Un été grec

  • Voyage en Grèce


    139007.jpgpar Pierre Reverdy (1889-1960)

    J’aurai filé tous les nœuds de mon destin d’un trait, sans une escale: le cœur rempli de récits de voyages, le pied toujours posé sur le tremplin flexible des passerelles du départ et l’esprit trop prudent surveillant sans cesse les écueils.

    Prisonnier entre les arêtes précises du paysage et les anneaux des jours, rivé à la même chaîne de rochers, tendue pour maîtriser les frénésies subites de la mer, j’aurai suivi, dans le bouillonnement furieux de leur sillage, tous les bateaux chargés qui sont partis sans moi. Hostile au mouvement qui va en sens inverse de la terre et, insensiblement, nous écarte du bord: regardant, le dos tourné à tous ces fronts murés, à ces yeux sans éclat, à ces lèvres cicatrisées et sans murmures, par-dessus les aiguilles enchevêtrées du port qui, les jours de grand vent, du fil de l’horizon tissent la voile des nuages. En attendant un autre tour. En attendant que se décident les amarres; quand la raison ne tient plus à la rime: quand le sort est remis au seul gré du hasard jusqu’au jour où j’aurais pu enfin prendre le large sur un de ces navires de couleur, sans équipage, qui vont en louvoyant mordre de phare en phare comme des poissons attirés par la mouche mordorée du pêcheur. Courir sous la nuit aimantée sans une étoile, dans le gémissement du vent et le halètement harassé de la meute des vagues pour, lorsqu’émerge enfin des profondeurs de l’horizon sévère le fronton limpide du matin, aborder, au signal du levant, l’éclatant rivage de la Grèce — dans l’élan sans heurt des flots dociles, frémissant parmi les doigts de cette large main posée en souveraine sur la mer.

    Balle au bond, Éd. Cahiers du Sud.

     

    Voyage en Grèce lu par Thierry Hancisse de la Comédie Française:

    http://www.franceculture.fr/emission-poeme-du-jour-avec-la-comedie-francaise-pierre-reverdy-%C2%AB-voyage-en-grece-%C2%BB-2012-04-24

     

     

    images?q=tbn:ANd9GcR8NBX4jXetEiz34AAHovJIJlQ-e-sK5q7LiuL550z0FLX6lZCu

     

    Départ

    L’horizon s’incline

    Les jours sont plus longs

    Voyage

    Un cœur saute dans une cage

    Un oiseau chante

    Il va mourir

    Une autre porte va s’ouvrir

    Au fond du couloir

    Où s’allume

    Une étoile

    Une femme brune

    La lanterne du train qui part

     

    « Poèmes d’aujourd’hui pour les enfants de maintenant » (Éd. Ouvrières)

     

    "Né à Narbonne en septembre 1889, Pierre Reverdy fonde la revue Nord-Sud, qui annonce le surréalisme, en 1917. Dès 1926, il se retire près de l’abbaye de Solesmes où il meurt le 17 juin 1960. Lui qui avait anticipé bien des avant-gardes s’éloigne quand des suiveurs plus tacticiens commencent à occuper le haut du pavé littéraire. Car la mise à distance est ce qui fonde son existence tout autant que son écriture. « La poésie, c’est le bouche-abîme du réel désiré qui manque », disait-il.

    Son œuvre s’impose dans le siècle, solitaire et inégalée, au point que l’on a pu suggérer qu’il n’était pas poète : il était la poésie même."

    Pierre Reverdy, Une vie, une oeuvre

    Par Sophie Nauleau

    https://www.youtube.com/watch?v=Rl3QdFAOtl0

     

    + de poèmes de Reverdy

    http://www.poemes.co/pierre-reverdy.html

  • Ne pleure pas sur la Grèce

    Ne pleure pas sur la Grèce, - quand on croit qu'elle va fléchir,

    le couteau contre l'os et la corde au cou,

     

    La voici de nouveau qui s'élance, impétueuse et sauvage,

    pour harponner la bête avec le trident du soleil.

    Yannis Ritsos 

    31168.jpg


  • En attendant les Barbares / Constantin Cavafy

    - Pourquoi nous être ainsi rassemblés sur la place ?images?q=tbn:ANd9GcTxccEMz85GreuJNA33EAreEoCbkC_tD5pSUdr8_YZfYiiDFlC4lCOahOJX

    Il paraît que les barbares doivent arriver aujourd’hui.

     

    - Et pourquoi le Sénat ne fait-il donc rien ?

     Qu’attendent les sénateurs pour édicter des lois ?

    C’est que les barbares doivent arriver aujourd’hui.

     

    Quelles lois pourraient bien faire les Sénateurs ?

    Les barbares, quand ils seront là, dicteront les lois.

     

    - Pourquoi notre empereur s’est-il si tôt levé,

     et s’est-il installé, aux portes de la ville,

     sur son trône, en grande pompe, et ceint de sa couronne ?

    C’est que les barbares doivent arriver aujourd’hui.

    Et l’empereur attend leur chef

    pour le recevoir. Il a même préparé

    un parchemin à lui remettre, où il le gratifie

    de maints titres et appellations.

     

    - Pourquoi nos deux consuls et les préteurs arborent-ils

     aujourd’hui les chamarrures de leurs toges pourpres ;

     pourquoi ont-ils mis des bracelets tout incrustés d’améthystes

     et des bagues aux superbes émeraudes taillées ;

     pourquoi prendre aujourd’hui leurs cannes de cérémonie

     aux magnifiques ciselures d’or et d’argent ?

    C’est que les barbares doivent arriver aujourd’hui ;

    et de pareilles choses éblouissent les barbares.

     

    -Et pourquoi nos dignes rhéteurs ne viennent-ils pas, comme d’habitude,

    faire des commentaires, donner leur point de vue ?

    C’est que les barbares doivent arriver aujourd’hui ;

    et ils n’ont aucun goût pour les belles phrases et les discours.

     

    - D’où vient, tout à coup cette inquiétude

    et cette confusion (les visages, comme ils sont devenus graves !)

    Pourquoi les rues, les places, se vident-elles si vite,

    et tous rentrent-ils chez eux, l’air soucieux ?

    C’est que la nuit tombe et que les barbares ne sont pas arrivés.

    Certains même, de retour des frontières,

    assurent qu’il n’y a plus de barbares.


    Constantin CAVAFY (1863-1933)

    Traduction: Dominique Grandmont

    Ici, la traduction française de ce texte dit par Lambert Wilson est signée Marguerite Yourcenar.

  • YANNIS RITSOS mis en voix par Jean-Jacques MARIMBERT

    LES CHOSES SONT SIMPLES

    Les choses sont simples.
    Bien sûr bien sûr - dit le second -
    puisqu'elles ne peuvent pas faire autrement .
    Tu mords le pain
    le couteau brille
    le soleil entre par la fenêtre
    dans la rue on crie
    la marchande d'herbes le poissonnier le rémouleur
    chacun avec sa voix
    le troisième avec le silence.
    Moi j'écoute.

    *******

    AVEC LE VENT

    Le vent se mit à souffler, à courir sur la voie publique, dans le pré.

    Devant le vent couraient les boeufs, les laboureurs, le fils de la sage-femme.

    En dernier, clopinant, venait Dieu. Par la fenêtre,

    une femme le regarda dans les yeux de derrière les carreaux.

    Puis elle baissa les yeux, lui tourna le dos,

    s'approcha de la table et se mit  couper du pain.

                                                                      Samos, 15.VIII.71.

    *******

    MOTS INDISPONIBLES

    Mots indisponibles

    tuméfiés

    éparpillés.

    Une porte enfoncée

    une deuxième une troisième une cinquième.

    Dans la rue les réverbères se sont allumés.

    Les cafards  s'ébattent dans la cuisine.

    Qu'est-ce que l'aveugle entend d'autre? -

    il sort son mouchoir de sa poche

    le laisse sur la table.

    Dans la bouche de l'aveugle se rejoignent

    la prière et le blasphème.
    Et toi assis à l'envers 

    sur la chaise

    tu regardes ailleurs 

    tu n'oublies pas.

    *******

    TRISTE RUSE

    La cheminée, l'église, la rue, la taverne, - c'est bien

    connu.

    Dans la chambre obscure, un poisson qui tourne dans son bocal.

    L'un, seul comme toujours, il observer; il ne fait pas vraiment

    attention; -

    l'éclat mouvant, imperceptible du poisson; et cette sensation

    d'un manque de sentiment. Un infime engourdissement

    aux doigts de pied - la paresse latente

    de se déplacer, d'allumer la lumière ou bien de rester là,

    cloué au sol,

    dans la petite voiture fictive du paralytique, d'où il sort

    son bras gauche qui rencontre une de ses roues métalliques

    comme s'il tenait le gouvernail d'un antique et lointain

    pouvoir

    fatigué et indifférent qui ne demande à s'exercer sur personne.

    De même te retiens-tu au poème comme à un secret

    qu'on aurait juré de garder,

    de crainte qu'on ne voie qu'il n'avait rien à révéler.

                                                          Athènes, 9.V.72 

     

    images?q=tbn:ANd9GcQMRfuGXauGosFlMi9minoKJHwOrVQFrPNaasB6_tAfPbFcViwM1O2K7BJhin Le mur dans le miroir et autres poèmes

    de Yannis Ritsos (1909-1990)

    (Poésie/Gallimard) ,

    traduits par Dominique Grandmont

    Yannis Ritsos & Dominique Grandmont:

    http://yannisritsos.wordpress.com/

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    Jean-Jacques MARIMBERT.

    Dernières parutions

    ... aux éditions du Cygne

    DESTIN D'UN ANGE suivi de LA FOURCHE, 94 pages, 10 euros

    http://www.editionsducygne.com/editions-du-cygne-destin-ange-fourche.html

    ... aux Carnets du Dessert de Lune

    JOUR  Collection Pleine Lune. Le recueil est préfacé par Anna de Sandre et joliment illustré par Yves Budin. 10 €.

    http://lescarnetsdudessertdelune.hautetfort.com/archive/2013/06/17/des-notes-de-lecture-pour-les-parutions-de-juin.html

    On peut retrouver ses mises en voix de ses textes propres ou d'autrui sur YOUTUBE


  • Le Minotaure / Barbara

    Dans le grand labyrinthe où je cherchais ma vie,
    Volant de feu en flamme comme un grand oiseau ivre,
    Parmi les dieux déchus et les pauvres amis,
    J'ai cherché le vertige en apprenant à vivre.

    J'ai cheminé souvent, les genoux sur la terre,
    Le regard égaré, embrouillé par les larmes,
    Souvent par lassitude, quelquefois par prière,
    Comme un enfant malade, envoûté par un charme.

    Dans ce grand labyrinthe, allant de salle en salle,
    De saison en saison, et de guerre en aubade,
    J'ai fait cent fois mon lit, j'ai fait cent fois mes malles,
    J'ai fait cent fois la valse, et cent fois la chamade.

    Je cheminais toujours, les genoux sur la terre,
    Le regard égaré, embrouillé par les larmes,
    Souvent par lassitude, quelquefois par prière,
    Comme un enfant rebelle qui dépose les armes.

    Mais un matin tranquille, j'ai vu le minotaure
    Qui me jette un regard comme l'on jette un sort.

    Dans le grand labyrinthe où il charchait sa vie,
    Volant de feu en flamme, comme un grand oiseau ivre,
    Parmi les dieux déchus et les pauvres amis,
    Il cherchait le vertige en apprenant à vivre.

    Il avait cheminé, les genoux sur la terre,
    Le regard égaré, embrouillé par les larmes,
    Souvent par lassitude, quelquefois par prière,
    Comme un enfant rebelle qui dépose les armes.

    Dans ce grand labyrinthe, de soleil en soleil,
    De printemps en printemps, de caresse en aubaine,
    Il a refait mon lit pour de nouveaux sommeils,
    Il a rendu mes rires et mes rêves de reine.

    Dans le grand labyrinthe, de soleil en soleil,
    Volant dans la lumière, comme deux oiseaux ivres,
    Parmi les dieux nouveaux et les nouveaux amis,
    On a mêlé nos vies et réappris à vivre...

  • Le Minotaure n'a rien mangé à midi!

    Pas plus qu’hier ou avant-hierimages?q=tbn:ANd9GcS9_eeqVnch3nWu2RTNaVunyu3jM3kjpw2vnJ4J7wUYFiX7yZuC-f_Xtsk

    le Minotaure n’a rien mangé à midi.

    Plus le moindre humain depuis dix jours.

     

    Les jeunes gens seraient-ils moins tendres cette année

    forcis aux anabolisants, à l’EPO ?
    A-t-il mal aux cornes ? A ses dents ?

    A-t-il trop chaud ? Veut-il prendre l’air du dehors ?
    Ses éternelles balades entre quatre murs le fatiguent-ils ?

    Le Minotaure fait-il la grève de la faim ?

    Et tous ces touristes qui veulent le prendre en photo...
    Pour tromper l’anis, passer le temple,

    Il remplit des grilles de sudokus et de mots fléchés.

    Il envoie des mails de réclamation à Dédale.

     

    Tiens, voilà le bon docteur Thésée tout droit venu d’Athènes,

    avec sa bobine d’ange, il va nous le remettre d’aplomb,

    notre cross-over de légende.
    Entrez, entrez, docteur, il est là,

    au fond du Labyrinthe à gauche.

    Ne vous perdez pas... en explications savantes:

    le Minotaure a un Q.I. de chèvre grecque !  

    E.A.

  • Cycloperies (hommage à Marcel Mariën)

    On ne quitte pas Ulysse et la Grèce tout de suite avec les Cycloperies d'Éric Dejaeger...

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    L'introuvable (1937) de Marcel Mariën

    01. Un cyclope bien élevé ne se fourre jamais le doigt dans l'oeil en public

    02. Ce cyclope de bas Q.I. est amoureux d'un oeil-de-boeuf

    03. Chez l'oculiste, le cyclope paie demi-tarif. C'est chez le marchand de lunettes qu'il douille un max.

    04. La cyclope dépense peu en mascara, ricil et fard à la paupière.

    05. Le cyclope est avantagé au tir à l'arc: il ne doit pas fermer un oeil.

    Voir la liste complète qui comporte 45 entrées sur le blog d'Éric: Court, toujours!

    http://courttoujours.hautetfort.com/archive/2012/07/18/cycloperies.html

    Blog sur lequel on trouve aussi les textes courts en prose ou en vers de l'auteur de La Saga Maigros (C.I. éditions), ses irréflexions en forme d'apophtegmes, ses "listes potachères" de même qu'une recension des principale revues de littérature et de poésie francophones sans oublier ses lectures.

    Lire l'article de Pierre Maury sur La saga Maigros dans Le Soir des 20, 21 et 22 juillet 2012 (en regard de Dr House aux Francos de Spa!):

    http://cactusinebranlableeditions.e-monsite.com/medias/files/la-saga-maigros-1.pdf

     

     

     

     

  • Grèce culturelle d'hier et d'aujourd'hui

    images?q=tbn:ANd9GcQM-Rweaerwos6Qs4Mu_hchgTqmfwnR5tEtyIDQCTC71himazRcZAxWHQF9Le site qui m'a servi de source principale pour cette quinzaine grecque sur Les Belles Phrases.

    Musique, poésie, arts graphiques... dans des pages claires, complètes sur les sujets évoqués et utilisant toutes les formes du multimedia...

    Les articles sont en français mais aussi en anglais et en grec. 

    http://dornac.over-blog.com/

    Avec l'Anthologie de poésie grecque contemporaine de Michel Volkovitch en Folio/Gallimard (2000, préface de Jacques Lacarrière)

    Sur le net, on retrouve quantité des poètes recensés sur le site de Michel Volkovitch

    en cliquant sur Made in Greece pour avoir accès aux traducitions.

    http://www.volkovitch.com/

     

  • Cavafy: Mer matinale - Seconde Odyssée... et Lavilliers

    images?q=tbn:ANd9GcR6we6fo-sgO5NmVMDVR071IljlXlchUvu91FfeUhklMS-5XETtqFCxEUk

    Mer matinale

    Ah, m'arrêter un peu ici. A mon tour contempler un peu la nature.

    D'une mer matinale et d'un ciel sans nuage

    les bleus étincelants, et le sable jaune; le tout

    sous une belle et vaste lumière.


    Oui, m'arrêter ici. Et me figurer que je vois cela

    (je l'ai vu, en vérité, à l'instant où je me suis arrêté);

    et non ici encore mes fantasmes,

    mes souvenirs, ces spectres de la volupté

     

    traduction: Dominique Grandmont

    Lavilliers & Lavrentis Machairitsas chantent Marin

    Après avoir tué les prétendants au trône d'Ithaque et avoir été reconnu de Pénélope, Ulysse sait par Tirésias qu'il devra repartir...

     Seconde Odyssée

    Odyssée seconde et grande,

    plus grande que la première peut-être. Mais hélas,

    sans Homère, sans hexamètres.

     

    Elle était petite, sa maison natale,

    petite, sa cité natale,

    et son Ithaque tout entière était petite.

     

    L'affection de Télémaque, la fidélité

    de Pénélope, la vieillesse du père,

    ses amis d'antant, l'amour

    de son peuple dévoué,

    le bonheur du repos familial

    sont entrés, tels des rayons de la joie,

    dans le coeur du navigateur.

     

    Tels des rayons ils ont disparu au couchant.

    La soif

    s'est éveillée en lui de la mer.

    Il haïssait l'air de la terre ferme.

    Les fantômes de l'Hespérie

    Troublaient son sommeil la nuit

    La nostalgie l'a envahi

    des voyages, et des arrivées

    matinales aux ports où,

    avec quelle joie, tu pénètres pour la première fois.

     

    L'affection de Télémaque, la fidélité

    de Pénélope, la vieillesse du père,

    ses amis d'antant, l'amour,

    de son peuple dévoué,

    et la quiétude et le repos

    familiaux lui pesèrent.

    Et il partit.

     

    Alors que les côtes d'Ithaque

    s'évanouissaient peu à peu devant ses yeux,

    et qu'il voguait à pleines voiles vers le couchant,

    vers les Ibères, vers les colonnes d'Hercule, -

    loin de toutes les eaux achéennes, -

    il sentit qu'il revivait, qu'il

    rejetait les liens accablants

    des choses connues et familières.

    Et son coeur d'aventurier

    s'en réjouissait froidement, vide d'amour.

    Cavafy (1863-1933) 

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    Regards sur L'Odyssée d'Homère avec des contributions et interviews

    de Jean-Pierre Vernant, François Hartog, Pierre Bergounioux, Pietro Citati...

    http://www.mc2grenoble.fr/saisons/2011-2012/dpedagogique-ithaque-ok.pdf

     

  • Diamanda Galas: la voix des Erinyes

    Américaine d'origine grecque, artiste d'avant garde, Diamanda Galas, née en 1955 à San Diego, a travaillé depuis les années 70 avec John Zorn, Philip Glass, Terry Riley ou Iannis Xenakis. Sa tessiture vocale couvre 3 octaves et demie.

    "Le deuil, la souffrance, le désespoir, l'humiliation, l'injustice sont des thèmes récurrents de ses compositions, qu'elle chante, ou hurle d'une manière qui évoque parfois la glossolalie. Son apparence, ses performances scéniques, volontiers provocatrices, alliés à ses engagements qui font d'elle une véritable activiste lui ont valu le surnom de « diva des dépossédés », lui donnant parfois un statut d'icône gothique." Wikipedia

    Avec John Paul Jones (1994) 

    Let my people go

    http://diamandagalas.com/

     

  • Athina Papadàki: épousseter, cuisiner et autres poèmes...

    images?q=tbn:ANd9GcT4Q5JOwHBCdN6_i3KDrhQfpKTzw8O0-RNxX0Enlu9NrjLkCVjMMAU9uQ"Dans la lignée de Karoùzos et Dimoula, attentive au quotidien le plus humble qu'elle élargit et transfigure aussitôt, Athina Papadaki, née à Athènes en 1948, poursuit une autobiographie sans anecdote, un portrait de femme dans tous ses âges et ses états."

    Michel Volkovitch, Anthologie de la poésie grecque contemporaine.

     

    ÉPOUSSETER

     

    Je rends la mémoire aux choses.

    Le bois et le verre

    sentent mon amour et resplendissent.

    Même le chiffon sur le fil du balcon, je m'y intéresse

    il doit ainsi lavé, pensé-je

    se souvenir de la Béotie

    aux plaines cotonneuses.

    Ménagère, étoffe sur étoffe

    la poussière me macadamise

    je recule

    à tel point

    que tête

    et jambes

    et vêtements

    s'enfuient sans ordre vers l'absence.

     

    CUISINER

     

    Je fais de la friture.

    Bruit monotone de la boulette,

    odeur sans feu.

    Soudain je suis renversée.

    Des couverts, fondations déchues

    explosent au ralenti.

    Une civilisation d'objets m'amenuise.

    Je jette mon tablier.

    Ascension

    tout le corps du talon dans les vides,

    retournée comme un gant,

    seul un enfant peut me reconnaître.

    Un enfant s'accroche à ma jupe

    beau comme une pomme

    je le mords,

    j'informe avec amour, douleur ceux d'après

    ...toujours flotter, rester loin des barrages.

     

    Si on me demande, vite je reviendrai mettre la table.

     

    (La brebis des vapeurs)

     

    À L'AVEUGLETTE

     

    Sous-vêtements, premier refuge du corps.

    Là les dernières gouttes de lait

    sont déposées par les seins.

    Là le sang trouve asile une fois tombé

    en disgrâce de la matrice,

    exilé, vulnérable.

     

    On m'a tissée mortelle.

    Je m'habille de peur de provoquer l'Hadès.

    Me déshabille de peur d'offenser Dieu.

     

     

    GRAND MAGASIN DU LANGAGE

     

    Il serait bon que les mots ne servent qu'une fois.

    Ils emmèneraient la poésie plus profond

    et la ligne serait un bien meuble.

    Alors on entendrait parfois peut-être

    hurler les camomilles, ustensiles de la terre

    eux aussi durement éprouvés.

     

    Nos vers, soumis à la répétition.

    Je m'enflamme pour un mot individuel

    au-delà de la page privée.

    Amour hors-limites, la cendre aux mots les plus précis.

     

    L'espace externe du langage me tyrannise.

     

    Les secrets les plus beaux

    vieillissent compacts.

    Mais moi j'ai décidé — poète.

    À chaque instant me subdiviser.


    (La lionne dans la vitrine)



    PRIÈRES DE JEUNE FILLE

    L'été peut durer toute l'année

    plein de lézards, de dentelles, de pastèques.

     

    *

     

    Que les amours durent tant qu'ils rafraîchissent.

    Qu'elle s'orne pour ses noces d'un grec silencieux.

    (Balcon royal)


    + de poèmes de Papadàki dont L'évadée de l'évier et L'éveillée des cieux:

     http://www.volkovitch.com/F02_35.htm

     

  • Angélique Ionatos

    Angélique Ionatos et Katerina Fotinaki 

    extrait de leur album Comme un jardin la nuit

    Angélique Ionatos sur Acoustic

    Le très beau Mia Thalassa 

    Un portrait de Angélique Ionatos 

    http://www.youtube.com/watch?v=xrvSoXfhmjs

    Sa biographie

    http://www.angeliqueionatos.com/

  • L'été grec de Jacques Lacarrière

    L-ete-grec-Jacques-Lacarriere.jpgEn 1976, Jacques Lacarrière racontait comment il avait arpenté la Grèce pendant vingt ans. Depuis, le pays a bien changé, mais son livre est resté 

    « Ce bloc de 45 francs de signes imprimés dégage des odeurs insistantes et des parfums tenaces.»C'est ainsi que Claude Roy présentait « l'Eté grec » dans Le Nouvel Observateur du 15 mars 1976.

    Trente-quatre ans plus tard, il en coûte 7,80 euros pour plonger à nouveau dans ce monde de senteurs mêlées, « résine, térébinthe, myrrhe, thym, origan, sauge et menthe sauvage. Et la terre elle-même, son goût de poussière sèche, de cendre ambrée ».

    La suite de l'article ici:

    http://bibliobs.nouvelobs.com/documents/20100713.BIB5441/l-039-ete-grec-de-jacques-lacarriere.html

    "Un voyage à Athos c’est d’abord un voyage dans le temps. (...) Athos est une survivance, une parcelle de Byzance enclose en notre époque."

    De ses voyages il a tiré cette chronique indémodable, l’âge ne fait rien à l’affaire et l’on éprouve autant de joie à la lire aujourd’hui même si la Grèce décrite a bien changée.

    Il va tout au long de ses voyages, multiplier les rencontres, en commençant au Mont Athos qu’il arpente longuement. 

    Les monastères vont du simple bâtiment construit au dessus du vide au monastère riche de manuscrits mais agonisant faute de vocations. Des lieux peuplés de moines proches du monde rabelaisien, mais aussi des derniers anachorètes vivant sur des terrasses surplombant le vide et nourrit grâce à une nourriture montée par des jeux de poulies  jusqu’à des cabanes inaccessibles. 


    La suite ici: 

    http://asautsetagambades.hautetfort.com/archive/2012/02/28/l-ete-grec-jacques-lacarriere.html

     

    L'été grec, une émission de France culture, à écouter ici:

    http://www.franceculture.fr/emission-les-passagers-de-la-nuit%E2%94%8210-11-l-ete-grec-2011-05-05

     

     

     

     

  • Iannis Ritsos: Corps nu

    Corps nu

    Je tâte les angles de la nuit -
    ton coude, ton genou,
    ton menton.
    Des pierres dégringolent.
    Aucun bruit.
    Où es-tu ?

    La montagne entre dans la maison,
    s'assied sur mes genoux.
    Le jour fume.
    Le vent c'est encore le tien.
    Plus au loin rien.

    Viennent de plus longues nuits.
    Des plantes carnivores
    enveloppent la maison,
    enveloppent le lit.
    Tes lèvres absentes
    m'aspirent.

    Au centre du vers
    toi et toi.
    Ta respiration envahit
    tous les mots,
    tout le silence.

    Chacun de tes gestes
    a laissé
    sur la table,
    dans le placard,
    sous l'oreiller,
    une petite boîte à musique.
    J'écoute seul.

    Toute la nuit
    ton nom
    gazouille dans ma bouche,
    boit ma salive,
    me boit.
    Ton nom.

    Au téléphone
    je t'entends qui jettes
    un à un tes vêtements
    sur le plancher.
    En dernier
    ta bague.

    Tu prenais le train.
    Ne tarde pas – te disais-je.
    Plus vite, plus vite.
    Et les bouts de tes seins
    se durcissaient.

    Athènes, 25.XI.80

    Traduit du grec par Anne Personnaz 

    extrait  d'Erotica

    ----------------------------copie-1.jpg

    Couple , Vassilis Sperantzas

     

    Nudité du corps

     

    Mes lèvres 
    qui font le tour de ton oreille 
    Si petite et si tendre 
    comment fait-elle pour contenir 
    toute la musique ?

     

    J'ai ôté ma veste, 
    te l'ai jetée sur les épaules. 
    Dans la poche droite 
    Il y a un galet tout blanc. 
    Chaud.

     

    Tu as oublié ton parapluie 
    dans le train. 
    C'est donc à moi que tu pensais. 
    Tes cheveux mouillés. 
    Je t'ai peignée. 
    Le peigne, je l'ai rangé 
    sous le poème.

     

    Iannis Ritsos (1909-1990)

     

    .Le secret du clown

    Sur les collines, les chapelles vides. En bas, dans le pré, les bœufs, les chevaux, les vignes. Le ciel immobile au milieu des nuages qui changent. Une tache noire, immobile sur le mur, - plus noire dans le miroir. Lui, la gratte avec ses ongles – ses ongles sont mangés. Alors il prend de la peinture et peint le mur en or. Comme par erreur,

    il se donne un coup de pinceau sur le nez, sur les joues.
    Tout doré maintenant, il se regarde dans le miroir. Il rit – ses yeux se ferment- ce clown perpétuel (comme nous l'appelons) de la mort, qui cache dans sa poche trois grands clous rouillés.

    I.R., Samos, 9.X.71

    Traduit du Grec par Dominique Grandmont, in 
    Le mur dans le miroir et autres poèmes
    , Gallimard, 2006.

        

     

      

  • Lire en Grèce

    images?q=tbn:ANd9GcRohmJMhOe7FvwuvZzg3Ts5i-Qid0nfLvqtNRkksXlzj6Ca0x4sq6CwZ56U4 romans grecs, 4 lectures de Denis BILLAMBOZ sur Interligne.

    Le labyrinthe de Panos Karnésis (1967-)

    Le récit des temps perdus d'Aris Fakinos (1935-1998)

    L'enfant de chienne de Pavlos Matessis (1931-)

    Gioconda de Kokàntzis (1930-)

    http://interligne.over-blog.com/article-lire-en-grece-108196347.html

    (on retrouve bien sur Denis la semaine prochain pour sa chronique)

  • Nikos Kazatzankis, l'auteur de Zorba le Grec

    Ce n'était pas une île


    C'était une bête sauvage qu'on voyait dans le mer

    Et c'était la sirène,

    la soeur d'Alexandre le Grand

    Qui se lamentait 

    et semait la terreur dans l'océan

     

    Si la Crète devient libre,

    Libre aussi sera mon coeur

    Quand la Crète sera libre,

    Je rirai.

     

    (trad. de Mathieu Serradell)

    Extrait de Capitaine Michel, roman sur la guerre d'indépendance en Crète contre l'empire ottoman (à la fin du XIXème siècle)

    Mis en musique par Manos Hadjidakis et interprété (1973) par Nana Mouskouri (née en Crète)


    Zorba le Gerc (1964) de  Michaël Cacoyannis avec Anthony Quinn  est tiré d'un roman de Nikos Kazantzákis, Alexis Zorba.

    Le film fut tourné en Crète, lieu de naissance du romancier (l'aéroport d'Heraklion porte son nom) et de Mikis Theodorakis - qui en a composé la musique.

    A noter que la scène finale fut tournée sur la plage de Stavros, au nord de l'île, et que le fameux sirtaki est une danse exclusivement créée pour les besoins du film et alors inconnue des Crétois eux-mêmes. 


    Site officiel de Mikis Theodorakis

    http://fr.mikis-theodorakis.net/

    A (re) lire Un appel de Mikis Theodorakis à l'opinion publique internationale (12.02.2012)

    http://fr.mikis-theodorakis.net/index.php/article/articleview/558/1/100/

     

  • Thessalonique, jours de 1969 après J.-C. et autres poèmes


    THESSALONIQUE, JOURS DE 1969 AP. J.-C.

    Dans la rue d'Egypte - la première à droite -

    Se dresse aujourd'hui le siège de la Banque de Commerce

    Et des bureaux de tourisme et d'émigration

    Et les enfants ne peuvent plus jouer avec toutes ces voitures qui passent

    Les enfants d'ailleurs ont grandi, le temps que vous avez connu est passé

    Maintenant ils ne rient plus, ne chuchotent plus de secrets, ne se confient plus

    Ceux qui ont survécu bien sûr, car on a eu depuis de grands malheurs

    Maladies graves, inondations, séismes, soldats blindés;

    Ils se souviennent des mots du père: tu connaîtras des jours meilleurs

    Et si l'on attend toujours, peu importe, ils répètent à leurs enfants la leçon

    Continuant d'espérer qu'un jour la chaîne va s'interrompre

    Aux enfants de leurs enfants peut-être ou aux enfants des enfants de leurs enfants

    Pour l'instant, dans la vieille rue dont nous parlions, se dresse la Banque de Commerce

    - je commerce, tu commerces, il commerce - 

    Et des bureaux de tourisme et d'émigration

    - nous émigrons, vous émigrez, ils émigrent -

    Où que j'aille la Grèce me fait mal disait le Poète

    La Grèce aux belles îles, aux beaux bureaux, aux belles églises

     

    La Grèce aux Grecs.

    Manolis ANAGNOSTÀKIS (1925-2005), La cible

     

    LES MONTAGNES

    D'abord il y eut la mer.
    Je suis né entouré d'îles

    je suis une île surgie le temps de voir

    la lumière, dure comme la pierre

    puis sombrer.

    Les montagnes sont venues après.
    Je les ai choisies.
    Il fallait bien que je partage un peu le poids

    écrasant ce pays depuis des siècles.

    TITOS PATRÌKIOS, Mai 1968

     

    MA LANGUE

    J'ai eu du mal à préserver ma langue

    parmi celles qui viennent l'engloutir

    mais c'est dans ma langue seule que j'ai toujours compté

    par elle j'ai ramené le temps aux dimensions du corps

    par elle j'ai multiplié jusqu'à l'infini le plaisir

    par elle je me rappelle un enfant

    et sur mon crâne rasé la marque d'un caillou.
    Je me suis efforcé de ne pas en perdre un mot

    car tous me parlent de cette langue - même les morts


    TITOS PATRÌKIOS (1928-),
    La volupté des prolongations

    images?q=tbn:ANd9GcTbvx3RQyVKx32KJVEIPQ839Y0gjYzhc3h80VChavJ5alZ0WqDfE_MHvPpn

    extraits de

    l'Anthologie de la poésie grecque contemporaine

    1945-2000

    traduction: Michel Volkovitch

    (Poésie / Gallimard, 2000)

     

  • MARINA et autres poèmes d'ELYTIS

    MARÌNA


    Apporte-moi verveine, menthe

    et basilic, pour les sentir

    Que je t'embrasse et que je sente

    monter en moi les souvenirs


    La fontaine avec ses colombes

    des archanges l'épée qui luit

    Le jardin, étoiles qui tombent

    ou bien la profondeur du puits


    La nuit où nous suivions les rues

    menant à l'autre bout des cieux

    Toi, montée là-haut, devenue

    sœur des étoiles sous mes yeux


    Marìna mon étoile verte

    Marìna Vénus ma clarté

    Ma colombe d'île déserte

    Marìna lis de mes étés

     

    Marina (musique de Theodorakispar Nena Venetsanu (live, 2005):

    Marina par Maria Farantouri


    LE COQUILLAGE


    Je suis allé nager en mer

    et j'ai laissé mon cœur derrière


    Je l'ai laissé sur le rivage

    tel sur le sable un coquillage


    Et sont passées les demoiselles

    dans leurs maillots sous leurs ombrelles


    Puis tous les amis sur la plage

    et nul n'a vu le coquillage


    Je nage depuis cent-sept ans

    où est cet amour que j'attends


    La mer a mangé le rocher

    l'île est restée seule et cachée



    LA CYCLISTE


    En bord de mer j'ai marché sur la piste

    que parcourait tous les jours la cycliste


    J'ai retrouvé les fruits de son panier

    Le bracelet tombé de son poignet


    J'ai retrouvé sa sonnette son châle

    sa roue avant son guidon sa pédale


    et aussi sa ceinture et une pierre

    telle une larme on voyait au travers


    J'ai ramassé son fourbi pêle-mêle

    et me disais où est-elle où est-elle


    Un autre jour je l'ai vue à vélo

    qui passait sur la mer sans toucher l'eau


    Puis à la nuit tombante au cimetière

    j'ai vu au ciel s'allumer ses lumières

    Odyssèas Elytis (1911-1996), Le r d'Eros

    Traduction de Michel Volkovitch

    Voir une biographie bellement illustrée du Prix Nobel de littérature 1979:

    http://dornac.over-blog.com/1-categorie-10916828.html

    + de poèmes d'Elytis:

    http://www.volkovitch.com/F02_57.htm

  • La question du sens de la vie: d'Ulysse à nos jours

    Luc Ferry débute sa série d’émission avec Ulysse dont l’histoire est abordée comme matrice de toute l’histoire de la philosophie. L’itinéraire philosophique du héros de l’Odyssée va de la guerre à la paix, de la haine à l’amour, de l’exil au chez soi, lieu où il atteint enfin la vie bonne. Son périple est révélateur des trois grands principes de sens qui font suite au principe « cosmique » dans l’histoire de la pensée occidentale : la vie bonne comme vie en harmonie avec le divin, selon les religions ; la vie bonne selon l’humanisme moderne ; et enfin, la vie bonne comme vie intense et libre, selon les philosophes du soupçon, en particulier Nietzsche.

    Nous sommes, nous montre Luc Ferry, entré dans un nouveau principe de sens, celui de l’amour, lié à ce qu’il nomme « Révolution de l’amour », c’est-à-dire  l’histoire de la naissance de la famille moderne et du mariage d’amour. L’amour comme cinquième élément, comme cinquième principe de sens de nos vies...

    http://www.franceculture.fr/emission-la-revolution-de-l-amour-la-question-du-sens-de-la-vie-d%E2%80%99ulysse-a-nous-2012-07-29#.UBfaQhso9GE.twitter

  • Heureux qui comme Ulysse: Du Bellay, Brassens & Ridan

    Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
    Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
    Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
    Vivre entre ses parents le reste de son âge !

    Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
    Fumer la cheminée, et en quelle saison
    Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
    Qui m'est une province, et beaucoup davantage ?

    Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,
    Que des palais Romains le front audacieux,
    Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine :

    Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
    Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
    Et plus que l'air marin la doulceur angevine.

    Joachim du Bellay (1522-1560, Les Regrets 

    **********

    Heureux qui comme Ulysse

    paroles additionnelles de Ridan (2007)

    Heureux qui comme Ulysse

    (paroles de G. Brassens-musique de G. Delerue)

    pour le film (1970) d'Henri Colpi avec Fernandel 

    Générique (avec la chanson de Brassens) et début du film:

    http://www.youtube.com/watch?v=TsVOSSorZGc


  • ITHAQUE de Dìnos CHRISTIANÒPOULOS

    ITHAQUE


    Je ne sais si j'ai quitté pour être conséquent

    ou par besoin de me fuir

    l'étroite et mesquine Ithaque

    ses confréries chrétiennes

    sa morale asphyxiante.


    Mais ce n'était pas une solution — juste une demi-mesure.


    Depuis lors je traîne de route en route

    récoltant blessures et expériences.

    Les amis que j'ai aimés, je les ai perdus de vue,

    et suis resté seul, tremblant que ne me voie quelqu'un

    à qui je parlais autrefois d'idéal...


    Je reviens aujourd'hui, dans un ultime effort

    pour me montrer irréprochable, intact, je reviens

    et je suis, mon Dieu, comme le fils prodigue

    qui renonce au vagabondage, et rentre plein d'amertume

    chez son père au grand cœur pour vivre

    dans son giron une prodigalité privée.


    Poséidon, je le porte en moi,

    qui me retient toujours au loin ;

    mais si je peux encore accoster,

    Ithaque me trouvera-t-elle, vraiment, la solution ?

     


    SOIRÉE

    C'était une belle soirée, nous bavardions sur le trottoir à n'en plus finir.

    Les oiseaux chantaient, les gens passaient, les voitures filaient.

    À la fenêtre en face la radio jouait des rebètika,

    la fiancée du voisin fredonnait son mal d'amour.

    L'acacia perdait ses feuilles, le jasmin embaumait,

    Les garçons jouaient à cache-cache près du Parc

    et les filles sautaient à la corde —

    ils jouaient, ne sachant rien de la mort,

    ils jouaient, ne sachant rien du remords,

    et je les ai soudain aimés, les humains ce soir-là,

    beaucoup aimés, je ne sais pourquoi, comme avant d'aller mourir.

     Dìnos Christianòpoulos (1931-)

    traduction de Michel Volkovitch

    + de poèmes de Christianòpoulos:

  • ITHAQUE de Constantin CAVAFY (dans les traductions de Lacarrière et Yourcenar)

    Poème écrit en grec moderne, en vers et divisé en 5 strophes, de Constantin Cavafy (1863-1933) écrit à Alexandrie en 1911... dans les traductions de Marguerite Yourcenar (en prose) et de Jacques Lacarrière (en vers).


    Ithaque 

    Quand tu partiras pour Ithaque, souhaite que le chemin soit long, riche en péripéties et en expériences. Ne crains ni les Lestrygons, ni les Cyclopes, ni la colère de Neptune. Tu ne verras rien de pareil sur ta route si tes pensées restent hautes, si ton corps et ton âme ne se laissent effleurer que par des émotions sans bassesse.Tu ne rencontreras ni les Lestrygons, ni les Cyclopes, ni le farouche Neptune, si tu ne les portes pas en toi-même, si ton cœur ne les dresse pas devant toi.

    Souhaite que le chemin soit long, que nombreux soient les matins d'été, où (avec quelles délices!) tu pénétreras dans des ports vus pour la première fois. Fais escale à des comptoirs phéniciens, et acquiers de belles marchandises : nacre et corail, ambre et ébène, et mille sortes d'entêtants parfums. Acquiers le plus possible de ces entêtants parfums. Visite de nombreuses cités égyptiennes, et instruis-toi avidement auprès de leurs sages.

    Garde sans cesse Ithaque présente dans ton esprit. Ton but final est d'y parvenir, mais n'écourte pas ton voyage : mieux vaut qu'il dure de longues années et que tu abordes enfin dans ton île aux jours de ta vieillesse, riche de tout ce que tu as gagné en chemin, sans attendre qu'Ithaque t'enrichisse.

    Ithaque t'a donné le beau voyage : sans elle, tu ne te serais pas mis en route. Elle n'a plus rien à te donner. Si tu la trouves pauvre, Ithaque ne t'a pas trompé. Sage comme tu l'es devenu à la suite de tant d'expériences, tu as enfin compris ce que signifient les Ithaques.


    Traduction de Marguerite Yourcenar


    *****

    Le chemin vers Ithaque

    Quand tu prendras le chemin vers Ithaque

    Souhaite que dure le voyage,

    Qu'il soit plein d'aventures et plein d'enseignements.

    Les Lestrygons et les Cyclopes,

    Les fureurs de Poséidon, ne les redoute pas.

    Tu ne les trouveras pas sur ton trajet

    Si ta pensée demeure sereine, si seuls de purs

    Émois effleurent ton âme et ton corps.

    Les Lestrygons et les Cyclopes,

    Les violences de Poséidon, tu ne les verras pas

    A moins de les receler en toi-même

    Ou à moins que ton âme ne les dresse devant toi.

    Souhaite que dure le voyage.

    Que nombreux soient les matins d'été où

    Avec quelle ferveur et quelle délectation

    Tu aborderas à des ports inconnus !

    Arrête-toi aux comptoirs phéniciens

    Acquiers-y de belles marchandises

    Nacres, coraux, ambres et ébènes

    Et toutes sortes d'entêtants parfums

    Le plus possible d'entêtants parfums,

    Visite aussi les nombreuses cités de l'Égypte

    Pour t'y instruire, t'y initier auprès des sages.

    Et surtout n 'oublie pas Ithaque.

    Y parvenir est ton unique but.

    Mais ne presse pas ton voyage

    Prolonge-le le plus longtemps possible

    Et n'atteint l'île qu'une fois vieux,

    Riche de tous les gains de ton voyage

    Tu n 'auras plus besoin qu'Ithaque t'enrichisse.

    Ithaque t'a accordé le beau voyage,

    Sans- elle, tu ne serais jamais parti.

    Elle n'a rien d'autre à te donner.

    Et si pauvre qu'elle te paraisse

    Ithaque ne t'aura pas trompé.

    Sage et riche de tant d'acquis

    Tu auras compris ce que signifient les Ithaques.


    Traduction de Jacques Lacarrière

    "Écrit loin d'Ithaque mais au cœur de la véritable Odyssée. Je l'ai traduit moi-même pour pouvoir côtoyer au plus près les images du poète, naviguer vent debout en ses phrases et ses vers car jamais poème n'a dit tant de choses en si peu de mots. Surtout, jamais poème n'a autant rajeuni en inversant son sens le plus vieux mythe de la Grèce. Sens inversé, oui, sens retourné du grand poème du Retour car ce texte dit exactement l'inverse des mythes habituels du voyage qui tous dérivent peu ou prou de ceux de L'Odyssée. On pouvait croire, jusqu'à Cavafy, que le but réel d'Ulysse était de se rendre à Ithaque, de retrouver sa femme, son foyer, son trône et ses sujets et que les mille incidents, accidents du parcours étaient autant d'obstacles inutiles, et de retards malencontreux. Il n'en est rien, du moins aux yeux de Cavafy. Il exprime ici dans Ithaque le sens, le message implicites de L'Odyssée à savoir que l'essentiel d'un voyage n'est pas son but mais le voyage lui-même. Ithaque n'est ici que le prétexte d'un retour qui devient, par les épreuves traversées, un véritable retour sur soi-même. Loin d'être des obstacles ou des empêchements, ces épreuves deviennent des sources de salut ou de connaissance et c'est pour elles, par elles, que le voyage prend son sens. Voilà ce que nous dit - bien mieux que je ne l'exprime ici - Cavafy dans ce merveilleux texte, voilà pourquoi Lestrygons et Cyclopes deviennent soudain des monstres illusoires (puisque c'est nous qui les forgeons) mais d'autant plus difficiles à vaincre qu'ils sont une part de nous-mêmes. Si nous sommes à la fois Ulysse et les Sirènes, à quoi sert de boucher nos oreilles à la cire, puisque leur chant est aussi notre chant intérieur ? Si nous sommes à la fois Ulysse et Polyphème, est-il possible de crever l'œil du Cyclope sans nous aveugler nous aussi ? 

    C'est une lecture neuve de L'Odyssée que propose ici Cavafy, même s'il ne s'attarde guère sur la plupart des épisodes. "

    Lire la suite du commentaire de Jacques Lacarrière:

    http://www.cles.com/enquetes/article/le-chemin-vers-ithaque/page/0/1

    A propos de deux traductions de l'Odyssée d'Homère:

    http://interlibros.over-blog.com/article-26531728.html