais plus du tout. Ce que je sais c’est que je devais prendre un train qui partait très tôt le matin et qui arrivait à Paris dans la nuit. J’avais très peu de bagages dont le principal était un sac de toile et un livre. Le livre était énorme, c’était un exemplaire dépareillé de la collection La Pléiade. Une chose est sûre, c’est que je n’avais pas encore lu ce livre, que j’aurais dû le lire en vacances, que je ne l’avais pas fait et qu’il me fallait le lire très vite maintenant, le plus vite possible, sans délai. Parce que, d’une part, j’avais promis et de le lire et de le rendre à une date précise qui devait être justement le lendemain de mon retour de vacances, et que, d’autre part, si ma promesse n’était pas tenue, aucun autre livre ne me serait prêté par la suite. Je ne sais plus du tout ce qui me valait cette rigueur de la part de mon prêteur de livres, mais même si elle était feinte, j’y croyais absolument, je croyais qu’il fallait que j’en passe par là sous peine de n’avoir plus de livres à lire. Je n’avais pas les moyens d’en acheter et les voler je n’osais pas le faire. L’enjeu était énorme.

     

    Le train est parti. Aussitôt je me suis mise à lire la première ligne du livre tragique. J’ai continué. Je ne dois pas avoir mangé durant cette journée-là, et quand le train est arrivé à la gare de Lyon il faisait profondément nuit. Le train avait eu du retard sans doute, le jour avait déjà tourné. J’avais lu 800 pages de Guerre et paix en un jour : la moitié du livre. Le souvenir de cette journée a été long à s’effacer pour moi. Longtemps elle m’est apparue comme une trahison de la lecture. À y revenir aujourd’hui, elle me trouble encore. Quelque chose avait été sacrifié à la lecture rapide que j’avais faite du livre, comme une autre lecture, quelque chose d’aussi grave qu’une autre lecture. Je m’étais tenue à la lecture de l’histoire rapportée dans le livre aux dépens d’une lecture profonde et blanche sans narration aucune, celle de la pure écriture de Tolstoï. C’est comme si j’avais perçu ce jour-là et pour toujours qu’un livre était contenu dans deux couches superposées d’écriture, le couche lisible que j’avais lue ce jour de voyage et l’autre à laquelle on n’avait pas accès. Celle-là, illisible à toute lecture, on ne pouvait qu’en soupçonner l’existence au cours d’une distraction de la lecture littérale, comme on regarde l’enfance à travers un enfant. Ce serait sans fin de le dire et ce ne serait pas la peine.

     

    Mais je n’ai jamais oublié Guerre et paix. La moitié qui restait du livre, est-ce que je l’ai jamais lue ? Je ne crois pas. Mais ça a été tout comme. J’ai rendu le livre et on m’en a prêté d’autres. Il me reste de cette journée l’image d’un train qui traverse une plaine, la grande coulée centrale de la douleur du Prince mourant et défait, son agonie à lui seul à travers celle de l’Europe entière. Et le souvenir, moins de Tolstoï, que celui de ma trahison de tout son être à partir de laquelle en effet je ne l’ai jamais tout à fait connu ni aimé.

     

    J’ai lu par crises. Certaines ont duré deux ans. Dans ces cas-là j’étais obligée de lire de jour dans les grandes bibliothèques universitaires de Paris. On se demande par quelle aberration les grandes bibliothèques publiques sont fermées la nuit. J’ai rarement lu sur les plages ou dans les jardins. On ne peut pas lire dans deux lumières à la fois, celle du jour et celle du livre. On lit dans la lumière électrique, la chambre dans l’ombre, seule la page éclairée.

     

    En apparence, j’ai lu n’importe comment, n’importe quoi. En fait, non. En fait, j’ai toujours lu des livres dont on m’avait dit qu’il fallait les lire, des gens, des amis ou des lecteurs en qui je croyais. J’étais dans un milieu qui jamais ne s’en référait aux critiques littéraires pour savoir ce qu’il fallait lire. Lorsqu’il m’arrivait de lire après coup des critiques de livres que j’avais lus, je ne reconnaissais pas ma lecture. La fonction critique, surtout écrite, journalistique, tue le livre dont elle rend compte. Pour que le livre ne la gêne pas pendant qu’elle opère, la critique immobilise le livre, elle l’endort, le sépare d’elle et elle le tue sans le savoir et il reste tué à la lecture de son histoire, foutes les critiques littéraires sont mortelles parce qu’il n’y a pas de lecture forcée. Ou on reste alors dans les couloirs de la littérature. Mais le livre reste mort. Les gens qui, enfants, ont été forcés de lire, savent ce qu’il en est de cette dénaturation de la lecture. Celle-ci peut durer la vie entière. C’est terrible à penser : la vie entière, le livre interdit, inapprochable, tel un objet effrayant.

     

    Il y a des gens qui ne lisent que des critiques littéraires, qui ne lisent jamais les livres dont il est question dans ces critiques. Ils croient avoir lu le livre. Ils en parlent. Ils restent contents d’eux-mêmes. Que faire pour ces gens-là ? Je crois qu’il faut les laisser continuer, non ?

     

    Il ne faut pas intervenir, il ne faut pas se mêler des problèmes que chacun a avec la lecture. Il ne faut pas souffrir pour les enfants qui ne lisent pas, perdre patience. Il s’agit de la découverte du continent de la lecture. Personne ne doit encourager ni inciter personne à aller voir ce qu’il en est. Il y a déjà beaucoup trop d’informations dans le monde sur la culture. On doit partir seul vers le continent. Découvrir seul. Opérer cette naissance seul. Par exemple, de Baudelaire, on doit être le premier à découvrir la splendeur. Et on est le premier. Et si on n’est pas le premier, on ne sera jamais un lecteur de Baudelaire. Tous les chefs-d’œuvre du monde devraient avoir été trouvés par les enfants dans des décharges publiques et lus en cachette à l’insu des parents et des maîtres. Quelquefois, de voir quelqu’un lire dans le métro avec une grande attention peut provoquer l’achat du livre. Mais pas pour les romans populaires. Là, personne ne se trompe sur la nature du livre. Les deux genres ne sont jamais ensemble dans les mêmes vitrines, dans les mêmes maisons, dans les mêmes mains. Les romans populaires se tirent à des millions d’exemplaires. Avec la même grille posée en principe depuis une cinquantaine d’années les romans populaires remplissent leur fonction de mise en identification sentimentale et érotique. Après les avoir lus, les gens les abandonnent sur les bancs publics, dans le métro, et ils sont ramassés par d’autres gens encore et encore lus. Est-ce lire, cela ? Oui, je pense que oui, c’est lire sa dose, mais c’est lire, c’est aller chercher de la lecture au-dehors de soi et la manger et la faire sienne et dormir et tomber dans le sommeil pour ensuite le lendemain aller travailler, rejoindre les millions d’autres, la solitude matriculaire, l’écrasement.

    Texte (5/9) mis en ligne

    sur le site de François BON à cette page:

    http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2709

    Merci à Mu LM pour le lien.

    Le blog de Mu LM, L'oeil bande:

    http://l-oeil-bande.blogspot.com/

  • Le danger des associations de pensée

    C'est beau, une scie, une scie de scieurs de long, une scie qui puissamment, souplement, tranquillement avance dans une bille de bois pesante qu'elle tranche souverainement.

    C'est beau aussi, une poitrine. Très beau. Dedans, dehors. Dedans, plus encore, si magnifiquement utile quand on sait s'en servir, la menant de temps à autre à l'air froid des hautes altitudes où elle prospère et s'éjouit.

    Mais comme c'est misérable, une poitrine sous une scie qui approche imperturbable, comme c'est misérable, surtout si c'est la vôtre, et pourquoi vous être arrêté la pensée sur la scie alors qu'il n'y a que votre corps qui vous intéresse, dont la scie par ce fait approchera fatalement ? Et en une époque de sang comme la nôtre, comment n'irait-elle pas s'y accrocher ? En effet la voilà qui entre, comme chez elle, s'enfonce grâce à ses dents merveilleuses, taillant tranquillement dans la poitrine son sillon qui ne servira à personne, à personne, n'est-ce pas évident ?

    Trop tard maintenant les réflexions de « distraction ». Elle est là. Elle règne dans la place et comme une inconsciente la voilà qui se met à trancher dans votre corps perdu, fatalement perdu à présent.

    Henri MICHAUX

    in Apparitions, 1946.

  • TROPIQUE DU SURICATE (extraits) de Pierre TRÉFOIS

     

    Je consacre la meilleure part de mon temps à ne pas écrire.

    Et la pire à me demander pourquoi personne ne me répond.

     

     

    Bienheureux phoques qui ont des paupières aux oreilles !

    Malheureux humains qui ont des œillères aux tympans !

     

     

    Il y a des livres épuisés.

    Je me contente de ne pas me fatiguer

    à en écrire des harassants.

     

     

    Journal intime : psychanalyse didactique, constante et portative.

    On s’y invente des labyrinthes d’où l’on sort plus minus que minotaure.

     

     

    Ma fille Livia joue du violon à contre-cœur ; ma fille Anne joue du violoncelle à contre-cœur.

    J’entends leurs disques de Michaël  Jackson à contre-cœur.

    La musique adoucit peut-être les mœurs mais ne resserre pas les liens familiaux.

     

     

    Marguerite Duras Uivre.

     

     

    La social-démocratie : le « deuxième bureau » de la bourgeoisie.

     

     

    S’endormir avec le sentiment que tout va trop mal pour que ce soit vrai.

    Et que le Père Noël serait bien inspiré d’offrir, aux jeunes générations futures, des jouets de tendance marxiste.

     

                                            (extraits de TROPIQUE DU SURICATE,

                                            à paraître chez Gros Textes en 2012)

                                                               Pierre Tréfois

  • Queques momoqueurs / Jean-Philippe Querton

    Chaque année, le 1er janvier, les marxistes prennent de bonnes révolutions. 

     
    En Syrie, ils sont tous menuisiers ? 
     
     
    Il attend sa cousine Elvire au tournant.
     

    Envie de vacances dans le périnée, mais pour l’instant, je me prostate.

    Réflexion: Le mec qui revient du Tour de France avec le maillot du meilleur grimpeur, tu penses qu'il est bien accueilli par sa femme ?
     
     
    La nouvelle du jour, tenez-vous bien ! L'immense auteur, belche de surcroît, d'"Oscar et la dame fanée", de "Tout le monde a des dettes" et autres cornichonneries imposées à la lecture de nos pôvres collégiens, cesse ses activités littéraires en raison du manque de rentabilité. Désormais, il vendra des cuisines, parce que la cuisine, c'est Schmitt !
     
    J’ai acheté un médicament contre la diarrhée, ça coûte la peau du cul !
     
     
    Dans le cadre de la journée mondiale contre la constipation, le gouvernement belge a été mis à l’honneur. Plus d’un an en affaires coulantes, faut le faire !
    Ma femme a une brique dans le ventre, elle n’arrête pas de faire de la gelée de mûres.
     
     
    S’ils jouent avec leur console, c’est parce qu’ils sont tristes ? 
     
    Autrefois, quand un galant homme proche de sa majesté proposait à une dame de l’introduire à la Cour, est-ce que cela voulait dire qu’il souhaitait la sauter dans les chiottes ? 
     
     
    L’image d’une Belgique qui a la rage de gagner, c’est Sandra Kim !
    Décourageant, non ?  

    Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas de navire
     
     
    Vu son état de décomposition, l’inoubliable interprète du lundi au soleil  s’appelle maintenant Glauque François ! 
     
    A la fin de la messe prononcée à l’attention des manchots et cul-de-jatte, il ne manqua pas de lancer à la foule des invalides « Que Dieu vous prothèse ! "
     
     
    Pour le concubinage, contre vents et mariées…
     
    Je ne me souviens pas d’avoir connu un trou de mémoire.
     
    Jean-Philippe Querton

  • Tentative de l'impossible / René Magritte - Marcel Peltier

    Il tente l’impossible il fabrique la femme parfaite du moins le croit-il c’est pourquoi il commence par les grands pieds qu’il veut souples et légers la jambe galbée et la cuisse élégante viennent d’un trait dans son élan vertueux il n’oublie ni le sexe ni le ventre chauds tout est facile avec son pinceau Eve ne possède qu’un bras ses deux seins brillent déjà d’un bel éclat ses lèvres mi-closes ne disent rien pourquoi parler du fils de l’homme existe-t-il ce créateur ce dieu talentueux il serait temps de penser à le convoquer pour lui placer des neurones frais dans le cerveau

    Marcel Peltier

    50 épices sur la langue d'un chat noir (éd. Chloé des Lys, 2004)

    Voir la reproduction:

    http://www.blogg.org/blog-75876-billet-rene_magritte___musee_magritte_museum-999862.html

     

  • Rentrée

    par Philippe Leuckx

    Le mot range l'été, les valises, les voyages, les heures de soleil, l'inactivité féconde, celle qui instille réflexion, poésie, contemplation.

    Le mot sonne reprise : politique, sociale, forcément scolaire.

    On a encore un peu de sable sous les dents, ou tant d'images sous les rétines. Et il va falloir rentrer...le dos, voûter l'été, entrer dans la case...Finies les récréations infinies sous les arbres! Allez, ouste, les gamins...à la maison! à l'école!

    On n'en a pas fini de déguster les arbres, les îles, les z'étoiles zébrant le ciel de la San Lorenzo  ni de faire provision de bleu pour les longues journées grises, comme les tabliers d'antan, que nous montre si bien Doisneau dans "Les doigts pleins d'encre", qu'il fallait sangler...pour protéger le beau vêtement.

    Il y a juste cinquante ans, je "rentrais" en 1ère primaire. Petite école d'un petit village. L'institutrice, Madame Jeanne, l'avait déjà été de ma mère en 1933.

    Je me souviens. Le premier livre de lecture et les lettres redoublées qui s'allitèrent! Les prénoms des enfants de ce premier livre de lecture scolaire : René et Yvonne...

    Si tous pouvaient susciter auprès des jeunes enfants ce bonheur des lettres!

    Ce qui disait magnifiquement José Cabanis, à l'entame de son roman-récit "Le bonheur du jour" (Ed. Gallimard, 1960, Prix des Libraires 1961!) : "On est assuré de n'être jamais malheureux quand on a découvert  très tôt le bonheur de lire" (en p.7 du Livre de poche 1620).

  • 10 irréflexions d'Éric Dejaeger

    Ne pas confondre « fut de pils » et « fils de pute ».

     

    Spécial machos : grande vente aux bien en chair.

     

    Qu'on m'explique : pourquoi est-il interdit de fumer dans un crématorium ?

     

    Je déteste la bande à Bonne-Eau.

     

    Tant qu’à néologismer...
     Au pédant « tétracapillotracteur », je préfère le moins intello « quatrotifscieur ».

     

    Un film à remaker en X : Que les grosses à l’air lèvent le doigt.

     

    Si un fumeur se fait incinérer, on ne peut pas récupérer ses cendres dans un cendrier.

     

    Quand les bourses dégringolent, il faut faire attention à ne pas se les écraser en marchant.

     

    Un truc à inventer : le soutien-bourses. À prix très élevé pour les traders !

     

    Les accros au téléphone portable peuvent se faire inoculer le germe à no phone.

     

    Éric Dejaeger

  • Intimité du Christ

    Intimité du Christ

    Jésus se fait deux oeufs sur le plat. Il n'est pas coiffé, pas rasé, pieds nus il a laissé sa croix dans un coin. Aussitôt qu'il a un moment, il dessine des enfants, des enfants, des enfants. Parfois, il lit les journaux et hausse les épaules. Ce que l'on colporte sur son compte l'irrite, accentue sa fièvre.

    Jésus répare sa bicyclette, il doit aller livrer du poisson, il y a une éternité qu'il n'a pas eu le temps de téléphoner à sa mère. La dernière fois qu'il l'a vue, c'était au Golgotha, peu avant son décès. Il a des fins de siècles difficiles.

    Gardien des eaux et des forêts de l'âme, il va, il va, opiniâtre, friand d'innocence. Les pauvres le rassemblent, il a toujours un visage pour les vaincus. Il évite les cathédrales comme la peste, il fait un grand détour à cause d'un rendez-vous qu'il a dans les yeux d'un aveugle. Tout à l'heure il se fondra à nouveau dans la foule, puis, après avoir escorté des révolutionnaires qui se déplacent nuitamment, par prudence, il recommencera à dessiner des enfants, des enfants si petits qu'il faut une loupe ou un coeur de mère pour les voir.

    Je le salue distraitement, car il n'apprécie guère les démonstrations, car il doute, car il est mon ami. Je prends congé, je me rejoins dans ma vie si provisoire, si bâclée, si chaotique, que je n'y aurai pris, à vrai dire, qu'un intérêt limité.

    Jean-Pierre ROSNAY (1926-2009)

    Pour écouter le texte:

    http://www.poesie.net/jpintim.htm




  • Enfance, de Daniel Charneux

     

    Enfance

    Dans la cave, il y avait un soupirail. C’est par là que l’on versait les sacs de charbon, la provision grâce à laquelle on se chaufferait l’hiver. Je descendais avec la charbonnière que je remplissais de boulets noirs au moyen d’une petite pelle puis que je remontais. C’était lourd. Il faisait froid dans le long couloir sombre.

    Nous avions un vieux fauteuil recouvert de tissu rouge, qui s’est abîmé de plus en plus : le rembourrage de crin dépassait par les trous, peut-être aussi des ressorts. Je pense qu’il avait appartenu à ma grand-mère maternelle, que nous appelions « Mamie », tandis que l’autre était désignée comme « Marraine » par toute la famille alors qu’elle n’était que ma marraine à moi.

    J’avais perdu mes deux grands-pères quand j’étais très jeune. À la Toussaint, nous allions déposer des chrysanthèmes sur leurs tombeaux. Je me souviens de tous ces pots de fleurs sur la neige, et des cyprès dans les cimetières. J’allais à la messe, je disais mes prières dans lesquelles on me demandait de penser à Bon-Papa, mon grand-père paternel. Le curé m’avait dit un jour : « Moi, c’est le diable. »

    J’étais très timide mais je ne sais plus si je rougissais facilement. Il me semble que j’étais plutôt pâle. Je n’ai découvert les plages que vers l’âge de huit ou neuf ans, en Normandie puis en Espagne.

    Mes parents étaient très jeunes. Un jour, à Bruxelles, je me souviens que des ouvriers de la construction ont regardé passer maman avec ses trois enfants et que l’un d’eux lui a dit : « C’est déjà à toi, tout ça ? » Elle n’avait sans doute alors que vingt-sept ou vingt-huit ans, et je me suis dit que maman était jeune et belle.

    La cuisine était son domaine, tout au fond de la maison d’école. J’entendais les cris des enfants dans la cour pavée de briques, durant les récréations plus longues par beau temps, plus courtes les jours de pluie, interrompues par le sifflet du maître. L’année d’après, comme les autres, je l’appellerais « Monsieur », mais je n’allais pas encore à l’école. Je jouais dans la cuisine avec mes deux petites sœurs. Trois enfants dans les jambes de leur maman : deux ans, trois ans, quatre ans. Et la cuisine pour terrain de jeu, pour terrain de vie. Le froid des carreaux noirs, au sol, et, sur la table de mélaminé marbré rouge aux pieds métalliques, le bois chaud des pièces du jeu de construction. Et la grande chaleur du vieux poêle à charbon, et celle, dans le coin près de la fenêtre, de la cuisinière au gaz. Ça sentait la pâte qui lève, les épluchures de pommes de terre, la vanille et la cannelle.

    Dans l’autre coin, entre la porte du couloir froid et celle de la salle d’eau baptisée le fournil, cette grosse pierre bleue creusée que nous appelions « la pierre ». C’est par-dessus la pierre que, du robinet, jaillissait l’eau des légumes et des vaisselles.

    Entre la fenêtre et la porte du salon, le gros réfrigérateur italien sur la porte duquel on pouvait lire en lettres métalliques : duecento quindici.

    Les murs étaient tapissés d’un papier peint à motifs géométriques qui s’arrêtait à une quarantaine de centimètres du plafond très haut. Le soir, la cuisine était éclairée par un lustre suspendu au centre : un câble électrique fournissait du courant à deux tubes au néon enjolivés par des garnitures en verre rosâtre décorées d’arabesques.

    Une lampe témoin verte indiquait que la radio était allumée. Un bouton circulaire cranté, à gauche, réglait le volume ; un autre, à droite, permettait de déplacer une aiguille sur des stations aux noms étranges : Droitwitch, Allouis, Hilversum. Mais ce sont les disques demandés de Radio Hainaut qu’écoutait ma jeune maman : Killy Watch, Retiens la nuit, Tombe la neige… ou cet étrange et répétitif : « Sale bleu pilou, sale bleu pilou, les hommes de la classe, rangez vos paillasses, sale bleu pilou, sale bleu pilou, les hommes de la classe, numérotez-vous, les hommes de la classe, numérotez-vous, avec avec plaisir, sur la route. » Une scie où je comprenais « sale bleu bilou » et qui revenait chaque samedi avec pour inévitable dédicace : « Pour la démobilisation du soldat Untel. »

    Quand l’orage tonnait, maman coupait le courant (« Le courant est coupé quand le voyant vert apparaît - TECO ») et les enfants se blottissaient sous la table, à deux pas du feu rougeoyant,  et maman racontait le petit chaperon rouge, le petit Poucet ou la chèvre et les sept chevreaux. Peur du loup, peur de l’ogre, peur délicieuse du noir affronté ensemble.

    Lorsque j’ai atteint l’âge de sortir sans danger, je jouais presque tout le temps dehors, dans les prairies et les talus qui, au printemps, se couvraient de jonquilles. Il n’y avait pas de forêt mais un bois qui me semblait très grand, où nous allions parfois en promenade avec l’école, les derniers jours de juin. Mais ma plus grande joie était d’aller passer une après-midi à la ferme de Jean et Lucette.

    Je descendais la rue bétonnée, tournais le coin où chantonnait l’eau de la fontaine, je passais devant l’église, salissant mes chaussures au chemin de terre sec et poudreux l’été, boueux l’hier. Je passais devant la ferme des Richard puis, suivant mon habitude, je prenais le raccourci, me faufilant entre deux fils barbelés de la clôture, à travers la prairie où, l’automne, je maraudais prunes et pommes, et je poussais la porte. La lourde porte de chêne couverte de clous à tête noire n’était jamais fermée à clé et je crois que je ne frappais pas, car j’étais là comme chez moi. Je posais la main sur la poignée de fonte ronde, lisse et noire, je poussais.

    J’étais là, dans cette salle où rien ne semblait avoir changé depuis un siècle, entre le lent tic-tac, dans l’horloge aussi haute que la pièce, du balancier de cuivre qui rythmait les secondes, le ronronnement du chat Poupousse ou Pompon blotti sur l’un des fauteuils qui entouraient la cheminée, et les ronflements du poêle à charbon. Autour, sur les murs, ces vieilles assiettes posées sur des barres de chêne, ces cruches, ces photos d’un autre âge. Un bouquet de mariée, sous un globe de verre, fané depuis la nuit des temps. Des coffres pleins de draps parfumés de lavande. Je me dirigeais vers la longue « dresse » à trois portes, j’ouvrais celle de gauche, je prenais un bonbon dans la boîte, un Sugus ou un Fruittella, et je mastiquais le carré sucré qui tapissait ma bouche d’un arôme fruité et engluait mes dents d’une gomme collante. Un parfum de soupe ou de pâte à gâteau, venu de la cuisine, se mêlait l’été, quand la porte d’entrée restait grande ouverte, aux odeurs chaudes du fumier qui s’entassait au milieu de la cour.

    Une poule caquetait pour annoncer son œuf, une vache meuglait. Dans la grange voisine, des ballots de paille et des tas de foin attendaient que je m’y construise des cachettes de légende. Et l’enfance fondait lentement comme le bonbon dans ma bouche.

    Daniel Charneux

  • Daniel Charneux à Télétourisme (Le caillou qui bique)


    Extrait de Suivez mon regard. Plus d'infos sur le blog de Daniel Charneux:

    http://www.gensheureux.be/site/1957-suivez-mon-regard

  • Le génie est une question de muqueuses... et autres citations

    Le génie est une question de muqueuses. L'art est une question de virgules

    Le bon écrivain est celui qui enterre un mot chaque jour

    L'artiste contient l'intellectuel. La réciproque est rarement vraie.

    La pensée, oui, dans une belle chair.

    En art, il faut que la mathématique se mette aux ordres des fantômes.

    Les huîtres, je les adore: on a l'impression d'embrasser la mer sur la bouche.

    Tu te crois libre parce que tu pars, et tu emportes tes pantoufles.

    Monsieur, je suis l'offensé, j'ai le choix des armes, je choisis l'orthographe. Donc, vous êtes mort.

    J'appelle bourgeois quiconque renonce à soi-même, au combat et à l'amour, pour sa sécurité.

    La poésie est le point où la prose décolle.

    Point n'est besoin d'écrire pour avoir de la poésie dans ses poches.

     Le psychologue: un crème de menthe qui voudrait passer pour une absinthe.

    Le génie, c'est quand ça va si vite qu'on ne sait pas comment c'est fait.

     Vous faites le ménage de l'univers avec les ustensiles du raisonnement. Bon. Vous arrivez à une saleté bien rangée.

    Ne fais donc jamais de citations classiques: tu exhumes ta grand-mère en présence de ta maîtresse.

    Léon-Paul FARGUE (1876-1947)

     

     

     

  • La tricoteuse

    Jamais je ne l’avais vue sans ses aiguilles à tricoter. C’était sa seule passion son unique préoccupation. Même quand la foudre tombait à quelques centimètres de sa fenêtre, elle ne levait pas les yeux. Mais j’avais vu ses yeux. Ils étaient verts, admirables. Et plus étrange était encore la collision qu’il y avait entre la beauté d’Ylge et la banalité du travail qu’elle accomplissait avec tant de persévérance.

    Il me fallut six mois pour décider Ilge à abandonner un instant son tricot et ses aiguilles. Je l’entraînai vers le lit, je la déshabillai. Dans ses cheveux, je vis un petit fil de laine enfoui entre deux mèches. Je le tirai. Je le tirai pendant une heure. Quand j’en vis la fin, je compris que j’avais défait Ylge, et qu’à sa place j’avais entre les mains une énorme boule de laine.

    Je la posai sur la table. Qu’aurais-je pu faire d’autre ?

    Jacques Sternberg

    Extrait de Contes glacés, éd. MIJADE

  • Par les nuits tièdes, et autres textes, par Philippe Leuckx

    Par les nuits tièdes

    Par les nuits tièdes, l'enfant resquille le vent et le lait des arbres. Il fait venir à lui, sur le balcon, les astres et s'entretient avec le ciel. Son chant respire les étoiles. Il est sans espace, à la mesure des rêves. Il ressemble au poète. Sans doute a-t-il moins de chaînes. Il hume la lumière et repousse le noir.

     

    Sur la colline sèche

    Du balcon à la colline, un surplomb d'été. Il va falloir grimper soleil. Et graver dans le bleu ces mots qui frétillent dans les herbes courtes - pierre, vipère, repaire de rapace. Le regard évince le moindre faux pas. La main caresse une chaleur sourde. Toute l'enfance s'assèche dans les bruits émiettés.Parfois la grâce libre d'un oiseau signe l'espace ouvert. L'été couve, intact.

     

    Les talus

    La frontière toute proche. Les talus, avec leurs cargaisons de flèches. L'enfance est un arc tendu. Parfois, elle nous revient , fraudeuse, frondeuse. On a dans les poches des bouts d'herbes sèches. Et l'odeur des poussières au fond des yeux. De quels chemins profonds ne reviendrais-tu pas? De quelle salive de conquête?

    Elle est là. Si loin convoitée. Si sûre. Presque réelle. Là, à la margelle du temps, là où les yeux mouillent comme barques au port.

     

    Philippe Leuckx

    (inédits)

    À lire aussi:

    http://boriseloi.be/revue-re-mue/doigt/page-5.html

     

  • La vérité

    Il m’arrive parfois de commander les services d’une professionnelle pour satisfaire un besoin impérieux de faire le vide. C’est ainsi que peu avant de prendre mon avion pour la France, je me suis précipité à l’hôtel où, après une bonne douche, l’une de ces professionnelles s'est présentée à moi dans des habits de femmes de chambre, un de mes fantasmes : les amours ancillaires. La provocation y était, la femme était belle et jouait bien son rôle de bonne effarouchée. De mon côté, je ne manquais pas d’ardeur à la soumettre. Il me fallut un certain temps pour me rendre compte de la méprise : celle-ci était réellement une femme de chambre. Profitant de mon désarroi, elle se précipita vers la porte de la chambre et s’engouffra dans les couloirs de l’hôtel. Comment pourrais-je jamais justifier cette horrible méprise ? Pris de panique, oubliant jusqu’à mon portable, je n’avais plus qu’une solution : rejoindre l’aéroport, prendre l’avion et souhaiter que le temps puisse jouer en ma faveur. La fin de l’histoire vous la connaissez. Mais qui me croira ?

    Philippe BRAHY

    http://www.waibe.fr/sites/philippegbrahy/index.php

  • Une vie de chien

    Je me couche toujours très tôt et fourbu, et cependant on ne relève aucun travail fatigant dans ma journée.
    Possible qu’on ne relève rien mais moi, ce qui m’étonne, c’est que je puisse tenir bon jusqu’au soir, et que je ne sois pas obligé d’aller me coucher dès les quatre heures de l’après-midi.
    Ce qui me fatigue ainsi, ce sont mes interventions continuelles.
    J’ai déjà dit que dans la rue je me battais avec tout le monde; je gifle l’un, je prends les seins aux femmes, et me servant de mon pied comme d’un tentacule, je mets la panique dans les voitures du Métropolitain.
    Quant aux livres, ils me harassent par-dessus tout. Je ne laisse pas un mot dans son sens ni même dans sa forme.
    Je l’attrape et, après quelques efforts, je le déracine et le détourne définitivement du troupeau de l’auteur.
    Dans un chapitre vous avez tout de suite des milliers de phrases et il faut que je les sabote toutes. Cela m’est nécessaire.
    Parfois, certains mots restent comme des tours. Je dois m’y prendre à plusieurs reprises et, déjà bien avant dans mes dévastations, tout à coup au détour d’une idée, je revois cette tour. Je ne l’avais donc pas assez abattue, je dois revenir en arrière et lui trouver son poison, et je passe ainsi un temps interminable.
    Et le livre lu en entier, je me lamente, car je n’ai rien compris… naturellement. N’ai pu me grossir de rien. Je reste maigre et sec.
    Je pensais, n’est-ce pas , que quand j’aurais tout détruit, j’aurais de l’équilibre. Possible. Mais cela tarde, cela tarde bien.

    Henri Michaux, Mes propriétés (1930), dans La Nuit remue (Poésie Gallimard)


  • 2 "petites fictions" de Baudelaire

    Le miroir

    Un homme épouvantable entre et se regarde dans la glace.
       "- Pourquoi vous regardez-vous au miroir, puisque vous ne pouvez vous y voir qu'avec déplaisir?" L'homme épouvantable me répond: "- Monsieur, d'après les immortels principes de 89, tous les hommes sont égaux en droits; donc je possède le droit de me mirer; avec plaisir ou déplaisir, cela ne regarde que ma conscience."
       Au nom du bon sens, j'avais sans doute raison; mais, au point de vue de la loi, il n'avait pas tort.


    Le galant tireur

     Comme la voiture traversait le bois, il la fit arrêter dans le voisinage d'un tir, disant qu'il lui serait agréable de tirer quelques balles pour tuer le Temps. Tuer ce monstre-là, n'est-ce pas l'occupation la plus ordinaire et la plus légitime de chacun? - Et il offrit galamment la main à sa chère, délicieuse et exécrable femme, à cette mystérieuse femme à laquelle il doit tant de plaisirs, tant de douleurs, et peut-être aussi une grande partie de son génie.
       Plusieurs balles frappèrent loin du but proposé l'une d'elles s'enfonça même dans le plafond; et comme la charmante créature riait follement, se moquant de la maladresse de son époux, celui-ci se tourna brusquement vers elle, et lui dit: "Observez cette poupée, là-bas, à droite, qui porte le nez en l'air et qui a la mine si hautaine. Eh bien! cher ange, je me figure que c'est vous." Et il ferma les yeux et il lâcha la détente. La poupée fut nettement décapitée.
       Alors s'inclinant vers sa chère, sa délicieuse, son exécrable femme, son inévitable et impitoyable Muse, et lui baisant respectueusement la main, il ajouta: "Ah! mon cher ange, combien je vous remercie de mon adresse!"

     

    3183AGP15QL._SL500_AA300_.jpgExtraits de

    Petits Poëmes en prose (Le Spleen de Paris)

    de Charles Baudelaire (Poésie/Gallimard)


    TOUT BAUDELAIRE en ligne:

    http://baudelaire.litteratura.com/

  • Philippe Leuckx: 2 inédits

    Enfance

    Nous partageons les mêmes sentes. Qui mènent par des détours aux mêmes lieux d'effroi ou de contemplation.

    Et pourtant quel air sombre parfois à songer que tout cela ne fut pas seulement rêvé. Mais vécu comme s'il s'agissait de quelqu'un d'autre, devant un autre miroir. Sans Alice ni Robinson.

    Nous portons ainsi la dépouille d'un autre. Une âme si différente.

    Dans ce territoire réinvesti. 

    Et nous comptons nos ombres comme de fraternelles présences.

    L'enfance est sans espace.

    Que n'avons-nous cru à cette lande sans piège?

     

    Au-delà du mur

    Nous ne savons plus très bien l'île ni le trésor ni la brèche ni le coffre. Mais revoir le coin de jardin, avec ses bouffées de roses fraîches. Mais réécouter l'horizon de nos doigts, à la lueur de l'aube, quand l'oiseau s'affranchit de la nuit et que la rosée nous colle au coeur.

    Quel chemin tendu entre le mur de garde - au-delà, il y a les chiens - et l'immense lande des projets!

    L'enfant regarde à côté de sa vie. Il la veut toute à lui. Il cueille déjà la violette sucrée. Il longe le sentier. Même en rêve, nos regrets sont poisseux.

    Philippe Leuckx

     

    Dernier ouvrage de Philippe Leuckx: Rome à la place de ton nom (éd. Bleu d'Encre):

    http://www.facebook.com/note.php?note_id=145241635538208&comments&ref=mf


  • Un hémisphère dans une chevelure

    chevelure.jpgUn hémisphère dans une chevelure

    Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l’odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l’eau d’une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l’air.

    Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que j’entends dans tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum comme l’âme des autres hommes sur la musique.

    Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures, ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l’espace est plus bleu et plus profond, où l’atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.

    Dans l’océan de ta chevelure, j’entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d’hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l’éternelle chaleur.

    Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d’un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.

    Dans l’ardent foyer de ta chevelure, je respire l’odeur du tabac mêlée à l’opium et au sucre ; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l’infini de l’azur tropical ; sur les rivages duvetés de ta chevelure, je m’enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l’huile de coco.

    Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.

    Charles Baudelaire

     


     

  • PIERRE REVERDY: 3 textes

    La saveur du réel

    Il marchait sur un pied sans savoir où il poserait l’autre. Au tournant de la rue le vent balayait la poussière et sa bouche avide engouffrait tout l’espace.

    Il se mit à courir espérant s’envoler d’un moment à l’autre, mais au bord du ruisseau les pavés étaient humides et ses bras battant l’air n’ont pu le retenir. Dans sa chute il comprit qu’il était plus lourd que son rêve et il aima, depuis, le poids qui l’avait fait tomber.

     

    Tard dans la vie

    Je suis dur

    je suis tendre

    Et j'ai perdu mon temps

    À rêver sans dormir

    À dormir en marchant

    Partout où j'ai passé

    J'ai trouvé mon absence

    je ne suis nulle part

    Excepté le néant

    je porte accroché au plus haut des entrailles

    À la place où la foudre a frappé trop souvent

    Un cœur où chaque mot a laissé son entaille

    Et d'où ma vie s'égoutte au moindre mouvement

     

    La repasseuse

    Autrefois ses mains faisaient des taches roses sur le linge éclatant qu’elle repassait. Mais dans la boutique où le poêle est trop rouge son sang s’est peu à peu évaporé. Elle devient de plus en plus blanche et dans la vapeur qui monte on la distingue à peine au milieu des vagues luisantes des dentelles.

    Ses cheveux blonds forment dans l’air des boucles de rayons et le fer continue sa route en soulevant du linge des nuages – et autour de la table son âme qui résiste encore, son âme de repasseuse court et plie le linge en fredonnant une chanson – sans que personne y prenne garde.

     

    Pierre Reverdy (1889-1960)

  • BAISER - BANDER – CORPS - DÉSIR - ORGASME - ROSE

    BAISER : Plus une chose touche au corps, plus elle s’oublie. Ce goût de sel sur une bouche ou un sexe n’existe pas plus que l’endormissement qui suit l’amour. (...) Les caresses, les étreintes, il n’en reste qu’un sentiment de moiteur glacée. Je retiens seulement l’inclinaison d’un visage qui s’offre, un geste d’enlacement, les lèvres qui s’entrouvrent et cette humidité sur les fibres d’orange sanguine, cette fraîcheur bientôt brûlée de l’instant qui s’offre.

    BANDER: Les rustres prennent leur verge pour une sorte de biceps à raidir alors que l’érection est tout le contraire, une décontraction après le relâchement d’un muscle constricteur qui permet l’afflux de sang dans les corps caverneux, une sorte d’hémorragie limitée en somme. La virilité, cette catastrophe naturelle en grande partie responsable des viols et des charniers, en raison des preuves que le mâle s’oblige à donner de sa puissance, devrait être présentée aux impétrants comme le plus féminin, le plus pacifique des attributs. On devrait l’associer à la danse et au chant, le parer de plumes et de dentelles. La violence révélerait sa vraie nature de fiasco. Et la douceur deviendrait joliment priapique.

    CORPS : Rien de plus mystérieux qu’un corps désiré, qu’on puisse vouloir possèder un corps pour toucher le fond de l’altérité ; pénétrer une âme ventre contre ventre. Même le nécrophile s’empare de l’enveloppe charnelle dans la fascination du mouvement qui l’habitait. L’objet sexuel offre une résistance pondérable, un monde qui se creuse et s’abandonne. J’ai aimé des femmes, je me suis baigné de leur intimité, mais dans une distance muette, sans comprendre la nature de ce rapprochement. Une impression saugrenue comme si elles étaient fausses, m’interdisait le relâchement tendre qui fait tout le charme de l’amour charnel. (...)

    DÉSIR : Desiderare ! La langue augurale dérive du mot astre (sidus, sideris) pour dire désirer. Qu’on regrette ou non son absence, on ne désire jamais qu’un astre. Le travail et ses multiples perversions ne sont d’ailleurs qu’une forme dégradée du désir. Du corps de l’insecte, de son appétence déviée, est née un jour la fourmilière avec toutes ses fonctions asexuées. Le désir cache une sorte de dieu ; il est l’espace vital, le fond libre de l’instinct. On imagine mal l’intérêt que prendrait quiconque en serait privé – au coït distrait, à la prédation, à l’or, au retrait même !(...)

    ORGASME : Du grec orgasmos, orgân, avoir le sang en mouvement. Ce n’est rien qu’un tic de souris qui se croisent, un constat répété d’incontinence, à peine une épilepsie locale, une crise de promiscuité minuscule et fugace. Ceux qui parlent de petite mort n’ont jamais risqué leur vie. Soma, breuvages mystiques et orgies sacrées ne mettent que les reins en mouvement. Le seul orgasme qui fasse exécuter un tour complet n’a guère de postérité. On ne jouit pas deux fois de la vérité.

    ROSE : Gustav Theodor Kechner étudia avec tout le sérieux de la psychophysique la vie mentale des fleurs, la vulnérabilité aux maladies des roses placées en condition de stress. Un stress de rose n’est-il pas déjà un état d’âme?

    extraits de L'Univers de Hubert Haddad