Les souvenirs presque

  • Dimanches

    Le premier dimanche. C’est l’après-midi, on a mangé. Dans cette vacance du temps, un cri retentit, celui de ma mère annonçant le retour de mon père en toute hâte ; en effectuant une réparation depuis chez le voisin, il est tombé de l’échelle et a le bras pendant au niveau du poignet. C’est l’irruption du drame dans l’univers familial, jusque là préservé, la fêlure dans un parcours sans faute. La fatalité tant redoutée par ma mère, par notamment des expressions du genre : « Il ne faudrait pas valoir », « Il ne manquerait plus que ça »... qui ont jalonné ma jeunesse. Ensuite je suis amené chez  des amis pendant que ma mère accompagne mon père à l’hôpital. On joue à des jeux de société. En début de soirée, mon père rentrera, apaisé, avec son plâtre et ma mère répétera qu’il a remonté le mur avec le bras cassé, qu’il a eu très mal, qu’il était tout blanc quand le médecin de garde a tiré sur son bras, l’ayant d’ailleurs mal remis.

     

    Le second dimanche. Fin de journée d’un dimanche comme les autres. Mon père a gagné aux pronostics Prior. Une grosse somme pour l’époque (dans les années 60) : 100 000 FB. C’est un peu la contrepartie heureuse de la désolation du bras cassé. Elle nous sort de notre condition. Entraînant, racontera ma mère, des jalousies de son côté. A partir de cette date, mon père continuera à jouer, au tiercé puis au lotto, dans l’espoir de réitérer ce gain sans plus jamais réaliser un profit de cet ordre. A partir de cette date, il se mettra à gérer son argent, en thésaurisant, en se rendant  régulièrement à la banque, à être un peu rentier...

     

    Ces deux dimanches vont me donner pour toujours les deux teintes de la vie selon mes parents. Le malheur, qui s’abat sur les êtres malgré les tentatives de l’exorciser par les petites superstitions, par les rites relevant de la pensée magique. Et la chance, celle qui permet de monter un degré sur l’échelon social. La chute et la grâce du pauvre, je les ai connues un dimanche.

     

    Il y a un an et demi, mon père, déjà victime d’un accident vasculaire, tombe dans la maison, un dimanche au soir après avoir passé l’après-midi au soleil dans son jardin, il sera hospitalisé puis immobilisé de longs mois. Mon père est mort ce dimanche.