VIENT DE PARAÎTRE : L'actualité du livre par DENIS BILLAMBOZ)

  • 2018, LECTURES PRINTANIÈRES : MES POÉSIES DU PRINTEMPS

     arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

    Pour inciter le printemps à manifester un peu plus de vigueur, je lui ai adressé quelques poésies publiées depuis moins d’un an. Je doute que ma manœuvre obtienne un quelconque résultat mais c’est toujours bien agréable de lire un peu de poésie. Dans cette chronique, j’ai rassemblé des textes forts différents : Fanny Chiarello et Hervé Bougel, tous deux édités aux Carnets du Dessert de Lune, Tom Buron qui publie chez Maelström et enfin Jean Portante, le premier Luxembourgeois qui prend place sur mes listes. Une longue chronique, un petit marathon de poésie !

     

    s189964094775898902_p851_i1_w1654.jpegPAS DE CÔTÉ 

    Fanny CHIARELLO

    Les Carnets du Dessert de Lune

    La poétesse a la délicatesse d’informer le lecteur que son recueil écrit en vers très libres, sans ponctuation, ni rime, ni majuscule, sans effets particuliers, des vers qui fusent et scintillent, raconte une histoire d’amour, la relation passionnelle qu’elle a connue l’espace d’un peu plus d’une demi année. « Ce recueil est le journal d’une relation vécue de juin 2006 à février 2007 ». Cette version est celle de l’auteure, écrite après qu’une version à deux voix ait été rédigée par les deux protagonistes sans que je sache si elle a été publiée.

    Même si ce n’est pas le premier recueil de Fanny Chiarello que je déguste, pour appréhender cette aventure sentimentale, dans toute son intensité, dans toute sa brièveté, dans toute sa plénitude, j’ai lu avec attention la préface d’Isabelle Bonnat-Luciani dont j’ai déjà eu l’occasion d’apprécier le talent et l’expertise en matière de poésie amoureuse libre et même débridée. Elle donne de très bons indices pour mieux connaître la poétesse : « Chez Fanny Chiarello, tout est affaire de maintenant, d’autant que le pire est toujours certain ».

    Maintenant, c’est la passion que l’auteure a connu pour une femme qu’elle appelle toujours vous comme pour laisser croire qu’il y aurait une distance entre elle et cette autre, une différence d’âge, de classe sociale, … ? Ou autre chose encore.ob_5b7230_fanny-chiarello.png

    « nos corps salés se joignent sur la

    serviette où se dessinent

    des continents nouveaux et parmi

    eux nos corps dérivent aussi »

    Une passion pain d’épice, pour évoquer cette autre métisse, une passion ferroviaire car si l’auteure habite du côté de Loos, comme ses mots l’indiquent, l’autre habite à l’autre bout de la France, dans le Sud, vers Montpellier. Et les mots et les vers se baladent entre les gares, les TGV, les trains moins prestigieux, les rendez-vous à Paris, à Lyon, ….

    « je prends des trains pour aller découvrir

    qui vous êtes quand vous ordonnez

    le monde autour de vous »

    Mais la distance distend la passion, étire les sentiments, et la poétesse comprend que l’amour qu’elle vit ne sera qu’éphémère. Chacune est trop attachée, trop identifiée à son territoire, trop marquée par son milieu pour l’abandonner et rejoindre l’autre.

    « alors je dois comprendre que nous ne vivrons pas

    sous les mêmes ciels nos vieilles années

    je dois comprendre que vous appartenez à ce territoire

    Tout autant que j’appartiens au mien …. »

    Comme l’a si bien dit Isabelle Bonnat-Luciani, cet amour est un amour de maintenant, pas un amour de demain, de plus tard, de quand on sera vieux, c’est un amour à consommer sur place, les voyages, les trains l’usent trop vite. Fanny c’est une fille d‘aujourd’hui, elle consomme au jour le jour même si elle souffrira très fort au moment de la rupture. C’est un cœur débordant de sensibilité jusqu’au bout de sa plume, une sensibilité qu’elle déverse sur la feuille en des jets spontanés, comme des mots qu’on crache dans la frénésie de l’amour, de la douleur ou de la colère.

    Lire Fanny Chiarello, c’est croire que l’amour peut surgir n’importe quand, n’importe où, disparaître aussi vite mais renaître ailleurs tout aussi site. Ce n’est surtout pas attendre éternellement l’aventure qui sera la bonne. Ou le moment qui sera le bon pour dévorer ce recueil.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    s189964094775898902_p850_i1_w1280.jpegLES CONTINENTS

    Hervé BOUGEL

    Les Carnets du Dessert de Lune

    Ce recueil de dix-sept poèmes comme autant de voyages en train à travers la France et la Belgique mais surtout à travers la mémoire de l’auteur comme le suggère le rédacteur de l’avant-propos, Jean-Louis Jacquier-Roux, : « il voyage plus à son aise dans ses rêves, dans ses souvenirs et dans le vif de ses pensées qu’au gré de la réalité banale d’un Paris-Lyon à quinze euros… », évoque pour moi une célèbre comptine que nous chantions à nos enfants quand ils étaient tout petits. Les vers d’Hervé Bougel ne comportent que quelques pieds : trois, quatre, cinq, six, rarement plus, ils rythment les poèmes comme les « cliqueticlac » scandaient la comptine qui est remontée à ma mémoire :

    Cliqueticlac

    « J’ai parcouru

    Les continents

    Ce train avance

    Dans un clair obscur

    Dépassé

    Outrepassé

    …. »

    Cliqueticlac

    Ainsi, en l’espace d’une année, du 20 juillet au 24 juillet de l’année suivante, je suppose car rien ne l’indique, le poète a parcouru de long en large, en travers, en grande vitesse, en petite vitesse au gré des trains qu’il pouvait emprunter, la France profonde et la Belgique tout aussi provinciale, la campagne aux noms chantants qui donnaient un peu de musique à nos cours de géographie. Son voyage commence à Najac/Laguépie et le ramène à cette même gare après avoir visité Namur et Charleroi, Voiron et Grenoble et bien d‘autres gares au nom fleuris. Le poète se régale de ses noms qui chantent, donnant de la couleur à son voyage.AVT_Herve-Bougel_7957.jpeg

    « Je désire traverser

    La province

    La belle jaune

    Meuse

    A jamais

    Endormeuse

    Puis

    Namen

    Ottignies

    Et Gembloux

    … »

    Où il peut saluer un autre poète :

    « Sur les doutes

    Et les espérances

    De William

    Cliff l’ancien

    Jeune homme

    Traînant

    … »

    Mais le voyage ce n’est pas que les gares, c’est aussi les paysages qui défilent, les passagers qui se pressent, un spectacle permanent qui s’offre au regard.

    « Je ne vois plus

    Ni le ciel

    Ni l’avenir

    Maisons de terre

    Tordues

    Tours de Pise/pisé

    Ici au long

    Des voies

    La vie est si vite

    Epuisée

    … »

    Ainsi, au rythme d’une comptine, le poète nous fait visiter les dix-sept continents de son recueil, comme autant d’expéditions ferroviaires, laissant défiler les images, sans que nous ne bougions même le plus petit de nos orteils.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    CVT_Nostaljukebox_583.jpgNOSTALJUKEBOX

    Tom BURON

    Maelström 

    Si ma mémoire ne me trahit pas, elle en a l’âge, je me souviens que, dans Sur la route, Jack Kerouac raconte une rencontre, dans un bar miteux aux confins de la frontière mexicaine, entre son héros et un joueur de trompette qui l’enchante. Il l’encourage de la voix en lui criant « souffle ! souffle ! ... » J’ai eu un peu l’impression de revivre cette scène en lisant le second texte qui compose ce recueil et qui est dédicacé au saxophoniste argentin récemment décédé Leandro Barbieri mais l’incitation criée par l’auteur est beaucoup plus virulente :

    « RajoRAJORAJORajoRajoRajo !

    comme un chat des Andes en transe parcouru par le souffle grain déchirant des âmes amérindiennes free jazz colons hispaniques blackmen fabuleux… »

    Mais avant cet hommage au saxophoniste argentin, figure dans ce recueil un beaucoup plus long texte que le préfacier, Jack Hirschman, considère comme un poème qui se « structure autour d’un refrain - non pas un refrain de deux lignes, mais une séquence entière – qui se présente en contrepoint d’une série de couplets ».

    Dans ces couplets, Tom Buron exprime ses états d’âme comme un jazzman adepte du free jazz le plus fou jette ses sonorités dans des rips les plus effrénés. Ces textes sont désespérés comme un blues primitif qui chante la condition à laquelle l’esclave n’échappera pas mais aussi la nostalgie de toute une époque, celle de l’apothéose du jazz, quand les quarante-cinq tours garnissaient les jukebox de tous les bars.AVT_Tom-BURON_5432.jpg

    Selon Hirschman, Tom Buron est un « poète qui plus est qui assimile le jazz à la poésie, Buron représente la contemporanéité de demain… » Pour lui donc, demain se vivrait aujourd’hui ou jamais, « No futur’ comme certains disaient à une époque peut-être pas révolue. On ne sait ! Alors écoutons une fois encore le refrain de ce poème présenté comme un chant par l’auteur :

    « Nostaljukebox

    Fumant de fulgurances,

    Allons jaser sur les variations

    Nostaljukebox ».

    Enchaînons en écoutant la musique des vers de Buron, des vers aussi débridés, aussi libres et sonores que, selon le préfacier, le jazz d’Amiri Baraka. Ce recueil s’écoute comme il se lit, avec le cœur et avec les tripes.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    jean-portante-la-tristesse-cosmique.jpgLA TRISTESSE COSMIQUE

    Jean PORTANTE

    Editions Phi

    « Voici le livre de la réorientation de l’écriture », dit le poète, de la réorientation de son écriture, dans un « avant-dire » en forme d’avant-propos, il situe ce recueil dans le temps est dans son œuvre. Il vient après un long travail destiné à dire des choses du nord avec des respirations du sud. Jean Portante a des racines italiennes qui l’ont abondamment inspiré dans son œuvre jusqu’à ce que la terre tremble dans sa région d’origine. Il dit que ce tremblement de terre de l’Aquila a fait trembler son écriture. « La Tristesse cosmique est le premier livre de poèmes de l’après-vertige », de l’après tremblement, de l’après catastrophe. Il va chercher chez Jack London le titre de son dernier recueil, à ce jour, pour bien montrer cette rupture avec l’habituelle orientation nord-sud, Italie-Luxembourg, qu’il donne à son œuvre. Il précise cette nouvelle orientation en inscrivant la citation de Jack London en exergue à ce recueil : « La tristesse cosmique qui de tout temps a été l’héritage de l’homme ».

    Et cette tristesse cosmique, il va la chercher dans la nature, dans les éléments, dans « Le vent et la rose » où le vent souffle dans presque que chaque poème pour chasser les pensées nostalgiques et apporter sur ses ailes des sensations et des émotions nouvelles, comme des réorientations qui pourraient infléchir la vie de l’auteur. « L’oiseau migrateur » est lui aussi un vecteur de sensations nouvelles comme le « Semeur d’étoiles » ou les « Etoiles filantes » et le « Nageur d’ombre ». Tous ces vecteurs cosmiques sont les titres des chapitres de ce recueil.

    Et, tout l’art du poète est d’établir une corrélation entre les éléments qu’il interroge et les mots qu’il disperse sur la feuille.Jean-Portante.jpg

    « …

    et les mots plus secrets que les fruits

    glissent leur haleine dans la pluie

    bavardes les gouttes qui tombent

    comme si un mangeur de silence les comptait. »

     

    Ces mots constituent son seul viatique pour affronter le temps et repousser la mort, celle qui a été si gourmande à L’Aquila et qu’il veut oublier.

     

    « car vois-tu lors qu’on remonte vers la nuit

    On lève le regard pour recompter les étoiles

    C’est ainsi que vient la tristesse et si là-haut

    Rien ne bouge à quoi aura servi de mourir si tôt. »

     

    J’ai lu ce recueil plein d’une douce musique aux couleurs d’une mélodie italienne, rempli de sagesse et de paix, comme une profession de foi, comme une ode adressée à dame nature pour solliciter son appui pour vivre un changement, aborder une nouvelle vie, et oublier d’anciennes craintes, d’anciens traumatismes vécus dans un autre temps et dans une autre direction. 

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

  • 2018, LECTURES PRINTANIÈRES : COURT, TOUT COURT

    arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

    Le printemps pointe son nez, les jupes raccourcissent, pour rester à l’unisson, je vous propose trois textes qui mettent le court à l’honneur : un recueil posthume des premiers carnets d’André Blanchard restés inédits jusqu’à ce printemps, un joli recueil d’aphorismes de Jane Agou et enfin un recueil collectif de textes très courts édités par Jacques Flament. Je vous l’avais dit le court est très tendance en ce printemps.

     

     

    9782842639341.jpgUN DÉBUT LOIN DE LA VIE

    André BLANCHARD

    Le Dilettante

    J’ai découvert André Blanchard à travers le dernier tome de ses carnets, publié peu après sa mort, il les a tenus presque jusqu’à son dernier souffle. Avant, je ne le connaissais pas, je n’avais même jamais entendu parler de lui, pourtant nous avons dû fréquenter la même université pendant deux ou trois ans et la même ville pendant de nombreuses années. Aujourd’hui, Le Dilettante publie ce qui pourrait-être considéré comme le premier tome de ses carnets, la partie restée presque intégralement non publiée à ce jour. Cet opus comprend outre ses premiers carnets, Notes d’un dilettante, la partie concernant les années de 1978 à 1986, un texte, une véritable profession de foi, qu’il a intitulé Ex-voto par lequel il raconte comment et pourquoi il est entré en littérature comme d’autres entrent en religion.

    Dans cet Ex-voto qui respire la patine littéraire tant il semble l’avoir peaufiné, écrit en 1999, il raconte sa vie d’enfant, né dans un milieu très modeste, ayant réussi de belles études de droit qui lui promettaient en avenir glorieux et fortuné jusqu’à ce qu’il décide, arrivé au sommet de la pyramide universitaire, de tout plaquer pour ne se consacrer qu’à la littérature. Et pas à n’importe quelle littérature, à celle qui ne rapporte rien, il repoussait aussi bien le roman, que le théâtre et la poésie. Sa passion allait aux carnets, journaux et autres textes courts qu’il lisait beaucoup et qu’il écrivait aussi pour le plus grand plaisir d’un public maigre mais très averti dans lequel figuraient de nombreux critiques littéraires.

    « Un des plaisirs que me procure d’habitude le Journal d’un écrivain est d’y retrouver des auteurs familiers ou que j’ai envie de connaître ».

    Toute sa vie durant, il dû assumer et justifier ce choix qui le maintint dans une vie marginale de privation et de souffrance car outre son manque d’argent, il vécut longtemps de petits boulots, « pionnicat » notamment, affublé de plus d’une surdité croissante et surtout de sifflements dans les oreilles, une véritable torture. Il résume son choix par cette formule lapidaire : « …. le droit, c’est l’ordre ; la littérature un ordre, … ».

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    André Blanchard

     

    Dans la seconde partie de l’ouvrage, Notes d’un dilettante (clin d’œil à son éditeur), il en était réellement un, il raconte sa vie chichement vécue auprès d’une compagne compréhensive, évoque ses lectures, les écrivains qu’il appréciait, les affronts et remarques qu’il devait supporter et distille des avis et réflexions sur la société telle qu’elle se débine, corrompue par l’argent, le paraître, la gloire factice, la facilité… Il commence donc ses carnets en 1978 et dès juin précise sa situation :

    « C’est l’année de mes vingt-sept ans. Il faudrait peut-être que je me décide maintenant à accélérer le rythme, et à me coltiner la question essentielle qui m’échoit : qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de cette vie ? Qu’ai-je fait ? Rien ».

    Le point de départ est ainsi fixé, le lecteur sait qu’il a affaire à un homme sorti brillamment de ses études, qui aurait déjà dû s’engager dans la vie active, mais Blanchard, lui, s’est engagé en littérature où il essaie de s’épanouir à la lecture des carnets et journaux de ses auteurs favoris : Flaubert, Léautaud, Julien Green, Stendhal, Montherlant, Mauriac et quelques autres mais pas tous, il reste très sélectif. Il ne lit pas la littérature étrangère ou très peu, seulement des auteurs de la Mitteleuropa, conservant une place particulière pour Nietzsche. Il ne s’intéresse pas beaucoup à la littérature anglophone et ignore même totalement les autres.

    Observateur critique, il consacre de nombreuses notes à l’actualité littéraire, parfois à l’actualité politique et aux faits de société marquants ainsi qu’à quelques événements locaux dont je me souviens bien. Avec un réel recul, parfois une pointe d’ironie bien affûtée ou un trait narquois, il sait dénoncer les abus du pouvoir comme ceux des contestataires maniant trop facilement la violence pour la violence. Il envoie aussi quelques piques aux anciens soixante-huitards qui se sont habilement recyclés dans la vie politique notamment.

    Plus généralement, il évoque la mort, la religion, un sujet qui revient sans cesse dans ses écrits même si c’est pour dénoncer son emprise sur la société, un sujet qui le rapproche de Julien Green à qui il reproche d’être trop asservi à ses croyances, la réussite sociale qui ne peut que le fuir, l’écriture, l’amour des livres qu’il considère comme des vivants,

    « Qu’un livre est une chose vivante, je l’entends déjà au premier degré. Ainsi lorsqu’il m’arrive d’en emporter avec moi, ma première occupation une fois sur place est de les déballer afin qu’ils respirent ».

    Il confie aussi à ses carnets ses difficultés financières, son amertume, les critiques qu’on lui adresse où, pire, qu’il devine dans son dos.

    « J’eusse craint que s’adjugeant une sorte de droit naturel à chapitrer, elles (mes connaissances) ne me serinent, par exemple, qu’être écrivain c’est un passe-temps, louable certes, édifiant peut-être, mais bon pour des retraités ou des rentiers, … »

    Il pose ainsi l’éternel problème de la place, du rôle peut-être, du moyen d’existence certainement de l’écrivain dans la société. En ce qui le concerne, il ne fera jamais aucune concession, il ne marchandera jamais son talent, il n’écrira que ce qu’il considère comme de la littérature : ses carnets, ses notes, ses aphorismes, ses réflexions… Marginal peut-être mais intègre et talentueux sûrement !

    Le livre sur le site du Dilettante

     

    couverture-la-mort-a-petites-bouchees.jpg?fx=r_550_550LA MORT À PETITES BOUCHÉES

    Jane AGOU

    Cactus inébranlable

    Les P’tits Cactus prennent une nouvelle tournure, ils se spécialisent, s’enroulent autour d’un thème général, Éric Allard avait choisi la littérature, ce dernier numéro propose des variations autour de la mort mais pas forcément de la mort méchante, celle qui se promène avec sa faux et sa grande cape. Non, plutôt de celle qui se comporte comme un acteur de la vie même si elle en est le dernier comme dans La voleuse de livres de Markus Zusak ou dans Les intermittences de la mort de José Saramago où elle dénonce surtout la bêtise humaine. Ainsi, l’auteure raconte, à travers des aphorismes et des textes ultras courts, les aventures, souvent de Polette, Robert et Morice, des histoires de morts, souvent de suicides, comme pour défier la grande faucheuse, la narguer, la ridiculiser… Parler de la mort c’est une façon, en creux, d’évoquer la vie.

    « jane agou… c’est quand on lui a demandé sa bio que ça s’est corsé… », elle n’a même pas un nom propre, on dirait qu’une jane agou c’est comme une petite souris, un nom commun dont on affublerait les grignoteuses de mots qui essaient de les assembler pour leur donner un sens particulier parfois drôle, burlesque, surréaliste ou même sérieux, dramatique, pour évoquer la vie, ses détours, ses avatars et ses mésaventures. Un petit animal tout mignon, futé, rusé qui tricote des mots pour ne pas se retrouver dans une poubelle, pour servir à quelque chose, pour rappeler aux vivants que la mort les attend pour leur dernière aventure, leur dernière sottise, leur dernier voyage…

    Cette jane agou, elle sait tout écrire :

    La tendresse, l’amour :

    « Elle avait commencé à lui faire du bouche-à-bouche bien avant qu’il ne se noie. Il en a eu la vie sauve bien avant qu’il meure. »

    Des raccourcis fulgurants :

    « Elle est morte. / Sa vie fut d’une banalité affligeante. »

    Le cynisme :

    « - Papa est mort les enfants, on va pouvoir regarder ce qu’on veut à la télé. » 

    Le surréalisme :

    « Ils lui ont sauvé la vie. / Ils n’ont pas su la rendre heureuse. »

    « Robert s’est suicidé en plusieurs fois pour voir défiler sa vie en plusieurs épisodes. Il adorait les séries. »

    Et, bien sûr la poésie :

    « Robert a toujours aimé la vie.

    Puis il est parti.

    La vie.

    Et elle a aimé Morice.

    Mais il n’est pas resté. »

    Cette grignoteuse de mots, elle a tous les talents, elle sait les accommoder à toutes les sauces même celles que je n’ai pas citées. Je gage que la mort lui en sera reconnaissante et qu’elle ne lui collera pas aux basques avant longtemps.

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

     

    image322.jpgL’INSTANT FUGACE 2

    Collectif

    Jacques Flament Editions

    En musique on parlerait d’une compile à laquelle ont participé divers interprètes mais, en l’occurrence, il s’agit de littérature, c’est donc un recueil que Jacques Flament a eu la bonne idée de produire en rameutant quatre-vingts auteurs gravitant autour de sa maison d’édition. Au cours de ma lecture, j’ai ainsi rencontré des amis que je connais depuis un bon bout de temps maintenant, comme Éric Allard qui a l’honneur d’introduire ce recueil avec son complice Denys-Louis Colaux, des gens que je connais un peu, des gens que j’ai déjà lus ailleurs, et beaucoup d’auteurs dont je n’avais même jamais entendu parler. Jacques Flament ne leur a imposé qu’une seule contrainte, celle de la longueur : une demi page par texte sachant que certains ont eu droit à deux ou trois contributions.

    Apparemment, il leur a laissé la liberté du sujet, leur demandant simplement, comme il l’a écrit sur la quatrième de couverture de saisir l’instant fugace où l’inspiration submerge l’auteur, où la muse se fait trop pressante pour ne pas céder à son insistance.

    « L’instant fugace, c’est l’urgence qui s’impose en quelques phrases, l’évidence du texte fugitif qui éclaire, questionne, étonne, déconcerte ».

    Chacun a donc choisi son thème, son message, son image, sa réflexion… et étonnement, même s’il existe une grande diversité entre tous les textes proposés, certaines constances apparaissent comme un fil rouge qui relierait les muses de tous ces auteurs. Comme la fille qui « a coincé le billet le long de sa cuisse, entre la fatigue et la misère », bon nombre de textes évoluent entre cette misère et le désespoir, entre la fatigue et la tristesse, entre la solitude et la peur et entre la vieillesse et la mort qu’elle annonce. Il reste tout de même une place pour l’ironie, la fantaisie, le surréalisme voire le burlesque…

    De même si chacun a son style, Terpsichore n’est jamais bien loin, soufflant l’inspiration du poète au creux des oreilles des auteurs pour donner la couleur, comme disent les musiciens, à ce recueil, une couleur agrémentée de jolies images, « Il fait nuit sur la ville. Il fait peur dans mon cœur », de formules de style bienvenue, « Partage de l’argenterie et des vieux griefs » et des raccourcis saisissants, « Le lendemain, il prit le train et descendit entre deux stations ».

    Mais ce que je retiendrai avant tout, c’est que ces auteurs, et leur éditeur, sont des amoureux des mots comme l’a si bien écrit l’un d’eux à qui je laisserai ma conclusion :

    « Ah tes mots ! Ils restent coincés dans ta bouche, tes mots. Tu les mastiques, tu les mâches, tu les mâchonnes et tu les mâchouilles … Tes mots, on dirait des oisillons cramponnés aux brindilles de toi qui n’osent pas sortir du nid douillet de ta pensée ».

    Le livre sur le site des Editions Jacques Flament

    L'INSTANT FUGACE 1

     

  • 2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : CLIN D'OEIL CORÉEN

    arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

    Après les Jeux Olympiques en Corée, je vous propose ce joli texte d’une Coréenne qui évoque avec beaucoup de tendresse et de sensibilité, les regrets que la narratrice éprouve en pensant ne pas avoir été assez attentive à la jeune fille recueillie par sa famille, qui l’a élevée comme une petite maman. C’est très touchant et joliment écrit. Décidément la Corée nous envoie de bien belles pépites littéraires.

     

    005279227.jpgMA TRÈS CHÈRE GRANDE SOEUR

    GONG Ji-Young

    Éditions Picquier

    « Bongsun a encore disparu, m’a annoncé ma mère… Mon Dieu elle a déjà eu quatre enfants de pères différents…. »

    Bongsun c’est la jeune fille recueillie par la famille de la narratrice alors qu’elle n’était qu’une enfant mal traitée par une famille d’accueil, c’est elle qui a pour bonne partie élevé celle qui est désormais une écrivaine reconnue, celle qui raconte cette histoire alors qu’elle traverse une période perturbée par son divorce. A l’annonce de cette nouvelle, la narratrice se souvient de la fille âgée d’une dizaine d’années de plus qu’elle qui l’accompagnait partout, la prenant en charge comme une petite maman ou comme une grande sœur attentionnée.

    La famille n’est pas fortunée, la mère travaille au marché pour faire bouillir la marmite, le père est parti aux Etats-Unis pour reprendre des études pouvant lui assurer l’accès à un bon travail, bien rémunéré. Malgré ces difficultés, la mère ne veut pas renvoyer Bongsun qui peu à peu se transforme en une petite bonne au service de la famille. Quand le père revient et trouve un excellent emploi lui assurant des revenus de plus en plus conséquents, la mère veut à son tour jouir d’une vie de bourgeoise et déplore que sa bonne ternisse l’image de sa famille et surtout la sienne

    Bongsun est une fille d’humeur toujours égale, travailleuse et souriante, elle s’occupe comme une sœur de la narratrice alors âgée de quatre/cinq ans. Après quelques humiliations, elle comprend qu’elle ne fera jamais réellement partie de la famille et ne résiste pas longtemps à l’appel de la chair. Elle avorte d’un premier bébé, fruit des œuvres d’un vilain garçon qui la tabasse, avant de se marier avec un homme plus âgé qu’elle qui décède rapidement de la tuberculose. Elle a été utilisée par la famille du défunt pour lui donner un héritier qu’elle n’avait pas encore. La narratrice poursuit ses études au collège puis à l’université et se détache de plus en plus de cette fille qu’elle finit par chasser de son esprit jusqu’à ce jour où sa mère l’informe de la nouvelle aventure qu’elle a entreprise. En plein divorce, elle réalise tout ce que fut cette fille pour elle quand elle était une enfant un peu livrée à elle-même avec une mère trop occupée par son travail puis par son image et un père trop haut placé pour s’intéresser aux problèmes familiaux et ancillaires.

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    Gong Ji-yong [ci-dessus] est une romancière très connue en Corée où ce livre a déjà été édité trois fois, née en 1963, elle a connu la dictature et lutté pour les droits de l’homme, la condition des femmes, des enfants, des travailleurs, des handicapés, des homosexuels… Tous ces thèmes ou presque se retrouvent dans ce roman, ils ne sont jamais évoqués avec haine ou violence, toujours avec douceur et conviction. L’auteur démontre que l’amour et la tendresse sont certainement plus forts que la brutalité et l’exclusion sociale. En lisant ce livre on a l’impression que plus les gens s’enrichissent, plus ils deviennent intolérants, autoritaires, intransigeants et surtout très soucieux de ce qu’ils ont peur de perdre. Bongsun n’a rien, seulement des malheurs et des misères, alors elle n’a peur de rien, elle n’a rien à perdre, elle peut sans aucun risque garder l’espoir qu’un jour la roue tournera, qu’un homme l’aimera et la fera vivre décemment, elle n’en veut pas plus. Une plongée dans le passé faisant sourdre tout l’amour que cette fille a donné à l’auteure mais aussi toute l’ingratitude et tout l’orgueil dont celle-ci a fait preuve à l’endroit de celle qui a guidé ses pas jusqu’à l’entrée au collège.

     

    Le livre sur le site des Editions Picquier 

     

  • 2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : NOUVELLES DE FEU

    arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

    Deuxième recueil de nouvelles de Lorenzo Cecchi que je commente sur ce site et toujours la même flamme, la même envie de vivre même si ces dernières nouvelles sont plus brûlantes encore, jusqu’à consumer complètement les personnages que soit d’amour, de rage, de colère ou même de combustion physique pure et simple.

     

    cover-blues-social-club.jpg?fx=r_550_550BLUES SOCIAL CLUB

    Lorenzo CECCHI

    Cactus inébranlable

    « Allumer le feu, allumer le feu Et faire danser les diables et les dieux Allumer le feu, allumer le feu Et voir grandir la flamme dans vos yeux Allumer le feu ».

    Le feu, Lorenzo, il l’allume sans retenue aucune dans ce recueil de sept nouvelles publié quelques jours seulement avant le décès de Johnny. Le feu des flammes bouté à un matelas déposé dans un couloir pour incendier tout un étage, ou à l’escalier d’un autre bâtiment pour apaiser une obsession mais il allume aussi le feu de la colère dans les tripes de gars vexés et humiliés, le feu de l’amour dans le cœur de l’amoureux transi et le feu destructeur des bombes lâchées par les terroristes. Le feu dévore ces histoires au rythme du blues et du rock n’roll qui envahit ce livre où l’on croise : Robert Johnson, Big Bill Bronzy, Elmore James, B.B. King et Bill Haley et Chuck Berry, dans un rythme infernal et brûlant.

    Un éditeur véreux connait les flammes en essayant de se refaire pour retrouver un passé plus glorieux mais entaché d’une faute définitive. Obsédé par la musique endiablée des voisins du dessus un pauvre type les enflamme. Quand l’élève dépasse le maître, celui-ci se laisse gagner par le feu de la colère. Le jeune professeur est consumé par le feu de l’amour qu’il éprouve pour la fille du pochtron le plus assidu du bar. Le chat-dans-la gorge met le feu dans les larynx des hôtes qu’il n’aime pas. Maman est à Malbeek, le jour où le feu des bombes ravage tout comme elles peuvent aussi sortir du sac étrange du mystérieux voisin. Voilà sept histoires de feu, de flammes et de musique endiablée, sept aventures bousculant définitivement la vie de gens ordinaires.

    J’ai retrouvé à la lecture des ces nouvelles, des impressions que j’avais déjà eues lors de la lecture des Contes espagnols de Lorenzo, j’avais alors « surtout trouvé beaucoup de vie, d’envie de vivre ». Cependant ces dernières nouvelles sont beaucoup plus sombres, leur chute est presque toujours très noire. Après cette dernière lecture, je ne pourrais pas écrire : « Un recueil à mettre sur son chevet pour lire un ou deux textes les soirs de blues ». Je dirais plutôt de réserver cette lecture pour les jours où l’on se sent fort, les jours où l’on a envie de chanter :

    « Je veux la foudre et l'éclair L'odeur de poudre, le tonnerre

    Je veux la fête et les rires Je veux la foule en délire ».

    (texte d'une chanson de Johnny Hallyday écrit par Zazie)

     

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    Le livre sur le site du Cactus Inébranbable

    DIX QUESTIONS À.... LORENZO CECCHI

     

  • 2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : UNE PLACE POUR LA POÉSIE

     arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

     

     

     

     

     

    9782842639310.jpgAU NORD DE MOGADOR

    William CLIFF

    Le Dilettante

    Un homme plus très jeune, presque vieux, ayant aimé, aimant encore, les hommes, les hommes jeunes, les garçons juste pubères, évoque ses émois, ses attirances, ses désirs, ses étreintes, les émotions qu’il a eues tout au long du voyage que fut sa vie entre la Belgique, la France, les Amérique du nord et du sud et ailleurs encore, en des poésies voluptueuses, jamais vulgaires, toujours joliment rythmées.

    « et aujourd’hui hanté par ce souvenir j’ai

    Tenté de le rimer pour en faire un poème ».

    Ses amours appartiennent à un autre temps, elles sont passées, mais elles agitent toujours la mémoire et les hormones du vieil homme, nostalgique sans vraiment jamais regretter.

    « C’est bête de s’aimer et de tant se comprendre

    en sachant bien pourtant qu’il faudra se déprendre ».

    Il se souvient encore des amours passées, des amours fugaces, des amours désirées et non obtenues, des amours entrevues, échappées, des étreintes passagères, des étreintes virtuelles, de toutes ces situations qui lui ont fait monter la volupté en tête et l’ont toujours obligé à partir, à aller voir plus loin parce qu’on ne peut pas tutoyer l’inaccessible.

    « Je dus m’éloigner parce que la vie est telle

    qu’on ne peut pas toucher aux êtres de lumière ».

    AVT_William-Cliff_2428.jpg 

    Conscient d’avoir caressé les anges, le vieil homme se penche sur son passé pour s’interroger sur ses moments de glorieuse faiblesse.

    « Je suis un faible qui s’adonne à la misère

    au lieu d’avoir un ange à aimer comme un frère, »

    Conscient qu’il n’est plus temps pour lui de songer à une autre vie.

    « « N’est-il déjà pas trop tard » se dit-il

    « déjà trop tard pour refaire sa vie ? » »

    Conscient qu’il devrait privilégier l’amour sincère et désintéressé, meilleur ami contre la solitude souvent compagne complice de la vieillesse, aux étreintes passagères et fougueuses des jeunes gens qu’il a souvent courtisés.

    « Mais ce que je préférerais par-dessus tout,

    c’est ta simple présence dont les dieux jaloux

    me priveront toujours d’avoir la jouissance ».

    Un magnifique recueil de poésie d’un érotisme raffiné, d’une sensualité exacerbée, une ode à la beauté des corps, à la délicatesse des sentiments et des sensations, un texte charnel, d’une chair délicate et suave, des vers beaux comme l’amour d’un éphèbe.

     

    Le livre sur le site du Dilettante

    WILLIAM CLIFF sur le site du Dilettante

     

  • 2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : ÉNIGME HISTORIQUE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ 

    La Belgique aurait-elle trouvé son Umberto Eco, son Charles Robert Maturin, son William Wilkie Collins, …. ? Je ne sais, mais ce que je sais c’est que ce roman peut prendre aisément place sur les rayons des bibliothèques auprès de « Le pendule de Foucault », de « Melmoth ou L’homme errant », ou encore de « La dame en blanc » ou d’autres livres de ces auteurs ou d’auteurs semblables, sans dénaturer le rayon où il sera inséré.

     

    sam_ph_31252_cover1.jpgLUMIÈRE DANS LES TÉNÈBRES

    Philippe REMY-WILKIN

    SAMSA Editions

    Il y a bien longtemps que je n’avais pas croisé, au creux d’un paragraphe, le comte de Saint-Germain, ou Cagliostro, ou sous d’autres noms d’emprunt ce personnage qui erre dans l’espace et le temps sans jamais vieillir. Philippe Remy-Wilkin le fait revivre, non il ne meurt jamais, le fait vivre tout simplement dans son épais roman sous le nom du comte de Smaragda. Il en fait l’un des principaux protagonistes de l’étonnante affaire qu’il met en scène, une histoire qui commence par une disparition bien mystérieuse dans une chambre close. Les éléments essentiels du roman gothique sont déjà présents : la chambre close, la disparition mystérieuse, l’occultisme, un personnage de légende échappant aux lois de la nature…

    « … nous avons appris avec consternation la disparition du baron d’Alladières… Il était aux environs de 23 heures, cette nuit (13 juillet 1865), quand la police bruxelloise a été mandée au numéro… de la chaussée de Waterloo, à Uccle… Les gardiens de la paix discutaient dans le hall avec leur hôtesse quand d’horribles hurlements ont jailli depuis le premier étage, … Tous se sont précipités. La plus jeune fille du baron… se trouvait devant la porte de son père, prostrée à même le sol… la porte était fermée et le silence seul a répondu aux appels angoissés… A l’intérieur, tout parait en l’état habituel, mais de d’Alladières nulle race. Le silence absolu.

    ….

    Que s’est-il donc passé derrière le mur du castel ? Où sont passés le criminel et sa victime ?.... ».

    Cet extrait de L’Indépendance belge, du 14 juillet 1865, expose l’essentiel de l’énigme que l’auteur va développer tout au long de son vaste roman qui met en scène outre le baron d’Alladières, son épouse, ses enfants, ses amis, héros de l’indépendance belge, ses ennemis de diverses origines, et toute une théorie de personnages plus louches les uns que les autres, tous aussi mystérieux les uns que les autres. On rencontre parmi eux l’incontournable comte de Saint-Germain sous diverses identités comme de coutume, Baudelaire lui-même, des personnages historiques, des personnages de légende, des personnages mythiques, … toute une troupe que l’auteur dirige avec la maestria d’un général napoléonien sur le champ de bataille. Il est bien difficile d’en dire plus sur l’enquête menée, dans un premier temps, par le Vidocq belge de l’époque et le Rouletabille de service, sans risquer de dévoiler le fil de l’intrigue fort complexe élaborée par l’auteur. Les personnages sont nombreux, pas toujours définis, souvent grimés, changeant d’apparence et d’identité, apparaissant, disparaissant, réapparaissant, il faut être très vigilant pour essayer de comprendre qui est qui car, de plus, comme le dit la voyante instrumentalisée tout est inversé.

    « Quand l’esprit galope à rebours, pour assembler les pièces du puzzle ?

    La chambre close

    Le baron d’Alladières, un personnage si fascinant. Jan Venegoor of Hesselinck. Le comte Smaragda et Hugo Kacelenbogen, le Mélomane. Charles Baudelaire et Gérard de Valnère. Vivien et Aymon de Sainte-Marie. Disparitions et apparitions. Le fantôme. Le baron. Dans le cimetière. Rajeuni. »

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    Philippe Remy-Wilkin

     

    Avec ce long roman gothique, Philippe Remy-Wilkin s’inscrit dans une longue lignée d’auteurs qui ont fait la fortune du roman d’énigme, plus ou moins ésotérique, plus ou moins noir, plus ou moins historique, plus ou moins légendaire. Ma lecture m’a rappelé celles de certains écrivains, cités ou non par l’auteur, qui avaient une part de familiarité avec ce texte. J’ai pensé en commençant au plus ancien d’entre eux, Charles Robert Maturin et son Melmoth, l’homme errant, puis à William Wilkie Collins, à Joseph Sheridan Le Fanu, à Victor Hugo, à Ponson du Terrail et d’autres encore pour terminer par Umberto Eco et Le pendule de Foucault. Il en fait intervenir certains par le truchement de Baudelaire : de Quincey, Poe, Dickens… Ce livre pourra donc être rangé sur le rayon des grandes énigmes occultes qui ont excité et titillent encore des milliers de lecteurs. Les grands romans noirs de notre époque puisent directement leurs racines dans ce riche terreau.

    L’auteur fait dire à l’un de ses personnages :

    « L’on tend désormais à préférer les ténèbres à la lumière, et c’est le règne de la gothic novel, Sade et la sexualité, les vampires et l’horreur, Vidocq et le crime. On quitte les salons pour fouiller dans les poubelles ou les bas-fonds de l’âme. Et ce n’est pas dégoûtant, c’est passionnant, neuf, vivifiant. Adieu perruques et poudres, artifices et mensonges. »

    La grande force et l’habilité de Philippe Remy-Wilkin a surtout été de mêler, sans jamais s’emmêler, des personnages et des événements issus directement de l’histoire, celle de la naissance de la Belgique notamment, des légendes dont celle du Hollandais volant dont il raconte longuement la naissance au son du Vaisseau fantôme de Wagner qu’il fait intervenir dans le récit, des extraits de la tradition ésotérique rosicrucienne et d‘autres notamment celle de Cagliostro, le comte de Saint-Germain ou de Smaragda pour la circonstance, des personnages traditionnels et des événements des folklores et des croyances belges et hollandais. Un roman qui serait presque une somme de tout ce qui a été écrit dans ce domaine depuis au moins deux siècles, qui est une excellente source pour se remettre en mémoire toute cette littérature mais aussi l’histoire de la Belgique que certains, comme moi, connaissent certainement bien mal. Et, comme ce livre est très agréable à lire, les pages tournent vite, car il y a au moins un mystère par chapitre, c’est un excellent moment de lecture fort instructive.

    Et pour clore mon propos, je voudrais reproduire cette citation pleine de sagesse que l’auteur a mis dans la bouche de l’un des protagonistes :

    « Recherche la beauté, qu’elle soit fille de la Nature ou de l’Artifice. Ne te contente pas d’être. L’animal est, quand l’homme devient ».

     

    sam_ph_31252_cover1.jpgLe livre sur le site de SAMSA Editions

    Le livre sur Amazon

    Pour en savoir plus sur le roman sur le site de Philippe Remy-Wilkin

     

    Philippe REMY-WILKIN sera ce dimanche 25 février en dédicaces de 11 h à 12 h 30 à à la Foire du Livre de Bruxelles 

    Mardi 27 février 2018, il sera devant le micro de Gérard Adam en compagnie de Jean-Pol Hecq et Evelyne Heuffel (à 19h, à l'Espace Art Gallery) pour parler des rapports histoire/Histoire. 

     

  • 2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : HISTOIRE EN IMAGES

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Après celle de Miles, de Kerouac et de Bowie, Yves Budin raconte l’épopée fulgurante de l’étoile noire qui illumina, l’espace d’une décennie, le ciel et les salles d’exposition de Manhattan. A grands coups de son gros marqueurs noirs, il réinvente l’ambiance des quartiers sombres de la Grosse Pomme, là où Basquiat passa en quelques années des graffitis muraux aux toiles pour milliardaires.

     

    s189964094775898902_p849_i1_w2244.jpegVISIONS OF BASQUIAT

    Yves BUDIN

    Les Carnets du Dessert de Lune

    « 1979. New York …. J'ai bientôt vingt ans.... Je glisse dans tes rues, dans tes veines...». Jean-Michel Basquiat s’est embrouillé avec Al Diaz, « SAMO IS DEAD » fleurit sur les murs de SoHo, ses aphorismes n’ornent plus les murs de Lower Manhattan, il vend des cartes postales dans downtown Manhattan, Andy Warhol lui en achète une. Yves Budin commence la biographie de l’artiste à partir de cette date, il a saisi son marqueur noir, le plus gros, un gros marqueur noir pour dessiner la vie fulgurante de Basquiat dans la ville noire, « New York est une truie qui a des pertes… », des pertes noires, « New York est une ruine, une déchirure qui suinte la pisse et l’héroïne ».

    Après Visions of Miles, Visions de Kerouac, Visions of Bowie, Budin a décidé de visiter Basquiat, Jean-Michel Basquiat le fils d’un Haïtien et d’une Portoricaine qui, en un temps record, est passé du statut de zonard tagueur dans Manhattan à celui de monstre sacré de l’art contemporain, ses toiles atteignent des prix extraordinaires. Budin raconte en une soixantaine de planches la vie christique de cet artiste météorique qui a traversé New York, Manhattan, le Pop Art, les eighties, le marché de l’art comme une fusée interstellaire.

    Yves Budin raconte ce parcours météorique en noir, un deux ou trois dessins par planches, du noir, du noir partout pour planter le décor, la ville qui a vu naître le héros, le héros comme un christ noir, comme la mort noire qui hante la ville et les salles des ventes. Des dessins noirs frappés d’une touche rouge comme une plaie qui saigne, qui saigne comme la souffrance de l’artiste. Et brusquement, une deux ou trois peut-être planches en couleur pour évoquer, certainement, l’œuvre de Basquiat. Et, un fil noir, pour fil rouge, des légendes aussi fulgurantes que la carrière de l’artiste : « La truie couine … Le cœur pompe et le sang n’est pas sain… », « Fractures, lésions internes, ablation de la rate … », « Il faut se transformer, se créer, s’inventer » …

    Je ne vais pas vous raconter la vie de Basquiat vue par Budin, il faut la voir, la découvrir, la sentir, la ressentir dans les dessins, dans le texte. C’est une BD, plus qu’une BD, un coup de poing, un uppercut à la Cassius Clay, un document collector, l’expression d’une douleur, d’une souffrance, la trace noire laissée par un môme décédé à vingt-sept ans, la queue d’une comète noire ayant déchiré le ciel de Manhattan pendant une petite décennie, le temps de devenir une légende.

    J’ai découvert Budin en 2016 dans l’évocation de Kerouac, aujourd’hui je découvre la légende de Jean-Michel Basquiat sous les traces de ses gros marqueurs noirs. Merci Yves pour cette évocation qui en appelle d’autres, d’autres légendes qui ont illuminé le ciel de notre jeunesse, de notre adolescence, de notre vie quand elle était plus jeune…. Jimmy, Janet, Curt, James et bien d‘autres dorment bien trop paisiblement au paradis des légendes.

     

    yb1.jpgLES CARNETS DU DESSERT DE LUNE à la FOIRE DU LIVRE DE BRUXELLES

    VISIONS OF BASQUIAT sur le site des Carnets du Dessert de Lune

    YVES BUDIN [ci contre] sur le site des Carnets du Dessert de Lune

    Un site francophone consacré à Jean-Michel BASQUIAT

     

  • 2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : OBSCÉNITÉ LITTÉRAIRE

    arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

    Selon l’éditeur, ce texte est le plus obscène que Jacques Abeille a écrit, car sous le pseudonyme de Léo Barthe, c’est bien Jacques Abeille qui se tapit, l’éditeur ne le cache même pas. Avec ce texte, l’auteur démontre qu’on peut aborder tous les sujets en littérature, ou presque, quand on a du talent et du doigté, et qu’on ne donne pas systématiquement ni dans la provocation, ni dans la basse vulgarité et pas plus dans l’étalage sordide des sentiments et des moeurs.

     

    005282760.jpgL’ANIMAL DE COMPAGNIE

    Léo BARTHE

    La Musardine

    Henriette et son mari sont aussi amoureux qu’au premier jour, ils ont une grande connivence surtout dans leurs ébats sexuels. Mais un jour, tout change, leurs amis, Georgette et Edmond, leur confient la garde de leur chien pendant un séjour loin de leur maison. Le chien se montre alors très affectueux et quitte difficilement les jupes d’Henriette qui éprouve des sensations qu’elle a oubliées depuis longtemps, des sensations qu’elle a connues quand, jeune adolescente, elle cherchait, avec ses petites amies, des réponses à leurs questions sur leur éveil sexuel en jouant avec un chien. Entre la femme et le chien, une véritable relation se noue, une relation qui se dénoue quand les amis rentrent de leur voyage. Mais Henriette n’a pas perdu le désir allumé par le passage du chien à la maison.

    Georgette découvre vite qu’une relation particulière s’est nouée entre son amie et son chien, elle ne s’en offusque pas, elle préfère reprendre cette relation à son profit pour assouvir les fantasmes qui la hantent depuis longtemps. Georgette et Edmond se lancent alors à la recherche de leurs désirs inavoués profondément enfouis au fond de leur être, sous le regard de leurs amis. Cet épisode prend fin avec le départ définitif des propriétaires du chien au grand dam d’Henriette qui finalement décèle dans sa sexualité l’inclinaison qui lui permet d’obtenir l’extase sexuelle et l’épanouissement personnel.

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    Jacques Abeille 

     

    L’auteur de ce texte sulfureux n’est autre que de Jacques Abeille qui signe pour la circonstance sous le pseudonyme de Léo Barthe. Ce livre choquera bien évidemment ceux qui se cantonnent dans une morale relativement stricte et conventionnelle mais pourra intéresser d’autres lecteurs à l’esprit très ouvert. Ce livre est à la fois obscène et très littéraire, Jacques Abeille use d’une langue très dépouillée même s’il ne rechigne pas à l’emploi de séries de trois adjectifs ou de trois termes pour décrire certaines choses ou impressions. Sa prose est très pure, ses mots sont d’une grande justesse, choisis avec grand soin, il démontre ainsi qu’on peut dire des choses tout à fait immorales avec la plus grande élégance. On le savait au moins depuis la lecture de Jean Genet.

    Dépassant les considérations littéraires, on remarque que Léo Barthe ne se fourvoie jamais dans une vile pornographie, il raconte, il décrit, toujours très élégamment, les pulsions sexuelles qu’une femme éprouve, des pulsions qu’elle va chercher aux creux de son enfance et même au plus profond de la condition humaine. Une vraie leçon de tolérance à l’endroit de ceux qui trouvent leur plaisir dans des pratiques différentes, un message de liberté pour tous les autres qui feraient bien de ne pas contraindre leurs envies et de ne pas se fier à l’avis des autres. Mais, comme l’écrit le narrateur : « La liberté est une provocation » Alors, les préjugés et les condamnations que ces autres profèrent vivront encore longtemps !

     

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    L'oeuvre érotique de Jacques Abeille, alias Léo Barthe, sur le blog de La Musardine

     

     

  • 2018 - NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : SPÉCIALE ANNOCQUE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Pour proposer cette rubrique, j’ai un peu triché, les deux livres que je vous présente ne font pas partie de cette rentrée mais je les ai lus il n’y a pas très longtemps et j’avais très envie de parler de Philippe Annocque que j’ai écouté attentivement, en octobre dernier à Belfort, même si j’ai tout oublié et qu’il reniera peut-être mes chroniques. Le lecteur est aussi un acteur de la naissance d’un texte et il peut contribuer à faire apparaître sa propre version du livre. Donc je propose aujourd’hui mes commentaires de lecture de Elise et Lise sorti en février 2017 et de Pas Liev publié en octobre 2015.

     

     

    72dpi-elise-lise_couv.jpgELISE ET LISE

    Philippe ANNOCQUE

    Quidam Editeur – 2017

    J’ai lu ce livre comme un recueil de textes courts, les chapitres qui composent la dernière publication, à ma connaissance, d’Annocque peuvent se lire comme des textes indépendants, ils forment chacun un tout même si un fil rouge les relie. Ils évoquent, pour un ou deux protagonistes, une posture, un ressenti, des intentions, des manœuvres, des états d’âme, des sentiments, … mais jamais des faits tangibles ou des dialogues concrets qui pourraient construire une histoire. Et même s’il n’y a pas d’histoire, il n’y en a jamais chez Annocque, il y a tout de même, en creux, comme une intrigue qui émerge car le lecteur cherche à comprendre le titre du livre : Elise et Lise ou Elise est Lise. Dans chacun des courts chapitres de son récit, environ une page et demi, l’auteur sème un petit caillou blanc qui montre le chemin que le lecteur pourrait suivre pour dénouer cette intrigue.

    Le lecteur essaie de comprendre comment les quatre personnages qui peuplent le récit peuvent interagir pour résoudre l’énigme coulée dans le titre de l’ouvrage. Tous, après avoir vu comment Lise se rapproche d’Elise, imite Elise, copie Elise, prend la place d’Elise, se fond dans Elise,… au fil des paragraphes, penseront certainement qu’Elise est Lise. Mais l’auteur développe son intrigue au-delà de cette constatation qui figure déjà dans le titre du livre. Alors, moi j’ai admis qu’Elise et Lise étaient les deux personnages d’un conte imaginé par Sarah l’étudiante en deuxième année de littérature qui étudie les faux héros dans les contes de Perrault et des Grimm, principalement dans des contes comme La gardeuse d’oies. Elles seraient des fausses héroïnes et Luc ne serait lui aussi qu’un faux héros, un faux prince charmant qui aurait manqué sa mission. Et peut-être que LiseElise n’est que la métaphore des études qui éloignent Sarah de son prince charmant à elle, qu’elle n’a pas le temps de charmer. Elle dit Sarah, même l’éditeur l’a remarqué, « Quand on lit un conte, on lit une histoire et on a l’impression que l’histoire raconte autre chose que ce qu’elle raconte ». Mais cette histoire n’est que la mienne, d’autre la verront peut-être autrement.

    Je n’ai pas relu tous mes Annocque mais je crois que celui-ci est celui que je préfère, j’aime sa construction, j’aime les possibilités d’interprétation que l’auteur m’y laisse, j’aime sa rédaction avec des chapitres courts et des phrases courtes, dépouillées, précises même s’il a abondamment usé de la répétition pour préciser certaines choses ou pour insister sur certains points. Je ne sais pas si ce processus littéraire a un nom, il consiste à énoncer un fait, un état, et à le répéter avec une précision supplémentaire (elle était grande, elle était vraiment grande, elle était belle, elle était belle comme une princesse). Ce processus permet de mettre en évidence les points essentiels du récit, ceux auxquels l’auteur veut donner de l’importance ou plus de poids. Et cette ambiance de conte de fée m’a ramené vers mon enfance où beaucoup de contes m’ont émerveillé.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    72dpi-site-couvpasliev-6b8aec64e311c27c5c0507b8484a59ad.jpgPAS LIEV

    Philippe ANNOCQUE

    Quidam Editeur

    Le car avait laissé Liev au milieu de nulle part, dans une immense plaine glaiseuse et vide, des labours à perte de vue. « C’était en plein milieu des champs. Il n’y avait pas de relief. Juste quelques bosquets, assez loin. » On croirait lire le récit de la campagne ukrainienne de l’armée italienne écrit par Malaparte. Liev avait été embauché comme précepteur de deux enfants à Kosko mais quand il arrive à la résidence, les enfants ne sont pas là et même s’ils reviennent de vacances - peut-être ? – Liev ne les voit jamais. On comprend alors que les enfants n’existent pas, pas plus que la belle Sonia qu’il doit épouser et pas plus que les autres personnages de cette histoire dont on ne connaît que les apparences. On ne sait jamais d’où viennent et où vont les personnages, ils passent dans l’histoire comme dans l’esprit de Liev sans réelle consistance. On comprend alors que cette histoire n’existe pas, que Liev n’existe pas ou du moins que Liev n’est pas Liev. Liev n’est peut-être que le personnage encadré par des êtres inconnus et questionné par des gens habillés d’étrange façon. Philippe Annocque nous raconte peut-être l’histoire qui a pris corps dans la tête de Liev après qu’il a subi un fort traumatisme psychologique. Une histoire qui n’aurait jamais existé. Et ce personnage à peine esquissé qui hébergerait Liev dans sa tête existe-t-il lui aussi ? Ce livre n’est que doute, supposition, suggestion, peut-être…

    Philippe Annocque a peut-être voulu nous montrer que la réalité n’est pas la même pour tout le monde que chacun invente sa propre réalité et que chacune de ces supposées réalités est aussi crédible que n’importe quelle autre. Il n’y aurait peut-être pas de réalité, de vérité, absolue qu’elle serait très relative et dépendante de l’esprit qui la conçoit ou la reçoit. 

    Pour une fois au moins, Philippe Annocque délaisse un peu les contraintes oulipiennes qu’il s’impose, même s’il propose encore quelques fantaisies, pour s’adonner à la fiction, la fiction dans la fiction, la fiction mis en abyme. Une forme de jonglerie avec le récit et les idées au lieu d’une jonglerie avec les mots. « Un retour vers le roman » dit son éditeur, un retour qui déstabilise le lecteur en le laissant dans un doute profond tournant autour des « peut-être » et de l’incertitude permanente qui habite ce texte. Le lecteur pourrait même douter de l’existence de l’auteur, croire en une création de l’éditeur, douter de l’existence de cet éditeur et ainsi de suite jusqu’à douter de sa propre lecture mais puisque je doute, je suis peut-être …. ?

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    annocque2.jpgLes livres de Philippe ANNOCQUE sur le site de Quidam Éditeur

    HUBLOTS, le blog de Philippe ANNOCQUE

     

     

  • 2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : RENTRÉE CHEZ LE DILETTANTE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Pour cette rentrée littéraire de janvier 2018, Le Dilettante propose deux ouvrages qui illustrent bien, c’est du moins mon avis, le ton décalé que cet éditeur propose en général à ses lecteurs. Un roman de Laurent Graff plein d’inventivité dont le héros a trouvé la solution miracle pour éviter le vieillissement et un ouvrage de Frédérick Houdaer qui propose un regard particulier sur la vie des enfants élevés dans les sectes.

     

    005275728.jpgLA MÉTHODE SISIK

    Laurent GRAFF

    Le Dilettante

    Un homme qui a connu sa femme lors d’un « speed love » s’en lasse vite au point d’éprouver des envies de meurtre après la naissance de leurs trois enfants. Un meurtre par « méditation », jamais commis seulement pensé, tout droit inspiré par l’odieux assassinat perpétré par Dupont de Ligonnès. Il découvre ainsi la spirale infernale qui sclérose ce nouveau monde : pénalisation à l’extrême des plus petits délits ou simples envies de mal faire, détection facilitée de ces faits grâce à des matériels très sophistiqués, judiciarisation outrancière de la société et condamnation à des peines de plus en plus lourdes. Laurent Graff, avec cette caricature de notre société, semble vouloir dénoncer la restriction de plus en plus sévère des libertés individuelles, la surveillance de plus en plus étroite des citoyens, la judiciarisation de plus en plus systématique des rapports sociaux, l’incarcération pénale de plus en plus fréquente, la surpopulation des prisons…

    Cette situation conduit le système judiciaire à trouver des peines allant de plus en plus loin pour stigmatiser les crimes les plus odieux. Ainsi un chercheur, un certain Salvador Beckett, met au point une prison capable d’accueillir des condamnés à la détention au-delà de la perpétuité, la détention éternelle. Pour concevoir son projet il s’est inspiré de la vie d’un homme dont l’administration a fini par s’inquiéter de son existence alors qu’il avait déjà cent vingt ans. Ce vieillard, Grégoire Sisik, vivait seul et après une carrière professionnelle très linéaire, toujours chez le même employeur, il a organisé une vie simple, composée de journées parfaitement identiques : horaires réguliers, toujours la même alimentation, donc toujours les mêmes courses à horaires réguliers, toujours les Variations Goldberg jouées par Glenn Gould comme musique et chaque après-midi le visionnage du Samouraï avec Alain Delon…

    Ainsi, Grégoire Sisik vit des journées toutes parfaitement identiques et comme il ne fréquente personne, il n’attend jamais rien et comme il n’attend rien, il a supprimé la principale mesure de quantification du temps : le temps de l’attente, le temps de l’impatience, le temps d’avoir, de recevoir, de percevoir, quelque chose. Ainsi la notion du temps lui échappe totalement au point de faire disparaître le vieillissement lui-même. Grégoire Sisik vit hors du temps jusqu’à ce qu’un bureaucrate zélé vienne s’assurer qu’il est toujours bien en vie et que c’est bien lui qui perçoit la pension que la caisse de retraite lui verse. On a l’impression que Laurent Graff aurait lu Histoires vraies de Blaise Cendrars où l’on peut lire ces quelques lignes : « Quelle chose étonnante que la lecture qui abolit le temps, terrasse l’espace vertigineux sans pour cela suspendre le souffle, ni ravir la vie du lecteur ! »

    Les gens de l’extérieur ayant découvert son grand âge, veulent découvrir ce phénomène et savoir comment il a pu devenir aussi vieux sans aune assistance. La science analyse son existence et essaie de la reproduire pour en faire un modèle qui permettra peut-être de voyager dans l’espace au-delà des limites du temps.

    Avec ce texte un peu trop réaliste pour être une vraie fable, Laurent Graff nous raconte une histoire surréaliste, drôle, « ébouriffante », plutôt inquiétante car on sent bien que derrière la drôlerie pointe une critique à peine voilée des dérives de notre société, des dérives qui pourraient nous conduire dans des situations beaucoup moins drôles que celles qu’il a décrites. Notons aussi qu’encore une fois Laurent Graff a su faire preuve d’une grande créativité et que son art de la formule, de l’image et des situations cocasses donne comme toujours un certain éclat à ses textes.

    Le livre sur le site du Dilettante

     

    9782842639280.jpgARMAGUÉDON STRIP

    Frédérick HOUDAER

    Le Dilettante

    EphèZ, dessinateur de BD à la notoriété naissante, est à l’hôpital où il attend sa sœur Isa, écologiste militante, pour prendre une décision très grave, ils doivent, ensemble, décider si les médecins peuvent pratiquer une transfusion sanguine sur leur mère en danger après un accident de circulation. Le problème pourrait paraître simple mais leur mère est une militante très assidue des Témoins de Yahweh, une secte qui interdit la transfusion sanguine, elle a déjà averti plusieurs fois qu’elle préférait la mort au sang d’un autre, d’un inconnu, d’un mécréant peut-être. Mais la sœur et le frère passent outre les recommandations maternelles, ils ont rompu depuis longtemps avec ses croyances.

    Cet épisode est pour le fils un moment important où il se remémore le chemin parcouru avec sa mère depuis qu’il l’accompagnait dans son porte à porte prosélyte ou quand il dessinait ses premiers personnages dans la marge des revues qu’elle distribuait. Sa sœur et lui ont-ils réellement totalement coupé les liens avec les pratiques maternelles ? Ce n’est pas l’avis d’Emilie, la copine d’EphèZ, l’enseignante en science, elle n’accepte pas les théories d’Isa, l’écologiste très active, elle participe à des missions commandos la nuit dans des usines ou autres lieux stratégiques pour l’écologie. Elle reproche aussi à son conjoint certaines reliques des comportements maternels, on n’oublie jamais totalement son éducation première.images?q=tbn:ANd9GcRfmbw-hO0THjOWG8GAlyO46PKpvS68XpPpmP8Q5e6yFCjd0OMN

    Frédérick Houdaer a saisi ce trio à un moment crucial de leur vie, notamment pour EphèZ, il n’était jusqu’alors qu’une sorte d’adolescent attardé vivant dans son cocon auprès d’Emilie qui remplaçait sa mère. Désormais, il sait que la mort est possible, il l’a vu à l’hôpital, et de plus sa copine est enceinte, il va devenir père, ça lui fait terriblement peur, il refuse d’accepter cette situation. Il va lui falloir grandir brusquement, devenir un adulte à temps complet, accepter son passé, sa mère scientifique brillante qui a tout plaqué pour entrer en religion, son père qui a quitté cette mère obnubilée par sa foi et construire sa vie et celle de sa famille.

    Il a bien compris que cette secte n’est qu’une forme d’intégrisme religieux avec tout ce que cela comporte : la manipulation des plus faibles, les pressions sur les fidèles, les pollutions en tout genre, …. Mais, de l’autre côté, il voit qu’il y aussi des intégristes scientifiques qui manipulent aussi beaucoup de monde, pas toujours pour rechercher le bien être de l’humanité. L’espace d’une gestation, Frédérick Houdaer va essayer de rendre EphèZ adulte et responsable dans la mesure où on puisse l’être. Il veut l’aider à trouver les réponses aux questions auxquelles il doit désormais répondre : qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Pour quoi faire ?

    Dis Frédérick, c’est quoi la vie ?

    Le livre sur le site du Dilettante

    Branloire pérenne, le blog de Frédérick Houdaer

     

  • 2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : EN COMMENÇANT PAR DES JEUX DE MOTS

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Pour commencer cette nouvelle année littéraire, j’ai choisi de vous faire jouer avec les mots en faisant appel à deux spécialistes du genre même si ce n’est que le premier recueil édité par Styvie Bourgeois, elle est tombée dans la marmite du Cactus inébranlable alors qu’elle était une jeune fille encore. Le second recueil est l’œuvre d’un auteur devenu chevronné, Éric Allard le célèbre blogueur des Belles phrases. J’ai bien apprécié ces deux recueils car, tous les deux, ont un fil rouge, un thème, pour l’ensemble de leur contenu : l’érotisme pour Styvie Bourgeois, les écrivains et leurs éditeurs pour Éric Allard. Je n’oublierai pas de citer aussi Emelyne Duval l’illustratrice du recueil de Styvie.

     

    cover-conversations-avec-un-penis.jpg?fx=r_550_550CONVERSATIONS AVEC UN PÉNIS

    Styvie BOURGEOIS

    Emelyne DUVAL

    Cactus inébranlable

    C’est réconfortant et réjouissant de constater qu’un éditeur pas spécialisé dans le genre érotique, produise un livre portant un tel titre et de plus que cet opus soit signé par deux femmes. Ça fait plaisir de voir qu’on peut encore mettre un grand coup de pied aux fesses de l’hypocrisie toujours si bien chevillée au corps de notre société. Styvie Bourgeois l’auteure et Emelyne Duval l’illustratrice ont décidé de nous faire rire en parlant de cet organe qu’on évoque plutôt dans des histoires souvent bien grasses. Elles, elles utilisent leur talent artistique respectif sans jamais sombrer dans le mauvais goût ou la vulgarité. Elles ne quittent jamais le registre de l’art même s’il est suffisamment grivois pour amuser les lecteurs sauf les pisse-froid.

    L’auteure l’avoue dans son propos liminaire : « Il m’aura fallu quelques années encore pour assumer toute la franchise et la spontanéité que l’on retrouve dans ces pages ». Affranchie de tout complexe et inhibition mal venue, elle écrit en toute franchise sur ce sujet qui préoccupe tellement le monde bien que bien peu ose en parler librement. Elle ne lésine pas sur son féminisme avoué mais un peu différent peut-être, « Il y a des filles qui n’ont pas compris qu’être chiantes ne nous sert plus depuis longtemps ». Je lui laisse la responsabilité de ce propos, je ne voudrais pas encourir les foudres féminines.belle-belle-.jpg?fx=r_550_550

    A travers ses traits d’esprit, Styvie Bourgeois [ci-contre] s’affirme femme, femme libre, femme non résignée, femme sexuellement assumée, « Tout est dans l’art de revêtir son habit de vierge effarouchée ou de salope à propos ». Ça a le mérite d’être clair et franc. Elle ose aller sur des sentiers que peu empruntent, pour formuler des raccourcis foudroyants du meilleur effet. « Masturbation : Charité bien ordonnée commence par soi-même ».

    Et, elle écrit si justement : « Il faut prendre des libertés mais pas celles des autres » et « Quand nos avis divergent, c’est toujours la tienne que je préfère ». Celle-là, je l’apprécie particulièrement. Voilà la preuve qu’on peut-être grivois et talentueux à la fois sans forcément livrer un message dans chaque sentence, juste un petit aveu ou une petite confidence, par exemple, « Mon mari est le seul capable de mettre le doigt sur ce qui me fait plaisir », « Si l’Amour est ma nourriture, le sexe est ma gourmandise ».

    mons-09-2016.jpg?fx=r_550_550Styvie n’oublie pas son illustratrice qui propose un dessin pour chacune des ses inspirations, « Elle faisait des portraits noir et blanc de personnages hauts en couleur », sauf qu’Emelyne Duval [ci-contre] n’oublie jamais la petite pointe de rouge qui rend son dessin plus érotique. Elle mérite bien de partager la maternité de livre car sa production est, en espace au moins, égale à celle de l’auteure. Deux femmes fortes, deux femmes qui osent parce qu’elles connaissent bien la réponse à cette question « Une bite contre trois orifices. C’est qui le sexe fort ? » Alors quand elles nous disent, « Il y a des fidélités qui se méritent », il serait bien avisé que nous réfléchissions un peu avant d’approuver ou … de nier.

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

    Le site d'Emelyne Duval

     

     

    cover-minute-d-insolence.jpg?fx=r_550_550LES ÉCRIVAINS NUISENT GRAVEMENT A LA LITTÉRATURE

    Éric ALLARD

    Cactus inébranlable

    Il est arrivé, juste après le beaujolais nouveau mais avant Saint Nicolas et le Père Noël pour pouvoir être déposé chez tous ceux qui l’ont mérité. Je parle bien sûr du P’tit cactus d’Eric Allard qui est encore là, tout chaud, sur mon bureau. Eh oui ! Eric Allard a été « cactussé » (je ne sais si l’académie des aphoristes belges reconnaît ce qualificatif mais je l’assume), il est entré dans la célèbre collection des P’tits Cactus comme d’autres entrent dans la Pléiade sauf que dans la collection des  cactées littéraires on entre droit debout, bien vivant, alors que dans celle des belles filles, on rentre à l’horizontale les pieds devant, sauf exception, certain jouant l’anticipation. Il a franchi le contrôle du comité de lecture sans aucun souci, il avait préparé son affaire, « J’aligne toujours bien mes phrases avant de les présenter au peloton d’exécution du comité de lecture ».

    Pour Eric, ce recueil est l’occasion de dire avec habilité, intelligence et même une certaine élégance, sans jamais penser à mal, quoique…, tout ce qu’il a toujours tu sur le monde littéraire. Je trouve que parfois, il s’avance un peu mais c’est le problème de ce fichu narrateur qui prend parfois des libertés avec l’auteur. Il se permet même de prétendre que « Les plus belles rencontres entre écrivains et éditeur se terminent souvent sous la couverture » et pourquoi pas la jaquette ? 

    Eric chérit particulièrement les poétesses, « J’aime les poétesses toutes lues qui m’offrent un dernier vers », surtout celles qui ne font aucune concession à la facilité, « Les vraies poétesses ne prennent jamais la prose. Même pas pour un éditeur parisien ». Il ne méprise pas pour autant les autres auteurs, « Le philosophe s’attaque aux mots par le versant des idées, le poète descend la montagne de la pensée en rappel ».eric.jpg?fx=r_550_550

    Ce qu’il dédaigne, c’est la marchandisation et l’industrialisation de l’art, l’intérêt pécuniaire, bref tout ce qui éloigne le lecteur de la création artistique pure. « Cet entrepreneur littéraire vient d’ouvrir une chaîne d’ateliers d’écriture en complément d’un centre d’élevage de poète de concours ». Les passe-droits en tout genre lui fournissent aussi de belles cibles pour ses flèches acérées.  « Pour complaire à leurs parents, le fils de cet auteur et la fille de cet éditeur ont pour le déshonneur de la Littérature été contraints à un mariage d’intérêt ».

    Le monde des lettres est un univers complexe qu’Eric essaie de décrypter pour le lecteur et même s’il n’a plus d’encre dans le sang d’autres en ont encore. « Depuis que je n’ai plus de veine avec les éditeurs, je me fais un sang d’encre ». L’éditeur et l’auteur forment souvent un couple infernal que le lecteur comprend mal surtout quand leurs femmes se mêlent de leurs affaires. « Quand la maîtresse de l’éditeur est la femme de l’écrivain qui porte la maison, il y a péril en la demeure ». Alors, nous suivrons les bons conseils qu’il distille au fil des pages : « Tenez-vous à distance des mots quand ils sont dans la bouche d’imbéciles ! », « Devant le passage à niveau des Lettres, je regarde passer le train des écrivains » qui se bousculent convaincus de leur supposé talent.

    Eric c’est aussi un humour très fin qu’il faut savoir décrypter, je me demande si je ne suis un peu la victime pas tout à fait innocente de l’une de ses flèches : « Les textes pondus trop vite contiennent des coquilles ». D’accord, je relirai mieux mes chroniques.

    Avec tout ça, j’ai pris un grand plaisir à lire ce recueil plein de finesse, de sous-entendus, de piques acérée, … bien cachés dans le subtil jeu des mots. Je ne sais qui m’a dit  « Tu t’es vu quand t’as lu ! » Allard, t’es hilare !

    Le livre sur le site du Cactus 

     

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 : SOLDE D'AUTOMNE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Ce titre qui évoque la braderie commerciale ne s’applique absolument pas à ma marchandise littéraire. Par ce titre, je veux seulement dire que je vous propose une chronique constituée de mes trois lectures d’automne que je n’ai pas encore présentées ici. Si ce sont les dernières, ce ne sont pas pour autant les moins bonnes, elles sont toutes les trois excellentes même si elles représentent des genres très différents. Mickaël Glück propose des aphorismes croustillants, Gwenola Breton des textes courts, de la poésie en prose, succulentes, quant à Mir Amman, il est mort depuis bien longtemps mais ses contes sont toujours réédités.

     

    CVT_nuova-prova-dorchestra_2544.jpgNUOVA PROVA D'ORCHESTRA

    Mickaël GLÜCK

    Les Carnets du dessert de lune

     

    Je ne sais si le célèbre Chevalier von Gluck, auteur de nombreux opéras comme Orphée et Eurydice, figure dans l’arbre généalogique de Michaël Glück (la question a dû lui être posée de nombreuses fois mais j’avais besoin de cette interrogation pour introduire ma chronique), le cas échéant cela pourrait peut-être expliquer le penchant de l’auteur de ce recueil pour la musique.

    Il compose des aphorismes comme le Chevalier composait des partitions musicales pour les divers morceaux qu’il a créés. Alors, même si ces deux personnages n’ont aucuns liens familiaux en commun, ils ont un point commun : la musique. Et même si

    « Sept notes de musique ne font pas un arc-en-ciel »

    Elles peuvent inspirer un compositeur comme un auteur d’aphorismes. Et, notre Glück à nous celui qui nous fait rire

    « Scarlatti n’avait pas été vacciné, mais il fut pourtant la coqueluche de ces dames. »P1910590.JPG

    sourire

    « Elle astiquait les cuivres pour de l’argent ».

    ou parfois même rire un peu jaune

    « Une chanson douce… murmurent les enfants dans les villes bombardées. La musique adoucit-elle les morts ? »

    Même s’il prend plaisir à nous dérider, Michaël Glück prend la musique très au sérieux et constate que comme de nombreuses composantes de notre monde, elle souffre un peu de la sottise des hommes qui ne la respecte pas toujours comme elle le mérite

    « Histoire de la musique : on est passé du concert public à l’enregistrement live, sans public ».

    Ce recueil publié dans la jolie collection Pousse-Café de Les carnets du dessert de lune est donc pour l’auteur l’occasion de rendre un hommage à la fois drolatique et très sérieux à cet art qu’il semble si bien connaître au point de demander en ultime requête

    « S’il vous plait, laissez-moi donner mon dernier soupir ».

    Le livre sur le site des Carnets du Dessert de Lune 

     

    manuel-pour-dire-aurevoir-150x263.jpgMANUEL POUR DIRE AU REVOIR

    Gwenola BRETON

    Bleu d’encre

     

    J’aime ce livre, je crois que je vais le classer parmi mes coups de cœur de mon année de lecture pourtant déjà bien remplie. J’aime sa présentation sobre et élégante et, c’est plutôt rare pour le signaler, j’aime son toucher délicat comme celui des blousons de daim que je rêvais de porter, sans jamais avoir les moyens de me les payer, quand j’étais jeune.

    J’aime aussi la riche illustration réalisée à l’encre diluée par Thibault Pétrissans, elle entoure le texte d’un gris qui évoque le celui des ciels de Brel qui ont égaré les canaux dans son plat pays. Ce gris nimbe les mots scintillants et chatoyants dont Gwenola a habillé son texte, on dirait qu’elle les a revêtus de leurs habits du dimanche.

    Les textes qu’elle glisse dans le gris de dessins de Thibault Pétrissans sont de la véritable poésie en prose mais pas seulement, ils sont aussi des petits bijoux de quelques lignes à une page complète, taillés, ciselés pour rendre tout l’éclat des mots qu’elle a soigneusement choisis pour vivifier la langue qu’elle utilise.

    Une langue vive et alerte mais en même temps douce et sensuelle, une langue pour dire la vie, la mort comme une partie de la vie même si c’est la dernière, l’amour, l’amour sous toutes ses formes : passion, pulsion, amitié, passager, pour toujours…, la recherche d’une identité perdue dans le doute, la confirmation d’une existence, tout ce qui interroge, dérange, interpelle, tout ce qui s’explique mieux avec des mots même des mots qui expriment le doute.

    « Je doute. Si j’hésitais. Pour qui j’hésiterais ? J’écoute. Si j’existais. Pour qui j’écrirais ? Un mélange de phrases imprononçables. Un terre-plein, des galets. De quoi faire mes espaces vides. Si j’existais. »

    Gwenola jongle avec les mots pour leur faire dire ce qu’elle ne sait pas dire car les « Les mots disent la vérité. Pas moi ». Pour elle les mots sont jeu et dans le jeu il y a la vérité qui se cache et qu’on ne sait pas voir.

    « Boîte à chapeau. Voir. Plus voir. Apparaître. Disparaître. Hop ! Revenir. Hop ! Disparaître à nouveau. Hop ! Hoquet. Réintégrer. Hop !... »

    Des mots qui claquent à la place des phrases pour laisser filtrer cette vérité que le lecteur doit aller chercher au fond de ces mots-phrases ou de phrases très courtes. Avec ses phrases qui claquent comme des coups de fouets, Gwenola va plus loin, elle ne se contente pas de suggérer à travers le doute, de proposer par le jeu avec des mots espiègles, elle dénonce les idées toute faites, les truismes, les facilités langagières, les formules convenues, les insuffisances culturelles qui nourrissent le langage courant de ceux qui ne font pas l’effort de réfléchir.

    « Je sens glisser le long de ma barbe molle un silence. Dans lequel se fonde une Certitude. Les gens qui chantent en anglais sont des cons. Les gens qui font des livres pour les enfants ne savent pas écrire. Les gens ne lisent plus. Les gens ne savent pas ce qu’ils disent… C’était mieux avant. Souvent même… »

    La somme du langage moyen, les expressions qui constituent ce qui reste du vocabulaire : quelques formules toute faites répétées à l’infini pour nourrir des conversations absconses, vides de sens.

    Un texte dont je retiendrai surtout la grande aisance langagière de l’auteure, sa facilité à mettre des mots bout à bout sans réellement faire des phrases, les mots étant eux-mêmes la phrase, pour évoquer des problèmes qui agitent notre vie depuis l’origine du monde. Elle n’hésite pas à bousculer l’orthographe en utilisant les majuscules comme des éléments de ponctuation supplémentaires pour apporter une accentuation particulière à certains mots. La difficulté reste pour le lecteur qui voudrait se livrer à une tentative de résumer, de condenser, d’expliquer ces textes qui sont déjà distillés sous la forme d’une essence de vocabulaire très concentrée.

    Le livre sur Espace livre et créations

    Le site de Bleu d'Encre Editions

     

    9782369143871-3043b.jpgLES AVENTURES DE QUATRE DERVICHES

    Mir AMMAN

    Libretto

     

    « Donne-moi actuellement à boire, ô échanson ! un vin généreux, afin que mon esprit ne soit jamais émoussé. Il me faut un vin très capiteux, car je vais mettre le pied dans l’étrier du voyage ».

    Chaque chapitre du récit des aventures des quatre derviches commence par une requête de ce type, c’est une idée généreuse et judicieuse car ce voyage est particulièrement mouvementé.

    Mais avant de narrer les aventures de ces derviches, il faut évoquer l’histoire de ce texte. Selon les propos liminaires de l’éditeur, il a été composé au XIV° siècle en langue persane et attribué par la tradition littéraire au poète indo-musulman Amir Khorso. Il a ensuite été écrit en persan et en ourdou par plusieurs rédacteurs, la version publiée est celle établie par Mir Amman, dactylographiée en 1803 à Lucknow et traduite de l’ourdou au français par Joseph-Héliodore Garcin de Tassy qui vécut au XIX° siècle.

    Ce texte raconte l’histoire d’un roi très riche et très puissant pourtant fort malheureux car il n’avait pas d’héritier. Un soir qu’il errait dans les ténèbres, il rencontra quatre derviches qui venaient de décider de se raconter leurs aventures respectives pour rester éveillés. Ils acceptèrent que le roi partage leurs récits et quand les deux premiers derviches eurent narré leur périple rocambolesque (ils auraient pu inventer l’équivalent de ce qualificatif avant que Ponson du Terrail ne s’essaie à l’écriture), le roi leur demanda de les écouter car il voulait lui aussi raconter les folles aventures advenues à la fille de son vizir, elle voulait sauver son père de la peine capitale encourue pour cause de mensonge. Elle voulait prouver au roi que son père n’avait pas menti. Les aventures des deux derniers derviches sont un peu « expédiées » par l’auteur.

    Il faut préciser qu’il avait déjà fait preuve de beaucoup d’imagination pour raconter les précédentes aventures et qu’il commençait à répéter des histoires un peu identiques. Ce texte est construit selon le principe de l’enchâssement ou de la mise en abyme, ce qui facilite la redite car l’histoire s’inscrivant dans une autre histoire en reprend souvent les mêmes éléments et les mêmes événements.

    Ces aventures très surréalistes, relevant plus du conte que de la réalité sont fondées sur un schéma qui semble toujours identique : un marchand riche, même très riche, ou un prince tout aussi riche, part pour un long périple avec un objectif très noble, chemin faisant il rencontre une belle, une femme sublime, inaccessible qu’il parvient cependant à séduire et à emmener avec lui, mais, en cours de route, il est attaqué par des bandits ou autres adversaires tout aussi vilains et mal intentionnés qui le battent à mort ou presque. A ce moment surgit toujours un vieillard, une sorcière, un chaman, … qui lui rend vie, santé et fortune mais, hélas, la belle est souvent la victime des ces violentes échauffourées. Le héros lui revient toujours à son point de départ en ayant acquis ou développé sa fortune et sa réputation.

    Ce texte s’il peut paraître absolument fantastique, tout droit surgi de la folle imagination d’un poète de l’Orient médiéval cache tout de même quelques réalités historiques qu’il serait intéressant d’étudier de façon un peu plus précise. Il laisse une place importante aux marchands qui ont sillonné les mers et les terres entre Ceylan et la Méditerranée occidentale pour approvisionner les fameuses échelles d’Orient où les Occidentaux venaient, depuis les croisades, acheter les produits venus de la lointaine Chine et du Sud-est asiatique. Ce ont eux qui ont permis aux marchandises de voyager plus loin que les hommes malgré tous les aléas du voyage si bien mis en scène dans ces récits. Il faudrait aussi analyser plus finement cette présence systématique de la belle qui, comme dans les poésies de l’amour courtois, n’est peut-être que la métaphore de la connaissance, de la liberté, de la justice, … que les « Quatre derviches et un roi cherchent à poursuivre (comme) leur but » ultime.

    Le livre sur le site de Libretto

     

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 : POÈTE ! POÈTE !

           arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    À chaque rentrée littéraire, il faut sa dose de poésie et pour cette rentrée 2017, j’ai puisé à la claire source des Carnets du dessert de lune où souvent je viens m’abreuver. J’y ai rencontré un poète de talent, Serge Prioul. J’ai aussi bu à une source que je fréquente moins, Bleu d’encre, où j’ai trouvé un autre poète de grand talent : Claude Raucy. Alors buvons leurs vers sans modération aucune.

     

    s189964094775898902_p837_i1_w1654.jpegFAUTE DE PREUVES

    Serge PRIOUL

    Les Carnets du Dessert de Lune

     

    « Un jour arrive

    Où tu écris

    Par curiosité

    Juste pour savoir

    Où va te porter l’écriture… »

    D’après l’éditeur, il en aura fallu du temps avant que Serge Prioul « arrive » à l’écriture. « Il fallait rompre avec ce mal du dedans qui se propageait tout autour » raconte le préfacier, Jacques Josse, lui qui a écrit le naufrage d’un vieux marin « Cloué au port ». Il les connait Jacques, ces vieux qui viennent chercher un peu de compagnie au fond des rades de la rade, des cafés des petites villes de campagne ou, comme Serge Prioul, des bars de Rennes.

    « On entre au Café de Paris

    Comme on ouvre un livre ancien… »

    C’est peut-être ce Café de Paris que Marie-Christine Thomas-Herbiet a représenté sur la couverture de ce recueil. Ce café de Rennes où les filles sont belles, la pharmacienne d’en face aussi, et surtout elles ont de belles jambes qui retiennent tant l’attention de l’auteur.

    « Sont belles

    Les jambes en nombre pair

    Comme des anges les ailes… »

    Fils et petit-fils de tailleurs de pierre, Serge a lui choisi de tailler des belles phrases, des vers souvent très courts pour dire des choses de la vie, de sa vie, de sa vie d’avant quand l’angoisse montait déjà le dimanche soir en pensant au lundi matin. La pierre aura été son livre et le burin son crayon.serge_prioul-middle.png

    « Tu lis peu

    Trop de fatigue

    Quelques poèmes auront été toutes tes études

    Et puis des pierres

    Des pierres… »

    Ainsi Serge aura été à l’école de la matière, celle qu’on façonne à la sueur de son front et à l’huile de ses coudes. Le concret aura été son univers, la campagne son refuge.

    « Tu sais voir

    Ce campagnard en toi

    Ce coureur des bois

    De l’animal suivre la trace… »

    C’est à cette école de la simplicité, de l’humilité, du travail soigné, qu’il apprendra à façonner des textes carrés, construits avec des mots choisis comme les pierres de la muraille d’une citadelle inexpugnable. Sans fanfaronnade aucune, sans plus de prétention, en toute simplicité, Serge Prioul offre ce recueil :

    « Le livre est timide

    La couverture simple

    Et lisse… »

    Et le texte contient déjà ce que l’auteur lui-même annonce dans deux vers qu’on espère prémonitoires :

    « Quelqu’un t’a dit dans les petits trucs qu’on écrit

    Souvent ils sont là les beaux textes à venir. »

    J’en suis convaincu !

    Le livre sur le site des CARNETS DU DESSERT DE LUNE

     

    SANS000052172.jpgSANS ÉQUIPAGE

    Claude RAUCY

    Dessins de Jean Morette

    Bleu d’encre

     

    « frère ô frère

    à quoi bon ces tempêtes

    ces nuages comme des taupinières

    dans un ciel sans étoiles »

    Que d’amour faut-il avoir dans le cœur pour s’adresser ainsi à un frère certainement disparu beaucoup trop vite

    « on dit en latin

    que tu vogues avec les anges »

    On sent que ce frère n’était pas qu’un frère qu’il était beaucoup plus, quelque chose comme un modèle, une idole dirait certains mais plus certainement un complément, un autre soi.

    « frère tu étais mon capitaine

    le savais –tu »

    Ce frère n’est plus, la tristesse a envahi le cœur de l’enfant, le vieil homme se souvient bien, aujourd’hui est comme hier, la plaie saigne toujours, l’absence reste toujours aussi douloureuse.Claude%20Raucy%20light%20copie.jpg

    « ta voix a pris la couleur du sable

    elle ne hisse plus les voiles

    je vais à la dérive »

    Mais le temps fait son office, le petit frère continue sa vie… seul

    « frère mon ami

    je poursuis sans toi l’aventure

    étonné d’être seul »

    L’auteur n’a plus que les mots pour faire vivre encore ce frère adulé, les mots qu’il manie avec un talent infime, des mots qui font battre le cœur, des mots qui mouillent les yeux. Des yeux qui pourraient diluer les dessins en noir et gris de Jean Morette qui alternent avec les poèmes de Claude Raucy et donnent de la chair à ces mots, de la vie à cette douleur pour qu’elle fasse exister toujours ce frère tant aimé maintenant qu’il a déserté notre monde et le paysage à jamais vide.

    « je ferme les yeux pour voir les vagues

    il n’y aura plus de beau temps

    sans toi ce sera toujours les gouttes

    l’horrible crachin »

    Un recueil magnifiquement illustré beau comme seule une grande souffrance inextinguible peut être belle.

    Le site de BLEU D'ENCRE

    La lecture de Philippe Leuckx sur le site de l'AREAW

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 : HOMMAGE AUX ILLUSTRATEURS

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Certains éditeurs, je pense particulièrement à Jean-Louis Massot, réservent régulièrement une place aux illustrateurs dans les publications qu’ils éditent. Je voudrais, pour ma part, faire une petite place dans mes chroniques à ces artistes souvent très talentueux mais trop peu reconnus. Je vous propose donc un recueil de textes courts illustré par Virginie Dolle et un recueil de poésie édité en 2016 mais que j’ai lu récemment, illustré par Caroline François-Rubino.

     

    s189964094775898902_p836_i1_w1654.jpegLES SAMEDIS SONT AU MARCHÉ

    Thierry RADIÈRE & Virginie DOLLE

    Les carnets du dessert de lune

    Denis Montebello, le préfacier de ce recueil dévoile que le chaland qui fait son marché le samedi matin à Fontenay-le-Comte en notant dans sa mémoire le spectacle proposé par les marchands haranguant la foule derrière la palette chatoyante des fruits, légumes et autres marchandises entassés sur les étals, est bien celui qui a inscrit son nom sur la couverture de ce recueil : Thierry Radière, le poète, le nouvelliste, le spécialiste des textes courts, et de bien d’autres formes d’écrits. Denis Montebello informe qu’il est un presque voisin de Thierry Radière et que comme lui il sacrifie à la cérémonie du marché du samedi matin. 

    Chaque samedi Thierry se rend donc avec sa femme et sa fille au marché pour faire provision de produits cultivés dans la région, des produits bien frais, goûteux, aptes à satisfaire sa gourmandise sans prendre le risque d’altérer sa santé et celle des siens. Le marché avant de le voir on l’entend, on entend l’accordéon du musicien des rues qui se démène pour faire chanter son instrument en espérant récolter quelques pièces pour se nourrir. Cette musique et le sourire de l’accordéoniste mettent le chaland de bonne humeur et le prédispose à faire de belles emplettes. Joyeux et souriant, il l’est le brave musicien, le dessin de Virginie Dolle en atteste sans équivoque aucune. Une fois de plus l’éditeur a eu l’excellente idée d’associer un poète et un illustrateur, en l’occurrence une illustratrice, Virginie Dolle, pour présenter ce recueil.photo-radiere_orig.jpg

    Ainsi, Thierry pourra baguenauder tout au long des allées du marché, admirer les couleurs des fruits et légumes presque aussi chatoyantes que celles des dessins de sa fille, s’étonner devant les mimiques de certains commerçants apprécier la rondeur des œufs de canes. Il n’aura besoin d'aucune note pour se souvenir de ce qu’il a vu, Virginie a tout dessiné et même si c’est en noir et blanc, Thierry saura écrire des mots en couleur pour accompagner ces dessins. Il saura même dire tout ce que ce marché lui inspire : les odeurs, les saveurs, les couleurs, les impressions, les émotions, les étonnements et les souvenirs qui remontent à la mémoire : la terre qu’il a quittée, la mère qui trimait dur, un bout de sa vie passé ailleurs dans une autre campagne.

    Mais le marché, ce n’est pas que la nécessité d’acheter les provisions pour la semaine à venir, c’est aussi l’occasion de rencontrer des amis et même parfois de faire un détour pour les visiter. Le marché c’est un petit monde qui s’ouvre une fois par semaine, pour quelques heures seulement, une bouffée de fraîcheur pour rompre la monotonie des jours qui se suivent et souvent se ressemblent. Mais attention au marché on n’y achète pas tout, on n’y vend pas tout, le poème illustré qui sera adressé à la grande sœur sera offert, la poésie ça ne se vend pas au marché, ça s’offre.

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    Virginie Dolle

    Un joli petit recueil de textes courts racontant le marché dans ses moindres détails sous la plume toujours aussi alerte, précise, sensible et empreinte de tendresse de Thierry Radière. Et aussi, un petit livre illustré avec beaucoup de talent et une pointe d‘humour par Virginie Dolle.

     

    Le livre sur le site des Carnets du Dessert de Lune

    Sans botox ni silicone, le blog de Thierry Radière

    Virginie Dolle sur le site des Carnets

     

     

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    Sabine HUYNH & Caroline François-Rubino

    AEncrages & Co

    Lors d’un récent salon littéraire, ce recueil a attiré mon regard, c’est un joli objet, grand format (170x240) orné de jolies encres de Caroline François-Rubino, mais ce qui a surtout attisé ma curiosité c’est les mentions habituelles figurant sur la couverture. Le nom de l’auteure qui porte un prénom bien français mais un patronyme qui semble beaucoup plus exotique. La première page nous en dit beaucoup plus :

    « Tu es née d’un ventre

    Près d’un fleuve rouge »

    Je ne connais qu’un seul Fleuve rouge, l’immense cours d’eau qui baigne le Vietnam, le Mékong. J’avais donc en mains un livre écrit par une fille d’origine vietnamienne élevée vraisemblablement en France. Et le titre énigmatique du recueil, « Kvar lo », excitait encore plus ma curiosité. J’ai donc acheté ce livre pour connaître son histoire et découvrir ce que cette auteure voulait nous dire sur son histoire à elle.

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    Sabine Huynh

    Ce livre n’est peut-être pas un recueil mais plutôt un long poème qui évoque l’histoire de l’auteure née au Vietnam, élevée en France avant de partir pour d’autres horizons : la Grande-Bretagne, le Canada, les Etats-Unis et enfin Israël, ce pays qui a donné son titre hébreu à ce livre : « Kvar lo » (Déjà plus) où elle réside maintenant. Tout ceci pourrait déjà constituer la trame d’un vaste roman d’aventure entraînant le lecteur dans un grand périple autour de la planète. Ce livre est bien une quête à travers le monde dans un grand voyage mais l’auteure ne semble pas avoir toujours choisi le parcours ni les étapes de cette odyssée commencée sous la forme d’une fuite pour sauver sa vie.

    Sabine Huynh raconte ce voyage comme un parcours à travers les langues qui lui a fallu apprendre ou absorber, selon les cas. La langue c’est ce qui donne l’identité, la culture, la raison d’être, le patrimoine à transmettre, ce qui permet de se construire, de s’insérer dans une société.

    « venue au monde sans

    mémoire dans l’absence

    d’une langue de cœur

    Tu es clochette fendue…. »

    Elle a voulu se construire

    « Te construire

    Sur ce kvar lo »

    Sans langue maternelle proscrite par la langue des envahisseurs

    « Ta mère nouait

    gorge et langue, te coupait

    vestes carrées, t’exécutait

    pulls serrés, te cousait

    robes raides

     

    les lèvres »

    Elle a cherché une langue où s’installer comme un oiseau cherche la branche où poser le nid qui verra naître ses petits.

    « La française, te plier

    à sa cadence pour survivre

    l’anglaise, s’échapper

    sans surveillance, chanter

    avec l’espagnole, jouer

    avec l’italienne, oser

    séduire en suédois »

    Alors, elle choisit l’hébreu, « cette langue … sans forme début ni fin flot incessant qui te lave, te réveille »

    « Recevoir l’hébreu

    C’est (l’)aimer »

    C’es la langue qu’elle pourra transmettre à sa fille, partager avec sa fille, vivre avec sa fille dans un monde qu’elle a choisi, dans une culture qu’elle a choisie, s’ « émouvant dans cette langue façonnée pour elle et toi »

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    Caroline François-Rubino

    On chanterait pendant des heures cette épopée, cette odyssée, dans le monde des langues où Sabine a cherché à oublier qu’elle ne sait pas, écrivant un merveilleux poème plein de douceur et de tendresse même s’il est né dans la pire des violences. Une magnifique page d’amour et de la littérature. 

     

    Le livre sur le site de l'éditeur

    Le site de Caroline François-Rubino

     

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 - CHATTERIES

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Les écrivains japonais aiment les chats, j’émets cette proposition dans ma chronique ci-dessous mais j’en suis désormais à peu près convaincu, surtout depuis que j’ai lu l’autre livre que je vous propose dans cette publication : un recueil de haïkus de Minami Shinbô faisant suite à son célèbre Haïkus du chat. Ces deux livres ont l’énorme avantage d’être magnifiquement illustrés surtout le recueil de haïkus qui combine texte et illustration de l’auteur lui-même. Deux livres à lire et admirer qui vous feront aimer les chats si ce n’est déjà fait.

     

    51poJUgaXjL._SX322_BO1,204,203,200_.jpgLE CHAT QUI VENAIT DU CIEL

    Takashi HIRAIDE

    Editions Picquier

    Les écrivains nippons semblent beaucoup aimer les chats, ils en parlent souvent dans leurs textes, et certains comme Hiraide et Nosaka (Nosaka aime les chats chez Picquier également) leur ont carrément consacré un livre. Si les japonais écrivent sur les chats, les Français, eux, semblent bien apprécier les livres qui leur sont consacrés, c’est ainsi que ce livre d’Hiraide est édité pour la troisième fois par les Editions Picquier. Ce texte présenté comme un roman m’a paru ressembler à un conte même si certains prétendent qu’il est très proche de la réalité autobiographique.

    Un jeune couple, lui écrit, elle relit et corrige, qui s’installe dans la vie déniche un petit pavillon isolé au fond d’un immense jardin dépendant d’une vaste maison. Ce pavillon leur convient particulièrement bien même si la propriétaire est un peu rigide, elle refuse que ses locataires aient des enfants et des chats. Comme ce jeune couple n’a pas un désir immédiat de maternité et ne possède aucun animal domestique, il accepte cette contrainte sans rechigner. Les deux jeunes époux s’adonnent à leur tache respective sans se préoccuper de ce qui se passe dans le jardin même s’ils apprécient énormément la nature qui les entoure et pensent qu’ils sont particulièrement chanceux d’avoir déniché ce pavillon isolé.

    Mais dans la vie on ne fait pas que choisir, on peut être aussi choisi, l’écrivain remarque un jour un petit chat malicieux et espiègle qui s’évertue à franchir la clôture que la propriétaire lui interdit de dépasser. Progressivement, à force de persévérance, il parvient à pénétrer dans le jardinet du jeune couple, puis à force de mimiques et de séduction, il parvient à conquérir l’attention et l’affection du jeune couple qui l’adopte définitivement malgré l’interdit de la propriétaire. Celle-ci sans jamais l’avouer finit elle aussi par succomber au charme du charmant animal. Dès lors ce chat devient le pivot de la vie de ce jeune couple et des autres habitants de la grande maison, c’est lui qui dicte le rythme de leur vie, ils doivent tous se plier à ses caprices sous peine de les priver de sa présence.

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    Takashi Hirade

    Hiraide est avant tout un poète et il écrit ce livre comme un poète9782809712865FS.gif avec une écriture douce, sensuelle, descriptive, aucun détail n’échappe à son attention. Avec lui l’animal devient un personnage évanescent, on ne sait pas toujours où il est, s’il est parti pour toujours ou pour un jour, s’il reviendra, s’il est mortel ou non. On dirait un personnage de Saint Exupéry, un animal qui aurait la sagesse originelle de la bête et la conscience de l’humain. Ainsi cet animal que le poète rend presque mythologique, devient le centre de l’univers de ce jeune couple, l’isolant des tracasseries du monde trivial mais l’inondant des inquiétudes générées par ses absences et ses faiblesses. La morale de ce conte serait de montrer que l’insouciance, l’indépendance et l’espièglerie du chaton sont plus sages que la folie des hommes.

    J'allais oublier, les excellentes illustrations de Qu Lan qui donnent tout son éclat à cette nouvelle édition.

    Le livre sur le site des Éditions Picquier

     

    Mes-chats-ecrivent-des-haikus.jpgMES CHATS ÉCRIVENT DES HAÏKUS

    Minami SHINBÔ

    Editions Picquier

    Le 6 octobre dernier, j’écrivais à propos de ma lecture du livre de Takashi Hiraide, « Le chat qui venait du ciel » : « Les écrivains nippons semblent beaucoup aimer les chats, ils en parlent souvent dans leurs textes, et certains comme Hiraide et Nosaka leur ont carrément consacré un livre… ». Juste après la publication de ce propos, j’ai découvert un magnifique recueil de haïkus illustrés de Minami Shinbô : « Mes chats écrivent des haïkus » qui fait suite à un précédent recueil : « Haïkus du chat » et j’ai aussi appris que d’autres auteurs avaient consacrés des écrits à cet animal emblématique pour eux.

    Minami Shinbô confie en introduction à ce recueil :

    « Je me suis … transformé une nouvelle fois en chat poète et artiste espérant toutefois ne pas lasser mes lecteurs. Je suis entré dans la peau de plusieurs chats de ma connaissance dont mon propre chat… »

    Inspiré par les chats qui gravitent dans son entourage, il produit un magnifique recueil où les haïkus en caractères japonais ont été conservés en regard des textes traduits en français sur fond d’illustrations aux couleurs douces et aux dessins naïfs. Ces haïkus illustrés représentent la vie quotidienne de ces chats et le flegme qu’il conserve devant ce qui pourrait éventuellement nous perturber. L’auteur n’a pas laissé toute sa part aux chats, il a glissé quelques allusions à des œuvres littéraires et picturales bien connues au Japon.

    Célèbre auteur de mangas, Minami Shinbô offre avec ce recueil un magnifique objet de librairie qui ravira même ceux qui ne lisent pas beaucoup, et qui enchantera ceux connaissant bien la culture nippone quand ils découvriront les clins d’œil adressés par l’auteur. Et comme l’éditeur est généreux et que la traductrice est très cultivée, le lecteur trouvera, à la fin du recueil, une série de notes lui permettant de comprendre le sens des textes et des illustrations. Nul n’aura donc la moindre excuse pour ne pas se procurer ce magnifique objet culturel.

    Avant de refermer ce magnifique recueil, je me suis tout de même posé une question : est-ce que Chibi, le chat de Takashi Hiraide, figure parmi les chats qui ont accueilli l’auteur dans leur peau pour rédiger ces textes et dessiner leurs illustrations ?

    Le livre sur le site des Éditions Picquier

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    La page de Q Lan

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 : POUR NE PAS OUBLIER LEUR TALENT

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Un inédit de Pierre Charras qui traînait dans un fonds de tiroir, une réédition d’un livre oublié de Robert Giraud, en cette rentrée littéraire 2017, Le Dilettante rend hommage à ces auteurs démodés qui ont si fortement contribué au renouvellement de la langue française après la dernière guerre. Qu’ils puisent leur inspiration accoudés aux zincs parisiens ou en arpentant les collines du forez, ils ont apporté un nouveau souffle dans notre langue en lui injectant des mots venus directement du langage populaire.

     

    image.html?app=NE&idImage=272508&maxlargeur=374&maxhauteur=400&couverture=1&type=thumbnaildetail&typeDoc=4LE VIN DES RUES

    Robert GIRAUD

    Le Dilettante

    « La nuit a toujours le goût de vin rouge… Les vrais buveurs de vin rouge se retrouvent toujours la nuit, personne n’a jamais pu en expliquer la raison. »

    Robert, Bob, Giraud a fait partie de cette corporation de malheur - « Le gars de la nuit est un enfant de malheur » - qui convergeait le soir venu vers les Halles, vers la Maub’, vers la Mouft’ et quelques autres quartiers de Paris où des estaminets ou clandés de fortune accueillaient cette population de boit sans soif qui siphonnait la chopine pour se tenir chaud au ventre. Les Halles étaient le centre de cette transhumance nocturne « à elles seules, (elles sont) la ville la plus étonnante du monde entier. Un champignon de nuit, une apparition à heure fixe, le musée Grévin animé avec ses moments de relâche ».

    Héros de la Résistance, prisonnier des Allemands, condamné à mort, sauvé par la Libération, Robert Giraud s’est perdu dans le Paris de l’après-guerre où il a fréquenté la cloche, les petits malfrats et bien des personnages pittoresques aussi fauchés que lui, véritables génies du marketing, capables d’inventer les combines les plus improbables pour remplir leur panse afin de vivre au moins un jour de plus. C’est là qu’il a rencontré son presque pays, Pierre Mérindol, avant qu’il fasse « Fausse route » en transbahutant des fruits et légumes pour remplir les Halles, le ventre de Paris. « Avec Mérindol on marchait en pool, depuis le jour où, complètement à la côte, on s’était retrouvé à Paris. Aussi panosse que moi on faisait une belle paire… »

    Dans ce texte, il raconte le Paris de la cloche et des petits boulots, trempant sa plume dans le carbure servi au comptoir dans des demis, dans des hémisphères ou dans toute sorte de récipients. Il dresse ainsi, avec le mazout des pochtrons, une fresque haute en couleur de la faune qui hante Paris la nuit à la manière d’un Restif de la Bretonne comme le souligne Robert Doisneau compagnon de bordée avant de devenir photographe renommé et, pour la circonstance, préfacier de cet ouvrage.

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    Robert Giraud (en compagnie de Robert Doisneau)

    Giraud n’a jamais postulé pour un quelconque prix littéraire mais son texte devrait être conservé à tout jamais comme un véritable document indispensable à tous ceux qui s’intéressent peu ou prou à l’histoire du Paris de la Libération. La Capitale, il la connait sur le bout de ses godasses éculées, « Savoir Paris l’a, b, c, de la profession. A pinces, à se farcir des kilomètres de trottoirs et ça répété pendant une année nocturne, tu peux me faire confiance, tu arrives à te débrouiller ». A te débrouiller pour dénicher un rade, aussi pourri soit-il, pour boire un dernier verre avant le prochain qui ne sera que le précédent de celui qui suivra précédant un autre avant le peut-être dernier Tant qu’il a du rouquin un sans toit peut résister dans la nuit la plus glaciale jusqu’à ce que l’alcool le transperce de l’intérieur.

    Et ces écriveurs de la nuit Giraud, Mérindol, Blondin, Vidalie, Nimier, Fallet, Simonin et quelques autres comme Audiard ont plus contribué à faire vivre la langue française, la sortant du carcan de l’Académie, que les technocrates actuels qui la noient sous un flot verbeux issu d’un jargon bâtard qu’ils ont inventé faute d’être capables de maîtriser la langue de Shakespeare. Rien que pour cette raison, je les remercie mais je les admire surtout pour toute la littérature qu’ils ont produite, elle m’enchante : c’est la vie qui pousse comme du chiendent entre les pavés, une leçon d’espoir, de débrouillardise, de créativité et un bonheur de lecture.

    Et, comme Giraud et ses compères de pèlerinage d’un rade à l’autre, je suis un oiseau de nuit, de la nuit qui égalise les hommes, mettant le bourgeois au même niveau que le clodo.

    « La nuit n’a pas d’horloge, pas de pendule, pas de montre. Elle débute de la même façon après le tamisage du crépuscule, première ligne de démarcation à franchir…. » avant de plonger dans l’autre monde, celui qui égalise.

    Le livre sur le site du Dilettante

     

    image.html?app=NE&idImage=271943&maxlargeur=600&maxhauteur=800&couverture=1&type=thumbnaildetail&typeDoc=4AU NOM DU PIRE

    Pierre CHARRAS

    Le Dilettante

    Les dernières campagnes électorales en France, aux Etats-Unis et ailleurs encore ont pu surprendre certains, par la violence et la bassesse des attaques contre les candidats, et pourtant ces pratiques odieuses ne sont pas nouvelles, déjà avant de décéder en 2014, Pierre Charras les évoquait dans ce roman édité à titre posthume à l’occasion de cette rentrée littéraire.

    Pour stigmatiser de telles pratiques, montrer jusqu’où elles peuvent conduire et donner son sentiments sur de telles mœurs, l’auteur raconte l’histoire d’une élection dans une petite ville de province où le maire charismatique et, après de nombreux mandats, est mis en grande difficulté au premier tour. Le parti dont il incarne les valeurs, sans le représenter officiellement, dépêche un spécialiste des causes perdues pour redresser la barre et, au moins, éviter un naufrage déshonorant.

    Le sauveur débarque pour redresser le navire municipal mais le maire a disparu, nul ne sait où le trouver. Tous se souviennent alors que ce maire a un passé étrange, Il était ministre et promis aux plus hautes fonctions de l’Etat quand en visitant la ville, il a été frappé d’un malaise qui l’a incité à se fixer dans cette ville où il a grandi, et à y briguer les fonctions de maire qu’il a exercées pendant cinq mandats. Mais la population semble vouloir lui refuser une sixième investiture, il décide alors contre l’avis de tous ses conseillers de s’adresser directement aux électeurs, de leurs raconter sa vraie histoire, celle que son malaise a fait remonter à sa mémoire, celle qu’il tait depuis sa première élection. Il veut qu’on lui pardonne ce silence, que les citoyens sachent qui il est réellement et qu’elle est sa vraie famille.

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    Pierre Charras 

    Ce roman plonge au cœur d’événements anciens difficiles à évoquer sans déclencher un raz de marée populaire mais le maire veut se libérer de la culpabilité qui lui pèse sur les épaules même s’il n’était alors qu’un enfant, il se sent l’héritier de ceux qui ont été expéditivement jugé et exécuté, comme de ceux qui ont jugé, sans pitié aucune, sans discernement et même avec une haine sordide dans un après guerre chaotique et houleux. Ce livre évoque évidemment la culpabilité, la transmission de la responsabilité aux enfants et le pardon qui seul peut effacer l’atrocité de ce qui fut. On dirait que l’auteur a voulu, à la fin de sa vie, se libérer d’un poids qu’il aurait lui-même supporté ou plaider la cause d’un proche qui aurait subi cette avanie. Son plaidoyer pour l’innocence des enfants est particulièrement émouvant :

    « …les enfants des bourreaux sont des enfants, pas des bourreaux. Des enfants qui soufrent, eux aussi, comme ceux des victimes. Quand les hommes font le mal, tous les enfants sont des victimes, ceux des bourreaux comme ceux des martyrs, tous, toujours ».

    Puissent les bateleurs de la politique s’en souvenir lors des prochaines campagnes électorales et tous les autres dans toutes les situations de la vie quotidienne.

    Un roman court, émouvant, qui démontre comment du malaise peut surgir la vérité oubliée, qui demande le pardon et peut faire surgir l’amour. Un livre noir mais plein d’espoir qui montre que la vérité peur éviter bien des rancœurs porteuses de malheur et apporter la paix et le bonheur. J’ai refermé ce livre non sans émotion quelque part dans les Monts du Forez à deux pas du lieu de naissance de Pierre Charras.

    Le livre sur le site du Dilettante

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 : TEXTES VENUS D'ORIENT

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    La rentrée se fait aussi au-delà de nos frontières et, comme souvent, je vais vous emmener en Extrême-Orient d’où nous viennent de bien jolis textes. Pour cette chronique, j’ai regroupé un mariage japonais qui se délite, un jeune et un vieux nippons qui finissent par prendre goût à la vie, une jeune Coréenne qui fuit son pays et enfin une courtisane chinoise qui vivait au IX° siècle. Une véritable épopée littéraire, une aventure qui fait voyager loin. Et qui j’espère vous procurera des émotions à frissonner de plaisir.

     

    cat_1499349366_1.jpgMARIAGE CONTRE NATURE

    Yukiko MOTOYA

    Editions Picquier

    J’ai déjà lu l’an dernier un autre roman de Yukiko Motoya « Comment apprendre à s’aimer » qui évoquait les difficultés relationnelles apparaissant au fil du temps entre les époux ou les amis, il semblait conclure qu’il suffirait peut-être que nous soyons tous un peu plus tolérants pour que les frictions et autres contrariétés cessent de polluer notre vie. Et, dans ce présent roman, elle reprend le thème de la relation entre époux comme pour pénétrer plus à fond dans leur union, ce qui l’a constitué et surtout ce qui la perturbe et l’altère.

    San, une jeune femme n’aimant pas beaucoup son travail, est heureuse de le quitter quand elle épouse un homme qui gagne suffisamment d’argent pour lui permettre de rester à la maison où elle se plaît bien. Mais un beau jour elle découvre qu’elle ressemble de plus en plus à son mari et que celui-ci vieillit, ses traits s’avachissent, sa silhouette se tasse.

    « Les pensées de l’autre, ses goûts, ses paroles, ses actes supplantaient peu à peu les miens à mon insu et quand je m’apercevais que je me comportais comme si j’avais toujours été ainsi, cela me paniquait ».

    Son mari est plutôt grossier, peu attentif à sa femme, pas plus affectueux, c’est un rustre avec lequel elle n’arrive même pas à échanger sur leur avenir commun. Elle n’a de contacts qu’avec sa voisine plus âgée qui est fort attachée à son chat dont il faut absolument qu’elle se sépare.

    San assiste la voisine dans sa séparation et réfléchit à sa situation, son mari prend de plus en plus sa place à la maison, elle doit prendre l’initiative pour reconquérir son territoire.motoya-yukiko.jpg?resize=300%2C286

    « J’avais toujours laissé les hommes se repaître de moi », elle veut changer cet état de fait. Yukiko Motoya a trouvé une fin surprenante, poétique, fantastique, à cette histoire d’amour diluée dans le flot de la vie quotidienne. On reste ensemble parce que c’est plus pratique, plus confortable… mais la vie perd son goût, ses émois, ses émotions…

    Comme son précédent roman celui-ci est tout aussi léger, délicat, fin, les choses graves se diluent dans une fantaisie poétique tout à fait charmante même si celle-ci masque mal les difficultés du couple à constituer la famille solide et pérenne dont semble rêver San et peut-être de nombreux jeunes japonais qui subissent peut-être plus leur vie plus qu’ils ne la vivent.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    image.html?app=NE&idImage=260434&maxlargeur=600&maxhauteur=800&couverture=1&type=thumbnaildetail&typeDoc=4LA VIE DU BON CÔTÉ

    Keisuke HADA

    Editions Picquier

    Dans une ville nouvelle de la banlieue de Tokyo, Kento, un jeune homme de vingt-huit ans souffreteux, sujet au rhume des foins, vit avec sa mère qui fait bouillir la marmite et son grand-père âgé de quatre-vingt-sept ans. Le vieil homme répète sans cesse qu’il souhaite mourir doucement et rapidement pour ne plus gêner les autres qui le supportent de moins en moins bien. Kento a quitté un emploi trop stressant et étudie seul à la maison pour chercher une autre situation.

    Un ami médecin lui ayant confié que l’effort physique maintenait en bonne santé corporelle et psychique et que son insuffisance provoquait un état léthargique grevant notoirement l’espérance de vie, il décide concomitamment de s’occuper du grand-père en lui évitant le maximum d’efforts afin qu’il se ramollisse encore plus vite et s’éteigne doucement, et de se mettre à la pratique sportive pour retrouver une meilleure forme physique. Il espère ainsi satisfaire le vœu du grand père : mourir vite et en douceur, soulager sa mère qui ne supporte plus son père et trouver rapidement un nouvel emploi. Mais la vie c’est comme un sparadrap aux doigts du Capitaine Haddock, on ne s’en débarrasse pas comme ça. Le grand père veut-il réellement mourir ? Kento est-il vraiment prêt à voir son grand père partir dans un autre monde ?42107_keisuke_hada17bungeishunju_ltd.jpg

    Ce roman qui parait plutôt léger au premier abord pose cependant des problèmes qui sont bien réels, encore plus au Japon qu’ailleurs où la population est nettement vieillissante. Il évoque bien sûr celui de la vie qui devient de plus en plus difficile à supporter au fur et à mesure que l’âge avance, et de la mort qui, à la fois, attire et effraie. Il pose aussi celui de la vieillesse, de la place des personnes âgées dans la société, dans la famille, et de leur poids économique, sans occulter les contraintes sociales et affectives toujours sous-jacentes même quand les aïeux deviennent un véritable souci pour leurs descendants. L’auteur traite également le problème d’une jeunesse usée par un système économique sans pitié qui les maintient perpétuellement sous pression. Il est tellement difficile de trouver un emploi que beaucoup sont prêts à accepter n’importe quelles conditions de travail pour conserver celui qu’ils occupent.

    La pudeur orientale empêche souvent les auteurs nippons de dire crûment ce qu’ils pensent, il faut soulever le coin du tapis pour découvrir ce qu’il y a dessous les apparences du texte.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    cat_1499349805_1.jpgPARCE QUE JE DÉTESTE LA CORÉE

    Chang KANG-MYOUNG

    Editions Picquier

    Kyena, jeune femme de vingt-sept ans, n’imagine pas son avenir en Corée. Elle dit : «… je n’ai pas d’avenir en Corée. Je ne suis pas sortie d’une grande université, je ne viens pas d’une famille riche, ne suis pas aussi belle que Kim Tae-hui. Si je reste en Corée, je finirai ramasseuse de détritus dans le métro ».

    Elle exagère à peine, sa famille est modeste, son père n’est que concierge dans un immeuble de bureaux, elle n’a fréquenté qu’une université de seconde zone, elle ne se trouve pas jolie, son travail est peu lucratif et encore moins valorisant… elle est convaincue qu’elle n’a aucun avenir dans son pays natal.

    « Mon pays natal, la Corée du Sud, s’aime d’abord lui-même. Il chérit uniquement les membres de la société qui lui font honneur….Et il colle une étiquette infamante sur ceux qui ternissent son image ».

    Elle est convaincue qu’elle fait partie de ceux qui devraient être aidés par l’Etat, de ceux qui ne pourraient que ternir l’image du pays si on ne les aide pas.chang_kang_myeong_82086.jpg?0

    Alors germe en elle l’idée de quitter ce pays sans avenir pour rejoindre l’Australie où de nombreux jeunes Coréens émigrent pensant trouver de meilleurs conditions pour gagner leur vie, poursuivre leurs études et éventuellement s’installer définitivement. Son père ayant offert un voyage à ses sœurs qui ne gagnent pas leur vie, avec l’argent qu’il lui a emprunté, elle met son projet à exécution. En Australie, elle ne trouve pas le paradis qu’elle croyait découvrir, elle navigue de petits boulots en petits boulots, de « poulaillers » (dortoirs surchargés) en « poulaillers », de garçons peu fiables en garçons peu fiables, mais elle s’accroche travaille encore et encore même quand elle perd tout. Elle retourne parfois en Corée où elle rencontre toujours les mêmes problèmes.

    Elle hésite, ne sait quel pays adopter, jusqu’au jour où elle construit une théorie très personnelle qui influencera définitivement son choix.

    « … je me suis dit que le bonheur était peut-être comme l’argent. Dans le bonheur aussi il y a les « capitaux » et les « liquidités »Certains bonheurs viennent du fait qu’on accomplit quelque chose. Le souvenir de cette réussite reste en mémoire et rend les gens heureux un peu chaque jour pendant longtemps. C’est leur capital bonheur ».  

    Désormais la recherche du bonheur guidera sa vie.

    Ce livre est une charge contre le régime autoritaire sévissant alors en Corée du Sud, laissant bien peu de choix aux jeunes en les considérant seulement comme les suppôts d’une nation qui n’a aucune considération pour eux. L’hymne national coréen exprime clairement l’attente de la nation envers les citoyens alors que celui de l’Australie met les citoyens en avant, le pays devant assurer leur bonheur. Le choix de Kyena trouvera-t-il sa solution dans les paroles de ceux hymnes nationaux ?

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    Memoires-d-une-fleur.jpgMÉMOIRES D'UNE FLEUR

    Jacques PIMPANEAU

    Editions Picquier

    « L’éditeur a voulu mettre mon nom comme celui de l’auteur, car il est persuadé, je ne sais pas pourquoi, que c’est moi qui ai écrit ce livre », précise Jacques Pimpaneau dans sa préface. C’est de la simple coquetterie de sa part, tous les lecteurs comprendront vite qu’il est certainement l’auteur de ce texte. Il a une connaissance suffisante de la culture et de la civilisation chinoises pour mener à bien une telle tâche. Son histoire de livre retiré, par un bouquiniste zélé, d’un autodafé commis par les brigades rouges, ne semble pas très crédible et n’a certainement pas l’intention de l’être particulièrement. Faire raconter l’histoire par l’héroïne elle-même, comme si elle écrivait ses mémoires, ce n’est pour Pimpaneau qu’une façon de mettre scène la vie d’une courtisane chinoise au IX° siècle avec le maximum de conviction et de crédibilité.

    Donc, Saxifrage dont le nom est tiré de celui d’une plante à petites fleurs qui pousse dans les rochers des régions froides, raconte comment elle est devenue courtisane et comment elle a mené cette vie pendant de longues années avant de se retirer. Elle était la fille d’un haut fonctionnaire du royaume, sévère et austère, qui lui avait fait donner la meilleure éducation possible même si elle n’était qu’une fille privée de sa mère partie avec un autre homme. Elle a été formée aux textes de Confucius et des maîtres taoïstes, à la poésie, à la musique, éveillée à la spiritualité et à l’astrologie. A travers cette formation très éclectique et très raffinée, l’auteur cherche à nous convaincre de l’étendue de la culture des lettrés chinois de cette époque afin que nous ne restions pas persuadés qu’ils n’étaient que des rustres sanguinaires. Malgré l’opposition formelle de son père, Saxifrage devient nonne taoïste et parfait son éducation et son instruction dans un monastère. A sa majorité, elle est initiée sans ménagement ni préliminaires aux pratiques sexuelles.43041_pimpaneaujacques17dr.jpg

    Trouvant la vie monacale un peu trop monotone, elle décide de quitter son monastère pour rejoindre la capitale où une mère possédant une poignée de courtisanes veut bien l’accueillir sur la recommandation de l’une de ses initiatrices. Elle mène là la vie des courtisanes, une vie dégradante pour la société mais une vie de femme raffinée qui choisit ses amants et ne fréquente que les personnages importants du chef-lieu. Ces courtisanes sont plus des dames de compagnie raffinées que des prostituées vénales, elles possèdent toutes au moins un art ou un talent particulier qui leur permet de briller en bonne compagnie sans sombrer dans la vulgarité ou l’exhibitionnisme.

    À travers ce petit texte extrêmement pudique, Pimpaneau montre le raffinement de la société chinoise du haut moyen-âge. Mais il dit aussi que les pratiques sexuelles hors mariage ne sont pas dégradantes, la sexualité est une fonction biologique qui doit s’exercer comme n’importe quelle autre fonction du corps humain dans le respect mutuel des individus concernés. Un bon coup de pied aux fesses de tous les tabous véhiculés par de nombreuses religions ou idéologies.

    Je laisserai la conclusion à l’auteur :

    « Mémoires ou roman ? Peu importe, l’important est qu’on prenne plaisir à lire ce livre. C’est au lecteur de choisir et je ne répondrai à cette question que par le sourire ».

    Ma réponse, je vous l’ai donnée, à vous de juger !

    Le livre sur le site de l'éditeur

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    LES ÉDITIONS PHILIPPE PICQUIER 

     

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017: LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE AUSSI

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Comme je l’ai déjà écrit dans mes lectures de saison, il peut y avoir des livres sortis depuis quelques mois, c’est le cas pour cette rubrique qui commence par un recueil de poésie de Julien Tardif paru récemment mais qui est complétée par un autre recueil de poésie, de l’Islandais Sjon, édité précédemment et par un texte publié par Louise Bottu lui aussi il y a quelques mois. Mais dans tous les cas de la littérature très contemporaine et très novatrice à laquelle je tiens toujours à réserver une place dans mes publications.

     

     

    b0188f_d07bedf493ba47f8837805630864f2b2~mv2.webpNOUS ÉTIONS DE CEUX-LÀ

    Julien TARDIF

    Tarmac Editions

    Pour proposer son premier recueil, de la poésie très libre, très contemporaine, très novatrice, Julien Tardif s’est affranchi de toutes les contraintes qui auraient pu entraver l’expression, le sens et même la forme de son texte. Il dicte ses propres règles : détermine la forme qui oscille entre vers et prose, décide de la ponctuation qui rythme son texte et même de la mise en page. Malgré cette très grande liberté d’expression, il n’hésite pas à placer des formules de style habilement tournées comme ces quelques vers dans lesquels on peut voir un zeugme :

    « J’ai changé d’avis aujourd’hui

    Pris certains vêtements

    Pris le métro

    Et mon vélo »

    Et ces quelques autres où résonne de jolies assonances à l’image de celle-ci :

    « Tant veut le vent que l’attend le vent

    Tant veut le temps que l’attente

    Tant vend le temps que l’attente élégante

    Désastreuse ».

    Mais le recueil de Julien Tardif n’est pas seulement un exercice de style,  c’est aussi un message qu’il adresse à ceux qui croient encore en un avenir possible. Il prévient clairement le lecteur à travers les quelques lignes qu’il propose sur la quatrième de couverture : « L’écriture … est un exutoire, une forme de rébellion à l’égard des derniers optimistes encore sérieux : je ne parle pas ici des touristes de la vie moderne qui seuls encensent le vice : j’écris pour les êtres vivants… » Il l’affiche clairement, il prône la rébellion contre les optimistes, il ne croit plus en la vie.

    Concentré de révolte, condensé de rage, épure de désespoir, et même esquisse de colère, la poésie de Julien Tardif laisse aussi parfois la place au lecteur pour qu’il termine un ver avec son propre désarroi. Cette poésie sonne comme un protest song de Bob Dylan : « Le temps était venu d’oublier, de créer et de croire en la mort et de la désirer plus que la vie elle-même… ». Comment afficher et proclamer un tel désespoir quand on possède la musique et qu’on peut la glisser aussi adroitement dans les vers : faire sonner les mots sur un rythme du Boléro à la manière de Ravel ? Mais, dans ce recueil, même la musique semble morte, elle ne rythme plus aucun espoir, elle n’est plus que requiem.

    « Je ne suis plus de ce monde

    Ici personne n’en sort

    Ainsi soit-il et

    C’est lundi – adieux vautours ».

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

     

    image.html?app=NE&idImage=257400&maxlargeur=600&maxhauteur=800&couverture=1&type=thumbnaildetail&typeDoc=4OURSINS ET MOINEAUX

    SJON

    LansKine

    « vingt-six ans et il m’arrive de rêver que je suis debout devant le grand portail du cimetière au coin sud-est du mur d’enceinte. l’image est baignée de lune j’ai cinq à sept ans je suis pieds nus en pyjama…

    à chaque fois la limite entre rêve et souvenir d’enfance devient floue… »

    En lisant ces lignes qui débutent ce recueil, j’ai eu un peu l’impression de surfer sur une des vagues éponymes du long texte de Virginia Woolf que je lis parallèlement à ces textes de Sjon. Mais cette impression s’efface vite, l’auteur nous ramène immédiatement à la mythologie islandaise, aux vieilles légendes qui constituent l’histoire de l’île dans une langue jamais altérée faute d’apports extérieurs.

    « …

    et plutôt que se réjouir de l’ardeur de sa progéniture

    la déesse de l’origine

    se mit à déprimer »

    Dans ses textes Sjon fait revivre les vieilles sagas islandaises qui constituent le socle fondateur de la littérature, de l’histoire et de la culture de ce peuple. Dans le poème ci-dessous, j’ai vu dans les corps des douze femmes une métaphore des douze siècles d’histoire que compte aujourd’hui l’Islande.220px-SjonFreeLicence.jpg

    « corps

    ni beau

    ni terrifiant corps

    ni incroyable ni insignifiant corps

    juste immense d’une femme immense

    composé des corps de douze femmes

    juste mortes

    chacune traçant sa route

    tenant sa place

    vivant son siècle

    à l’abandon ».

    L’histoire de l’Islande, une histoire qui oscille sans cesse entre légendes, mythes et réalité, une existence suspendue dans le temps, une existence

    enfoncée dans un passé inquiétant, sombre, surgi du feu des entrailles de la terre ou en vagues déferlantes des flots déchaînés de l’océan. C’est la terre de Sjon, la terre à laquelle il est attaché, la terre qui héberge le peuple qu’il raconte dans ses poèmes en prose ou en vers très libres sans aucune contrainte de ponctuation ni de calligraphie (les majuscules sont bannies du texte).

    Ces textes réduits au maximum, concentré sur l’essentiel, condensé en quelques mots, sont d’une puissance expressive peu courante. Je ne connais rien à l’Islandais mais, à la lecture du rendu, j’imagine le formidable travail que la traductrice à dû accomplir pour obtenir un recueil de cette qualité.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    bis_article.jpgALBIN SAISON 2

    Albin BIS

    Editions Louis Bottu

    J’ai lu cette suite de textes, on dirait un petit carnet de moleskine comme bien des écrivains en possèdent pour noter leurs idées, comme l’histoire du jeune homme qui voudrait écrire un roman mais qui n’arrive pas à se faire publier, ni même à écrire quelque chose de mieux. Millot, l’éditeur, ne veut pas de son texte et Madame Marcel, la brave femme qui fait son ménage, essaie de le consoler, de le réconforter de lui donner des conseils. Millot veut le faire changer, faire changer tout ce qu’il met dans son texte et Madame Marcel essaie de faire comprendre à Albin qu’il faut qu’il change pour être plus clair, plus accessible.

    Mais Albin c’est le tout et le rien, les mots sans les mots.

    « Albin court tous les jours dans son calepin d’un mot à l’autre, sur le papier un coup il est l’un, un coup l’autre et va et vient de ligne en ligne…. ».

    Albin saison 2, c’est un peu ce petit calepin rempli de bouts de textes que le héros griffonne au hasard des événements peu excitants de sa vie monotone : cassoulet, cahors, septième douillet, qu’il essaie de rendre plus attrayante grâce à sa créativité, mélangeant les personnages de ses rêves avec ceux qu’il côtoie, avec ceux que Madame Marcel confond régulièrement : personnages du roman et connaissances de l’auteur.

    « C’étaient des mots, Madame Marcel, des mots, vous comprenez ? Ce serait trop vous demander de faire preuve d’un peu de distance, parfois ? »

    Le drame d’Albin c’est cette vie trop plate qui ne lui apporte aucune matière pour le grand roman qu’il voudrait écrire, alors il essaie, écrit des bouts de texte, déchire, froisse, note une idée, se bat avec les mots, explique à Madame Marcel qui ne comprend pas plus que Millot, l’éditeur, cette façon nouvelle d’organiser un récit pour raconter une belle histoire. « Madame Marcel, savez-vous qui a dit mettre de l’ordre ne va pas tout seul, certaines idées ne supportent pas l’ordre et préfèrent crever, et à la fin il y a beaucoup d’ordre et presque plus d’idée ? »

    Pour bien marquer la comparaison avec le petit carnet, l’auteur utilise plusieurs polices de caractères comme un écrivain emploie plusieurs crayons pour prendre ses notes, consigner quelques idées ou rédiger un bout de texte.

    C’est l’histoire d’un écrivain qui voudrait trouver un style nouveau mais qui patauge lamentablement encouragé par une femme de ménage qui vitupère, le vilipende pour le secouer, le mettre dans un chemin plus académique. C’est le drame de la création, de l’innovation, de l’incompréhension des autres, c’est le drame des écrivains qui veulent écrire autrement sans pouvoir se faire éditer. C’est aussi un texte truffé d’allusions à des textes bien connus : chansons, expressions populaires, poésies, citations célèbres, dialogues de films... Et, in fine, je me demande si ce n’est pas aussi un petit coup de griffe à l’adresse de ceux qui se complaisent si confortablement dans l’autofiction qui encombre aujourd’hui tellement les rayons des librairies. Albin à même trouvé un genre nouveau pour narguer celui qui est tellement à la mode :

    « Pas mal du tout mais il y a mieux, encore : palinodie autofictive. »

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 : RENTRÉE SOCIALE POUR LE DILETTANTE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Le Dilettante fait sa rentrée avec trois livres qui évoquent les dérives de notre monde. Marion Messina dénonce l’incapacité de notre société à donner les meilleures chances à sa jeunesse, elle lui reproche même de décourager les jeunes surtout les plus doués. Errol Henrot est inquiet de constater que la violence faite aux animaux se banalise et déborde largement dans les comportements humains altérant fortement les comportements sociaux. Renaud Cerqueux, lui, ne croit plus en rien, il pense que la société est allé trop loin et qu’elle court de plus en plus vite à sa perte...

     

    9782842639044.jpgFAUX DEPART 

    Marion MESSINA

    Marion Messina raconte dans ce roman, l’histoire d’Aurélie, une histoire qui pourrait être un peu la sienne si on en croit la notice biographique. L’histoire d’une jeune fille suffisamment douée pour réussir au moins deux concours d’entrée dans des écoles prestigieuses mais qui ne peut s’y inscrire parce que ses parents n’ont pas les moyens de financer un logement dans une grande ville éloignée de leur domicile. Alors, Aurélie s’inscrit, comme la plupart des étudiants, dans une faculté où elle s’ennuie bien vite, elle est seule, elle ne connait personne, elle habite toujours chez ses parents. Ses études deviennent vite une préoccupation secondaire, elle veut donner un sens à sa vie, rompre avec celle de ses parents puérile, besogneuse, sans relief et sans ambition. Elle accepte un petit boulot pour gagner un peu d’argent et prendre son indépendance.

    Pendant ses heures de travail, elle rencontre un émigré colombien arrivé un peu par hasard à Grenoble où elle suit ses cours, à proximité du domicile de ses parents. Alejandro, le jeune Colombien, est aussi seul qu’elle, les diplômes qu’il obtient ne lui ouvrent aucune porte, il empile les petits boulots pour subsister en France et surtout ne pas être obligé de rentrer dans son pays. Avec lui, Aurélie découvre l’amour et le plaisir mais Alejandro ne veut pas s’attacher définitivement à une femme, il veut rester libre de son destin et finit par partir seul la laissant sans avenir dans une ville qu’elle ne supporte plus. Elle prend alors une grande décision, elle part pour Paris où elle compte bien trouver un emploi stable et une situation tout aussi stable avec un homme qui saurait l’aimer.Marion-Messina-couleur.jpg

    Mais Paris est une ville féroce qui dévore ceux qui ne la connaisse pas, elle trouve bien un emploi mais encore un boulot peu stable, mal payé et surtout peu valorisant, sans possibilité de promotion. Elle découvre alors toute la puérilité du monde du travail où derrière les belles façades et les belles tenues, règne souvent une réelle misère, une nouvelle forme de misère, la misère dorée. Un séjour dans une auberge de jeunesse miteuse, un bout de chemin avec un cadre divorcé bien payé mais ennuyeux, la conforte dans son idée : elle n’a aucun avenir dans la capitale où elle n’a rencontré qu’un seul ami, un livreur de pizzas, qui l’incite à quitter cette ville et cette vie.

    « Cette vie rend con. Regarde-toi. Tu es belle, intelligente, tu es payée pour perdre ton temps dans des halls d’accueil. Tu gâches ton énergie, tu vas passer à côté de ta jeunesse dans cette ville de merde. »

    Marion Messina semble bien connaître cette vie de galère où ceux qui ont décroché, découragé par des études sans perspectives, croisent ceux qui ont réussi et tremblent tous les jours devant le pouvoir d’un supérieur souvent incompétent qui passe le plus clair de son temps à terroriser ses sous-fifres pour sauver sa propre peau. Pour elle, il y a bien peu d’espoir dans cette vie où des employés surdiplômés n’arrivent pas à gagner leur vie au service de cadres supérieurs de l’administration ou des entreprises pas plus compétents que cultivés. Elle dénonce aussi les errements de l’Education nationale incapable de s’adapter aux nouveaux besoins de la population, la tyrannie de la société de consommation, l’exploitation de la grande finance et toutes les tares de notre société qui incitent les citoyens découragés à rester debout et à se mettre en marche même si cela risque de ne pas changer beaucoup les choses.

    Le bonheur serait-il là où l’auteure semble l’avoir cherché en validant un BTS agricole : dans le pré ?

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    9782842639167.jpgLES LIENS DE SANG

    Errol HENROT

    Jeune garçon dans une petite ville de province, François vit mal, il est n’est pas à l’aise dans sa famille, il est en conflit permanent avec son père tueur dans un abattoir, il juge sa mère trop passive, soumise à cet homme brutal. A l’école, il est le souffre-douleur de ses petits camarades. Il n’est bien que dans la nature au contact des animaux qu’il aime et respecte. Introverti et hypersensible, il ne veut pas poursuivre ses études au-delà du bac, il veut rester seul dans son coin de campagne mais comme il faut bien gagner sa vie, son père le fait embaucher à l’abattoir où il devient, comme lui, tueur.

    Son premier contact avec l’abattoir est un choc terrible, les descriptions qu’il fait sont insupportables, on se croirait dans La filière émeraude de Michael Collins (si je ne me trompe pas d’Irlandais). La rencontre avec une femme provoquera le choc décisif qui rompra la tradition qui lie la famille à cette infernale machine à tuer.henrot_errol_17_le_dilettante.jpg

    Ce livre est bien évidemment un terrible réquisitoire contre l’abattage des animaux en France mais s’il n’avait été que cela, il ne m’aurait pas beaucoup passionné car ce sujet est désormais régulièrement traité dans les divers journaux télévisés. C’est devenu un marronnier médiatique. Ce qui m’a surtout intéressé, c’est la fragilité de ce jeune homme devant cette situation sans issue, impossible de trouver un autre emploi dans cette petite ville, impossible de dénoncer les pratiques sadiques de certains employés sans affronter la chaîne de la solidarité interne. Comment échapper à ce qui semble être un destin fatal ?

    Et, ce qui m’a le plus accroché dans texte, c’est l’excellence de l’écriture de ce jeune auteur qui est capable de proposer des pages d’une grande poésie dans un contexte d’une brutalité inouïe. Il peut ainsi mettre un immense espace entre la forêt où il aime se réfugier et l’abattoir tout proche. Il ne milite pas pour la reconsidération de la chaîne alimentaire, il voudrait seulement que les hommes ne considèrent pas les animaux comme des sujets de souffrance sur lesquels le premier venu peut exercer son sadisme incontrôlable.

    J’attends avec impatience qu’il écrive un autre livre moins engagé qui mette plus en valeur son écriture si fluide, si claire, si lumineuse.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    9782842638986.jpgAFIN QUE RIEN NE CHANGE

    Renaud CERQUEUX

    Dès les deux ou trois premières pages de ce livre, j’ai immédiatement pensé au Baron Empain enlevé en 1978 par des malfrats qui espéraient récupérer une énorme rançon, mais à cette époque Renaud Cerqueux n’était peut-être même pas né. Et pourtant son héros subit le même sort que le célèbre baron belge, propriétaire comme lui d’une immense fortune, il est enlevé et détenu dans des conditions très pénibles. Mais contrairement au baron, celui qui le séquestre ne cherche nullement à l’échanger contre une rançon, il semble avoir des motifs beaucoup plus politiques, moraux et peut-être même revanchards.

    Emmanuel Wynne, le héros de cette triste aventure, est condamné à empiler à longueur de journée des sucres pour faire des tours, des tours qui seront vendues selon le principe qui est utilisé pour vendre tous les produits parfaitement inutiles qui vident le portefeuille de très nombreux consommateurs sur l’ensemble de la planète.

    « Nos tours ne servent à rien et ne sont pas données, mais grâce à une campagne marketing savamment orchestrée, adossée à des recherches en neurosciences et à l’analyse de big data, ainsi qu’à la participation grassement rétribuée de quelques célébrités, nous avons réussi à générer une demande, voire un véritable engouement pour nos produits que la clientèle s’arrache ».renaud-cerqueux-nouveau-talent-de-dilettante_2748779.jpg

    Renaud Cerqueux, prolongeant dans ce roman les nouvelles qu’il a publiées début 2016 dans son recueil, Un peu plus bas vers la terre, ne cherche pas à raconter une l’histoire arrivée à un individu malchanceux mais cherche plutôt à démontrer comment le système économique et financier actuel contribue à n’enrichir qu’une très faible partie de la population au détriment de tout le reste, au risque même de provoquer un cataclysme définitif beaucoup plus rapidement que les scientifiques le prévoient. Il explique comment quelques profiteurs dénués de tout scrupule s’enrichissent toujours de plus en plus quels que soient les régimes politiques qui gouvernent le monde.

    « Ils ne se salissent jamais les mains. Ils délèguent la violence. Après des années d’hystérie, même le FMI a reconnu que le ruissellement vers le bas des capitaux était un mythe de l’économie néolibérale, que les riches ne font pas le bonheur de tous ».

    Ce n’est pas un livre pour attirer l’attention des citoyens, les inviter à agir vite, très vite, non, il semble que Renaud Cerqueux pense qu’il est trop tard, que les dés sont déjà jetés et que les petits-enfants des papas de sa génération subiront les affres des modifications climatiques générés par les abus des générations précédentes sous la houlette des grandes fortunes qui gouvernent le monde.

    « On a eu notre chance, on l’a gâchée. On a tout foutu en l’air. Après des millions d’années d’évolution, on lutte toujours pour notre survie, comme des bêtes sauvages ».

    L’espoir semble bien mince de voir reculer l’échéance fatale.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

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    Le site du DILETTANTE

     

  • LECTURES ESTIVALES 2017: BIEN MÉRITÉ!

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    J’ai reçu pour mon anniversaire ces deux livres qui ne font aucun cadeau à nos chers élus et notamment à ceux qui occupent les fonctions les plus élevées. Thierry Rocher, chansonnier au Théâtre des 2 Ânes a publié un recueil des chroniques qu’il a présentées dans l’émission « La Revue de presse » diffusée sur Paris Première. Et, Anne Queinnec s’est amusée, façon de parler car il y avait du boulot, à recenser les plus beaux joyaux nichés dans les discours et écrits des élus. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le monde politique méritait bien de se faire houspiller tant leur médiocrité est affligeante.

     

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    LES PENSÉES DE QI SHI TSU

    Thierry ROCHER

    Editions Nem & Philosophie

    Je sais les chansonniers ne sont plus très à la mode mais moi j’aime cet humour bien français, cette satire acide, narquoise, cette façon de remettre les puissants à leur juste place, je n’ose pas dire laquelle, cette impertinence salutaire. Aussi, je me délecte depuis plusieurs mois des chroniques et des bons mots des membres de la troupe du théâtre des « 2 Ânes » qui se produisent à la télévision dans « La revue de presse ». Ce plaisir nullement dissimulé n’a pas échappé à mes proches qui m’ont offert « Les pensées de Qi Shi Tsu », le recueil des chroniques de Thierry Rocher, dans cette émission, enrichi des pensées du célèbre philosophe chinois qui ponctue toutes ses interventions. J’apprécie particulièrement ce chansonnier qui propose un numéro totalement décalé, jouant les philosophes pleins de pseudo bon sens, Il s’échine à démontrer ses audacieuses théories sur un antédiluvien tableau de papier.

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    Ce recueil comporte les chroniques de Thierry Rocher diffusées en 2016 et des pensées du célèbre philosophe. Thierry Rocher ne recule devant rien, comme tout bon chansonnier, il ose tout.

    Les Questions métaphysiques :

    « Pourquoi une grande bouche peut dire des gros mots et une grande gueule a du mal à se taire ? »

    « Se faire voler dans les plumes par sa femme ou se faire plumer par sa maîtresse ne sont-elles pas les questions que tout bon pigeon se pose avant de s’endormir ? »

    Les questions insidieuses :

    « Quand les carottes sont cuites restent-elles un objet de plaisir ? »

    Les questions vachardes :

    « C’était le Salon du Livre, ce week-end, j’ai croisé Morano. Elle aussi écrit un livre. Elle m’a dit qu’elle a bien avancé, elle a déjà colorié deux chapitres. »

    Les questions d’humeur

    « Quand on n’a que les yeux pour pleurer, est-ce que ça empêche de se marrer ? »

    Les questions de bon sens

    « Cracher dans la soupe n’est critiquable que si c‘est dans l’assiette du voisin ? »

    Et même les questions vitales :

    « Faut-il abolir la peine d’amour pour les bourreaux des cœurs ? »

    Sans oublier, la générosité étant l’endroit de la satire, les questions de charité

    « Ne doit-on pas tendre la main à celui qui écrit comme un pied ? »

    On ne peut pas laisser nos dirigeants devant de si cruelles nécessités sans leur prêter main propre… à écrire.

    PS : je n’oublie pas les dessins de Jepida qui illustrent excellemment ce recueil.

     

    41KVoR88bfL._SX331_BO1,204,203,200_.jpg« QU’EST-CE QU’IL S'AGIT LÀ-DEDANS ? »

    Anne QUEINNEC

    First Editions

    Nico quand tu déclares : « Le français, c’est l’âme de la France, c’est son esprit, c’est sa culture, c’est sa pensée, c’est sa liberté…. », ça me suffit déjà pour que j’aie presque envie de voter pour toi. Mais, hélas ! Mille fois hélas ! Tes meilleures intentions partent en cacahuètes aussi vite qu’elles ont fleuri. Dans un autre propos, tu n’hésites pas à asséner cette petite merveille qui a congelé mes bonnes dispositions : « Je veux qu’à l’école on apprenne les enfants à parler français et non pas la langue de leurs parents. » C’est toujours comme ça, on promet, on s’applique et puis une fois au pied du mur on fait n’importe quoi.9e9f2475-a4e3-429c-971c-cdfd039c0d1d.jpg

    Anne Queinnec, s’est amusée, je pense qu’elle a dû vachement se bidonner, à recenser quelques unes des perles de nos deux derniers présidents, des esthètes du langage massacré, des acrobates de la syntaxe, des créateurs inépuisables en matière de mots nouveaux et abscons. Juste deux petits exemples pour vous donner une idée de ce qu’elle a trouvé dans les propos de nos deux champions.

    Nicolas Sarkozy : « Les socialistes ont cru qu’en enlevant le travail des quinquagénaires on allait donner du travail aux trentagénaires. »

    François Hollande : « Je pense que le sujet, il est par rapport aux Français : qu’est-ce qui fait que nous sommes, en France, même si nous habitons des territoires différents, liés par quelque chose qui nous dépasse ? »

    Dans la phrase de Hollande il y a du boulot pour les quinquagénaires et pour les vingtagénaires et même pour les autres si on espère que tout le monde la comprenne un jour.

    On peut toujours penser que ces braves gens ne sont pas des surhommes, qu’ils ont un boulot fou, des conditions de travail déplorables et des horaires impossibles mais on sait bien tout de même qu’ils sont entourés d’une palanquée de ministres et secrétaires d’Etat et d’une quantité d’autres palanquées de conseillers en tout genre formés par une école hyperspécialisée où enseignent les meilleurs maîtres. Eh bien toutes ces élites sont elles aussi des virtuoses du langage digne de celui qu’on parle dans mon quartier qu’on dit chaud. Dans mon quartier on peut au moins se targuer de parler une quantité phénoménale de langues étrangères en plus de tous les langages inventés par les jeunes.

    J’ai picoré quelques exemples dans le petit recueil d’Anne Queinnec, je ne sais même plus s’il faut rire ou pleurer, finalement j’ai ri mais un peu jaune.

    Bernard Laporte : « Je voulais voir les Antilles de vive voix » et pourtant lui, il sort de la grande école du rugby, il na pas l’excuse d’avoir été déformé par l’autre, celle des spécialistes.

    Jean Luc Mélenchon : « Je suis plus nombreux que jamais. » Et dire que nous avons fréquenté la même université ! Jean Luc, tu pousses un peu trop le bouchon.

    Christian Estrosi : « Comme je m’y étais engagé, dans le cadre de requalification de la Promenade des Anglais, la Ville de Nice a acquéri Villa Luna. » Motard, moto mais surtout mots de travers.

    Jean Pierre Raffarin : « Il est curieux de constater en France que les veuves vivent plus longtemps que leur mari. » Jean Pierre, je l’adore, nous sommes de la même classe, c’est un esthète, un grand champion en la matière.

    Nathalie Kosciusko-Morizet : « Je m’en fous d’être minoritaire. [….] Je suis en mode greffage de couilles. » Si même les femmes se mettent à dire n’importe quoi…

    Alain Juppé : « Eh oui, il faut presque un siècle pour faire un arbre centenaire ! » Le meilleur des nôtres, qu’il disait et bien ce n’était pas du pipeau.

    Nadine Morano : « Plus on va vite et moins c’est loin. » Albert, au secours, explique-nous !

    Dominique de Villepin : « Le pétrole est une source d’énergie inépuisable qui va se faire de plus en plus rare. » C’est comme la connerie inépuisable mais elle ne se fait, hélas, pas de plus en plus rare.

    Merci Anne de nous avoir offert ce florilège, « une anthologie férocement drôle de notre belle langue française massacrée par les politiques » (Quatrième de couverture). On en connaissait des petites parties mais on ignorait que les dégâts étaient aussi importants. Et je vous ai épargné le plus dur, le plus ardu, le plus inepte, le plus abscons : la « novlangue » utilisée par ceux qui sortent de la grande école pour rédiger les textes officiels. Je n’ai pas voulu vous imposer ce charabia inaccessible à tous même aux auteurs des textes eux-mêmes, ce n’est qu’un gargarisme à n’utiliser qu’avec modération.

    On a changé les acteurs mais on n’a pas changé les dialoguistes, je suis  sûr qu’Anne pourrait écrire une suite dès l’année prochaine. Courage, les nouveaux, ne lâchez pas le morceau, on compte sur vous! 

     

  • LECTURES ESTIVALES 2017: ÉTRANGE DESTIN

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Dans cette chronique, j’ai réuni deux textes présentant des histoires d’amour extraordinaires, des histoires d’amour sans issue possible, des destinées construites dans le malheur : un yéménite laïc qui retrouve son amour d’enfance devenue une intégriste sanguinaire, une bonne anglaise sans aucune famille qui perd son amour et découvre le talent qu’elle ne soupçonnait pas. Deux beaux romans.

     

    41Kpa-cRCmL._SX195_.jpgLA FILLE DE SOUSLOV

    Habib ABDULRAB SARORI (1956 - ….)

    Traduit en 2017, ce roman a été écrit en 2014 juste quand a commencé la guerre de Saada, une confrontation entre des rebelles zaïdistes et le gouvernement yéménite. Les insurgés, les Houthistes, se plaignent d’avoir été marginalisés par le gouvernement tant sur le plan politique, qu’économique et religieux. Ce conflit n’est pas éteint, le Nord et le Sud du pays se déchirent toujours aussi violemment, ce roman permet de mieux comprendre son origine et ses divers développements.

    Avant de poursuivre, en 1970, ses études à Paris où il pense assister à la fin du capitalisme, Amran, le héros et certainement un peu l’auteur de ce roman, a participé aux émeutes marxistes qui ont agité le Yémen après l’indépendance du pays en 1967. Sarori raconte à travers les aventures amoureuses d’Amran les différents épisodes de l’histoire qui ont affecté le Yémen depuis son indépendance. Quand il était môme Amran rencontrait, dans une boutique d’Aden, une jeune et magnifique jeune fille, ils ne se parlaient jamais mais elle le regardait avec une intensité magnétique. Cette beauté était la fille du responsable de l’idéologie du parti, celui que tous appelaient Souslov car il avait suivi, à Moscou, l’enseignement du célèbre théoricien marxiste. Ainsi sa fille était devenue la Fille de Souslov.

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    Habib Abdulrab Sarori

    A Paris, Amran rencontre sa future épouse, Najat, dont il est follement amoureux jusqu’à qu’elle soit foudroyée lors des attentats du métro Saint Michel commandités par des mouvements islamistes extrémistes. Amran est revenu régulièrement au Yémen et, lors de l’un de ces voyages, après le décès de son épouse, il rencontre chez sa sœur, à Sanaa, une femme au regard magnétique qu’il pense reconnaître, elle se dévoile pour qu’il l’identifie avec certitude. C’est bien elle, la Fille de Souslov, elle a changé de nom et surtout de conviction, elle est devenue l’un des cadres importants et virulents du pouvoir religieux. La différence de conviction, lui toujours un peu socialiste et surtout grand défenseur de la laïcité, elle franchement religieuse et sans aucun scrupule pour faire triompher sa cause, ne les empêche pas de renouer leur amour en lui donnant une vraie consistance sexuelle, elle devient sa maîtresse, il la partage avec un vieil imam fort influent dans les mouvements islamiques.

    Ce couple magnifique mais fort improbable symbolise le Yémen coupé en deux : le Nord religieux et traditionaliste et le Sud moderne, ouvert sur le monde et plutôt marxiste. Une belle allégorie que Sarori développe pour expliquer ce qui sépare ces deux régions qui ne se rencontreront jamais, qui n’ont pas plus d’avenir que ces deux amoureux que tout éloigne sauf l’amour. Abyssale, comme Amran appelle son amante, explique sans état d’âme et avec conviction : « Nous sommes dans une guerre éternelle contre les impies. C’est une guerre, et non un caprice, mon chéri. Ils nous tuent comme ils peuvent et nous les tuons comme nous pouvons. »

    Tout espoir est définitivement perdu au grand dam de l’auteur qui croyait tellement à la révolution, au modernisme, à la liberté, à l’égalité, à la laïcité… Les potentats s’opposent, se détruisent, se vengent, se prennent tour à tour le pouvoir et écrasent chacun à son tour leurs pauvres sujets. « Le seul perdant serait le petit oiseau, le rêve de révolution yéménite, envolé trop tôt ».

    Le livre sur le site d'ACTES SUD

     

    9782070178711LE DIMANCHE DES MÈRES

    Graham SWIFT (1949 - ….)

    En Angleterre, le jour des mères, les maîtres donnent congé à leurs employés de maison pour qu’ils puissent visiter leurs parents. Ce 30 mars 1924, les Niven, les Sherigham et les Hobday respectent la tradition et laissent leurs domestiques, surtout des femmes car les hommes ont souvent disparu lors de la terrible guerre sur le continent, aller visiter leur famille. Mais, Jay n’a pas de famille, alors elle attend un coup de fil de son amant qui arrive bientôt, il l’invite dans la maison familiale qui sera vide car les trois familles ci-dessus ont décidé de faire un pique-nique en l’honneur du futur mariage de la fille Hobday avec Paul Sherigham l’amant de Jay, la petite bonne des Niven.

    Le décor est planté : les maîtres piquent-niquent, les domestiques sont dans leur famille respective, les futurs mariés se sont donné rendez-vous dans une auberge. La tragédie peut se nouer, le futur époux s’attarde auprès de sa maîtresse pour un dernier rendez-vous. Il lui laisse la demeure, se fait beau et quitte la maison au volant de sa voiture fonçant vers son destin.

    Bien longtemps après, elle a alors 98 ans, Jay répond aux questions des auditeurs de l’une de ses lectures, elle leur dit qu’elle a décidé de devenir écrivaine après cette tragédie mais elle ne raconte pas les amours ancillaires qu’elle a vécues avec le beau Paul, ça, personne ne l’a jamais su. Elle évoque surtout Conrad qu’elle admire, les mots qui sans cesse lui jouent des tours, qu’elle n’arrive pas à maîtriser, « … elle était obsédée par le caractère changeant des mots. Un mot n’était pas une chose, loin de là. Une chose n’était pas un mot. Cependant, d’une certaine façon, les deux – choses – devenaient inséparables. »

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    Graham Swift 

    Qu’aurait été sa vie sans cette tragédie ? Que serait-elle devenue, elle, la petite orpheline placée dès son plus jeune âge ? Heureusement, elle savait lire et Mr Niven lui avait ouvert les portes de sa bibliothèque, elle avait pu ainsi confondre sa vie misérable avec les histoires qu’elle pouvait lire. « C’était la grande leçon de la vie, que faits et fiction ne cessaient de se confondre, d’être interchangeables ».

    Le malheur avait sorti cette pauvre soubrette de sa médiocre condition pour en faire une auteure connue et reconnue mais aussi une femme lucide qui avait bien compris que la vie n’était que hasard et qu’elle pouvait basculer d’un côté ou de l’autre au moindre souffle du vent. Le succès ne lui avait pas fait tourner la tête qu’elle avait gardée bien froide malgré son grand âge. Elle aimait répéter à l’adresse des auteurs comme des lecteurs : « Eh bien vous devez comprendre que les mots ne sont que des mots, un peu de vent, c’est tout… »

    Le livre sur le site des Éditions GALLIMARD

    Les romans de Graham Swift chez Gallimard

  • LECTURES ESTIVALES 2017: LE PLAISIR DANS LA DOULEUR

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    J’ai longuement hésité avant de vous présenter ce texte mais, comme je n’ai pas pour habitude de pratiquer la censure sauf dans des cas où il est nécessaire de rejeter certaines lectures pour des raisons purement éthiques ou humanitaires, je vous le propose, tout en prévenant les âmes sensibles qu’il évoque un monde bien particulier qui à ses adeptes que je respecte comme tous les ceux qui adoptent des pratiques inhabituelles. Ce livre dit les choses clairement, avec passion, sans aucune vulgarité.

     

    41QK4ql5XGL._SX307_BO1,204,203,200_.jpgMARQUÉE AU FER

    Eva DELAMBRE (1978 - ….)

    Editions Tabou

    Quand Laura rencontre Hantz, c’est le M de SM qui rencontre le S de Sadisme, elle n’est qu’une toute jeune fille, même pas majeure, qui voudrait que son maître la traite plus rudement mais il n’en a pas envie, il ne veut pas la faire souffrir. Elle a fait connaissance de la douleur quand elle n’était qu’une adolescente qui se tailladait les bras avec un couteau pour évacuer le mal être qui lui pesait lourdement sur les épaules. Elle se sent viscéralement masochiste, elle écrit : « J’ai envie d’affronter cela. Envie de connaître ces sensations, de savoir comment je parviens à les supporter. Plus encore, finalement, j’ai envie de sentir que Hantz aime me faire mal ainsi, et qu’il prend du plaisir à le faire ». Alors Karl la confie à maître Hantz qui est, lui, le S de sadisme, un vrai sadique capable d’infliger à ses soumises des traitements à la limite des tortures pratiquées dans certaines geôles. Le S et le M de SM ainsi idéalement réunis, Laura peut tester ses capacités à endurer la souffrance et sa dévotion à un maître. Hantz essaie de la conduire là où il n’a jamais conduit une soumise, à la limite de la souffrance humaine. Ainsi le maître va progressivement se sentir emporter par l’attente de sa soumise, impuissant devant sa capacité à supporter ses sévices et humiliations.

    « Il avait du mal à réellement sentir ses limites d’acceptation et dans le fond, il estimait qu’elle ne méritait pas qu’il la pousse jusque-là ».

    Selon son éditeur, Eva Delambre a fait la découverte du BDSM depuis quelques années et on ressent bien à la lecture de son texte qu’elle sait de quoi elle parle, qu’elle a une véritable expérience. « … lorsque mon corps ne retient que la souffrance, la véritable satisfaction n’est plus physique, mais uniquement mentale, elle est liée à ma propre résistance, à ma capacité à endurer ». Mais, on ressent bien également qu’elle n’est pas allée jusqu’aux limites qu’elle évoque dans ce roman, on devine assez vite que son imagination s’est nourrie des fantasmes qui l’habitent et qui agitent ses sens. Pour elle les pratiques masochistes sont des pratiques comme les autres et pas plus déviantes que les pratiques homosexuelles ou autres. Laura raconte son entrée en BDSM et affirme ses penchants sexuels sans aucune honte ni culpabilité. « … je replonge dans mon passé, je retourne voir la petite fille que j’étais, je lui parle. Je lui dis ce que j’aurais aimé qu’on me dise à l’époque. Je fais la paix avec moi-même… Je refuse de me sentir coupable de ce que je suis. Je refuse d’avoir à m’en excuser, d’avoir à le cacher, d’en avoir honte ».

    Ce roman choquera certainement les lecteurs non avertis, moi-même je n’ai pas tout accepté, notamment l’âge de l’héroïne, certaine pratiques dignes des nazis et des comportements très tendancieux. Pour le reste, bien que n’ayant aucune connaissance en la matière, je conçois assez facilement que chacun assume ses désirs et envies sexuels même si c’est au prix d’une certaine souffrance acceptée et même recherchée. Il faut comprendre que nous n’avons pas tous les mêmes envies et désirs et que certains vont rechercher le plaisir là où nous ne pensions pas qu’il puisse se nicher.AAEAAQAAAAAAAAn1AAAAJDJkMTc4NjNjLWFkMzktNDcyNi1iZmUxLTY0NzhlNGQ2YzYzZA.jpg

    Eva Delambre écrit avec passion des romans érotiques consacrés au BDSM, à travers les trois derniers, bien que les personnages soient différent, elle décrit le parcours qui pourrait être celui d’une jeune femme attirée par la soumission, en trois étapes qui correspondent aux titre de ces romans : L’éveil de l’Ange, les premiers émois, les premières envies, les premières expériences ; L’envol de l’Ange , la découverte de la soumission effective et des premières séances SM et enfin ce dernier ouvrage qui conduit l’héroïne au paroxysme de ce qui peut être supporté, au summum de la dévotion et du don de soi.

    Une écriture douce, élégante et passionnée pour dire des choses violentes mais jamais vulgaires ni triviales, des choses qui peuvent choquer sans jamais répugner. C’est aussi une approche différente des corps, une façon différente de rencontrer des êtres avec lesquels on peut partager des pratiques différentes.

    Le livre sur le site des Éditions Tabou

    Eva Delambre sur le site de l'éditeur

  • LECTURES ESTIVALES 2017 : EN JOUANT AVEC LES MOTS

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    L’aphorisme et les autres formes de jeux sur les mots sont devenus un peu la spécialité des Editions Cactus Inébranlable qui publient dans leur collection P’tits Cactus les meilleurs spécialistes belges et français qui se sentent un peu les héritiers de Pierre Autin-Grenier et de quelques autres maîtres en la matière. J’ai ajouté à ma chronique un recueil de Nicolas Bonnal pour bien montrer la différence qui existe entre les héritiers des surréalistes belges et ceux qui ont une fibre plus militante, moins imprégnée par le caractère absurde que peut prendre le jeu sur les mots.

     

    couverture-qui-mene-me-suive-19022017.jpg?fx=r_550_550QUI MÈNE ME SUIVE

    MIRLI

    Cactus inébranlable

    Mirli qui se cache derrière ce nom d’artiste de cirque ? Ce pseudonyme pourrait convenir à un clown, l’auteur a la drôlerie et commet les facéties nécessaires à la fonction.

    « Rien de plus cuisant qu’une phrase bien crue. »

    « Bernard s’appela soudainement Bertrand

    FIN »

    Il pourrait aussi convenir à un jongleur, il a l’adresse et l’habilité pour jongler avec les mots. Alors peut-être un clown jongleur capable de faire danser les mots et de leur faire dire ce qu’ils ne voudraient pas forcément dire.

    « Quand une femme porte un sombrero, ça mexique. »

    « Je n’aime pas tout ce qui prête à contusion »

    Mais attention, le clown peut aussi lancer des piques acérées pour dénoncer les travers de certains qu’il ne nomme pas forcément.

    « Les escargots policiers font-ils plus de bavures ? »

    Sans oublier de se flageller lui-même en lançant quelques formules pleines de dérision.mirli.jpg?fx=r_550_550

    « En entamant cette phrase, j’ai d’abord cru qu’elle n’aboutirait à rien, mais maintenant j’en suis sûr. »

    Et lancer quelques blagues très drôles pour détendre le lecteur chamboulé par les aphorismes trop sophistiqués.

    « Simplifiez-vous la vie : compliquez-vous la mort. »

    « J’aime tout ce qui est plus qu’il n’en faut. »

    N’oublions pas l’illustrateur qui a su mettre en dessins la drôlerie et l’esprit de l’auteur.

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

     

    couverture-les-concombres-10032017.jpg?fx=r_550_550LES CONCOMBRES N'ONT JAMAIS LU NIETZSCHE

    Serge BASSO DE MARCH (1960 - ….)

    Cactus inébranlable

    « Aphorismes bancals,

    Proverbes bancroches

    Et petites phrases décalées »

    Le sous-titre de ce recueil insinuant que tout est plus ou moins boiteux dans ce texte, peut paraître péjoratif mais, à mon avis, il signifie plutôt qu’avec de belles phrases, de belles expressions, de beaux proverbes, l’auteur a réussi à faire des phrases qui ne veulent plus du tout dire ce que l’auteur original avait voulu faire dire à ses mots. Ce sous-titre éloquent conduit directement à l’avant-propos d’Alain Dantine qui le complète un peu radicalement : « Qui connaît Serge Basso sait qu’il a la détente rapide, il vous zigouille une idée généreuse en trois bons mots bien frappés ! ». « C’est un déviant textuel, un faussaire sous ses faux airs de Napolitain… »

    Ainsi averti le lecteur ne pourra que constater les dégâts commis par ce démolisseurs de belles phrases, ce détourneur de bons mots, ce copiste pervers, ce « caviardeurs » de sentences moralisatrices …. et apprécier la finesse de son esprit :csm_serge_2_01_39d64d7854.jpg

    « Pour Yseult l’amour était attristant. »

    L’étendue de sa culture :

    « J’ai connu une Hélène qui aimait Paris sans que

    ça déclenche une guerre à Troyes. »

    L’habilité de ses détournements :

    « Renoncer aux pompes de Satan, ça ne veut pas dire chausser les mules du Pape. »

    « Quand les cyprès sont loin, les distances sont faussées. »

    La noirceur se son humour :

    « La guillotine travail au coup par cou. »

    Sans oublier ses piques acérées :

    « Depuis que j’ai une cirrhose de la foi, j’ai arrêté le vin de messe. »

    « Aux religions du livre je préfère la religion des livres. »

    Mais que serait ce recueil sans la contribution du désopilant et néanmoins célèbre dessinateur Lefred Thouron qui complète magnifiquement les saillies de l’auteur qui avec toute sa modestie avoue : « Le faiseur d’aphorismes n’est, devant les hommes, qu’un pêcheur en mots troubles ». Mais, je vous l’assure la friture est bonne à déguster sans attendre l’inutile après-face de Claude Frisoni !

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

     

    519a%2B-zCjgL._SX331_BO1,204,203,200_.jpgAPHORISMES ET PARADOXES

    Nicolas BONNAL (1961 - ….)

    Editions Tatiana

    Avant de lire ce recueil, je ne connaissais absolument pas Nicolas Bonnal, l’opinion que je pourrais m’en faire n’est donc que ce qui découlerait de cette lecture. Je sais seulement, par la notice de l’éditeur, qu’il a touché à bien des genres littéraires et qu’il a été un « chroniqueur métapolitique internationalement reconnu ». Après ma lecture je conserve l’impression qu’il a jeté dans ce recueil des réflexions qu’il a accumulées au cours de ses longues analyses, de ses cogitations, de ses constatations, qu’il n’a jamais écrites dans ses divers textes, trouvant seulement dans le court le média adéquat pour exprimer la dérision, la satire, le désabusement, parfois le découragement et même certaines fois le dégoût qu’il éprouve devant le triste spectacle de la déliquescence de notre société.

    « Nous sommes emplis de bonne volonté, comme nos poubelles ».

    « Le vingtième siècle fut un siècle d’invention de grands hommes un peu creux ».

    « La facilité a détruit le monde plus sûrement que la cruauté ».

    Il peint une société décadente qui aurait perdu son chemin en oubliant son histoire, son devenir en oubliant son passé, ses valeurs en recherchant la valeur des choses.ob_ae2bf7_4946e3149d1089071ca65e63e517bc13.jpeg

    « Pour certains l’histoire n’a pas commencé. Ils vivent dans l’espace, jamais dans le temps… »

    « Les abbés bâtissaient, ils ne passaient pas de doctorat en psychologie ».

    Ils ont omis de tirer les enseignements des déboires connus tout au long des siècles précédents.

    « La politique comptait quand elle exigeait beaucoup et donnait peu. Elle s’est déconsidérée en donnant beaucoup et demandant peu ».

    « Le fascisme comme le communisme disparurent comme un mauvais rêve, personne ne se décidant à demander de comptes ».

    Bonnal décoche ses flèches acérées à l’endroit de la société mais il vise aussi l’individu en tant que tel, en tant qu’élément interchangeable dans un tout uniforme, en tant que consommateur asservi.

    « Changer de face, de fesses, de métier, de conjoint, de villa : leur vie est bureau de change. »

    « Tous les garçons et les filles ont été remplacés par les jeunes. »

    Le monde est devenu une masse informe, standardisée, prête à accepter tous les dictats des pouvoirs économiques, politiques ou religieux.

    « On aimerait parfois que le mal triomphe, et pas seulement la médiocrité. »

    J’ai eu l’impression que l’auteur voudrait voir les citoyens se rebeller, se rebiffer et s’approprier les questions qui devraient préoccuper la planète entière.

    « La fin du monde : occupation de nanti, souci de pauvre. »

    Mais voilà, la France n’est qu’un pays de contestataires isolés incapables de se structurer pour atteindre un objectif commun.

    « La monarchie est judaïque ou japonaise, la démocratie grecque ou britannique, la république romaine ou américaine. Le désordre est français ou latino-américain ».

    Les aphorismes et paradoxes de Nicolas Bonnat prennent souvent la forme de sentences, j’en ai relevés qui pourraient prêter à discussion :

    « La dictature craint ses sujets, la démocratie les méprise », les dernières campagnes électorales pourraient bien confirmer celle-ci.

    « De l’amie médiévale à la conquête amoureuse, et d’icelle au bon coup », une autre façon de dire que la vulgarité est devenue l’expression chevaleresque de notre société.

    Il y aurait encore beaucoup à dire sur les sentences de Nicolas Bonnal, beaucoup à gloser, à débattre, à combattre peut-être. Mais, ce livre n’est pas que critiques et satires acides, l’auteur y fait preuve aussi de beaucoup d’humour même si c’est souvent d’humour acide.

    « J’ai plus connu de mauvais auteurs que de bons lecteurs ». Bonnal n’est pas un mauvais auteur, je ne suis pas sûr d’être un très bon lecteur ?

    Nicolas Bonnal sur Babelio

     

  • LECTURES ESTIVALES 2017 : CHAUDES NOUVELLES

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ 

    L’été c’est la saison du soleil et de l’amour, aussi j’ai choisi de vous proposer une chronique composée de deux recueils de nouvelles écrits sans pudibonderie aucune. Isabelle Simon a trempé sa plume dans toutes les humeurs corporelles pour évoquer les plaisirs de la chair même les plus violents. Et Stella Tanagra est peut-être allé plus loin encore pour raconter des histoires d’amour particulièrement crues et même parfois même à la limite de ce qui peut être écrit.

     

    couverture-outrages-pour-dames-12022017.jpg?fx=r_550_550OUTRAGES DE DAMES

    Isabelle SIMON

    Cactus inébranlable

    Isabelle Simon n’a pas trempé sa plume dans un bocal d’eau de rose pour rédiger les je ne sais pas combien nouvelles de ce recueil, je n’ai pas pris le temps de les compter tant j’étais absorbé par ma lecture, tournant vite la page à la fin de chacun des textes pour découvrir le suivant. On dirait plutôt qu’elle a utilisé tous les fluides que le corps peut secréter notamment ceux qui s’écoulent sous l’effet de l’excitation sexuelle. Elle est allée au plus profond des corps sans trop se soucier des problèmes des cœurs pour recueillir ces humeurs dignes de mettre en mots les histoires qu’elle raconte, des histoires d’amour charnel, des histoires de plaisir, des joies, des déboires, des frustrations, des douleurs. Tout ce que peut ressentir une femme dans sa chair, dans son corps, quand elle est remplie de désir, d’attente, de frustration et dans d’autres états encore. Tous les textes ne parlent pas d’amour et de sexe mais la plupart quand même.

    Isabelle ne raconte pas l’amour banal qu’on lit dans tous les romans dits d’amour qui n’émoustillent plus que ceux qui n’en avaient jamais lu auparavant. Non, elle raconte l’histoire de ceux qui vivent souvent dans la marge, qui recherchent des sensations différentes, des plaisirs interdits, des histoires crues car sincères et possibles et même plausibles et peut-être même vécues. Elle ne verse pas dans un romantisme suranné, elle s’intéresse plus à l’animalité des êtres, à leurs rapports sexuels crus, parfois violents, brutaux.

    L’aspect sentimental ou cérébral ne l’intéresse pas, elle veut seulement considérer des corps qui s’affrontent pour dégager du plaisir qu’il soit pour un, pour deux ou pour plus encore.isabelle-simon-internet-christinerefalo.jpg?fx=r_250_250

    La narratrice de l’une des nouvelles l’avoue (est-ce l’auteure elle-même ?) : « Il en a fallu, du temps, de l’impudeur et de franches rasades de honte pour - qu’un jour par surprise -, je découvre enfin la joie profonde qui me secoue jusqu’au tréfonds. » Il a peut-être aussi fallu du temps à Isabelle pour s’affranchir de toute la vieille pudibonderie jetée sur notre société, aux siècles précédents, par la plupart des religions, quand l’acte d’amour était encore souvent sanctionné par la procréation. L’amour est désormais beaucoup plus souvent acte de plaisir, isabelle raconte la quête de ce plaisir, les bons et les mauvais moments, sans aucune pudibonderie, crûment, sincèrement… Ses personnages sont crédibles, on croit à leur histoire.

    Et même si ce texte est cru, empreint de violence et de brutalité, il contient quelques passages très poétiques et son écriture ne perd jamais son élégance et sa finesse même dans les histoires les plus sordides. On peut dire les choses les plus crues sans pour autant s’égarer dans la vulgarité, ça Isabelle sait bien le faire, son écriture reste toujours aussi lisse quelque soit le sujet qu’elle traite. Elle ose dire ce que beaucoup ne veulent pas dire, le plaisir et le désir ne sont pas de vilains péchés mais des sensations qui font partie intégrante de la vie, des sensations que les femmes osent aujourd’hui revendiquer.

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

     

    41K1OIaHmGL._SX307_BO1,204,203,200_.jpgSEXE PRIMÉ

    Stella TANAGRA

    Tabou

    Stella Tanagra est un personnage à part dans la littérature érotique, elle ne vend pas, comme de trop nombreux auteurs, une soupe réchauffée aux fantasmes libidineux de tous les pervers de la planète, elle écrit dans des textes « aussi roses que noirs » oscillant entre érotisme et crudité, les pulsions qui dépassent la raison emportant tout sur leurs déferlantes. « Du fantasme indicible au passage à l’acte, Sexe primé déflore les convenances ». . Selon un biographe de la Toile, « C’est sa différence qui a modelé Stella TANAGRA telle qu’elle est : étrangère à toutes les convenances et conventions ». « Oser « être » sans « devoir paraître » est une ligne d’écriture profondément ancrée en elle, telle une scarification sur sa peau… »

    Stella Tanagra fait dire à l’un de ses personnages : « L’ailleurs et l’autrement m’intriguent : ailleurs qu’en mes tréfonds, autrement qu’en ma façon ». « Alors, sans sortir de moi, j’ai convié mes fantasmes à me rejoindre ». Cette attitude pourrait parfaitement s’appliquer à l’auteure des nouvelles présentées dans ce recueil tant elle a dû puiser au plus profond de son animalité pour faire sourdre les fantasmes les plus violents, les plus bestiaux, qu’elle étale dans ses textes. Il faut aller très loin au fond de sa sexualité pour évoquer des fantasmes aussi sordides que la nécromancie, la pulsion du tueur en série. Heureusement tous les textes ne sont pas aussi violents; d’autres, tout en restant transgressifs, évoquent une sexualité beaucoup plus raffinée même si elle déborde largement des convenances habituelles : l’histoire du vieillard qui retrouve son amour d’enfance dans sa dégénérescence sénile, la recherche du plaisir avec un, ou des inconnus, le plaisir de voir sa conjointe en prendre avec un autre… Quelques textes évoquent aussi la difficulté de la condition humaine : le manque d’amour générant la frustration sexuelle, et, à l’extrême, les fantasmes sexuels de la seule survivante de l’apocalypse. Mais, le texte que j'ai préféré reste celui qui décrit avec beaucoup de poésie une relation encanaillée entre deux gastéropodes.

    Stella Tanagra, dans un précédent ouvrage, Sexe cité, avait bien réussi à exciter le microcosme littéraire par son audace, sa crudité et sa propension à transgresser toutes les normes de la bonne société. Cette fois avec ce « Sexe primé », j’ai eu l’impression qu’au-delà du malin plaisir qu’elle prend à bousculer tous les tabous entravant la vie sexuelle, elle s’est livrée à un véritable exercice littéraire, réussissant à exprimer les choses les plus abjectes avec une certaine élégance littéraire, avec une belle écriture plus policée que polissonne, académique, fluide, riche… Même si le texte peut rebuter, il ne dit que des choses que l’on connait, alors que l’écriture de Stella Tanagra peut être, pour certains comme moi qui n’ont jamais croisé ses écrits, une vraie découverte. Pourquoi s’exciter quand on sait si bien s’exprimer ?

    Le livre sur le site des Éditions Tabou

  • LECTURES ESTIVALES 2017: TOUT COURT

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    En cette saison de chaleur, pour éviter les efforts inutiles, je vous propose des lectures exigeant une dépense énergétique minimum, des textes courts, parfois même très courts, mais attention qui dit courts ne dit pas forcément faciles, il faudra aux lecteurs un une bonne concentration pour suivre sans s’égarer les élucubrations de Daniel Fano, Paul Valéry et ou encore Thierry Radière même si le journal de Thierry se lit plus aisément que les deux autres textes.

     

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    PRIVÉ DE PARKING

    Daniel FANO

    Éditions Traverse

    Désigné comme un « auteur culte », par l’éditeur dans la courte biographie figurant à la fin de l’ouvrage, Daniel Fano n’a publié qu’ « exceptionnellement » avant que Jean Louis Massot l’introduise aux Carnets du dessert de lune. « Entre 2010 et 2016, Daniel Fano a produit de courtes séries de textes presque toutes réunies dans Privé de parking et Tombeau de l’amateur, Privé de Parking comporte donc neuf séries de textes plus ou moins courts allant de l’aphorisme aux récits brefs dans lesquels l’auteur jette un regard facétieux, ironique, en passant parfois par le sarcasme, sur notre société décadente.

    Fano ne juge pas, il regarde et rapporte ce que les documents qu’il a consultés (la presse populaire féminine surtout, le poids des mots et le choc des photos aussi), les conversations qu’il a eues avec ses amis, lui ont inspiré, ça le fait sourire, ça le fait rire, parfois même un peu jaune. J’ai ressenti dans ces textes courts toute la puérilité que Daniel Fano semble éprouver devant le spectacle qu’offre notre société où les idoles et les icônes, un même mot pour désigner ceux qui font l’actualité (certains diraient aujourd’hui le buzz, mot tellement hideux que je n’ose l’écrire qu’entre parenthèse) ne sont plus les stars et les idoles du cinéma et de la chanson mais celles et ceux qui se dévoilent et s’exhibent le plus, sachant qu’on peut se dévoiler encore plus en montrant ses opinions, avis et réflexions qu’en offrant ses charmes aux regards des populations. Le scandale et les gambettes font bon ménage dans la presse populaire, le sexe devient un argument de vente, sous de multiples formes, les hardeuses (encore un mot laid pour désigner de belles jambes) deviennent des idoles qui partagent les unes avec des politiciens et des philosophes.AVT_Daniel-Fano_3749.jpg

    Fano est désigné par son biographe comme un auteur expérimental, c’est un spécialiste de la condensation des textes, il pressure ce qu’il lit, ce qu’il voit, ce qu’il entend pour en recueillir le jus essentiel avant de l’accommoder à son goût pour nous le servir bien frais, prêt à consommer mais pas avant de l’avoir dégusté et analysé comme un grand cru classé. Une démarche à l’inverse de celle qui se répand aujourd’hui avec l’apparition des réseaux sociaux qui servent du prêt à consommer identique pour tout un chacun, fadasse à force d’avoir été vu et revu. « Facebook rend fou, le triomphe du menu fait rend tout factice : il enfonce la société occidentale dans ce que les Anglo-saxons appellent un anticlimax – il n’y a pas de mot français correspondant, alors mettons : un orgasme inversé. »

    Merci Daniel de nous avoir aussi versé cette petite rasade de nostalgie en évoquant, dans certaines séries, nos plus belles années, celles de la jeunesse, celle des années soixante. Chaque période a les idoles qu’elle mérite, nous nous souvenons des nôtres car nous étions jeunes et beaux (pas tout à fait sûr) quand nous les admirions.

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    Le livre sur le site des Éditions Traverse

     

    image.html?app=NE&idImage=257174&maxlargeur=600&maxhauteur=800&couverture=1&type=thumbnaildetail&typeDoc=4TROIS TEXTES

    Paul VALÉRY

    Louise Bottu Editions

    Les Editions Louise Bottu semblent avoir pris l’excellente habitude de publier des textes peu ou pas connus d’écrivains célèbres passés un peu de mode. Une belle occasion pour ceux qui, comme moi, ont délaissé nos classiques du début du XX° siècle un peu absents des programmes de littérature quand j’étudiais encore. Ainsi, après avoir publié un essai sur l’argent de Charles Péguy, cette maison édite un recueil de trois textes de Paul Valéry.

    Trois textes qui semblent n’avoir aucun rapport entre eux et pourtant en les assemblant on peut construire un raisonnement profond sur l’humanité, son fondement, ses principales préoccupations, son devenir.

    Le premier texte intitulé La soirée avec Monsieur Teste évoque la nature humaine profonde. Monsieur Teste est malade, il a beaucoup vécu, il pourrait paraître désabusé mais n’a-t-il pas atteint un stade de sagesse élevé ? Il semble revenu de tout ce qui permet aux hommes de briller, toutes choses factices qui ne sont que créations des hommes. Et à contre courant de la pensée générale, Monsieur Teste n’apprécie que la facilité à comprendre les choses et non pas celles qui donnent de l’importance aux hommes qui les ont conçues, par leur complexité. « Je n’apprécie en toute chose que la facilité ou la difficulté de les connaître, de les accomplir. » « … je hais les choses extraordinaires. C’est le besoin des esprits faibles. Croyez-moi à la lettre : le génie est facile, la fortune est facile, la divinité est facile. Je veux dire simplement – que je sais comment cela ce conçoit. C’est facile. »

    Le second texte intitulé : La crise de l’esprit évoque l’homme dans son environnement économique et géopolitique, l’homme comme être social vivant en groupe. L’auteur considère, en fait, plutôt l’homme européen, cet Hamlet intellectuel, qui se noie dans la fuite en avant des découvertes techniques en regrettant son passé plus rassurant. « … il a pour remords tous les titres de notre gloire ; il est accablé sous le poids des découvertes, des connaissances, incapable de reprendre cette activité illimitée. Il songe à l’ennui de recommencer le passé, à la folie de vouloir innover toujours. »

    Ce conflit entre passé et futur, entre ordre et désordre, est souvent vecteur de conflit, de guerre. La guerre s’achève toujours par une paix même relative, ainsi l’auteur pense qu’il est plus facile de passer de la paix à la guerre que l’inverse. « Son Esprit affreusement clairvoyant contemple le passage de la guerre à la paix. Ce passage est plus obscur, plus dangereux que le passage de la paix à la guerre. » Il est aisé d’admettre que les va-t-en guerre passent plus facilement à l’acte et parviennent plus facilement à leurs fins que les diplomates chargés de réconcilier les belligérants.880000-france-paul-valery.jpg?modified_at=1464367789

    Cette réflexion sur la vie en groupe, sur l’organisation sociale, amène l’auteur à se poser la question de l’avenir de cet Hamlet européen qui, à terme, pourrait voir sa prééminence s’étioler au profit de la masse asiatique. Paul Valéry formule même cette pensée qui pourrait-être prémonitoire : « L’Europe deviendra-t-elle ce qu’elle est en réalité, c’est-à-dire : un petit cap du continent asiatique ? »

    Après avoir traité de l’homme et de son environnement, de l’économie, des choses nécessaires et utiles à la vie en groupe, l’éditeur a choisi de présenter un texte sur ce qui est inutile mais peut-être nécessaire aux hommes comme individus et comme membres d’un groupe social :  Notion générale de l’art.

    « Le mot ART a d’abord signifié manière de faire, et rien de plus. » Pour l’auteur l’art serait donc ce qui est parfaitement inutile à la vie des individus, ou des groupes d’individus, mais qui ferait vibrer ses sens, créerait des émotions, provoquerait toutes sensations inutiles mais agréables. Cette notion d’inutilité différencierait l’art de l’artisanat qui est production de biens utiles et même nécessaires et de l’Esthétique qui est la forme intellectuelle de l’art. Mais l’art peut devenir marchandise…

    Trois textes courts qui soulèvent de nombreux problèmes et qui pourraient être prétextes à de bien longues dissertations en considérant la vie de l’homme dans sa globalité : son essence profonde, son environnement et les organisations sociales qu’il a fondées et enfin le plaisir spontané ou éduqué. Au lecteur de trouver le fil rouge qu’il voudra tisser entre ses textes.

    Le livre sur le site des Éditions Louise Bottu

     

    journal2016radie%CC%80re.jpgJOURNAL 2016

    Thierry RADIÈRE

    Jacques Flament Editions

    Depuis 2015, Thierry Radière multiplie les publications, c’est le neuvième livre de lui que je lis depuis cette date, il écrit depuis très longtemps mais ne publie régulièrement que depuis quelques années Il s’essaie à plusieurs genres littéraires de la poésie à la nouvelle en passant par des récits courts ou longs et d’autres formes encore.  Je connais virtuellement Thierry depuis quelques années, non seulement j’ai lu la plupart de ces derniers écrits mais je le croise régulièrement sur les réseaux sociaux.

    Cette fois, il se livre à un nouvel exercice, le journal, il a ainsi écrit et publié le récit de son année 2016, racontant sa famille, surtout son épouse avec laquelle il partage la passion de l’écriture (j’ai eu le plaisir de lire le livre qu’elle a consacré à son père qu’elle n’a pas connu, le musicien de jazz Elek Bacsik), sa fille qu’on voudrait voir définitivement guérie de la maladie qu’elle subit depuis sa naissance, mais surtout de sa passion pour l’écriture à laquelle il consacre beaucoup de temps depuis son adolescence.

    C’est une impression étrange de lire sous la plume d’un auteur qu’on connait un peu, des informations, des réflexions, des anecdotes sur d’autres auteurs ou des éditeurs qu’on a eu l’occasion de lire, des auteurs et des éditeurs que parfois on connait un peu par les réseaux sociaux et même parfois des auteurs et éditeurs qu’on connait ou qu’on a eu l’occasion de rencontrer. J’ai ainsi eu l’impression de pénétrer par effractions dans un cercle où je ne serais pas forcément toléré, le cercle des poètes toujours bien vivants, le cercle des poètes qui n’encombrent pas les rayons des librairies, le cercle des poètes talentueux qui se débattent pour faire vivre leurs œuvres.

    J’ai aussi eu une étrange sensation d’intimité, j’ai eu l’impression, à la lecture de ce livre, de faire un petit peu partie du cercle amical de Thierry car outre l’histoire de son épouse et celle de sa fille, j’ai aussi parfois eu l’occasion d’échanger avec des gens qui font partie des amis de Thierry. Il ressort ainsi de cette lecture une certaine familiarité avec l’auteur, une familiarité qu’il nourrit avec les anecdotes qu’il rapporte dans son journal.Radi%C3%A8re-Thierry-e1406018153430.jpg

    Mais ce qui importe le plus c’est tout ce que l’auteur raconte sur sa manière d’écrire, son inspiration, les gens qu’il aime lire et qu’il apprécie particulièrement. Et, là aussi, j’ai constaté que nous avons des lectures communes, des coups de cœur communs pour certains textes, le même respect pour le talent de certains auteurs que nous aimons lire. J’ai ainsi eu l’impression de faire partie de la même famille littéraire que Thierry mais comme lecteur seulement. Il faut bien des lecteurs pour faire exister les auteurs.

    Ce texte a été pour moi une immersion dans le clan Radière, dans son univers littéraire, dans son intimité d’auteur, dans ses joies et déceptions de publiciste et dans ses états d’âme. Je ne pensais pas qu’un journal pouvait prendre une telle dimension. Je connais maintenant mieux la passion d‘écrire de Thierry mais aussi son asservissement à cette passion et à la nécessité viscérale de la partager en publiant ses écrits pour ses lecteurs et en les échangeant avec d’autres auteurs. Lire un journal dont on est si proche, c’est aussi une façon de remonter le temps et de faire revivre certaines lectures qu’on a particulièrement appréciées, de revoir certains auteurs pour lesquels on a de l’amitié. Alors, j’attends déjà le Journal 2017.

    Le livre sur le site des Éditions Jacques Flament

    Sans botox ni silicone, le blog de Thierry Radière

     

  • LECTURES ESTIVALES 2017: FRAÎCHEUR DE LA POÉSIE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    L’été 2017 n’a, jusqu’à maintenant, pas été avare de calories, aussi pour vous apporter un peu de fraîcheur, j’ai choisi de vous proposer une belle ration de poésie à lire à l’ombre d’un gros arbre pas trop loin d’une nappe d’eau avec, à portée de la main, une boisson bien fraîche. Je suis convaincu que les recueils de Cécile Guivarch, Éric Dejaeger et Jean Marc Flahaut vous désaltéreront et vous réjouiront.

     

    s189964094775898902_p830_i1_w1653.jpegSANS ABUELO PETITE

    Cécile GUIVARCH

    Les Carnets du Dessert de Lune

    « Cécile Guivarch,…, sonde encore une fois la mémoire familiale. Entre les questions sur sa langue, ses langues, elle évoque un secret de famille… » Dans un court recueil de poésie constitué d’une partie en vers, en général sur la page de gauche, et d’une partie en prose, en regard sur la page de droite, elle évoque l’histoire de sa famille, l’histoire tue à jamais, l’histoire qui lui colle aux doigts depuis l’âge de neuf ans, l’histoire qu’elle réussit enfin à mettre en poésie. « J’écris ce début depuis mes neuf ans mais il me glissait des doigts. Le voilà qui me revient aujourd’hui. J’ai toujours neuf ans. Ma Maman a un peu vieilli. Mers enfants ne me croient pas mais j’ai neuf ans. »

    En vers, elle raconte le grand-père, celui qu’elle n’a pas connu, celui qui a fui vers une île participer à une autre révolution après l’échec de sa guerre en Espagne.

    « La rivière a emporté les lettres

    Elles ont nagé en suivant ton bateau.

    Tu as fui sans vraiment fuir. »

    En prose, elle évoque le pays où elle vit, le pays dont sa mère a difficilement apprivoisé la langue, où sa grand-mère n’a jamais oublié le grand-père exilé. « Mon grand-père n’est pas mon grand-père. Le vrai je ne le connais pas. N’est jamais revenu. Ne reviendra jamais. Enfermé sur une île.»

    Elle raconte le pays où elle vit, le pays qu’elle a quitté, où elle semble retourner pour les vacances, le mélange des langues : « Mes cousins parlent galicien. Je leur réponds en français. En espagnol. Une barrière de langue. Nous ne vivons pas sur la même bande de terre. Mais nous sommes de la même lignée », sa double culture, ses racines mélangées et pas forcément bien connues, son appartenance à plusieurs nation et peut-être à aucune, seulement à une famille à géométrie complexe. « L’espagnol est langue de mes ancêtres, celle qui nourrit mon sang. Pourtant j’y suis étrangère. »

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    C’est une belle histoire personnelle mise en mots avec beaucoup de finesse et de talent, seul l’essentiel est dit est pourtant ce texte court peut inspirer une longue réflexion sur la famille, la nation, l’exil, l’intégration, la multiculture, …., « La frontière est une ligne invisible. D’un côté la France de l’autre l’Espagne. Et ce n’est plus la même langue. »

    C’est aussi, en filigrane, l’évocation de la guerre d’Espagne et de ses conséquences ravageuses, désastreuses pour de nombreuses familles

    « Même les oiseaux se taisaient.

    Les uns, les bouches pleines de terre,

    disparaissaient dans de grandes fosses.

    Les autres ne pouvaient pas rester. »

    Et surtout un très beau texte, très bien construit, qui dégage beaucoup d’émotion sous la plume de cette femme qui aura toujours neuf ans, l’âge auquel elle a appris que son grand-père chéri n’était pas le grand-père que sa grand-mère avait toujours aimé. « J’ai neuf ans je me demande comment on peu vivre avec une branche en moins dans son arbre. »

    Le livre sur le site des Carnets du Dessert de Lune

     

    Dejaeger.jpg?height=400&width=265STREETS (Loufoqueries citadines)

    Éric DEJAEGER

    Gros Textes

    Dans ce recueil, Éric Dejaeger nous invite à parcourir les rues d’une ville imaginaire, quatre-vingt-dix-neuf rues qu’il décrit chacune à travers un poème qui donne le sens du nom de chacune d’elle. Il nous convie à traverser sa ville comme on traverse sa vie, en rencontrant mille aléas. Le poète, même s’il a mis un peu d’eau dans son vitriol, conserve un regard perçant sur tout ce qui l’entoure car :

    Dans la Rue

    des Etoiles Filantes

    Il ne faut pas marcher

    le nez en l’air…

    Et si on ne marche pas le nez en l’air, on peut faire de drôles de rencontres, on peut même se rencontrer soi-même.

    On a constamment

    l’impression

    d’avancer

    à la rencontre

    de soi-même…

    Les réflexions du poète sont souvent drôles, parfois surréalistes, souvent très pertinentes, quelquefois sarcastiques mais toujours très justes. Et dans certains poèmes, il laisse même sourdre un certain sarcasme à propos des philosophes et ses poètes qui ne font pas toujours honneur à leur art.

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    est l’une des moins

    fréquentées

    mais des plus

    encombrées.

     

    La Rue du Poète Classique

    est perpendiculaire

    en son milieu avec

    la rue du Poète libéré.

    Un petit clin d’œil au surréalisme dont Eric est, comme chacun le sait, l’un des grands prêtres.

    La Rue du Surréalisme

    commence quelque part

    & finit

    On ne sait où.

    Un signe de complicité aux épicuriens

    La Rue de la Soif

    est plus courte

    de la ville

    mais elle paraît

    excessivement longue

    à certains.

    Et un bon coup de pied aux fesses des politiciens qui embrouillent trop souvent la vie des poètes et des philosophes.

    Il est assez dangereux

    de s’aventurer

    dans la Rue des Politiciens :

    il faut éviter

    les coups de langues de bois

    les jets de pot-de-vin

    les rafales de fausses promesses

    & autres armes

    De destruction massive

    De la démocratie.

    Un recueil drôle, inventif, impertinent, même si l’auteur y fait preuve de moins de virulence que dans des textes précédents, tout est plus doux, plus insidieux peut-être ? Une rupture ? Plus certainement un écart temporaire, un détour, une pause rafraîchissante… au final un bon moment de lecture en harmonie avec les douces journées de printemps qui ont accueilli cette publication.

    Le livre sur le site de Gros Textes

     

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    Jean Marc FLAHAUT

    Les Carnets du Dessert de Lune

    Dans ce petit recueil de poésie narrative, construit de vers très libres, extrêmement concentrés, chaque mot ayant son utilité, sa signification, son poids, sa musique, Jean Marc Flahaut exprime un doute très profond. Il doute de lui et de son art, il doute de la poésie, il doute de la capacité des lecteurs à comprendre la poésie, il doute même d’être capable de faire comprendre au lecteur la nécessité de la poésie, son sens profond, son utilité. Il doute de l’art, de son art, de la capacité des autres à comprendre l’art.

    Ce doute le laisse oscillant en une incertitude schizophrénique entre celui qui écrit et celui qui range les papiers, entre le poète et le tâcheron :

    « Il y aarton4731.jpg

     

     

    deux hommes en moi

    l’un écrit

    l’autre pas il lit – il classe – il range il trie »

    Mais ce doute l’entraîne aussi dans une forme de paranoïa sclérosante, l’empêchant de proposer ces textes par crainte de la cohorte de tous les refus.

    « peur du libraire

    qui refuse de vendre mes livres

    peur de l’éditeur qui refuse de prendre mon manuscrit

    peur du lecteur

    qui ne lira jamais aucun de mes poèmes

    peur… »

    Auteur convaincu de son talent, il est aussi persuadé du bienfondé des critiques négatives de ses détracteurs, nourrissant ainsi sa vision schizophrénique de son moi écrivain.

    « …

    il pense

    qu’il est à la fois

    le tueur et la cible

    l’antidote et le poison

    … »

    Il reste alors avec ses doutes et ses frustrations, espérant toujours le livre qui changera tout, le regard des autres et l’estime de soi.

    « ce livre

    que je voudrais écrire

    et tous ceux que j’ai écrits

    pour m’en approcher »

    Mais je suis convaincu que Jean Marc Flahaut est persuadé qu’il a du talent et qu’il affecte de douter de lui et de son art pour faire comprendre qu’on ne le juge pas à l’aune de ses qualités.

    « c’est fou

    ça n’a l’air de rien

    mais ça dit tout »

    Le narrateur réalise un véritable exercice d’autodérision instillant un doute sur son art pour, au contraire, démonter qu’il est bourré de talent et que ses textes méritent toute la considération des lecteurs et des éditeurs. Ils sont déjà nombreux à le lire et à l’apprécier à l’aune de son talent réel et je ne suis certainement pas le premier à être convaincu qu’il n’est surtout pas un « Bad Writer » !

    Le livre sur le site des Carnets du Dessert de Lune

  • LECTURES DU PRINTEMPS 2017: LES AFFRES RELIGIEUSES AU MOYEN-ÂGE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Pour ma dernière rubrique printanière, publiée avec un peu de retard, je vous propose un roman original qui évoque avec une certaine virulence les mœurs cruelles du Moyen-âge, notamment celles de l’église catholique que l’auteur n’affectionne vraiment pas. L’amour courtois semble bien ne pas être l’apanage de toutes les belles dames et beaux seigneurs.

     

    51Ci8%2BK5Y9L.jpgLA FÊTE DES FOLS

    Camille COLMIN STIMBRE

    Editions du 38

    Au tournant des XIV° et XV° siècles, en plein cœur de la Guerre de Cent Ans, entre Maine, Anjou et Vendée, une jeune viking emportée par un nobliau local cherchant à venger des pauvres hères cruellement massacrés par la bande à laquelle elle appartenait, essaie de s’intégrer à la culture française pour devenir une parfaite châtelaine, une bonne épouse, une bonne mère, une chrétienne suffisamment acceptable pour les autorités religieuses particulièrement intransigeantes sur ce sujet.

    Swanhilda, fille d’un chef viking venu rançonner et étriper les pauvres gens habitant sur les berges de la Loire a été élevée comme un garçon, dans la tradition de son île voisine des côtes norvégiennes. Elle ne connaît que les lois de la nature, la liberté des mœurs et la force qu’on impose aux autres. C’est une fille libre soumise à aucune religion si ce n’est à celle des ancêtres et des dieux qui donnent la victoire au combat. Sa troupe a été surprise, les guerriers ont été cruellement martyrisés et exterminés, elle, elle a été conduite dans un couvent pour devenir l’épouse de Geoffrey de Laval (Geoffrey du palindrome) qui est tombé follement amoureux de cette belle nordique.

    Sur fond de querelles entre factions agissant pour le compte des Capétiens, des Plantagenets, des Bourguignons ou encore des Armagnacs, Camille Colmin-Stimbre échafaude un roman médiéval qui n’a pas grand-chose à voir avec les romans de chevalerie que nous avons déjà pu lire. Dans son texte la violence à force de loi mais ne elle ne sert pas qu’à ça, elle peut aussi devenir divertissement ou même spectacle, la cruauté et le cynisme sont choses courantes, la paillardise et les gauloiseries les plus rudes font partie intégrales des mœurs quotidiennes. Ils sont bien loin l’amour courtois et les chansons des troubadours, l’église, d’après l’auteur, a perverti les populations depuis des lustres déjà et déversé le vice et la violence partout dans le pays.

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    Camille Colmin Stimbre

    Camille Colmin-Stimbre n’aime pas les religions, particulièrement la religion catholique, il bouffe du curé à longueur de pages, les accusant des paillardises les plus orgiaques, des violences les plus cruelles, de tueries massives, de tortures, de viols, de spoliation, d’accaparement et de toutes les perversions possibles. Il reproche aux religieux d’avoir castré les hommes comme les femmes, de les avoir privés du plaisir de la chair, de les avoir condamnés à vivre sous l’emprise de la terreur et de la peur de connaître une vie de souffrance et de douleur dans l’au-delà. Il accuse l’église d’avoir engendré une société de pleutres, de pervers, de fourbes et de félons capables des pires atrocités. Il lui reproche vertement d’avoir remplacé le plaisir et l’amour par la guerre et la violence. « Le spectacle des jeux de l’amour et du sexe serait, en général, plutôt réjouissant, celui de la guerre et de la violence religieuse absolument effrayant. Lequel des deux nous est le plus souvent offert ? »

    Dans le beau pays de France, contrairement aux froides contrées nordiques, la religion a ainsi condamné le plaisir et le sexe et prôné la violence et la guerre et pourtant la belle Swanhilda semble bien être le personnage le plus sain, le plus équilibré et le plus exemplaire de ce roman. Et cette situation n’est pas près de s’inverser, les stigmates de l’enseignement religieux sont trop profondément incrustés dans les corps et les cœurs pour que les esprits libres obtiennent grâce auprès des sicaires de l’église. « La haine du catholique par les esprits libres n’était pas près de disparaître ! »

    Juste une histoire pour raconter la face cachée de notre Histoire médiévale. Juste une histoire pour bien montrer que les tares actuelles de notre société enfoncent leurs racines bien profondément dans la nuit de l’Histoire.

    Le livre sur le site de l'éditeur

  • LECTURES DU PRINTEMPS 2017 : DÉSÉQUILIBRES

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    par Denis BILLAMBOZ

    J’ai choisi de réunir ces deux romans sous le thème du déséquilibre, j’aurais pu tout aussi bien parler de fragilité pour présenter ce roman de Françoise Steurs, presque un documentaire sur l’acuité créative de ceux qui sortent de la norme cartésienne, du jugement commun, et celui de Joan Didion qui évoque le sort d’une femme obsédée par la recherche de sa fille qui s’est enfuie avec des révolutionnaires. Le livre de Didion n’est pas une nouveauté mais seulement une réédition, ce qui ne retire rien à cet excellent texte que je tenais à vous présenter.

     

    cover-desequilibres-ordinaires-19022017.jpg?fx=r_550_550DÉSÉQUILIBRES ORDINAIRES

    Françoise STEURS

    Cactus inébranlable éditions

    C’est avec beaucoup de sensibilité, beaucoup de fraîcheur dans son écriture, que Françoise Steurs fait raconter à un médecin du SAMU social sa rencontre avec Max sans-tête. Françoise, elle travaille avec des jeunes pas tout à fait comme les autres, des jeunes qui voient le monde différemment, qui l’appréhendent autrement. Comme Max qui échappe à toutes les contingences sociales, vit dans le plus grand désordre, mange n’importe quoi, se néglige. Il ne pense qu’à faire des photos des gens de son quartier qu’il capture régulièrement, à heure fixe, dans un vieil appareil bricolé. « Max n’a que ça en tête : capter la vie qui passe autour de lui. Reproduire ces scènes de la vie quotidienne. A l’infini. En extraire des instants dans l’obscurité de la chambre noire ».

    Un voisin porte plainte, Max va trop loin, il n’a aucun sens de l’hygiène, un médecin du SAMU social passe le voir et découvre des piles de photos, toujours les mêmes, floues mais prodigieusement expressives. Elles sont différentes des clichés habituels, elles expriment une autre vision du monde. Le Doc est subjugué par cette perception des personnages qui expriment une grande sensibilité en même temps qu’une expression artistique très pointue. « Cet homme n’est pas juste bon à être enfermé dans une maison de soins. Il est capable de marquer la différence entre le jour et la nuit, il cuisine tous les jours et n’est pas agressif ». Il décide de le suivre et le convainc d’exposer ses œuvres, commence alors une épopée épique qui conduira le Doc à se remettre en question et à se demander lequel des deux est du bon côté de ce qu’on définit habituellement comme la norme.

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    Françoise Steurs

    Un très bon texte sur la différence, en l’occurrence sur ceux qu’on prend pour des attardés mentaux, des dérangés du ciboulot, des gens un peu fous qui, souvent, possèdent une acuité artistique et une créativité très affutées. Max n’a pas une logique très cartésienne mais son intuition est peut-être bien supérieure à l’intelligence de beaucoup. Les conseils qu’il donne au Doc pour choisir une bonne photo pourraient servir aux lecteurs à la recherche d’un bon livre dans une bibliothèque ou une librairie. L’intuition est peut-être la meilleure conseillère quand elle s’appuie sur une perception fine et sensuelle. « Il faut pouvoir piocher, se laisser surprendre au détour d’une image. Etre happé. Ne s’intéresser qu’à une seule. Et tant pis pour les autres. C’est comme à la brocante. Tu te balades sans idée précise dans la tête. Quand, soudain, un objet attire ton regard. Tu t’arrêtes. Tu regardes encore. Tu t’approches de la chose. Tu la touches. De tes yeux, avec tes mains. Tu t’imagines quelque part… » Ce n’est que ça l’émotion artistique.

    Il faut le croire car « le fou dit toujours la vérité », Françoise Steurs l’a bien compris, elle est aux premières loges pour s’en convaincre.

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

     

    9782246863748-001-T.jpeg?itok=4xKJatA1UN LIVRE DE RAISON

    Joan DIDION

    Éditions Grasset

    Depuis plusieurs années déjà, Joan Didion figurait sur mes nombreuses listes de lecture, alors quand j’ai trouvé la réédition de ce livre, je n’ai pas résisté, je l’ai achetée et je l’ai lue immédiatement. Cette lecture m’a d’abord évoqué une réelle proximité avec certains écrivains latino-américains, j’ai eu l’impression que Didion avait essayé de se fondre dans le moule de la littérature sud-américaine pour donner plus de crédibilité à son histoire qui se déroule en Amérique centrale. Sa façon de raconter, l’ambiance qu’elle crée dans son texte m’ont laissé cette sensation avant, qu’en avançant dans ma lecture, en rencontrant de nouveaux personnages, américains du nord cette fois, je pense alors à Joyce Carol Oates. Une Joyce Carol qui aurait été accommodée à la sauce latino. In fine, j’ai eu l’impression de lire un texte de la fille spirituelle que cette auteure américaine aurait conçu avec un auteur sud-américain.

    Dans cette histoire, Joan Didion se fond dans le personnage de Grace, riche héritière de la famille gouvernementale d’une république bananière d’Amérique centrale dont elle gère le patrimoine après le décès son beau-père, de son mari et de son beau-frère. Sa famille maritale contrôle le pouvoir avec tous les risques que cela comporte et participe régulièrement aux révolutions rituelles qui assurent la transmission du pouvoir dans ces états surveillés étroitement par le grand voisin du nord. Grace est atteinte du cancer, elle sait que ses jours sont comptés mais elle veut témoigner, elle veut raconter ce que fut la vie de Charlotte, « la Norteaméricana », qui a trouvé refuge dans la capitale de cet état sans aucun intérêt.

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    Joan Didion

    Elle raconte l’histoire de Charlotte à partir de quelques confidences directes ou indirectes qu’elle a reçues de la part de son premier mari, de son mari actuel et de son amant qui n’est autre que son fils, de très rares documents et quelques autres témoignages moins importants. Charlotte a quitté la Côte Ouest des Etats-Unis pour une longue errance à travers le monde, voyageant parfois sans bagage, même enceinte d’un enfant décédé très vite, elle semblait incapable de se fixer où que ce soit, elle semblait fuir quelque chose ou plutôt chercher quelque chose.

    À Boca Grande, la capitale triste et sans intérêt de cette république insignifiante, carrefour de tous les trafics et points de rencontre de bien des guérilleros, Charlotte pensait, c’est du moins ce que raconte la narratrice, rencontrer sa fille, Marine, la jeune fille de dix-huit ans qui s’est enfuie avec des révolutionnaires et qui est activement recherchée par le FBI. Quand une nouvelle révolution éclate, Charlotte refuse de quitter le pays malgré l’insistance de tous ceux qui la connaissent. Pour une fois, elle a jeté l’ancre et ne bougera plus, elle attendra, elle sait que sa fille viendra là…

    Joan Didion a mixé une histoire de passion avec une histoire de révolution, peignant un tableau très réaliste de ces petits pays en permanente ébullition, un tableau habité par une héroïne en total décalage avec les autres protagonistes. Certains l’aimaient, d’autres voulaient faire la révolution, elle, elle voulait voir sa fille se moquant bien des questions de pouvoir, de son ex-mari en fin de vie, de son mari marchand d’armes et des divers mâles qui la désiraient. Et la narratrice de conclure : « Charlotte disait que sa vie était l’histoire d’une passion. Je disais plutôt qu’elle était celle d’une illusion ». Et si les deux, passion et illusion, se conjuguaient dans sa tragique destinée ?

    Le livre sur le site des Éditions Grasset

  • LECTURES DU PRINTEMPS 2017 : HOMMAGE À DANIEL FANO

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    par Denis BILLAMBOZ

    A travers cette chronique, j’ai voulu rendre hommage à Daniel Fano, un auteur qui ne connaît pas la facilité et qui a une grande élégance intellectuelle et relationnelle. Après ma première chronique de l’un de ses ouvrages, il m’a adressé un petit mot vraiment très chaleureux, je voudrais l’en remercier aujourd’hui en publiant la chronique de l’un de ses ouvrages et la chronique d’un texte de Roger Lahu dont il a rédigé la préface.

     

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    DE LA MARCHANDISE INTERNATIONALE

    Daniel FANO

    Les Carnets du Dessert de Lune

    Un livre d’images sans image, un livre qui fait défiler des images comme un zappeur excité qui prendrait plaisir à suivre plusieurs polars en même temps sur un seul écran de télévision, des personnages qui meurent plusieurs fois comme les héros des jeux vidéos dotés de plusieurs vies, un condensé de tous les poncifs que les auteurs de polars ont abondamment utilisés : les belles américaines : Buick, Pontiac, Chevrolet…, l’artillerie utilisée sur tous les théâtres de guerre de la seconde moitié du XX° siècle - la liste est trop longue pour que je me hasarde à dégainer le moindre flingue -, les bas résilles, les guêpières, les seins en obus… et pour corser le tout l’inventaire de toutes les tortures les plus sadiques inventées par le auteurs de romans noirs et de polars américains principalement. Dans ce texte, Daniel Fano semble avoir voulu concentrer autour de son personnage principal, Typhus ou Monsieur Typhus selon les époques, toute la substantifique matière qui a fait le succès de ces romans.

    L’auteur a d’ailleurs la délicatesse et l’amabilité de guider le lecteur dans ce dédale de violence cynique et sadique, Typhus le personnage central, un peu fantastique, un peu copie de héros des polars de série, est inspiré par celui du roman de Richard Stark « Rien dans le coffre » qui a été très librement adapté par Jean-Luc Godard dans « Made in USA ». Tous les autres personnages, doués eux aussi de qualités fantasmatiques, font penser à la bande d’un Inspecteur Gadget cruel et sanguinaire. Ils sont tous inspirés par des textes, romans, BD, ayant nourri les lectures de l’auteur.

    Cette joyeuse troupe de laquelle l’auteur a extirpé « systématiquement tout ce qui pouvait ressembler à de l’émotion », arpente toute la planète et notamment tous les champs de guerre et les théâtres de conflits plus ou moins larvés où les coups les plus tordus ont été fomentés pour faire triompher des causes moins glorieuses les unes que les autres. Ainsi, la fiction la plus folle, la plus déjantée rejoint la réalité la plus cruelle, la plus cynique. Juste pour l’exemple : « Maintenant, lui briser les dents, les tibias, lui ouvrir le ventre, qu’elle répande ses entrailles sur la moquette : une telle férocité ne lui paraît pas si folle que ça ».

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    Daniel Fano

    Daniel Fano prend le risque d’égarer le lecteur et le confesse : « Il n’en restait pas moins vrai que, dans cette aventure, la façon dont les éléments narratifs étaient juxtaposés ne manquait de défier toute logique ». Mais, in fine, celui-ci comprendra bien qu’à travers ce vibrant hommage au roman noir, l’auteur ne cherche qu’à mettre en évidence la folie sanguinaire de l’humanité et la cruauté que certains sont capables de déployer pour atteindre des objectifs bien misérables.

    « Ce ne sont pas des héros et héroïnes classiques, …, ils changent constamment de physique (de sexe, d’apparence), de comportement, passent d’une idéologie à l’autre, ce sont comme des acteurs qui enchaînent des rôles, qui incarnent ou combattent la sauvagerie fondamentale de l’homme (et de la femme) de plus en plus banalisée dans notre société de consommation (de colonisation) ultime ».

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    CVT_Petit-traite-du-noir-sans-motocyclette-sauf-une-i_2249.jpgPETIT TRAITÉ DU NOIR SANS MOTOCYCLETTE (sauf une in extremis)

    Roger LAHU

    Les Carnets du Dessert de Lune

    « Sombre.

    il fait sombre, très, dans mes alentours »

    Dès les premiers mots de ce recueil, le narrateur donne le ton, il est dans le noir complet, ne voyant, ne ressentant rien, sauf une mouche qui vient déranger sa quiétude angoissée. Pas de doute « ch’us mort » pense-t-il, trucidé par un coup de couteau, « une lame d’acier plantée droit net et sans bavure… » Le décor est dressé, le narrateur laisse libre court à sa créativité et à sa fantaisie. Daniel Fano, le brillant préfacier dont je viens de lire deux recueils, explore les pistes possibles pour décrypter ce texte très libre dans lequel l’auteur s’est affranchi de la ponctuation, de l’usage des majuscules et de la rigueur des césures en fin de paragraphes. Des fausses pistes peut-être mais pas si fausses qu’il pourrait y paraître. C’est au lecteur de trouver son chemin dans ce texte d’une grande richesse émotionnelle et sensitive.

    Pour moi, je pense que l’auteur, pensant avoir passé le cap de la moitié de sa vie, commence à se préoccuper de ce qu’elle sera après la mort. Pour ce faire, il nous emmène dans l’angoisse que connaît certainement une bonne partie de ceux qui ont choisi la crémation : la terreur d’être enterré vivant. Il paraîtrait qu’on aurait trouvé des cercueils avec des traces de griffures d’ongles sous le couvercle… Il imagine alors un mort/vivant qui ne sait pas s’il est mort ou vivant, s’il survit ou s’il est ressuscité des morts dans une autre vie.

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    Roger Lahu

    Il n’évoque pas la proximité de la mort, ses environs, comme Ooka l’a fait dans « Les Feux », il ne familiarise pas avec elle comme Sarramago dans « Les intermittences de la mort », il ne lui donne pas non plus la parole comme Zusak dans « La voleuse de livre ». Non, il l’évite, la fuit, l’élude, s’éclipse. Il faut chercher entre les lignes l’angoisse que l’auteur semble connaître car il ne parle jamais, ou si peu, de la mort, de la résurrection, du néant, il parle sans cesse d’autres choses pour vaincre cette angoisse, ironisant sur son état, « agoniser de son vivant c’est déjà assez « déplaisant » mais agoniser mort ça vire corvée », se réfugiant dans un long monologue qui le ramène, le plus souvent, à son enfance à son enfance quand la mort ne le concernait pas encore.

    « quand j’étais petit mon pépé préféré à moi il était déjà

    proche d’un certain noir

    qu’on appelle « la mort » mais je ne le savais pas et c’était

    « très bien

    comme ça » il était très vivant dans la couleur des

    Jours d’alors…. »

    L’écriture, les mots comme les images d’un film d’horreur (« La nuit des morts vivants »), les mots transformés en langage des morts/vivants, les mots en forme de questions, sont un véritable refuge pour dissimuler les angoisses, repousser à plus tard ce qui adviendra inéluctablement en évitant de se laisser enterrer vivant.

    « dans le noir tu écris en toute impunité

    les mots sont sourds muets

    une bouche d’ombre les gobe comme des petits

    apéricubes aux olives

    noires évidemment

    et elle ricane elle ricane elle ricane »

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

  • LECTURES DU PRINTEMPS 2017: UN PETIT BIJOU

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    par Denis BILLAMBOZ

    Cette chronique ne concerne qu’un seul opus car je n’ai pas trouvé un autre ouvrage que j’aurais pu associer avec ce remarquable livre illustré proposé par Jean-Louis Massot aux Carnets du dessert de lune. Encore une production remarquable de cette maison d‘édition petite seulement par la taille! Le texte de Saïd Mohamed est tout aussi remarquable que les dessins de Bob de Groof qui l’accompagnent. Un petit bijou !

     

    61SqO5xDF7L.jpgLE VIN DES CRAPAUDS

    SAÏD MOHAMED

    Les Carnets du dessert de lune

    A l’orée du printemps, Les Carnets du dessert de lune gâtent ses lecteurs après le très beau poème, l’ « Exode », de Daniel de Bruycker magnifiquement illustré par des photos de Maximilien Dauber, il leur propose ce recueil, grand format cette fois, de Saïd Mohamed tout aussi magnifiquement illustré par des linogravures de Bob De Groof. Des illustrations en blanc sur noir qui montrent des personnages fantasmagoriques effrayants, tout en rondeur, avec des grands yeux ronds hébétés, inhumains, des personnages agressifs et des personnages qui subissent l’agressivité des précédents. Un monde fantastique et violent qui symbolise notre société où les puissants terrorisent les faibles.

    Ces dessins de monstres effrayants illustrent à merveille la douleur et le désespoir que Saïd Mohamed éprouve après toutes les guerres et tous les attentats qui ensanglantent notre monde.

    « Je n’ai pas souvenir d’un instant de paix,

    Chaque jour déverse son lot guerrier

    Et nous maintient la tête sous l’eau.

    Nous devons cesser de croire possibles la beauté et

    L’amour. »

    Et, il accuse ceux qui tirent les ficelles et profitent de toutes les horreurs perpétrées pour asseoir leur pouvoir et leur fortune.

    « Nous buvons le fiel du vin des maîtres,

    La corde sur le cou, attendons à leurs pieds »

    Le désespoir l’emporte aux confins de l’humanité, là où même le pardon n’est plus possible, là où pardonner n’a même plus de sens.

    « Je crains ne jamais pouvoir donner le pardon

    A l’œuvre de l’enfer. »

    Non content de s’en prendre aux faiseurs de guerre, à ceux qui tirent les ficelles, il s’en prend à sa mère à qui il reproche, atteignant le fond de l’abîme du désespoir, de l’avoir mis au monde.

    « Mère, pourquoi n’as-tu pas pris tes précautions

    Quand à mon père tu t’es jointe ?

    Pourquoi comme un chat ne m’as-tu pas

    Au fond d’un sac jeté, et aussitôt noyé ? »

    Et si la mère n’a rien fait pourquoi Dieu ne l’a-t-il pas fait ?

    « Dieu, je n’ai jamais prononcé ton nom.

    Je t’ai maudit, chien de ta mère pour en aveugle

    M’avoir conduit dans un monde que je renie. »

    Tout le venin a été craché, « Pas dit qu’on boirait de ce vin-là » comme l’écrit Cathy Garcia dans sa préface mais on a envie de savoir jusqu’où le poète plongera dans son désespoir. Jusqu’au nihilisme le plus suicidaire peut-être.

    « Mange ton fils, amère humanité

    Et pose-lui le couteau sur la gorge. »

    Dans sa postface, Saïd Mohamed précise que « Le vin des crapauds a été écrit en grande partie pendant la première guerre d’Irak, de 1990-91 » et qu’il lui « est apparu essentiel de republier l’ensemble de ces textes » « devant les événements récents et ceux à venir... » Il ne veut pas seulement parler des horreurs des attentats mais aussi de la façon d’attribuer ce qui n’est qu’un plan pour détruire les vieilles civilisations en les assujettissant mieux aux lois du marché, à un Nouvel Ordre Mondial, l’Axe du Mal.

    Le livre sur le site de l'éditeur

    En savoir plus sur Saïd MOHAMED

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