LU & APPROUVÉ (LECTURES d'ÉRIC ALLARD)

  • RÉMINISCENCES de NATHALIE FICOT

    couv11189673.jpgInspirations profondes

       Le premier recueil de poèmes de Nathalie Ficot (paru en 1999) est semblable au Petit Théâtre, le poème qui l’ouvre. Mille échos y tintent, il est plein d'inspirations profondes, d’odeurs et de parfums, de peurs et de voeux qu’elle met en relation, à l’instar des correspondances baudelairiennes. Un Petit Théâtre qui met en scène et fait jouer des sentiments bien ancrés au cœur de la poétesse car ils la fondent et constituent le moteur de son écriture.

       Ce qu’elle craint plus que tout, comprend-on, c’est de dilapider ce fonds : l’amour qu’on nous porte comme celui qu’on porte à autrui, l’innocence face au monde pour garder intact le besoin de le transformer selon nos espoirs, de même que la capacité de former des rêves plus grands peut-être que le monde.

       Mais d’abord, écrit-elle :

    Ce Théâtre a une âme,

    Ecoutez-la chanter ! 

       Et on l’entend chanter avec les mots liberté, paix et amour au long des quarante-sept poèmes qui composent Réminiscences. Des poèmes à formes fixes et qui se déclinent même, avec bonheur, en alexandrins. Nathalie a le sens du rythme et on devine que, si elle s’en tient encore aux contraintes classiques, elle ne va pas manquer de lâcher la bride de la métrique et de l'usage de la rime.

       Les tendres paroles qu’elle adresse à Sarah, « la petite fille assise sur [son] lit, qui [la] regarde écrire les choses de la vie », on peut penser qu’elle se les adresse à elle-même :

    Ne grandis pas trop vite, reste dans ton cocon,

    Protège-toi contre les méchants, les amers.

    Je sais que, simplement, de ta voix au doux ton

    Tu les adouciras, petit bout de guerrière.

       Tout le recueil aspire à se souvenir des belles choses. Il milite pour une résistance aux forces d’effacement (de nos songes et de nos serments) et pour une reconnexion aux sensations et valeurs qui nous ont éveillé au monde, qui dès lors nous ont constitués en tant qu’entité morale mais qu’on finit trop souvent pas laisser se fondre dans les flots de l’amertume et de l’indifférence.

       Le poème se clôt sur un bel éloge de l’amitié, qui serait partage inconditionnel et soutien réciproque, à laquelle elle redonne une saine vigueur. Voilà un recueil qui nous réconcilie avec les forces vives de notre être, celles qui font à jamais battre nos coeurs.

    Éric Allard

     

    Le recueil sur Amazon

    Les chroniques de NATHALIE DELHAYE sur Les Belles Phrases

     

  • DES JOURS QUE JE N'AI PAS OUBLIÉS de SANTIAGO H. AMIGORENA

    002771401.jpgUn livre à oublier !

    Un homme dont l'épouse a une liaison menace de se suicider sur cinq chapitres courts. Au début du sixième, il écrit : L’écriture est un suicide perpétuel. Pour faire tomber la pression dans son couple, il part pour l’Italie et relate sous la forme d’un journal de voyage son périple. 

    Le narrateur est écrivain et la mère de ses enfants est comédienne. C’est un récit, à peine romancé d'une histoire vécue. Elle remonte, au moment de sa parution en 2014 à une dizaine d'années. La femme dans la vie réelle, c’est Julie Gayet et l’homme, c’est Santiago H. Amigorena lui-même, scénariste de bons films des années 90 et 2000 (notamment pour Cédric Klapisch), et, par ailleurs, auteur remarqué de chez P.O.L. depuis 1998.

    Il entrecoupe son livre, qui alterne péniblement le « je » et le « il », d’extraits des Lettres à Lou d’Apollinaire, la seule lecture dont il est capable en cette période, on veut bien le croire, insupportable, de sa vie. La seule lecture aussi qui vaille dans ce volume qu’il nous est donné à lire.AVT_Santiago-Amigorena_2602.jpeg

    Le narrateur ou son « il » serine à tout propos son souci d'être écrivain - et rien d'autre - , son statut d’écrivain plus obstiné qu’effectif, vu ce qu’on en aperçoit, car, du début du livre à la fin (à laquelle on aspire ; vite qu’il revienne d’Italie et qu’il réintègre son foyer!) de cette supplique. Mais son odyssée dure 250 pages, heureusement de petit format et, heureusement, comme on l’a dit, parsemée des passages d’Apollinaire qui nous apportent une belle respiration littéraire et qui nous font mesurer l’écart existant entre un écrivain-né et un écrivain en mal de reconnaissance…

    Dans une vidéo promotionnelle, aussi plaintive que l’est le roman, l’auteur déclare qu’il ne tenait pas à sortir ce livre et qu’il y a été un peu poussé…  Il faut dire qu’à l’époque, Julie Gayet était surexposée suite à sa liaison, devenue un secret de polichinelle, avec le président Hollande…  Même si malheureusement, on y découvre l’auteur toujours très affecté par cette histoire, le livre n’est pas à conseiller, en tout cas, pour une première lecture de son oeuvre.

    Éric Allard 

     

    Le livre sur le site de l'éditeur

    L'auteur présente son livre

    Les ouvrages de Santiago H. Amigorena chez P.O.L.

     

     

     

  • LA POÉSIE N'EXISTE PAS d'EUGENIO MONTALE

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    Portrait de l'artiste en être ridicule

    De 1946 à 1951, Eugenio Montale, publie dans des journaux italiens des textes satiriques qui démontent le statut du poète, du philosophe, du  chanteur et du peintre.

    Il les dépeint dans leur être social, avides à la fois de singularité et de reconnaissance officielle, soucieux d'être subsidié tout en critiquant le "système".

    Le poète veut être subventionné mais réclame la liberté d’insulter ceux qui le subventionnent ; il veut que la critique soit libre mais également contrainte de s’occuper spontanément de lui.

    Le poète n’aime pas les autres poètes, mais il se fait parfois anthologiste  et rassembleur des vers d’autrui pour pouvoir y joindre les siens.

    Dans Le parti des poètes, on lit ceci : L’auteur, en outre, exhibe ad abundantiam sa photo et ses titres universitaires. Et le poète de 1950 ne connaissait pas les réseaux sociaux !

    Le poète est marxiste, christologue, adepte de l’urbanisme, de la technique et du progrès.
    Ce portait aurait pu, depuis lors, être décliné sur le même moule en fonction des divers contextes artistico-politiques.

    Aujourd’hui, même si le poète – croqué par Montale - est resté indécrottablement marxiste (le label est toujours rassembleur, utopiste à défaut d’avoir d’avoir fait ses preuves), on ajouterait volontiers: islamophile, écologique (tendance antispéciste), adepte du retour à la nature et de la décroissance, et tout à la fois, il va sans dire, contre le réchauffement climatique et les centrales nucléaires. À charge pour les politiciens qu’il vomit (du moins, ouvertement), et les scientifiques, qu’il méprise, de dépasser les contradictions et de régler les problèmes.

    Soixante ans plus tard, rien n’a beaucoup changé, on le voit dans l’artistique attitude, tant le portrait qu’en fait Montale est tout aussi cinglant qu'intemporel. 

    Dans le premier texte qui donne son titre au recueil, on trouve une non définition de la poésie. Dans le deuxième qui se lit comme une fable grinçante, intitulé Un poète national, on a une version communiste de la chose, qui n’est pas sans rappeler, par certains aspects, la version belge. L’intellectuel décline une liste d'attributs de l’intellectuel (moyen). On y retrouve ce double aspect déjà cité consistant pour l'artiste à vouloir se démarquer de la plèbe tout en sollicitant les deniers publics.

    L’intellectuel n’arrive pas à vendre ses livres et demande l’intervention de l’Etat.

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    Le portrait du peintre n'est pas moins accablant.

    Le peintre n’a rien dit. Mais il a délégué tout jugement à une clique de gens supposés compétents dont il accepte les leçons et le jugement. Le peintre peint par délégation, peint la pensée des autres.

    Le peintre a trois voix : stylisation modérée du réel, réalisme figuratif ou photographique et peinture abstraite. Il juge opportun de les exploiter toutes les trois, en divisant son activité en étapes ou « période ». Il espère ainsi que l’une ou l’autre de ces trois périodes lui procurera la faveur de ceux qui fabriquent l’opinion publique.

    Le peintre découvre avec stupeur que  son coiffeur, son tailleur, sa concierge peignent mieux que lui. Ce sont des peintres du dimanche, les seuls qui possèdent une technique authentique, à une époque qui a détruit la technique académique, transmissible.

    Le musicien a aussi droit à quelques saillies.

    Notre époque est démocratique et n’admet pas une musique où certaines notes pourraient en dominer d’autres. (…) Cette poussière sonore réalise la vraie démocratie musicale, la civilisation de masse engendre légitimement la musique sérielle, et s’y opposer  est la preuve d’un esprit incurablement réactionnaire.

    Dans l'article consacré au chanteur, on y savoure ces passages :

    Le chanteur n’est pas moins vaniteux que le compositeur et le chef d’orchestre, mais sa vanité est beaucoup plus naïve et voyante. Tout compte fait, c’est un modeste. Il meurt en serrant sur son sein un autographe du grand Leoncavallo ; aucun compositeur ne mourra en serrant sur son sein une photo du chanteur.

    Le chanteur hérite du nom (pas la voix) de son père  et même de son grand-père. Et souvent il s’appuie sur le nom dont il a hérité. Tant il est vrai qu’on chante avec tout sauf avec sa voix.

    Comme il est signalé dans la préface, le poète Montale s’affirme ici comme un excellent prosateur et, qui plus est, un fin pamphlétaire. À ceux qui penseraient que de tels constats auraient dû lui fermer à jamais les voies de la plus haute reconnaissance littéraire, précisons qu'en 1975 l’Académie suédoise lui remettra le Prix Nobel de littérature.  Eugenio Montale est décédé en 1981 à l'âge de 84 ans. 

    Éric Allard

     

    La_poesie_n_existe_pas.jpgLe livre sur les site de Gallimard

    Poèmes d'Eugenio Montale sur Babelio

     

     

     

  • TOUJOURS AUSSI JOLIE de CARINE-LAURE DESGUIN

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    Une ville, un amour

    De retour à Charleroi après dix ans passés à New-York, Virginia, qui occupe un appartement situé place Buisset, croit revoir son ancien amour, Marcus, sur une des photos prises par elle la veille à la gare de Charleroi-Sud.

    Mais Marcus est mort, peu avant son départ, et enterré. L’obsession de Marcus est-elle le signe qu’il ne serait pas décédé ou bien qu’il demeure indéfectiblement vivant en elle ?
    Elle rencontre bientôt Serge B., le bibliothécaire de la Bibliothèque M. Yourcenar, témoin de leurs amours passées… qui va répondre à ses interrogations.

    La vie prend de ces tournants parfois, comme c'est étrange. Virginia ressent en elle de grands remous et elle pressent, comme si des milliers d'antennes plantées dans son corps faisaient écho avec l'univers en entier, que des changements surviendront bientôt dans sa vie. Un nouvel amour? Qui sait? Après tout, être fidèle à un fantôme comporte des avantages mais aussi, hélas, des inconvénients. Parfois, le soir, la solitude est écrasante. Elle se dit que finalement, ces photos insolites viennent pimenter son destin, que rien n'arrive par hasard, que ce hasard n'existe pas, qu'il n'est que le reflet de nos pensées. "

    Cela se passe au printemps 2016, pendant la transformation de la Ville Basse, fort bien rendue, quand un vaste projet architectural reconfigure tout un quartier, éliminant par ailleurs le bâtiment ayant abrité le fameux Cabaret-Vert où s’est arrêté Rimbaud, dans son périple de 1870, pour savourer un jambon-beurre. 

    Le chantier du futur centre commercial creuse un gouffre qui génère son lot d'amertumes, suite aux démolitions, et d'incertitudes, quant à l’avenir de la cité. 

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    Carine-Laure Desguin est coutumière dans ses fictions de ces ambiances citadines, de ces portraits de villes, de ces histoires d’amour improbables autant qu’idylliques, du conflit entre marginaux et notables, entre défenseurs de la modernité (des idées, des comportements) et tenants du passéisme.

    Ici, le lieu participe de l’état d’entre-deux où est plongée l’héroïne de l’histoire. On peut penser que l’amoureux disparu, qu’elle croit revoir, est le Charleroi d’hier qui se meurt. La question, le suspens réel consiste alors à savoir si la ville, elle, renaîtra de ses cendres au sein des nouvelles constructions, et si la greffe va prendre? Il est certain que cette interrogation ne trouvera pas aussi vite réponse que celle concernant, dans la fiction, l’existence de Marcus et la reprise de l'amour... Mais c’est aussi ce qui donne à ce récit bien mené valeur de métaphore pour l’avenir de Charleroi ou de toute autre ville soumise à un semblable réaménagement urbain.

    Éric Allard 

     

    Le livre sur le site d'Edilivre + extrait

    Le blog de CARINE-LAURE DESGUIN

    CABARET-VERT par ABLAZE sur un texte de Carine-Laure Desguin et une partition musicale d'Ernest Hembersin 

     

  • LE LIVRE DES LIVRES PERDUS de GIORGIO VAN STRATEN (Actes Sud)

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    À la recherche des livres perdus

    Giorgio Van Straten, né à Florence en 1955, est directeur de l’Institut de culture italienne de New York, spécialiste de la musique mais aussi romancier.  Il a entrepris, aidé parfois d’amis écrivains,  d’écrire ce bref et stimulant ouvrage publié en France par Actes Sud qui rapporte huit histoires de livres perdus, par la volonté ou non de leur auteur.

    Et non des moindres puisqu’il s’agit de Sylvia Plath, Walter Benjamin, Malcolm Lowry, Nicolas Gogol, Bruno Schulz, Ernest Hemingway, George Byron ou bien Romano Bilenchi. Ce dernier est sans conteste le moins connu des huit même s’il est, pour l’auteur qui l’a fréquenté, un des plus grands écrivains italiens du XXème siècle. C’est aussi, parmi les livres dont il parle, le seul qu’il ait lu avant que l’ épouse de l’écrivain ne fasse, plus tard, disparaître le manuscrit dont Van Straten regrette amèrement de ne pas l’avoir photocopié au moment de sa lecture.

    Les Mémoires de Byron ont vraisemblablement été brûlés par l’éditeur du poète en mai 1824 après sa mort parce qu'ils révélaient probablement son homosexualité.

    Hemingway, fin 1922, perd ses premiers essais narratifs se trouvant dans valise déposée sur le filet  porte-bagages d’un train cependant que la femme qui le rejoint à Paris quitte momentanément le compartiment pour s’acheter une bouteille d’eau d’Evian.

    Le livre perdu par Bruno Schulz s’intitulait Le Messie, un graphic novel avant la lettre, car le roman était illustré par Schulz. Il fut caché certainement par l’auteur en août 1941 dans un lieu si sûr qu’il n’a toujours pas été retrouvé.

    Nicolas Gogol, qui était un perfectionniste autant qu’un esprit tourmenté en proie à des crises mystiques, avait entrepris d’écrire sa Divine Comédie. Après le premier tome figurant l’Enfer devait suivre un second volume racontant la rédemption de Tchitchikov. Par méprise ou non, Gogol brûle tous les feuillets une nuit de février 1852. "C’est le premier des nombreux bûchers qui constellent l’histoire de la littérature russe entre le XIX ème et le XXème siècle : Dostoiëvski (avec la première partie de L’idiot), Pasternak, Boulgakov, Anna Akhmatova " note à propos de cet épisode, rapporté Van Straten, Serena Vitale, une spécialiste de la Russie.

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    Giorgio Van Straten

     

    Un autre ouvrage adoptant la structure de la Divine Comédie est le fait de Malcolm Lowry. Il est intitulé In Ballast to the White Sea (son Paradis, devant faire suite à Au-dessus du volcan) et partira en fumée en 1944 dans l’incendie d’une cabane où l’écrivain alcoolique vivait avec sa seconde femme.

    À Portbou, entre l’Espagne et la France, lors de la nuit du 26 au 27 septembre 1940,  Walter Benjamin se donne la mort. Il a emporté jusque là, fuyant les Nazis, un lourd bagage qu’on ne retrouvera jamais et qui comportait sans doute des manuscrits.

    Enfin, Sylvia Plath, qui choisira aussi de se donner la mort un matin de février 1963, laisse de même des écrits (un roman commencé et des pages d’un journal intime) qu’on n’a jamais lus et qui furent sans doute éliminés par son mari, Ted Hughes, qui ne tenait pas à ce que leurs enfants les lisent un jour…

    Et, à la fin du voyage entrepris pour rendre hommage à ces livres perdus, l’auteur écrit :

    J’ai compris que les livres perdus ont quelque chose que tous les autres n’ont pas : ils nous laissent à nous qui ne les avons pas lus, la possibilité de les imaginer, de les raconter, de les réinventer.

    En racontant leur histoire, en tentant de les approcher au plus près, de deviner leur contenu, pour qu'on ne les oublie pas, ne les retrouve-t-on pas, à la façon du temps proustien, écrit en substance Giorgio Van Straten en guise de conclusion à ce livre bien réel qu’on a sous les yeux et entre les mains. 

    Éric Allard

    Le livre sur le site d'Actes Sud

     

  • LA FONTE DES GLACES de JOËL BAQUÉ

    1389712.jpgManchots empereurs et chasseurs d’icebergs

    Né en Afrique d’une mère carcassonnaise et d’un père comptable qui mourra écrasé par un éléphant qu’il voulait prendre en photo, Louis est un charcutier à la retraite qui vit chichement dans le souvenir de son épouse trop tôt disparue.  Un jour, il découvre sur une brocante un manchot empereur empaillé pour lequel il a un coup de cœur.  Cela va changer le cours de son existence. Il en achète bientôt onze autres qui, installés dans son grenier, vont former sa Dream Team près de laquelle il trouvera régulièrement refuge. Jusqu’au moment où le désir se fera pressant de rencontrer, dans leur milieu de vie, de vrais manchots empereurs. Pour ce faire, Louis quittera son pavillon toulonnais pour Ushuaia et découvrira avec l’aide d’un guide inuit une manchotière mais aussi le goût de vieux biscuits soviétiques qui joueront bientôt un rôle essentiel...
    C’est la première étape du périple car, ensuite, il va embarquera pour le Nord canadien avec une journaliste à bord d’un chalutier appartenant à des chasseurs d’icebergs.
    La suite apportera son lot de surprises qui contribueront à faire de Louis un héros de la cause écologique.

    Hélas, le projet initial du retraité toulonnais de s’opposer au réchauffement climatique provoquant à terme la disparition de ses chers manchots empereurs se fondra dans l’entreprise commerciale dont il va être la dupe.

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    Joël Baqué 

     

    Le roman peine un peu à démarrer (cela tient sans doute aussi à  la façon d’écrire de Baqué qui confie dans un interview écrire sans plan préétabli et au fil de la plume) car Louis ne fait la rencontre motivant son engagement écologique qu’après une cinquantaine de pages et, même si les passages les plus jubilatoires sont ceux où Louis, aidé d’un homme d'affaires peu scrupuleux, atteint la gloire, jamais Louis ne redressera la barre de l’aventure qui lui échappe. Enfin, sans s’être jamais rebellé contre la situation, il finira par endormir paisiblement au milieu de sa Dream Team, faisant retour dans le rêve qu’il a nourri comme si, face à la machine infernale du capitalisme qui tire profit de toute velléité d’aller à contre-courant, d’inverser la marche du processus, l’humanité ne pouvait plus se bercer que d’utopie. 

    Derrière la farce se profile, mais en demi-teinte, sur le mode de la loufoquerie, une critique cruelle mais jouissive de l’entreprise commerciale d’exploitation de la planète sans précédent à l’œuvre qui nous  pousse, à l’apathie, signe avant-coureur, sans doute, d’un endormissement généralisé de nos facultés d’agir.  

    Éric Allard 

     

    Le livre sur le site des Éditions P.O.L
    Les ouvrages de JOËL BAQUÉ chez P.O.L

     

    Joël Baqué parle de son roman


     

  • JOURNAL 2016 de THIERRY RADIÈRE (Ed. Jacques Flament)

    Ljournal2016radie%CC%80re.jpg’année d’un écrivain

    À la demande de Jacques Flament, Thierry Radière s’est plié, l’année 2016, à l’exercice du Journal. C’est l’année de la mort de Delpech, de Prince, de Butor, celle de l’attribution du Prix Nobel de littérature à Bob Dylan, celle de la lutte sociale contre la loi EL Khomri…  Ses notations sur les faits rapportés  sont surtout prétexte à des considérations personnelles et littéraires. Un Journal que je me suis vite surpris à lire comme une fiction, celle d’un enseignant, par ailleurs auteur, père, mari et homme attentif à son épouse, à ses enfants et amis écrivains. Jusqu’à attendre la dernière notation qui clôt la chronique de l’année comme elle l’a commencé par une considération d'ordre pratique portant sur les kakis accrochés aux branches du plaqueminier comme s’il fallait marquer le retour du même par une balise ouverte sur la nature, sur l’extérieur... 
    Car on comprend que l’auteur a besoin de repères familiaux, amicaux, d’une relation enracinée dans le réel pour permettre à la fois de libérer son imaginaire et d'apprivoiser sa sauvagerie intérieure.

    Thierry nous fait pénétrer sans effraction (ce n'est pas le genre de la maison) dans son univers familial mais aussi de son travail d’enseignant (avec des remarques fort pertinentes sur le métier et le milieu professionnel dans lequel il évolue) et son processus créatif d’écrivain, tout entier organisé autour de son amour de la littérature, entre écriture quotidienne et partage de lectures avec ses amis éditeurs, auteurs ou poètes, qu’il aime à citer à mesure qu’il reçoit de leurs nouvelles: Queiros, Roquet, Tissot, Rochat, Blondel, Vinau, Bergounioux, G. Lucas, Belleveaux, Emery, Perrine, Bonat-Luciani, Prigent, Goiri, Boudou, Prioul… Car, écrit-il, l’écriture d’un Journal a sans doute aussi cette fonction-là, entre autres, de mettre en relation des lecteurs et des références.

    De temps à autre, il examine un concept à sa manière, il le sonde jusqu’à l’os et il en ressort des pages typiquement radieriennes qui rappellent ses nouvelles et ses poèmes. Il revient, un jour, sur l’écriture de Copies, où j’apprends qu’il s’agissait d’une œuvre de fiction alors que j'avais lu le texte comme un journal de correction d’un enseignant qui découvre par ailleurs l’amour.  Ainsi Thierry slalome, depuis ses premiers écrits publiés, entre fiction et réalité d’une façon tout à fait singulière où l’ancrage dans le quotidien est aussi fort que son imagination est échevelée, imprévisible. Y compris sa poésie dont il nous livre régulièrement depuis longtemps des extraits sur sa page Facebook. Au fil des pages de ce journal, il nous livre aussi deux nouvelles inédites : La canicule et La nuit.

    Le 21 novembre, à un salon du livre, le député PS local (du parti du président Hollande à l’initiative de la loi El Khomri, à laquelle Thierry est hostile), Hubert Fourages achète sa plaquette Vos discours ne passent plus  (Microbe, 2015) qu’il a cité dans son discours inaugural. C’est une énigme pour moi, note Thierry. Ce texte est un recueil anarchiste… Le monde des gens qui nous gouvernent est décidément un univers que j’ai du mal à saisir.

    Le 3 août, il note : « Avec le Journal, le moindre mensonge est tout de suite décelable. » Juste notation car, à moins qu’il s’agisse d’un journal fictif où l’écrivain voudrait afficher une image trompeuse, l’écriture d’un journal pousse le diariste à se confronter à soi-même sans faux-semblant et dans un souci de sincérité. Il se livre au lecteur tel qu’il se reconnaît au jour le jour ; c’est en cela que l’exercice est risqué mais exaltant.

    Voici un livre qu’il faut lire pour découvrir Thierry Radière ou pour parfaire la connaissance qu’on aurait déjà de ses divers ouvrages, et en attendant le prochain. Pour approcher un peu mieux l’homme et l’auteur, savoir de quoi sa vie journalière est faite, de quoi se nourrit son imaginaire d’écrivain...

    Éric Allard 

     

    31gQ7fOzX5L.jpgEXTRAITS

     

    « Il y a toujours comme un bruit de rêve dans les casseroles secouées de ma cuisine intérieure. » (2 janvier)

    « Les enseignants ont souvent oublié les adolescents qu’ils furent. La fonction les a modifiés et ils attendent de leurs ouailles des prouesses qu’ils n’étaient peut-être pas capables de produire à leur âge. » (15 janvier)

    « La publication est une drogue : plus on publie, plus on veut l’être. » (19 janvier)

    « Rares sont les libraires offrant à leurs clients des petits livres qui sortent des sentiers battus. C’est cette littérature-là que Facebook m’a permis de découvrir. Je défends toujours ce réseau social quand il est attaqué. Qu’on choisisse de ne pas avoir de compte facebook parce qu’on n’a rien à y partager et qu’on ne veut pas passer sa vie sur un écran est un argument recevable et compréhensible. En revanche, prétendre que facebook est une perte de temps – si on a des créations à partager  et d’autres à aller voir - est totalement aberrant. » (6 mars)

    « … en général, les profs de français ne lisent pas, j’avais oublié, et encore moins des poèmes.  »  (10 mars)

    « Je me disais que vivre, c’était peut-être meubler son vide à longueur de temps,  que sans ce réflexe de décor intérieur, je finirais par m’appauvrir et à être de plus en plus envahi par l’inaction et la paralysie des sens. » (11 mars)

    « Les coquilles ont la vie dure, elles s’accrochent toujours à un endroit qu’on pensait pourtant vierge de toute imperfection. » (6 avril)

     « La rentrée scolaire commençait ce jour-là : en mille neuf cent soixante-trois. Mémère ne s’est pas trompée : je suis né à minuit quarante-cinq , à quelques minutes près et je n’ai fait que cela depuis que je suis né, aller à l’école. » (16 septembre)

    « Je trouve mon équilibre pressé entre prose et poésie. Je distille le jus de cette pression abstraite entre images figuratives et phrases intempestives. Entre instantanés et longs métrages. Entre pointillés figés et tracés  sinueux. Ainsi brinquebalé d’une pulsion à l’autre, je rejoins peu à peu mon obsession de toujours : trouver une certaine forme d’équilibre et m’en contenter afin de me sentir bien intérieurement. » (20 novembre)

     

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    LIENS

     

    Le livre sur le site des Éditions Jacques Flament

    THIERRY RADIÈRE sur le site de La Maison des écrivains et de la littérature

    Sans botox ni silicone, le blog de THiERRY RADIÈRE

     

  • AU CREUX DU SILENCE de MARCEL PELTIER (Éd. du Cygne)

    DS4C8fdW0AY6rgi.jpgLA VIE BRÈVE

    Depuis près de vingt ans, Marcel Peltier écrit des haïkus et s’interroge à leur sujet, ne se contentant pas de la forme fixe établie, remettant en cause les classiques vers de 5/7/5 pieds supposés être dits dans un souffle.

    En prenant appui sur les travaux oulipiens de Roubaud ou Le Lionnais, et dans le sillage des quanta(s) de Guillevic,  il réduit ici encore la forme brève, cherchant, sur le mode de l’essai et de l’erreur, en mathématicien qu'il est, la formule qui mêle le minimum de mots avec le maximum d’efficacité, tout en demeurant dans l’esprit zen présidant à l’écriture de haïku : notation sur le vif qui privilégie la sensation sur l’intellect.

    En six mots, parfois moins, rarement plus, suivant la contrainte qu’il s’est fixée, il délivre des instants volés à son quotidien.

    Attentif aux sons, aux contrastes visuels, aux perceptions minuscules qui trahissent un état d’âme plus qu’elles ne l’expriment, c’est le non-dit, l’oiseau de la sensation que traque Marcel Peltier dans ces exercices journaliers (la pratique du haïku procède du journal, extime, on dirait ici, en citant Tournier), ce qui transparaît du caché, sans souci de psychologie.

    On ne peut s’empêcher de penser à l’aphorisme wittgensteinien : Ce dont on ne peut (bien) parler, il faut le taire.  Dans le rendu du sujet, rien ne doit transparaître de l’inconscient de l’observateur pour que la flèche des mots atteigne le coeur de cible.marcel_peltier.jpg

    Même si on peut penser qu’à travers ses nano-poèmes, Marcel Peltier dit, en creux, des choses de lui mais non identifiable de prime abord. Il ne s’agit pas de rendre compte d’une personnalité dont on sait qu’elle est fluctuante, de l'ordre d'une caractérisation sociale, mais juste de glaner un geste, une position, de surprendre une expression faciale, un tropisme. Ou bien encore de donner des yeux aux choses inanimées…

    Le haïku est l’instrument de la surprise, de l’étonnement, de l’éphémère. Tel un photographe de l’indicible, Marcel Peltier capte des instants de vie, saisit des petits riens qui font sens le temps d’un surgissement (ou d’une éclipse).  

    Des haïkus desquels ne sont pas exclus, loin de là, l'érotisme, l’humour, l’esprit caustique, la satire sociale, l’émotion voire le tragique d’une existence, la trace d’un deuil... Le propos n’est jamais de poser un jugement sur les faits observés, tout au plus d’émettre un soupçon empathique, une proposition face à l'éventail des possibles.

    De la sorte, Marcel Peltier est toujours en équilibre sur le fil du silence. C’est de là, du silence, de cette faille, qu’il épie sans espionner les reflets du monde nouménal qui marquent à la façon d’une trace fugitive le miroir des jours pour dessiner une image avec une rare et précieuse économie de mots. Car la vie est brève et l’écriture sans fin.

    Éric Allard 

     

    AU CREUX DU SILENCE sur le site des ÉDITIONS DU CYGNE

    DÉCANTATION DU TEMPS de MARCEL PELTIER aux ÉDITIONS du CYGNE

    L'ATELIER PELTIER, mon article sur le travail de Marcel Peltier (sur Ecrits-vains)

     

    EXTRAITS

     

    Crépuscule,

    Les choses se cachent

       Sans un bruit.

     

     

    Envol,

    rendez-vous

    Manqué.

     

    *

     

    Du chocolat sur

     ses lèvres.

     

     *

     

    Une chape de silence,

    vieilles photos

     

     *

     

    La pénombre,

    frôlement légers

    Des tissus

     

    *

    Rosée,

    mes chaussures

    Lavées.

     

    *

    Table d’hôte,

    les invités sont

    Les mésanges.

     

     

  • LA SOLITUDE DES ÉTOILES de MARTINE ROUHART

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    La distance entre les êtres

     

       « Je déteste les talons hauts, leur vacarme lorsqu’ils martèlent les trottoirs. Ma démarche et légère et silencieuse. J’aime m’approcher des gens doucement, à la manière des chats. » Ainsi débute le récit de Camille, 43 ans, la principale narratrice de La solitude des étoiles, le sixième roman de Martine Rouhart.

    Camille est assistante vétérinaire et vit en lisière d’un zoo. L’autre narratrice, c’est Suzanne, elle a 68 ans et c’est la mère de Camille.

       Les deux femmes ont ceci en commun qu’elles ont toutes deux perdu trop tôt leur compagnon. Hormis cela, la mère ne se reconnaît pas en sa fille qu’elle juge « plus fermée qu’une huître ». Même si, au fil de leur récit, on comprendra qu’elles partagent plus d’un trait semblable. Malgré leur lien de parenté, elles restent des énigmes l’une pour l’autre.   

       Camille perçoit les individualités humaines comme des étoiles dans le cosmos: « La foule, un désert, et on n’est pas seul à être seul. Les gens : une nuée de solitudes démultipliées séparées par une distance interstellaire. » Elle s’accommode de sa solitude ; même, elle la cultive. Cela ne la rend ni malheureuse ni heureuse, du moment que les autres demeurent à une distance respectueuse: "En somme, de la majorité de nos semblables, on ne se rapproche que par hasard et sans les rencontrer…" martine-rouhart.jpg

       Après un incident survenu à la clinique pour animaux où elle travaille comme assistante vétérinaire, elle décide de prendre du champ quelque temps en Ardennes dans une maison isolée louée pour l’occasion...

       Martine Rouhart et détaille la mécanique intérieure et scrute les mouvements du coeur. Elle relève les variations d'état d'âme, elle mesure la distance entre les êtres comme elle observe le passage des saisons sur la nature. Elle le fait à coups de notations brèves, poétiques, jamais appuyées ou répétitives. Elle trouve les mots justes, nouveaux, adaptés à chaque nouvelle observation. Une écriture à petits points qui couture, recouvre parfaitement les sujets étudiés, les situations rendues, les petites plaies de l’existence qui menacent de suppurer en affectant notre relation à autrui. Comme ce petit choc d’une pomme de pin trouant la neige, que la narratrice, un moment, signale.

      Dans la maison de campagne, Camille va faire la rencontre d’un homme incongru, Théodore, mystérieux à souhait, qui traversera sa vie avec la fulgurance d’une comète, sorte d’ours ou d’ogre qui ne se livrerait que par sentences, par éclats, avant de retourner dans sa tanière. Elle s’attache vite à ses visites régulières qui raniment les braises d’humanité de son feu intérieur, la reconnecte à son être profond qui est fait d’ouverture au monde du vivant. Comme entre les étoiles et les humains que sépare un espace inimaginable se nouent des liens secrets qui échappent à toute psychologie. 

       Le roman est entrecoupé, sur des pages à part, de notations poétiques et scientifiques de Philippe Jaccottet, Anne Perrier ou Hubert Reeves qui font communiquer les faits narrés par la mère et la fille avec les citations rapportées, l'infiniment petit des rapports sociaux à l'infiniment grand de l'univers.

       Mère et la fille vont se rapprocher à la faveur de cet épisode ardennais. Camille va quitter, dans les faits, sa solitude mais l’énigme Théodore, la place qu’il a occupée, même quand il aura disparu de sa vie manifeste, n’en demeure pas moins sujette au questionnement. Martine Rouhart a cette élégance de ne pas en dire plus, de laisser le lecteur se faire son idée sur la position des êtres par rapport à leurs semblables sur la carte du tendre des relations humaines. 

    Éric Allard 

     

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    Le livre sur le site de l'éditeur + extrait

    Martine Rouhart sur le site de l'AEB

     

  • MADE IN CHINA de JEAN-PHILIPPE TOUSSAINT

    livre_galerie_9782707343796.jpgLes tribulations d’un écrivain belge en Chine

       Depuis une quinzaine d’années, Jean-Philippe Toussaint entretient des relations artistiques et amicales avec la Chine et, en particulier, avec Chen-Tong,  son éditeur chinois (auparavant éditeur de Robbe-Grillet et Beckett) et producteur de quelques-uns de ses derniers films, dont Fuir en 2008.


       C’est à l’occasion du tournage en 2014 de The Honey Dress, la scène qui ouvre Nue, le dernier roman de son cycle romanesque, M.M.M.M, qu’il se rend là-bas.

       Made in China est donc à la fois le journal des préparatifs du tournage et une réflexion sur le hasard et la fatalité (qui rappelle son essai sur L’urgence et la patience).

       « Dès lors que nous sommes engagés dans l’écriture d’un livre, il obéit à une fatalité qui nous dépasse. En somme, la fatalité que l’œuvre porte en elle est irréductible à la somme des hasards qui la composent. »

       La lecture achevée, on peut regarder le film (via le lien proposé) qui décevra certainement mais nous fera, en regard, préférer le livre-prétexte de 180 pages.

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       En 1989, lors d’une interview qu’il m’avait accordée, paraphrasant un propos de Kundera que je lui demandais de commenter, il répondit : « Puisque l’essentiel dans un film est ce qu’on ne peut dire que par un film, quiconque est assez fou pour adapter des romans au cinéma aujourd’hui doit les filmer de manière qu’on ne puisse pas les raconter. »

       C’est à voir car on assiste à un jeu de mise en abyme qui peut parfois désorienter mais auquel, au fil des livres et depuis Autoportrait à l’étrangernous a habitué Jean-Philippe Toussaint qui rend compte du réel mais en le romançant (« Car même si c’est le réel que je romance, il est indéniable que je romance. »). Tout en pratiquant, dans la première partie du livre, de constants allers-retours entre passé et présent.

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    Jean-Philippe Toussaint, Chen-Tong et l'équipe du film 

       Made in China, ce sont les tribulations d’un écrivain belge en Chine. Où les acrobaties d’un Belmondo (dans le film de de Broca tiré du roman de Jules Verne) seraient ici remplacées par des  voltiges verbales, où à l’esprit d’aventure s’est substitué l’étonnement par rapport au réel qui semble toujours se conformer à nos désirs, du moins, prendre, à mesure qu’il s’organise en fiction, une forme qui en tiendra lieu.

       Même si Jean-Philippe Toussaint ne note pas de faits caractéristiques, de signes patents de la Chine actuelle, quelque chose de la couleur locale, de l’esprit chinois transparaît. À la lecture de ce livre, comme des précédents, on sourit souvent, on rit pleinement parfois (la scène où il se présente en chinois à trois jeunes filles hilares), on épouse le point de vue du narrateur.

     Malgré la ténuité du propos, son caractère hybride (entre journal, essai et récit), la magie toutefois opère, une fois encore. Car, depuis La Salle de bain en 1985, Jean-Philippe Toussaint a posé un ton singulier, un déhanché de phrase, une désinvolture unique dans la littérature française, une manière de rendre compte de l’anecdotique entre attention et flottement et, pour tout dire, un côté zen affirmé et affiché. Une patte, un style propre qui nous imprègne de ce qu’elle saisit, nous met à la place du narrateur à tel point qu’on aurait presque le sentiment de vivre ce qui nous est relaté au moment où on le lit.

      « La possibilité qu’un livre achevé ait été écrit exactement comme il a été écrit est quasi nulle. (…) Le livre qu’on termine, comme la vie qui s’achève, clôt définitivement cette ouverture aux possibles. L’œuvre, ou la vie, se referme au vent des fortuits, et devient la fatalité qu’elle devait être. »

     Ainsi va la vie, ainsi se font depuis trente-trois ans les livres de Monsieur Toussaint…

    Éric Allard

     

    auteur_174.jpgLe livre sur le site des Editions de Minuit

    Dossier et interview de Jean-Philippe Toussaint par mes soins en 1989

    Le site de Jean-Philippe Toussaint

     

                               THE HONEY DRESS

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  • DES NOUVELLES de ROBERTO BOLANO

    Voici deux recueils de nouvelles toniques de Roberto Bolano, l'écrivain chilien décédé trop tôt (en 2003 à l'âge de 50 ans) et devenu culte. Les ouvrages sont disponibles dans la collection de poche Titres de chez Christian Bourgois.  

     

    513TPOTRitL._SX298_BO1,204,203,200_.jpgLE GAUCHO INSUPPORTABLE

    Jim et autres ballades

    Incontestablement une patte d’écrivain court de bout en bout de ce recueil composé d’essais et de nouvelles.

    Le recueil commence par un premier texte court et percutant intitulé Jim . Le gaucho insupportable, La nouvelle qui donne son titre à l’ensemble narre l’exil dans la pampa d’un ancien avocat qui voit son pays, l’Argentine, n’être plus, après le scandale boursier, que l’ombre de lui-même, jusque dans la pampa où les lapins - féroces – ont remplacé le traditionnel bétail. 

    Le policier des souris raconte l’enquête d’une souris flic à propos de la mort d’un bébé souris tué par un être de son espèce dans les égouts de la ville. 

    Le voyage d’Albert Rousselot nous entraîne dans le périple en France d’un écrivain argentin plagié par un cinéaste français, qui souhaite le rencontrer. 

    Le but du voyage sera manqué (comme souvent dans ce genre de récit) mais ce déplacement conduira l’écrivain à découvrir autre chose que prévu et qui était peut-être ce à quoi ce voyage le destinait: une sorte de bonheur par l’entremise d’une relation avec une prostituée, comme des vacances de l’âme. 

    Deux contes catholiques fait s’entrecroiser habilement deux histoires sur fond de croyance religieuse ; y sont évoquées les figures de Santa Barbara et de saint Vincent.c34b54cedb07b50f7ae5fb3d18c19db3da3f4ab3.jpeg 

    Enfin, deux essais. 

    L’un sur la maladie et la littérature avec, dans l’article « Maladie et poésie française», une étude comparée de deux poèmes marquants du XIXème siècle : « Brise marine » de Mallarmé et « Le voyage » de Baudelaire. 

    Un autre essai traite avec un entrain communicatif de la littérature en langue espagnole et se présente comme un inventaire détaillé de ce qu’elle compte d’auteurs marquants. La plupart y sont d’ailleurs attaqués comme Garcia Marquez et Vargas Llosa, mais aussi Munoz Molina, Perez Reverte et « les enfants tarés d’Octavio Paz », tous garants d’une littérature qui se vend bien parce que facile à lire et se voulant « planétaire ». Les seuls qui obtiennent grâce aux yeux de Bolano sont, parmi les plus célèbres, Cortazar et Borges mais aussi Sergio Pitol, Fernando Vallejo, Ricardo Piglia ou Mario Santiago.

    « La littérature, surtout en Amérique latine, et je crains qu’en Espagne ce soit la même chose, est réussite sociale, bien sûr, c’est-à-dire grands tirages, traductions, en plus de trente langues (moi je peux citer vingt langues, mais à partir de la vingt-cinquième je commence à avoir des problèmes, non parce que je croirais que la vingt-sixième langue n’existe pas, mais parce qu’il m’est difficile d’imaginer une industrie éditoriale et des lecteurs birmans tremblant d’émotion aux avatars magico-réalistes de Eva Luna).... »

    Hélas, Roberto Bolano nous a quittés en 2003 des suites de cette maladie qu’il évoque : il n’avait que 50 ans et était considéré, à juste titre, comme le plus grand écrivain de sa génération.

    E.A.

    Le livre sur le site de Christian Bourgois

     

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    9782267017304FS.gifAPPELS TELEPHONIQUES

    Des femmes et des livres

    Ce qui frappe à la lecture de ces nouvelles, c’est leur vitesse de narration, l’aspect serré du texte. Les événements se succèdent sans pause, on est sûr d’avoir le principal de l’histoire, et cette assurance de lire le principal de l’histoire nous tient éloigné de l’ennui, donc en haleine. Les sujets de ces nouvelles sont les femmes et les livres, le principal je vous disais, ce qui fait le sel de la vie des hommes et des femmes qui aiment lire et aimer.

    Le recueil commence par l’histoire d’un écrivain argentin, Sensini, qui participe à des concours de nouvelles. Où on apprend qu’on peut concourir avec des textes semblables en en changeant seulement le titre. Il y a une femme dans cette nouvelle, la fille de l’écrivain, que le narrateur rencontrera. 

    Le recueil se termine par la Vie d’Anna Moore, une vie menée tambour battant, dans la quête de l’amour, par delà les frontières et les déconvenues. Il y a des cahiers d’écriture dans cette nouvelle, ceux qu’a écrits Anna Moore aux tournants de son existence et dont le narrateur s'est à coup sûr inspirer.roberto-bola-o-958812-250-400.jpg

    Entre ces nouvelles représentatives, on en trouve douze autres qui explorent le spectre thématique entre l’amour des femmes et l’amour des livres et qui, toutes intenses, toutes traversés par une écriture vive, nous entraînent dans leur course dangereuse.

    "Un poète peut tout supporter. Ce qui équivaut à dire qu'un homme peut tout supporter. mais ce n'est pas vrai: un homme ne peut supporter que peu de choses. Supporter vraiment. En revanche, un poète peut tout supporter. Nous avons grandi avec cette conviction. Le premier énoncé est juste, mais il mène à la ruine, à la folie, à la mort." (début de Enrique Martin)

    E.A.

    Le livre sur le site de Christian Bourgois

    Les ouvrages de ROBERTO BOLANO sur le site de Christian Bourgois

     

    Quelques images d'une interview de Roberto Bolano traduite en français

     

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  • 101 POÈMES ET QUELQUES CONTRE LE RACISME (Le Temps des Cerises)

    Couv_101-poemes-contre-le-racisme.jpgUne excellente anthologie composée (et préfacée) par Francis Combes et Jean-Luc Despax, de poèmes d'auteurs pour la plupart toujours bien vivants et qui s'inscrit dans le cadre d'une action internationale initiée par le WPM (le Mouvement mondial des poètes). 

    " A travers la diversité des paroles présentées, elle constitue un acte en commun contre la barbarie ordinaire. "

    Voici une sélection d'une dizaine de poèmes !

    Les brève notices biobibliographiques des poètes sont tirées de l'ouvrage. 

     

     

     

    MICHEL BESNIER

     

    Ce n’est qu’au jeu de cartes

    Que les couleurs m’importent

     

    Ou au jardin

    Pour commenter les parfums

     

    Ou avec mes chats

    Pour commenter leurs noms

     

    Avec les humains

    Je suis daltonien.

     

    Michel Besnier est né en 1945 à Cherbourg. Il est l’auteur de romans (au Seuil et chez Stock), de livres de poésie et de livres pour enfants.

     

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    FRANCIS COMBES

     

    ÉVOLUTION

     

    Du temps où nous vivions au fond des océans

    Les petits se faisaient dévorer par les grands

    Aujourd’hui que nous vivons sur  terre

    (parfois même un peu plus haut)

    Avec difficulté nous apprenons

    À nous débarrasser des habitudes anciennes

     

    Francis Combes est né en 1953 En 1993, il a fondé un collectif d’écrivains Le temps des cerises. Il a publié une trentaine de livres, surtout de poésie, mais aussi des traductions, des essais et deux romans.

     

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    BRUNO DOUCEY

     

    LA GÉOMÉTRIE DE DONALD

     

    Aucune tête au carré

    Ne peut occuper tout l’espace

    Dans un bureau ovale.

     

    Pour y régner en maître

    L’usufruitier temporaire des lieux

    Ne peut miser sur l’élargissement naturel de sa pensée.

     

    Il lui faut donc écraser des courbes

    Tuer l’œuf dans la poule

    Et la poule dans l’œuf

    Torturer des ellipses

    Réinventer des angles droits

    Et nier que la tête est ronde.

     

    Mettre au carré un bureau ovale

    Est aussi difficile

    Que saisir un ballon de football

    Par temps de pluie.

     

    Le plus simple est de construire

    Un quadrilatère de quatre murs

    A l’intérieur du bureau ovale

    Et de les aligner

    Sur les quatre points cardinaux de la planète.

     

    Une fois construit

    Les murs n’auront besoin

    Ni de fenêtres ni de portes.

     

    Imagine-t-on

    La maison blanche de Donald

    Ouverte sur des visages noirs ?

     

    Dimanche 27 janvier 2017

     

    Bruno Doucey est né en 1961. Il est écrivain et éditeur. Après avoir dirigé les Editions Seghers, il a fondé une maison d’édition vouée à la défense des poésies du monde et aux valeurs militantes qui l’animent.

     

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    LAURENT FOURCAULT 

     

    MON HÔTE L’AUTRE

     

    Naguère j’ai dû faire un psychanalyse

    fallait-il que je n’aille pas bien car ça m’a

    coûté un max d’argent – suffit pas que tu lises

    Freud donc j’étais perclus entre autres d’un amas

     

    de haines ça t’avilit et te paralyse

    or j’ai fini par remonter jusqu’au trauma

    et j’ai compris ce qui depuis me mobilise :

    on hait chez l’autre (et ça te pourrit le rama

     

    ge) ce qu’on ne peut aimer en soi par exemple

    que toi tu sois tout serré quand lui est ample

    son rire sans vergogne devant toi contrit

     

    qu’il vienne et se mélange chez toi tout s’emmêle

    qu’il soit noir et te montre ce que de ton mel

    ting pot intime tu refoules triste tri

     

    Laurent Fourcault est né en 1950. Professeur émérite à Paris-Sorbonne, il est aussi rédacteur en chef de la revue de poésie internationale Paris-Sorbonne.

     

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    ABDELLATIF LAÂBI

     

    LES TUEURS SONT A L’AFFÛT

     

    Mère

    ma superbe

    mon imprudente

    Toi qui t'apprêtes à me mettre au monde

    De grâce

    ne me donne pas de nom

    car les tueurs sont à l'affût

     

    Mère

    fais que ma peau

    soit d'une couleur neutre

    Les tueurs sont à l'affût

     

    Mère

    ne parle pas devant moi

    Je risque d'apprendre ta langue

    et les tueurs sont à l'affût

     

    Mère

    cache-toi quand tu pries

    laisse-moi à l'écart de ta foi

    Les tueurs sont à l'affût

     

    Mère

    libre à toi d'être pauvre

    mais ne me jette pas dans la rue

    Les tueurs sont à l'affût

    Ah mère

    si tu pouvais t'abstenir

    attendre des jours meilleurs

    pour me mettre au monde

    Qui sait

    Mon premier cri

    ferait ma joie et la tienne

    je bondirais alors dans la lumière

    comme une offrande de la vie à la vie

     

    * In Le Spleen de Casablanca, éditions de la Différence, 1996.

    Poème à la mémoire de Brahim Bouarram, jeune Marocain jeté et noyé dans la Seine, le 1er mai 1995, par un groupe de skinheads venant d'une manifestation du Front national.

    Les tueurs sont à l’affût, lu par Gaël Kamilindi


     

    Abdellâtif Laabi est né en 1945 à Fès, au Maroc. Emprisonné pendant huit ans pour son opposition intellectuelle au régime, il est libéré en 80 et s’exile en France en 1985. Il a obtenu le Goncourt de la poésie en 2009. Son œuvre, essentiellement poétique, est publiée à La Différence et chez Gallimard.

     

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    JEAN L'ANSELME

     

    L’ÉMIGRANT

     

    Pas de TRAVAIL

    Pas de FAMILLE

    Pas de PATRIE

     

    Vive PÉTRIN !

     

    Jean L’Anselme est né en 1919 et décédé en 2011.
    Picard ayant appris à lire et à écrire derrière le cul des vaches le laid pour lui n’est pas ce qu’il y a de pis. Auteur entre autres de Le Ris de veau, Pensées et proverbes de Maxime Dicton, La Chasse d’eau, les Poèmes con, manifeste suivi d’exemples, La mort de la machine à laver et autres textes…

     

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    ALAIN  (GEORGES) LEDUC

     

    AÉROPORT DE PÉKIN

     

    La vendeuse manie aussi bien le boulier

    que la calculette

    Elle a le type des femmes du Nord,

    des femmes de Mandchourie

    et ses seins soulèvent parfois  légèrement

    sa tunique de soie noire.

    Comme elle me tend un bol en belle laque rouge,

    nous recevons une brève décharge d’électricité statique.

    Nous nous sourions au même instant

    et toute la fraternité humaine passe dans ce sourire.

    J’aime la couleur de ce bol, la couleur de sa tunique.

     

    Alain Leduc est né en 1951. Originaire du nord de la France, professeur et critique d’art. Romancier et poète.

     

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    JEAN-CLAUDE MARTIN

     

       le bulletin d’information  dit qu’une épidémie  tue

    par milliers des gens dans un pays lointain. Devant ce

    bleu, ce ciel, peut-on y croire ?  Ça nous gâche l’insou-

    ciance, comme un festin devant des mendiants. Mais

    qu’y changer ? le monde est injuste. Dieu, est mal

    fait… Envoyer un chèque. La radio passe à d’autres

    sujet. Il faut surmonter la douleur des autres.  D’ail-

    leurs, il n’y a pas de cadavres  sur la plage. Juste un

    petit crabe éventré. Qui procure  à un bataillon  de

    fourmis une très agréable après-midi.

     

    Jean-Claude Martin est né en 1947. Préside la Maison de la Poésie de Poitiers depuis 2006. A publié de la poésie chez Rougerie, au Cheyne, au Tarabuste, au Dé bleu, chez Gros textes et aux Carnets du Dessert de Lune.

     

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    JACQUES ROUMAIN

     

    SALES NÈGRES

     

     

    Jacques Roumain est un écrivain et poète haïtien né en 1907 à Port-au-Prince et mort en 1944.

    Fondateur du parti communiste d’Haïti en 1934. Il est l’auteur de Gouverneurs de la rosée, chef d’œuvre de la littérature mondiale.

     

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    JOËL SADELER

     

    AMBRE SOMMAIRE

     

    Sur la plage alignés

    En épidermes serrés

    Les gentils vacanciers

    Aux petits pores

    Et aux grands pieds

    Se bronzent au soleil

    De l’été

    Tout bien-pensant

    Tout bien-dorant

    Tout bien-bronzant

    Tous

    Bruns-bicots

    Et noirs-négros

    Mais à la rentrée

    Racistes jusque dans le métro

    Racistes jusque dans le boulot

    Racistes jusqu’à l’os

    Et tout ça

          pour la peau

     

    Joël Sadeler est né en 1938 et mort en 2000. Il a donné son nom au prix Joël Sadeler qui récompense chaque année depuis 2001 un recueil de poésie destiné à la jeunesse.

     

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    SALAH STÉTIÉ

     

    SENGHOR

     

    Il y a dans le nom de Senghor le battement du sang
    Il y a le souvenir de Gorée
    Il y a – sans impertinence mais c’est référence parler – « Luitpold le vieux prince régent »
    Il y a pour moi dans Sedar, abusivement, mémoire d’un cèdre du Liban

    Il y a bien des Français qui parlent petit-nègre
    Lui parle et écrit le français naturellement
    Comme l’agrégé de grammaire qu’il est et comme le
    Normalien qu’il fut et plutôt mieux que l’un et que l’autre
    Parce qu’il a su désagréger la langue au bénéfice d’une langue plus forte, éternellement à venir, ô poésie, superbement, anormalement,
    Un français châtié que le sien, mais non point puni pour autant,
    Car il y a dans le nom de Senghor, à fleur de peau, le grand cri simplificateur, le cri du sang !

    À fleur de peau, il est fils d’Afrique, de Sainte Afrique, sa mère est noire
    Sa femme est blanche et sa mère est noire et c’est pourquoi cet homme est un pont
    Un pont, à travers Gibraltar, entre Casamance et Normandie,
    Entre Normandie et Casamance,
    Un pont entre hier et demain et, entre Grèce et Bénin, à peine un détroit, un Hellespont.

    Négritude est un mot de sa trouvaille, et de son invention aussi métissage
    Nous serons tous demain nègres ou nous ne serons pas
    Nous serons tous demain blancs ou nous ne serons pas
    Nous serons jaunes, nous serons rouges, nous serons
    Ces beaux métis par l’esprit et le cœur, délicieusement comblés par l’arc-en-ciel

    Nous habiterons tous, Senghor, ta négritude
    A seule fin d’habiter ta vastitude et la nôtre
    Car les chambres étroites sont comme les fronts étroits :
    L’homme et l’idée y respirent mal et s’y déplaisent

    L’homme et l’idée avec toi vont leur libre chemin de langue
    Leur chemin français vers tous les hommes et toutes les idées
    Leur chemin sénégalais vers tous les hommes et toutes les idées.

    Car la langue après tout n’est que la langue et l’homme est plus :
    Il est le citoyen de Babel
    Il est celui par qui toute langue se délie et Babel ô Babel sa liberté !

     

    Salah Stétié est né à Beyrouth en 1923. Considéré comme un des principaux poètes de la francophonie.

    Le site de Salah Stétié

     

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    L'ouvrage sur le site du Temps des Cerises

  • LES CHANTS DE JANE / CLAUDE MISEUR

    23659568_1037716776377690_5225234570459587413_n.jpg?oh=2442334eba82af830e1f7acb647caab1&oe=5AD3DEEC« Petits tableaux pour se risquer plus loin que la couleur »

    Longtemps Claude Miseur a été avare de ses poèmes. Depuis peu, il nous en livre davantage. Ici, vingt, une aubaine pour le lecteur de ses vers.

    Sa poésie parle d’absence, de silence et de mer, d’effacement, de non-dit, d'espace et de chemin… Elle nous parle du secret et de l’essence des choses. C’est une poésie vigilante, attentive qui guette l’être dans l’incertain, dans ce qui affleure des choses et du vivant, sur le brisant des mots, dans cette clarté qui se dérobe / à la lumière. Car il sait que l’être est pensée, cheminement incessant, façon de dire et d’écrire en rapport avec la beauté.

     

    Nouer sur soi

    La phrase dévêtue

    Des mots imprononcés

     

    Le prononcé n’est jamais qu’une expression malheureuse du non-dit, un malentendu de l’inaudible à l’œuvre dans notre rapport à soi et à autrui. S’entend-on bien, se voit-on clairement, comment s’appréhende-t-on par rapport au monde ? C’est ce sur quoi s’interroge Claude, par le biais des mots qui résonnent en nous, alpaguant notre émoi, engageant notre cœur.ob_836214_clm-4325.jpg

     

    Je tiens

    à ce qu’aucun mot

    ne sorte d’ici

    sans s’habiller de silence

     

    Mais nommer ce silence et la tragédie n’est plus.

    Miseur dit ce caractère éphémère voire impossible d’une telle entreprise de dévoilement qui ne doit pas décourager le poète dans sa quête inlassable.

     

    Dans l’encre de l’estampe

    s’effondre l’illisible

    d’un battement d’ailes

     

    La vérité des choses repose sur des bases inaccessibles aux sens. L'énigme qui régit le monde n’est atteignable que par la poésie (des mots, des images). Ce qu’on voit, ce qu’on perçoit, comprend est susceptible de se dérober à la vision, à la compréhension au profit des forces de l’invisible. Rien n’est sûr, assuré, aucune assise n’est raisonnable mais pourtant il ne faut guère s’arrêter de penser et de guetter la sève sous le sang, de relever les appâts sur le blanc des mouettes...

     

    Toujours ce rivage

    Me hante d’une île

    Et qui semble se rompre

    aux lèvres de la mer

     

    Exil où le cœur

    S’accroît des mots murmurés

    Dans le lit de la page.

     

    Parfois, de cette attention aux sources des choses, au voilé, à l'inaperçu, surgit un éclat, une clarté, un poème, cette épiphanie de mots et de lumière qui fait voir comme dans un éclair ce que nous sommes dans le monde et dans le temps.

     

    Éric Allard

     

    ob_836214_clm-4325.jpgClaude Miseur sur le site du Grenier Jane Tony

    Claude Miseur sur le site de la Maison de la Poésie

  • BLUES SOCIAL CLUB de LORENZO CECCHI

    cover-blues-social-club.jpg?fx=r_550_550COUPS DE COEUR, COUPS DE BLUES 

    Blues Social Club est le sixième ouvrage de Lorenzo Cecchi et son troisième recueil de nouvelles. 

       Délit de fuite, la première nouvelle se termine par le feu. Avec une chute finale mémorable, au propre comme au figuré... 

       C’est fini ce boucan ? s’achève aussi dans les flammes. De ce feu qui efface toute trace réelle, en tout cas, mais pas le souvenir de ce qui a été... La troisième, La dispute, est le récit d’une passation douce-amère, par l’écriture... La quatrième narre une apparition miraculeuse, un de ces moments qui marque une vie, fige un destin, entre douleur et enchantement, et duquel on ne se remet jamais vraiment. Comme la dernière aussi, Le sac à dos, qui assujettit le narrateur à une vision des choses et lui fait voir la vie, le monde, sous cet aspect. Un beau cas de paranoïa.

       Le sac à dos, c’est un peu la part secrète de chacun, ce qu’on imagine d’autrui sans jamais vraiment savoir, ce qui fait qu’on devine l’autre autant qu’on se trompe sur lui, ce qui nous le fait appréhender comme terroriste de nos habitudes de penser. 

       L’avant-dernière nouvelle nous conte l’histoire des chats-à-gratter et plus jamais ils ne taquineront votre gorge sans que vous vous référiez à ce récit... Maman est morte, nouvelle lapidaire, rapporte aussi un de ces événements dont on ne sort pas, la disparition brutale d’un proche auquel on ne veut et pourra jamais croire.

       Ces récits, souvent écrits à la première personne, réduisent la frontière entre fiction et réalité sans verser dans l'autofiction, ils nous disent que ce qu’on croit, rêve, pense des faits est plus important que les faits nus ou bien que ceux-ci ne prennent tout leur sens qu’une fois interprétés, reliés à un « je » et inscrits dans une histoire personnelle, une vision embrassant passé et futur.  

       Cette collusion entre fiction et réalité est une des marques et constantes de l’écriture cecchienne. Cet art de la narration, qu’il a chevillé au corps et à la plume, qui rend son écriture concise et intense, prend sa source dans son existence même, entre coups de blues et goût immodéré de la vie, entre essoufflement et grandes respirations.

       Il y a du John Fante dans la façon d'écrire de Lorenzo Cecchi, ce goût accru de vivre qui met du vif-argent dans l’instant, cette capacité à rendre le quotidien au plus près, au plus fort.

       Un de ses personnages récurrents est Vincent, un autre lui-même, ce double fictif qui l'autorise à toutes les audaces fictionnelles. Lorenzo plante ses récits dans diverses époques de sa vie, après quoi bien sûr il appuie sur la touche start de son logiciel imaginatif et ça démarre, ça pétarade, ça l’éloigne loin de tout vécu. Ce qui peut expliquer qu’il emploie parfois le feu pour arrêter ce flux, ce flow qui, sinon, le brûlerait de l’intérieur.

       Ce qui donne à la plupart de ses nouvelles ce cachet d’intimité, cette dose accrue de réel, ce shoot de sensations fortes ; ce qui fait qu’une fois la lecture d'un de ses recueils terminée, on en redemande...

    Éric Allard

     

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

     

  • CHERCHEUR D'ART : 60 ARTISTES CONTEMPORAINS de DENYS-LOUIS COLAUX

    imageAP-12.jpgLe pari de Colaux

    Lorsque j’ai découvert Denys-Louis Colaux sur le net via ses sites, ce qui m’a surtout frappé, outre la qualité de ses écrits personnels, c’est l’espace qu’il consacrait à des artistes contemporains d’une rare pertinence, d'une puissance créative admirable.  

    Des artistes qu’il avait découverts et qui, dans « sa quête personnelle de l’art », l’aidait à mieux vivre, faisant office, comme il l'écrit, « de carburants essentiels ». Je réalisais qu’il existait des peintres contemporains (toutefois sans excès de candeur ou bouffées de lyrisme sentimental) nombreux, dans la force de l’âge et de leur talent, résidant - notamment - sur le territoire francophone; on pouvait aisément les (re)joindre, prendre de visu connaissance de leurs travaux... C’étaient, ce sont des artistes vivants.

    Alors que, il faut bien le dire, la démarche reste rare chez les écrivains. Il est plus courant d’observer des écrivains, confirmés ou débutants, s’attacher, se reporter, sans toujours renouveler la vision consacrée, à des peintres réputés, du sérail, établis de longue date... Situation qu’on retrouve aussi dans le domaine de la musique contemporaine où l’innovation est peu suivie par le public ; Quignard signalait récemment dans un magazine culturel largement diffusé la difficulté à faire partager son amour de cette musique. 

    Mais lisons Denys-Louis pour savoir ce qui a présidé à cet ouvrage:

    J’ai bien sûr mes grandes prédilections, mes favoris, mes élus, ceux que les livres, les musées, les films, les galeries m’ont révélés. Et puis il y a les fruits que,  guidé par une curiosité insatiable, un appétit d’ogre en art, j’ai presque cueillis moi-même, les pépites brutes que j’ai presque déterrées de mes propres ongles, les paillettes que j’ai tamisées à mon propre et sans doute aléatoire crible, les fresques que j’ai presque mises à jour – presque, oui, car on n’est jamais premier en rien. (...)

    Mais les moteurs qui ont opéré dans la réalisation de l’ouvrage, ce sont l’enthousiasme, la complicité, l’admiration, la complicité, une sorte de connivence, d’entente, de respect.

    Les Editions Jacques Flament ont eu l’heureuse idée de rassembler, pour commencer, soixante de ces artistes qui font déjà partie du panthéon de l'auteur. À signaler que plusieurs monographies présentées par Colaux sont aussi parues et à paraître chez le même éditeur.

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    Denys-Louis Colaux par Andreas Vanpoucke

     

    L’ouvrage propose, par artiste, face à face, une oeuvre et sa présentation. Le point de vue de Colaux s’inscrit, il me semble, dans une perspective schopenhauerienne consistant moins en une analyse rationnelle de l’œuvre d’art qu’en une notation quasi rimbaldienne du vertige, de l’effarement qu’elle produit chez le spectateur, poète et amateur d’art Colaux. Celui-ci s’attache à relever les lignes de force, de vie à l'oeuvre qui, tout en exprimant le vouloir-vivre de l'artiste, communique énergie, sentiment du beau, et consolation aux souffrances de la vie ordinaire, mise en suspens de son caractère tragique par la contre-action créative d'un univers artistique propre.

    Mais trêve de considérations, reportons-nous aux différents artistes présentés et ce qu’en dit Colaux, et qu’il me pardonne les raccourcis trop sommaires, j’en conviens, en lesquels, partant de ses pages de présentation, je caractérise ci-dessous le travail des soixante artistes qu'il a rassemblés.

    L’ouvrage débute sur un peintre cher à l’auteur, Alain ADAM, dont, à propos de  l’oeuvre actuelle et persistante, malgré la disparition physique de l’homme, il parle de peinture qui pense, qui jette le regardeur dans un salubre tourbillon, dans une sorte de face à face avec le vertige d’être. La pensée chez lui est une acrobatie. Il ne répond pas au chaos par l’ordre mais par sa singulière acception du rythme... L’œuvre en regard est une peinture acrylique titrée Sans écriture, presque sans histoire. Il s’agit presque d’un double monochrome noir et bleu flanqué de touches pâles qui font correspondre les deux surfaces et qui pourrait, si on y veut voir quelque chose de réel, figurer une mer, la nuit.

    Le livre se lance à partir de ce tremplin complice, amical, vertigineux.

    Pour chaque œuvre d’artiste, après une brève introduction biographique, Denys-Louis Colaux nous dit ce l’a frappé, enchanté ; il retrace le parcours sensoriel et intellectuel qui l'a mené à cette découverte. Il creuse, pour ainsi dire, la substance de l'oeuvre pour en livrer sens et essence sans toutefois brider le regard ni l'intellect du regardeur. Pour l’ouvrir à toutes les possibilités d’interprétation, pour nous la rendre accessible, plus familière, Colaux trouve la clé et nous la livre.

    Il nous guide au cœur de l’œuvre, du travail de l’artiste pour nous donner l’envie d’en découvrir davantage et nous laisse pour ce faire un lien hypertexte.

    Car il faut aussi envisager cet ouvrage comme une plate-forme de papier, un de ces musées imaginaires chers à Malraux qui conduit aux différents artistes présentés après qu’ils y ont mené Colaux. Car c’est un travail démarré  sur le net,  ce qui démontre que la Toile constitue un remarquable objet de diffusion et de promotion de l'art en train de se faire pour autant qu’on se donne la peine de partir à sa  découverte ou de s’y reporter.

    En formidable passeur, Denys-Louis Colaux indique des portes, des ponts, qu’il nous suffit alors de pousser, de traverser pour poursuivre l'enchantement, la relation avec les artistes qui nous auront le plus touché...  

    On y trouvera par ordre d'apparition la Flo polymorphe d’Alain GEGOUT; les rouges d’Annette MARX les compositions surréalistes de Mimia LICHANI ; les visages savamment expressifs de Chris FALAISE ; les mythologies d’Adlane SAMET ; les poèmes visuels d’Elisabeth GORE ; l’’imagier de Paris, Francis CAMPIGLIA ; la calligraphie photographique de Gilles MOLINIER ; le trait orfèvre de Jean COULON ; les silences habités de Jean-Michel UYTTERSPROT ; l’œuvre intrigante de Koen PATTYN ; les femmes-joyaux de Phil BOUSSEAU ; les créatures crépusculaires de Marie PALAZZO ; le tragique de l'oiseau féminin de Marie-Odile VALLERY ; les papillons humains de Moché KOHEN ; l’univers fascinant de Sabine DELAHAUT ; les jouets morbides et irrésistibles de Sabrina GRUSS ; les fumants collages et les peintures de Sandro BAGUET ; le monde envoûtant et féminin de Victorine FOLLANA ; le photographe des beautés singulières de la Côte d’Opale, Alain BEAUVOIS ; l’œuvre gravé d’Andreas VANPOUCKE ; les autoportraits d’Assunta GENOVESIO ; les personnages d’une immense humanité de Chantal ROUX ; les photos de danseuses et de corps féminins de Jean-Claude SANCHEZ ; les jardins extraordinaires de Didier HAMEY ; le magnétisme des photos de Martial ROSSIGNOL ; les bleus de Francis DENIS ; les êtres grimaçants de malheur de Hubert DUPRILOT ; les choses hirsutes, décapantes, terrifiantes et superbes de Jean KIBOI ; les rencontres entre le clair et l’obscur, l’aube et la nuit de Jérôme DELÉPINE ; la comédie humaine de Joanna FLATAU ; la spécialiste du nu et du mystère magique du nu (qu’un vernis d’âme accentue), de l’amie Laurence BURVENICH ; les autoportraits au regard traversier d’Edwige BLANCHATTE (dont un d'eux figure sur la couverture du livre) ; les filles et femmes inspirées, splendides, écloses parmi des fleurs de Maud DARDENNE ; les farces terribles de Nicolas CLUZEL ; les affrontements et afflux chromatiques, suant d’ardeur de Pascal BRIBA ; l’humanité nue, vibrante, tendre et implacable de René PECCOLO ; la statuaire puissante de Véronique MAGNIN ; le calligraphe de la féminité (« les femmes de Goessens sont belles comme des prouesses de luthiers ») de Didier GOESSENS ; l’expressionnisme abstrait d’ERKA ; les petits bustes de bois, les petits arbres humains de Michel SUPPES ; les statuettes atypiques et captivantes de Sophie FAVRE ; l’art clownesque où le rêve et le cauchemar se donnent la main de Sophie HERNIOU ; le collagiste exceptionnel, le créateur percutant et infatigable, Robert VARLEZ ; les Polaroids de la sulfureuse Carmen DE VOS ;  l’œuvre spéculaire de l’artiste incendiaire, Stéphanie CHARDON ; l’univers photographique délicat, poétique de Julienne ROSE ; les visions noires, féroces et macabres de Krys GILBERT ; la photographe des enfants Suzanne et Gaspard  de la « documamantariste » Séverine LENHARD ; les compositions soulevées de fièvres, de frénésie de Nadine CERDAN ; le noir et blanc chaleureux, des photographies de la beauté des femmes de Karine BURCKEL ; les femmes peintes (« qui ne sont d’aucun temps ») de Beatrix LALOË ; les tableaux effarants d’Isabelle COCHEREAU ; les portraits féminins de l’anartiste et grand célébrant de la messe féminine, Marc DUBORD ; la férocité grand-guignolesque, presque tendre, de Mahiou NAISE ; la grâce et le feu, la puissance des images de Bettina LA PLANTE; les images intelligentes, poétiques, nobles, volatiles de Sophie THOUVENIN ; le réalisme métaphysique (« entre le réel et le rêvé ») de Svetlana KURMAZ ; les exceptionnels minotaures de Sylvie LOBATO.

    Soixante portraits, soixante présentations, soixante alliances textes-images qui sont autant d’actions de grâce, d’exercices d’admiration, de poèmes, d’aveux d’envoûtement, de leçons de regart, de confessions d’émotions, mais surtout d’injonctions à découvrir une forme d’art exigeant, encore trop peu connu, diffusé.

    Difficile voire impossible de ne pas retourner à l’art quand, comme Colaux nous y invite, avoir goûté à ses merveilles, s’être régénéré comme jamais à leur pouvoir consolant et terrible, perturbant et revitalisant à la fois.

    À travers cette somme artistique, Colaux nous dit qu’un autre monde est possible, accessible, et c’est celui de l’art, en l’occurrence plastique, qui nous l’apporte. Mais laissons la conclusion en forme de pari à l’auteur, à l’intercesseur fabuleux, au metteur en scène de ces correspondances, au pilote fervent de cette remarquable aventure.

    Avec l’art, on peut tenter le pari – contre toutes les bourriques sanguinaires de la destruction – de proposer une voie de résistance, de réflexion, d’expression, d’aventure, de libération, de méditation, de pensée. L’art, à l’océan menacé duquel chacun des artistes invités apporte son écot d’écumes et de vagues, est une puissance de frappe à l’écart des volontés d’anéantissement et des coulées de sang, un séisme bienfaisant, le choc électrique d’un défibrillateur de cœurs, d’âmes et de consciences. 

    Éric Allard

    Pour commander l'ouvrage

    Le livre sur le site littéraire et personnel de Denys-Louis Colaux

    Le site de Denys-Louis Colaux consacré aux artistes

     

  • NUAGES DE SAISON de JEAN-LOUIS MASSOT

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    Merveilleuse balade

    Avec ses Nuages de saison, Jean-Louis Massot nous balade dans le ciel. Il suffit pour cela d’un endroit fixe et d’un regard. Les yeux tournés vers le haut, il passe en revue un défilé de nuages des plus divers et laisse vaguer son imagination pour nous donner des saynètes subtiles.

    Des Cirrostratus

    Comme de légères traces

    Laissées par le pinceau

    D’un peintre distrait

     

    Et cet avion qui traverse

    Sans s’attarder au tableau

     

    Des questions fusent sur la marche des nuages qui modèlent notre humeur, des interrogations physiques et psychologiques...

    Le propre du nuage, c’est son caractère fugace et variable. Il est l’objet de toutes les métamorphoses et de toutes les métaphores, c’est-à-dire du changement de forme et de lieu. Et les nuages qu’observent Massot figurent tour à tour, et suivant leur espèce (cirrus, cumulus,  stratus et variantes), étoffe, drap, oreiller, rideau, mouton, accent, cachalot, faucilleur, feuille de papier, peau… Ils glissent, froissent, flottent, s’effilochent… En groupe, ils forment cavalerie ou bien foule.

    S’est froissé le ciel

    Ce matin,

    Comme les draps d’un lit

    Dans lequel

    L’amour aurait été fait

     

    Sauvagement

     

    Ils voilent et tracent, dans les deux sens du terme, déposant des signes, une signature, dans l’horizon vertical, que l’observateur peut interpréter à sa guise comme présage ou écho à ses états d’âme.

    On ne sait pas plus d’où ils viennent, ni où ils vont.

    Nuages

    Qui passez

    Si lentement

     

    Savez-vous

    Votre destination ?

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    Jean-Louis Massot


    Lieux du mystère, de l’indécidable, ils sont complices du poète, du jardinier, de ceux qui sèment mots et graines dans les têtes et dans les terres.

    À la fin du recueil, le poète inquiet du ciel, des mouvements des nuages qui conditionnent son mode de vie se met à la place d’un d’entre eux pour voir ce qu'il se passe ici-bas et lui-même comme dans un reflet. Ciel-miroir de nos peurs, de nos espérances…

    En lisant ce recueil de Jean-Louis Massot, on réalise pourquoi l’étranger de Baudelaire préfère à tout ce qu’il n’a pas (ou dont il est éloigné : amis, famille, patrie, beauté, argent) les nuages qui passent… les merveilleux nuages…

    Les textes du présent recueil sont accompagnés de photos-montages d’Olivia HB où des nuages sont mis en scène & en ciel, prolongeant, comme reconfigurant les images verbales du poète.

    De la neige au nord,

    Du brouillard au centre,

    De l’infini

    Au sud,

     

    Trois fois rien

    Pour tout dire.

     

    Éric Allard

    nuages-de-saison-e1492596148889.jpgLe recueil sur le site de Bleu d'Encre Editions

     Jean-Louis MASSOT, poète, sur Espace livre & création

     OLIVIA HB sur le site des CARNETS DU DESSERT DE LUNE 

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  • DANS LE LIT D’UN RÊVE de JASNA SAMIC

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    L'ÉCLAT DES TÉNÈBRES

    Il y a un an, on pouvait lire dans La Libre Belgique: Une écrivaine de Sarajevo est dans le collimateur des nationalistes musulmans pour avoir dénoncé à quel point le voile, le hijab, se généralise dans cette ville qui était autrefois le point de rencontre des cultures, des religions et des civilisations. Le constat n’est pas nouveau, mais c’est la première fois que Jasna Samic reçoit des menaces. 
    Elle venait aussi de publier chez MEO un second roman, Le givre et la cendre, constitué de journaux intimes, qui éclairait les faits en ex-Yougoslavie, au début des années 90, qui allaient bouleverser cette région européenne pour longtemps.

    Aujourd'hui, c’est une centaine de poèmes beaux et forts écrits en français par Jasna Samic (qui écrit en français et en bosniaque) qui font l’objet d’une publication chez le même éditeur. Des textes qui nous font voyager de Paris à Sarajevo en passant par Alexandrie, New York, Istanbul ou Namur: des villes vécues comme des amours avec pour véhicule le rêve, le souvenir, la musique… Villes et vies rendues parfois fantomatiques grâce à cette articulation au rêve et au cauchemar. Mais villes et vie d’autant plus présentes qu’elles sont enracinées, intégrées dans une vision et une histoire…

    La mort et les livres y sont aussi fort présents car comment ne pas penser à la bibliothèque incendiée de Sarajevo, comme le rappelle Monique Thomassettie en préambule au recueil et à laquelle on doit le tableau figurant sur la couverture.

    Dans l’ensemble court la douleur de l'exil qui s’accompagne d’un désenchantement à l'endroit des vertus humaines.

    Où qu’on aille

    Nous sommes des étrangers

    Surtout dans notre ville natale

    (…)

    J’en ai assez des mortels

    Seuls les dieux sont mes amoureux

    Depuis bien longtemps

     

    Ce qui assigne (résigne?) l’auteure à la feuille blanche, à un simulacre de renfermement sur son passé, pour subsister, reprendre pied et cœur, autant que pour pouvoir continuer à communiquer avec ses semblables et à agir sur le monde.

    Voilà je te fais signe

    D’une autre et mienne capitale :

    Une feuille blanche.

     

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    Portrait de l'auteur : © Dragan Stefanović

     

    Le salut n’est pas dans l’autre ici présent, mais dans le souvenir, le songe et la poésie que l’usage du monde a nourri.

    J’ai quitté, Dieu sait quand,

    Les mâles présomptueux

    Et donné mon sein embrasé

    A cet Amor

    Ailé de mon rêve

    En l’allaitant de mirages fleuris

     

    La poétesse n’est pas davantage dupe de la puissance des mots.

    Aucun n’a jamais éteint

    L’incendie

    Ni la guerre.

     

    Le rêve constitue pour elle, avec le souvenir, un refuge, une possibilité de se ressourcer.

    Depuis toujours

    Le gouffre est

    La seule vérité

     

    Dans ces vers qui se présentent volontiers comme prière (« Le vers est ta prière »), elle ne cesse de questionner les couples rêve/souvenir, éternité/instant, amour/mort.

    L’instant n’était-il qu’Eternité

    Et l’éternité, un instant

     

    D’autres interrogations existentielles formulées poétiquement parcourent ces vers comme : Qu’y a-t-il de plus triste que le souvenir de la joie ?,

    Comment peindre un souvenir ?, Quelle est la parole du silence ?, Comment poser un baiser sur l’Invisible visage / Et caresser un rêve ?

    Ou encore: Le silence / est-il un signe / de la mort ou de la naissance ? 

     

    Et on goûte ces vers remarquables de beauté et de profondeur.

    On pardonne les crimes

    Mais pas les rêves !

    Ou bien encore ceux-ci :                                      

    Seul celui qui nous enfièvre

    Nous emplit de sérénité

     

    L’idée que les ténèbres abritent des sources de lumière irrigue tout le recueil et particulièrement la fin. Et que par-delà la lumière et les ténèbres, il y a quelque chose à atteindre.

    C’est l’éclat de ténèbres qui nous lie

    Cette lueur terrible de l’obscurité

    Enfuie au fin fond de l’être

    Où se trouve le profond miroir de la nuit

     

    Dans un beau poème, on peut lire :

    Mon nom est

    Claire de Nuit

    Depuis le royaume des astres

    J’ensemence mon rêve

     

    Dans un des derniers textes, elle s’adresse en ces termes à Monsieur de mon rêve

    Je m’élancerai vers l’inconnu

    En dorant de délices

    Mon souvenir

     

    Pendant que Le Mont de Vénus             

    Pris de l’éternel

    Incendie

    Jette des flammes tout autour

    (…)
    Le nuage est mon radeau

    L’Astre de Nuit ma demeure et

    L’empire des sens

    Mon temple

     

    Monsieur de mon rêve

     

    Un corpus riche de poèmes où la douleur d’exister suscite un salut par des vers d'une lumière crépusculaire puisant leur éclat entre l’étincelle du souvenir et la flamme dansante de l’espérance.

    Éric Allard

     

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    Le livre sur le site des Éditions MEO

     JASNA SAMIC, écrivaine: "L'ISLAM RADICAL MET LA BOSNIE EN DANGER" (interview à Rue89 à l'occasion de la sortie de Portrait de Balthazar chez MEO)

     

  • LE BUNKER de NICOLAS BRULEBOIS

    image297.jpgLes amants terribles

    Le chroniqueur subtil de la chanson française à texte (pour Froggy's delight, L'Impératif...), le biographe d’Allain Leprest, l’auteur des aphorismes et brèves satiriques de Le monde aigri, le monde est bleu donne ici un témoignage troublant et fort. Il s’inscrit dans le cadre de la collection du Bunker initiée par Jacques Flament et à laquelle près d'une quinzaine d’auteurs se sont déjà pliés.
    Un chroniqueur artistique invité dans un centre culturel ayant l’apparence d’un bunker à l’occasion du vernissage d’une expo d’art contemporain rassemblant 28 artistes contemporains (un par Etat membre) de la Communauté européenne est surpris, de même que 216 autres personnes, dans ce qu’on ne peut encore identifier comme une catastrophe naturelle ou un attentat.

    Le narrateur attend une femme devant l'accompagner et qui parvient quand même à s’introduire à l’intérieur du centre d’exposition souterrain en partie enseveli. Cette femme est sa maîtresse depuis deux années et l’occasion qui leur est donnée de vivre plusieurs jours et nuits enfin en toute impunité est unique : ils vont exprimer là pleinement leur passion dans un "raisonné déraisonnement de tous les sens".

    Eros et Thanatos à petit feu, prendre prétexte de cette mort annoncée, pour jouir d’une existence impensable jusqu’ici : flirter sous les décombres ou danser sur les bombes, ultime dandysme quand l’époque terre-à-terre vous ensevelit sous les gravats. Un horizon si bouché incitait à se libérer des carcans, quitter nos rôles habituels d’amant et de maîtresse : entre coupe de champagne et coup du sort – vivre une vraie vie de couple, enfin !

    D’abord leurs retrouvailles se font durant la visite de quelques œuvres exposées d’artistes bien réels tels que Tracey Emin (UK), Francisco de Pajara (Espagne), Zilvinas Kempinas (Lituanie), Adel Abdessemed (France) ou Henrik Plege Jokobsen (Danemark). On trouve même quelques clins d'oeil à des amis écrivains et musiciens. Ce qui donne lieu à une critique pertinente et nuancée de l’art contemporain en relation avec le climat sécuritaire ambiant que l’Occident traverse et qu’on pourrait résumer par cette interrogation du narrateur:

    Les chars de la vulgarité menaçaient-ils à ce point, pour faire de la représentation artistique un passe-temps sécuritaire ?

    Avant de constater que sous terre la lutte de classe se reproduit, décuplée par la situation panique, entre le camp des mécènes (« visiblement plus si généreux ») et les autres, les amants que la vie au grand jour a séparé, contraints qu'ils étaient avant à des étreintes furtives dans des salles de cinéma ou les transports en commun, vont à l’écart des autres, dans un nid douillet constitué par leurs soins, consommer ardemment, puissamment leur amour.

    Jusqu’à une extrémité rarement relatée dans une fiction, à l’image des faits décrits mais aussi du tumulte propre à faire resurgir l'innommable et l'insensé de l’époque actuelle. L’ensemble est  exprimé dans une belle langue, tour à tour aphoristique et souple, et qui résonne en nous au plus intime, nous faisant adhérer jusqu’au pire, aux motivations et folies d'amour d’un couple d’amants terribles. Gageons que cette première incursion  remarquable de Nicolas Brulebois dans le domaine de la fiction sera suivie d’autres. En attendant un nouveau témoignage sur cette catastrophe allégorique et ineffable...

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Editions Jacques Flament 

    Les livres de Nicolas Brulebois chez Jacques Flament

    Les quatorze témoignages sur Le Bunker

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  • LA FENÊTRE de LILIANE SCHRAÛWEN

    fenetre-1c.jpgReflets dans la glace

    Le matin d’un nouveau jour est comme une p(l)age blanche, caractérisée par le vide, le regard qui se perd dans le vague, dans la vague. Page et plage ramènent la séquestrée qu'est la narratrice à l’enfance. À cet effet, on a placé devant elle du papier, de quoi écrire et effacer.

    Séparée plus que séquestrée car elle n’a commis aucun mal. Séparée d’elle-même pour commencer car, pour parler de sa vie dont elle est doublement éloignée, par le temps et la distance, elle utilise tout à tour la première et la troisième personne. Elle se nomme alors d’une seule lettre anonyme, L. Sans identité propre, il lui faudra du temps pour (re)donner des prénoms à ses enfants dont le nombre n’est d’abord pas clairement exprimé. Et cette indécision sur le nombre a une cause douloureuse.

    Page après page, de souvenir en souvenir jamais totalement assumés car les vivre comme personnels est encore trop pénible, et, en partant de l’enfance, la narratrice va reconstituer le puzzle de sa vie de fille, de femme et de mère. Pour se trouver et se reconnaître à travers les différentes épreuves de son existence. Transformer le carré gris de la fenêtre en rectangle de vie, les glaces en miroirs.ESP_2369-200x300.jpg

    Les glaces, c’est différent. Ceci est une glace. L peut y voir son reflet qui la regarde, froidement, comme du fond de l’eau. Mon reflet emprisonné par la glace, gelé à jamais, saisi tout vif et figé dans ce carré brillant qui est peut-être un cube. C’est très dangereux de laisser ainsi une image vivante de soi captive pour toujours. Et si la glace fondait ? Si l’image se réchauffait et prenait vie, même contre moi ?

    En attendant, elle a devant elle le carré terne d’une vitre qui la sépare du monde, du présent. Un grand pas sera franchi, à double titre, quand elle s’en approchera pour regarder dehors. Pour aller de l’intérieur de soi à l’extérieur, il lui faudra du temps, de l’aide, du soutien, de cette force de l’enfant avant de naître, qui, pour sortir de l’intérieur de la mère, va traverser le couloir vers la lumière. 

    Le livre, dédié au vide, à l’absence, a été édité une première fois en 1994 puis une seconde en 1996, pour obtenir alors le Prix du Parlement la Communauté française de Belgique (actuellement Fédération Wallonie-Bruxelles) et être aimé de l’écrivain préféré de son auteure, J.M.G. Le Clézio.

    Il ressort aujourd’hui à la lumière aux éditions MEO et est toujours d’actualité car l’enfermement de l’homme et, plus particulièrement, de la femme, dû à des facteurs divers, est intemporel. Liliane Schraûwen a su, qui plus est, trouver les bons mots, la forme juste, entre fable et récit, pour les rendre sensibles au lecteur, presque palpables, à tout jamais libérateurs.

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Éditions MEO

    Le site de Liliane Schraûwen

  • LA MAISON DU DÉCLIN, essai-balade de DRAZEN KATUNARIC

    maison-declin-1c.jpgRéhabiter le monde 

    « L’homme décadent ne cesse pas de se demander : pourquoi suis-je né à l’époque où tout se dégrade, s’est déjà dégradé ? »

    C’est à partir de cette interrogation que débute le vivifiant essai de l’écrivain croate Drazen Katunaric d’abord publié 1992 à Zagreb.

    Si l’homme d'aujourd’hui impute volontiers toute la misère intellectuelle au numérique, en regrettant par exemple l’époque des livres papier, il faut savoir que Victor Hugo dans un chapitre de Notre-Dame de Paris  intitulé Ceci tuera cela représente ce déclin par la face monstrueuse de Quasimodo et accuse les livres imprimés qui ont brutalement supplanté les cathédrales.
    Autres temps, autres mœurs, seul demeure l’homme décadent.

    Mais ce chapitre hugolien est avant tout, souligne l’auteur, un excellent point de départ pour toute réflexion sur l’architecture et la ville car Hugo considérait l’architecture comme l’art total, le seul moyen d’expression de l’humanité entière. (…) Le livre imprimé est ce ver rongeur de l’édifice qui suce et dévore, rend l’architecture mesquine, pauvre et nulle. (…) L’imprimerie a tué le sacré du livre, sa rareté, son caractère précieux, l’effort de sa fabrication.

    Et l’époque où a lieu ce déclin, où la ville change de face, où l’architecture n’est plus l’art collectif qu’il était, c’est, pour le philosophe, la Renaissance. Perte du sentiment divin, profanation du sacré au service du dépouillement, de la démolition, l’architecture, instrumentalisée (à l’égal de l’automobile plus tard), conçue comme moyen et non plus comme but, devenue stricte machine à habiter, va se mettre au service du social et devenir utilitaire dans le même temps où elle va contraindre, avec Adolf Loos, Frank Lloyd Wright, Walter Gropius ou Le Corbusier, l’homme à vivre dans des formes et des matériaux sans âme ni fantaisie. Sans l’idée de Dieu, l’insignifiance des choses devient criante. Et l’architecture qui est rapport au divin, au céleste, déracinée de la terre du passé et sans élévation, perd tout repère. katunaric.jpg  

    Katunaric cite aussi Herman Broch pour appuyer sa thèse : Les deux grands moyens rationnels de communication au sein du monde moderne, le langage de la science utilisé dans les mathématiques et le langage de l’argent utilisé dans la comptabilité, ont leur point de départ dans la Renaissance.

    C’est aussi l’exil de l’homme moderne qui est questionné, entre regret de la croyance perdue et la difficulté de vivre sans croyance. Depuis la Renaissance l’idée de progrès a remplacé la notion de salut, les sciences et idéologies, la religion.

    C’est dans cet ordre d’idée que l’auteur rejette dos à dos capitalisme et communisme (l’ayant vécu dans sa chair, il ne peut s’en faire une idée exotique, de rédemption, et déclare que le marxisme est mort de l’ennui qu’il a suscité) ayant régné de conserve pendant près d'un siècle, comme berceaux de régimes utopiques, donc totalitaristes.

    Sont aussi convoqués dans cet ouvrage Dostoïevski et son Palais de Cristal, Bruno Schultz et son Traité des mannequins qui préfigure ou accompagne le devenir-machine de l’homme, et même Bernard-Henry Lévy et son Testament de Dieu (« S’il n’y a plus de péché, c’est l’âme qui est le crime. S’il n’y a plus de rédemption, c’est la vie qui est l’expiation. »).

    Katunaric analyse le rapport au temps, à l’histoire, au passé qui définit l’injonction à être moderne. On passe ainsi du Café Apocalypsis au Bar Nihilismus où l’idée de Dieu a été remplacée par l’idée de progrès, de science et de technique qui font office de pensée, de connaissance.

    Le progrès étant une décadence, la décadence devient un progrès, dit en substance Jankélévitch en guise de cqfd à cet essai, riche et dense, mené allègrement, somptueusement écrit (comme l’écrit Alain Finkielkraut en quatrième de couverture) et traduit du croate par Gérard Adam, en sollicitant notre intelligence tout en parcourant les allées des anti-lumières qui nous permettent de critiquer l’époque contemporaine avec ses faux-semblants, sa religion du progrès en marche et ses masques de bonheur dans le carnaval qu’est devenu le monde et cela dans l'espoir de le réhabi(li)ter.

    Un des derniers chapitres, relatif à Maison de Wittgenstein, dresse un éloge remarquable de l’ornement en architecture (« la seule partie artistique de la maison »).

    L'ultime partie du livre nous entraîne à Venise, dans la ville du déclin (que Ruskin date de 1418 avec la disparition de l’architecture gothique) pour une promenade fantomatique où l’art d’un Bellini sauve le narrateur de la tromperie des masques et où le chant d’un gondolier qui s’éloigne le libère de la rumeur du monde trop présente, trop prégnante.

    Chez MEO, on trouve du même auteur, un roman, La mendiante, et un recueil de nouvelles, Le baume du tigre.

    Éric Allard

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    Le livre sur le site des Éditions MEO

     

  • TOUTES LES FEMMES MEURENT POUR UN POÈME de MONTAHA GHARIB

    toutes-les-femmes-e1492596009971.jpgLa promesse de l'aube

    Le premier poème du recueil s’ouvre un présage, une prédiction faite par une voyante.

    Ton destin est prédit

    Tes poèmes sont ton seul bagage

    Tes peintures ton rivage

    La promesse de bonheur est promesse d’aube, de lumière. Alors que la nuit est le lieu de l'insomnie, l'asile de la peine.

    Ton visage est pétri de lumière

    Les étoiles d’un regard

    Nourrissent tes yeux

    Le jour s’incarne dans un corps, un visage.13592315_985100261588832_4115430061096756108_n.jpg?oh=47bbf66df8237370cc0f2801690af4c7&oe=59B4785D

    Toi, mon aurore

    Je t’étreins secrètement dans la pénombre 

    Ce qui n’est encore que rêve enténébré, peu à peu, se révèle au jour, réveille des espoirs enfouis.  

    Tu fleuris mes espoirs

    Tu rafraîchis ma mémoire 

    Le passé n’est plus vain, le futur n’est plus voilé, indistinct, muet.

    Libéré du souci du temps, des heures, du poids de soi, de notre âme flagellée, le présent roi nous rajeunit de mille ans.

    Il défige le temps, rafraîchit la mémoire.

    Tout peut s’inverser à nouveau, l’aube engloutir la pénombre...

    Le poème, c’est la caresse, l’espoir, la lumière, le lieu où s’engrange, se recueillent ces particules de lumière, ces réserves de mots et de mémoire, ces témoignages où le temps coïncide avec l’espoir.

    Il y a du bruit au cœur du silence

    Le silence chante

    Entre silence (qui) chante et voix (qui) bruisse, dans la joie chaude d’un instant, une caresse qui adoucirait / la dureté de l’éloignement, voici  un recueil où se laisse lire l’agonie de l’attente comme les délivrances du jour.

    Avec le poème comme emblème, comme porte-espoir, imprègne-instant, besace et concentré de lumière, on laisse derrière soi la nuit pour aller au-devant du jour, le cœur neuf, rempli d’amour.

    Les belles et suggestives illustrations en clair-obscur de Claude Donnay (avec lequel la poétesse libanaise a écrit un précédent recueil, Horizons), accompagnant les poèmes, leur faisant écho, rendent bien compte de l’attente et du mouvement, des soubresauts de l’âme en proie aux affres et bonheurs de l’amour.

    Éric Allard

    Le livre sur le site de Bleu d'Encre Éditions

  • MÉMOIRE BLANCHE de PIERRE CORAN

    memoire-blanche-1c.jpgPrisons

    Après avoir été arrêté pour un meurtre qu’il ne se souvient pas avoir commis, un homme s’évade de la prison où il est détenu, il est recueilli par la petite fille de sa supposée victime. On l’innocente mais il reste prisonnier de la boisson… Cette prison-là, cette culpabilité-là sont plus fortes...

    Un roman qui claque, sans un mot de trop, un poil de graisse littéraire. Une littérature à l’os, sans introspection, en phrases brèves. Cette absence de perspective, cette attention portée à  l’instant donnent paradoxalement du relief et de la profondeur au narrateur. 

    Celui-ci est subi par les événements qui bouleversent son existence mais qui ne l’affectent pas en apparence. Tout lui est égal, indifférent. Ce qui est rendu par ce que Barthes appelait une écriture blanche, « au je absent à lui-même », celle par exemple du Camus de L’Étranger. Et, ici, tout à fait accordée au propos.

    Un double événement lui donnera l'occasion de se sortir de cette réclusion, de cet enfermement en soi. Une femme, Sophie, lui donnera la force ; une autre, Claire, le moyen de s’en sortir.coran_pierre.jpg

    Pierre Coran, qui publie depuis 1959, donne ici un livre très personnel. Le narrateur qui tient son journal finit par livrer son prénom, Pierre, et par écrire : « Hier, j’ai raconté mon histoire, sans passion, comme si je révélais l’aventure d’un autre. » De là, on pourra en tirer toutes les conclusions sur le caractère autobiographique du roman qui, de toute manière, demeure une fiction bien menée, une histoire rapportée au présent du subjectif.

    Après sa cure, le narrateur ne se fait toutefois pas d’illusion, il ne supprime pas son passé d’un trait tout en se montrant optimiste : « Je ne prétends pas être guéri et me suis fait à l’idée que toute guérison est un leurre (…) Je suis un infirme de l’alcool et le resterai. »

    Il y avait le livre de Kessel, Avec les alcooliques anonymes ; il y a aussi ce livre percutant de Coran initialement paru au Seuil en 1997 dans une collection aujourd’hui disparue et que Gérard Adam vient avec bonheur de republier aux Editions MEO.

    Précisons encore qu’il ne s’agit pas d’un énième livre sur « le drame de l’alcoolisme »; c’est avant tout un roman, celui d’un homme aux prises avec ses démons et le tourbillon du monde qui prend son destin en main pour affronter le jour d'après en homme libéré.

    Eric Allard

    Le livre sur le site des Éditions MEO

    Pierre CORAN sur le site de l'AEB

     

  • STREETS (Loufoqueries citadines) d'ÉRIC DEJAEGER

    Dejaeger.jpg?height=400&width=265Ville imaginaire

    Rue aux Oiseaux, rues aux Fumées, rues aux Volcans, rue aux Anges… Rue des Politiciens, rues aux Ventouses, rue aux Moustiques, rue du Rhume… Ces Streets, au nombre de 99 (comme pour laisser le soin au lecteur de franchir la centaine), qui dessinent une ville inventée et inventive (comme en écho au vers de Soupault cité en exergue) où les noms des rues seraient efficientes, en accord avec ce qu’elles désignent, même si la rue, pour le passant ou l’habitant, tend à corresponde à ce par quoi, par qui elle est nommée. Qui plus est dans une ville moderne de plus en plus fonctionnelle, sans distinction, et laissant peu de place à l’irrationnel, au passé, sans autre orientation, pour situer un endroit, que son nom.

    Comme on le sait, Éric Dejaeger varie, dans ses livres, les genres et les humeurs. C’est ici l’œuvre du poète, animé d’une belle intuition et d’une vive sensibilité, le Dejaeger, et pour n’en citer que quelques-uns,  des Contes de la poésie ordinaire ou de ses recueils instantanés.

    Et si la poésie qu’Éric ne trouve pas souvent dans les ouvrages prétendument poétiques (où on s’attend justement à en trouver) ressortissait de l’inattendu, surgissait à l’improviste dans des domaines non désignés comme tels, dans le quotidien, par exemple, dans ces moments et saynètes qu'il sait si bien saisir…ric-dejaeger_2_orig.png

    Dejaeger rend bien le double aspect de la rue, entre limitation et infini. La rue, forcément bornée, donne à celui qui y pénètre l’idée de l’aventure, il peut se figurer que la rue est infinie, qu’il s’est engagé dans un labyrinthe ou un coupe-gorge, qui le perdra. C’est entre enchantement et appréhension qu’on découvre une nouvelle rue, comme on  parcourt ce recueil, page après page, entre sens du secret et goût du frisson.
    La rue, aussi, relie deux endroits de la ville ; elle est jonction, mise en relation de lieux a priori inconciliables ; la rue par essence est poésie.

    Au bout du compte, toutes ces rues ne mènent-elles pas à la Porte de l’imaginaire, pour composer une de ces villes invisibles créées par Calvino ?

    Dans ces Streets sans interdit, Éric montre que la poésie est dans la ville, au coin de la rue, en miroir de nos attentes et de nos peurs, comme marchepied à nos rêves aussi bien qu’à nos cauchemars.

    Signalons encore que la vivifiante couverture et les illustrations sont de Jean-Paul Verstraeten

    Éric Allard

     

    EXTRAITS :

     

    74th street

    Prise entre deux feux

    venant

    de la rue du Conservatisme

    & de la rue la Révolution

    les citadins

    ont depuis longtemps compris

    qu’il ne fallait plus passer

    par la rue du Centre.

     

    99th street

    Ils sont quelques-uns

    Plongés dans

    Des manuscrits enluminés

    Des grimoires illuminés

    Des parchemins en lambeaux

    à arpenter la ville

    à la recherche

    de la légendaire

    & mythique

    Rue Sans Nom.

     

    Le livre sur le blog des Éditions Gros Textes

    Court, toujours!, le blog d'Éric DEJAEGER

     

  • À DEUX PAS DE CHEZ VOUS de LILIANE SCHRAÛWEN

    A-deux-pas-de-chez-vous.jpgDivers faits

    Le fait divers, analysé par Roland Barthes dans Structure du fait divers, a quelque chose de monstrueux, il relève de l’inclassable, tel l’ornithorynque dans la taxinomie de Linné. Par ailleurs, on sait que le fait divers dit beaucoup de la vie privée et, par conséquent, de la société où évoluent les protagonistes.... comme nous le rappelle en exergue de son recueil, Liliane Schraûwen qui, en plus d'être nouvelliste et romancière, a écrit des ouvrages sur les grandes histoires criminelles.

    Dans ce recueil, elle nous livre onze récits, écrits d’une plume alerte même s’il s’agit de forfaits en partie perpétrés par des déçus de la vie, des déclassés qui trouvent de la sorte une revanche à leur infortune, une ultime affirmation de leur désespoir, l’occasion de lancer un cri à la face du monde.

    L’action est parfois si resserrée qu’on ne sait rien des tenants ni des aboutissants ; on est plongé au cœur du drame, ce qui confère une tension dramatique intense au récit. Comme dans Race de bourreaux ou Courir c’est mourir un peu.

    Chaque nouvelle est annoncée par une ou deux coupures de presse qui nous donnent une vision extérieure du méfait qu’on va suivre avant de pénétrer dans l’intimité des acteurs du drame, de nous faire comprendre leurs motivations…ESP_2369-200x300.jpg

    Les deux premières nouvelles se déroulent dans le milieu littéraire, il y est question d’un critique littéraire féroce puis d’un plagiat, thème qui a souvent été abordé mais traité ici de façon percutante. Le Maître et Marguerite, en référence à Boulgakov, est l'histoire d'une arnaque. Les risques du métier rend compte des dangers de la profession de dentiste et Le choix de Sophie décortique un drame de l’adultère. Brève rencontre et Douleur savoureuse traitent du manque affectif et du besoin d’aventure, de la quête du frisson... Le jour du chien, clin d’oeil au roman de Caroline Lamarche, est une belle et touchante histoire d’amitié entre un enfant et un animal. Morte de froid dans le jardin est un autre récit poignant qui raconte le choix de vie, qui a pourtant été riche et épanouie, d’une femme lucide au soir de son existence.

    Liliane Schraûwen utilise toute la palette des émotions pour peindre avec justesse des tableaux qui décrivent un état du monde occidental aujourd’hui où le goût du risque et de la revanche est préféré à une vie morne en deçà de ce qu’on en attendait.

    La prochaine fois que vous verrez un ouvrage de Liliane Schraûwen dans un rayonnage, laissez-vous tenter, succombez sans façon au vice de la lecture, sans crainte d’être puni ou traité de criminel !

    Éric Allard 

    Le livre sur le site des éditions Zellige 

    Le site de Liliane SCHRAÛWEN

  • LES MATHÉMATIQUES SONT LA POÉSIE DES SCIENCES de CÉDRIC VILLANI

    Screen_Shot_2015-02-21_at_16.24.51_grande.png?v=1424533001L’égalité remarquable

    Partant de ce constat qui demeure paradoxal aux yeux de certains (jusque dans le milieu enseignant), les mathématiques sont la poésie des sciences, Cédric Villani, ambassadeur brillant des mathématiques, médaillé Fields 2010, directeur de l’Institut Poincaré et candidat pour les prochaines élections législatives comme candidat de La République en marche, indique quelques points de convergence après avoir rappelé que les mathématiques sont d’abord une science qui, en tant que telle, a pour préoccupation de décrire le monde, de le comprendre et d’agir sur lui.

    Il insiste sur ce double aspect, qui les caractérise, d’efficacité et de souci de conceptualisation, de prise sur le réel autant que de mise à distance. Il précise que les maths sont avant tout un des rares langages universels.

    Parmi les points communs aux deux disciplines qu'il développe en courts chapitres, il distingue les contraintes (et nous parle évidemment des expérimentations de l’Oulipo – au passé alors que l'Ouvroir est toujours bien actif - ou de Boris Vian qui s’est livré à un calcul numérique de dieu dans un texte du collège de pataphysique), l’inspiration, la créativité (avec notamment la mise en relation, l’appariement d’éléments a priori éloignés, inattendus), le souci d’abstraction, l’attention portée au mot, l’intuition, les échanges, le fil narratif… et la beauté qui en résulte.

    Il cite un poème de Tennyson, La dame de Shalott, emblématique d'après lui de la démarche mathématique, les oeuvres de Man Ray à partir d'une série de modèles mathématiques illustrant des situations géométriques, un texte de Henri Poincaré sur la créativité dans ce domaine et il nous livre un bienvenu éloge de l’imperfection et de l'irrationnel dans les sciences.

    Dans sa préface, Elisa Brune cite Breton: "Un jour viendra où les sciences seront abordées dans cet esprit poétique qui semble à première vue leur être si contraire. Sommes-nous un peu libres? Irons-nous au bout de ce chemin?"

    Il me reste à signaler que l’ouvrage est publié dans la nouvelle et originale petite maison d’édition bruxelloise, L’Arbre de Diane, qui a notamment pour projet de mettre en relation les mondes de la littérature, des sciences et des mathématiques.

    Éric Allard

    L'ouvrage sur le site de L'Arbre de Diane

    Ma lecture de Théorème vivant de Cédric Villani sur Espèces de maths

    Le site de l'Institut Poincaré

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  • UNE PEAU À SOI de CLAIRE MATHY

    book817.jpgLa peau dure

    -  J’ai vu l’enfer, docteur ! J’ai vu mon gamin cuire…

    C’est par ces mots, ceux d’une mère horrifiée d’avoir vu son fils la proie des flammes que s’ouvre le troisième roman de Claire Mathy.

    Le livre raconte le séjour à l’hôpital durant plusieurs semaines de Maximilien, 17 ans, après l’accident domestique dont il a été victime.

    Pendant le coma artificiel dans lequel il a été plongé, on approche Maximilien par sa mère, une partie de l’équipe soignante et son ami d’enfance, Isabeau qui, dans le même temps où le garçon subit les premiers soins, a été admis en stage à la clinique en tant que futur kiné. Avant qu’on ne partage le point de vue de Maximilien, de sa souffrance physique et psychologique…

    Le récit qui nous est fait du traitement médical de Maximilien prend une autre dimension quand qu’on réalise qu’il va s’agir pour l’adolescent d’une mue, d’un changement de peau, aussi à titre métaphorique, à un âge où l’on est amené à prendre son envol en brisant les liens avec ses parents, son histoire familiale.  Programme d’ailleurs annoncé par la citation de Saint Exupéry (extraite de Citadelle) en tête de l’ouvrage: Il n'est point de rigueur efficace si, une fois le porche franchi, les hommes dépouillés d'eux-mêmes et sortis de leurs chrysalides ne sentent point s'ouvrir en eux des ailes... 

    Lorsque Maximilien, sur la voie de la guérison, se remémore les faits, une belle phrase dit ceci: À cet instant précis, il comprit que les flammes le mutilaient, le défiguraient, le handicapaient pour toujours et se vit courir vers la mort de sa personnalité, mais non vers la ruine de sa personne.

    Cette renaissance va prendre un tour symbolique d’autant plus fort que le garçon risque sa vie et qu’il devra puiser profondément en lui pour ne pas sombrer et combattre la maladie.

    Nulle sensiblerie n’est ici à l’œuvre et l’écriture comme la construction du récit sont maîtrisées de bout en bout. Le récit, extrêmement documenté sur le plan médical (l’auteure a été infirmière ; des spécialistes de ce genre de traitement et des victimes de brûlures ont été consultés) révèle que le succès des soins pour que la peau dure, se renouvelle, tient autant à la cohérence et l’énergie de l’équipe médicale que dans la participation du patient à sa propre guérison, à sa capacité de résilience, même si le mot, devenu passe-partout, est à peine cité. 

    Le malaise perceptible dès le début du roman dans la relation qui unit la mère à son mari est pleinement et fortement explicité à la fin du récit d’une manière bouleversante. Et c’est l’ultime ressort qui va permettre, on n’en doute alors plus, à  Maximilien de puiser la force pour accepter ses stigmates et affronter sa nouvelle vie.

    Une attention est aussi portée tout du long, en plus du cas de Maximilien, à d’autres formes de handicap, sans pathos là aussi. Ainsi la copine de classe qui se rapproche de Maximilien à la faveur du drame, est sourde de naissance et Maximilien rencontre à l’hôpital des personnes affligées d’autres invalidités et qui tirent parti de leur singularité.

    Ceci dessine le modèle d’une société plus riche, plus généreuse que celle qui rejette ses infirmes, une société où les déficiences, natives ou causées par la maladie ou un accident, favorise d’autres manières d’ouvertures au monde.      

    Un livre d’une rare humanité qui met garde contre toutes les sources de chaleur susceptibles de nous jeter dans les affres des brûlures affectant cet organe essentiel qu’est la peau mais qui ne préserve pas, loin s’en faut, contre les foyers de mansuétude que nourrissent ceux qui ont été les victimes du feu et des accidents de la vie.

    Précisons encore que les revenus du livre seront versés à des ASBL venant en aide aux grands brûlés et aux malentendants.

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Éditions Memory

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  • FACES & Cie de GAËTAN FAUCER

    image_27569_1_20304_1_9323_1_38646_1_131866.jpgLe petit livre de mots

    Le dernier ouvrage de Gaëtan Faucer, dont la dédicace me touche (l'ouvrage est  également dédicacé à Pierre Desagre), et qui l'affirme en tant qu'auteur d'aphorismes est, comme il me l’écrit, un petit livre de mots, de bons mots pour sûr, qui n’est pas sans contenir des mini leçons d’éthique et derrière lesquels se tapit une vision malicieuse du monde.

    Les aphorismes jouent sur tous les ressorts du genre et cela donne pas loin de deux cent phrases pour sourire, réfléchir, trouver le monde bon, con ou  long à mourir.  

    On ne sait pas si, comme cet aphorisme grivois du recueil, ils seront un jour adaptés au ciné, en court, mais trash, sinon en vidéo, ou s'ils ont plus de chance, vu l’implication de l’auteur dans le Théâtre (en tant qu’auteur dramatique et que metteur en scène), d'être dits sur scène.

    Comme la quatrième de couverture le mentionne, le programme du recueil affiche la question de la mort, de la vie et aussi de nos amis les bêtes. Thèmes traités avec bonheur auxquels il faut ajouter le ridicule, la vérité qui ment ou le mensonge qui dit la vérité, les cons (sujet, il est vrai, inépuisable), le désir, les croyances, bref, la bêtise au sens flaubertien du terme.

    Et puisque je vous sens fébrile, voici dix aphorismes (seulement) qui illustrent ce qui précède et vous inciteront, j’en suis sûr, à commander l’ouvrage sans tarder pour faire vous-même votre top 10.AVT_Gaetan-Faucer_1900.jpeg

    Durant une année, les miss sont les dames-nations d’un pays.

     

    Pour cacher la vérité, il faut la rendre grotesque.

     

    L’histoire se répète, la bêtise aussi.

     

    Dans une beuverie estudiantine, c’est souvent pack +5.

     

    Les traces laissées par les fantômes sont des traits d’esprit.

     

    C’est en lisant dans le train que j’ai appris à passer d’une ligne à l’autre.

     

    Le chef épouvantail possède une armée d’hommes de paille.

     

    Sur son lit d’hôpital, le pyromane s’éteint à petit feu.

     

    Un père qui change de sexe tout en l’avouant à ses enfants est trans parent.

     

    Même la fine mouche aime les grosses merdes.

     

    Plus cet aphorisme qu’Anne Siety, la psychopédagogue des maths, ne démentirait pas : Compter sur ses doigts est une façon de compter sur soi.

    Et je ne résiste pas à une dernière face & cie faucerienne, le temps que vous receviez l’ouvrage dans votre boîte aux lettres : 

    C’est très beau quand les cerfs-volants prennent de l’élan…

     

    Éric Allard 

    Pour commander le livre

     

  • VOYAGE À LA HAVANE de REINALDO ARENAS suivi de CUBA, La révolution transgressée

    51DYG10DQVL.jpgVOYAGE À LA HAVANE de REINALDO ARENAS

    Cuba no

    En 1990, quelques semaines avant le décès par suicide de Reinaldo Arenas  qui se sait atteint du sida, paraît la traduction française de son Voyage à la Havane, recueil de trois nouvelles qui ne donne pas, loin s’en faut, une image idyllique de Cuba et à la lecture duquel on comprend que la Révolution a vite dégénéré en un régime étatique fort.

    Dans la première nouvelle, une femme mariée à un homme qui la délaisse (au profit des hommes) ne cesse de tricoter des habits de lumière pour elle et son mari afin qu’ils se produisent dans tout Cuba et s’attirent lors de leurs exhibitions les envies des spectateurs. Ce statut de célébrité à la petite semaine lui évite de voir la réalité de son couple et par la même du pays (la métaphore est flagrante) où,  derrière les faux semblants et les habits de lumière, se tapit une misère économique et idéologique grave qu’il vaut mieux éviter de regarder en face si on ne veut pas verser dans la mélancolie.

    Dans la seconde nouvelle qui se déroule à New York, une brève annonce que Mona Lisa, lors de son exposition en 1986 au Metropolitan Museum of Art, a été sur le point d’être saccagée par un Cubain dérangé. Ensuite on a droit à la version l’auteur de la tentative d’attentat qui se raconte dans une lettre adressée à un ami. Dans sa paranoïa, il finit par voir la réincarnation de la femme aimée passionnément dans le modèle de la toile du génial peintre homosexuel. Là aussi, ce récit délirant est à l'image du déni d'une société et de ses habitants qui favorisent les constructions imaginaires pour ne pas avoir à affronter le réel.

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    Reinaldo Arenas 

    La dernière nouvelle est la plus remarquable, la plus emblématique et certainement la plus en phase avec la vie et les préoccupations de Reinaldo Arenas qui  a été expulsé de Cuba en 1980 et a trouvé refuge à New York puis n'a cessé jusqu’à sa mort de vilipender le régime cubain tout en se désespérant de ne pas avoir connu un Cuba libre, comme il l'écrira:

    « En raison de mon état de santé et de la terrible dépression qu'elle me cause du fait de mon incapacité à continuer à écrire et lutter pour la liberté de Cuba, je mets fin à ma vie [...] je veux encourager le peuple Cubain dans l'île comme à l'extérieur, à continuer le combat pour la liberté. [...] Cuba sera libérée. Je le suis déjà. »

    La nouvelle, elle, commence par la réception d’une lettre de l'épouse d’un exilé cubain, qu’il n’a plus vue depuis 15 ans, qui l’incite à faire le voyage de retour à La Havane pour revoir leur fils. Là, il rencontre un jeune homme qui pourrait être son fils et qui n’aspire qu’à quitter l’île en proie à un délire bureaucratique, à une perversion des idéaux révolutionnaires des débuts, à une confiscation de toutes les libertés au profit de quelques-uns, et régie par un système de contrôle maladif…

    Jeux sur les identités sexuelles, sur les affres de l’exil, le tout indexé à une détestation (aux accents parfois proches d’un Thomas Bernhard) d’une révolution présentée (jusqu’à aujourd’hui) comme un modèle par les croyants à bon compte en un régime unique et providentiel qui réaliserait toutes leurs aspirations utopiques et qui se serait providentiellement incarné dans cette île des Caraïbes le 1er janvier 1959.

    Reinaldo Arenas donnera à titre posthume son grand roman, Avant la nuit, qui paraît chez Actes Sud en 2000, et qui fait l'objet la même année de l’adaptation au cinéma par Julian Schnabel.  

    Éric Allard

    Le livre sur le site d'Actes Sud

    Avant la nuit de Reinaldo Arenas chez Actes Sud 

     

    japon.jpgCUBA La révolution transgressée de Marie HERBET

    Cuba si ?

    Dans ce petit ouvrage des Éditions Nevicata tiré d’une collection intitulée L’âme des peuples, c’est le Cuba d’hier mais surtout d’aujourd’hui qui nous est dépeint. Un pays chatoyant à la population chaleureuse certes, théâtralisant volontiers ses émotions, mais qui dissimule mal, derrière un humour salvateur,  son amertume et son désir de vivre autrement voire ailleurs, le taux d’exode ne cessant d’augmenter et celui de la natalité de diminuer... Une société toujours très marquée par près de soixante ans de communisme, sans accès à Internet et sans partis politiques, dont les effets se font moins sentir mais qui n’a pas encore trouvé les moyens de s’en extraire ni de trouver un espace politique de transition vers un autre régime. Un des intervenants signale que le manque de liberté d'expression a vite dépassé sous Castro celle qui régnait sous le régime de Batista où il demeurait toutefois un organe de presse libre et un pluralisme des partis.

    Une anecdote savoureuse rapporte bien la situation du pays où les habitants sacralisent la nourriture tout en manquant régulièrement des denrées les plus élémentaires.

    Elle implique un petit personnage populaire récurrent de l’oralité cubaine, Pepito.

    • Juanito, quelles sont les trois plus grandes réussites de la révolution ? demande l’institutrice.
    • La santé, l’instruction et la défense.
    • Très bien. A toi Pepito. Quels sont les trois grands problèmes de notre pays ?
    • Le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner.

    Le portrait de Cuba est suivi de trois intéressants entretiens donnés par Jean Lamore, historien français spécialiste de Cuba, William Navarrete, écrivain cubain vivant à Paris et Luis Miret, directeur de la plus ancienne galerie d’art de La Havane, la Galería Habana, qui retracent l’histoire de l’île et des enjeux géostratégiques dont elle a fait l’objet de la part des grandes puissances (Espagne, Angleterre, Etats-Unis, URSS) depuis sa découverte en 1492 par Christophe Colomb et la place de l’art au sein du régime où les artistes et rappeurs pratiquent l’autocensure s’ils ne veulent pas, pour leurs actions provocatrices, être jetés en prison comme El sexto en 2014 (pendant près d'un an). A ce propos, Louis Miret fait cette réponse, par diplomatie peut-être, à la question suivante:

    À Cuba, les artistes n’évitent-ils pas tout incident en optant pour une forme d’autocensure ?

    Je préfère dire que les artistes comprennent où est la frontière entre l’art critique et la critique hors de l’art. Une déclaration politique n’est pas une œuvre d’art. Le graphiste El Sexto estime que le rapprochement fait entre Fidel Castro et Raùl et les deux porcs qu’il a peints, est une interprétation des autorités. Mais pourquoi le les a-t-il pas baptisés Juan et Pedro dans ce cas ? C’est un acte de provocation, ce n’est pas de l’art.

    Il signale aussi que c’est durant les années 90 qu’on a assisté à l’apparition de la meilleure génération d’artistes de Cuba. Et d’ajouter : À croire qu’il n’y pas de création sans faim, comme on dit ici.

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Editions Nevicata

    Quelques vidéos 

    Photos puis reportage sur Reinaldo Arenas en exil à Miami: il revient sur son arrestation arbitraire en 1973 avant d'être jeté en prison.

    Trailer du film de Schnabel avec Javier Bardem et Johnny Depp, Grand prix du Jury à la Mostra de Venise en 2000 et Prix de la meilleure interprétation masculine à Bardem.

     

    Paroles du Tango Nicaragua de Léo Ferré



     

    Lire aussi la note relative à COUPABLE D'AVOIR DANSÉ LE CHA-CHA-CHA de Guillermo CABRERA INFANTE

    Littérature cubaine

     

  • D'OBSCURES RUMEURS de PHILIPPE LEUCKX (Éditions Petra)

    dobscures_rumeurs_couv.jpgAu plus près du coeur

    Ouvrir un recueil de Philippe Leuckx, c’est aller, par les chemins de (tra)vers(e) de la poésie, au-devant d’une expérience existentielle placée sous le signe de la beauté du verbe. 

    À mesure qu’il descend dans le passé, remonte le fil de sa mémoire, le poète fond sa quête à celle du lecteur.

    C’est une poésie de l’infiniment proche, de la rumeur élevée au rang de la révélation de l’être par les lointains intérieurs.

     

    Le passé remue au gré des gravats

     

    Le passé est toujours là, prêt à surgir, à la faveur d’un temps donné, d’un endroit, d’un visage proches, d’une étrange familiarité, d’une paix s’accordant à la douceur du soir (qui a sublimé la douleur du jour), et cela, le long du fleuve, au fil des rues, en périphérie de la ville, entre lampe et ciel.

     

    La lumière sait notre juste place entre le vent de braise

    Et la poussière des noms épelés en vain

     

    Court dans tout le recueil l’idée qu’il faut se méfier des faux-semblants, des chausse-trapes de l’existence. Qu’il faut se garder des rêves faciles, de la méprise de nos (en)vies, de cet air presque enjoué à vous bercer d’illusions. Sans se tromper de saison, d’amour, de parcours… En veillant à ne pas voir trop vite et mal, à ne pas se laisser abuser par ses sens…

     

    Pour un peu le jour tournerait à la mépriseleuckx.jpg

    Ce serait tout à coup le printemps

    Et nul n’en saurait la teneur…

     

    Il appelle à la vigilance, sans quoi on risque de se fournir auprès d'un bonimenteur, dans une boutique de farces et attrapes.

     

    Et que pour un rien on se tromperait de vie

    De rue de film

    Pour un peu

    De bonheur à prendre

     

    Mais cela ne signifie pas le contrôle total, l’enfermement sur soi, il faut laisser du je, du jeu pour le hasard, ménager des ouvertures sur le monde, aiguiser ses attentions, s’autoriser des imprudences, progresser sur le fil entre doute et certitude. Fragile équilibre à trouver, qui demande bien toute une vie.

     

    Il vous faudra vivre

    En soupesant l’être

     

    Maux et malheurs, peines trop hautes, menacent sans cesse dans le même temps où un « rien » peut nous consoler d’un chagrin, d’une perte, d’une poussée de mélancolie.

     

    Parfois c’est l’enfance, comme ravie par le temps, qui revient, avec ses effrois, ses réserves de rassurance et d’espoir, indexant notre présent, notre présence à son bouquet de sortilèges ravivé.

     

    Nous avons tous perdu les enfants que nous étions.
    Nous les cherchons parfois, le temps de quelques mots.
    Dans les rigoles d’un village. Aux faubourgs de la vie.

     

    Pour qui sait les apprivoiser, les mots justes et à propos viennent cueillir le cœur sauf à la pointe de l’ombre, débrouiller ses nœuds obscurs, ses cordes pour libérer l'accès au peuple des sensations et des émotions. Pour éclaircir nos regards en vue des beautés et bontés cachées jusqu’à l’invisible.

    Il s'agit d'une poésie feutrée, à l'écart du tumulte de l'opinion et du tapage des faits, d’une extrême délicatesse, d’une rare justesse, avec mille nuances qu’on craint de ne pas percevoir assez, à relire sans cesse sans qu’elle lasse jamais.

    On a peine à dire que c’est une poésie du cœur, tant le mot est galvaudé, une poésie de l’aventure intérieure, du legs, du lignage, qui prône à la fois une extrême prudence et une rare témérité car elle concerne ce que nous avons de plus intime, de plus secret, de plus porteur et qui vise à la clarté, au débroussaillage du plus sombre.

     

    Maintenant il fait plus clair en moi

    J’ai pris l’air de mon père

    Et ses mains de semeur

     

    En disant tout ceci, on est loin d’avoir épuisé les ressources de ce recueil – composé de quatre sections -, qu’on pourrait dire infinies, car l'ensemble est construit de telle sorte qu’elles échappent même à la volonté du poète, et se révèlent instrument de connaissance propre avant d’être, pour le lecteur, outil d’introspection heureuse, grille de lecture fine du monde. Il faudrait encore parler de la fluidité des vers qui coulent, s’épandent en phrases, se reprennent puis repartent sans qu’on puisse déterminer les lieux de changement, les différences de débit tant les accélérations et les ralentissements se font dans la continuité du cœur et de l’attention.

    Un recueil à lire et à vivre donc, au plus près du cœur, avec des mains de poèmes pour remonter vers l’enfance qui nous a donné matière à rêver et à contenir le monde entre les berges d’un regard.

     

    On ne saura rien de plus que ces mots

    Et pourquoi soudain quelqu’un sourit

    En renversant dans la fenêtre

    La beauté d’un visage

    Et votre main s’est perdue

    À ramasser les vers

     

    Éric Allard


    Le recueil sur le site des Éditions Petra

    Philippe Leuckx sur Wikipedia

    Toutes les chroniques de Philippe Leuckx sur Les Belles Phrases

  • CINQ QUESTIONS à MICHEL THAUVOYE, l'auteur d'UN DERNIER VER?

    couverture-un-dernier-ver.jpg?fx=r_550_550Tout le malheur des hommes

    L’auteur de L’important c’est la sauce récidive avec Un dernier ver ?

    Dans ce second opus diablement efficace et réjouissant (comme dans le premier), on retrouve le même cocktail à base de polar et d’humour tirant vers le rouge sang, agrémenté de plats mijotés servis avec de bons vins et de pop/rock du meilleur acabit des années 70 et 80. Ces nouvelles nous narrent des histoires improbables dans lesquelles par la force du je, on entre de plain-pied, avec une joie d’enfant ravi de commettre des actes interdits, comme si nous en étions les protagonistes, témoins ou inévitables victimes plus ou moins consentantes pris dans un enchaînement de circonstances menant au pire.

    Dix nouvelles de haute tenue qui rassasient notre besoin de fiction et qu’on a toutes envie de raconter également, preuve de leur indéniable pouvoir de conviction. Comme dans Une vague de froid, où à la suite d’un accident de voiture dont il a lui-même souffert, son pote qui conduisait a trouvé la mort, le narrateur fait la connaissance de la mère de son ami de laquelle il tombe amoureux mais, pour l’approcher, il va engager, à l’inverse de l’Humbert Humbert de Lolita, une liaison avec sa fille tout juste sortie de l’adolescence… Ou Le badinage est un sport d’église, ce récit dans lequel le père du narrateur vient lui présenter sa future épouse qui a l’âge d’être sa soeur…. Il y a aussi, dans Dernière marche avant le sommet, l’examen d’embauche qui finit très mal et la réunion de famille d’Un nerf de famille qui ne se termine pas mieux… Pour ne rien dire de la dernière nouvelle, Ver solitaire, où après avoir accepté de se faire sodomiser par jeu par son amie, l’affaire va aller de mal en pis pour le protagoniste.

    Dans la nouvelle qui ouvre le recueil, le narrateur commence par sauver de la noyade le mannequin d’un jeune homme qui prend mal cette incursion dans le déroulement de son suicide virtuel…  Michel Thauvoye use dans ce recueil, on peut dire, de la même façon d’un avatar qu’il va plonger dans les situations les plus improbables (mais terriblement bien construites) où le burlesque finit souvent par voisiner avec l’horreur. Au moment où son alter ego pense vaincre les différents éléments en présence, qu’il va satisfaire ses désirs les plus chers, qu’il croit maîtriser les différents éléments mis en place, tout se retourne contre lui et le laisse en mauvaise posture quand ce n’est pas tout simplement sans vie.

    Blanc comme neige est peut-être le seul récit qui ne présente pas le moindre humour, c’est un récit kafkaïen et implacable.

    La morale de ces histoires jubilatoires, ne serait-ce pas que ce ne sont pas les autres qui sont cause de notre malheur, comme on pourrait aisément se le persuader à la lecture de ces nouvelles qui attestent pour sûr, d’une impossibilité du narrateur à vivre en société, voire en famille, mais cette impossibilité foncière qui fait que, comme le disait justement Blaise Pascal, tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.

    D’autre part, si Mickaël, l’antihéros récurrent de ces récits, s’y était tenu, il ne nous aurait pas procuré ce furieux plaisir de lecture.

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Cactus Inébranlable Éditions

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    CINQ QUESTIONS à Michel THAUVOYE

    1/ Quelles sont tes influences littéraires et cinématographiques - et artistiques en général ?

    Le premier auteur dont l’univers m’a attiré est Boris Vian. D’abord avec ses romans « poétiques » (L’Ecume des jours, L’Arrache-cœur,…), puis, dans sa version Vernon Sullivan. La lecture de J’irai cracher sur vos tombes, relativement jeune, a été une révélation. Une telle liberté de ton et de thème m’avait impressionné.

    J’avoue aussi une passion pour « Cent ans de Solitude » de Gabriel Garcia Marques (lu neuf fois sans toutefois pouvoir encore dessiner de mémoire l’arbre généalogique de la famille Buendia). Un roman totalement jouissif.

    D’autres écrivains, qui m’ont marqué : John Irving, James Ellroy, Paul Auster, Jim Harrison, Bret Easton Ellis, Ian McEwan, Stephen King, Philippe Djian, Céline, Jean-Bernard Pouy, …, et rayon belge, Thomas Gunzig. Et il y en a encore tellement à découvrir…

    Rayon cinéma, de manière générale, les réalisateurs qui insufflent de l’humour dans des films noirs me touchent : les frères Cohen, Tarantino, David Lynch, Bertrand Blier (Buffet froid est un des films les plus délirants que j’ai vu). Et bien sûr, C’est arrivé près de chez vous.

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    2/ Peux-tu nous raconter la genèse d’une nouvelle thauvoyenne (élément déclencheur, construction de l’intrigue…)?

    L’idée peut surgir au détour d’une conversation, en écoutant la radio, la télé,… parfois un simple mot, une phrase. À partir de là, je construis mentalement les grandes lignes de l’intrigue. Généralement, je détermine la fin avant de commencer à rédiger. Je m’attarde sur la phrase introductive (mais pas autant que le personnage de La Peste…) qui, dans une nouvelle, me parait essentielle.

    Concernant la rédaction en elle-même, impossible d’écrire l’ensemble du texte pour le retravailler longuement ensuite. J’avance paragraphe par paragraphe, quand ce n’est pas phrase par phrase, et je ne vais pas plus loin tant que je ne suis pas (suffisamment) satisfait. Il en résulte que je peux rester calé assez longtemps sur un détail sans arriver à m’en détacher.

    Le texte passe ensuite quasi systématiquement entre les mains de plusieurs lectrices pour un avis général (et une correction orthographique) tandis que je le relis moi-même, pour arriver à la version définitive.

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    3/ Pourquoi la nouvelle est-elle ton genre de prédilection ? La nouvelle est-elle un genre déconsidéré ? Quelles sont les ingrédients qui font une bonne nouvelle ? Quels sont tes nouvellistes préférés ?

    En secondaires, mes dissertations n’entraient pas dans les critères classiques et étaient plus ou moins scénarisées. Je remercie encore mon prof de français de ne pas m’en avoir tenu rigueur…

    Ensuite, j’ai longtemps écrit de courts textes « pour moi-même », avant que mes premiers pas un peu sérieux (mais à peine) me dirigent, avec plus ou moins de succès, vers des concours de nouvelles. Un créneau dans lequel je me sens à l’aise que je pense malgré tout abandonner momentanément pour m’atteler à un roman.

    Le genre me semble plus reconnu dans la littérature anglo-saxonne que du côté francophone. Je ne m’explique pas vraiment ce désintérêt. Est-ce que cela ne fait pas assez sérieux parce le nombre de pages est réduit ? Peut-être que dans notre époque d’immédiateté et de vitesse, le récit court, qui demande moins de temps de lecture, pourrait trouver une place plus importante.

    Bien entendu, il n’y a pas de recette miracle pour une bonne nouvelle. Cela dépendra aussi du genre littéraire du récit.

    Globalement, je pense que, vu sa brièveté, l’histoire ne doit souffrir d’aucune baisse de rythme (ce qui sera moins gênant dans un roman, où certains passages peuvent être moins intense sans nuire à l’ensemble). Il me semble aussi important de plonger le lecteur dans l’histoire dès les premières lignes, sans mise en place excessive. Puis, élément essentiel, la fin se doit d’être marquante, surprenante. En cela, j’apprécie beaucoup les recueils de Thomas Gunzig ou de Philippe Djian, plutôt fulgurants.

    Côté américain, c’est un peu différent. Les textes sont souvent beaucoup plus longs et l’on peut se demander s’il ne s’agit plutôt de courts romans, dont ils empruntent parfois les codes (descriptions nombreuses, dialogues omniprésents,…). Stephen King en est un spécialiste, mais l’on peut aussi penser à Jim Harrison et ses magnifiques Légendes d’automne.

    Honte sur moi, je n’ai jamais lu la canadienne Alice Munro, spécialiste du genre.

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    4/ Tes nouvelles fourmillent de références pointues au pop/rock. Quels sont tes groupes, albums préférés ? Derniers coups de cœur ?

    Roger Daltrey déclarait récemment que le rock est mort. De plus, on a assisté ces dernières semaines à la disparition de figures mythiques : Bowie, Cohen, Berry. Et, d'autre part, à une sorte de sacralisation d’un songwriter (Dylan) par l’attribution du Nobel ? Partages-tu cet avis de Daltrey?

    Pour une raison inconnue – mes parents n’en étaient pas spécialement friands – j’ai dès mon plus jeune âge apprécié la musique rock. Mon premier 45t dans le style, acheté à 10 ans (en 1974…) était This Town ain’t big enough for both of us, des Sparks.

    Je suis un enfant du punk et, surtout, de la new-wave/cold-wave de fin 70, début 80. Les premiers album de Cure, Bauhaus, Sisters of Mercy, Fad Gadget, Siouxie and the Banshees, Magazine,…, ont bercé mon adolescence.

    Ce n’est que plus tard que je me suis attaché aux dinosaures du rock comme Led Zeppelin, Deep Purple, Black Sabbath, Pink Floyd, ou autres.

    J’écoute aussi beaucoup de Metal, un style souvent mal considéré pourtant plus complexe et vaste qu’on ne l’imagine.

    L’avis de Roger Daltrey n’a aucun sens. La mort du rock a déjà été décrétée à de multiples reprises sans empêcher que la scène soit toujours bien active. Evidemment, il est probable que l’on n’inventera plus jamais rien de nouveau, et que la disparition des mythes qui en ont écrit les grandes pages laisse un vide dans l’esprit de ceux qui ont grandi avec eux

    Mais des bons groupes et des bons albums, il y en aura toujours, j’espère.

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    5/ Idem pour la cuisine qui est un leitmotiv de tes nouvelles. Quels sont tes plats préférés ? Tes vins préférés ? Ecrire s’assimile-t-il à cuisiner ? Quels sont, d’après toi, les points communs aux deux activités ?

    Du moment qu’il est cuisiné avec plaisir et de bons produits, un plat pourra me plaire. Bon, évidemment, je saliverai plus facilement sur un homard au four, beurre au thym…

    Une évidence en ce qui concerne le vin, le Bourgogne, rouge ou blanc. Dans les appellations considérées comme un petit peu moins prestigieuses –Marsannay, Fixin, Monthélie, Givry, Santenay,… – on peut trouver des flacons remarquables à prix relativement raisonnables.

    Ecrire, comme cuisiner, est un acte de création. Des éléments à assembler avec harmonie, une sauce qui doit prendre, un ensemble qui doit fonctionner.

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    Le site de Michel Thauvoye