LU & APPROUVÉ (LECTURES d'ÉRIC ALLARD)

  • CHERCHEUR D'ART : 60 ARTISTES CONTEMPORAINS de DENYS-LOUIS COLAUX

    imageAP-12.jpgLe pari de Colaux

    Lorsque j’ai découvert Denys-Louis Colaux sur le net via ses sites, ce qui m’a surtout frappé, outre la qualité de ses écrits personnels, c’est l’espace qu’il consacrait à des artistes contemporains d’une rare pertinence, d'une puissance créative admirable.  

    Des artistes qu’il avait découverts et qui, dans « sa quête personnelle de l’art », l’aidait à mieux vivre, faisant office, comme il l'écrit, « de carburants essentiels ». Je réalisais qu’il existait des peintres contemporains (toutefois sans excès de candeur ou bouffées de lyrisme sentimental) nombreux, dans la force de l’âge et de leur talent, résidant - notamment - sur le territoire francophone; on pouvait aisément les (re)joindre, prendre de visu connaissance de leurs travaux... C’étaient, ce sont des artistes vivants.

    Alors que, il faut bien le dire, la démarche reste rare chez les écrivains. Il est plus courant d’observer des écrivains, confirmés ou débutants, s’attacher, se reporter, sans toujours renouveler la vision consacrée, à des peintres réputés, du sérail, établis de longue date... Situation qu’on retrouve aussi dans le domaine de la musique contemporaine où l’innovation est peu suivie par le public ; Quignard signalait récemment dans un magazine culturel largement diffusé la difficulté à faire partager son amour de cette musique. 

    Mais lisons Denys-Louis pour savoir ce qui a présidé à cet ouvrage:

    J’ai bien sûr mes grandes prédilections, mes favoris, mes élus, ceux que les livres, les musées, les films, les galeries m’ont révélés. Et puis il y a les fruits que,  guidé par une curiosité insatiable, un appétit d’ogre en art, j’ai presque cueillis moi-même, les pépites brutes que j’ai presque déterrées de mes propres ongles, les paillettes que j’ai tamisées à mon propre et sans doute aléatoire crible, les fresques que j’ai presque mises à jour – presque, oui, car on n’est jamais premier en rien. (...)

    Mais les moteurs qui ont opéré dans la réalisation de l’ouvrage, ce sont l’enthousiasme, la complicité, l’admiration, la complicité, une sorte de connivence, d’entente, de respect.

    Les Editions Jacques Flament ont eu l’heureuse idée de rassembler, pour commencer, soixante de ces artistes qui font déjà partie du panthéon de l'auteur. À signaler que plusieurs monographies présentées par Colaux sont aussi parues et à paraître chez le même éditeur.

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    Denys-Louis Colaux par Andreas Vanpoucke

     

    L’ouvrage propose, par artiste, face à face, une oeuvre et sa présentation. Le point de vue de Colaux s’inscrit, il me semble, dans une perspective schopenhauerienne consistant moins en une analyse rationnelle de l’œuvre d’art qu’en une notation quasi rimbaldienne du vertige, de l’effarement qu’elle produit chez le spectateur, poète et amateur d’art Colaux. Celui-ci s’attache à relever les lignes de force, de vie à l'oeuvre qui, tout en exprimant le vouloir-vivre de l'artiste, communique énergie, sentiment du beau, et consolation aux souffrances de la vie ordinaire, mise en suspens de son caractère tragique par la contre-action créative d'un univers artistique propre.

    Mais trêve de considérations, reportons-nous aux différents artistes présentés et ce qu’en dit Colaux, et qu’il me pardonne les raccourcis trop sommaires, j’en conviens, en lesquels, partant de ses pages de présentation, je caractérise ci-dessous le travail des soixante artistes qu'il a rassemblés.

    L’ouvrage débute sur un peintre cher à l’auteur, Alain ADAM, dont, à propos de  l’oeuvre actuelle et persistante, malgré la disparition physique de l’homme, il parle de peinture qui pense, qui jette le regardeur dans un salubre tourbillon, dans une sorte de face à face avec le vertige d’être. La pensée chez lui est une acrobatie. Il ne répond pas au chaos par l’ordre mais par sa singulière acception du rythme... L’œuvre en regard est une peinture acrylique titrée Sans écriture, presque sans histoire. Il s’agit presque d’un double monochrome noir et bleu flanqué de touches pâles qui font correspondre les deux surfaces et qui pourrait, si on y veut voir quelque chose de réel, figurer une mer, la nuit.

    Le livre se lance à partir de ce tremplin complice, amical, vertigineux.

    Pour chaque œuvre d’artiste, après une brève introduction biographique, Denys-Louis Colaux nous dit ce l’a frappé, enchanté ; il retrace le parcours sensoriel et intellectuel qui l'a mené à cette découverte. Il creuse, pour ainsi dire, la substance de l'oeuvre pour en livrer sens et essence sans toutefois brider le regard ni l'intellect du regardeur. Pour l’ouvrir à toutes les possibilités d’interprétation, pour nous la rendre accessible, plus familière, Colaux trouve la clé et nous la livre.

    Il nous guide au cœur de l’œuvre, du travail de l’artiste pour nous donner l’envie d’en découvrir davantage et nous laisse pour ce faire un lien hypertexte.

    Car il faut aussi envisager cet ouvrage comme une plate-forme de papier, un de ces musées imaginaires chers à Malraux qui conduit aux différents artistes présentés après qu’ils y ont mené Colaux. Car c’est un travail démarré  sur le net,  ce qui démontre que la Toile constitue un remarquable objet de diffusion et de promotion de l'art en train de se faire pour autant qu’on se donne la peine de partir à sa  découverte ou de s’y reporter.

    En formidable passeur, Denys-Louis Colaux indique des portes, des ponts, qu’il nous suffit alors de pousser, de traverser pour poursuivre l'enchantement, la relation avec les artistes qui nous auront le plus touché...  

    On y trouvera par ordre d'apparition la Flo polymorphe d’Alain GEGOUT; les rouges d’Annette MARX les compositions surréalistes de Mimia LICHANI ; les visages savamment expressifs de Chris FALAISE ; les mythologies d’Adlane SAMET ; les poèmes visuels d’Elisabeth GORE ; l’’imagier de Paris, Francis CAMPIGLIA ; la calligraphie photographique de Gilles MOLINIER ; le trait orfèvre de Jean COULON ; les silences habités de Jean-Michel UYTTERSPROT ; l’œuvre intrigante de Koen PATTYN ; les femmes-joyaux de Phil BOUSSEAU ; les créatures crépusculaires de Marie PALAZZO ; le tragique de l'oiseau féminin de Marie-Odile VALLERY ; les papillons humains de Moché KOHEN ; l’univers fascinant de Sabine DELAHAUT ; les jouets morbides et irrésistibles de Sabrina GRUSS ; les fumants collages et les peintures de Sandro BAGUET ; le monde envoûtant et féminin de Victorine FOLLANA ; le photographe des beautés singulières de la Côte d’Opale, Alain BEAUVOIS ; l’œuvre gravé d’Andreas VANPOUCKE ; les autoportraits d’Assunta GENOVESIO ; les personnages d’une immense humanité de Chantal ROUX ; les photos de danseuses et de corps féminins de Jean-Claude SANCHEZ ; les jardins extraordinaires de Didier HAMEY ; le magnétisme des photos de Martial ROSSIGNOL ; les bleus de Francis DENIS ; les êtres grimaçants de malheur de Hubert DUPRILOT ; les choses hirsutes, décapantes, terrifiantes et superbes de Jean KIBOI ; les rencontres entre le clair et l’obscur, l’aube et la nuit de Jérôme DELÉPINE ; la comédie humaine de Joanna FLATAU ; la spécialiste du nu et du mystère magique du nu (qu’un vernis d’âme accentue), de l’amie Laurence BURVENICH ; les autoportraits au regard traversier d’Edwige BLANCHATTE (dont un d'eux figure sur la couverture du livre) ; les filles et femmes inspirées, splendides, écloses parmi des fleurs de Maud DARDENNE ; les farces terribles de Nicolas CLUZEL ; les affrontements et afflux chromatiques, suant d’ardeur de Pascal BRIBA ; l’humanité nue, vibrante, tendre et implacable de René PECCOLO ; la statuaire puissante de Véronique MAGNIN ; le calligraphe de la féminité (« les femmes de Goessens sont belles comme des prouesses de luthiers ») de Didier GOESSENS ; l’expressionnisme abstrait d’ERKA ; les petits bustes de bois, les petits arbres humains de Michel SUPPES ; les statuettes atypiques et captivantes de Sophie FAVRE ; l’art clownesque où le rêve et le cauchemar se donnent la main de Sophie HERNIOU ; le collagiste exceptionnel, le créateur percutant et infatigable, Robert VARLEZ ; les Polaroids de la sulfureuse Carmen DE VOS ;  l’œuvre spéculaire de l’artiste incendiaire, Stéphanie CHARDON ; l’univers photographique délicat, poétique de Julienne ROSE ; les visions noires, féroces et macabres de Krys GILBERT ; la photographe des enfants Suzanne et Gaspard  de la « documamantariste » Séverine LENHARD ; les compositions soulevées de fièvres, de frénésie de Nadine CERDAN ; le noir et blanc chaleureux, des photographies de la beauté des femmes de Karine BURCKEL ; les femmes peintes (« qui ne sont d’aucun temps ») de Beatrix LALOË ; les tableaux effarants d’Isabelle COCHEREAU ; les portraits féminins de l’anartiste et grand célébrant de la messe féminine, Marc DUBORD ; la férocité grand-guignolesque, presque tendre, de Mahiou NAISE ; la grâce et le feu, la puissance des images de Bettina LA PLANTE; les images intelligentes, poétiques, nobles, volatiles de Sophie THOUVENIN ; le réalisme métaphysique (« entre le réel et le rêvé ») de Svetlana KURMAZ ; les exceptionnels minotaures de Sylvie LOBATO.

    Soixante portraits, soixante présentations, soixante alliances textes-images qui sont autant d’actions de grâce, d’exercices d’admiration, de poèmes, d’aveux d’envoûtement, de leçons de regart, de confessions d’émotions, mais surtout d’injonctions à découvrir une forme d’art exigeant, encore trop peu connu, diffusé.

    Difficile voire impossible de ne pas retourner à l’art quand, comme Colaux nous y invite, avoir goûté à ses merveilles, s’être régénéré comme jamais à leur pouvoir consolant et terrible, perturbant et revitalisant à la fois.

    À travers cette somme artistique, Colaux nous dit qu’un autre monde est possible, accessible, et c’est celui de l’art, en l’occurrence plastique, qui nous l’apporte. Mais laissons la conclusion en forme de pari à l’auteur, à l’intercesseur fabuleux, au metteur en scène de ces correspondances, au pilote fervent de cette remarquable aventure.

    Avec l’art, on peut tenter le pari – contre toutes les bourriques sanguinaires de la destruction – de proposer une voie de résistance, de réflexion, d’expression, d’aventure, de libération, de méditation, de pensée. L’art, à l’océan menacé duquel chacun des artistes invités apporte son écot d’écumes et de vagues, est une puissance de frappe à l’écart des volontés d’anéantissement et des coulées de sang, un séisme bienfaisant, le choc électrique d’un défibrillateur de cœurs, d’âmes et de consciences. 

    Éric Allard

    Pour commander l'ouvrage

    Le livre sur le site littéraire et personnel de Denys-Louis Colaux

    Le site de Denys-Louis Colaux consacré aux artistes

     

  • NUAGES DE SAISON de JEAN-LOUIS MASSOT

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    Merveilleuse balade

    Avec ses Nuages de saison, Jean-Louis Massot nous balade dans le ciel. Il suffit pour cela d’un endroit fixe et d’un regard. Les yeux tournés vers le haut, il passe en revue un défilé de nuages des plus divers et laisse vaguer son imagination pour nous donner des saynètes subtiles.

    Des Cirrostratus

    Comme de légères traces

    Laissées par le pinceau

    D’un peintre distrait

     

    Et cet avion qui traverse

    Sans s’attarder au tableau

     

    Des questions fusent sur la marche des nuages qui modèlent notre humeur, des interrogations physiques et psychologiques...

    Le propre du nuage, c’est son caractère fugace et variable. Il est l’objet de toutes les métamorphoses et de toutes les métaphores, c’est-à-dire du changement de forme et de lieu. Et les nuages qu’observent Massot figurent tour à tour, et suivant leur espèce (cirrus, cumulus,  stratus et variantes), étoffe, drap, oreiller, rideau, mouton, accent, cachalot, faucilleur, feuille de papier, peau… Ils glissent, froissent, flottent, s’effilochent… En groupe, ils forment cavalerie ou bien foule.

    S’est froissé le ciel

    Ce matin,

    Comme les draps d’un lit

    Dans lequel

    L’amour aurait été fait

     

    Sauvagement

     

    Ils voilent et tracent, dans les deux sens du terme, déposant des signes, une signature, dans l’horizon vertical, que l’observateur peut interpréter à sa guise comme présage ou écho à ses états d’âme.

    On ne sait pas plus d’où ils viennent, ni où ils vont.

    Nuages

    Qui passez

    Si lentement

     

    Savez-vous

    Votre destination ?

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    Jean-Louis Massot


    Lieux du mystère, de l’indécidable, ils sont complices du poète, du jardinier, de ceux qui sèment mots et graines dans les têtes et dans les terres.

    À la fin du recueil, le poète inquiet du ciel, des mouvements des nuages qui conditionnent son mode de vie se met à la place d’un d’entre eux pour voir ce qu'il se passe ici-bas et lui-même comme dans un reflet. Ciel-miroir de nos peurs, de nos espérances…

    En lisant ce recueil de Jean-Louis Massot, on réalise pourquoi l’étranger de Baudelaire préfère à tout ce qu’il n’a pas (ou dont il est éloigné : amis, famille, patrie, beauté, argent) les nuages qui passent… les merveilleux nuages…

    Les textes du présent recueil sont accompagnés de photos-montages d’Olivia HB où des nuages sont mis en scène & en ciel, prolongeant, comme reconfigurant les images verbales du poète.

    De la neige au nord,

    Du brouillard au centre,

    De l’infini

    Au sud,

     

    Trois fois rien

    Pour tout dire.

     

    Éric Allard

    nuages-de-saison-e1492596148889.jpgLe recueil sur le site de Bleu d'Encre Editions

     Jean-Louis MASSOT, poète, sur Espace livre & création

     OLIVIA HB sur le site des CARNETS DU DESSERT DE LUNE 

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  • DANS LE LIT D’UN RÊVE de JASNA SAMIC

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    L'ÉCLAT DES TÉNÈBRES

    Il y a un an, on pouvait lire dans La Libre Belgique: Une écrivaine de Sarajevo est dans le collimateur des nationalistes musulmans pour avoir dénoncé à quel point le voile, le hijab, se généralise dans cette ville qui était autrefois le point de rencontre des cultures, des religions et des civilisations. Le constat n’est pas nouveau, mais c’est la première fois que Jasna Samic reçoit des menaces. 
    Elle venait aussi de publier chez MEO un second roman, Le givre et la cendre, constitué de journaux intimes, qui éclairait les faits en ex-Yougoslavie, au début des années 90, qui allaient bouleverser cette région européenne pour longtemps.

    Aujourd'hui, c’est une centaine de poèmes beaux et forts écrits en français par Jasna Samic (qui écrit en français et en bosniaque) qui font l’objet d’une publication chez le même éditeur. Des textes qui nous font voyager de Paris à Sarajevo en passant par Alexandrie, New York, Istanbul ou Namur: des villes vécues comme des amours avec pour véhicule le rêve, le souvenir, la musique… Villes et vies rendues parfois fantomatiques grâce à cette articulation au rêve et au cauchemar. Mais villes et vie d’autant plus présentes qu’elles sont enracinées, intégrées dans une vision et une histoire…

    La mort et les livres y sont aussi fort présents car comment ne pas penser à la bibliothèque incendiée de Sarajevo, comme le rappelle Monique Thomassettie en préambule au recueil et à laquelle on doit le tableau figurant sur la couverture.

    Dans l’ensemble court la douleur de l'exil qui s’accompagne d’un désenchantement à l'endroit des vertus humaines.

    Où qu’on aille

    Nous sommes des étrangers

    Surtout dans notre ville natale

    (…)

    J’en ai assez des mortels

    Seuls les dieux sont mes amoureux

    Depuis bien longtemps

     

    Ce qui assigne (résigne?) l’auteure à la feuille blanche, à un simulacre de renfermement sur son passé, pour subsister, reprendre pied et cœur, autant que pour pouvoir continuer à communiquer avec ses semblables et à agir sur le monde.

    Voilà je te fais signe

    D’une autre et mienne capitale :

    Une feuille blanche.

     

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    Portrait de l'auteur : © Dragan Stefanović

     

    Le salut n’est pas dans l’autre ici présent, mais dans le souvenir, le songe et la poésie que l’usage du monde a nourri.

    J’ai quitté, Dieu sait quand,

    Les mâles présomptueux

    Et donné mon sein embrasé

    A cet Amor

    Ailé de mon rêve

    En l’allaitant de mirages fleuris

     

    La poétesse n’est pas davantage dupe de la puissance des mots.

    Aucun n’a jamais éteint

    L’incendie

    Ni la guerre.

     

    Le rêve constitue pour elle, avec le souvenir, un refuge, une possibilité de se ressourcer.

    Depuis toujours

    Le gouffre est

    La seule vérité

     

    Dans ces vers qui se présentent volontiers comme prière (« Le vers est ta prière »), elle ne cesse de questionner les couples rêve/souvenir, éternité/instant, amour/mort.

    L’instant n’était-il qu’Eternité

    Et l’éternité, un instant

     

    D’autres interrogations existentielles formulées poétiquement parcourent ces vers comme : Qu’y a-t-il de plus triste que le souvenir de la joie ?,

    Comment peindre un souvenir ?, Quelle est la parole du silence ?, Comment poser un baiser sur l’Invisible visage / Et caresser un rêve ?

    Ou encore: Le silence / est-il un signe / de la mort ou de la naissance ? 

     

    Et on goûte ces vers remarquables de beauté et de profondeur.

    On pardonne les crimes

    Mais pas les rêves !

    Ou bien encore ceux-ci :                                      

    Seul celui qui nous enfièvre

    Nous emplit de sérénité

     

    L’idée que les ténèbres abritent des sources de lumière irrigue tout le recueil et particulièrement la fin. Et que par-delà la lumière et les ténèbres, il y a quelque chose à atteindre.

    C’est l’éclat de ténèbres qui nous lie

    Cette lueur terrible de l’obscurité

    Enfuie au fin fond de l’être

    Où se trouve le profond miroir de la nuit

     

    Dans un beau poème, on peut lire :

    Mon nom est

    Claire de Nuit

    Depuis le royaume des astres

    J’ensemence mon rêve

     

    Dans un des derniers textes, elle s’adresse en ces termes à Monsieur de mon rêve

    Je m’élancerai vers l’inconnu

    En dorant de délices

    Mon souvenir

     

    Pendant que Le Mont de Vénus             

    Pris de l’éternel

    Incendie

    Jette des flammes tout autour

    (…)
    Le nuage est mon radeau

    L’Astre de Nuit ma demeure et

    L’empire des sens

    Mon temple

     

    Monsieur de mon rêve

     

    Un corpus riche de poèmes où la douleur d’exister suscite un salut par des vers d'une lumière crépusculaire puisant leur éclat entre l’étincelle du souvenir et la flamme dansante de l’espérance.

    Éric Allard

     

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    Le livre sur le site des Éditions MEO

     JASNA SAMIC, écrivaine: "L'ISLAM RADICAL MET LA BOSNIE EN DANGER" (interview à Rue89 à l'occasion de la sortie de Portrait de Balthazar chez MEO)

     

  • LE BUNKER de NICOLAS BRULEBOIS

    image297.jpgLes amants terribles

    Le chroniqueur subtil de la chanson française à texte (pour Froggy's delight, L'Impératif...), le biographe d’Allain Leprest, l’auteur des aphorismes et brèves satiriques de Le monde aigri, le monde est bleu donne ici un témoignage troublant et fort. Il s’inscrit dans le cadre de la collection du Bunker initiée par Jacques Flament et à laquelle près d'une quinzaine d’auteurs se sont déjà pliés.
    Un chroniqueur artistique invité dans un centre culturel ayant l’apparence d’un bunker à l’occasion du vernissage d’une expo d’art contemporain rassemblant 28 artistes contemporains (un par Etat membre) de la Communauté européenne est surpris, de même que 216 autres personnes, dans ce qu’on ne peut encore identifier comme une catastrophe naturelle ou un attentat.

    Le narrateur attend une femme devant l'accompagner et qui parvient quand même à s’introduire à l’intérieur du centre d’exposition souterrain en partie enseveli. Cette femme est sa maîtresse depuis deux années et l’occasion qui leur est donnée de vivre plusieurs jours et nuits enfin en toute impunité est unique : ils vont exprimer là pleinement leur passion dans un "raisonné déraisonnement de tous les sens".

    Eros et Thanatos à petit feu, prendre prétexte de cette mort annoncée, pour jouir d’une existence impensable jusqu’ici : flirter sous les décombres ou danser sur les bombes, ultime dandysme quand l’époque terre-à-terre vous ensevelit sous les gravats. Un horizon si bouché incitait à se libérer des carcans, quitter nos rôles habituels d’amant et de maîtresse : entre coupe de champagne et coup du sort – vivre une vraie vie de couple, enfin !

    D’abord leurs retrouvailles se font durant la visite de quelques œuvres exposées d’artistes bien réels tels que Tracey Emin (UK), Francisco de Pajara (Espagne), Zilvinas Kempinas (Lituanie), Adel Abdessemed (France) ou Henrik Plege Jokobsen (Danemark). On trouve même quelques clins d'oeil à des amis écrivains et musiciens. Ce qui donne lieu à une critique pertinente et nuancée de l’art contemporain en relation avec le climat sécuritaire ambiant que l’Occident traverse et qu’on pourrait résumer par cette interrogation du narrateur:

    Les chars de la vulgarité menaçaient-ils à ce point, pour faire de la représentation artistique un passe-temps sécuritaire ?

    Avant de constater que sous terre la lutte de classe se reproduit, décuplée par la situation panique, entre le camp des mécènes (« visiblement plus si généreux ») et les autres, les amants que la vie au grand jour a séparé, contraints qu'ils étaient avant à des étreintes furtives dans des salles de cinéma ou les transports en commun, vont à l’écart des autres, dans un nid douillet constitué par leurs soins, consommer ardemment, puissamment leur amour.

    Jusqu’à une extrémité rarement relatée dans une fiction, à l’image des faits décrits mais aussi du tumulte propre à faire resurgir l'innommable et l'insensé de l’époque actuelle. L’ensemble est  exprimé dans une belle langue, tour à tour aphoristique et souple, et qui résonne en nous au plus intime, nous faisant adhérer jusqu’au pire, aux motivations et folies d'amour d’un couple d’amants terribles. Gageons que cette première incursion  remarquable de Nicolas Brulebois dans le domaine de la fiction sera suivie d’autres. En attendant un nouveau témoignage sur cette catastrophe allégorique et ineffable...

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Editions Jacques Flament 

    Les livres de Nicolas Brulebois chez Jacques Flament

    Les quatorze témoignages sur Le Bunker

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  • LA FENÊTRE de LILIANE SCHRAÛWEN

    fenetre-1c.jpgReflets dans la glace

    Le matin d’un nouveau jour est comme une p(l)age blanche, caractérisée par le vide, le regard qui se perd dans le vague, dans la vague. Page et plage ramènent la séquestrée qu'est la narratrice à l’enfance. À cet effet, on a placé devant elle du papier, de quoi écrire et effacer.

    Séparée plus que séquestrée car elle n’a commis aucun mal. Séparée d’elle-même pour commencer car, pour parler de sa vie dont elle est doublement éloignée, par le temps et la distance, elle utilise tout à tour la première et la troisième personne. Elle se nomme alors d’une seule lettre anonyme, L. Sans identité propre, il lui faudra du temps pour (re)donner des prénoms à ses enfants dont le nombre n’est d’abord pas clairement exprimé. Et cette indécision sur le nombre a une cause douloureuse.

    Page après page, de souvenir en souvenir jamais totalement assumés car les vivre comme personnels est encore trop pénible, et, en partant de l’enfance, la narratrice va reconstituer le puzzle de sa vie de fille, de femme et de mère. Pour se trouver et se reconnaître à travers les différentes épreuves de son existence. Transformer le carré gris de la fenêtre en rectangle de vie, les glaces en miroirs.ESP_2369-200x300.jpg

    Les glaces, c’est différent. Ceci est une glace. L peut y voir son reflet qui la regarde, froidement, comme du fond de l’eau. Mon reflet emprisonné par la glace, gelé à jamais, saisi tout vif et figé dans ce carré brillant qui est peut-être un cube. C’est très dangereux de laisser ainsi une image vivante de soi captive pour toujours. Et si la glace fondait ? Si l’image se réchauffait et prenait vie, même contre moi ?

    En attendant, elle a devant elle le carré terne d’une vitre qui la sépare du monde, du présent. Un grand pas sera franchi, à double titre, quand elle s’en approchera pour regarder dehors. Pour aller de l’intérieur de soi à l’extérieur, il lui faudra du temps, de l’aide, du soutien, de cette force de l’enfant avant de naître, qui, pour sortir de l’intérieur de la mère, va traverser le couloir vers la lumière. 

    Le livre, dédié au vide, à l’absence, a été édité une première fois en 1994 puis une seconde en 1996, pour obtenir alors le Prix du Parlement la Communauté française de Belgique (actuellement Fédération Wallonie-Bruxelles) et être aimé de l’écrivain préféré de son auteure, J.M.G. Le Clézio.

    Il ressort aujourd’hui à la lumière aux éditions MEO et est toujours d’actualité car l’enfermement de l’homme et, plus particulièrement, de la femme, dû à des facteurs divers, est intemporel. Liliane Schraûwen a su, qui plus est, trouver les bons mots, la forme juste, entre fable et récit, pour les rendre sensibles au lecteur, presque palpables, à tout jamais libérateurs.

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Éditions MEO

    Le site de Liliane Schraûwen

  • LA MAISON DU DÉCLIN, essai-balade de DRAZEN KATUNARIC

    maison-declin-1c.jpgRéhabiter le monde 

    « L’homme décadent ne cesse pas de se demander : pourquoi suis-je né à l’époque où tout se dégrade, s’est déjà dégradé ? »

    C’est à partir de cette interrogation que débute le vivifiant essai de l’écrivain croate Drazen Katunaric d’abord publié 1992 à Zagreb.

    Si l’homme d'aujourd’hui impute volontiers toute la misère intellectuelle au numérique, en regrettant par exemple l’époque des livres papier, il faut savoir que Victor Hugo dans un chapitre de Notre-Dame de Paris  intitulé Ceci tuera cela représente ce déclin par la face monstrueuse de Quasimodo et accuse les livres imprimés qui ont brutalement supplanté les cathédrales.
    Autres temps, autres mœurs, seul demeure l’homme décadent.

    Mais ce chapitre hugolien est avant tout, souligne l’auteur, un excellent point de départ pour toute réflexion sur l’architecture et la ville car Hugo considérait l’architecture comme l’art total, le seul moyen d’expression de l’humanité entière. (…) Le livre imprimé est ce ver rongeur de l’édifice qui suce et dévore, rend l’architecture mesquine, pauvre et nulle. (…) L’imprimerie a tué le sacré du livre, sa rareté, son caractère précieux, l’effort de sa fabrication.

    Et l’époque où a lieu ce déclin, où la ville change de face, où l’architecture n’est plus l’art collectif qu’il était, c’est, pour le philosophe, la Renaissance. Perte du sentiment divin, profanation du sacré au service du dépouillement, de la démolition, l’architecture, instrumentalisée (à l’égal de l’automobile plus tard), conçue comme moyen et non plus comme but, devenue stricte machine à habiter, va se mettre au service du social et devenir utilitaire dans le même temps où elle va contraindre, avec Adolf Loos, Frank Lloyd Wright, Walter Gropius ou Le Corbusier, l’homme à vivre dans des formes et des matériaux sans âme ni fantaisie. Sans l’idée de Dieu, l’insignifiance des choses devient criante. Et l’architecture qui est rapport au divin, au céleste, déracinée de la terre du passé et sans élévation, perd tout repère. katunaric.jpg  

    Katunaric cite aussi Herman Broch pour appuyer sa thèse : Les deux grands moyens rationnels de communication au sein du monde moderne, le langage de la science utilisé dans les mathématiques et le langage de l’argent utilisé dans la comptabilité, ont leur point de départ dans la Renaissance.

    C’est aussi l’exil de l’homme moderne qui est questionné, entre regret de la croyance perdue et la difficulté de vivre sans croyance. Depuis la Renaissance l’idée de progrès a remplacé la notion de salut, les sciences et idéologies, la religion.

    C’est dans cet ordre d’idée que l’auteur rejette dos à dos capitalisme et communisme (l’ayant vécu dans sa chair, il ne peut s’en faire une idée exotique, de rédemption, et déclare que le marxisme est mort de l’ennui qu’il a suscité) ayant régné de conserve pendant près d'un siècle, comme berceaux de régimes utopiques, donc totalitaristes.

    Sont aussi convoqués dans cet ouvrage Dostoïevski et son Palais de Cristal, Bruno Schultz et son Traité des mannequins qui préfigure ou accompagne le devenir-machine de l’homme, et même Bernard-Henry Lévy et son Testament de Dieu (« S’il n’y a plus de péché, c’est l’âme qui est le crime. S’il n’y a plus de rédemption, c’est la vie qui est l’expiation. »).

    Katunaric analyse le rapport au temps, à l’histoire, au passé qui définit l’injonction à être moderne. On passe ainsi du Café Apocalypsis au Bar Nihilismus où l’idée de Dieu a été remplacée par l’idée de progrès, de science et de technique qui font office de pensée, de connaissance.

    Le progrès étant une décadence, la décadence devient un progrès, dit en substance Jankélévitch en guise de cqfd à cet essai, riche et dense, mené allègrement, somptueusement écrit (comme l’écrit Alain Finkielkraut en quatrième de couverture) et traduit du croate par Gérard Adam, en sollicitant notre intelligence tout en parcourant les allées des anti-lumières qui nous permettent de critiquer l’époque contemporaine avec ses faux-semblants, sa religion du progrès en marche et ses masques de bonheur dans le carnaval qu’est devenu le monde et cela dans l'espoir de le réhabi(li)ter.

    Un des derniers chapitres, relatif à Maison de Wittgenstein, dresse un éloge remarquable de l’ornement en architecture (« la seule partie artistique de la maison »).

    L'ultime partie du livre nous entraîne à Venise, dans la ville du déclin (que Ruskin date de 1418 avec la disparition de l’architecture gothique) pour une promenade fantomatique où l’art d’un Bellini sauve le narrateur de la tromperie des masques et où le chant d’un gondolier qui s’éloigne le libère de la rumeur du monde trop présente, trop prégnante.

    Chez MEO, on trouve du même auteur, un roman, La mendiante, et un recueil de nouvelles, Le baume du tigre.

    Éric Allard

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    Le livre sur le site des Éditions MEO

     

  • TOUTES LES FEMMES MEURENT POUR UN POÈME de MONTAHA GHARIB

    toutes-les-femmes-e1492596009971.jpgLa promesse de l'aube

    Le premier poème du recueil s’ouvre un présage, une prédiction faite par une voyante.

    Ton destin est prédit

    Tes poèmes sont ton seul bagage

    Tes peintures ton rivage

    La promesse de bonheur est promesse d’aube, de lumière. Alors que la nuit est le lieu de l'insomnie, l'asile de la peine.

    Ton visage est pétri de lumière

    Les étoiles d’un regard

    Nourrissent tes yeux

    Le jour s’incarne dans un corps, un visage.13592315_985100261588832_4115430061096756108_n.jpg?oh=47bbf66df8237370cc0f2801690af4c7&oe=59B4785D

    Toi, mon aurore

    Je t’étreins secrètement dans la pénombre 

    Ce qui n’est encore que rêve enténébré, peu à peu, se révèle au jour, réveille des espoirs enfouis.  

    Tu fleuris mes espoirs

    Tu rafraîchis ma mémoire 

    Le passé n’est plus vain, le futur n’est plus voilé, indistinct, muet.

    Libéré du souci du temps, des heures, du poids de soi, de notre âme flagellée, le présent roi nous rajeunit de mille ans.

    Il défige le temps, rafraîchit la mémoire.

    Tout peut s’inverser à nouveau, l’aube engloutir la pénombre...

    Le poème, c’est la caresse, l’espoir, la lumière, le lieu où s’engrange, se recueillent ces particules de lumière, ces réserves de mots et de mémoire, ces témoignages où le temps coïncide avec l’espoir.

    Il y a du bruit au cœur du silence

    Le silence chante

    Entre silence (qui) chante et voix (qui) bruisse, dans la joie chaude d’un instant, une caresse qui adoucirait / la dureté de l’éloignement, voici  un recueil où se laisse lire l’agonie de l’attente comme les délivrances du jour.

    Avec le poème comme emblème, comme porte-espoir, imprègne-instant, besace et concentré de lumière, on laisse derrière soi la nuit pour aller au-devant du jour, le cœur neuf, rempli d’amour.

    Les belles et suggestives illustrations en clair-obscur de Claude Donnay (avec lequel la poétesse libanaise a écrit un précédent recueil, Horizons), accompagnant les poèmes, leur faisant écho, rendent bien compte de l’attente et du mouvement, des soubresauts de l’âme en proie aux affres et bonheurs de l’amour.

    Éric Allard

    Le livre sur le site de Bleu d'Encre Éditions

  • MÉMOIRE BLANCHE de PIERRE CORAN

    memoire-blanche-1c.jpgPrisons

    Après avoir été arrêté pour un meurtre qu’il ne se souvient pas avoir commis, un homme s’évade de la prison où il est détenu, il est recueilli par la petite fille de sa supposée victime. On l’innocente mais il reste prisonnier de la boisson… Cette prison-là, cette culpabilité-là sont plus fortes...

    Un roman qui claque, sans un mot de trop, un poil de graisse littéraire. Une littérature à l’os, sans introspection, en phrases brèves. Cette absence de perspective, cette attention portée à  l’instant donnent paradoxalement du relief et de la profondeur au narrateur. 

    Celui-ci est subi par les événements qui bouleversent son existence mais qui ne l’affectent pas en apparence. Tout lui est égal, indifférent. Ce qui est rendu par ce que Barthes appelait une écriture blanche, « au je absent à lui-même », celle par exemple du Camus de L’Étranger. Et, ici, tout à fait accordée au propos.

    Un double événement lui donnera l'occasion de se sortir de cette réclusion, de cet enfermement en soi. Une femme, Sophie, lui donnera la force ; une autre, Claire, le moyen de s’en sortir.coran_pierre.jpg

    Pierre Coran, qui publie depuis 1959, donne ici un livre très personnel. Le narrateur qui tient son journal finit par livrer son prénom, Pierre, et par écrire : « Hier, j’ai raconté mon histoire, sans passion, comme si je révélais l’aventure d’un autre. » De là, on pourra en tirer toutes les conclusions sur le caractère autobiographique du roman qui, de toute manière, demeure une fiction bien menée, une histoire rapportée au présent du subjectif.

    Après sa cure, le narrateur ne se fait toutefois pas d’illusion, il ne supprime pas son passé d’un trait tout en se montrant optimiste : « Je ne prétends pas être guéri et me suis fait à l’idée que toute guérison est un leurre (…) Je suis un infirme de l’alcool et le resterai. »

    Il y avait le livre de Kessel, Avec les alcooliques anonymes ; il y a aussi ce livre percutant de Coran initialement paru au Seuil en 1997 dans une collection aujourd’hui disparue et que Gérard Adam vient avec bonheur de republier aux Editions MEO.

    Précisons encore qu’il ne s’agit pas d’un énième livre sur « le drame de l’alcoolisme »; c’est avant tout un roman, celui d’un homme aux prises avec ses démons et le tourbillon du monde qui prend son destin en main pour affronter le jour d'après en homme libéré.

    Eric Allard

    Le livre sur le site des Éditions MEO

    Pierre CORAN sur le site de l'AEB

     

  • STREETS (Loufoqueries citadines) d'ÉRIC DEJAEGER

    Dejaeger.jpg?height=400&width=265Ville imaginaire

    Rue aux Oiseaux, rues aux Fumées, rues aux Volcans, rue aux Anges… Rue des Politiciens, rues aux Ventouses, rue aux Moustiques, rue du Rhume… Ces Streets, au nombre de 99 (comme pour laisser le soin au lecteur de franchir la centaine), qui dessinent une ville inventée et inventive (comme en écho au vers de Soupault cité en exergue) où les noms des rues seraient efficientes, en accord avec ce qu’elles désignent, même si la rue, pour le passant ou l’habitant, tend à corresponde à ce par quoi, par qui elle est nommée. Qui plus est dans une ville moderne de plus en plus fonctionnelle, sans distinction, et laissant peu de place à l’irrationnel, au passé, sans autre orientation, pour situer un endroit, que son nom.

    Comme on le sait, Éric Dejaeger varie, dans ses livres, les genres et les humeurs. C’est ici l’œuvre du poète, animé d’une belle intuition et d’une vive sensibilité, le Dejaeger, et pour n’en citer que quelques-uns,  des Contes de la poésie ordinaire ou de ses recueils instantanés.

    Et si la poésie qu’Éric ne trouve pas souvent dans les ouvrages prétendument poétiques (où on s’attend justement à en trouver) ressortissait de l’inattendu, surgissait à l’improviste dans des domaines non désignés comme tels, dans le quotidien, par exemple, dans ces moments et saynètes qu'il sait si bien saisir…ric-dejaeger_2_orig.png

    Dejaeger rend bien le double aspect de la rue, entre limitation et infini. La rue, forcément bornée, donne à celui qui y pénètre l’idée de l’aventure, il peut se figurer que la rue est infinie, qu’il s’est engagé dans un labyrinthe ou un coupe-gorge, qui le perdra. C’est entre enchantement et appréhension qu’on découvre une nouvelle rue, comme on  parcourt ce recueil, page après page, entre sens du secret et goût du frisson.
    La rue, aussi, relie deux endroits de la ville ; elle est jonction, mise en relation de lieux a priori inconciliables ; la rue par essence est poésie.

    Au bout du compte, toutes ces rues ne mènent-elles pas à la Porte de l’imaginaire, pour composer une de ces villes invisibles créées par Calvino ?

    Dans ces Streets sans interdit, Éric montre que la poésie est dans la ville, au coin de la rue, en miroir de nos attentes et de nos peurs, comme marchepied à nos rêves aussi bien qu’à nos cauchemars.

    Signalons encore que la vivifiante couverture et les illustrations sont de Jean-Paul Verstraeten

    Éric Allard

     

    EXTRAITS :

     

    74th street

    Prise entre deux feux

    venant

    de la rue du Conservatisme

    & de la rue la Révolution

    les citadins

    ont depuis longtemps compris

    qu’il ne fallait plus passer

    par la rue du Centre.

     

    99th street

    Ils sont quelques-uns

    Plongés dans

    Des manuscrits enluminés

    Des grimoires illuminés

    Des parchemins en lambeaux

    à arpenter la ville

    à la recherche

    de la légendaire

    & mythique

    Rue Sans Nom.

     

    Le livre sur le blog des Éditions Gros Textes

    Court, toujours!, le blog d'Éric DEJAEGER

     

  • À DEUX PAS DE CHEZ VOUS de LILIANE SCHRAÛWEN

    A-deux-pas-de-chez-vous.jpgDivers faits

    Le fait divers, analysé par Roland Barthes dans Structure du fait divers, a quelque chose de monstrueux, il relève de l’inclassable, tel l’ornithorynque dans la taxinomie de Linné. Par ailleurs, on sait que le fait divers dit beaucoup de la vie privée et, par conséquent, de la société où évoluent les protagonistes.... comme nous le rappelle en exergue de son recueil, Liliane Schraûwen qui, en plus d'être nouvelliste et romancière, a écrit des ouvrages sur les grandes histoires criminelles.

    Dans ce recueil, elle nous livre onze récits, écrits d’une plume alerte même s’il s’agit de forfaits en partie perpétrés par des déçus de la vie, des déclassés qui trouvent de la sorte une revanche à leur infortune, une ultime affirmation de leur désespoir, l’occasion de lancer un cri à la face du monde.

    L’action est parfois si resserrée qu’on ne sait rien des tenants ni des aboutissants ; on est plongé au cœur du drame, ce qui confère une tension dramatique intense au récit. Comme dans Race de bourreaux ou Courir c’est mourir un peu.

    Chaque nouvelle est annoncée par une ou deux coupures de presse qui nous donnent une vision extérieure du méfait qu’on va suivre avant de pénétrer dans l’intimité des acteurs du drame, de nous faire comprendre leurs motivations…ESP_2369-200x300.jpg

    Les deux premières nouvelles se déroulent dans le milieu littéraire, il y est question d’un critique littéraire féroce puis d’un plagiat, thème qui a souvent été abordé mais traité ici de façon percutante. Le Maître et Marguerite, en référence à Boulgakov, est l'histoire d'une arnaque. Les risques du métier rend compte des dangers de la profession de dentiste et Le choix de Sophie décortique un drame de l’adultère. Brève rencontre et Douleur savoureuse traitent du manque affectif et du besoin d’aventure, de la quête du frisson... Le jour du chien, clin d’oeil au roman de Caroline Lamarche, est une belle et touchante histoire d’amitié entre un enfant et un animal. Morte de froid dans le jardin est un autre récit poignant qui raconte le choix de vie, qui a pourtant été riche et épanouie, d’une femme lucide au soir de son existence.

    Liliane Schraûwen utilise toute la palette des émotions pour peindre avec justesse des tableaux qui décrivent un état du monde occidental aujourd’hui où le goût du risque et de la revanche est préféré à une vie morne en deçà de ce qu’on en attendait.

    La prochaine fois que vous verrez un ouvrage de Liliane Schraûwen dans un rayonnage, laissez-vous tenter, succombez sans façon au vice de la lecture, sans crainte d’être puni ou traité de criminel !

    Éric Allard 

    Le livre sur le site des éditions Zellige 

    Le site de Liliane SCHRAÛWEN

  • LES MATHÉMATIQUES SONT LA POÉSIE DES SCIENCES de CÉDRIC VILLANI

    Screen_Shot_2015-02-21_at_16.24.51_grande.png?v=1424533001L’égalité remarquable

    Partant de ce constat qui demeure paradoxal aux yeux de certains (jusque dans le milieu enseignant), les mathématiques sont la poésie des sciences, Cédric Villani, ambassadeur brillant des mathématiques, médaillé Fields 2010, directeur de l’Institut Poincaré et candidat pour les prochaines élections législatives comme candidat de La République en marche, indique quelques points de convergence après avoir rappelé que les mathématiques sont d’abord une science qui, en tant que telle, a pour préoccupation de décrire le monde, de le comprendre et d’agir sur lui.

    Il insiste sur ce double aspect, qui les caractérise, d’efficacité et de souci de conceptualisation, de prise sur le réel autant que de mise à distance. Il précise que les maths sont avant tout un des rares langages universels.

    Parmi les points communs aux deux disciplines qu'il développe en courts chapitres, il distingue les contraintes (et nous parle évidemment des expérimentations de l’Oulipo – au passé alors que l'Ouvroir est toujours bien actif - ou de Boris Vian qui s’est livré à un calcul numérique de dieu dans un texte du collège de pataphysique), l’inspiration, la créativité (avec notamment la mise en relation, l’appariement d’éléments a priori éloignés, inattendus), le souci d’abstraction, l’attention portée au mot, l’intuition, les échanges, le fil narratif… et la beauté qui en résulte.

    Il cite un poème de Tennyson, La dame de Shalott, emblématique d'après lui de la démarche mathématique, les oeuvres de Man Ray à partir d'une série de modèles mathématiques illustrant des situations géométriques, un texte de Henri Poincaré sur la créativité dans ce domaine et il nous livre un bienvenu éloge de l’imperfection et de l'irrationnel dans les sciences.

    Dans sa préface, Elisa Brune cite Breton: "Un jour viendra où les sciences seront abordées dans cet esprit poétique qui semble à première vue leur être si contraire. Sommes-nous un peu libres? Irons-nous au bout de ce chemin?"

    Il me reste à signaler que l’ouvrage est publié dans la nouvelle et originale petite maison d’édition bruxelloise, L’Arbre de Diane, qui a notamment pour projet de mettre en relation les mondes de la littérature, des sciences et des mathématiques.

    Éric Allard

    L'ouvrage sur le site de L'Arbre de Diane

    Ma lecture de Théorème vivant de Cédric Villani sur Espèces de maths

    Le site de l'Institut Poincaré

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  • UNE PEAU À SOI de CLAIRE MATHY

    book817.jpgLa peau dure

    -  J’ai vu l’enfer, docteur ! J’ai vu mon gamin cuire…

    C’est par ces mots, ceux d’une mère horrifiée d’avoir vu son fils la proie des flammes que s’ouvre le troisième roman de Claire Mathy.

    Le livre raconte le séjour à l’hôpital durant plusieurs semaines de Maximilien, 17 ans, après l’accident domestique dont il a été victime.

    Pendant le coma artificiel dans lequel il a été plongé, on approche Maximilien par sa mère, une partie de l’équipe soignante et son ami d’enfance, Isabeau qui, dans le même temps où le garçon subit les premiers soins, a été admis en stage à la clinique en tant que futur kiné. Avant qu’on ne partage le point de vue de Maximilien, de sa souffrance physique et psychologique…

    Le récit qui nous est fait du traitement médical de Maximilien prend une autre dimension quand qu’on réalise qu’il va s’agir pour l’adolescent d’une mue, d’un changement de peau, aussi à titre métaphorique, à un âge où l’on est amené à prendre son envol en brisant les liens avec ses parents, son histoire familiale.  Programme d’ailleurs annoncé par la citation de Saint Exupéry (extraite de Citadelle) en tête de l’ouvrage: Il n'est point de rigueur efficace si, une fois le porche franchi, les hommes dépouillés d'eux-mêmes et sortis de leurs chrysalides ne sentent point s'ouvrir en eux des ailes... 

    Lorsque Maximilien, sur la voie de la guérison, se remémore les faits, une belle phrase dit ceci: À cet instant précis, il comprit que les flammes le mutilaient, le défiguraient, le handicapaient pour toujours et se vit courir vers la mort de sa personnalité, mais non vers la ruine de sa personne.

    Cette renaissance va prendre un tour symbolique d’autant plus fort que le garçon risque sa vie et qu’il devra puiser profondément en lui pour ne pas sombrer et combattre la maladie.

    Nulle sensiblerie n’est ici à l’œuvre et l’écriture comme la construction du récit sont maîtrisées de bout en bout. Le récit, extrêmement documenté sur le plan médical (l’auteure a été infirmière ; des spécialistes de ce genre de traitement et des victimes de brûlures ont été consultés) révèle que le succès des soins pour que la peau dure, se renouvelle, tient autant à la cohérence et l’énergie de l’équipe médicale que dans la participation du patient à sa propre guérison, à sa capacité de résilience, même si le mot, devenu passe-partout, est à peine cité. 

    Le malaise perceptible dès le début du roman dans la relation qui unit la mère à son mari est pleinement et fortement explicité à la fin du récit d’une manière bouleversante. Et c’est l’ultime ressort qui va permettre, on n’en doute alors plus, à  Maximilien de puiser la force pour accepter ses stigmates et affronter sa nouvelle vie.

    Une attention est aussi portée tout du long, en plus du cas de Maximilien, à d’autres formes de handicap, sans pathos là aussi. Ainsi la copine de classe qui se rapproche de Maximilien à la faveur du drame, est sourde de naissance et Maximilien rencontre à l’hôpital des personnes affligées d’autres invalidités et qui tirent parti de leur singularité.

    Ceci dessine le modèle d’une société plus riche, plus généreuse que celle qui rejette ses infirmes, une société où les déficiences, natives ou causées par la maladie ou un accident, favorise d’autres manières d’ouvertures au monde.      

    Un livre d’une rare humanité qui met garde contre toutes les sources de chaleur susceptibles de nous jeter dans les affres des brûlures affectant cet organe essentiel qu’est la peau mais qui ne préserve pas, loin s’en faut, contre les foyers de mansuétude que nourrissent ceux qui ont été les victimes du feu et des accidents de la vie.

    Précisons encore que les revenus du livre seront versés à des ASBL venant en aide aux grands brûlés et aux malentendants.

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Éditions Memory

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  • FACES & Cie de GAËTAN FAUCER

    image_27569_1_20304_1_9323_1_38646_1_131866.jpgLe petit livre de mots

    Le dernier ouvrage de Gaëtan Faucer, dont la dédicace me touche (l'ouvrage est  également dédicacé à Pierre Desagre), et qui l'affirme en tant qu'auteur d'aphorismes est, comme il me l’écrit, un petit livre de mots, de bons mots pour sûr, qui n’est pas sans contenir des mini leçons d’éthique et derrière lesquels se tapit une vision malicieuse du monde.

    Les aphorismes jouent sur tous les ressorts du genre et cela donne pas loin de deux cent phrases pour sourire, réfléchir, trouver le monde bon, con ou  long à mourir.  

    On ne sait pas si, comme cet aphorisme grivois du recueil, ils seront un jour adaptés au ciné, en court, mais trash, sinon en vidéo, ou s'ils ont plus de chance, vu l’implication de l’auteur dans le Théâtre (en tant qu’auteur dramatique et que metteur en scène), d'être dits sur scène.

    Comme la quatrième de couverture le mentionne, le programme du recueil affiche la question de la mort, de la vie et aussi de nos amis les bêtes. Thèmes traités avec bonheur auxquels il faut ajouter le ridicule, la vérité qui ment ou le mensonge qui dit la vérité, les cons (sujet, il est vrai, inépuisable), le désir, les croyances, bref, la bêtise au sens flaubertien du terme.

    Et puisque je vous sens fébrile, voici dix aphorismes (seulement) qui illustrent ce qui précède et vous inciteront, j’en suis sûr, à commander l’ouvrage sans tarder pour faire vous-même votre top 10.AVT_Gaetan-Faucer_1900.jpeg

    Durant une année, les miss sont les dames-nations d’un pays.

     

    Pour cacher la vérité, il faut la rendre grotesque.

     

    L’histoire se répète, la bêtise aussi.

     

    Dans une beuverie estudiantine, c’est souvent pack +5.

     

    Les traces laissées par les fantômes sont des traits d’esprit.

     

    C’est en lisant dans le train que j’ai appris à passer d’une ligne à l’autre.

     

    Le chef épouvantail possède une armée d’hommes de paille.

     

    Sur son lit d’hôpital, le pyromane s’éteint à petit feu.

     

    Un père qui change de sexe tout en l’avouant à ses enfants est trans parent.

     

    Même la fine mouche aime les grosses merdes.

     

    Plus cet aphorisme qu’Anne Siety, la psychopédagogue des maths, ne démentirait pas : Compter sur ses doigts est une façon de compter sur soi.

    Et je ne résiste pas à une dernière face & cie faucerienne, le temps que vous receviez l’ouvrage dans votre boîte aux lettres : 

    C’est très beau quand les cerfs-volants prennent de l’élan…

     

    Éric Allard 

    Pour commander le livre

     

  • VOYAGE À LA HAVANE de REINALDO ARENAS suivi de CUBA, La révolution transgressée

    51DYG10DQVL.jpgVOYAGE À LA HAVANE de REINALDO ARENAS

    Cuba no

    En 1990, quelques semaines avant le décès par suicide de Reinaldo Arenas  qui se sait atteint du sida, paraît la traduction française de son Voyage à la Havane, recueil de trois nouvelles qui ne donne pas, loin s’en faut, une image idyllique de Cuba et à la lecture duquel on comprend que la Révolution a vite dégénéré en un régime étatique fort.

    Dans la première nouvelle, une femme mariée à un homme qui la délaisse (au profit des hommes) ne cesse de tricoter des habits de lumière pour elle et son mari afin qu’ils se produisent dans tout Cuba et s’attirent lors de leurs exhibitions les envies des spectateurs. Ce statut de célébrité à la petite semaine lui évite de voir la réalité de son couple et par la même du pays (la métaphore est flagrante) où,  derrière les faux semblants et les habits de lumière, se tapit une misère économique et idéologique grave qu’il vaut mieux éviter de regarder en face si on ne veut pas verser dans la mélancolie.

    Dans la seconde nouvelle qui se déroule à New York, une brève annonce que Mona Lisa, lors de son exposition en 1986 au Metropolitan Museum of Art, a été sur le point d’être saccagée par un Cubain dérangé. Ensuite on a droit à la version l’auteur de la tentative d’attentat qui se raconte dans une lettre adressée à un ami. Dans sa paranoïa, il finit par voir la réincarnation de la femme aimée passionnément dans le modèle de la toile du génial peintre homosexuel. Là aussi, ce récit délirant est à l'image du déni d'une société et de ses habitants qui favorisent les constructions imaginaires pour ne pas avoir à affronter le réel.

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    Reinaldo Arenas 

    La dernière nouvelle est la plus remarquable, la plus emblématique et certainement la plus en phase avec la vie et les préoccupations de Reinaldo Arenas qui  a été expulsé de Cuba en 1980 et a trouvé refuge à New York puis n'a cessé jusqu’à sa mort de vilipender le régime cubain tout en se désespérant de ne pas avoir connu un Cuba libre, comme il l'écrira:

    « En raison de mon état de santé et de la terrible dépression qu'elle me cause du fait de mon incapacité à continuer à écrire et lutter pour la liberté de Cuba, je mets fin à ma vie [...] je veux encourager le peuple Cubain dans l'île comme à l'extérieur, à continuer le combat pour la liberté. [...] Cuba sera libérée. Je le suis déjà. »

    La nouvelle, elle, commence par la réception d’une lettre de l'épouse d’un exilé cubain, qu’il n’a plus vue depuis 15 ans, qui l’incite à faire le voyage de retour à La Havane pour revoir leur fils. Là, il rencontre un jeune homme qui pourrait être son fils et qui n’aspire qu’à quitter l’île en proie à un délire bureaucratique, à une perversion des idéaux révolutionnaires des débuts, à une confiscation de toutes les libertés au profit de quelques-uns, et régie par un système de contrôle maladif…

    Jeux sur les identités sexuelles, sur les affres de l’exil, le tout indexé à une détestation (aux accents parfois proches d’un Thomas Bernhard) d’une révolution présentée (jusqu’à aujourd’hui) comme un modèle par les croyants à bon compte en un régime unique et providentiel qui réaliserait toutes leurs aspirations utopiques et qui se serait providentiellement incarné dans cette île des Caraïbes le 1er janvier 1959.

    Reinaldo Arenas donnera à titre posthume son grand roman, Avant la nuit, qui paraît chez Actes Sud en 2000, et qui fait l'objet la même année de l’adaptation au cinéma par Julian Schnabel.  

    Éric Allard

    Le livre sur le site d'Actes Sud

    Avant la nuit de Reinaldo Arenas chez Actes Sud 

     

    japon.jpgCUBA La révolution transgressée de Marie HERBET

    Cuba si ?

    Dans ce petit ouvrage des Éditions Nevicata tiré d’une collection intitulée L’âme des peuples, c’est le Cuba d’hier mais surtout d’aujourd’hui qui nous est dépeint. Un pays chatoyant à la population chaleureuse certes, théâtralisant volontiers ses émotions, mais qui dissimule mal, derrière un humour salvateur,  son amertume et son désir de vivre autrement voire ailleurs, le taux d’exode ne cessant d’augmenter et celui de la natalité de diminuer... Une société toujours très marquée par près de soixante ans de communisme, sans accès à Internet et sans partis politiques, dont les effets se font moins sentir mais qui n’a pas encore trouvé les moyens de s’en extraire ni de trouver un espace politique de transition vers un autre régime. Un des intervenants signale que le manque de liberté d'expression a vite dépassé sous Castro celle qui régnait sous le régime de Batista où il demeurait toutefois un organe de presse libre et un pluralisme des partis.

    Une anecdote savoureuse rapporte bien la situation du pays où les habitants sacralisent la nourriture tout en manquant régulièrement des denrées les plus élémentaires.

    Elle implique un petit personnage populaire récurrent de l’oralité cubaine, Pepito.

    • Juanito, quelles sont les trois plus grandes réussites de la révolution ? demande l’institutrice.
    • La santé, l’instruction et la défense.
    • Très bien. A toi Pepito. Quels sont les trois grands problèmes de notre pays ?
    • Le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner.

    Le portrait de Cuba est suivi de trois intéressants entretiens donnés par Jean Lamore, historien français spécialiste de Cuba, William Navarrete, écrivain cubain vivant à Paris et Luis Miret, directeur de la plus ancienne galerie d’art de La Havane, la Galería Habana, qui retracent l’histoire de l’île et des enjeux géostratégiques dont elle a fait l’objet de la part des grandes puissances (Espagne, Angleterre, Etats-Unis, URSS) depuis sa découverte en 1492 par Christophe Colomb et la place de l’art au sein du régime où les artistes et rappeurs pratiquent l’autocensure s’ils ne veulent pas, pour leurs actions provocatrices, être jetés en prison comme El sexto en 2014 (pendant près d'un an). A ce propos, Louis Miret fait cette réponse, par diplomatie peut-être, à la question suivante:

    À Cuba, les artistes n’évitent-ils pas tout incident en optant pour une forme d’autocensure ?

    Je préfère dire que les artistes comprennent où est la frontière entre l’art critique et la critique hors de l’art. Une déclaration politique n’est pas une œuvre d’art. Le graphiste El Sexto estime que le rapprochement fait entre Fidel Castro et Raùl et les deux porcs qu’il a peints, est une interprétation des autorités. Mais pourquoi le les a-t-il pas baptisés Juan et Pedro dans ce cas ? C’est un acte de provocation, ce n’est pas de l’art.

    Il signale aussi que c’est durant les années 90 qu’on a assisté à l’apparition de la meilleure génération d’artistes de Cuba. Et d’ajouter : À croire qu’il n’y pas de création sans faim, comme on dit ici.

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Editions Nevicata

    Quelques vidéos 

    Photos puis reportage sur Reinaldo Arenas en exil à Miami: il revient sur son arrestation arbitraire en 1973 avant d'être jeté en prison.

    Trailer du film de Schnabel avec Javier Bardem et Johnny Depp, Grand prix du Jury à la Mostra de Venise en 2000 et Prix de la meilleure interprétation masculine à Bardem.

     

    Paroles du Tango Nicaragua de Léo Ferré



     

    Lire aussi la note relative à COUPABLE D'AVOIR DANSÉ LE CHA-CHA-CHA de Guillermo CABRERA INFANTE

    Littérature cubaine

     

  • D'OBSCURES RUMEURS de PHILIPPE LEUCKX (Éditions Petra)

    dobscures_rumeurs_couv.jpgAu plus près du coeur

    Ouvrir un recueil de Philippe Leuckx, c’est aller, par les chemins de (tra)vers(e) de la poésie, au-devant d’une expérience existentielle placée sous le signe de la beauté du verbe. 

    À mesure qu’il descend dans le passé, remonte le fil de sa mémoire, le poète fond sa quête à celle du lecteur.

    C’est une poésie de l’infiniment proche, de la rumeur élevée au rang de la révélation de l’être par les lointains intérieurs.

     

    Le passé remue au gré des gravats

     

    Le passé est toujours là, prêt à surgir, à la faveur d’un temps donné, d’un endroit, d’un visage proches, d’une étrange familiarité, d’une paix s’accordant à la douceur du soir (qui a sublimé la douleur du jour), et cela, le long du fleuve, au fil des rues, en périphérie de la ville, entre lampe et ciel.

     

    La lumière sait notre juste place entre le vent de braise

    Et la poussière des noms épelés en vain

     

    Court dans tout le recueil l’idée qu’il faut se méfier des faux-semblants, des chausse-trapes de l’existence. Qu’il faut se garder des rêves faciles, de la méprise de nos (en)vies, de cet air presque enjoué à vous bercer d’illusions. Sans se tromper de saison, d’amour, de parcours… En veillant à ne pas voir trop vite et mal, à ne pas se laisser abuser par ses sens…

     

    Pour un peu le jour tournerait à la mépriseleuckx.jpg

    Ce serait tout à coup le printemps

    Et nul n’en saurait la teneur…

     

    Il appelle à la vigilance, sans quoi on risque de se fournir auprès d'un bonimenteur, dans une boutique de farces et attrapes.

     

    Et que pour un rien on se tromperait de vie

    De rue de film

    Pour un peu

    De bonheur à prendre

     

    Mais cela ne signifie pas le contrôle total, l’enfermement sur soi, il faut laisser du je, du jeu pour le hasard, ménager des ouvertures sur le monde, aiguiser ses attentions, s’autoriser des imprudences, progresser sur le fil entre doute et certitude. Fragile équilibre à trouver, qui demande bien toute une vie.

     

    Il vous faudra vivre

    En soupesant l’être

     

    Maux et malheurs, peines trop hautes, menacent sans cesse dans le même temps où un « rien » peut nous consoler d’un chagrin, d’une perte, d’une poussée de mélancolie.

     

    Parfois c’est l’enfance, comme ravie par le temps, qui revient, avec ses effrois, ses réserves de rassurance et d’espoir, indexant notre présent, notre présence à son bouquet de sortilèges ravivé.

     

    Nous avons tous perdu les enfants que nous étions.
    Nous les cherchons parfois, le temps de quelques mots.
    Dans les rigoles d’un village. Aux faubourgs de la vie.

     

    Pour qui sait les apprivoiser, les mots justes et à propos viennent cueillir le cœur sauf à la pointe de l’ombre, débrouiller ses nœuds obscurs, ses cordes pour libérer l'accès au peuple des sensations et des émotions. Pour éclaircir nos regards en vue des beautés et bontés cachées jusqu’à l’invisible.

    Il s'agit d'une poésie feutrée, à l'écart du tumulte de l'opinion et du tapage des faits, d’une extrême délicatesse, d’une rare justesse, avec mille nuances qu’on craint de ne pas percevoir assez, à relire sans cesse sans qu’elle lasse jamais.

    On a peine à dire que c’est une poésie du cœur, tant le mot est galvaudé, une poésie de l’aventure intérieure, du legs, du lignage, qui prône à la fois une extrême prudence et une rare témérité car elle concerne ce que nous avons de plus intime, de plus secret, de plus porteur et qui vise à la clarté, au débroussaillage du plus sombre.

     

    Maintenant il fait plus clair en moi

    J’ai pris l’air de mon père

    Et ses mains de semeur

     

    En disant tout ceci, on est loin d’avoir épuisé les ressources de ce recueil – composé de quatre sections -, qu’on pourrait dire infinies, car l'ensemble est construit de telle sorte qu’elles échappent même à la volonté du poète, et se révèlent instrument de connaissance propre avant d’être, pour le lecteur, outil d’introspection heureuse, grille de lecture fine du monde. Il faudrait encore parler de la fluidité des vers qui coulent, s’épandent en phrases, se reprennent puis repartent sans qu’on puisse déterminer les lieux de changement, les différences de débit tant les accélérations et les ralentissements se font dans la continuité du cœur et de l’attention.

    Un recueil à lire et à vivre donc, au plus près du cœur, avec des mains de poèmes pour remonter vers l’enfance qui nous a donné matière à rêver et à contenir le monde entre les berges d’un regard.

     

    On ne saura rien de plus que ces mots

    Et pourquoi soudain quelqu’un sourit

    En renversant dans la fenêtre

    La beauté d’un visage

    Et votre main s’est perdue

    À ramasser les vers

     

    Éric Allard


    Le recueil sur le site des Éditions Petra

    Philippe Leuckx sur Wikipedia

    Toutes les chroniques de Philippe Leuckx sur Les Belles Phrases

  • CINQ QUESTIONS à MICHEL THAUVOYE, l'auteur d'UN DERNIER VER?

    couverture-un-dernier-ver.jpg?fx=r_550_550Tout le malheur des hommes

    L’auteur de L’important c’est la sauce récidive avec Un dernier ver ?

    Dans ce second opus diablement efficace et réjouissant (comme dans le premier), on retrouve le même cocktail à base de polar et d’humour tirant vers le rouge sang, agrémenté de plats mijotés servis avec de bons vins et de pop/rock du meilleur acabit des années 70 et 80. Ces nouvelles nous narrent des histoires improbables dans lesquelles par la force du je, on entre de plain-pied, avec une joie d’enfant ravi de commettre des actes interdits, comme si nous en étions les protagonistes, témoins ou inévitables victimes plus ou moins consentantes pris dans un enchaînement de circonstances menant au pire.

    Dix nouvelles de haute tenue qui rassasient notre besoin de fiction et qu’on a toutes envie de raconter également, preuve de leur indéniable pouvoir de conviction. Comme dans Une vague de froid, où à la suite d’un accident de voiture dont il a lui-même souffert, son pote qui conduisait a trouvé la mort, le narrateur fait la connaissance de la mère de son ami de laquelle il tombe amoureux mais, pour l’approcher, il va engager, à l’inverse de l’Humbert Humbert de Lolita, une liaison avec sa fille tout juste sortie de l’adolescence… Ou Le badinage est un sport d’église, ce récit dans lequel le père du narrateur vient lui présenter sa future épouse qui a l’âge d’être sa soeur…. Il y a aussi, dans Dernière marche avant le sommet, l’examen d’embauche qui finit très mal et la réunion de famille d’Un nerf de famille qui ne se termine pas mieux… Pour ne rien dire de la dernière nouvelle, Ver solitaire, où après avoir accepté de se faire sodomiser par jeu par son amie, l’affaire va aller de mal en pis pour le protagoniste.

    Dans la nouvelle qui ouvre le recueil, le narrateur commence par sauver de la noyade le mannequin d’un jeune homme qui prend mal cette incursion dans le déroulement de son suicide virtuel…  Michel Thauvoye use dans ce recueil, on peut dire, de la même façon d’un avatar qu’il va plonger dans les situations les plus improbables (mais terriblement bien construites) où le burlesque finit souvent par voisiner avec l’horreur. Au moment où son alter ego pense vaincre les différents éléments en présence, qu’il va satisfaire ses désirs les plus chers, qu’il croit maîtriser les différents éléments mis en place, tout se retourne contre lui et le laisse en mauvaise posture quand ce n’est pas tout simplement sans vie.

    Blanc comme neige est peut-être le seul récit qui ne présente pas le moindre humour, c’est un récit kafkaïen et implacable.

    La morale de ces histoires jubilatoires, ne serait-ce pas que ce ne sont pas les autres qui sont cause de notre malheur, comme on pourrait aisément se le persuader à la lecture de ces nouvelles qui attestent pour sûr, d’une impossibilité du narrateur à vivre en société, voire en famille, mais cette impossibilité foncière qui fait que, comme le disait justement Blaise Pascal, tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.

    D’autre part, si Mickaël, l’antihéros récurrent de ces récits, s’y était tenu, il ne nous aurait pas procuré ce furieux plaisir de lecture.

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Cactus Inébranlable Éditions

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    CINQ QUESTIONS à Michel THAUVOYE

    1/ Quelles sont tes influences littéraires et cinématographiques - et artistiques en général ?

    Le premier auteur dont l’univers m’a attiré est Boris Vian. D’abord avec ses romans « poétiques » (L’Ecume des jours, L’Arrache-cœur,…), puis, dans sa version Vernon Sullivan. La lecture de J’irai cracher sur vos tombes, relativement jeune, a été une révélation. Une telle liberté de ton et de thème m’avait impressionné.

    J’avoue aussi une passion pour « Cent ans de Solitude » de Gabriel Garcia Marques (lu neuf fois sans toutefois pouvoir encore dessiner de mémoire l’arbre généalogique de la famille Buendia). Un roman totalement jouissif.

    D’autres écrivains, qui m’ont marqué : John Irving, James Ellroy, Paul Auster, Jim Harrison, Bret Easton Ellis, Ian McEwan, Stephen King, Philippe Djian, Céline, Jean-Bernard Pouy, …, et rayon belge, Thomas Gunzig. Et il y en a encore tellement à découvrir…

    Rayon cinéma, de manière générale, les réalisateurs qui insufflent de l’humour dans des films noirs me touchent : les frères Cohen, Tarantino, David Lynch, Bertrand Blier (Buffet froid est un des films les plus délirants que j’ai vu). Et bien sûr, C’est arrivé près de chez vous.

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    2/ Peux-tu nous raconter la genèse d’une nouvelle thauvoyenne (élément déclencheur, construction de l’intrigue…)?

    L’idée peut surgir au détour d’une conversation, en écoutant la radio, la télé,… parfois un simple mot, une phrase. À partir de là, je construis mentalement les grandes lignes de l’intrigue. Généralement, je détermine la fin avant de commencer à rédiger. Je m’attarde sur la phrase introductive (mais pas autant que le personnage de La Peste…) qui, dans une nouvelle, me parait essentielle.

    Concernant la rédaction en elle-même, impossible d’écrire l’ensemble du texte pour le retravailler longuement ensuite. J’avance paragraphe par paragraphe, quand ce n’est pas phrase par phrase, et je ne vais pas plus loin tant que je ne suis pas (suffisamment) satisfait. Il en résulte que je peux rester calé assez longtemps sur un détail sans arriver à m’en détacher.

    Le texte passe ensuite quasi systématiquement entre les mains de plusieurs lectrices pour un avis général (et une correction orthographique) tandis que je le relis moi-même, pour arriver à la version définitive.

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    3/ Pourquoi la nouvelle est-elle ton genre de prédilection ? La nouvelle est-elle un genre déconsidéré ? Quelles sont les ingrédients qui font une bonne nouvelle ? Quels sont tes nouvellistes préférés ?

    En secondaires, mes dissertations n’entraient pas dans les critères classiques et étaient plus ou moins scénarisées. Je remercie encore mon prof de français de ne pas m’en avoir tenu rigueur…

    Ensuite, j’ai longtemps écrit de courts textes « pour moi-même », avant que mes premiers pas un peu sérieux (mais à peine) me dirigent, avec plus ou moins de succès, vers des concours de nouvelles. Un créneau dans lequel je me sens à l’aise que je pense malgré tout abandonner momentanément pour m’atteler à un roman.

    Le genre me semble plus reconnu dans la littérature anglo-saxonne que du côté francophone. Je ne m’explique pas vraiment ce désintérêt. Est-ce que cela ne fait pas assez sérieux parce le nombre de pages est réduit ? Peut-être que dans notre époque d’immédiateté et de vitesse, le récit court, qui demande moins de temps de lecture, pourrait trouver une place plus importante.

    Bien entendu, il n’y a pas de recette miracle pour une bonne nouvelle. Cela dépendra aussi du genre littéraire du récit.

    Globalement, je pense que, vu sa brièveté, l’histoire ne doit souffrir d’aucune baisse de rythme (ce qui sera moins gênant dans un roman, où certains passages peuvent être moins intense sans nuire à l’ensemble). Il me semble aussi important de plonger le lecteur dans l’histoire dès les premières lignes, sans mise en place excessive. Puis, élément essentiel, la fin se doit d’être marquante, surprenante. En cela, j’apprécie beaucoup les recueils de Thomas Gunzig ou de Philippe Djian, plutôt fulgurants.

    Côté américain, c’est un peu différent. Les textes sont souvent beaucoup plus longs et l’on peut se demander s’il ne s’agit plutôt de courts romans, dont ils empruntent parfois les codes (descriptions nombreuses, dialogues omniprésents,…). Stephen King en est un spécialiste, mais l’on peut aussi penser à Jim Harrison et ses magnifiques Légendes d’automne.

    Honte sur moi, je n’ai jamais lu la canadienne Alice Munro, spécialiste du genre.

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    4/ Tes nouvelles fourmillent de références pointues au pop/rock. Quels sont tes groupes, albums préférés ? Derniers coups de cœur ?

    Roger Daltrey déclarait récemment que le rock est mort. De plus, on a assisté ces dernières semaines à la disparition de figures mythiques : Bowie, Cohen, Berry. Et, d'autre part, à une sorte de sacralisation d’un songwriter (Dylan) par l’attribution du Nobel ? Partages-tu cet avis de Daltrey?

    Pour une raison inconnue – mes parents n’en étaient pas spécialement friands – j’ai dès mon plus jeune âge apprécié la musique rock. Mon premier 45t dans le style, acheté à 10 ans (en 1974…) était This Town ain’t big enough for both of us, des Sparks.

    Je suis un enfant du punk et, surtout, de la new-wave/cold-wave de fin 70, début 80. Les premiers album de Cure, Bauhaus, Sisters of Mercy, Fad Gadget, Siouxie and the Banshees, Magazine,…, ont bercé mon adolescence.

    Ce n’est que plus tard que je me suis attaché aux dinosaures du rock comme Led Zeppelin, Deep Purple, Black Sabbath, Pink Floyd, ou autres.

    J’écoute aussi beaucoup de Metal, un style souvent mal considéré pourtant plus complexe et vaste qu’on ne l’imagine.

    L’avis de Roger Daltrey n’a aucun sens. La mort du rock a déjà été décrétée à de multiples reprises sans empêcher que la scène soit toujours bien active. Evidemment, il est probable que l’on n’inventera plus jamais rien de nouveau, et que la disparition des mythes qui en ont écrit les grandes pages laisse un vide dans l’esprit de ceux qui ont grandi avec eux

    Mais des bons groupes et des bons albums, il y en aura toujours, j’espère.

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    5/ Idem pour la cuisine qui est un leitmotiv de tes nouvelles. Quels sont tes plats préférés ? Tes vins préférés ? Ecrire s’assimile-t-il à cuisiner ? Quels sont, d’après toi, les points communs aux deux activités ?

    Du moment qu’il est cuisiné avec plaisir et de bons produits, un plat pourra me plaire. Bon, évidemment, je saliverai plus facilement sur un homard au four, beurre au thym…

    Une évidence en ce qui concerne le vin, le Bourgogne, rouge ou blanc. Dans les appellations considérées comme un petit peu moins prestigieuses –Marsannay, Fixin, Monthélie, Givry, Santenay,… – on peut trouver des flacons remarquables à prix relativement raisonnables.

    Ecrire, comme cuisiner, est un acte de création. Des éléments à assembler avec harmonie, une sauce qui doit prendre, un ensemble qui doit fonctionner.

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    Le site de Michel Thauvoye

  • LA VIVALDI de SERGE PEKER

    vivaldi-1c.jpgLe temps sans cesse recommencé

    Une vieille dame de quatre-vingt-huit ans est admise à la maison de retraite Les Arpèges après avoir perdu l’usage de la parole. Les mots lui étant devenus douloureux, elle a décidé de ne plus en dire aucun. Aux Arpèges, elle occupe la chambre nommée La Vivaldi, un nom qui va désormais la définir, celui d’un espace de 16 mètres carrés où elle tourne en rond et d’où elle s’évadera dans ses rêveries.

    En étant aux Arpèges, je fais partie de ceux qui ne ressemblent à rien. En ne ressemblant à rien nous nous ressemblons tous. Ce rien nous est en partage. Il est notre butin, notre monnaie d’échange. Il nous rend tous égaux et ce d’autant que nos ego ont été déposés au vestiaire des Arpèges pour jouer une fin de partie sans affoler le monde par notre décrépitude.

    Sans nom propre et donc privée de parole, dotée d’un visage sur lequel les traits sont brouillés par les rides profondes, sans même les bijoux auxquels elle était attachée et qu’on lui a retirés, transparente à plus d’un titre, n'étant plus qu’yeux et oreilles, elle peut se faire dans le présent observatrice minutieuse des lieux et de ses congénères (la Schubert, la Prokofiev, la Liszt, la Fauré, le Rameau, le Wagner…  avec leurs manies ou tares), du manège des chaussons des pensionnaires et des blouses (bleues, blanches et roses) comme elle appelle, du personnel qui gouverne et administre l’endroit tout en revisitant par le souvenir sa jeunesse. Rien de plus que sa jeunesse (on ne saura rien de sa vie sociale de femme), celle d’une fille originaire d’une famille polonaise émigrée en France.peker-vivaldi.jpg

    Proche de ses grands-parents qui l’attachent à son passé familial, leur mort va l’ébranler, la jeter hors de l’enfance, de l’insouciance propre à cet âge.  À la déclaration de la guerre, elle est envoyée en zone libre par son père pour la mettre à l’abri ; elle se retrouve à la gare de Vierzon sans papier, sans identité, plus nue que nue. Enfermée, elle réussit à s’évader et à trouver bientôt refuge jusqu'à la fin de la guerre dans une ferme, où elle connaîtra son premier amour, après quoi elle rejoindra Paris. 

    D’une goutte de pluie glissant sur la vitre de sa chambre où elle vient de connaître une crise d’angoisse, la Vivaldi tire une philosophie de l’existence où tout n’est que recommencement, voyage du présent vers le passé, sans cesse recommencé dans l’instant.

    Ce récit, parfaitement maîtrisé dans ses allées et venues entre hier et aujourd’hui, pose de façon subtile la question de la mise à l’écart, de l’ostracisation des êtres différents, qu’ils se distinguent par leur origine, leur race, leur âge, leur handicap ou tout autre signe particulier, et qui sont dès lors appelés à se (re)construire une identité en dehors de celle assignée au plus grand nombre.

    La Vivaldi est le second roman de Serge Peker paru chez M.E.O. après Felka, une femme dans la Grande nuit des camps, inspiré de la vie de Felka Platek et de Félix Nusbaum, ce couple d’artistes ayant vécu en Belgique avant d’être envoyé au camp d’Auschwitz.

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Éditions M.E.O.

     

  • LA SONATINE DE CLEMENTI de CLAUDE RAUCY (Éditions MEO)

    51Gubqs0cbL._SX195_.jpgLa morale de l'histoire

    Cet ouvrage rassemble deux nouvelles et un long récit.

    La Sonatine de Clementi ouvre le recueil. L’action se passe principalement à Florence, il s’y mêle subtilement la question de la réincarnation, le charme opère indubitablement et on n’est pas étonné d’apprendre que la nouvelle a obtenu un prix.

    La dernière nouvelle, Le pion du troisième, rapporte le piètre quotidien d’un surveillant d’établissement scolaire vivant toujours chez sa mère et victime d’une agression.

    Le héros à la sarbacane raconte la vie d’un héros malgré lui, contraint, comme nombre de Belges en Mai 40, à l’exode vers la France. Il souffre de fuites urinaires, d’énurésie, dans des circonstances où l’émotion le submerge, lui qui par ailleurs n’exprime pas particulièrement ses sentiments et en semble souvent dépourvu.  Après quelques péripéties et après s'être séparé de sa mère, il va être accueilli dans le Gard par une châtelaine qui prendra soin de lui comme d’un fils ou comme d’un amant.

    L’action de la première partie s’interrompt au moment où il décide de rentrer en Belgique, à la façon dont on quitte le giron maternel, et on le retrouvera quelques années plus tard, de retour au pays, marié et bientôt employé du Chemin de fer avant que son passé ne lui soit renvoyé d’une manière pour le moins ironique.

    Les trois protagonistes de ces histoires narrées avec le talent de conteur qu’on connaît à Claude Raucy ont la particularité, comme le souligne la quatrième de couverture, d’être des personnages insignifiants, à la limite de la veulerie, à la différence du premier, plus fin, plus cultivé.c._rauct_venise.jpg

    En tout cas, le héros à la sarbacane semble ballotté au gré du vent de l’histoire, il n'est guère animé par le souci de prendre son destin en main ou de modifier la trajectoire de son existence, il fait partie de ces êtres qui sont les jouets des circonstances qui feront d'eux des héros ou des victimes, la proie du pire comme du meilleur. Il y a en Baptiste de l’Étranger de Camus, du Lacombe Lucien du film de Louis Malle (écrit avec Modiano) et cette incapacité à penser ce qui lui arrive, ce qui, d’après Hannah Arendt, caractérise l'être susceptible de se faire l'instrument du mal.

    L’art de Raucy consiste à installer son lecteur au coeur de ses récits en liaison avec la nature (par exemple, ces chapitres placés sous le signe des cerises ou des sureaux), la vie à la campagne, et insidieusement, presque à son insu, à lui faire se demander quelle aurait été sa position dans la situation des personnages. Tout en suscitant notre intérêt de lecteur, il nous fait nous poser la question du bien et du mal et, par extension, nous interroger, par les récits qu’il donne à lire et à vivre, sur la morale de nos propres histoires. 

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Éditions MEO

    Le blog de Claude RAUCY


     

  • N'OUBLIONS JAMAIS LES CARESSES d'ÉVELYNE WILWERTH (Éditions M.E.O.)

    2017-01-25_143808_ill1_CARESSES-1.jpgLe tourbillon de la vie

    Une place en demi-cercle un 21 juin dans une capitale européenne entre 14 heures 20 et 19 heures 09. Le décor est bien planté et le cirque, le cycle de la vie va pouvoir opérer le temps d’une après-midi caniculaire.

    Une dizaine de personnages, y compris un animal et une plante, vont subir les affres de l’extrême chaleur. Un couple adultérin présent sous le prétexte d’un colloque, une châtelaine et son père, un enfant et sa mère, une artiste peintre hantée par Nicolas de Staël et ses bleus, un réceptionniste en surpoids, un SDF et son chien, une plante esseulée et assoiffée…

    Evelyne Wilwerth relate les séquences de manière chronologique sous divers angles, de façon à balayer le pourtour de l’espace. L’action évolue au fil des différents points de vue et ce qui apparaît d’abord de façon éclatée s’organise en l’histoire d’un lieu à tel moment, comme notamment dans un de ses précédents livres, Hôtel de la mer sensuelle, et un peu à la façon de ces travaux perecquiens circonscrivant toutes les péripéties survenant en un endroit donné (Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, La vie mode d’emploi).

    Pour ce faire, l'écrivaine malmène la syntaxe, la ponctuation, utilisant tantôt des phrases brèves, faites de quelques mots, tantôt des phrases longues épousant le mouvement, la course du temps ou la courbe d’un instant. Elle use d'un langage performatif pour faire ressentir le tourbillon de la vie.wilwerth-caresses.jpg

    « Vous tournez, vous me contournez, je tourne, je tourne sur moi-même, la fièvre monte déjà, je répète Vous Vous, l’enroulement est rapide très rapide puis soudainement lent très lent étiré long infiniment long il devient un immense vertige les murs dansent  déjà les parfums m’enivrent et soudain Vous serrez fort si fort trop fort vos yeux sont des braises je lâche un cri je vais défaillir  Vous me soutenez  Vous me redressez violemment la tête de la fureur de votre regard je gémis et soudain c’est le déroulement sauvage et moi je »

    Tous les personnages de cette comédie urbaine sont comme enfermés (souvent à deux) dans leur histoire, et le ciel plombé, l’atmosphère étouffante, la catastrophe annoncée sont à l’image de leur situation à ce tournant de leur existence.

    L’autre du couple fermé est plus ou moins présent, plus ou moins passé, il ne permet plus l’évasion, pris lui-même dans la relation maladive, le cercle vicieux qui s’est établi et qui court à sa perte. Il faudra un drame, peut-être un meurtre, en tout cas une victime expiatoire, une remise à plat des choses et des chronos à l'instant zéro pour que les protagonistes du récit, en réalisant le manque d’amour dont ils souffraient de même que le lien rompu avec la terre, le centre vital de leur être, repartent de plus belle dans la ronde des jours...  
    Une fois encore, Evelyne Wilwerth donne un livre éclatant qui a du style, de l’allant et une morale aussi que vive que bouleversante.    

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Éditions MEO

    Le site d'ÉVELYNE WILWERTH

  • LA ROUTE DES CENDRES de CLAUDE DONNAY (Éditions M.E.O.)

    route-cendres-1c.jpgL'homme rompu

    À bientôt quarante ans, David Guesdon franchit la barrière de bois de son domicile sans se retourner. Mais, contrairement aux autres jours, il ne se rend pas à la gare de Bobigny pour aller au boulot; il enjambe les rails pour se diriger vers la Nationale et faire du stop. Mais que fuit David qui prend comme avatar William Jack, formé des  prénoms des écrivains emblématiques de la Beat generation? Et qu’emporte-t-il dans son sac qui lui casse le dos ?

    En se dirigeant vers le Nord, un peu à la façon du McCandless d’Into the wild (vers le blanc, le froid, l’effacement, le recouvrement du passé?) à pied, en voiture et même en péniche, jusqu’aux Pays Bas en traversant la Belgique, il va faire des rencontres remarquables (surtout des femmes, ces « inconnues au regard qui encensent ta journée ») qui seront autant de stations dans sa fuite en avant et sa marche du souvenir. Car il se remémore Séréna, la femme qu’il a laissée et sans doute assassinée après cinq ans de vie commune, en des fragments qui composent un portrait attachant d’une femme insaisissable qui se sentait mal aimée. En la racontant, il dévoile aussi bien des pans de son enfance auprès d’une mère qui lui a toujours préféré son frère et l’a programmé à devenir un handicapé du cœur, un fuyard de ses propres sentiments...

    Autant William Jack est avide de moments de vive émotion sensorielle « où l’on se sent vraiment vivant », autant on le sent incapable de se donner entièrement et exclusivement à un être, délaissant en permanence le sujet de son affection pour une quête impossible, préférant la perfection du rêve à l’imparfait du réel. David Guesdon possède une mentalité de voyeur même si celle-ci n’exclut pas des plongées dans la pure sensualité mais des immersions ponctuelles qui ne modifient pas en profondeur sa structure mentale et affective.donnay-web-paysage.jpg

    « William Jack ne s’aime pas, mais le plus grave, il le sait maintenant, c’est qu’il ne peut aimer vraiment. Cette faille, ce vertige, ce vide qui sourd de lui, Séréna l’a perçu avec sa sensibilité de femme rompue à toutes les fragilités, à toutes les délicatesses.  » Plus loin, on lit que « Séréna en avait pris conscience très tôt et ce que William Jack prenait pour une froideur de son être n’était qu’une protection contre le sentiment que William Jack ne pourrait véritablement l’aimer. »

    Jan et Dries, un couple de Hollandais qui l’embarquent sur leur péniche descendant vers Rotterdam, représentent  pour l’homme rompu, le vagabond céleste qu’est David/William, le couple rêvé, rassurant, qui respire la complicité amoureuse.

    Un roman juste et beau (à l’image du titre et du final) écrit dans une langue fluide qui fait le partage entre le récit et des moments de pure poésie. Le genre du road-trip, parfaitement maîtrisé, est le prétexte à relater une cavale, reflet d'une fuite intérieure, mais aussi à raconter un amour impossible et qui puise dans la conscience de cette impossibilité sa grandeur. La route des cendres est aussi bien (parmi d’autres interprétations) un roman sur la lumière qui éblouit sans nourrir et l’attente de l’ombre, sur l’impossible enracinement et la vanité du voyage, sur la difficulté à vivre ici et maintenant en regard du bleu rêvé du ciel et de l’amour des femmes…   

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Editions M.E.O

    Le blog de Claude Donnay et de Bleu d'Encre

    Claude Donnay sur Matélé pour présenter son roman

  • COUPABLE D'AVOIR DANSÉ LE CHA-CHA-CHA de Guillermo CABRERA INFANTE

    51qXhBk%2BKML.jpgTrois danses coupables

    « Il pleuvait. La pluie tombait avec fracas entre les colonnes vieilles et vermoulues. Ils étaient assis et lui regardant la nappe blanche. Il y avait autre chose que l’ennui de la pluie soudaine… »

    Trois fois tandis qu’il pleut dehors un homme déjeune avec une femme dont il nous est fait une remarquable description. Cela se passe à La Havane dans les années 50 ou 60. Dans la première histoire, l’homme et la femme assistent à un rite africain de type vaudou ; dans la seconde, la plus légère, la femme va  d’une certaine façon disparaître sous la pluie. Dans les deux premières histoires, un non-dit relatif à la relation des deux amoureux, quelque chose de l’ordre de l’interdit, est évoqué sans être explicité.

    Dans la troisième histoire, plus politique, vers laquelle tendent les deux premières nouvelles, le narrateur va avoir affaire à un commissaire du peuple venu lui demander d’infléchir la ligne éditoriale de son supplément culturel. Cela nous vaut une démonstration anticommuniste brillante mais risquée pour le narrateur qui joue gros. Il démonte avec humour et brio le vocabulaire révolutionnaire et la paranoïa de type communiste à propos de tout ce qui relèverait de l’impérialisme forcément américain.

    Un épisode sans doute inspiré de la propre expérience de l’auteur qui fonde un journal culturel de 59 à 1961 pour prendre ensuite, en 62, ses fonctions d’attaché culturel en Belgique, manière de l’éloigner de Cuba. Il rompra définitivement avec le régime castriste en 65 pour s’exiler en Espagne puis à Londres. Comme d'autres exilés: Reinaldo Arenas, Severo Sarduy, Zoé Valdés, Eduardo Manet... Comme aussi Abilio Estévez, Guillermo Rosales, Carlos Victoria, José Manuel Prieto, Eliseo Alberto, Karla Suarez… 

    Cabrera Infante dont la « virtuosité n'a d'autres limites que notre disposition à nous laisser entraîner par son écriture dans une fête de l'intelligence, de la grâce et de la sensualité » meurt à Londres en 2005 à l’âge de 75 ans.

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    Guillermo Cabrera Infante et Pedro Almodovar en 1997

     

    Guillermo Cabrera Infante est l’auteur de Trois tristes tigres, son chef d’oeuvre, cité par ailleurs dans la liste des grands romans latino-américains par Javier Cercas dans son essai paru récemment en français sous le titre de Le point aveugle. 

    Ce petit livre s’affirme comme une composition littéraire en trois nouvelles qui chacune correspond à une danse: le rituel de la santeria, le boléro et le cha-cha-cha, né sous le régime de Batista en 51 et duquel on devait par la suite, sous Castro, nécessairement se sentir coupable comme l’exprime avec une belle malice le narrateur de la dernière partie.

    Une lecture vivement recommandée à ceux qui, bien mal informés, se complaisant dans le leurre ou ayant une idée de la liberté d’expression à géométrie variable, ont versé leur petite larme rouge lors du décès du dictateur cubain en parlant d’un système ayant résisté à l’impérialisme américain et qui serait resté vierge de toute dérive totalitaire…

    Éric Allard

     

    5538_1.jpgLe livre sur le site de Folio/Gallimard

    Panorama de la littérature cubaine en France

  • LES PAPYRUS OUBLIES de JEAN-POL SAMAIN

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    Aux origines du mythe

    Lors d’un chantier de construction en Israël, un coffre est découvert qui renferme des papyrus. Après un minutieux travail de traduction, l’entrepreneur du chantier au prénom de Mickaèl, qui est le narrateur de la première partie, celle qui se déroule de nos jours, et des chercheurs travaillant pour l’Autorité Nationale des Antiquités d’Israël prennent connaissance du contenu des parchemins.

    Les lignes qu’ils vont lire émanent d’un vieil homme au terme de son existence qui exerce la fonction de charpentier en Judée et dont les premiers souvenirs remontent en l’an 66 avant Jésus-Christ. Il faudra quelques chapitres pour comprendre qu’il s’agit de Yossef, fils de Jacob, et père de Yeshoua (Jésus). Yossef n’a rencontré Myriam de Joachim (Marie) que lorsqu’elle avait treize ans, en 9 avant J.-C. et que lui était déjà bien âgé, veuf d’une première épouse et père de plusieurs enfants dont Jacques et Simon... Un an plus tard, elle donnera naissance à Yeshoua. Yossef meurt en 6 après J.-C. alors que Jeshua n’est encore qu’un tout jeune homme et qui ne saura pas l’immense postérité que connaîtra un de ses fils.

    Outre les révélations et corrections qu’il apporte aux livres de l’évangile - et que je ne rapporterai pas pour ménager la surprise du lecteur -, le récit fait par le vieillard dresse le portrait d’un pays colonisé et dévasté par l’occupant romain qui cherche dans ses traditions des moyens de motiver la révolte du peuple autour de figures historiques à réactiver comme Elie. Le récit nous plonge avec une rare acuité dans la tête et l'époque de Yossef, sans afféteries ou marqueurs contemporains qui auraient dénaturé la pertinence du propos, et nous vivons la vie des Juifs de l’époque sous l’occupant romain et du cruel Hérode, peinant à gagner leur vie comme leur liberté et n’ayant, par exemple, qu'un âne comme seul luxe de transport pour leurs longs déplacements d’une région à l’autre.Gtk_Kr0l.jpg

    Dans le dernier chapitre qui réunit l’entrepreneur et les experts pour ce qu’on pourrait appeler leurs premiers commentaires de lecture, on déplore l’emprise aujourd’hui encore des religions sur les humains et l’usage politique qui en est fait pour faire s'affronter dans des guerres fratricides les croyants et non croyants. On souligne que cette relation des faits, ces "confidences" d’un homme au crépuscule de son existence donnent l’impression d’être transporté dans un monde irréel sorti de notre imaginaire. Les révélations que cet écrit contient remettent par ailleurs en cause le christianisme primitif et expliquent bien des mystères du Nouveau Testament, c’est pourquoi, dans la fiction relatée, le Vatican s’empare des rouleaux pour les enfermer dans la bibliothèque secrète du Saint Siège.

    Ce texte est le fruit d’un long travail d’historien qu’a réalisé Jean-Pol Samain sur la période rapportée et qui a déjà fait l’objet d’un ouvrage intitulé Des Sumériens à Jésus (La Société des écrivains, 2011).

    On aurait aimé en, peut-être, des chapitres alternés pour établir les connexions et résonances entre l’époque de Yossef et la nôtre, en savoir plus sur Mickaèl, le narrateur de la première partie qui se présente comme le découvreur des manuscrits, car lui aussi est un bâtisseur et un père de famille...

    L’avantage toutefois de l’option choisie par Samain, c’est que notre attention n’est jamais distraite du récit du vieillard et qu’on est plongé sans discontinuer dans l’histoire de cet homme presque commun qui, plus par hasard que par volonté, plus en témoin qu’en acteur, va jouer un rôle important dans l’histoire du monde et de la chrétienté.

    Le livre comprend un glossaire très clair d'une vingtaine de pages sur les principaux personnages historiques évoqués.

    Une belle surprise littéraire qui mêle connaissances historiques et art de la narration.

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Éditions Poussière de Lune

    Des Sumériens à Jésus de Jean-Pol Samain 

     

  • À UN MOMENT DONNÉ de THIERRY RADIÈRE (Tarmac Éditions)

    b0188f_882e9364f3934ad189c3c622807c4118~mv2_d_1447_2552_s_2.webpMoments d’inertie

    Voici six nouvelles écrites à la première personne pour s’identifier d’autant plus aux expériences vécues, souvent sur le mode de l’angoisse, par des personnages en quête d’un nouveau sens à donner à leur existence.

    Dans L’Intersection, une vieille dame atterrit sur le pare-brise du véhicule du narrateur qui ne l’a pas vu venir mais malgré que la victime soit en bonne santé l’inquiétude du conducteur ne tarit pas…

    Dans L’Océan,  un garçon accompagnant sa sœur cadette dans la mer s’en revient sur la plage tandis qu’il la regarde dériver, incapable de rien faire pour la sauver. Il disparaît dans le sable tandis que sa petite sœur est menacée de se noyer...

    Dans L’Épicerie, un jeune garçon collectionneur de pierres, très rêveur, manque de tomber dans un trou bien réel…

    Dans Le Couloir, la non moins oppressante nouvelle du recueil, un enfant de huit ans qui ne sait pas dormir descend regarder en cachette de ses parents un western derrière la porte vitrée séparant l’étroit couloir du salon où eux-mêmes regardent le film du dimanche soir. Il met en jeu toutes ses ressources mentales pour  remonter le fil de sa mémoire vers l’initial vrai souvenir de sa petite enfance… Le sujet m'a fait penser à L’Aleph de Borges dans lequel un homme a découvert, enfant, la totalité de l’univers sur la dix-neuvième marche de l’escalier étroit menant à une cave.

    À Table, une petite fille demande à ses parents leurs préférences. Ses questions amènent ceux-ci à se replonger dans leur passé tandis que la mère peine à retrouver un mot…

    Dans L’Ascenseur, le homme et un adolescent font face à une panne de l’appareil qui les plonge, qui plus est, dans le noir. Les deux utilisateurs vont à cette occasion faire chacun un pas vers l’autre…Radi%C3%A8re-Thierry-e1406018153430.jpg

    Dans chacune de ses histoires entraînant le lecteur dans une expérience des limites, et qui racontent le franchissement d’un point de bascule, le narrateur est amené à s’interroger sur lui-même, à changer de perspective sur son avenir, à modifier son point de vue sur l’existence et donc la direction à donner à sa vie...
    Face à l’émoi provoqué par la perte de ses repères, ce qu'il craint le plus, c’est de perdre la mémoire, le fil de ses souvenirs, le profil de son histoire. C’est souvent le recours au passé, comme seule marque identitaire, de reconstruction provisoire de soi, qui le soutient dans l’épreuve traversée. Il puise dans le souvenir l’énergie pour affronter l’indicible, l’imprévu, l’accident qui ont arrêté ou fait dévier sa trajectoire. Pour sortir de l'auto-enfermement soudain, de l'aliénation à soi-même. Et la force de rétablir l’équilibre, de reprendre le contrôle de son existence. 

    Dans L’Ascenseur, le narrateur fait appel au souvenir de lecture d’un roman de Jean-Paul Dubois pour gérer la crise d’angoisse consécutive à la panne de l’appareil. Même s’il devra s’assimiler la fiction, l’adapter à la situation vécue pour l’intérioriser, elle aura été son ultime secours en la circonstance, son crampon mémoriel pour ne pas sombrer, et puis poursuivre l’escalade...

    À un moment donné, le temps se suspend, l’enfance n’est jamais loin, en embuscade, avec son lot de spectres, de mystères enfouis et non élucidés, prêts à fondre sur nous comme avant. Devant soi, comme face à une intersection, apparaît l’embranchement des possibles, la conscience de soi reconnectée au passé, avec l’appui de l’imagination, cet organe essentiel, qui nous fait tout repenser. Forts de cette révélation, par l'entremise du verbal intériorisé ou de l'écrit, les moi fictifs ou bien réels de Thierry Radière voient plus clair pour se frayer un chemin davantage personnel dans le chaos du monde. Et l'histoire de leur passage pourra servir d'enseignement pour traverser les ornières de notre parcours de vie, les accidents de notre propre histoire…

    Éric Allard

     

    Le livre sur le site des Editions Tarmac 

    Sans botox ni silicone, le blog de Thierry Radière

     

  • MA VOISINE A HURLÉ TOUTE LA NUIT d'ANNE-MICHÈLE HAMESSE

    couverture-ma-voisine...jpg?fx=r_550_550Nouvelles du temps qui passe et de l’amour qui reste

    Anne-Michèle Hamesse a l’art de l’incipit qui happe, qui fait mouche pour nous emporter dans ses histoires.

    Ce qui frappe à la lecture de ces dix récits, c’est la variété des genres employés, tous unis par une écriture enveloppante, fluide musicale, qui prend les mots dans les rets de ses phrases pour ne plus nous lâcher. 

    Anne-Michèle Hamesse décrit, à l’instar d’Aragon, l’amour qui n’est pas - ou plus - heureux, des êtres, souvent des femmes, au bout du chemin de l’existence qui trouvent toujours à s’émouvoir, au fond, en ayant troqué des plaisirs vifs contre des satisfactions plus abordables, en savourant mieux le temps qu’il reste. Ce sont des nouvelles nostalgiques dans le bon sens du terme, qui accrochent tant de vives émotions en un temps et un lieu donnés qu’elles nous les rendent précieuses et, finalement, inoubliables.

    De ces moments sauvés du tourbillon de la vie et du flux de l’existence, elle fait des histoires à raconter avec un début, un développement et une fin, jamais anodine, toujours surprenante, qui n'excluent pas la poésie ni la sensualité.

    Les récits possèdent souvent un retournement, une déviation par rapport à la conclusion annoncée, qui nous montrent que les choses ne sont jamais aussi simples que telles qu’on les présente, avec des je qui sont des autres et le proche qui se révèle notre reflet dans un miroir. Comme la narratrice de la nouvelle éponyme ou celle de Loterie qui dénigre la pingrerie de sa sœur, ou encore du couple de Pas de deux en vacances de neige dans le Valais Suisse... Effets de symétrie, sens de la permutation.amh.jpg?fx=r_550_550

    Ou bien s’agit de personnages qui retombent sur le sol de leur existence après un envol, un déséquilibre, en (dé)niant parfois ce qu’ils ont appris en traversant les apparences, après un passage par une sentier de traverse ou une voie parallèle comme la Gina d’Intermezzo et la Juliette de La vallée du Kashmir qui croient comprendre que leur homme la trompe mais feront comme si ce de rien n'était; comme Monsieur Perdange qui fête un 80ème anniversaire de rêve ou Judith découvrant le papier gris de son amie Cerise puis l’oubliant, ou encore les spectatrices des films d’amour qui concluent par la voix de l’auteure : « L’amour finit toujours par revenir. Ou alors plus jamais. »

    Un recueil de dix récits que je vous défie d'abandonner avant d’en avoir lu tout, jusqu’à la dernière ligne.

    La photo de couverture est signée Claire Veys.

    Éric Allard

     

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

    Le site d'Anne-Michèle Hamesse

     

  • FOUDRE EN CAVALE de FRANÇOIS DEGRANDE (Bleu d'Encre Éditions)

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    L’art de l’invisibilité

    Dans l’éclairante préface qui introduit à la lecture du recueil, Sorin C. Stan pointe deux des thèmes qui irriguent le recueil, l’aliénation et le dédoublement, qui se déclinent aussi bien dans la figure du double en miroir, de l’inversion du regard ou ce souci de cavaler hors de soi pour éviter les orages intérieurs.

    À la lecture, on réalise que la dualité est ce qui permet de faire diversion, d’échapper aux balles comme à la foudre, de sortir de l’aliénation qui nous mine ; la foudre étant ce qui brise, met en lumière les pièces qui nous constituent pour opérer l’inconscient. Pour voir l’autre bout du monde, il faut des jumelles comme le montre bien de manière métaphorique un des textes du recueil. L’homme voit double tant qu’il ne voit clair pas en lui...

    On devine des blessures d’enfance dues peut-être à cette double enfance de Leforestier (chantée par Julien Clerc), à une double culture, à un sentiment de scission intérieure…

    Nombre de personnages mis en scène ont un secret à cacher. Ils ont des problèmes de vision, avec le temps (qui contraint à la ponctualité et menace de mort) et l’argent (qui les pousse à la mobilité), avec le sommeil (l’enfant qui raffole de la lumière des frelons) et les arbres qui attirent la foudre, et ils visent à se rendre irrepérables sur la carte du tendre et à voir tout, à (se) recomposer comme à réécrire le monde. 

    Le message

    doit être renversé

    pour être compris

    Dans la mythologie grecque, l’orage est l’arme de Zeus qui va vaincre Cronos, le propre père de Zeus. Se rendre invisible, immobile, en pièces, comme la bête à deux dos, nous préserve de ses coups.

    La schizo-

    phrénie reste

    le meilleur moyen

    de se prémunir contre

    la fou-

    dre

    Notons les coupures des mots schio-phrénie et fou-dre, somme toute reliées dans leur division même. 

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    Autre figure mythologique présente en sous-texte, Œdipe, qui fera le sacrifice de la vue après avoir vu clair dans ses ascendants. La ressource de la vision se trouverait-elle dans l’invisibilité, dans le fait de voir au-delà des apparences ?

    En voyant,

    il ne verrait rien.

     

    Tout en ne voyant rien,

    il verrait tout

     

     (…)

     

    C’est bien cela

    mon art !

    Travailler

    avec l’invisible

    La pieuvre, un des très beaux textes du recueil, fait penser à la Méduse dont la chevelure est faite de serpents entrelacés et qui pétrifie tout être qui la regarde. Elle perdra la tête; de son sang naîtra Pégase qui sera ensuite en charge du tonnerre et des éclairs. La pieuvre de Degrande évolue dans la mer mineure et noie dans l’encre amère ses leurres.

    Autant de motifs forts qui conduisent à la réflexion, au sens optique du terme, et au retour sur soi, exprimés dans une langue neuve, vive, construite, avec un sens consommé du conte et de l’ironie, voici de quoi propulser l’auteur parmi les belles voix (car François Degrande est aussi compositeur et interprète) qui vont compter, avec son complice Olivier Terwagne, dans les années à venir.

    Éric Allard

     

    Le livre sur le site des Editions Bleu d'Encre

    Le site de François Degrande

    Découvrez neuf chansons de François Degrande sur Soundcloud !



  • CONTES ESPAGNOLS de LORENZO CECCHI

    couverture-contes-espagnols-1.jpg?fx=r_550_550Littérature fine

    Neuf contes drôles, exquis, intelligents !

    Dans L’andalouse, avec un petit a, un homme amateur de sauce andalouse se plaît à croire que la compagne d’un ami (il reçoit le couple chez lui) qui le soigne d’une blessure à l’arcade sourcilière causée par une prise de bec avec cet ami est espagnole parce qu’elle s’appelle Conchita…

    La femme de la nouvelle suivante, une Espagnole de souche, elle, se dispute avec son mari lors du vernissage d’une expo de Bram Bogart à Bruxelles où elle est venue le rejoindre avant que le narrateur, en habile séducteur, ne parvienne à approcher la bouillante épouse humiliée qui ne pensera qu’à se venger…

    La Chevrolet mêle un souvenir d’enfance et un différend entre deux voisins, un Italien sans véhicule et un Espagnol ayant troqué sa vieille Skoda contre une rutilante Chevrolet.

    La der des ders, peut-être la nouvelle la plus originale de l’ensemble, par sa forme épistolaire, met en scène une ultime discussion vive et virtuelle entre deux hommes aux egos surdimensionnés qu’une relation amicale ancienne unit par-delà la distance qui les sépare.

    Le gastronome est un régal de mots et de mets qui pose un questionnement sur l’inclination à la nourriture quand elle prend certaines proportions…

    Les deux nouvelles suivantes, au-delà des anecdotes rapportées, dressent un parallèle entre le monde de l’entreprise d’hier (dans VRP), fonctionnant sur le mode du paternalisme, et d’aujourd’hui (dans Drink d’adieu), basé sur le combat économique sans merci et le manque de considération dont sont l’objet les employés. On retrouve là la veine autobiographique de Cecchi à l’œuvre depuis Nature morte aux papillons, son premier roman paru au Castor Astral, qui sait si bien s’appuyer sur ses expériences personnelles pour en tirer des histoires fortes emplies d’humanité et d’autodérision.

    Les deux dernières nouvelles, Spanish Jazz Project et Gesualdo, rendent hommage à leur façon à deux musiciens, Carlo Gesualdo et Michel Mainil, un musicien de la fin de la Renaissance et un saxophoniste de jazz belge toujours bien vivant.

    L’ultime nouvelle du recueil, dans une merveille d’écriture concise et raffinée, raconte le premier mariage de Carlo Gesualdo da Venosa, noble napolitain de la fin du XVIème siècle par ailleurs musicien de madrigaux et de musique religieuse alors que Naples est dirigée par un vice-roi nomme par le roi d’Espagne. Le prince se montrera d’une cruauté sans égale quand il devra laver son honneur sali par l’adultère de son épouse commis avec un duc espagnol. Dans la quatrième de couve,  il est justement conseillé d'écouter, pour l'apprécier autrement, la musique de Gesualdo pendant et après lecture de la nouvelle. 

    Les allusions à la culture ibérique sont toujours subtiles, c’est la cerise sur le gâteau de ce repas littéraire en neuf plats, goûteux et délicats à souhait, pour palais fins, exclusivement.

    Ce neuf bouquet de nouvelles qui a, en partie, trouvé place sur ce blog l’été dernier, est remarquablement illustré par Jean-Marie Molle, fondateur du groupe Maka, dans des tableaux judicieusement composés des éléments cruciaux de chaque récit.

    Éric Allard

     

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

    Ma lecture d’Un verger sous les étoiles de Lorenzo Cecchi

    Ma lecture de Nature morte aux papillons de Lorenzo Cecchi

    Le site de Jean-Marie Molle

    La page de Michel Mainil

     

    Lisa Rosillo (Vocal)
    Michel Mainil (Sax)
    Alain Rochette (piano)
    José Bedeur (Double Bass)
    Antoine Cirri (Drums)

    Ave dulcissima Maria
    Sacrae Cantiones, Liber Primum 1603
    Vox Luminis
    Eglise de Minimes, Bruxelles - Bozar
    Oct 2013
    Zsuzsi Tóth, Sara Jäggi, Kerlijne van Nevel
    Barnabás Hegyi, Raffael Höhn
    Philippe Froeliger, Robert Buckland
    Olivier Berten, Tomás Lajtkep
    Pieter Stas, Lionel Meunier (artistic direction)

  • IMPALA de MARIE-THÉRÈSE CARLIER

    impala.jpgSur le fil du temps

    Marie-Thérèse Carlier a écrit trente poèmes qui, à l’instar des pique-bœufs se nourrissant des parasites vivant dans le pelage de l’impala, cette antilope africaine, allègent l’humain de ce qui contamine l’existence mais lui donne aussi son prix : souffrances et affres dues au temps qui passe, injustices, solitude et indifférence…

    La poétesse dit la conscience de vivre en équilibre sur le fil du temps, à la pointe du présent, entre un passé qui se languit et un horizon inatteignable. Et souffre de se sentir inapte à broyer les malheurs.

    Dans Sur terre…, elle dresse un parallèle juste et touchant entre le petit et l’aïeu, tous deux aux extrémités du chemin de la vie.

    Elle aspire à une sorte de conversion du plomb en or, à la victoire sur les tous les maux, au triomphe du bien sur les faiblesses.

    Comment transcender le mal en substance divine ?

    Comme l'impala, elle est toujours sur le qui-vive, volontiers proie mais prête au combat pour défendre son droit à l'existence. carliermttete.jpg

    Les poèmes témoignent de tout ce qui altère la joie de vivre, en des vers austères comme en phrases légères, en des chants parfois désespérés (je suis ramasseuse de larmes), en des odes à l’espérance, à l’imaginaire et au don de soi (je veux donner/ je veux aimer..), pour le plaisir propre (dans l’amour physique) ou pour venir en aide à autrui.

    Mais dans ce monde aliéné, il existe des poches de résistance, des lieux de résilience qui nous conduisent à poursuivre l’aventure. Marie-Thérèse Carlier dit bien le caractère duel du sang, cellules rouges de la vie, mais signe aussi, quand il s’écoule du corps, d’une fin prochaine.

    Le sang coule en nous, hors de nous,

    Invalidant sa propre résilience.

    Et elle ne manque pas de rappeler que le don de sang est don de vie.

    La panne d’écriture, le défaut d’inspiration sont assimilés à une impuissance à vivre tant l’écriture a pris de l’importance pour elle qui dit, à l’instar d’un Pierre Michon, que la muse commande, que le roi  vient quand il veut… Dans  le poème intitulé Renaissance elle lance : Ah ! Ma muse, où étais-tu ? Et cherche à définir sa nature : mage entre deux mondes, le réel et l’imaginaireCar les mots sont voués à apaiser les maux comme les meurtrissures de son âme… Car la poésie est à la fois une science et une passion.

    En somme, voici un recueil délivrant un diagnostic amer sur l'état de l’humanité et qui donne à parts égales des raisons de désespérer comme de croire mais qui surtout procure, si on sait les percevoir et en faire bon usage, des remèdes pour supporter les maux, une médication peut-être plus forte que le mal, plus passionnante et vivace aussi.

    Éric Allard

    Le livre sur le site de Chloé des Lys

  • KATHARSIS de MELISSA COLLIGNON

    m.jpgL'amour monstre

    Le meurtre de Marie Scalo a été filmé, posté et vu abondamment sur le site de son frère jumeau, Mathias, www.katharsis.be, qui stigmatise les auteurs d'incivilités. Ce qui apparaît comme un crime crapuleux donne lieu à une enquête menée par deux inspecteurs, Jolaway et Dordolo, auxquels on s’attache vite.  Beaucoup pensent alors que c’est Mathias le coupable, notamment Nina, la meilleure amie de Marie, qui ne supportait pas son frère et avait observé son côté manipulateur. Comme dans toute enquête, les soupçons vont porter sur divers protagonistes proches des jumeaux et l’auteure, Melissa Collignon, va nous balader habilement au gré de son montage rapide qui alterne les scènes et les époques, les personnages et leurs travers.

    Mais le point aveugle du roman, pour reprendre la terminologie de Javier Cercas dans son essai sur la littérature récemment paru chez Actes Sud, c’est la relation ambiguë, sombre et insondable, réflexive au premier sens du terme, qui lit les deux jumeaux.

    Au centre du roman, écrit Cercas, se trouve une question sans réponse, une énigme non résolue, un point aveugle (…) à travers lequel le roman voit (…), le roman parle (…), une fissure à la fois minuscule de sens et source principale du sens.

    Le second roman de Melissa Collignon (après L'Avalant), très bien conduit, minutieusement écrit et haletant, ménage son lot de surprises mais n’épuise jamais cette relation obscure qui fonde le récit et que la disparition de la sœur vient en quelque sorte interrompre, presque par accident, comme pour épargner au lecteur de plus terribles révélations...

    Et faire réfléchir in fine sur la notion de morale et de responsabilité.   

    Ce n’est pas la moindre réussite de ce roman que de n’avoir pas épuisé le type de lien qui unit ces jumeaux-là, de l’avoir remarquablement fait émerger sous forme de récit à la conscience du lecteur, un moment certainement épouvanté par ce qu’il entrevoit, pour aussitôt replonger le point aveugle dans les ténèbres dont, sans le subterfuge littéraire que constitue le roman à suspense, ce mal insensé, cet impensé de la vie (on pense à la littérature du mal de Bataille et à l’interdit de l’inceste), n’eût pu être mis en lumière.

    Un livre qui, sous les dehors du jeu de cache-cache inhérent au genre du  polar et du thriller, fait le lecteur s’affronter à ses démons en lui donnant à voir tout le spectre des choses humaines, tout en lui offrant les moyens de surmonter ses peurs et fascinations, et presque d’en rire.   

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Éditions Dricot

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  • LES AVENTURES DE BILLY de MARCELLE PÂQUES et CATHERINE HANNECART

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    Un ours pas comme les autres

    Billy est l’ours en peluche de Clara. Un jour, sa mère, comme toutes les mères momentanément exaspérées par leur enfant, pique une colère et jette la peluche par la fenêtre. C’est l’hiver et Clara craint tellement que Billy ne prenne froid qu’elle sort pour le récupérer. Mais la porte de la maison familiale se referme derrière elle, ce qui la condamne à mourir de froid dans la neige si n’intervenait pas une bonne fée pour donner à cette histoire un tour heureux et tendre.Marcelle.jpg

    C’est la première des quatre histoires que nous narre Marcelle Pâques avec un art consommé de conteuse et de grand-mère (le livre est dédié à ses cinq petits enfants).
    Dans la seconde, Billy, de nouveau investi des pouvoirs que lui a conférés la fée, va aider un jeune prince à être heureux pour régner plus tard avec bonheur sur son peuple. Dans la troisième, l’ours magique a pour mission de permettre à une école d’invalides de gagner une épreuve de créativité. Dans la dernière aventure, Billy retrouve Clara devenue une dame âgée et lui donne une idée pour occuper son temps après une opération qui l’empêche d’exercer son métier de médecin.

    Billy, on l’aura compris, est un ours réparateur de chagrins et dispensateur de joie. Ce livre à lire à des enfants ou à leur faire lire donne à imaginer d’autres histoires de Billy et ce n’est pas le moindre mérite des deux auteures de ses jours, Marcelle Pâques pour le texte enchanteur, et Catherine Hannecart pour les nombreux dessins offrant par ailleurs une palette diversifiée de ses talents d’illustratrice. 

    Le texte et les illustrations ont été remarquablement mis en espace par Marie Campion sur une cinquantaine de pages de format A5 en paysage propice à la lecture et la rêverie.

    Un cadeau de Saint Nicolas ou de Noël tout trouvé en cette période de fêtes enfantines à venir.

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Editions Chloé des Lys

    Le blog de poésie de Marcelle Pâques

     

  • JEUX DE MOTS, JEUX D'AMOUR d'ANNA GOLD

    41ALSGK99-L._SX352_BO1,204,203,200_.jpgLes jeux de l’amour et du hasard épistolaire

    La consonance entre le mot  « mot » et le mot « maux » a sans doute conduit inconsciemment écrivains et lecteurs francophones à envisager la littérature sous l'angle du casse-tête ou bien de la complainte, de la confession, de l'analyse sentimentale... 

    Dans ces trois nouvelles épistolaires, écrites sous la forme d’un échange de lettres, et non de mails, pour redonner au temps de l’attente sa dimension romanesque, Anna Gold joue sur le suspens ainsi créé pour faire appel à notre imaginaire et susciter notre intérêt. Qui ne s’éteint pas tout au long de la lecture et est récompensé chaque fois d’un bel effet de surprise.
    Dans la première lettre de la première nouvelle éponyme déposée sur le pare-brise de la voiture d’un homme qui s’adonne au sport dans une salle dévolue à l'entretien physique du corps, une femme manifeste son désir de nouer une correspondance à distance avec lui…  
    Si l’échange de lettres qui va suivre laissera peut-être deviner à certains le nœud de l’intrigue, la dernière missive, elle, fera certainement mouche par son caractère soudain et particulièrement touchant.

    Dans la seconde nouvelle, Des maux d’amour, une vieille aristocrate tente de renouer dans une suite de lettres qui restent d’abord sans réponse le lien avec sa fille qu’elle n’a plus revue depuis vingt ans après que la jeune femme a fui le château familial... Là aussi, les deux lettres qu’elle recevra feront s'effondrer, tel un château de cartes, toutes les illusions d’une existence.

    La troisième nouvelle, Les enjeux de l’amour, met en correspondance deux  hommes. Un homme d’aujourd’hui, dépassé par les changements de règle en vigueur dans les relations homme-femme où la gent féminine aurait pris l'ascendant, et un « spécialiste des femmes » italien dont nous ne dévoilerons pas l’identité ; le premier va quémander les conseils du second à travers les siècles…

    Les trois nouvelles s'inscrivent dans la continuité de l’œuvre, surtout théâtrale (les lettres ne sont-elles pas le lieu d’une mise en scène d’un sentiment, d’une manœuvre d’approche?), d’un Marivaux au motif que les époques n’altèrent pas l’amour : les sentiments, les émotions, les sensation traversent les âges, seuls les codes changent au fil du temps et ce, sans entraver les constantes qui ont établi les fondements de l’amour.

    La maison d’édition a particulièrement soigné l’enveloppe de ce recueil de lettres d’autant plus qu’il reste malgré ce traitement d’un prix très abordable. Outre ses qualités intrinsèques, il constituera à coup sûr un excellent présent pour, à l’occasion d’une fête ou l’autre dont l’époque est friande, renouer le lien avec un être cher dont on est sans nouvelles ou réinstaurer ce type de communication à distance, beaucoup moins usité à l’ère des messages électroniques, qui permet un retour aux jeux par trop négligés de la séduction et du hasard.

    Éric Allard

    Le livre sur le site de l'éditeur

    Le site d'Anna Gold