VIENT DE PARAÎTRE (l'actualité du livre par DENIS BILLAMBOZ)

  • LIRE AU PRINTEMPS 2017: APRÈS LA DÉTENTE, LA RÉFLEXION

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Après vous avoir offert deux romans bien guillerets, je vous propose cette fois une rubrique beaucoup plus sérieuse dans laquelle j’ai regroupé une réflexion de Philippe Jaffeux sur l’écriture qui n’est pas capable de répondre à l’attente de tous et surtout de ceux qui ont perdu une partie de leur possibilité physique, et une étude biographique de Pierre Somville sur l’œuvre Brasillach. L’homme a eu un parcours odieux, on peut tout de même lire son œuvre pour essayer de comprendre.

     

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    Philippe JAFFEUX

    LansKine

    Quand j’ai découvert ce livre, j’ai cru que le titre était une invitation : « Entre », viens dans mon texte, viens dans mes lignes, viens dans mon histoire et après avoir lu quelques pages, j’ai compris que ce « Entre » n’était pas un verbe mais la préposition qui désigne un intervalle entre deux éléments. L’intervalle qui est le sujet proposé par l’auteur dans son texte, une suite de phrases, des vers libres, mis bout à bout avec pour seule ponctuation des espaces variables aléatoires. « Entre est ponctué à l’aide d’une paire de dés. Les intervalles entre chaque phrase s’étendent donc entre deux et douze coups de curseur ». Le hasard, le hasart selon l’auteur, joue un rôle déterminant dans ce texte : « Entre est un texte aléatoire qui est accompagné par l’empreinte de trois formes transcendantes : le cercle, le carré et le triangle ». Trois formes qui font comme des trous dans le texte, des espaces réservés pour inclure des illustrations ou d’autres choses.

    Pour tenter de comprendre cette proposition bien énigmatique, il faut connaître un peu Philippe Jaffeux, je le connais moi-même très peu, et surtout le formidable travail qu’il a entrepris pour inventer une écriture accessible aux personnes à motricité très réduite. J’ai donc lu ce texte comme une suite de son travail, une suite proclamant la mort de l’écriture traditionnelle :

    « Une réunion de trous pleurent un enterrement de l’écriture »

    « Entre » serait donc les intervalles dans lesquels s’inscrit l’histoire qui aurait déserté le texte inaccessible par la faute d’une écriture vaine.

    « Onze nombres mesurent des intervalles qui racontent l’histoire d’un jeu »

    « Elle évoque une écriture décomposée pour raconter l’histoire d’un espace essentiel »

    Il y a dans ce texte comme un chant de désespoir, de déception, d’amertume devant cette écriture en ruine qui ne permet pas à l’auteur de s’exprimer.

    « Mes mots se couchent entre des interlignes qui comprennent chaque retour de ton évolution solaire »

    « La dépouille de sa langue dévaste le terrain de mon silence »

    « J’éprouve le dégoût d’une langue qui libère mon voyage de ton histoire »

    Ne pouvant pas s’exprimer par une écriture qui ne lui est plus accessible, l’auteur trouve refuge dans les intervalles, les interlignes, les blancs entre les mots, faisant bon usage de l’adage : « il faut savoir lire entre lignes ».

    « Tes phrases sont touchées par des blancs qui se souviennent d’un fantôme »

    « Tes intervalles prennent modèle sur eux-mêmes pour reproduire une déficience exceptionnelle »

    « Elle trouve asile dans des intervalles qui soignent une écriture malade »

    « Une masse d’intervalles génèrent le courage d’un mouvement »

    « J’écris avec des intervalles qui parlent à l’alphabet d’une image »

    « Des blancs interagissent avec des étoiles qui illuminent le fond de votre angoisse »

    Il reste cependant quelques questions : l’auteur aurait-il abandonné son projet de créer une nouvelle écriture strictement numérique ? Il ne nous confie pas la réponse à cette question, peut-être le « tu » à qui il s’adresse connait-il la réponse ? Et ce « tu », il ne nous dit pas non plus qui il est : peut-être lui-même désolé devant son écran ? Peut-être son complice, le seul habitant de son écran, le curseur, celui qui détermine les espaces, leur place, leur forme, leur taille ?

    Un texte qui finalement déborde de questions, un texte intelligent, trop peut-être pour ceux qui n’ont jamais connu la nécessité de trouver un autre système scriptural pour se raconter par l’écrit.

    Le livre sur le site des Éditions LansKine

    Le site de Philippe JAFFEUX


     

    somville.jpgBRASILLACH ÉCRIVAIN

    Pierre SOMVILLE

    Académie Royale de Belgique

    Quand j’ai vu cet opuscule biographique traitant de la vie de Brasillach et surtout de son œuvre, je n’ai pas pu m’empêcher de le prendre. J’avais très envie d’en savoir plus sur ce personnage tellement agoni dont il ne reste que l’image la plus sombre, j’avais envie de comprendre un peu mieux comment peut-on être un écrivain talentueux et sombrer dans l’horreur la plus abjecte ? J’ai profité de cette occasion pour pousser un peu plus la porte qui me masquait ce personnage si odieux, encore trop mystérieux pour moi dont je ne connais toujours pas l’œuvre. Je voudrais suivre l’auteur quand il dit : « C’est l’écrivain justement que je veux évoquer. Sans rien omettre de ce qui a été dit, il faut cependant changer de registre et envisager l’œuvre, et dans l’œuvre, ce qui reste, contre vents et marées. »

    J’ai découvert un individu au parcours presque banal pour un intellectuel agrégé de lettres, issu de Normale Sup’ : naissance dans le Roussillon, adolescence à Sens, études à Paris, à Louis le Grand, parcours plutôt classique pour un brillant littéraire de cette époque. Parcours qui emprunte vite le chemin de l’extrême droite, celui de l’Action Française où il signe une chronique. Lors d’un voyage en Allemagne, en 1937, il est subjugué par les fastes du nazisme, «… dans les petites rues pavées de Nuremberg et de Bamberg … c’est l’ancienne Allemagne du Saint-Empire qui se marie avec le III° Reich. Ils ne me choquent pas, cependant, ces millions de drapeaux qui décorent les façades. » En 1939, il part pour le front, est fait prisonnier mais revient bien vite et plonge alors dans la collaboration la plus totale, peut-être même la plus fanatique, là où il écrit les choses les plus abominables qui lui vaudront le triste sort que l’on connaît. Pierre Somville pense qu’il ne méritait pas la peine de mort, il prétend que « C’est le triomphe du délit d’opinion, comme aux plus beaux jours de l’Inquisition ». Je lui laisse ces propos mais je me dis que s’il avait été jugé plus tard, peut-être que la sentence eût été moins lourde. Mais je m’abstiendrai de tout jugement, je n’étais pas né à cette époque.

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    Mozart avait peut-être écrit toute son œuvre à trente-cinq ans, Brasillach, fusillé à trente-six ans, a lui aussi laissé une œuvre considérable et très diversifiée, « l’ensemble est impressionnant par la variété et l’abondance ». Publications littéraires ou journalistiques, il faut bien faire la différence entre ces deux types d’œuvres. Les articles de presses, les chroniques, les billets sont bien connus pour leur virulence et le poids qu’ils ont pesé dans son procès. Il serait plus intéressant de s’attarder sur les portraits qu’il adressés, les causeries et chroniques littéraires qui constituent peut-être la meilleure partie de son œuvre littéraire.

    Selon Somville ses romans sont peut-être moins intéressants : « En guise de bilan provisoire de tous ces univers romanesques, on constatera que, malgré les quelques moments excellents, l’action est parfois lente à démarrer, qu’il arrive aux personnages de manquer de relief, que le récit s’essouffle à force de détails descriptifs et que souvent l’ensemble, trop bien construit, fait date. » « En revanche dans les autofictions, le style se fait plus léger, plus alerte et se boit comme un vin de Loire. »

    Brasillach avait la plume, la langue, la culture, le talent littéraire mais pas, pas encore peut-être, le style et le souffle pour produire un grand roman. « C’est une belle écriture d’agrégé, et l’on reste loin de Montherlant. Plus encore de Céline ». On ne saura jamais s’il aurait pu écrire un grand chef d’œuvre ou s’il avait déjà atteint l’apogée de son art.

    Interview de Pierre Somville à propos de son livre

  • LIRE AU PRINTEMPS 2017: AUSSI POUR RIRE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Le Dilettante a depuis toujours réservé une place importante à la littérature drôle, décalée, truculente, dévergondée, … à tous les écrits qui font rire tout en posant des questions qui, elles, ne sont pas toujours innocentes et même parfois pas très drôles. Mais, tout le monde sait qu’il vaut mieux rire des petits malheurs qui nous affectent que de les grossier dans morosité. En ce printemps 2017, il nous propose deux textes qui m’ont bien amusé, un de Jean-François Pigeat qui raconte les coups tordus de malfrats pas très dégourdis et un autre de Marc Salbert qui reprend le thème de la vieillesse par la dérision, la même que celle de ses héros qui mettent la pagaille dans une maison de retraite.

     

    bingo.jpgBINGO (PÈRE & FILS)

    Jean-François PIGEAT

    Le Dilettante

    Bingo ! Gagné ! Mais pour savoir si c’est effectivement gagné, il faudra lire le livre jusqu’au bout, à ce stade je ne peux que vous dire que Bingo c’est avant tout le surnom que Jacky Bingolacci a transmis à son fils Florian. Jacky c’est un jeune homme beau comme un Apollon dont le plus grand souci est de repousser la meute des filles qui voudrait se l’accaparer au moins pour un petit moment d’intimité. Il a transmis son physique à son fils qui exerce le même magnétisme sur la gente féminine sans savoir bien gérer cette attraction.

    Bingolacci père n’est pas très attiré par l’école qu’il quitte vite, il veut devenir artiste de cinéma, prend même quelques leçons, obtient des figurations, des rôles sans importance qui ne lui permettent pas de nourrir décemment la famille qu’il fonde avec Nicole et Florian. Il tombe dans les petites combines et finit par tomber lui-même pour une banale histoire de vol de statues en bronze. En prison, petit fretin, il est repéré pour sa candeur et sa faiblesse par un vrai caïd qui lui propose un marché sous une très forte pression. Il doit déplacer un trésor de guerre dont la cache est menacée par un projet immobilier. A sa sortie de prison, il entreprend donc le transfert de ce trésor quand des malfrats s’immiscent violemment dans cette opération.

    Pendant ce temps, le fils, pas plus passionné que son père pour les études, déserte le lycée accomplissant consciencieusement mille petits boulots pour conquérir la belle dont il est follement amoureux malgré qu’elle soit en situation irrégulière et chaperonnée par trois cousins velléitaires qui n’hésitent pas à utiliser la violence pour intimider leurs victimes. Florian n’est pas le bienvenu, la cousine est promise à un gars du pays, un pays qui n’existe pas dans un pays qui n’existe plus, et elle doit être livrée intacte, vierge.Jean-Francois-Pigeat.jpg

    Le père et le fils ne se voient plus, le fils ne veut pas d’un père en taule et à sa sortie de prison le père s’est évaporé dans la nature mais les deux mondes dans lesquels ils gravitent vont finir par interférer l’un dans l’autre. Les petits malfrats de la cité vont percuter les bandits internationaux sans l’avoir voulu, coinçant dans ce combat le candide Florian qui se débat comme un lapin de garenne dans le piège du braconnier. Florian n’est qu’un amoureux transi égaré dans un grand jeu qui lui échappe totalement où les coups sont très violents et même souvent mortels.

    Un polar comme on en écrivait au siècle dernier, un Simenon sans Maigret, un McBain, on dirait que Pigeat s’est inspiré de ces auteurs et qu’il a voulu leur rendre hommage à travers ce roman très animé, bien rythmé, plus parodique que vraiment noir. Mais un roman bien de notre temps qui met en scène les mouvements révolutionnaires désagrégés mais enrichis et des petits voyous de banlieue plus forts en gueule que vraiment dangereux. L’auteur décrit ainsi la transmission du pouvoir de la marge des brigades révolutionnaires aux réseaux de trafiquants venus de l’Est.

    Pigeat ne se complait jamais dans une violence sanguinolente, il l’évoque quand c’est nécessaire mais à la limite de la drôlerie, avec plus de gouaille que de pathétisme, sans exhibitionnisme déplacé, sans complaisance outrancière, sans débordement dégoulinant d’hémoglobine. Un bon moment de détente qui fera oublier l’ambiance morose qui règne actuellement dans l’actualité.

    Le livre sur le site des Editions Le Dilettante 

     

    1507-1.jpgAMOUR, GLOIRE ET DENTIERS

    Marc SALBERT

    Le Dilettante

    Les lecteurs de ma génération, celle qui vient juste après celle mise en scène dans ce roman, reverront inéluctablement en lisant ce texte Jean Gabin, Pierre Fresnay, Noël-Noël et compagnie déguisés en vieux campagnards marchant sur le chemin de Gouillette pour accomplir leurs espiègleries, sottises et autres forfaits tous plus désopilants les uns que les autres, dans le célèbre film de Gilles Grangier « Les Vieux de la vieille ». Marc Salbert a la même verve que ce réalisateur, il dessine des personnages tout aussi truculents, hauts en couleur, au langage fleuri, au verbe haut, prompts à exploiter toutes les faiblesses de notre société pour échapper à la condition qu’on essaie de leur imposer pour qu’ils encombrent le moins possible la vie de leur progéniture devenue grande et pensant être la partie la plus raisonnable de la population.

    Dans un coin perdu du Pays d’Auge, par un beau matin, Stanislas débarque au Jardin d’Eden, une maison de retraite plutôt confortable dirigée par son fils qui ne l’attendait surtout pas, il n’avait pas vu ce père depuis bien longtemps et n’avait pas envie de renouer avec ses frasques et sa mythomanie. Stanislas n’a plus que cette solution : se faire héberger par son fils, il accuse son associé de l’avoir spolié et il vient de se faire larguer par sa dernière, jeune comme toujours, maîtresse à laquelle il avait promis un rôle qu’il ne pouvait plus lui donner car Stanislas est réalisateur de films tournés avec des budgets semblables à ceux dont dispose Jean-Pierre Mocky pour ses dernières productions. Les films de Stanislas pourraient sans aucun problème figurer dans l’inventaire dressé par Christophe Bier dans « Obsessions » (qui parait le même jour que le présent roman) un recueil des chroniques qu’il diffuse sur les antennes de France Culture depuis près de vingt ans dans l’émission « Mauvais Goût »). Stanislas a surfé sur toutes les vagues, profitant de l’engouement des spectateurs pour tourner des sous-produits de films à la mode : péplums, films d’action, films érotiques, etc…, utilisant toutes les ficelles du racolage pour attirer quelques spectateurs et tous les boniments des meilleurs camelots pour vendre ses films aux producteurs. Toute une vie de fastes, quand il avait de l’argent à flamber, mais aussi toute une vie de vaches maigres quand la roue tournait dans le mauvais sens. Une vie trop compliquée pour s’occuper de l’enfant qu’il avait fait à l’une des premières conquêtes qu’il voulait transformer en vedette de l’écran.marc-salbert-presente-son-nouveau-roman_1.jpg?itok=IqC75yl5

    Au Jardin de l’Eden, Stanislas met rapidement de l’ambiance en racontant des histoires toutes plus fantasmées les unes que les autres sur sa carrière de cinéaste et les relations qu’il a nouées avec les grandes vedettes de l’écran. Son imagination débordante et sa débrouillardise se conjuguent magistralement pour inventer en catimini toute sorte de combines pour échapper à la rigueur de la vie austère de la maison de retraite qui devient vite un lieu de plaisir au grand dam de l’ancien légionnaire surveillant tout le monde. Son fils ne s’indigne pas longtemps, les charmes de la pétulante femme, médecin de l’institution, l’occupent trop pour qu’ils s’intéressent aux turpitudes de son père et de sa bande de dévergondés.

    Marc Salbert conseille ce texte comme remède contre la « déprimitude » ambiante. J’abonde, dans ce sens, si vous lisez ce livre vous vous sentirez déjà mieux, « Pour ce que rire est le propre de l'homme » nous a enseigné François Rabelais mais aussi, pour ceux de mon âge, c’est une petite lueur d’espoir que nous pourrons rallumer le jour où on nous accompagnera dans une quelconque résidence destinée aux vieux adultes dont on ne sait plus que faire. Ce livre a aussi cette autre face, celle qui évoque le problème des personnes âgées dans notre société, la place qu’on leur réserve et l’attention que nous leur prêtons.

    Un livre très drôle, désopilant, truculent, amoral, démolissant tous les tabous sur la vieillesse, on aime à tout âge, on s’amuse à tout âge, on fait des bêtises à tout âge, mais on a aussi du cœur, de la tendresse, et de la générosité à tout âge. Une leçon d’optimisme assaisonné d’un filet d’amertume.

    Le livre sur le site du Dilettante

  • LIRE AU PRINTEMPS 2017: POÈMES PHOTOS

    arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

    Jean-Louis Massot est un grand ami des artistes et son imagination n’est jamais à court d’une idée pour les mettre en valeur, c’est ainsi qu’à l’occasion de la dernière Foire du Livre de Bruxelles, j’ai découvert deux recueils de poésie richement illustrés par des photos d’artistes. Un qu’il a écrit lui-même et qu’Olivia HB à illustré (édité chez Bleu d’encre) et un autre qu’il a édité et qui a été écrit par Daniel De Bruycker et illustré par Maximilien Dauber. Comme on a parlé longtemps de romans-photos, on pourrait peut-être désormais parlé de poèmes-photos.

     

    ob_06554e_couverture-nuages-de-saison.jpgNUAGES DE SAISON

    Jean-Louis MASSOT – Olivia HB

    Bleu d’encre

    Mars secouait ses derniers flocons accrochés aux branches et réveillait le soleil un peu paresseux de la fin de l’hiver, alors le poète dériva la tête dans les nuages et se laissa bercer par la musique de ses vers, rêvassant à la belle photographe qu’il pourrait entraîner dans ses nuages.

    Ce matin des nappes

    Polissonnes

    Sont venues tirer

    La langue au soleil

    Qui se levait tandis

    Que d’autres qui terminaient

    Leur nuit

    …. 

    La photographe pris son appareil et fixa les brumes légères comme les gros nuages sur sa pellicule.

    Ces cumulus,

    Lourds comme des

    Boules d’angoisse,

    Traversent à pas lents

    La voûte pâle. 

    Et ainsi, Jean-Louis Massot a peut-être inventé le poème photo comme un autre avant lui a inventé le roman photo. Mais ne serait-ce pas la photographe qui aurait emmené le poète dans ses images ?

    Lecteur je ne sais mais peut-être trouveras-tu la réponse dans ces jolis poèmes, légers comme une petite vapeur se levant sur la plaine un jour de printemps.

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    Tirés d’un côté,

    De l’autre poussé,

    Les nuages rougissent

     

    Et s’enlacent. 

    La photographe et le poète ont réuni les nuages dans un même amour qui tonnera peut-être un soir d’orage.

    Vu du

    Train Charleroi-Anvers à

    L’entrée de La Gare

    Du Midi

    ...

    Mais moi je ne prenais que le train pour Lille et je n’ai vu que les nuages qui sont dans les pages du recueil, sur les photos ou dans les vers.

    Le livre sur le site de Bleu d'Encre 

    Olivia H.B. sur Flickr

     

    exode-cover-face_1.jpgEXODE

    Daniel DE BRUYCKER – Maximilien DAUBER

    Les Carnets du Dessert de Lune

    « Exode » est un long poème qui raconte sur toute la longueur du livre une forme d’odyssée dans un paysage désertique, magique, existant à peine :

     

    Nous ne savions pas ce que nous désirions

    pour venir en ses terres arides

    sous ce ciel absent :

     

    Ayant des jambes nous marchions…

    de pas en pas, nous avancions…

    jusqu’où, nous l’ignorions

     

    Sans doute étai-ce cela,

    finissait-on par se dire,

    que nous étions venus reconnaître. 

     

    Ce paysage de sable et de lumière ne semble pas réel, c’est peut-être pour se convaincre que ce n’est pas un mirage que le poète à demander au photographe de fixer cette lumière avec ses ombres et la trace de leurs pas sur la pellicule.DeBruycker.jpg

     

    Nous regardions le moins possible

    de crainte que tout cela s’efface

    ou, pire, ne s’efface pas. 

     

    On imagine ces voyageurs venus de nulle part allant nulle part comme des compagnons d’un Ulysse des temps modernes, se mouvant seulement dans le temps.

     

    Une falaise, entr’aperçue dans l’aube

    semblait raconter une histoire

    dont je savais la fin. 

     

    Mais ce paysage a lui aussi son histoire et le photographe lui a donné une sublime existence, habitant le vide par son regard sur les détails qui peuplent cet univers de lumière. Et immanquablement on pense à Théodore Monod qui a sillonné le même désert que Maximilien Dauber, le photographe, qui accompagne Daniel de De Bruycker dans cet exode transcrit dans un « poème photo », genre que Jean-Louis Massot semble affectionner particulièrement, on ne peut que l’en féliciter le résultat est magnifique et, en ouvrant cet ouvrage, on devient tous des explorateurs du temps et de l’espace, des Ulysse, des Théodore Monod, des hommes qui marchent dans les livres de Malika Mokeddem… des hommes qui affrontent l’immensité déserte sans angoisse aucune, émerveillés comme au jour de leur naissance.

    Le livre sur le site des Carnets du Dessert de Lune

     

  • LIRE AU PRINTEMPS 2017: NOUVELLES DU NORD

    arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

    Des Hauts-de-France à l’est de la Belgique, il n’y a pas très loin, pour moi, c’est toujours le Nord et je n’ai pas parcouru une bien grande distance pour découvrir, ou redécouvrir, deux nouvellistes de talent, Edmée de Xhavée que je connais depuis un certains temps déjà, ce n’est pas le premier recueil ou roman de sa plume que je lis. Par contre c’est la première fois que lis des textes de Francis Denis. J’ai pensé que ces deux recueils feraient une bonne chronique réservée aux nouvelles du printemps (je parle évidemment de ma date de lecture).

     

    front-cover-rina.jpg?w=474LA RINASCENTE

    EDMÉE DE XHAVÉE

    Chloé des lys

    « Edmée plonge au tréfonds des cœurs et des âmes, et même parfois des tripes, de ses héros pour en extirper les joies et les douleurs les plus intimes et les plus vives pour montrer que l’amour et que la vie ne sont souvent qu’illusion et amertume ». Lorsque que j’avais lu un précédent recueil de nouvelles d’Edmée, j’avais conclu mon propos par cette phrase qu’aujourd’hui je cite en introduction à la lecture de son nouveau recueil car elle a toujours ce même regard sur ce qui unit ou sépare les femmes et les hommes. A travers huit nouvelles qui sont autant de vie de femmes trompées, abusées, bafouées, elle reprend son thème de prédilection avec un peu plus gravité encore, peut-être même une petite de dose de férocité et de cynisme. On dirait qu’elle croit de moins en moins à « l’amour toujours », et qu’elle éprouve de plus en plus une grande méfiance vis-à-vis du mariage et de toutes les liaisons se voulant pérennes, ces unions qui servent surtout à maintenir le patrimoine au sein de la famille, conserver l’honneur le rang de la phratrie, du clan, perpétuer et préserver le « nom ».

    « On tombe amoureux comme on tombe malade, ou fou de peinture, ou de courses de voiture. Une passade, elle passe. Un amour… on ne peut faire autrement que le vivre. On « tombe » dedans ». Un amour on le vit le temps qu’il dure car il est n’est que très rarement à vie. Le hasard qui réunit les amoureux à vie n’a pas souvent l’occasion d’exercer son talent, les mariages et unions diverses relèvent bien plus souvent des convenances ou du confort personnel. Auparavant on parlait d’alchimie de l’amour désormais on évoque une quelconque chimie qui relierait les amoureux…"

    Pour se convaincre de cette vision de l’auteure, il suffit de lire la quatrième nouvelle, celle qui concerne une jeune femme qui découvre que son mari la trompe et qui va vider son chagrin et sa colère dans les jupons de sa mère et de ses deux tantes qui lui racontent, chacune à leur tout, leur chemin sentimental personnel lui laissant ainsi découvrir que la sérénité qu’elles affichent toutes les trois n’a rien à voir avec leur vie sentimentale. Elles ont dû combattre, accepter, biaiser, louvoyer, composer… pour construire une vie qui leur apporte une certaine satisfaction.

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    Edmée De Xhavée

    C’est, selon Edmée « la Rinascente » la renaissance, les retrouvailles avec les amis, les amours de jeunesse, quand on en a fini avec ce qu’il fallait faire : se marier, fonder un foyer, avoir des enfants pour assurer la descendance, faire carrière pour ne pas écorner le patrimoine familial, quand le couple s’étiole, que l’amour s’évapore doucement, que les enfants quittent leur nid, que les contraintes disparaissent, c’est le moment de renaître, de construire une autre vie, celle dont on a rêvé, celle qu’on n’a jamais pu vivre…, avec ceux qu’on retrouve. C’est la petite lueur d’espoir que l’auteure laisse filtrer entre les lignes de ses sombres nouvelles.

    Lire Edmée, c’est caresser un tissu de soie rêche, boire un vieil apéritif démodé, à la fois doux et amer, c’est se laisser bercer par la musique du texte, comme par un concerto pour piano de Mozart ou un Stück Musik de Schubert. Mais c’est surtout lire une page de l’histoire du XX° siècle, l’histoire d’un monde qui fut et qui n’a pas su s’adapter pour être encore, un monde qui n’a pas pu, ou pas su, prendre la mesure de tout ce que les deux abominables grands conflits avaient changé dans la vie des populations en Europe au XX° siècle. Le destin d’une classe sociale qui régentait le monde au XIX° siècle et qui a dû laisser sa place à une bourgeoisie nouvellement enrichie aux mœurs moins sclérosées, aux idées plus larges et plus hardies. L’histoire d’une classe sociale qui a poussé sous les tapis de son faste passé, les poussières nauséabondes de ses mœurs peu en harmonie avec son image.

    Il y a aussi dans ces textes des souvenirs d’enfance, l’évocation de lieux où l’auteure a certainement séjourné et surtout beaucoup de nostalgie mais aucun regret; l’auteure semble, elle-même, avoir su renaître à une nouvelle vie après sa vie professionnelle.

    Pour le commander sur Amazon

    Laissez-moi vous écrire, l'excellent blog d'Edmée De Xhavée sur lequel elle livre des chroniques inédites régulières...

     

    les-desempares.jpgLES DESEMPARÉS

    FRANCIS DENIS

    Delatour Editions

    Dans ce recueil Francis Denis a rassemblé quinze nouvelles d’inégale longueur qui évoquent toutes d’une certaine façon la difficulté des êtres à s’intégrer dans un monde et dans une société qui ne semblent pas faits pour eux. Des individus qui sombrent dans une chute définitive, pas tous cependant, certains entrevoient au bout du tunnel de leur existence le rayon de lumière qui pourra leur permettre de vivre dans ce contexte qu’ils n’ont pas choisi mais qu’ils pourront alors apprivoiser.

    Le pauvre quidam que personne ne considère trouvera un peu d’espoir auprès d’une prostituée attentive et douce ; un homme et une femme convaincus qu’il leur est impossible de trouver un conjoint acceptant leur défaut, finissent par se réunir dans un même amour ; l’enfant maltraité comprend qu’en sortant du placard dans lequel on l’enferme, il perd son seul refuge d’intimité ; le président qui doit prendre ses fonctions, qui regrette déjà la douce vie qu’il menait avant ; l’enfant qui trouve sa mère délaissée pendue… tous des êtres en rupture avec leur vie qui surmontent cette épreuve ou qui sombrent définitivement.

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    Francis Denis

    Francis Denis est aussi un peintre, on peut le constater dans ses textes où il prend toujours soin de décrire les lieux fréquentés par ses héros avec précision et sensibilité, on a l’impression qu’il voudrait mettre de la couleur dans sa prose. Une prose très proche de la poésie, fluide, humide, qui coule comme une eau paisible, une écriture élégante, sensuelle, avec même parfois une petite dose d’érotisme, pour construire un texte frais, odorant, coloré par une abondance d’adjectifs. Un texte qui décrit la vie comme elle est, brutale, cruelle, déchirant l’écran de poésie qui masque souvent de bien grandes douleurs. On a l’impression que l’auteur regrette un monde originel, végétal, peuplé seulement d’êtres paisibles, un monde qui peut-être fut mais un monde qui sort aussi tout droit de son imagination. Il maintient ainsi le lecteur entre la réalité la plus crue et une virtualité imaginaire et poétique, entre ce qui est et ce qui aurait peut-être pu être, dans le monde qu’il décrit dans une de ses nouvelles. « Nous vivons dans un monde aérien fait de sons et d’odeurs. Proches de la terre et de l’écume, solidaires des goélands et des mouettes qui viennent se frotter à l’immensité du ciel, proches de la pierre, du sable et de l’eau, proches du bonheur certain mais fragile ». Ce monde c’est l’univers de Francis Denis mais les hommes sont entrés dedans et l’ont sérieusement altéré, c’est l’univers naïf et coloré qu’il peint sur ses toiles, du moins pour celles que j’ai pu voir.

    Mais, tant que le poète vivra et écrira, l’humanité pourra nourrir encore quelques espoirs.

    Les publications de Francis Denis aux Editions Delatour

    Le site de Francis DENIS

     

  • LIRE AU PRINTEMPS 2017: PREMIER RAYON DE SOLEIL LITTÉRAIRE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Pour aborder cette nouvelle saison, j’ai lu un auteur venu des antipodes, le Chinois Li Jingze, qui s’est penché avec une grande patience et une grande minutie sur les textes qu’ils soient anciens ou plus contemporains, sur les contes et légendes et sur les traditions ancestrales pour essayer de comprendre, et de nous faire comprendre, pourquoi les Chinois et les Occidentaux ont autant de difficultés dans leurs relations. Un bel exercice intellectuel et culturel pour commencer une nouvelle saison de lecture.

     

    cat_1484841970_1.jpgRELATIONS SECRÈTES

    LI JINGZE

    Editions Picquier

    Passionné par l’approche de l’histoire proposée par Fernand Braudel, Li Jingze a entrepris ce vaste récit, entre essai et histoire, pour essayer de comprendre et de faire comprendre comment deux grands empires pensant dominer le monde n’ont jamais pu se comprendre eux-mêmes et ne se comprennent peut-être encore pas très bien. Il a remonté le temps jusqu’à la dynastie des Tang (618-907) puis celle des Song (960-1279) pour retrouver les légendes, les poésies, les chansons, les textes anciens qui pouvaient lui permettre de faire revivre tout le petit peuple et ses avatars qui ont construit l’histoire de son pays. Et, ainsi, il a poursuivi son chemin dans le maquis des textes officiels, confronté à l’énorme problème de la traduction. Il faut bien comprendre qu’il n’y a pas si longtemps encore, il y avait plus de distance entre le chinois écrit et le chinois parlé qu’entre le chinois écrit et l’anglais.

    À travers cet immense travail, extrêmement documenté, l’auteur n’est pas historien de formation mais il connait certainement mieux l’histoire de son pays que de nombreux universitaires qui enseignent cette matière, c’est avant tout un très grand érudit qui a essayé de comprendre pourquoi son pays que tous ses habitants considèrent comme le centre du monde, « l’Empire du Milieu », n’a jamais pu comprendre et se faire comprendre de l’autre puissance dominant le monde, l’Empire britannique. Jusqu’au XIXe° siècle encore, les Chinois et leur empereur en tête pensait qu’« En Occident il n’y a en fait qu’un pays, c’est l’Angleterre. L’Amérique, la France, l’Allemagne, etc… ce sont d’autres façons de désigner l’Angleterre, pour tenter d’abuser encore la dynastie céleste. » Pour simplifier notre discours nous dirons simplement que LI Jingze a essayé de comprendre pourquoi l’Occident et la Chine ne se sont jamais compris.

    Pour commencer, il faut admettre que ces deux parties du monde se sont d’abord connues seulement à travers les marchandises qu’elles échangeaient sans jamais se rencontrer. Les marchandises voyagent plus loin que les hommes. Les Croisés occidentaux ont ainsi découvert une foultitude de produits nouveaux dans les échelles du Moyen-Orient, des produits venus de Chine ou attribués aux Chinois, comme l’ambre gris, la rose ou le bois d’aigle… A travers ces produits inconnus, les Occidentaux ont fantasmé un pays sans le connaître tout comme les Chinois ont fantasmé l’Occident quand ils ont reçu les premiers produits manufacturés acheminés le long des voies de communication terrestres ou maritimes. La notion de Route de la Soie sera inventée plus tardivement. Marco Polo intéresse assez peu l’auteur qui s’étend beaucoup plus longuement sur les écrits et les aventures de Galeote Pereira, Guillaume de Rubroek, Matteo Ricci, pour terminer son périple historique avec Malraux qu’il conteste fermement, démontrant qu’il a beaucoup emprunté et qu’il n’a pas vécu ce qu’il laisse croire qu’il a vécu.

    L’auteur s’étend notamment sur la perception du monde qu’ont les Chinois, ils ont connu, au Moyen-âge, leur période la plus faste avec les Tang et Song notamment et ils se sont, à partir de cette époque, comme figés dans leur splendeur la croyant définitive et immuable, vivant dans le présent et ne voyant le changement que comme un nouveau présent à vivre. « Nous ne croyons qu’au monde actuel, c’est pourquoi éliminer l’ancien et faire bon accueil au nouveau est toujours un événement heureux. » Alors que les Occidentaux ont été dès les XII° et XIII° siècles bousculés et stimulés par de nombreuses innovations et inventions les projetant toujours plus fort vers l’avant, vers l’avenir. Ainsi le formidable élan occidental a été parallèle à la sclérose de la société chinoise engoncée dans les fastes de son riche passé. Les Occidentaux n’ont jamais compris que la Chine était un empire très civilisé issu d’une immense richesse économique, intellectuelle et artistique, et les Chinois n’ont vu dans les Occidentaux que des petits manufacturiers sans histoire ni tradition. Un empereur chinois disait « Qu’ont les Occidentaux de si extraordinaire ?..., nous avons tout cela : ils construisent des bâtiments, réparent les pendules, peignent des tableaux et jouent du clavecin, ils nous fournissent tout ce que nous voulons ! » Il était convaincu que lui était le gardien d’une tradition millénaire qui lui conférait le pouvoir sur le monde entier.li_jingze_76946.jpg?0

    Ainsi, les Occidentaux n’ont vu dans les Chinois que des barbares non civilisés tout juste capables de torturer leurs femmes en leur bandant les pieds. Les Chinois, eux, n’appréciaient pas plus cette coutume dont ils avaient honte. « Les Chinois de l’époque éprouvaient une profonde aversion pour cette coutume antique et se sentaient humiliés par l’intérêt des Occidentaux pour cette pratique. » « Nous ne voulons pas que les Occidentaux voient cela et eux justement veulent voir cela. » Ce regard sur la coutume des pieds bandés montre bien le fossé qui sépare les deux civilisations et peut-être aussi le manque de volonté des deux parties pour combler ce fossé, chacun voulant que l’autre soit son inférieur. Les multiples incidents protocolaires relatés par l’auteur confortent, s’il était nécessaire, cette appréciation. Nul ne voulait s’abaisser devant l’autre, chacun prétendant n’avoir de comptes à rendre à personne. Même les guerres n’ont pas réglé ce problème de préséance.

    Ce manque de volonté est renforcé par une grande difficulté de communiquer, la traduction d’une langue vers l’autre est un énorme problème. « Chaque fois qu’une langue rencontre une autre langue, c’est un piège d’une profondeur insondable, où s’agitent et bouillonnent les erreurs, les malentendus, les illusions et les tromperies les plus inconcevables. » L’auteur a recopié deux versions d’un même traité, l’une étant en Angleterre, l’autre en Chine, l’écart entre les deux textes est énorme et montre bien la difficulté que les deux peuples avaient de communiquer entre eux et aussi leur volonté insidieuse d’essayer de tromper l’autre à travers la version conservée du traité. Et pour conclure, Li Jingze renvoie les deux délégations dos à dos : « Ces humanistes naïfs qui étaient en même temps des colonialistes féroces… eux-mêmes comme leurs interlocuteurs étaient persuadés que dans l’univers il n’y avait qu’un sens, que leur propre langue exprimait totalement. »

    Ce livre est un puits de culture et de connaissance, il fait revivre la Chine d’avant l’An Mil jusqu’à l’époque que Malraux essaie de nous faire croire qu’il a connue, non pas la Chine des grands empereurs et des grandes batailles, la Chine du petit peuple qui a construit et transmis les légendes, les poésies, la tradition, tout ce qui fait la vie quotidienne d’un peuple. Et Li Jingze empreint de la sagesse millénaire de son peuple conclut non sans un brin de malice pour éviter la polémique : « Nous adorons notre histoire et nos traditions, mais nous avons une conception absolument unique de l’ « histoire » et des « traditions ». »

    A chacun son histoire, à chacun ses traditions et que nul ne peut juger celles de l’autre avec ses propres critères.

    Le livre sur le site des Éditions Picquier

  • Pour commencer 2017: ÉCHANTILLON DE MES LECTURES DE RENTRÉE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    À l’université on parlerait de « mélange » pour évoquer mes lectures, moi, je dirais tout simplement qu’il s’agit d’un échantillon des divers textes que j’ai lus depuis le début de cette nouvelle année. Un échantillon de trois livres représentant chacun un genre littéraire différent : un roman japonais de Fuminori Nakamura, un recueil de poésie de Thierry Radière et un recueil d’aphorismes présenté par Marc Tilman. Trois textes qui illustrent bien ma rentrée littéraire de janvier dans toute sa diversité et qui mettent un point final à cette rubrique, j’en ouvrirai bientôt une autre concernant mes lectures de printemps.

     

    510kwhPqjpL._SX195_.jpgL’HIVER DERNIER, JE ME SUIS SÉPARÉ DE TOI

    Fuminori NAKAMURA

    Editions Picquier

    Étonnant ce livre japonais, on dirait un roman policier mais il n’y a personne pour mener l’enquête, les informations arrivent par bribes et le narrateur n’est pas toujours le même, le « je » du texte peut se rapporter â différentes personnes en embrouillant le lecteur insuffisamment attentif. On découvre souvent l’identité du narrateur à la fin de son propos. Je dirais, en ce qui me concerne, que je considère plutôt ce texte comme un roman noir, comme il en paraît souvent au Japon, des romans vraiment très noirs, très cruels, sadiques, totalement amoraux. Si le narrateur change souvent, il faut aussi se méfier des noms, les protagonistes peuvent en avoir plusieurs ou se faire passer pour ceux qu’ils ne sont pas. Le jeu des apparences tient une grande place dans ce texte. L’un des principaux héros, le coupable ou la victime, selon les divers temps de l’intrigue, est photographe, il capture ses personnages pour les enfermer dans ses clichés mais, en même tempe, il leur confère la pérennité en conservant leur image.

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    Nakamura Fuminori 

    Raconter l’intrigue serait une gageure tant elle est complexe, elle rebondit sans cesse, laissant toujours le lecteur devant une vérité toute provisoire, ne sachant même pas si l’ultime est vraiment celle qui représente les faits qui se sont déroulés. Le célèbre photographe Yûdai Kiharazaka est accusé du meurtre de deux femmes qu’il aurait laissé brûlées dans les flammes afin de pouvoir tirer des clichés plus réalistes de la mort par le feu. Il ne nie même pas les faits, le premier incendie pouvait passer pour un accident mais le second est clairement une exécution par le feu. Il sera donc condamné à mort sans le moindre doute. Un jeune journaliste est sollicité par un éditeur pour écrire un livre sur ce meurtrier particulièrement odieux mais le plumitif découvre bien vite que tout n’est pas aussi simple, il fouille, fouine, rencontre les protagonistes survivants, enquête jusqu’à coucher avec la sœur de l’incendiaire. Il écrit à celui-ci, le rencontre mais il n’est pas le seul… Plus l’affaire avance plus elle est surprenante et plus la vérité s’éloigne de celle énoncée au départ du livre, dès la première ligne du livre : « C’est bien vous qui les avez tuées… n’est-ce pas ? » Cette vérité qui se dérobe sans cesse finira par apparaître mais est-elle l’ultime vérité de cette affaire ?

    Ce texte comporte beaucoup d’éléments littéraires comme les jeux des portraits qui pourraient évoquer celui de Dorian Gray, par exemple. « J’essayais de te faire entrer, toi, ma sœur, dans la photo. » Tout reste assez flou, les photos ont presque toutes disparues, où sont de trop mauvaise qualité, on ne sait plus très bien qui est qui. Ce recours à la photo implique un discours sur la réalité des choses et des gens et sur leur image. On touche de très près le mythe de la Caverne. Le roman se nourrit en bonne partie de ce rapport de la réalité et de la vérité à l’image, à la virtualité, à l’apparence. L’auteur injecte dans cette intrigue des personnages réels mais non vivants, des poupées destinées à remplacer les êtres disparus, ce qui complique encore notoirement la question de l’identité dans cette intrigue. On tutoie là, « Les belles endormies » de Kawabata, « L’Eve future » de Villiers de l’Isle-Adam ou la morte de « Bruges la morte » de Rodenbach. Un être artificiel peut-il prendre la place d’un être vivant sans risquer de semer le doute dans une histoire ? Ce roman évoque aussi le rôle de l’art dans la société en posant une question bien cruelle qui peut, peut-être, être formulée plus facilement en Orient qu’en Occident : « L’art seul peut-il pousser un être humain à en tuer un autre ? ».

    Ce texte très dépouillé, écrit à coup de phrases courtes et incisives, captive le lecteur, ne lui laissant aucun répit, un livre à lire d’une traite ou presque, un livre étonnant, dérangeant, un livre moderne. Sa construction est originale : entre les chapitres, l’auteur glisse la description de nombreuses pièces du dossier pour que son auditrice préférée, l’amour de sa vie, la première victime de l’incendiaire, la jolie jeune femme aveugle qu’il a tant aimée, comprennent bien comment il l’a vengée et combien il l’aimera toujours. C’est pratiquement le seul moment de tendresse de ce livre où les femmes sont bien mal considérées et présentées, pour certaines, comme de véritables harpies. « Une femme ordinaire qui meurt… qu’est-ce que ça peut bien faire ? ».

    Le livre sur le site des Editions Philippe Picquier

     

    Le%20soir.jpgLE SOIR ON SE DIT DES POÉMES

    Thierry RADIÈRE (poèmes) & José MANGANO (illustrations)

    Soc & Foc

    Thierry Radière ne m’en voudra pas si j’évoque l’objet avant son contenu, en effet ce livre est très séduisant, son éditeur, une petite maison associative que j’ai découverte avec cette lecture, a réalisé un joli petit livre qui évoque les livres de comptines. Il en a confié l’illustration à José Mangano qui a inséré de nombreux dessins entre les poésies de l’auteur, des dessins naïfs, des dessins aux couleurs chatoyantes qui attireront à coups sûrs l’œil des enfants et les raviront.

    Ce livre Thierry l’a écrit comme une offrande, une offrande thérapeutique, qu’il voudrait, une fois encore, insufflé à sa chère fille atteinte d’un mal pernicieux :

    « dans le poème que je t’écris

    je cherche le souffle d’un nouveau corps

    comme si les mots pouvaient faire tomber l’espace d’une rêverie

    Les épées de Damoclès ».

    Le mal semble avoir décuplé l’amour que ce père affectueux éprouve pour sa petite fille adorée, il lui dit des mots d’amour, d’affection, impuissant qu’il est devant la maladie :

    « je t’écris mes sentiments

    pour ne pas que tu aies peur

    pardonne-moi si je ne sais pas y faire ».

    Il cherche à lui faire comprendre que tant qu’il sera là, tout se passera bien pour elle, essayant ainsi de la rassurer et de lui apporter un peu de quiétude :

    Radi%C3%A8re-Thierry-e1406018153430.jpg« que tu avais peurMangano-Jose%CC%81.jpg

    Que nous n’étions pas là

    Que tu nous appelais

    Et qu’on ne t’a pas entendue

    Mais nous saurons

    Que c’est parce que

    Nous étions occupés

    A jouer les aiguilleurs

    De ton sommeil

    Prêts à intervenir en cas de problèmes ».

    Ainsi, Thierry met en vers son immense amour pour cette enfant affligée d’un mal injuste, laissant libre cours à son immense talent de poète pour la distraire à son univers de souffrance, essayant de la faire vivre comme une enfant normale. Il lui raconte l’école, la maison, les animaux… tout le petit monde ravissant dans lequel elle vit pour le bonheur de ses parents, soustraite au mal par cet amour familial.

    Un recueil émouvant, l’amour d‘un père pour sa fille souffrante chérie qu’il voudrait guérir avec les mots d’amour qu’il partage chaque soir avec elle. De la poésie pour enfant, de la poésie pour papa thérapeute, de la poésie à partager avec un enfant même s’il ne souffre pas. Et quand il souffre, parfois la poésie l’emporte :

    « parfois la toux s’arrête brutalement

    ne demande pas son reste

    termine son chantier dans les airs

    près des oreilles tremblantes

    la nuit la transforme en enclume ».

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    couverture-blasphemes.jpg?fx=r_550_550BLASPHÈMES À TOUT VENT 

    Marc TILMAN

    Cactus inébranlable

    Marc Tilman ne prend pas les lecteurs au dépourvu, il les informe très clairement de ses intentions : il va blasphémer et même blasphémer à tout vent sans retenue aucune et pour que tous comprennent bien sa démarche il s’explique dans un avertissement en forme d’avant-propos. Il a été élevé par une mère très croyante, trop selon lui, qui lui a inculqué la religion comme on fait ingurgiter le maïs aux canards destinés à être sacrifiés sur l’autel des fêtes de fin d’année. Il en a bouffé de la religion, de la religiosité, des bondieuseries, à haute dose et à toute aussi fréquence. La soixantaine se profilant à l’horizon, il en est écœuré à vomir, « La souffrance est parfois intenable ». Alors pour rééquilibrer les plateaux de la balance entre spiritualité et blasphème, il fallait qu’il lâche une grosse, grosse, caisse d’injures, insultes, blasphèmes, obscénités et autres gros mots contre toutes les religions qui sévissent sur la planète et leurs fidèles apôtres, curés, imams ou autres autorités chargées de dispenser la parole dite bonne. Il tire avec sa plume comme un forcené avec sa kalachnikov.


    « Que le pape aille se faire mitre ! », pour que l’auteur puisse, sans scrupule aucun, s’adonner aux plaisirs terrestres : « Ma chérie, cette nuit, je lègue mon corps à ta science ». Et même si « Il y a loin de la croupe aux lèvres … Quoique ! », « Elle a donné sa chatte à la langue ». Je suis convaincu qu’il en veut au clergé quand il déclare : « Sans le moindre scrupule, ils ont pris du bon temps et ne l’ont jamais rendu », sans doute l’œuvre de quelque aigri : « Ce pisse-froid a la chaude pisse. Ca ne risque pas de le dérider ! » Quand je dis le clergé, je comprends également les bonnes sœurs qu’il affuble de bien des défauts : « Elle est tellement radine qu’elle use ses strings jusqu’à la corde », « Devant la pâtisserie, ses yeux avides jetaient des éclairs au chocolat ».marc-tilman.jpg?fx=r_550_550

    Ce ne sont là juste quelques exemples que j’ai insidieusement extraits du recueil pour illustrer à ma façon les propos que l’auteur énonce dans son avertissement, je crois avoir respecté son opinion même si j’ai ajouté quelques adresses de mon propre cru. J’ajouterai encore que les flèches de Marc Tilman ne sont pas toutes destinées aux religions et à leurs apôtres, il a d’autres cibles dans le monde laïc, notamment une dont j’ignore tout sauf la fonction, à qui il décoche une flèche en forme de sandwich beurre cornichon : « Jan Jambon a lu tout Francis Bacon », trop bons l’aphorisme et le sandwich ! Et comme dit notre auteur, comme « Le ver déprimé : « On n’est pas encore sorti de l’aubergine ». ».

    Voilà un joli recueil d’aphorismes plein de finesse et d’espièglerie et si l’auteur dit vouloir blasphémer, il le fait toujours sans aucune grossièreté, seulement avec intelligence et malice. Et pour conclure, nous lui laisserons ce serment digne d’un encyclopédiste du XVIII° siècle : « Je pense que je penserai toujours.

    Je crois que je ne croirai jamais. »

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

  • Pour commencer 2017: BONNES NOUVELLES DE BELGIQUE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    À l’occasion de la rentrée de janvier, Cactus inébranlable a sérieusement dynamisé sa nouvelle collection « Nouvelles » lancée en 2016, en publiant trois nouveaux recueils. J’ai déjà évoqué celui de Lorenzo Cecchi, je vous présenterai donc aujourd’hui ceux d’Anne-Michèle Hamesse, Ma voisine a hurlé toute la nuit, et celui proposé par Jean-Phippe Querton, T’as des nouvelles de JPé ?

     

    113716423.jpgMA VOISINE A HURLÉ TOUTE LA NUIT

    Anne-Michèle HAMESSE

    Cactus Inébranlable

    Je suis sûr qu’Anne-Michèle Hamesse ne m’en voudra pas, si je dis que dès les premières lignes de ce recueil, ma mémoire m’a proposé le nom de celles que j’appelais il y a une ou deux décennie « mes chères vieilles anglaises » (vieilles elles ne l’étaient peut-être pas plus que moi) quand j’ai traversé, dans mes lectures, une période britannique. Ainsi, des noms ont ressurgi dans ma tête : Barbara Pym, Mary Wesley, Muriel Spark, Elizabeth Taylor… avec des souvenirs de lecture très agréables. L’air de rien, derrière un texte bien lécher, elles possédaient la férocité ces braves dames, elles savaient insidieusement distiller le venin, elles connaissaient à merveille le petit monde qu’elles mettaient sur le grill qui leur servait de scène. Elles avaient l’œil infaillible et la plume impitoyable, j’ai retrouvé un peu ces caractéristique dans les nouvelles d’Anne-Michèle quand elle dresse le portrait sans concession de dames plus toute jeunes, pas toujours gâtées par la vie, parfois un peu dans leur petit monde, ailleurs… qui ont des problèmes à régler avec leur entourage, leur histoire, le sort qui leur a été réservé.amh.jpg?fx=r_550_550

    Ces héroïnes sont surtout des femmes qui ne peuvent plus supporter la vie qu’elles mènent, elles sont arrivées à un point où il faut qu’il se passe quelque chose, qu’elles prennent leur vie en mains pour remettre leur existence dans le bon sens. Mais, même si elles prennent des décisions irrémédiables, brutales, diaboliques, dignes de Barbey d’Aurevilly, leur férocité se brise souvent les dents sur la carapace des aléas. Ainsi, la petite sœur toujours méprisées n’aura pas la vengeance qu’elle serrait dans sa poche, elle a trop attendu. Trop tôt, trop tard, à contre temps, ailleurs, dans un autre monde,…, elles ratent toujours leur objectif. Ainsi va la vie, c’est le hasard qui tient les cartes dans ses mains, les rêves restent souvent dans le monde fantastique où la magie peut tout changer, mais hélas s’éteignent au réveil.

    Anne-Michèle Hamesse voudrait-elle nous faire comprendre qu’il est inutile d’essayer de se rebeller contre le sort qui nous est infligé et que nous devrions tout simplement le subir pour mieux le supporter ? Il est sûr qu’à la lecture de ces nouvelles, on comprend vite qu’elle n’a pas une confiance illimitée en l’humanité qui distille la méchanceté à flots généreux. Elle croit plus dans le sort qui sait coincer le grain de sable diabolique qui dérèglera la machine de n’importe quelle histoire, de n’importe quelle existence.

    Avec son style limpide, académique, précis, appuyé sur des phrases plutôt courtes même si elles sont suffisamment longues pour être souples et agréables à lire, l’auteure livre dans ce recueil une dizaine de nouvelles qui démontre ses talents de conteuse. Elle sait très bien raconter les pires histoires, créer des personnages diaboliques, sans jamais sombrer dans la vulgarité ou l’approximatif. En toute innocence, elle peut laisser supposer les pires horreurs comme savais si bien le faire mes « vieilles anglaises ». Il y a aussi dans ses textes très souvent une dimension charnelle qui confère une plus grande véracité aux histoires racontées et une plus grande réalité aux personnages mis en scène. J’ajouterai que j’ai détecté quelques zeugmes du plus bel effet, judicieusement placés comme pour donner encore plus de nerf au texte.

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

     

    couverture-t-as-des-nouvelles-de-jpe.jpg?fx=r_550_550T’AS DES NOUVELLES DE JPé ?

    Jean-Philippe QUERTON

    Cactus inébranlable

    Jean Philippe Querton, JPé, a fait le ménage de son bureau, vidé les tiroirs, délesté les étagères de toute la paperasse qui les encombrait, nettoyé le plan de travail de tout ce qu’il avait laissé s’accumuler au fil des ans passés à lire et à écrire. De cette tâche harassante, il a récupéré une pile de papiers en plus ou moins bon état dont il a extirpé des bouts de texte, des ébauches de texte, des idées de texte griffonnées sur des morceaux de papiers très divers, des bribes de textes et même des textes attendant juste une opportunité pour se glisser dans un recueil personnel ou collectif. Après une sélection minutieuse, il a retiré de cet amas de paperasses vingt-neuf textes plus un (le dernier étant peut-être celui qui a été écrit juste avant la publication de ce recueil quelques jours seulement après la mort de Léonard Cohen) qu’il a transformés en vingt-neuf nouvelles plus une qui constituent ce recueil.

    Je connaissais le JPé jongleur de mots, aphoriste averti et talentueux, amateur de la formule fulgurante, comme il le dit lui-même : « Je suis un dénoyauteur de mots, un dépiauteur de phrases, un désosseur de langage, un décortiqueur de sens. Je dépouille, je dépapillote, je dévêts… Détrousseur, dépeceur, spolieur ». Mais dans ce texte, j’ai découvert un JPé que je ne connaissais pas, le JPé conteur, celui qui sait à merveille raconter des histoires, les histoires qu’il a pour la circonstance transformées en nouvelles. Ces nouvelles récupérées lors de sa séance de tri sont évidemment très différentes. « Ce sont des textes écrits dans contextes bien différents, dans des moments particuliers de la vie et si certains transpirent la souffrance, l’amertume, d’autres font état d’un goût pour l’absurde qui plonge ses racines dans une forme de rejet des conventions et une insouciance bienfaisante ».Querton.jpg

    « Il y en a qui relèvent du burlesque, d’autres sont bien noires et sans doute que certaines évoqueront une forme particulière de romantisme, sans noyer le lecteur dans l’eau de rose ». Je dois dire que ce recueil m’a ému car entre les lignes de ces nouvelles, j’ai vu un homme face à la vie, à ses doutes, à ses certitudes, un homme parfois fort, parfois fragile recherchant le réconfort dans le cocon familial ou au cœur de sa tribu, ceux qui l’ont édité beaucoup moins nombreux que ceux qu’il a édités. Même ses coups de gueule, ses colères, sa répulsion à l’endroit de l’argent et de tous les pouvoirs, surtout religieux, qui abusent de la crédulité des foules, contiennent une humanité émouvante. Mais j’ai retrouvé aussi le JPé gouailleur, insolent, impertinent, incapable de retenir le bon mot, la formule qui percute. Je dois avouer que certains textes m’ont franchement fait marrer comme celui dans lequel un gamin admire ses parents pour avoir, en 1968, eu la géniale idée de virer les pavés de la plage.

    Sans flagornerie ni fausse-pudeur, JPé dessine ainsi, à travers une trentaine de textes pas très longs, le portrait d’un homme amoureux des lettres, des mots, des beaux textes, défenseur de toutes les causes pouvant rendre sa dignité à l’humanité souvent bousculée par des pouvoirs abusifs et cupides. Parfois, il se livre à nu, d’autres fois, il se cache derrière des personnages issus tout droit de son imagination mais toujours on retrouve ce fin lettré un peu bougon amoureux des lettres et surtout des hommes sans oublier les femmes évidemment.

    « Le rêve, la vie imaginée, construite comme un roman. Je suis l’écrivain de ma propre existence. J’ai les pleins pouvoirs et je veux décider de tout ».

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

  • POUR COMMENCER 2017: À PROPOS DE POÉSIE CONTEMPORAINE

    par DENIS BILLAMBOZ     arton117866-225x300.jpg

    Pour cette rentrée de janvier, j’ai pu disposer de deux opus évoquant la poésie contemporaine, des textes très élaborés, un peu savants même, qui donnent une idée de ce qu’est la littérature contemporaine aujourd’hui, notamment la poésie en prose. Celui d’Alexander Dickow, évoque les fruits, notamment les kakis, comme métaphore de la littérature, celui de Stolowicki s’accroche aussi au domaine végétal, il s’intitule Rhizome comme cette partie de la plante où poussent les tiges dans lesquelles j’ai vu les œuvres littéraires d’aujourd’hui.

     

    1540-1.jpgRHAPSODIE CURIEUSE

    Alexander DICKOW

    Louise Bottu Éditions

    Il y a bien longtemps qu’un texte m’avait bousculé comme celui-ci, à sa lecture, j’ai été comme déstabilisé, il est plein de poésie en vers, en prose, mais parfois beaucoup plus pragmatique, il veut nous parler de gourmandises de fruits inconnus mais surtout des kakis, des kakis qu’on peut consommer selon deux manières l’une bonne, l’autre excellente même si elle est moins ragoûtante. Mais la gourmandise de l’auteur ne s’arrête pas à la nourriture, il veut aussi se régaler des mots mais pas seulement de leur sens et de leur son, aussi de ce qu’ils suggèrent, de ce qu’ils inspirent, de ce qu’ils créent en nous et surtout de ce qu’ils laissent entres les lignes là où l’on ne va pas avec assez d’attention. Alexander Dickow dit qu’il n’aime pas les mondes lisses, qu’il apprécie les imperfections : les bosses, les fissures, les stigmates, et les terrains inhospitaliers : les ruines, les ferrailles tordues, les façades délabrées. Mais ce n’est pas le chaos qu’il cherche, il « aime les approximations ajustées avec précision et rigueur, la justesse de l’entorse et du déboîtement, les zones d’hésitation ».bio-image.img.240.high.jpg

    Son texte est à cette image, à deux faces, une très fouillée, très élaborée mais élaborée dans une forme qui pourrait sembler un peu anarchique et une autre face qui pourrait évoquer un auteur qui ne possède pas suffisamment notre langue malgré sa grande culture. Or, l’auteur, Américain d’origine, possède un doctorat de littérature française donc sa construction est un édifice très étudié qu’il faut essayer de comprendre comme un monument Art nouveau alliant différents styles pour défier l’académisme. Il place, en exergue à son propos, cette citation de Benjamin Fondane : « Etrange, la chanson ! Etrange, cette soif / D’une pulpe, en moi-même, qui n’eût rien de tendre… ». Étrange aussi pour le lecteur cette entrée en matière.

    Son propos commence par une dissertation sur le goût et sa relativité « … les étrangers cherchent à trouver des saveurs connues. Qu’on aime rester chez soi, où que l’on soit ! Est Etranger celui qui goûte, qui goûte à tout ce qu’il ne connaît pas ni ne comprend…. » . Ce qui est bon ici, ne sera pas forcément bon plus loin. Tout ceux qui s’attachent à leur nourriture habituelle oublient à jamais une immensité de goûts, de saveurs, de sensations… Il fait aussi l’apologie des fruits dédaignés, trop mûrs, « C’est l’étalage chagrin des fruits exotiques après les fêtes ; c’est la fête des moucherons. A peine quelques téméraires et de rares étrangers ont entamé cette putréfaction de trésors ».

    Le fruit par excellence, celui qui illustre le mieux son propos, c’est le kaki qu’on peut manger de deux façons : une plutôt banale, l’autre plus audacieuse en le laissant approcher de la putréfaction pour que ses tanins deviennent de velours. Le kaki qu’on vénère dans un temple au Japon, « Un shogun Ashikaga honora en bienveillance le village car un moine qui eut nom Jinsai lui ayant fait don de succulents kakis. »

    Mais, le fruit n’est pas seulement le kaki, c’est aussi « le curuba ou le cériman, l’arosianthe ou le caroubin, le limpou ou le périgal-nohor aux frêles pétales maladifs », une liste qui peut faire saliver même si on ne connaît aucun de ces fruits car leur nom seul évoque déjà des saveurs nouvelles, exotiques, ensoleillées, enchanteresses… et là on comprend (moi j’ai compris)que si l’auteur évoque le kaki est sa mythologie, c’est parce qu’il symbolise dans ce fruit la vie sous toutes ses formes. « Tout s’emmêle. La couleur, la nèfle, le fuyu, une femme, le New Jersey, Châtillon, Clamart, Nancy. Une chose mène à l’autre, tandis qu’on ferait mieux d’en rester là, et de sentir ceci à jamais, cette couleur, par exemple, d’une peau ».

    La vie, la vie réelle, celle qu’on ne sait pas voir, qu’on se sait pas comprendre, sentir, déguster n’est pas où nous la cherchons, elle est ailleurs, elle est comme les mots, elle n’est pas dans les instants qui la constituent mais entre les instants comme toutes les vérités qui sont toujours ente les lignes du texte. « Les mots passent sans cesse entre ce qu’ils visent. Ils passent au plein milieu de la parole, c’est à justement dire là où n’est jamais l’objet qu’on croyait vouloir dire. Les mots ratent la cible qu’ils atteignent. C’est pourquoi on ferait mieux d’écouter d’un peu plus près ce qui a lieu dans cet entre les mots, autant que les mots mêmes. Ce qu’on veut dire, on a failli le dire ».

    Un texte intriguant, dérangeant, sibyllin, savant, trop peut-être pour moi, que chacun comprendra à sa façon mais qui comme le kaki sera toujours meilleur quand on le laissera vieillir tranquillement dans notre mémoire afin qu’il prenne toute sa saveur au cours d’une autre lecture quand le lecteur sera mûr lui aussi et qu’il saura chercher entre les mots la réelle signification de la pensée de l’auteur. En attendant, j’ai retenu que si

    « Certains fruits se consomment comme l’amour. Le kaki est de ceux-là. »

    Et, j’aime les kakis quelle que soit la façon de les consommer.

    Le site des Editions Louise Bottu

     

    4084327319.jpgRHIZOME

    Christophe STOLOWICKI

    Passage d’encres

    Rhizome, c’est le nom de la partie de certaines plantes, entre racines et tige(s), d’où poussent en général ces belles tiges, c’est du moins ce qu’on m’a enseigné quand j’étais jeune apprenti agriculteur. Christophe Stolowicki a adopté ce titre pour son recueil comme pour indiquer qu’à partir de ce rhizome, il fera pousser des tiges : ses colères, ses humeurs, ses remarques, tout ce qu’il a à vider sur ce que professent certains à propos de la littérature : des lieux communs, des idées reçues, des truismes et toutes sortes de fausses vérités qui essaient de nous faire croire que des belles tiges poussent un peu partout dans le monde littéraire. Des opinions, comme il le dit dans sa dédicace, qui vont souvent « à l’encontre du genre ». À contre-courant de ce que pensent en général ceux qui se disent les spécialistes de la littérature contemporaine.

    Son propos se présente comme un répertoire de citations, de pensées, d’idées concernant la littérature contemporaine, les diverses formes littéraires, les auteurs, quelques éditeurs et tout ce qu’ils pensent sur ce sujet, essayant de le partager avec le lecteur.

    Les tiges qu’il dresse sont comme des flèches qu’il décoche en direction de ceux dont il ne partage pas les vues, il introduit son texte avec un premier trait en direction des auteurs de textes courts, « les brèves », en stigmatisant les producteurs d’aphorismes trop prolifiques pour rester incisifs, « l’aphorisme plus assez dru pour se garder de suffisance », ou de haïkus trop rabâchés, dilués, lessivés « pour préserver sa consistante inconsistance ». Il évoque ensuite « Une poésie contemporaine tout en performances » qui « invente une dérisoire parade à la désaffection populaire ». Les prosateurs n’échappent pas à sa vindicte, ceux « qui pose prose » sont peu nombreux après Gombrowicz et Flaubert qui conservent son estime comme certains poètes : Celan, Pisarnik, Rimbaud, Baudelaire, Giguère, Luca, Metz et quelques autres. Même Sade n’échappe pas à ses flèches.2110_auteur_20111018160812.jpg

    Le roman, genre le plus exposé à la mode et à la commercialisation du talent, fait lui aussi l’objet d’une mise au point : après Stendhal et Flaubert, « un long intermède d’analphabète » d’où émergent seulement Mérimée et Maupassant. Un texte en forme de mise au point pour stigmatiser tous ceux qui se plient trop facilement aux effets de modes, aux statistiques des ventes, aux étiquettes trop élogieuses et à tous ceux qui vantent le talent de ceux qui n’en ont pas assez pour que le terme ne soit pas dévalorisé quand on l’évoque à leur sujet.

    Ce recueil m’a immédiatement fait penser à Philippe Jaffeux dont j’ai eu le plaisir de découvrir le travail, la même recherche poétique en prose pour évoquer la pensée et la mettre en textes pour un lecteur suffisamment averti. Philippe Jaffeux, je l’ai découvert au creux de l’une des dernières pages : « Philippe Jaffeux, ses calligrammes interstitiels qu’évide un logiciel ». Juste ces quelques mots pour évoquer le travail du poète pour la conception d’une écriture possible face au handicap lourd. Toujours des mots très lourds pour formuler des idées puissantes en de courtes opinions souvent en forme de sanctions.

    Chaque définition, chaque opinion, chaque remarque, chaque avis est, en effet, une forme de sanction, un coup d’épée contre les travers des « écriveurs » qui croient faire de la littérature mais ne font qu’un travail alimentaire en produisant comme à la chaîne. La littérature c’est autre chose, c’est un art, un art qui peut s’associer avec les autres, comme la poésie se calquant au rythme du rock and roll. La littérature contemporaine, sous toutes ses formes et tous ses aspects, s’écrit au rythme d’une musique et la musique que Stolowicki aime, c’est le jazz et particulièrement celui du Monk, le célèbre Thelonious Monk. Il déroule son texte au rythme de ces airs scandés par les longs doigts du jazzman sur le clavier du piano, réservant les trilles du saxophone de Coltrane à la longue phrase proustienne. L’art ne se divise pas, la musique scande la phrase et la peinture, notamment celle de Kandinsky et du Douanier Rousseau, plante le décor.

    Un texte qui évoque sans conteste possible le mode de penser de Philippe Jaffeux avec des expressions, des sentences, des exclamations, des remarques plutôt que des phrases. Cette forme d’expression, si elle s’éloigne hardiment d’un certain académisme, conserve toutefois une force réelle grâce à une recherche très poussée de mots très justes, très adaptés à l’évocation recherchée, à la pensée à transmettre. Stolowicki livre un véritable pamphlet contre ceux qui se croient littérateurs (auteurs, éditeurs, critiques, faiseurs de talents…) et recentre le débat sur le talent dans son expression la plus restreinte, la plus pure, la plus exigeante et je dirais même la plus intelligente car l’auteur formule ses avis et sentences avec la plus grande rigueur intellectuelle.

    Le livre sur le site des Éditions Passage d'encres

  • POUR COMMENCER 2017: LE CONTE EST BON

     arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    La rentrée littéraire de janvier est bien espiègle. Elle nous propose des « Contes espagnols » de Lorenzo Cecchi, chez Cactus inébranlable, des contes qui sont surtout de très bonnes nouvelles qui raviront les amateurs du genre et de la littérature percutante. Elle nous propose aussi, chez Espace Nord, la réédition du magnifique roman de Pascal de Duve, « Izo » qui est peut-être, lui, par contre un très beau conte. Mais peu importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse et avec ces deux livres vous l’aurez, j’en suis sûr… l’ivresse des mots et de leur musique.

     

    couverture-contes-espagnols-1.jpg?fx=r_550_550CONTES ESPAGNOLS

    Lorenzo CECCHI

    Cactus inébranlable

    Lorenzo Cecchi nous offre neuf contes, apparemment le compte est bon même si l’éditeur tend un petit piège au lecteur inattentif, mais l’important reste que ces contes soient bons et ils le sont. A priori, sans connaître l’auteur, il semblerait que le narrateur soit très proche de lui et qu’il décrive dans ses contes des moments d’émotion particuliers qu’il aurait vécus avec des Hispaniques, notamment des Espagnols et surtout des Espagnoles, côtoyés à Bruxelles ou en Espagne. Il faut souligner pourtant une exception à cette généralité, la neuvième et dernière nouvelle n’a rien à voir avec les autres même si elle concerne bien une belle Ibérique, elle ne concerne pas le narrateur, elle raconte l’horrible vengeance, au XVII° siècle, d’un triste noble italien incapable de satisfaire sa femme et fou de rage quand il apprend qu’elle le trompe. J’ai apprécié toutes les nouvelles du recueil, Cecchi a l’art de la narration, il sait raconter et son regard sur les gens, leur comportement, leurs sentiments, leurs émotions, leurs motivations est très perçant. Il voit juste, à travers les quelques faits divers qu’il raconte, c’est un peu la diaspora ibérique qu’il met en scène avec ses petites tracasseries, ses aventures et mésaventures. Ces contes sont peut-être plus des nouvelles que des contes sauf peut-être ce fameux neuvième et dernier conte qui évoque un fait qui pourrait être historique, l’est peut-être, ou n’est finalement qu’un conte, peu importe l’histoire est aussi abominable que le texte est bien troussé. J’ai dégusté ces vieux mots oubliés qui sonnent si joliment aux oreilles des amateurs d’histoire dont je suis.

    L’auteur a peut-être connu cette Conchita qu’il prenait pour une Espagnole qu’elle n’était pas ou cette Frida qui, elle, était bien espagnole alors qu’il la croyait suédoise. Je suis presque sûr qu’il a effectivement vendu sa première marchandise à un émigré hispanique ayant pris en pitié sa grande maladresse commerciale. Par contre, je doute qu’il ait été l’heureux bénéficiaire de la fureur sexuelle de la belle mexicaine qui s’est vengée de la tromperie de son mari avec le premier venu. Ainsi le lecteur, pourra laisser courir son imagination pour essayer de comprendre ce qui vient directement de l’imagination de l’auteur ou ce qu’il a puisé dans carrière professionnelle et dans sa vie d’immigré du sud de l’Europe. La querelle entre le narrateur italien et son voisin espagnol, plus macho l’un que l’autre, sent le vécu plus que l’histoire du gars qui écrit à son meilleur ami, juste avant de se suicider, qu’il part heureux de savoir qu’il n’a jamais couché avec aucune des femmes qu’il a eues.

    Même si on respire une certaine pointe de mélancolie dans ces textes, j’y ai personnellement surtout trouvé beaucoup de vie, d’envie de vivre, d’espièglerie et même de dérision dans les moments les moins favorables de l’existence. Un recueil à mettre sur son chevet pour lire un ou deux textes les soirs de blues. Je ne voudrais surtout pas oublier les illustrations chatoyantes de Jean–Marie Molle, son rouge notamment qui, à lui seul, dégage une véritable fureur de vivre.

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

     


    350_L230.jpgIZO

    Pascal DE DUVE

    Espace Nord

    « Espace Nord » a, pour célébrer le cinquantième anniversaire de la mort du peintre René Magritte, décidé de rééditer « Izo » le célèbre roman publié par Pascal de Duve en 1989. Izo, le personnage éponyme de ce roman, avec sa redingote noire, son chapeau noir et ses gros souliers noirs, semble directement « plu » de « Golconde » la tableau de Magritte que l’éditeur a placé sur la couverture de cette réédition, conférant ainsi une nouvelle dimension à cette toile en inventant pour l’un des personnages, celui ayant eu la chance de choir directement sur une chaise du Jardin du Luxembourg à Paris et non comme les autres de se diluer dans le sable et les pelouses de ce jardin, un bout de vie éphémère prolongeant ainsi l’histoire racontée sur la toile.

    Le narrateur se promenant un jour d’orage dans les Jardins du Luxembourg aperçoit alors que le ciel déverse des torrents d’eau, un homme affalé sur une des chaises qui meublent ce jardin, un homme coiffé d’un anachronique chapeau melon noir et vêtu d’une tout aussi anachronique redingote noire. Il le secoue, le secourt et l’emmène chez lui pour le réconforter. Il s’attache au sort de cet étonnant personnage et s’occupe de lui procurer le gîte et le couvert. L’homme ne parle pas et ne prononce que quelques mots inintelligibles, l’auteur retient un énigmatique « Isobretenikkhoudojnika », il décide de l’appeler ainsi mais en simplifiant cet imprononçable patronyme en un beaucoup plus pratique « Izo ».

    Izo se révèle vite être un être très doué, surdoué, doté d’une mémoire fantastique et d’un esprit d’analyse et de déduction particulièrement impressionnant, il découvre tout, il semble ne rien connaître, il paraît venu d’ailleurs, son esprit est vierge comme celui d’un nourrisson ouvrant les yeux pour la première fois. Il se passionne pour des choses futiles, même insignifiantes, ou pour des choses beaucoup plus complexes, élaborées, matérielles ou intellectuelles comme le métro qu’il considère comme un autre monde, ou les langues étrangères qui lui permettent de nouer conversation avec n’importe qui dans les rues de Paris ou par téléphone au hasard des numéros qu’il compose de manière de tout à fait aléatoire.

    Izo, c’est une page blanche sur le bureau de l’écrivain, il n’a aucun sens des valeurs, rien ne l’a encore pollué, il a une merveilleuse faculté d’émerveillement qui le fait s’extasier devant la moindre babiole comme devant une définition très complexe pêchée dans l’une des encyclopédies qu’il ingurgite comme d'autres des verres de bière, sauf que lui retient ce qu’il absorbe. Son impressionnante culture, acquise en quelques semaines, sa faconde, son innocence, sa fraîcheur, son enthousiasme lui facilitent les contacts avec les personnes qu’il rencontre et avec lesquelles ils nouent des liens d’amitiés. Il devient vite un habitué des cafés les plus prestigieux de la capitale où il connait les personnels et quelques habitués ayant une certaine notoriété. Il devient ainsi quelqu’un de connu sans en avoir la moindre idée. Il conserve sa fraîcheur et son innocence jusqu’à ce qu’il comprenne que la vie n’est pas linéaire, qu’elle évolue et donc qu’elle va vers un aboutissement qu’il voudrait comprendre. Commence alors pour lui une recherche de ce que pourrait être cet aboutissement et sa signification, à travers les religions : le catholicisme, le protestantisme, l’islam et même le communisme pensé comme une forme de religion lui aussi. Mais, pour la première fois ses étonnantes facultés buttent sur une énigme qu’il ne saisit pas.

    Je retiendrai de ce texte outre bien sûr la grande maîtrise littéraire de l’auteur, la richesse de son vocabulaire, la fluidité et l’élégance de son style, quelques belles assonances, la qualité picturale de ses descriptions, tout est en couleur, surtout la capacité d’émerveillement du héros. Izo est un être irréel, venu d’ailleurs, enfant légitime de l’imaginaire matérialisé sur terre, découvrant un monde rempli de choses merveilleuses que nous nous ne voyons pas ou plus. On dirait que Pascal de Duve cherche à nous délester de toutes les scories que l’histoire a accumulées sur nos épaules et dans nos têtes pour que nous redécouvrions un monde simple, candide, joyeux, sans aucune prétention, sans appât du gain, sans recherche du pouvoir, juste un monde où les gens vivraient en bonne intelligence. Cet émerveillement devant ce monde possible me suffirait mais l’auteur nous entraîne sur un autre chemin, il nous démontre que ce monde n’est qu’éphémère et qu’il faut penser à ce qu’il y aura après et quand on pense à ce qui vient après la vie on créée la religion même si cet après n’a pas un ou des dieux, c’est déjà une pensée religieuse. Et, pour Izo, les religions conduisent à une impasse, alors faudra-t-il suivre l’auteur sur le chemin de la philosophie pour trouver les réponses aux fameuses questions qui obsèdent tous les êtres pendants ? J’aimerais, pour ma part, rester avec Izo sur le chemin merveilleux de l’innocence et de la découverte en jouant la politique de l’autruche.

    « Izo » c’est plus qu’une lecture, c’est une réflexion philosophique, mais c’est aussi une ouverture à l’émerveillement. « Mon apparition c’est le monde, je veux dire l’existence, cette chose magnifique à la quelle on ne pense jamais, et que je viens de découvrir. » Voilà tout est dit, l’auteur de ces quelques mots plein d’espoir pouvait s’envoler quelques années plus tard, jeune, trop jeune, beaucoup trop jeune, vers le monde d’Izo où il a certainement trouvé son après.

    Le livre sur le site d'Espace Nord

  • LE DILETTANTE OUVRE SON CATALOGUE 2017

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Avec deux ouvrages sortis le 18 janvier 2017, Le Dilettante a ouvert son catalogue pour cette nouvelle année littéraire. Bill D’Isère propose un roman reconstituant le fameux enlèvement d’un transport de fonds dans la région lyonnaise en 2011 en s’intéressant principalement à la personnalité et au parcours de celui qui aurait pu être l’auteur de cet impressionnant détournement. Hélène Couturier quant à elle évoque la condition des femmes toujours amoureuses de leur mari qui cherchent un peu de fantaisie ailleurs.

     

    9782842638894FS.gifTEDDY LE KOSOVAR

    Bill D’ISÈRE

    Le Dilettante

    Lire c’est s’exposer à d’étranges coïncidences. Ainsi, devant effectué un voyage en train assez long, je m’étais muni d’un livre assez copieux, un livre qui relate le vol d’un véhicule de transport de fonds dans la région lyonnaise en 2010, et, en rentrant chez moi, j’apprends que ce jour même, un autre véhicule de la même société transportant cette fois de l’or industriel a été braqué près de Lyon lui aussi. Etonnant non ? J’étais coincé entre l’actualité qui tournait, ce jour, autour du vol de l’or et ma lecture qui me ramenait à la disparition d’un véhicule rempli de billets de banques.

    Bill d’Isère qui n’est pas Bill mais est bien d’Isère, réinvente à sa façon l’affaire du vol de ce véhicule de transport de fonds commis par un employé de la société délestée « un beau jour d’automne 2010 ». La victime ayant purgé sa peine, nous devons éviter d’évoquer tout ce qui pourrait permettre de la reconnaître. Bill consacre peu de pages au déroulement des faits qui sont bien connus maintenant et qu’il est facile de retrouver à travers des livres, films et sites Internet… le sujet a fait couler beaucoup d’encre et de salive et généré une petite montagne d’octets sur les fameux réseaux dits sociaux. Bill concentre principalement son texte sur la personnalité et la parcours de ce jeune homme issu de l’immigration qui, un jour sans raisons apparentes, bascule dans la délinquance, grande par le montant du forfait, plutôt banale par les moyens mis en œuvre.288.jpg

    La première préoccupation de l’auteur a été de transformer son héros en le dotant d’une nouvelle identité, d’un arbre généalogique plus exotique et d’une jeunesse chaotique. Ainsi, le voleur devient Mirosh pour sa mère, Michel pour l’état civil français et Teddy pour la presse et le grand public. Il serait le fruit de l’escapade de sa mère à Cuba. Elle vivait dans l’Albanie très fermée d’Hojda, elle eut la chance de pouvoir participer à un transport présidentiel à Cuba où la douceur des îles, les flèches du soleil, le sang chaud des autochtones l’invitèrent à laisser une large place à la gaudriole. Elle revint donc de Cuba avec une petite graine bien plantée au plus profond de son être. Elle comprit que son avenir en Albanie était très compromis, elle imagina alors un stratagème audacieux pour fuir le pays dans un conteneur de chemises. Arrivée en France, elle fut accueillie comme réfugiée et bientôt mère d’un joyeux bambin qu’elle éleva du mieux qu’elle put jusqu’à ce qu’elle rencontre un nouveau conjoint qui voulait faire le bonheur du gamin contre sa volonté. Commence alors un long cheminement qui conduit directement le môme aux premiers larcins, au chantier de rééducation puis à mille petits boulots tous moins lucratifs les uns que les autres, qu’il dégote surtout grâce tout ce qu’il a appris quand il fréquentait l’école des gitans en quête de quoi vivoter.

    Et puis il trouve enfin un job stable, payé régulièrement : convoyeur de fonds, il travaille consciencieusement jusqu’au jour où définitivement saturé par le comportement des patrons, des riches, de ceux qui ceux qui donnent les ordres et les punitions, il décide de se venger de toutes les humiliations subies en se barrant avec le camion plein de beaux billets de banque. La suite vous la connaissez, le grain de sable qui fait capoter le plan le plus efficace tellement il est simple, la reddition, le jugement, l’appel, la taule sans remise de peine ou presque, la libération mais pas la liberté car dehors les flics le traquent sans cesse, ils veulent trouver les quelques millions qui manquent dans le camion et qu’ils croient qu’il a planqués. Mais Bill, il ne tombe pas dans le piège de la reconstitution, il invente une fin grandiose au nez et à la barbe de tous les flics de France.

    Bill d’Isère a repeint cette histoire très médiatisée aux couleurs de Frédéric Dard dans une ambiance à la Guyard, j’ai pensé à son roman : « Soudure » où les malfrats, comme ceux de Bill sont surtout des victimes du système (le fameux système qui ronge tout le monde et que tous les politiciens veulent changer avant chaque élection) qui profite uniquement à ceux qui possèdent déjà trop pour être tranquilles comme les policiers qui auraient bien pu étouffer les quelques millions qui se sont évaporés avant que la camion soit officiellement retrouvé mais ça c’est Bill qui nous le glisse en douce, entre les lignes, nous on ne sait rien.

    Le livre sur le site du Dilettante 

     

    9782842638795.jpgIL ÉTAIT COMBIEN DE FOIS

    Hélène COUTURIER

    Le Dilettante

    « Combien de fois tu m’as trompé ? » La question est brutale, elle cingle comme un coup de fouet, Mathilde ne l’attendait pas, elle n’a même pas l’intention d’y répondre mais Jo s’acharne, revient à la charge, alors elle ment, comme elle l’a toujours fait, avant de comprendre que son mari essaie de lui faire endosser la responsabilité de leur séparation qu’il va lui annoncer. Elle n’avait pas envie de cette rupture, elle avait trouvé un équilibre entre son mari et ses amants, elle était même restée fidèle pendant huit ans avant de trouver sa vie un peu monotone se lassant de la rigueur de son mari alors qu’elle aime la fête, la nuit, les rencontres imprévues, les émotions fortes.

    Jo veut des comptes qu’elle ne peut même pas lui fournir, elle ne compte pas, elle pourrait tout juste lui raconter ses errances dans les calle barcelonaises, dans le quartier des pakis, des dealers et des prostituées. Et, ce soir, pour éviter de lui répondre, elle part pour une nouvelle odyssée dans ce quartier de la marge où réside son fournisseur, où elle pourrait trouver un homme pour finir la nuit.Couturier.jpg

    Le plume d’Hélène Couturier court aussi vite que les escarpins de son héroïne sur l’asphalte de Barcelone quand elle part en bordée dans les quartiers interlopes à la recherche de stimulants aptes à lui fournir l’énergie et l’excitation nécessaires pour faire la fête jusqu’au bout de la nuit. Mais ce soir, son odyssée n’est qu’une vaine errance, elle réalise alors que son mari lui manque, qu’elle s’en passera difficilement, qu’elle n’est plus la belle jeune femme qu’elle a été, que son potentiel de séduction a diminué et qu’il diminuera encore sérieusement dans les années à venir. Jo voulait des comptes, elle n’avait qu’un conte à lui offrir.

    Ce conte c’est l’histoire de bien des femmes de cinquante ans qui ont été de belles filles, de belles jeunes femmes, des épouses qui ont séduit des hommes élégants, plein de charme, qui ont élevé un ou deux enfants et qui, vers la quarantaine, s’ennuie auprès d’un mari qui essaie de faire carrière et

    qui commence à lorgner vers des femmes plus jeunes. Alors maintenant que le sexe ne conduit que très rarement à la procréation, il peut offrir divers plaisirs avec d’autres hommes, pas forcément toujours les mêmes, pas forcément des amants attitrés, seulement des hommes charmants, attentifs, attentionnés qui n’ont nullement envie de s’attacher à une femme, mais seulement envie de passer de bons moments avec des femmes indépendantes, autonomes, sensuelles, cultivées et très peu encombrantes Des femmes juste pour le plaisir qui cherchent des hommes juste pour le plaisir.

    Ces femmes ne veulent pas pour autant laisser leur amour en déshérence, elles veulent juste séparer le plaisir sexuel de leur vie sentimentale, elles aiment leur homme et leur famille, elles aiment leur job et la vie qu’elle mène, elles voudraient juste que leur homme ne les enferme pas dans le sempiternel dilemme :

    « Trop de morale pas de sexe

    Trop de sexe pas de morale ».

    Un livre qui intéressera bien des femmes mais aussi des hommes, tous ceux qui cherchent à faire la part du sexe dans la vie et dans l’amour et surtout ce que le sexe peut apporter pour sortir de la monotonie qui s’installe progressivement dans presque tous les couples.

    Le livre sur le site du Dilettante

  • POUR COMMENCER L'ANNÉE 2017

    arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

    Première lecture de l’année

    Pour commencer l’année 2017, Philippe Picquier nous emmène, presque de force, en Corée du Nord, en fait c’est Vincent-Paul Brochard, l’auteur, qui nous dirige sur les traces des personnes enlevées et conduites en Corée du Nord contre leur volonté. Une question qui a défrayé l’actualité il y a quelques mois déjà avant que l’ONU condamne cette pratique. Un roman qui pourrait passer pour un témoignage.

     

    9782809712193FS.gifLE PONT SANS RETOUR

    Vincent-Paul BROCHARD

    Editions Picquier

    « Le pont sans retour », c’est celui qu’on ne peut traverser qu’une fois sans espoir de le franchir un autre jour, même très lointain, dans le sens inverse, ceux qui se rendent en Corée du Nord comme ceux qui se rendent en Corée du Sud ne feront jamais le voyage dans l’autre sens. C’est le trait d’union qui unit si mal les deux parties de la péninsule séparées depuis 1953, depuis la fin de la guerre de Corée. C’est le symbole choisi par Vincent-Paul Brochard pour concrétiser le sort de Julie Duval, l’héroïne qu’il met en scène dans ce livre, emmenée par la force et par la ruse en Corée du Nord par des membres d’un groupuscule révolutionnaire japonais réfugié dans ce pays fermé à tous pour échapper à la police nippone.

    En novembre 2002, Kim Jong Il, le dictateur coréen alors au pouvoir, a reconnu que ses services avaient enlevé un certain nombre d’étrangers notamment des Japonais, d’après quelques témoignages de très rares réfugiés, il apparaitrait qu’il y aurait eu quelques Français parmi les personnes retenues de force en Corée du Nord. Vincent-Paul Brochard à travers la fiction qu’il a construite essaie d’expliquer ce qui a conduit les Nord-Coréens à perpétrer ces enlèvements désormais condamnés par l’Organisation des Nations Unies, et l’aberrante logique de ce pouvoir totalitaire, fantasmagorique et erratique.

    Julie Duval constituait une excellente cible pour les activistes chargés de recruter de force des jeunes Françaises pour les besoins des services nord-coréens, elle parlait et écrivait excellemment le Japonais, les liens avec sa famille étaient presque inexistants, il était donc facile pour une jeune Japonaise de l’aborder sous le prétexte d’échanger des cours de conversation française contre des cours de conversation nippone. Julie accepte donc cet échange avec Keiko, les deux filles sympathisent vite et nouent une amitié suffisamment forte pour que la jeune Japonaise propose à son amie de l’accompagner pour des vacances dans son pays natal. Enthousiasmée, Julie accepte mais à Hong Kong le voyage tourne à l’enlèvement et elle se retrouve vite « l’invitée forcée » du groupuscule japonais qui l’a enlevée, dans un camp de formation où on l’endoctrine de force, elle doit acquérir tous les éléments de l’idéologie prônée par Kim Il sung pour asseoir son pouvoir : le Juche.

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    Ayant acquis les fondamentaux de cette idéologie et après être passée par les geôles locales, elle est confinée dans une demeure isolée au fond d’une campagne déserte où elle doit former une jeune Coréenne à la langue, la culture et les mœurs françaises. On lui fait croire que cette élève très douée embrassera la carrière diplomatique et qu’elle servira la cause de la révolution en participant au rapprochement du peuple coréen avec le reste du monde par la diffusion du « kimilsungisme ». Et que ceci facilitera le rapprochement des deux parties de la péninsule. La séparation est pourtant brutale, la jeune Française reste en Corée sous la protection d’un haut cadre du parti et la jeune Coréenne poursuit son parcours révolutionnaire dans la mission qui lui est confiée.

    Vincent-Paul Brochard l’avoue, il y a très peu de documents sur le sujet et pourtant on dirait qu’il a vécu cette expérience lui-même, il connait le fonctionnement de l’administration nord-coréenne comme s’il avait séjourné dans cette partie de la Corée. Il connait aussi remarquablement les problèmes que la Corée du Nord a dû surmonter dans les années quatre-vingt-dix, l’histoire des relations entre le Nord et le Sud, les querelles intestines qui minent le pouvoir, les artifices, les manipulations, les exactions, les mensonges, tout ce que le pouvoir utilise pour faire croire au bien fondé de son action et à la nécessité de soutenir un pouvoir fort et autoritaire pour échapper au diable occidental qui a contaminé le Japon et gangrené la Corée du Sud, tout ce que Bandi a écrit dans les textes qu’il a fait passer sous le mur qui sépare les deux parties de la péninsule.

    C’est donc, plus qu’une fiction, plus qu’un roman d’espionnage, plus qu’une carte postale sur la Corée du Nord que nous propose Vincent-Paul Brochard, c’est presque un essai sur cette république démocratique, seule survivante du communisme du XX° siècle, et son régime qui résiste encore et toujours malgré une conjoncture très difficile et un pouvoir démentiel, à conserver une indépendance insolente, agressive et hautaine qui fait trembler même les états les plus forts.

    Le site des Éditions Philippe Picquier

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2016: Le petit dernier

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Je croyais mes lectures de la rentrée 2016 terminées, j’étais déjà occupé à préparer ma pile de livres à lire pour la rentrée de la nouvelle année quand Les Carnets du dessert de lune a mis en rayon, à la toute fin de l’année, la réédition de « Légende de Zakhor » de Pierre Autin-Grenier. Je m’empresse donc de vous adresser mon commentaire sur ce brillant texte afin que vous puissiez encore vous le procurer pour le mettre au pied du sapin.

     

    s189964094775898902_p823_i1_w640.jpegLÉGENDE DE ZAKHOR

    Pierre AUTIN-GRENIER

    Les Carnets du dessert de lune

    Avant de parler du texte d’Autin-Grenier, il faut dire quelques mots du livre, un recueil d’un format original presque carré (14x16), publié par Les carnets du dessert de lune dans sa collection Pleine Lune. Ce recueil comporte une dizaine de textes courts, des petites nouvelles, publiés en quatre langues dont l’anglais ajouté pour cette édition, c’était bien nécessaire quand on connait le peu d’intérêt des anglais pour les langues qui leur sont étrangères. Et pour être presque complet, il ne faudrait pas oublier le portrait de l’auteur peint par Shahda que l’éditeur a placé sur la couverture, un camaïeu de rouge allant de l’écarlate au carmin en passant par le vermillon et le pourpre et quelques autres nuances encore, un portrait de feu et de sang du plus bel effet.

    En quelques lignes, trois ou quatre petits paragraphes, Pierre Autin-Grenier dresse un cadre, crée une atmosphère, installe une histoire, une histoire qui raconte souvent son pays, le pays où il a vécu entre Lyon et Carpentras. Il parle des chevaux qui galopent dans les prés, des couleurs qui peignent le paysage, des odeurs qui enivrent, des saveurs de ce pays qu’il semble tellement avoir aimé mais aussi de ses habitants avec leurs sentiments, leurs émotions, leurs petits travers… Des personnages toujours modestes et même parfois un peu marginaux, des êtres souvent en butte avec le quotidien que l’auteur dépeint avec une nostalgie tendrement mélancolique.

    L’intensité du texte, sa densité, sa faible longueur n’altèrent en rien la fulgurance des formules : « il disait avoir vu en rêve des fenêtres se jeter dans le vide », l’éclat des images : « c’est toujours le bleu qui prend d’assaut les maisons », la flamboyance du style : « A nouveau il prendra congé et sur les tuiles mouillées du toit miroiteront des morceaux de lune », sans oublier la poésie qui envahit ces courts textes : « Il eût fallu qu’un fleuve en crue entre soudain par une fenêtre et, furieux, vienne s’étrangler sur la table pour qu’enfin nous mesurions l’étendue d’hiver qui nous séparait les uns des autres » et nous pourrions ainsi disséquer les textes de l’auteur, dénichant l’oxymore, le zeugme, l’allitération, la métaphore et bien d’autres formules de style encore mais nous deviendrions alors hérétiques à la parole toujours courte du maître es langage, Alors court faisons sans oublier que le fond de ces textes est peut-être aussi riche que leur forme particulièrement brillante.

    Le livre sur le site des Carnets du Dessert de Lune

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  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2016: Dernières feuilles d'automne

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Pour clore la rentrée littéraire 2016, j’ai lu trois recueils : un recueil de poésie de Bernard Bretonnière, un recueil de textes courts de Jacques Morin et un recueil de nouvelles de Thierry Radière. Un programme qui ressemble à un « mélange », un programme qui avait beaucoup de saveur, je suis un adepte de l’alternance des genres pour ne pas saturer mes neurones. Les deux premiers ouvrages ont été édités par Les carnets du dessert de lune de Jean-Louis Massot et le dernier est édité aux éditions Tarmac de Jean-Claude Goiri. Une surprise pour moi, j’ignorais que Jacques Morin partageait son temps entre l’édition et l’écriture et que Thierry Radière avait édité chez lui. Les auteurs et éditeurs de talent finissent toujours par se rencontrer.

    Les lectures d’automne sont terminées mais la pile des livres pour la nouvelle année est déjà ébauchée avec deux livres de Le Dilettante et un de Chloé des Lys. Et, d’autres lectures sont déjà projetées… 2017 sera certainement encore riche en lectures et commentaires.

     

    s189964094775898902_p818_i1_w792.jpegBernard BRETONNIÈRE

    DATÉS DU JOUR DE PONTE

    Les Carnets du dessert de lune

    Pour parodier la chanson, «Il est libre Max », on pourrait dire que dans la poésie « il est libre Bernard », il use et abuse même de cette liberté jusqu’à répéter les mots qu’il aime comme s’il suçait des bonbons par poignées. Il écrit des vers aussi libres que son jugement vis-à-vis de ses contemporains et en premier lieu de ceux qui se disent poètes sans l’être vraiment, il leur préfère clairement ceux qui le sont sans jamais s’en vanter.

    « Rares les femmes

    qui seraient un remède à l’amour.

    Nombreuses les lectures remèdes à la poésie ».

    « Ceux-là qui sont poètes ès attitudes ès attributs

    ne veulent pas ce que je veux ».

    Dans ce recueil, Bernard Bretonnière a rassemblé une cinquantaine de poèmes (à vue de nez) tous datés du jour de la ponte par le poète lui-même, mais si le jour et le mois sont bien précisés, l’année, elle, ne l’est pas, il est donc préférable, pour dater ces textes, de se référer à l’âge de Pauline, la fille chérie du poète, la petite dernière, qui n’a que quelques mois au début du recueil pour atteindre au moins huit ans à la fin. Ainsi dûment datés, comme les œufs de l’élevage de mon village natal, les poèmes de Bretonnière pourraient constituer, selon le préfacier, Jean Pierre Verheggen, une sorte de journal intime ou peut-être, selon moi, une éphéméride à la mode du poète. Un journal ou une éphéméride qui évoque très largement la famille, le lignage, le père, le fils, la fille, l’épouse, Reine, la difficulté d’être le fils de ou le père de…

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    qui en sait tellement moins que son père »

    Et quand on parle de filiation, on ne peut évidemment pas cacher le temps qui s’écoule inexorablement comme le dit le poète avec beaucoup d’élégance :

    « Ce soir nous sommes réunis

    Guiseppe…

    peu importent les identités particulières mais je comprends

    brutalement ce soir

    que nous allons devenir

    bientôt

    de vieux messieurs j’en suis abasourdi. »

    Ceux qui n’apprécient que la poésie classique trouveront peut-être que Bernard Bretonnière s’autorise une bien large portion de liberté mais tous les autres se régaleront, goûtant notamment les belles répétitions assonantes glissées par le poètes dans ces textes :

    « Ce type donc

    moi

    et d’être là

    celui-là

    cet étrange étranger

    rendu là … à ce point là … »

    « Rue de Sèze Hôtel de Sèze chambre seize

    ça ne s’invente pas ».

    Il est libre Bernard, il prend la vie à bras le corps, il jette les mots pour le dire à pleine voix et à répétition, entouré de ceux qu’il aime et qui l’aiment, sa famille, ses amis, sans jamais oublier tous ceux qui l’ont ravi avec leurs mots, écrivains incontournables ou auteurs talentueux mais insuffisamment reconnus, tous amis des lettres, des mots et des vers.

    Le livre sur le site des Carnets du Dessert de Lune

     

    s189964094775898902_p816_i1_w1181.jpegJacques MORIN

    CARNET D'UN REVUISTE DE POCHE

    Les Carnets du dessert de lune

    Jacques Morin, comme cela lui arrive parfois, est passé de l’autre côté de la page, son nom n’est caché ni au début ni à la fin de ce tout petit recueil, il figure en gros caractères à la une, à la place habituellement réservée aux auteurs, tout cela est parfaitement normal puisque c’est bien lui qui a écrit les textes qui figurent dans ce recueil. Une façon de dire qu’il sait lui aussi écrire des textes de qualité, qu’il n’est pas seulement un intermédiaire entre les auteurs et les lecteurs, qu’il est lui aussi un écrivain au sens le plus plein du terme.

    Et si Morin prend la plume ce n’est pas seulement pour dire que le métier de revuiste est un métier ingrat, aussi méconnu que le terme qui le désigne, un métier exigeant, à chaque numéro l’aventure recommence avec les mêmes incertitudes et les mêmes contraintes calendaires, un métier de passionné qui digère des piles de livres, de recueils, de revues, un métier de kamikaze qui risque à chaque numéro de se faire incendier par des lecteurs ne partageant pas ses avis, par des auteurs s’estimant trop peu soutenus, par d’autres auteurs non retenus pour la publication, blessés au plus profond de l’ego qui leur sert souvent de talent. Non, je ne crois pas que c’est pour se plaindre que Morin a écrit ce petit recueil, je crois que c’est pour allumer un signal d’alarme, pour informer la communauté des auteurs que la revue, la sienne, l’excellente publication « Décharge » qui déniche les meilleurs poètes, pourrait un jour disparaître avec lui. « Il se demande comment elle fera sans son dévouement exclusif ». Ca ressemble à un appel à l’aide, un hameçon lancé pour pêcher celui qui aura la même passion que lui et qui fera vivre encore la revue et ceux qui y publient leurs œuvres.

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    On pourrait croire que Morin est peu désabusé, insuffisamment reconnu, un peu aigri de ne pas avoir, comme un éditeur courtisé, son « écurie » d’écrivains. Non, je crois que Morin est seulement un passionné de lecture, « Lire et parler d’un recueil lui donne grande satisfaction », un passionné qui entre dans l’intimité des auteurs après avoir lu seulement quelques lignes de leur plume. C’est un jouisseur qui voudrait partager sa passion, comme je le fais moi-même en lisant ses lignes et en laissant ces quelques mots sur leur auteur. Je ne voudrais tenter aucune comparaison, je ne suis pas à la hauteur, je voudrais seulement dire que je connais le frisson de l’amoureux des livres qui découvre encore un livre de plus dans sa boîte aux lettres, un livre de plus à mettre en haut de la pile déjà chancelante, un livre de plus à glisser dans un petit trou du programme de lecture, un livre à lire dans le train, dans la salle d‘attente chez le médecin, dans un bar, … partout où il est possible de grappiller un peu de temps.

    Que Jacques Morin se rassure, le revuiste est un maillon essentiel de la chaîne du livre, c’est un naisseur, c’est très souvent lui qui, le tout premier, voit l’auteur inconnu avec son petit poème, son petit texte, l’auteur qui un jour sera célèbre. Combien de grands écrivains ont commencé par livrer leurs premiers essais à un journal ou une revue ? Tous ou presque ! Un jour Thierry Radière m’a dit que j’étais un passeur de textes, j’aimerais bien, les vrais passeurs de textes sont les revuistes comme Jacques Morin qui, à chaque publication, remettent sur le métier de nouveaux textes révélant de nouveaux auteurs.

    Le livre sur les site des Carnets du Dessert de Lune

     

    b0188f_882e9364f3934ad189c3c622807c4118~mv2_d_1447_2552_s_2.webpThierry RADIÈRE

    À UN MOMENT DONNÉ

    Editions Tarmac 

    Un nouveau Radière, arrivé quelques jours après le Beaujolais nouveau, c’est toujours une aventure. Ces derniers mois, il y a déjà eu un « texte qui pourrait être le roman d’un professeur oubliant son aigreur professionnelle dans un amour un peu tardif, un essai sur le temps qui fuit, sur la mémoire et ce qu’elle représente et aussi un cours de lettre sur la compréhension et l’interprétation des beaux textes », un « tout petit recueil de textes très courts ! Des images, des souvenirs qui se précipitent, des souvenirs des parents qui vieillissent, blanchissent, se tassent et finissent par abandonner sur terre les restes de leur corps usé. Une bouffée de souvenirs odorants… » et un recueil de « poèmes de résilience, poèmes d’espoir, poèmes d’amour, poèmes pour oublier ». Pour cette énumération, sans vergogne aucune, je me suis cité moi-même en relisant mes derniers commentaires concernant les publications de Thierry Radière. C’est un peu prétentieux mais ça permet de ne pas s’emmêler les doigts sur le clavier de ce commentaire du dernier Radière, récemment publié, que je viens de refermer.

    Cette fois le poète, essayiste, romancier a choisi la plume du nouvelliste pour livrer un recueil de six nouvelles qui racontent toutes un moment de la vie où tout peut basculer, où le pire peut-être envisager, où l’esprit et l’imagination fonctionnent à très haute fréquence pour chercher dans le passé ce qui pourrait permettre de comprendre ce qui est en train d’arriver et ce qui en découlera de façon peut-être inexorable, définitive, où tout ce que l’on redoute depuis la première angoisse est en train d’arriver, de vous arriver. Qui n’a pas été saisi d’une panique irraisonnée en constatant qu’il a perdu ses enfants de vue et qu’il ne parvient pas à les situer ? Nous tous lecteurs avons connu cet instant où l’imagination en quelques fractions de secondes construit une multitude de scénarii tous pires les uns que les autres.images?q=tbn:ANd9GcQAV6wPsfgfpnTs5zf9LnmeZ0mDFwqMTWusjeV3l84j11E6bTzuXA

    Le cycliste qui déboule d’on ne sait où et se retrouve brusquement sur le capot de votre voiture sans que vous n’ayez rien vu ni compris, l’accident tant redouté est brutalement arrivé, le cycliste est mort, le chauffeur devient chauffard, tout un monde s’écroule… mais peut-être que le cycliste n’est pas mort …

    Les enfants qui, malgré l’interdiction parentale, s’aventurent trop loin de la plage, la sœur qui ne peut pas revenir vers la rive, le frère qui se sent coupable jusqu’au plus profond de lui et qui fait l’autruche, tétanisé par une panique paralysante…

    L’enfant qui ne comprend pas ce qui arrive, qui regarde en l’air et qui brusquement se retrouve au fond du trou où il pourrait disparaître à jamais…

    L’enfant qui n’a pas le droit de regarder la télé mais qui comprend bien le film que ses parents regardent en entendant la bande son et en construisant le reste avec son imagination, puisant au plus profond de ses souvenirs pour essayer de construire ce passage qui le conduira de sa prime enfance à son statut d’adulte en devenir.

    La maman qui ne peut pas dire le nom de la boisson qu’elle préfère, le premier trou de mémoire, l’affolement en pensant au premier signe, au tout premier symptôme d’une maladie tellement redoutée.

    Le narrateur et l’adolescent coincés dans un ascenseur en panne qui paniquent chacun à leur façon, envisageant le pire et essayant de l’oublier.

    Six situations que Thierry Radière analyse finement, six situations où tout change, peut changer, pourrait changer, six instants potentiellement définitifs, six instants qui compteront à jamais dans la personnalité de ceux qui les vivent, dans cette personnalité qui se construira ainsi jusqu’à ce que, « à un moment donné » l’événement définitif se produise réellement pour mettre un terme à ce qui fut leur existence, leur vie. Le nouvelliste a utilisé les armes de l’essayiste pour essayer de comprendre ses instants décisifs qui condensent l’essentiel d’une vie ou, peut-être, que l’essayiste a déguisé son propos sous forme de nouvelles plus accessibles aux lecteurs qui ont tous vécu l’une ou l’autre, au moins, de ces situations. Je ne sais, à chacun sa lecture !

    Pour moi, ce recueil s’insère parfaitement dans ce qu’écrit Thierry Radière, depuis un certain temps au moins, depuis qu'il a écrit qu’« à la fin », « à un moment donné », « il faudra bien du temps », il faudra bien prendre un bout de temps, « quand on a(ura) compris que l’existence allait être un combat à mener seul contre le monde », pour comprendre ce qu’est la vie, comment elle se construit et comment elle s’achève.

    Le livre sur le site des Éditions Tarmac

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2016: LES POÈTES AUSSI

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    La rentrée littéraire est close depuis quelques semaines maintenant, désormais il faut lire tous les livres empilés à côté du bureau sans oublier bien sûr les poètes qui ont été, eux aussi, très présents à l’occasion de cette rentrée. En ce qui me concerne, j’ai eu notamment l’occasion de lire les deux recueils ci-dessous à la suite l’un de l’autre et je conseille vivement à tous ceux qui veulent les lire, et même aux autres, de les aborder dans cet ordre. D’abord l’excellent recueil de Fabien Sanchez qui laisse sourdre une souffrance poignante mais sublime et ensuite le non moins intéressant recueil de Christophe Bregaint qu’on dirait désespéré, dévasté, par la souffrance d’un ami qui n’est certainement pas le précédent auteur mais sait-on jamais ? La magie des lettres relie parfois les êtres les plus éloignés.

     

    s189964094775898902_p819_i1_w1653.jpegFabien SANCHEZ

    DANS LE SPLEEN ET LA MÉMOIRE

    Les Carnets du dessert de lune

    Fabien, c’est terrifiant ! Je n’ai pas envie que tu peuples ta solitude en ayant l’enfant que tu jamais eu,

    « de l’enfant que tu n’as jamais eu

    de la petite fille à laquelle

    tu ne raconteras jamais d‘histoires

    de la solitude dans les jardins publics

    parmi les enfants des autres ».

    Je n’ai pas envie que tu oublies ton passé dans un avenir radieux, que tu noies ta nostalgie dans un présent petit bourgeois,

    « Cette manie de regarder en arrière

    dans le rétroviseur de l’âme

    carburer à la nostalgie

    le plein de super pour la marche arrière »

    Je voudrais que tu restes le chômeur désœuvré, sans avenir, qui n’arrive même plus à laisser filer son temps, je voudrais que tu restes le gamin bohème qui a parcouru trop tôt les chemins de la vie et épuisé trop vite les illusions qu’elle suggère,

    « j’avais dix-sept ans

    et mon cœur connaissait trop de chansons

    les lits des filles m’étaient inaccessibles

    je dormais sur le bitume ».

     

    Je voudrais que longtemps encore tu écrives des vers qui racontent l’histoire d’un père parti trop tôt et d’un fils jamais devenu père, des histoires écrites avec le jus de tes tripes, la bile amère de ton âme et l’encre de ton désespoir.

    « ah maudit gosse, et sale bonhomme

    moi chômeur longue durée,

    lui poète à ce qu’il parait

    tous deux traînent misères, traîne fumée ».

    Mais, même si tu es, comme tu le dis : « Je suis devenu celui qu’enfant je n’aurais pas vu », j’espère de tout mon cœur que « la possibilité du retour » que tu évoques dans ton « Intro », te permettra un jour d’écrire à l’imparfait avec le même talent, la même tristesse, le même désespoir des vers de la même intensité, portant une émotion aussi troublante, provoquant une compassion aussi vive. Et que tu trouves un chemin possible pour sortir ta vie du cul de sac dans lequel elle semble enfermée, sans jamais y laisser ton talent. J’espère aussi que l’œil d’Olivia HB sera encore sollicité pour apporter un supplément de vie à tes poèmes car ses photos participent à l’ambiance et à l’empathie que ce recueil dégage.

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    Fabien Sanchez, en compagnie de Roland Jaccard 

    Le livre sur le nouveau site des Carnets du Dessert de Lune

     

    s189964094775898902_p817_i1_w1653.jpegChristophe BREGAINT

    ENCORE UNE NUIT SANS RÊVE

    Les Carnets du dessert de lune

    « Une nuit sans rêve » c’est très décevant mais « encore une nuit sans rêve » c’est carrément désespérant et ce titre correspond très bien à l’atmosphère du recueil de poésie présenté par Christophe Bregaint. Christophe, c’est le préfacier du recueil de poésie de Fabien Sanchez que je viens de lire, un recueil qui dégage une souffrance et une douleur infinies. A coups de vers très courts, juste deux ou trois mots, Bregaint rythme ses poèmes qui expriment la fragilité, le désespoir et le désarroi d’une tierce personne qu’il semble accompagné sur le chemin de sa douleur, comme s’il scandait, sur la pédale de la grosse caisse de son groupe, un vieux rock and roll immortalisé par un de ces chanteurs mythiques qu’il doit, à mon avis, encore admirer. Le désespoir et le désarroi des Jimmy Morrison, Kurt Cobain, Freddie Mercury et autres rockeurs maudits planent sur ce recueil comme les corbeaux volent au-dessus des champs de bataille.

    Dès les premiers mots le recueil exprime la fragilité : « Un homme / A été // Jeté / Dehors// Hors/ De / Sa quiétude… ». Cet homme est un ami, ou peut-être l’auteur lui-même mais je ne le crois pas, il s’adresse à cet autre par le tu. « Tu as glissé / Le long de la paroi… ». « La ligne / De ta petite mort / S’est détraquée… ». « C’est arrivé / Tu t’es perdu… ». Ainsi les vers racontent le destin de celui qui s’est brisé, perdant progressivement tout espoir de redevenir ce qu’il a été. « Ton histoire / N’a pas toujours été / Ainsi // Sans issue… », « Tout est devenu / Tellement vulnérable… »ob_ec68f4_srt.jpg

    L’auteur se souvient, s’apitoie, se lamente, sait que plus rien ne sera comme avant, il pleure comme un vieux blues dans le lamento de Billie Holyday. Il n’a plus le courage de laisser croire à ce « tu » qu’il y a un espoir, seul reste le désarroi. « Ton désarroi / Est plus grand que / ton refuge… Tu ne fais plus la différence / entre / Le besoin et / Le manque // Entre la peine et le désespoir ». A la fin de ce recueil que j’ai lu comme une histoire tragique, comme un chant désespéré, que j’ai écouté comme un rock éthéré, déboussolé, déjanté, il ne reste plus qu’un texte minimum, mais un texte minimum qui prend aux tripes, qui bouleverse tant les mots sonnent juste, tant le désarroi est palpable.

    Le livre sur le site des Carnets du Dessert de Lune

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2016: CACTUS SORT SES PIQUANTS (suite)

    arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

    Comme je l’avais annoncé, fin octobre, je propose aujourd’hui une nouvelle série de trois recueils édités dès la fin de l’été par Jean-Philippe Querton et son équipe de Cactus inébranlable. J’aurai ainsi présenté six des sept titres édités par le grand spécialiste des textes courts, des aphorismes, de l’acrobatie « vocabularistique », par celui qui perpétue le surréalisme belge. Aujourd’hui, j’ai mis sur mon podium : Dominique Saint-Dizier, Alain Helissen et Thierry Roquet, tous trois de grands manipulateurs du langage et de artistes du vocabulaire.

     

    couverture-indocile-heureux.jpg?fx=r_550_550Dominique SAINT-DIZIER

    INDOCILE HEUREUX

    Cactus Inébranlable

    Dominique Saint-Dizier est selon son éditeur « auteur-plasticien » et j’ai ressenti ça dans ma lecture, j’ai eu l’impression qu’il utilisait l’écriture comme un complément aux arts plastiques, ou vice-versa, il emploie l’écrit là ou les arts plastiques ne peuvent pas évoluer. Comment décrire cette situation autrement que par des mots :

    « Mes pensées sont à ce point glaciales que, lorsque je les formules par écrit ou de vive voix, les mots frissonnent ».

    Ca lui est d’autant plus facile qu’il manie les mots avec une adresse confondante :

    « Sans entrejambe impossible de prendre son pied ».

    En quelques mots, il dessine un tableau saisissant, hilarant, désopilant qu’il serait difficile de rendre avec une telle fulgurance par n’importe quel autre moyen. Le court est l’une des flèches du carquois d’où il tire ses traits acérés. « Je cultive l’art du disparate, de l’ « émiettage », de la formule lapidaire car incapable de longue haleine ». C’est lui qui le dit même s’il a emprunté la formule à Jules Renard. Il se souvient également qu’il est un graphiste et qu’il peut faire dire aux lettres autre chose que ce que l’alphabet leur a confié.

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    « Un homme embarrassé avec un R indécis et un R inquiet ».

    L’air de rien, les « R » prennent un sens tout autre que celui que les écrivains lui confient habituellement. Mais quelle que soit la forme et le sens qu’il cherche à donner aux lettres et aux mots, son esprit très acéré décoche des flèches d’une étonnante précision, en quelques mots il confond l’entendement conventionnel, bouleverse les codes de la communication et de la pensée. L’absurde est son royaume, il nous convainc que le non sens pourrait bien être le moteur de la pensée.

    « Fils unique cherche désespérément âme sœur en vue mariage ».

    « Si la banque du sperme était cotée en bourse, les actionnaires se feraient des couilles en or ».

    Un ensemble de pensée et de réflexions qu’il consigne dans ses notes, carnets, brèves de comptoir, etc … un véritable gisement de bons mots, un bain de bonne humeur mais aussi des textes d’une grande qualité littéraire comme si le fait de disposer de plusieurs cordes à son arc l’obligeait à la plus grande exigence dans l’exercice de chacun de ses arts. Et, comme l’auteur, ne résistez pas à la tentation de vous jeter

    « Impossible de résister à la tentation de me coucher quand un lit m’accueille à draps ouverts » dans cet océan de bonne humeur qui vous ouvre ses vagues accueillantes.

     

    ob_2b86aa_couv-des-lettres-de-la-voie.jpgAlain HELISSEN

    DES LETTRES DE LA VOIE LACTÉE

    Cactus Inébranlable

    Alain Helissen nous invite à lire un recueil d‘aphorismes la tête dans les étoiles et les pieds bien sur terre pour comprendre ce qui se passe là-haut sans oublier tout les sottises que nous commettons régulièrement ici bas. Pour nous convaincre, il a choisi de nous faire visiter la partie de l’alphabet qui a été nécessaire à l’écriture de la « Voie Lactée », les huit lettres indispensables pour poser cette expression sur le papier. Il se livre, comme le dit son éditeur, à « une dérive textuelle librement désorganisée », à une variation sur les huit lettres de l’alphabet qu’il a choisi de mettre en évidence, un exercice qui me fait penser aux travaux de Philippe Jaffeux sur l’alphabet et à ce que dit sa biographe Béatrice Machet : « « J’aime à triturer le langage, ce qui me permet de donner la parole à qui ne l’a jamais mais aussi à qui parle une autre langue, qu’elle soit poétique ou étrangère c’est un peu la même chose ». Alain Helissen, lui, prend notre langue mais la détourne habilement pour nous lui faire dire ce que nous n’osons peut-être pas lui faire dire mais surtout ce que nous en voulons pas entendre : notre propre puérilité, nos dérives, nos contradictions, … et toutes les drôleries qui en découlent.

    J’ai choisi, le plus subjectivement possible, quelques exemples pour vous faire saliver et vous donner envie de voler dans les étoiles de ce recueil.

    L’O de la vOie Lactée

    « Optimiser son espérance de vie en renonçant à tous les vices et se tuer accidentellement sur une route qui promettait d’être longue. »

    « Opérette n’est qu’une petite opération de rien du tout, pas de quoi en faire tout un Opéra ! »

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    La Voie Lactée bat de l’ « L »

    « Lapider la femme adultère ou bien l’envoyer en pénitence sur la Voie Lactée avec juste 10 dollars en poche et 3 rations de survie. Le choix lui parut cruel. »

    « Légalement la Voie Lactée n’est ni une piste cyclable ni une autoroute mais seulement une représentation partielle de l’infini. »

    Le « V » de la Voie Lactée

    « Vaccin n’arrêtera pas la rage du renard à vouloir s’introduire dans le poulailler. »

    « Vieillir en fût de chêne, pas de quoi en faire un tonneau ! »

    Pour qui sonne le « A »

    « Abri de fortune abrite surtout l’infortune. »

    « Aplanir la bosse à Nova pour danser sans risque de culbute. »

    La Voie Lactée prend le « T »

    « Tanguer dangereusement sur une mer démontée sans avoir la notice pour la remonter. »

    « Tarder à mourir peut sauver la vie. »

    C son tour

    « Cadet de mes soucis, il eut tôt fait de rattraper ses aînés et me colla aux basques jusqu’au bout de la route. »

    « Causer c’est remplir le vide de mots vides pour déjouer le néant. »

    E aussi veulent vivre

    « Eborgner un cyclope par un tir à l’aveugle pour le moins chanceux. »

    « Echanger sa collection de timbres-poste contre un char Leclerc Delune récupéré à Maubeuge après la seconde guerre mondiale. »

    Point sur le « I »

    « Idiot qui croit que l’eau de là est meilleure que l’eau d’ici. »

    « Inconnue au firmament, cette étoile attira l’attention en allumant ses feux de détresse. »

    Il vaut mieux en rire… mais seulement après avoir vu et revu les illustrations d’Emelyne Duval sans lesquelles ce recueil ne serait pas complet, des dessins naïfs, candides, détournés par un élément incongru qui leur donne air aussi absurde que les commentaires qui accompagnent.

    Le blog d'Alain Helissen

     

    couverture-l-ampleur-des-astres.jpg?fx=r_550_550Thierry ROQUET

    L’AMPLEUR DES ASTRES

    Cactus Inébranlable

    Thierry Roquet, poète éponyme, d’une rue parisienne plus connue pour ses bars et ses fêtards que pour ses belles lettres, a pour une fois déserté le terroir des vers pour s’adonner aux textes courts, aux aphorismes et autres jeux sur les mots, au creux de ce recueil, j’ai même déniché un joli zeugme : « Je vais noyer mon chat et mon chagrin » (j’en ai peut-être laissé filler d’autres). Il a eu l’excellente idée de prendre la précaution de placer ce premier recueil sous la bénédiction d’un expert en la matière, l’héritier des Scutenaire, Sternberg et autres surréalistes belges, Eric Dejaeger. « C’est vraiment, mousseusement et chaleureusement que je tiens à remercier Eric Dejaeger pour sa lecture et ses encouragements. » Ainsi adoubé par le maître, il avait mis les meilleurs atouts dans ses pages pour que notre lecture commence sous les auspices les plus favorables.

    Je ne connais pas Thierry Roquet mais, d’après ses textes, je l’imagine narquois, rusé, matois, observant avec ironie ses concitoyens se débattant gauchement contre tous les petits tracas du quotidien en se gardant bien de leur adresser le conseil qu’il réserve à ses lecteurs : pour se débarrasser des ennuis et des fâcheux, « Il faut voir les choses en face, attendre qu’elles se retournent et leur foutre un grand coup de pied au cul ». C’est pourtant tellement simple !467795819.2.jpg

    Lui, on ne sait pas comment il se débrouille avec la vie même s’il laisse traîner quelques indices, il semble courageux, « Il est passé sous six lances et n’a même pas hurlé », en éveil ,« 24 heures sur 24 – Je vis au jour le jour, surtout la nuit » et toujours prêt à affronter l’ennemi, « Fort comme un chêne – Glander, c’est résister à l’occupation ». Tout ça n’est qu’hypothèses récoltées dans un tas de mots auquel l’auteur sait faire dire ce qu’il veut bien nous faire croire, il sait bien que les mots sont espiègles et joueurs. Nous retiendrons cependant cette sentence qui semble beaucoup plus crédible : « L’amour est trop sérieux. Moi, j’ai beaucoup d’humour à donner ».

    Et nous l’accompagnerons quand il fera son « Retour vers l’avant – je vais retourner dans le passé pour que mes arrière-pensées deviennent des pensées », des pensées pas trop sérieuses évidemment des pensées pleines d’humour comme il l’a promis lui-même.

    Pour un essai c’est un coup de maître, Dejaeger a bien jugé et il a fort bien fait d’accompagner ce recueil jusqu’à son édition, nous l’en remercions chaleureusement et pourquoi pas … « mousseusement » en levant notre pinte à sa santé.

    Le blog de Thierry Roquet

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    Les trois livres sur le site des Cactus inébranlable Editions

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE: Ceux qui ne font pas la une

    arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

    Dans ma rentrée littéraire, j’ai aussi lu des livres qu’il faut un peu chercher pour avoir le plaisir de les lire, des livres qui ne font pas la une des médias, qui ne s’entassent pas en hautes piles chez les libraires, qui n’envahissent pas les rayons des supermarchés, et pourtant ce sont d’excellents textes qui méritent bien que je vous les présente. Tout d’abord un livre d’un auteur immensément connu mais qu’on a un peu oublié, qu’on ne lit plus assez, le poète Charles Péguy dans un essai, ce qui est assez original, intitulé « L’argent ». Ensuite, un petit recueil de poésie de Thierry Radière dont j’ai déjà parlé ici mais que je cite à nouveau car il écrit d’excellents textes tant en prose qu’en vers, « Il faudra bien du temps » est le titre de ce dernier recueil.

     

     

    1540-1.jpgL’ARGENT

    Charles PÉGUY

    Louise Bottu Editions

    Les différentes crises qui ne sont que les épisodes d’une même et profonde dépression qui affecte l’économie mondiale depuis la fin des Trente Glorieuses, ramènent cet essai de Charles Péguy sur l’argent au cœur de l’actualité. Ce texte publié en 1913, juste avant le conflit mondial qui sera fatal à son auteur, nous rappelle que ce grand affrontement est aussi l’aboutissement d’une grande effervescence sociale et économique. Il serait donc profitable de méditer ce que Péguy pensait à cette époque avant de se projeter dans un avenir bien incertain.

    En essayant de comprendre les arguments de Péguy, j’ai eu l’impression de me retrouver dans certains cours d’histoire, juste après 68, où des professeurs très politisés essayaient de faire entrer les idées, les événements, les mouvements de pensée,… dans des grilles de lecture prédéfinies permettant de justifier leur propre engagement politique. J’ai eu ainsi la très nette impression que l’auteur se servait de sa propre expérience, de son vécu personnel, pour construire une théorie pouvant servir de fondation à une action politique capable de sortir le monde de la situation dans laquelle il était englué en 1913.

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    La théorie de Péguy est très audacieuse, elle cherche à combiner les forces et les idéaux des deux institutions les plus puissantes du pays : les hussards noirs de la République et l’Eglise, deux institutions idéologiquement diamétralement opposées mais, d’après Péguy, complémentaires dans leur mission. Je n’oserai aucun jugement sur cette théorie, je me contenterai de constater ce que l’auteur a écrit et chacun, après la lecture de cet essai pourra se faire sa propre opinion. Beaucoup sont ceux qui ont cherché à comprendre Péguy mais tous ont eu des avis différents ce que le préfacier explique dans une note : « on tourne sur tous les modes autour de l’insaisissable Péguy, nationaliste, libertaire, catholique, socialiste, anticlérical, dreyfusard, réactionnaire… »

    Dans cet essai, Péguy fait l’apologie d’un temps où le travail n’était pas une vulgaire marchandise, où il était souvent un art, où il n’avait pas encore connu les transformations liées au productivisme et à la rentabilité, … Il a connu l’artisanat dans sa famille et le travail qu’il prétend noble. « Travailler était leur joie même, et la racine profonde de leur être. Et la raison de leur être ». Il présente le travail comme un mode de vie, le travail pour le travail, pour le travail bien fait, pour l’honneur, pas pour l’argent ou un quelconque avantage.

    Mais les temps ont changé, très vite changé et les valeurs ont été bouleversées. « Le monde a moins changé depuis Jésus-Christ qu’il n’a changé depuis trente ans ». Avec la révolution industrielle, une nouvelle classe s’est fortement renforcée : la bourgeoisie a pris le pouvoir, tous les pouvoirs. « C’est parce que la bourgeoisie s’est mise à exercer un chantage perpétuel sur le travail de l’homme que nous vivons sous ce régime de coups de bourse et de chantage perpétuel que sont notamment les grèves ». Et il enfonce fermement le clou : « Tout le mal est venu de la bourgeoisie. Toute l’aberration, tout le crime. C’est la bourgeoisie capitaliste qui a infecté le peuple ».

    Péguy rêve de ce temps où « On ne gagnait rien ; on ne dépensait rien ; et tout le monde vivait. » « On ne gagnait rien, on vivait de rien, on était heureux ». Ce temps où l’argent n’était pas le maître du monde mais seulement le fruit du travail pour vivre, l’argent qui est nécessaire à la vie en société mais pas le maître du monde. « L’argent est plus honorable que le gouvernement, car on ne peut pas vivre sans argent, et on peut très bien vivre sans exercer un gouvernement. L’argent n’est point déshonorant, quand il est le salaire, et la rémunération et la paye, par conséquent quand il est le traitement. Quand il est pauvrement gagné. Il n’est déshonorant que quand il est l’argent des gens du monde. »

    Il conviendrait donc de revenir vers ce temps où l’argent n’avait pas, selon l’auteur, encore pourri le monde. Ce temps où les « hussards noirs de la République » se contentaient d’enseigner ce qu’il leur rappelle vertement : « Apprenez-leur donc à lire, à écrire et à compter. Ce n’est pas seulement très utile. Ce n’est pas seulement très honorable. C’est la base de tout », estimant que, depuis un certain temps, ils auraient failli à leur mission essentielle pour plus s’intéresser à la politique et au syndicalisme.

    Le modernisme sous l’impulsion de la bourgeoisie aurait perverti la société. « Le modernisme est un système de complaisance. La liberté est un système de déférence. Le modernisme est un système de politesse. La liberté est un système de respect ». Il conviendrait donc de revenir à des valeurs ancestrales pour oublier toutes les turpitudes crées par l’argent trop facile. La figure emblématique de cette perversion est Jaurès qui l’accuse de tous les maux notamment de celui de la capitulation sous toutes ses formes. Péguy, fils d’artisan pauvre, pur produit de l’Ecole normale, pense que le travail à la mode artisanale, l’enseignement intègre et honnête sans pollution politique, le retour aux valeurs traditionnelles pourraient sauver le pays. C’est sa vision même si elle n’est pas forcément très judicieuse, très pertinente, ni totalement empreinte de justice et d’égalité, chacun jugera et appréciera. En attendant, Louise Bottu a eu diablement raison de nous rappeler que Péguy n’était pas qu’un poète un peu oublié.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    Radi%25C3%25A8re1.jpgIL FAUDRA BIEN DU TEMPS

    Thierry RADIÈRE

    Décharge/Gros Textes

    En exergue à ce recueil Thierry a mis cette citation de Lao Tseu : « Savoir se contenter de ce que l’on a : c’est être riche. » et étrangement, à ma grande surprise, cette pensée profonde, je l’ai lue très récemment dans un livre que m’a conseillé Thierry lui-même, une citation que le héros de ce roman, « Ma vie palpitante », de Kim An-rae, fait sienne pour supporter la lourde maladie qui l’accable à jamais. Fruit de ce fameux hasard, si souvent invoqué en littérature, ou hasard un peu téléguidé ? Peu importe, je retiendrai que cette maxime de Lao Tseu marque tout autant le roman de Kim An-rae que les poèmes de Thierry Radière.

    Toute la poésie de ce recueil semble empreinte d’une douleur non dite, d’un fardeau à porter, d’une pointe d’amertume.

    « la pluie dévale dans la rigole

    nous venons de parler de bonheur

    j’ai une arrête en travers de la gorge »

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    Le poète cher cherche alors à trouver l’oxygène qui lui manque dans les mots, dans la musique de son texte, pour transcender sa douleur et vivre le bonheur qu’il a sous la main sans penser au lendemain.

    « si nous volons tous les deux

    dans notre coin d’enfant

    je rêve de te rencontrer

    légère heureuse donnant

    la main à ton père rien que

    pour te voir avec lui »

    Et comme Aerum, le héros du roman coréen, il cherche à attraper les mots pour les glisser dans ses vers très libres, très doux, très tendres, emplis d’une musique légère pour charmer sa tendre épouse et a sa fille adorée.

    « c’est ce que je voulais

    qu’il me reste

    écrire écrire que ça

    n’en finisse pas

    j’ai tout préparé »

    Poèmes de résilience, poèmes d’espoir, poèmes d’amour, poèmes pour oublier. L’écriture est un doux refuge pour le poète et peut-être une thérapie.

    Le site de Décharge/Polder

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2016: CACTUS SORT SES PIQUANTS

    arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

    La rentrée littéraire ne concerne pas que les romanciers, les auteurs de textes courts, aphorismes et autres formes de jongleries avec le langage et les mots ont aussi fait la leur. Et, en la matière, le grand spécialiste, c’est désormais le célère Cactus inébranlable qui a publié pas moins de sept recueils simultanément pour cette rentrée, non pas parce que c’est la rentrée littéraire pour les médias mais surtout parce que c’est son métier et aussi sa vocation et sa passion de faire connaître ces auteurs talentueux et trop méconnus. Je vous propose aujourd’hui une première livraison de trois recueils qui m’ont certes diverti mais qui m’ont surtout enchanté. Les maîtres du langage ne sont pas morts !

     

    couverture-l-esprit-fera-peur.jpg?fx=r_550_550MICKOMIX

    L’ESPRIT FERA PEUR!

    Cactus inébranlable

    Mick c’est évidemment Mickaël mais omix ce n’est certainement pas Serré, alors c’est peut-être komix ou alors comix comme les fameux dessins que Wikipédia définit comme : « Le terme (qui) sert à désigner la bande dessinée underground américaine. Il a été forgé en remplaçant par un « x » les deux dernières lettres du mot « comics » (« bande dessinée » en anglais) afin de souligner l'importance de la sexualité dans ce courant de la bande dessinée ». Alors, on pourrait supposer que Mick c’est Mickaël qui décoche les « Faux adages et vraies maximes » annoncés par le sous-titre de ce recueil et que komix c’est Serré celui qui tient le crayon qui dessine les jolies illustrations, un peu polissonnes, qui agrémentent les pages de cet opus.

    Mickomix, d’après le titre cherche à effrayer le lecteur en lui décochant des adages totalement bidon :

    « Con pétant. Con sentant »

    Et des maximes qui ne sont pas toujours totalement fausses :

    « C’est quand on s’éteint qu’on voit la lumière au bout du couloir ».

    Mais tout cela n’est qu’humour et espièglerie, l’essentiel reste que Mickomix est un expert en blague en tout genre, qu’il manipule les mots, l’aphorisme et l’assonance dont il joue comme certains du pipeau. Il se définit lui-même, selon l’éditeur, comme « … artiste athée, mais créant ».a-mons-2017.jpg?fx=r_550_550

    Mick flingue les mal pensants qui pourrissent la vie des honnêtes citoyens :

    « C’est dans les bas-fonds

    d’investissement que nagent les

    requins de la finance ».

    pendant que Komix, lui, se régale en diffusant des aphorismes coquins, sulfureux et même un peu paillards :

    « Non passoire chéri, j’ai mal aux trous »

    « Le cul d’une vieille pute est à la porté de toutes les bourses »

    Voilà, un recueil qui fera passer un bon moment à tous ceux qui ne sont pas coincés et qui comprennent l’humour même quand il est un peu gaillard ou quand il s’en prend aux trop bien pensants qui ne pensent qu’à eux et bien peu aux plus démunis. L’auteur a présente lui-même le menu du jour proposé aux lecteurs :

    « Aphorismes, vrai faussaire

    à faux adages, vraies maximes

    à faux-fuyants, vrais poltrons

    apophtegmes, toi-même !

    & autres petites pensées éparses »

    C’est clair comme le menu d’un restaurant bardé d’étoiles mais c’est beaucoup plus drôle. Alors, on restera sur cette fameuse conclusion assénée par l’auteur :

    « Les gros porcs sont tous des gros ongulés. »

    Ca c’est bien vrai !

    Le livre sur le site de l'éditeur

    Le blog de Mickomix 

     

    couverture-l-armes-24082016.jpg?fx=r_550_550Jacky LEGGE

    (L’)ARMES À FEU ET À SANG

    Cactus inébranlable

    Si le sous-titre apposé par l’auteur : « Réflexions sans importance, sauf quelques-unes » me semble un acte de modestie très exagéré, je suis par contre beaucoup plus interpellé par le premier mot du titre qui, à mon sens, contient déjà à lui seul l’essentiel du recueil. En effet, le jeu de mot sur « (L’)Armes » dévoile les intentions de l’auteur en suggérant les larmes que l’usage des armes provoque bien trop souvent hélas. Dès le titre Jacky Legge nous laisse entrevoir le message de paix qu’il voudrait adresser à tous ceux qui font usage des armes pour toute sorte de raisons plus mauvaise les unes que les autres.

    « Il y a trop d’armes lourdes entre des mains légères, soupira le Parrain »

    « En temps de guerre, la Mort coupe les épis de blé vert »

    L’éditeur nous raconte que l’auteur est un « explorateur littéraire passionné par les cimetières », il a donc rencontré au cours des ses promenades de nombreuses tombes de jeunes militaires morts pour défendre des causes qu’ils ne comprenaient pas toujours.

    « La guerre est le cancer de l’humanité ; il est sans rémission. »

    « Les permissions n’ont pas de sens pour les orphelins de guerre »

    Sous l’humour et la causticité de ses « réflexions sans importance » se dissimule mal sa compassion pour les innocentes victimes qui n’ont jamais rien demandé.b57515ce-7960-11e3-a7e8-0bcd47b1af90_original.jpg?maxwidth=756&scale=both

    « Toute sa vie, la veuve pleura le temps trop bref qui sépara la déclaration d’amour de la déclaration de guerre » (cette réflexion n’est pas qu’une formule littéraire, j’ai connu cette situation dans ma famille).

    « La guerre est un cirque où les fauves ont dévoré les clowns. »

    « La guerre, c’est toujours le massacre du printemps. »

    Ce recueil n’est pas qu’un plaidoyer contre la guerre, c’est aussi un bel exercice littéraire dans lequel Jacky Legge dévoile un réel talent et un esprit très affuté. Certaines de ses réflexions sont, en plus d’être très pertinentes, très drôles.

    « L’odeur de compote provoquait des nausées à Guillaume Tell et à son fils »

    « L’héroïne est une arme blanche redoutable »

    « Seuls les Inuits restèrent indifférents à la Guerre froide »

    Je ne saurais clore ce propos sans évoquer les illustrations de Priscilla Beccarri qui agrémentent le recueil, des dessins qui collent bien au texte, des victimes innocentes des armes assassines.

    J’ai gardé cette réflexion pour la fin, elle m’a bien fait rire, je la trouve très drôle.

    « Un franc-tireur, c’est pas cher.

    Un sous-marin, non plus. »

    La violence est à la portée de tous !

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    couverture-les-hamsters....jpg?fx=r_550_550Francesco PITTAU

    LES HAMSTERS DE L'AGACEMENT

    Cactus inébranlable

    Francesco Pittau, c’est un peu « Tête-Dure » le héros éponyme de ce roman que j’ai tellement aimé, un gamin taciturne, rêveur, imaginatif et débrouillard qui est devenu un adulte poète amer et acide qui supporte mal la stupidité, la bêtise et même la connerie de ses congénères. Il a peut-être la tête toujours aussi dure mais ce que ce recueil révèle c’est surtout qu’il a la dent dure envers ses collègues manieurs de plume qu’il maltraite volontiers, dénonçant tous ces « écriveurs » sans talent qui déversent leur mot sur le papier en espérant envahir les rayonnages des librairies.

    « Il y a beaucoup trop de poètes géniaux et pas assez de boulangers capables de faire une bonne brioche aux raisins. »

    Il n’a aucune pitié pour ces sans talent ambitieux, il les classe avec ceux qu’il affectionne particulièrement : les cons, les cons qui occupent une place de choix dans son recueil.FRANCESCO-PITTAU.jpg

    « Il y en a qui ont des têtes de cons, puis il y en a qui ont des têtes d’écrivains… et c’est souvent les mêmes. »

    « Les cons disent qu’on est toujours le con de quelqu’un, en espérant ainsi échapper au diagnostic. Bien sûr qu’un moment d’inattention peut toucher n’importe qui, mais y en a pour qui c’est l’abonnement 24 heures sur 24. »

    Il a une idée bien précise pour traiter ces dévoreurs de papier :

    « Un coup de pied au cul, une baffe dans la tronche, une torsion des oreilles, un arrachement du nez, un genou dans les couilles… et tout ça pour son bien ! »

    Si Pittau décoche des flèches empoisonnées à tous les cons qu’ils écrivent ou non, lui, il ne risque pas la vindicte de ses collègues de plume, lui, il écrit des aphorismes comme Verlaine écrivait des vers, c’est un poète, un vrai :

    « La nuit collait au visage comme une seconde peau et les étoiles s‘incrustaient au fond des orbites, vives brûlantes, pareilles à des rêves inachevés. »

    « Sur son pain de rêve, il déposa une cuillère de confiture de nuit avant de prendre une gorgée de matin de soleil inattendu. »

    Il s’inscrit comme beaucoup d’auteurs réunis chez Cactus Inébranlable dans la droite ligne des surréalistes belges. Il manie avec adresse l’absurdité, le burlesque, l’ironie pour énoncer des vérités évidentes, la fatalité fatale, l’ironie désarmante, l’imbécilité imbécile, … :

    « Il pissait comme vache qui pleut »

    « Quand tu montes une descente et que tu descends une montée, il est bien possible que tu commences à comprendre le sens de l’existence. »

    « Il faut bien admettre que la civilisation du Canada Dry et de la Tourtel est en train de remporter la manche. »

    « Depuis qu’une loi reconnaît les animaux comme des êtres doués de sensibilité, on les zigouillera dorénavant à coups de boules de coco et on les égorgera à la fraise tagada. »

    « Si l’ironie pouvait se contracter comme la grippe, le monde irait mieux. »

    Un recueil copieux, désopilant, une leçon de bon sens mais aussi quelques moments de pure poésie qui confirment que « Tête-Dure » n’est pas une réussite isolée, l’auteur a un talent fou. Et pour vous en convaincre, je vous offre quelques vers pour la route.

    « Le petit matin

    Se pendait au rideau

    Avec ses doigts dorés

    Avant de pousser ses

    Cris de soleil et d’azur

    Comme une bouche de bébé. »

    Tout savoir sur le livre sur le site de l'éditeur

    Le site du Cactus Inébranlable

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2016: Arrivages d'octobre

    arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

     

     

     

     

     

     

    9782809712063FS.gifSOUDAIN, J'AI ENTENDU LA VOIX DE L'EAU 

    Hiromi KAWAKAMI

    Editions Picquier

    « Soudain, j’ai entendu la voix de l’eau », de l’eau que même la Muraille de Chine n’a jamais pu arrêter, de l’eau qui compose nos corps, de l’eau que Ryô répand dans le corps de sa sœur Miyakô. Miyakô et Ryô, un frère et une sœur vivent ensemble depuis que leur mère est morte et qu’ils n’ont pas voulu rester seuls chacun de leur côté. Miyakô, l’héroïne et la narratrice de cette histoire, entraîne le lecteur dans une introspection au sein d’un huis clos familial composé d’elle, la fille aîné de la famille qui travaille à la maison, de Ryô le frère cadet qui vit avec elle, de la mère qui décède trop tôt, du père qui s’éloigne un peu après le décès de la mère, de Takejei celui qui a toujours aimé la mère sans jamais pouvoir l’épouser et d’une seule et unique amie.

    Miyakô raconte l’histoire de cette famille dans un texte, doux, délicat et tendre sans aucune violence, un texte qui coule paisiblement comme l’eau qui baigne les corps. Totalement plongée dans le passé de cette famille, sans jamais essayer d’entrevoir l’avenir, elle essaie de comprendre comment elle est tombée amoureuse de son frère et comment ils en sont venus à partager leur vie. La mère qui préférait le frère, rayonnait et attirait l’amour et la sympathie tout en fascinant sa fille qui l’admirait. « Maman était morte mais elle continuait à vivre en moi. Si bien que même si j’étais seule, je ne pouvais pas être seule ». La mère disparue, la fille a reporté cet attachement viscéral sur le frère qu’elle a toujours aimé tendrement et plus encore après qu’ils ont appris que leur père n’était pas leur père biologique.

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    Hiromi Hawakami 

    Une réflexion sur la raison d’être, l’amour, la famille, la vieillesse et la mort, une réflexion totalement détachée du contexte historique et social, sauf de la guerre que la narratrice n’a pas vécue mais dont elle connaît bien les torts qu’elle a causés à la famille et de l’attentat au gaz sarin en 1995 qui aurait pu être fatal au frère. Une réflexion qui l’amène à penser que le hasard joue un grand rôle dans ce que nous sommes et ce que nous vivons. « Nous ne sommes pas constitués de la signification que revêtent les événements, les choses qui se sont passées. Nous existons simplement au gré de ce qui nous arrive, nous sommes ce que nous sommes par hasard, pas la peine d’aller chercher plus loin ». Et que la vie n’est qu’une évidence simple que les hommes se complaisent à complexifier. « Tu ne crois pas que le monde serait plus supportable si les êtres humains étaient capables de dominer leurs sentiments ? »

    La narratrice, et peut-être même l’auteure, essaient de nous faire comprendre que la vie serait une chose douce est facile, si nous acceptions de la prendre comme elle nous est offerte par le hasard et façonnée par notre passé. L’avenir, il suffit de l’affronter et de l’accepter. « Le mot de vieillesse est un mot avec lequel nous n’arrivons pas à nous familiariser. C’est comme s’il ne nous restait plus beaucoup de temps, une impression de ce genre. C’est peut-être aussi que nous ne voulons pas y penser, une sorte de préjugé, une illusion. »

    Et la famille n’est pas un débat, c’est comme ça, car les sentiments ne se gouvernent pas, pas plus que le cours de l’eau ne peut-être entravé. « Dans la mesure où nous sommes ensemble depuis l’enfance, nous formons une famille, non ? » A chacun sa vie, à chacun ses amours !

    Le livre sur le site des Editions Picquier

     

    9782842638672.jpgLA PETITE GAMBERGE

    Robert GIRAUD

    Le Dilettante

    Encore un ouvrage tiré du cimetière des livres oubliés par Le Dilettante, encore une balade dans les rues de la capitale, une croisière dans les rades de la Rive Gauche à la Bastille, de la Moufte à la Rambute, un livre comme je les affectionne, une verve qui rappelle Blondin, Audiard, Fallet et quelques autres encore, un roman de Robert Giraud publié en 1961. L’histoire d’une bande de petits truands aux maigres ambitions, trop émotifs pour supporter l’alcool que ses membres ingurgitent, le venin qui glisse dans la mécanique de leur amitié, le grain de sable qui va remettre en cause leur belle assurance et leur avenir insouciant.

    Comme l’écrit le préfacier, Olivier Bailly soi-même, biographe de l’auteur, « La Petite Gamberge est un éloge de l’errance. Bob (pseudonyme de Robert Giraud) peint ses personnages avec tendresse. Il les regarde, évoluer, échouer lamentablement dans leur entreprise. Mais, il ne les juge jamais ». « Pour une équipe, c’était une belle équipe. Oui, de première, cinq bons gorilles, tous bien potes, qui s’occupaient ensemble et ne se quittaient jamais. Dans le milieu ils n’étaient que de vulgaires voleurs de lapins, mais parmi leur entourage à eux, ils étaient quelqu’un ». Un roman qui commence comme ça, je ne peux pas le lâcher facilement, j’ai envie de savoir qui sont ces petits malfrats et comment ils vont se prendre les pieds dans le tapis des combines mal ficelées.

    A la Vieille Treille, rue Mouffetard, autour de la table qui leur était réservée dès la fin de la matinée, Il y avait là Bouboule, le boss celui qui dégotait et combinait les bons coups, ceux qui devaient les rendre riches à jamais ; le Manchot qui n’avait pas perdu son bras à la guerre comme il le racontait mais qui savait causer aux serrures les plus récalcitrantes ; Roger-perd-son-froc, toujours fagoté comme l’as de pic avec le bénard en berne ; la Douleur avec son air miséreux et pleurnichard mais aussi avec sa camionnette si précieuse pour le transport des marchandises ; et Pierrot la Tenaille, le petit jeunot, celui par qui la poisse a dégouliné sur la bande.

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    Robert Giraud

    Bouboule a monté le plus beau coup de la bande, tout a fonctionné comme prévu, La Douleur a planqué la marchandise nul ne sait où, la petite bande festoie et attend le moment opportun pou liquider les trophées. Mais, les poulets alpaguent Roger, personne ne croit au hasard, les soupçons naissent, épaississent, se focalisent, accouchent d’une certitude, le drame se noue, la tragédie est jouée.

    Giraud a écrit l’histoire de l’une de ces petites bandes de petits truands qui hantaient les bistrots de certains quartiers parisiens, des pauvres gars issus de la guerre sans y avoir brillé, les poches vides, à la marge, pas encore à la cloche mais pas très éloignés tout de même. Cette classe sociale haute en couleur, forte en gueule, qui a fait le bonheur de quelques écrivains et de certains metteurs en scène.

    Comme Modiano, Le Dilettante prend plaisir à balader ses lecteurs dans les vieux quartiers de Paris, dans ses bouges et ses rades, dans les pas des gens simples et souvent démunis, dans des textes de Mérindol, Calet et autres... Bouboule aurait pu croiser Monsieur Jadis entre le Bar Bac et la Vieille Treille et Robert Giraud a certainement partagé un gorgeon, et même plusieurs, avec Antoine Blondin et sa bande d’assoiffés.

    Le livre sur le site du Dilettante

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2016: Les amis font aussi la rentrée

         arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

    A la rentrée, il ne faut pas oublier les amis publiant chez des petits éditeurs indépendants très méritants qui s’attachent souvent à promouvoir des oeuvres de qualité. J’ai ainsi eu l’occasion de lire pour cette présente rentrée, le dernier roman de Silvana Minchella, « Angela », la vie d’une louve tout droit évadée de son précédent roman « Les louves » et un tout petit recueil de textes courts, par la taille mais immense par le talent, de Thierry Radière « A la fin » qui évoque la vie sur sa fin, publié à La porte.

     

     

    Angela-Silvana-Minchella.jpgANGELA 

    Silvana MINCHELLA

    Chloé des lys

    Dans la région centrale de l’Italie, pas très loin du fameux Monte Cassino qui vit les Alliés défaire les Allemands, Luisa, la plus belle fille du village est mariée, contre sa volonté, à un des rares hommes qui sortent indemnes du conflit mondial. De leur union, naît, après bien des tentatives infructueuses, un bébé, Angela, ce n’est pas un garçon mais c’est tout de même une héritière pour cette famille qui peine à assurer sa succession. Angela est choyée comme un trésor, elle représente l’avenir de la famille, le bâton de vieillesse de tous ceux qui l’accueillent.

    Les temps sont difficiles dans cette région très pauvre, le père décide d’émigrer en Belgique où il ne s’adapte pas contrairement à Angela qui devient une vraie petite citadine qui a honte de son père demeuré un brave paysan italien perdu dans la grande ville. « Honte remords, mépris de moi-même et colère contre « les autres » dont le jugement, le regard, l’opinion, étaient plus puissants que mon élan vers mon père fatigué. » Lui écrit-elle dans une lettre qu’elle ne lui remettra jamais.

    La petite fille devient le pilier de la famille entre une mère devenue citadine, prête à tous les expédients pour rester dans la grande ville et un père alcoolique qui voudrait retourner dans sa campagne natale. Elle apprend à se défendre seule et à trouver en elle les forces qui ont présidé à sa naissance et qui lui confère la fragilité d’un elfe qui la caractérise. Elle s’adonne à toutes les recherches possibles, sans ordre, ni méthode. « Elle goûta à tout ce qui se présentait : Boudhisme, guérison par les couleurs, par les sons, magnétisme, chakras, canalisations, hypnose, physique quantique, tarot, décodage des rêves, loi de l’attraction, le grand secret, l’alchimie, la reconnexion, voir les auras, les vies antérieurs, le transgénérationnel, la Gnose, etc… »

    Silvana nous raconte son parcours, ou celui d’une fillette qui lui ressemblerait étrangement, le chemin parcouru par une petite émigrée italienne en butte à toutes les misères de l’exil, les difficultés familiales, l’intégration, le rejet, la stigmatisation… Mais ce parcours est aussi tout le chemin qu’elle a parcouru pour comprendre ses origines, sa raison de vivre, son être profond, sa place dans le monde. Une quête où se mêlent l’introspection et la recherche des origines.silvana.jpg

    Ce livre qui se divise en deux parties très distinctes n’est en fait une seule est même histoire, c’est la quête de cette gamine devenue une séduisante femme qui cherche à comprendre comment elle a pu naître avec de yeux liquides au milieu d’une tribu aux yeux de charbon et, devenue adulte, ressentir en elle des forces qui ne semblent pas résider chez les autres. Ce ne sont peut-être que les stigmates de l’arrachement et de la honte des parents qui entraînent cette femme sur les chemins de toutes les religions en passant par l’ésotérisme et l’occultisme et toutes les formes de pensées qui traînent dans notre société et qui l’incitent à se réfugier dans les rêves où elle pourrait trouver un prince charmant, son complément.

    Le site de Chloé des Lys

    Silvana Minchella sur le site de l'AEB

     

     

    À LA FINDq64-V2oNWqrb0inqshU10rSkWs@500x179.jpg

    Thierry RADIÈRE

    La porte

    Quelle émotion à la lecture de ce tout petit recueil de textes très courts ! Des images, des souvenirs qui se précipitent, des souvenirs des parents qui vieillissent, blanchissent, se tassent et finissent par abandonner sur terre les restes de leur corps usé. Une bouffée de souvenirs odorants : l’enfance dans une campagne qui ressemble étrangement à celle de ce vieillard, la roue de la vie qui dévide le temps des parents et puis le sien, son propre temps à soi

    Juste quelques paragraphes pour rythmer le passage d’un ancêtre, ou d’un autre vieillard, ami ou voisin, ou les deux à la fois, du statut de parent ou d’ami à celui d’ancêtre calligraphié sur l’arbre généalogique de la famille ou de connaissance griffonné sur une carte de visite conservée en souvenir.gYwRTQCP30guMU86VS4Ox0DCSmM.jpg

    C’est beau, c’est poétique, c’est émouvant et c’est tellement vrai qu’on se sent glisser plus légèrement sur le toboggan de la vie, vers le monde de ceux qui n’ont transmis que leur esprit au souvenir des survivants et à leur vénération pour ceux qui décèdent en Extrême-Orient. « Ils devenaient de plus en plus réels et attachants si bien qu’ils donnaient le sentiments d’être universels ». (Très belle citation de l’auteur dans sa dédicace).

    « A la fin, il n’y avait plus que les nuages qui l’intéressaient. Ils lui faisaient penser à des marionnettes. Avec ses lunettes noires, les yeux sans cesse levés vers le ciel, il ressemblait à u vieux rocker en train de chercher des paroles à une dernière chanson ». Il ne me déplairait pas de vieillir comme ça !

    Le livre sur le blog de Thierry Radière

    Thierry Radière sur le site de la Maison des Ecrivains

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2016: Lectures de la mi-septembre

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

     

     

     

     

     
    cat_1469440173_1.jpgLE JARDIN ARC-EN-CIEL

    Ito OGAWA

    Editions Picquier

    Le mariage et la filiation homosexuels préoccupent les Japonais tout autant que les Occidentaux, dans ce roman, Ito Ogawa expose son point de vue sur ce sujet sans militantisme forcené mais avec une grande ouverture d’esprit, n’éludant aucun aspect de la question. A cette fin, elle constitue une famille atypique : une femme divorcée et son fils, une jeune fille qui ne sait pas encore qu’elle est enceinte, quatre personnes qui, tour à tour, racontent un morceau de la vie qu’elles essaient de construire ensemble.

    Dans une gare de Tokyo, Izumi, mère de famille en cours de divorce, est attirée par une jolie jeune fille, encore lycéenne, qui semble en plein désarroi, elle craint qu’elle cherche à se jeter sous un train et accourt auprès d’elle pour l’en dissuader. Elle l’emmène chez elle pour la rassurer et la convaincre que la vie peut être encore belle pour elle aussi. Une relation sentimentale se noue rapidement entre les deux femmes qui, ne voulant pas d’une histoire d’amour intermittente, décident de vivre ensemble mais pour cela elles doivent quitter la ville car la famille de Chiyoko, la jeune fille, ne supporte pas cette union qu’elle juge préjudiciable à son image et sa notoriété.

    Avec le fils d’Izumi, les deux femmes partent alors pour le pays des étoiles, un coin de campagne perdu au pied de la montagne où elles se réfugient dans un ancien atelier délabré qu’elles arrangent pour le mieux. Petit à petit elles construisent une vie, une vie familiale comme n’importe qu’elle autre famille japonaise. Izumi raconte la rencontre, la fuite, l’installation au Machu Pichu, le nom qu’elles ont donné à ce coin de campagne aussi difficile d’accès que la célèbre montagne andine. Chiyoko raconte, elle, la construction de la famille, le projet professionnel des deux femmes, la possibilité de former un vrai couple. Et les enfants à leur tour prennent la parole pour évoquer, à travers leur regard d’enfant, cette famille atypique, comment ils ont, eux, vécu cette différence et comment ils se projettent dans l’avenir.

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    Ito Ogawa

    A mon sens ce roman n’est pas un livre militant pour une cause quelconque, c’est juste un texte sur la tolérance et l’acceptation. L’auteure nous laisse penser que chacun doit s’accepter comme il est et que chacun doit accepter les autres comme ils sont. « Quoi qu’il arrive l’important c’est d’accepter et de pardonner ». Dans ce texte on rencontre aussi des personnes différentes non seulement par le sexe et les pratiques sexuelles qui sont plus ou moins bien acceptées par leur entourage et la société en général. Ito Ogawa propose une jolie parabole pour expliquer la différence et son acceptation : « Elles (les fleurs) ont beau trouver la teinte de la fleur voisine plus jolie, et l’envier, elles ne peuvent pas modifier à leur guise la couleur qui leur a été dévolue. Alors, il ne leur reste plus qu’à vivre cette couleur de toutes leurs forces ».

    Ce roman est aussi un joli plaidoyer pour la vie familiale qui devrait être accessible à chacun quelque soit son sexe et ses mœurs, l’auteure conseille vivement à celles et ceux qui se sentent rejetés de construire une famille avec celles ou ceux qu’ils aiment. « Vous n’avez qu’à construire une famille à vos couleurs, en prenant votre temps. Parce que les liens du sang ne font pas tout. » Au Machu Pichu, « Une famille, ce n’était pas une question de sexe ou d’âge », c’était de l’amour, des disputes, de la douleur, de l’humiliation, des amis, la maladie et tout ce qui fait la vie de tout un chacun mais peut-être avec un peu plus de contraintes encore.

    Au Japon, l’homosexualité semble être encore moins bien acceptée qu’en Occident, c’est du moins ce qui ressort de ce roman écrit avec beaucoup de finesse et de pudeur, les personnages sont disséqués avec délicatesse jusqu’au fond de leur âme. L’auteure ne prend qu’un parti, celui de la tolérance, de l’ouverture d’esprit, de l’acceptation et du droit de chacun à disposer de son corps et du sens qu’il souhaite donné à son existence. La famille qu’elle a créée n’est peut-être pas très crédible mais elle rassemble en son sein toutes les questions qui ont été soulevées autour de l’union homosexuelle dans des scènes où la description des plus petits détails apporte un supplément de vie.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    lesnuits-de.jpgLES NUITS DE WILLIAMSBURG

    Frédéric CHOURAKI

    Le Dilettante

    Sammy écrit des livres mais ils ne se vendent pas, son éditrice ne se gênent pas pour l’éjecter de la maison d’édition en mettant le doigt là où ça fait mal, elle a d’autant moins de scrupules qu’elle comptait bien profiter des charmes du beau quadra qui, hélas pour elle, c’est avéré être homo. « Encore des Juifs, encore des gays ! Je n’en peux plus, Samuel ! Ecoute, tu tournes en rond. Et ce n’est pas crédible ! Qui peut imaginer un seul instant que l’on puisse passer ses journées à prier à la synagogue et ses nuits dans des … backrooms ! » Lassé de sa famille trop juive, blasé de ses déambulations dans les milieux homosexuels du Marais, déçu par ses amis carriéristes, privé de son moyen d‘existence et de moins en moins enclin à chercher un job, Sammy saisit l’opportunité du départ d’un pote vers New York pour, lui aussi, partir vers la Grosse Pomme dans le quartier de Williamsburg dont il savait seulement que Kerouac y avait vécu.

    A Williamsburg, il lui faudra accomplir un pénible parcours initiatique avant de comprendre ce qui cloche dans sa relation au monde actuel, il s’épuisera à faire la plonge dans un restaurant italien, il échouera « au test de la sainteté hassidique et de l’hétérosexualité débonnaire » au contact d’un rabbin intégriste et entre les jambes de sa fille nymphomane avant, un soir d’errance et de désespoir, d’entendra souffler l’esprit de la beat generation, la voix de son gourou de jeunesse, la voie du grand Jack Kerouac. Alors il comprendra qu’une nouvelle classe est entrain de ruiner le monde. « Leur idéologie rance se résumait à une somme syncrétique et bancale de fausses bonnes idées : écologie : éthique, partage, production locale, art en mineur, progressisme sociétal et libéralisme économique honteux. »

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    Frédéric Chouraki

    « Même s’il s’en défendait, Sammy avait toujours jugé le milieu gay de même que la communauté juive avec contemption pour ne pas dire un dédain certain. » Il leur reprochait de faire partie de cette nouvelle classe coupable de conduire l’Occident malade vers une nouvelle phase de déclin, d’appartenir à « cette vermine complaisante pseudo-progressiste et ahistorique qui ne croit que dans la tiédeur et le mélange. »

    Avec ce texte empreint d’une réelle nostalgie du bon vieux temps de la beat generation, de la liberté sexuelle, de la liberté de penser et toutes les autres libertés, du bon vieux temps où le monde n’était pas encore totalement englué dans les notions de profit, de rentabilité et d’égalitarisme mou, Frédéric Chouraki achève son texte par une véritable diatribe à l’encontre de ceux qui nous dirigent.

    Ce livre n’est cependant pas un pamphlet politique, c’est un roman gouleyant, drôle, enrichi de très nombreuses références cinématographies et littéraires, notamment. Un texte écrit avec une écriture actuelle, vive, colorée, gouailleuse comme de l’Audiard ou du Blondin qui aurait macéré dans le bouillon culturel de la Beat Generation assaisonné au sel de la sémantique gay et juive. Il faut connaître au moins un peu le langage juif et des bribes de parisien du Marais pour ne pas laisser échapper toutes les allusions et insinuations glissées par l’auteur.

    N’y aurait-il pas, « dans la marge de la production pléthorique qui encombrait (bre), chaque automne, les tables des librairies, l’espace pour une voix fantaisiste et légèrement anarchique ? »

    Le livre sur le site de l'éditeur

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2016: 2ème livraison

    arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

    Après ma première livraison concernant la rentrée littéraire 2016, je vous propose une deuxième sélection de livres comportant deux titres édités par Le Dilettante. Un livre de Sylvie Dazy, « La métamorphose d’un crabe », qui n’a rien de d’une fiction, c’est tout simplement la triste réalité de la vie dans une célèbre prison française. L’autre, « Bonneville », par contre, est une pure fiction dans laquelle Laurent Saulnier raconte un vieux fantasme, celui que de nombreux gamins de ma génération ont eu : conduire une de ces immenses et rutilantes voitures américaines que nous ne voyions qu’au cinéma. Deux textes un peu décalés comme en publie très souvent cet excellent éditeur.

     

    9782842638764FS.gifLA METAMORPHOSE D'UN CRABE

    Sylvie DAZY

    Le Dilettante

    Ni roman, ni témoignage, ce texte c’est l’histoire d’un gars qui incarne la vie d’un crabe, d’un maton, d’un gardien de prison perdant progressivement la petite vie confortable de fonctionnaire qu’il s’est construite à l’ombre des murs de la Santé et l’idéal ethnographique qu’il pensait pouvoir concrétiser au contact des détenus.

    Christo, né à Bapaume, à l’ombre du Centre de Détention, titulaire d’une « inutile licence d’anglais », décide de passer le concours de l’administration pénitentiaire car elle semble bien nourrir son homme et que les gardiens de prison de la ville paraissent plutôt heureux quand ils boivent un coup dans les bistrots du centre-ville. Admis au concours, il est affecté à la Santé où ils trouvent de nombreux « pays » qui l’adoptent vite mais il a du mal à se fondre dans la masse, il est plus intellectuel que les autres, il cherche à comprendre les détenus et leur milieu, il se voudrait l’ethnologue de la centrale. Les autres s’éloignent de lui, son supérieur lui propose alors de passer le concours de brigadier qu’il réussit et devient, en un temps record, un gradé respecté des gardiens comme des détenus.

    Absorbé par le petit prestige qu’il découvre à l’ombre des murs de la Santé, il délaisse son épouse qui l’abandonne, le mettant en difficulté vis-à-vis des ses collègues et surtout des détenus pour qui la perte de la femme est une tare car en milieu carcéral, « …la femme qui part ne prête pas à rire. C’est l’angoisse de tous les prisonniers : un autre homme est entré dans l’arène, profite de votre faiblesse, et puis plus de linge propre, de visites, de mandats. » Il se replie de plus en plus sur lui-même avec son indic comme meilleur ami. Et en prison, « Les alliances ici obéissent à des règles simples : du plus fort au plus fort. »

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    Sylvie Dazy

    Sylvie Dazy a travaillé elle aussi à la Santé comme éducatrice chargée de la réinsertion des prisonniers, elle connait bien l’étendue de la tâche et tous les pièges qu’elle comporte. Elle cherche à décrire, à travers la destinée de ce crabe, la micro société qui se crée à l’ombre des murs des prisons, notamment de celle de la Santé. A contre courant des nombreux auteurs actuels qui dénoncent les difficiles conditions de détention des détenus, elle évoque la situation intenable des personnels qui travaillent au sein de la prison, la ligne ténue qui sépare le détenu du gardien, la violence qui affecte aussi bien l’un que l’autre, les pressions, le chantage, subis des deux côtés des barreaux, l’enfermement qui affecte parfois plus le crabe que le prisonniers. « Toute une grammaire des corps s’apprend à la va-vite, des postures sans dérogation possible font de nous, plus que l’uniforme ou le droguet, un surveillant ou un détenu. »

    Outre les détenus et leurs gardiens, il y a beaucoup de monde en prison, beaucoup de gens et de choses circulent, on trouve tout en prison. « On vit mal en prison, il y a trop de gens en prison, trop de gens non recensés. Tout le monde s’en fout. On vaque. » Et tout le monde est à la merci d’un dérapage. Ainsi, l’auteure dénonce tous les dysfonctionnements du monde carcéral qui transforment des jeunes gens déterminés et idéalistes en maris taciturnes et indifférents... ça sonne tellement juste qu’on a l’impression que l’auteure aurait elle-même partagé un bout d’intimité avec l’un de ces jeunes gens victime de la métamorphose carcérale.

    « La taule, c’est la mort des sens. »

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    9782842638610FS.gifBONNEVILLE

    Laurent SAULNIER

    Le Dilettante

    Bonnevile, c’est la Pontiac Bonneville 1969 achetée par le père du héros, le narrateur, sur un coup de tête qui lui fit perdre son rôle de chef de famille, sa femme, passionnée par l’élevage des gallinacées, lui ayant, à cette occasion, confisqué la gestion des comptes familiaux. Désormais, la Pontiac, elle est clouée au garage, elle ne roule plus, des pièces sont défaillantes et des pièces de voiture de ce type on n’en trouve pas en France surtout dans la campagne profonde où la famille a trouvé refuge dans une gare désaffectée. Le narrateur, jeune homme baraqué mais inoffensif n’a pas brillé à l’école qu’il n’a pas fréquentée très longtemps, il a vite trouvé un boulot dans une station-service où il se plait bien et travaille assidument.

    Depuis que le père est mort, il vit seul avec la mère au rythme des trains qui ne s’arrêtent plus devant leur gare. Il n’a plus qu’une idée en tête, remettre Bonneville en état pour sillonner les routes du coin. Pour réaliser ce projet il faut de l’argent qu’il n’a pas, après mûre réflexion, il pense que des petits larcins commis dans les belles voitures en stationnement lui apporteraient les fonds nécessaires sans nuire beaucoup aux propriétaires détroussés. Mais voilà, le papillon qui bat des ailes au-dessus de la baie de Rio pour déclencher un ouragan en mer de Chine est de passage par la région, tout part en vrille, rien ne se passe comme prévu. Les événements imprévus et indésirables s’enchaînent les un aux autres prenant une tournure de plus en plus dramatique.

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    Laurent Saulnier

    L’auteur évoque le célèbre inspecteur Columbo, considérant le nombre de cadavres qui jonchent les pages de ce petit roman, j’ai plutôt l’impression d’avoir traversé une série comme Barnaby, une série où l’on ne lésine pas trop sur le nombre de victimes. Bien sûr, il est un peu particulier le jeune homme, il se relève chaque nuit pour s’installer au volant de Bonnevile avec Mister B, un énigmatique passager qui le guide et la belle Julia aux gros seins, la livreuse de carburant. Ensemble, avec Bonneville, ils parcourent la campagne environnante jusqu’au jour où tout foire.

    Ce texte m’a rappelé un roman de Chris Womersley, « La mauvaise pente », j’avais alors écrit « Le roman de deux vies qui ont dérapé lorsqu’un grain de sable s’est coincé dans la mécanique de leur destinée ». Et dans ce texte, la destinée semble avoir pris la même mauvais pente même, même si le roman de Saulnier est beaucoup moins noir que celui de l’Australien, il est plutôt fataliste. C’est l’histoire d’un pauvre gars dont les muscles remplacent, sans qu’il s’en rende bien compte, la cervelle et qui est emporté par des événements qui le dépassent malgré tout ce qu’il entreprend pour remettre le cours de son existence dans le bon sens.

    Les passions de l’enfance peuvent prendre une tournure imprévisible et générer des situations dramatiques comme dans cette histoire presque drôle qui ressemble plus à une parodie de roman noir qu’à un texte réellement noir. Des doux dingues qui partent en vrille n’existent pas que dans les guerres larvées, il peut y en avoir partout même dans les gares désaffectées.

    Le livre sur le site de l'éditeur

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE: 1ère livraison

    arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

    Voici trois livres parus dès la mi-août dans trois maisons différentes, j’ai eu le plaisir de les lire tous les trois et de les apprécier tout autant bien qu’ils traitent de sujets très différents. Vincent Jolit évoque la danse comme passion pour rompre avec une histoire dont les héros ne veulent plus. Gilles Sebhan nous offre un autre regard sur la journée sanglante pendant laquelle la police massacra la foule au Caire en 2011. Et, Yukiko Motoya raconte comment les petits riens de la vie grippent souvent la mécanique des bonnes relations entre les amoureux, les amis et tous les autres.

     


    couv-un-ours-qui-danse3.jpgUN OURS QUI DANSE

    Vincent JOLIT

    Editions de LA MARTINIÈRE

    Un roman, trois histoires, trois destinées, trois ruptures, trois vies que l’auteur raconte en parallèle, chapitre après chapitre, trois récits qui n’ont rien en commun si ce n’est la danse. Fiodor, enfant de la balle, né à Saint-Pétersbourg, à l’aube du XX° siècle, au cirque Ciniselli, d’un père bourru dresseur de chevaux qui compte bien voir son fils lui succéder un jour mais le gamin ne pense qu’à la danse qu’il a découverte à travers le pathétique spectacle offert par un montreur d’ours et son plantigrade pataud. Franz, jeune bavarois, fils d’une richissime famille d’industriels ayant soutenu le régime nazi pour préserver son immense fortune, cherche à fuir ce monde nauséeux. Françoise, boiteuse, rapatriée d’Algérie avec sa famille, au début des années soixante à Toulon, veuve depuis peu d’un mari falot et peu aimant.

    Trois personnes qui ne se sont jamais rencontrées, trois personnes qui sont nées à des époques différentes dans des pays différents, trois personnes qui ont un rapport très personnel à la danse. Fiodor a découvert la passion, Franz veut fuir une famille qui lui fait honte et Françoise cherche à oublier son handicap. Et pourtant ces trois personnages ont un problème en commun, elles doivent vivre une rupture : Fiodor doit rompre avec le cirque et un avenir assuré pour vivre sa passion, Franz ne veut pas faire partie d’une famille marquée par la honte et l’infamie et Françoise doit changer de vie si elle veut s’assumer malgré sa claudication.

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    Vincent Jolit

    Dans un texte dense, d’une grande empathie, l’auteur emmène le lecteur dans l’introspection de la vie de ces trois individus. Il les plonge au plus profond de leur cœur, de leur âme, de leurs sentiments, de leurs dégoûts, de leurs faiblesses, de leurs forces. Il connait très bien le monde de la danse, assez bien pour en faire le moteur de ce qui peut-être de la renaissance de ces trois êtres en souffrance. Fiodor pourrait exploser dans son art, « Pour lui la danse c’est la vie… Sur scène, lors des répétitions, il retrouve le plaisir, la spontanéité, l’ivresse, une nébuleuse de sensations derrière lesquelles il court depuis sa danse de l’ours. » Franz pourrait oublier le poids que sa famille à mis sur ses épaules. « Il voudrait danser pour se comprendre, danser pour parler de soi et dire des choses sur soi. Des choses qu’il ne sait pas ? Il n’y a pas d’ailleurs, d’autres raisons. » Et Françoise pourrait « Essayer d’être heureuse comme je le suis (elle l’est) ce soir. Danser encore » pour envisager une douce retraite.

    Et pourtant ce livre qui est certainement une ode à la danse, art, moyen de réalisation personnelle, thérapie pour le corps et l’esprit, raison de vivre, est surtout, à mon avis, une leçon de vie. Tout est possible à celui qui ira sans retenue au bout de sa passion, quelle qu’elle soit, pour réaliser ses rêves et trouver sa voie. Et voilà comment avec trois histoires très distinctes l’auteur réussit à construire un véritable roman.

    Le livre sur le site des Editions La Martinière

     

    MartyrsCOUVlight.jpgLA SEMAINE DES MARTYRS

    Gilles SEBHAN

    LES IMPRESSIONS NOUVELLES

    Je ne sais pas si Gilles Sebhan était sur la place Tahrir au Caire, le 28 janvier 2011, quand la police a tiré sur la foule faisant des centaines de victimes, mais on sait que le narrateur à qui il a prêté sa plume pour rédiger ce roman, lui, y était bien. On peut être aussi convaincu que l’auteur connait bien cette ville où il est allé certainement plusieurs fois et qu’il a utilisé ses propres expériences pour mettre en scène ce narrateur venu en ville pour visiter son ami photographe et avec lui découvrir des quartiers méconnus de cette mégapole tentaculaire, arrivant à point nommé pour être plongé dans la révolution égyptienne.

    Le narrateur (Gilles ?) débarque au Caire pour rencontrer son ami photographe, Denis, sous la conduite d’un chauffeur de taxi, Mohamed, beau comme un éphèbe dont il tombe amoureux. Une idylle nait entre le chauffeur de taxi et le visiteur, une idylle qui sombrera quand les émeutes prendront une tournure plus violente et que la police recevra l’ordre de tirer sur la foule, faisant un véritable carnage. Mohamed n’est pas venu au rendez-vous, il n’a pas vu, comme Gilles ( ?), un beau jeune homme s’effondrer sur un pont foudroyé par la mitraille. Les deux amis repoussent leur projet, le narrateur rentre en France où quelques mois plus tard, il reçoit un appel de Denis lui proposant de revenir au Caire pour réaliser un ouvrage sur les martyrs de la révolution.

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    Gilles Sebhan (4 x)

    Espérant secrètement retrouver son amant chauffeur de taxi, il accepte la proposition : Denis fera les photos des martyrs, lui écrira les témoignages recueillis après des familles. Cette fois, c’est Mahmoud, l’ami de Denis, qui les guide à la recherche des familles des victimes qu’ils rencontrent dans des quartiers populaires de la ville qu’ils ne connaissaient pas encore. Ils rencontrent des familles dévastées, des familles honorées d’avoir été choisies par Dieu pour bénéficier de l’auréole du martyr et de la rente versée par le gouvernement, des familles qui inventent peut-être leur martyr, des familles qui rentabilisent au maximum la médiatisation de leur malheur. Toute une population qui laisse les deux amis et leur guide un peu interloqués. L’ami français pense avoir compris l’honneur fait par Dieu aux familles des victimes. « Enfin je le comprenais à la très particulière façon dont ceux qui l’avaient connu en parlaient. Il avait été touché par le doigt de Dieu, pour eux, cela semblait d’une telle évidence. » Et, au bout de la quête des familles endeuillées, il finit par douter du véritable sens du mot martyr attribué à ses jeunes assassinés. « Ces martyrs un peu accidentels, puisque la plupart n’avaient pas milité, seraient peut-être aussi des martyrs pour rien. »

    Dans ce roman un peu iconoclaste, Gilles Sebhan sort des sentiers battus par tous ceux qui ont voulu témoigner à chaud sur cet épisode sanglant de la révolution égyptienne. Il porte un regard différent, le regard d’un homme attiré par la beauté des jeunes autochtones, le regard d’un amoureux plongé dans une émeute à laquelle il ne comprend rien. « A vrai dire, je n’y comprenais pas grand-chose, même les slogans des calicots, je ne pouvais les déchiffrer. Pourtant les rapports entre individus, me semble-t-il, ne m’échappaient pas. » Il voit cette révolution comme une manifestation romantique d’un peuple qui ne peut plus supporter son dictateur et qui le crie dans les rues. Il n’a pas compris tous les enjeux politiques, religieux et sociaux qui guident les belligérants. Il comprendra mieux quand une journaliste française leur expliquera les tenants et les aboutissants de cette révolution, il sera alors profondément écœuré, déçu qu’on ait tué sa révolte romantique et ses martyrs d’un autre temps. « Parfois les révélations qu’elle pouvait nous faire me révoltaient. Sous ses mots s’effondraient mon idée romantique de la révolution. Et nos martyrs devenaient un peu sans cause. »

    Un autre regard sur cette révolution, un regard qui nous incite à considérer la difficulté des rapports entre les hommes empêtrés dans des questions de richesse et de pauvreté, de pouvoir, de corruption, de religion … évoquées souvent avec le seul but de nourrir les intérêts de ceux qui les soulèvent. « Où est-elle cette révolution. Les morts je les vois bien. Mais les changements se font attendre. » Mais aussi, en creux, un plaidoyer pour une société où l’amour serait le guide suprême.

    Le livre sur le site sur le site d'Impressions Nouvelles

     

    1507-1.jpgCOMMENT APPRENDRE À S'AIMER

    Yukiko MOTOYA

    Editions PICQUIER

    Yukiko Motoya a fondé une troupe de théâtre pour laquelle elle écrit et met en scène, son roman est fortement marqué par cette formation dans le monde du spectacle. L’intrigue est construite comme dans un opéra en plusieurs actes évoquant des temps différents dans l’histoire de l’héroïne, même si le nombre d’actes est un peu trop élevé pour un opéra. Des temps qui évoquent les âges de Linde, la femme autour de laquelle l’intrigue se déroule, l’adolescence, les fiançailles, l’effritement du couple, la rencontre avec celui qui pourrait remplacer le mari, le retour à la petite enfance pour comprendre la complexité du personnage, le début de la vieillesse, l’achèvement d’un parcours, le résultat d’une vie un peu ratée.

    Chacune des ces époques est matérialisée, comme au théâtre ou à l’opéra, dans une scène : une partie de bowling, un repas (trois fois), un caprice à la maternelle et une embrouille avec un livreur. Ce roman pourrait être adapté au théâtre d’autant plus que l’auteur décrit les différentes scènes avec une grande minutie, soignant les moindres détails du décor et disséquant les plus petits travers comportementaux des différents acteurs du roman.

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    Yukiko Motoya

    A travers cette histoire, Yukiko Motoya cherche à nous montrer que nos difficultés relationnelles proviennent juste de petits agacements, de vétilles, montées en épingle et qu’il suffirait peut-être juste d’un brin de tolérance et de compréhension pour que tout se passe mieux entre les époux et les amis. Linde s’est séparé de son mari, elle subit ses amis plus qu’elle ne les apprécie, elle se chicane régulièrement avec les livreurs et les commerçants, c’est une brave femme mais aussi une enquiquineuse qui gagnerait à améliorer son comportement, elle le sait et s’énerve de ne pas le faire.

    « A une époque, elle était convaincue qu’un jour forcément elle rencontrerait une vraie amitié, mais voilà bien longtemps qu’elle avait abandonné cette idée. Elle ne connaîtrait jamais ce genre d’amitié fascinante. Ces pitoyables êtres devant elles pensaient certainement la même chose qu’elle ». Une petite leçon de vie en commun qui dit qu’il faut savoir tolérer certains petits travers pour pouvoir vivre en bonne harmonie.

    Ce charmant petit roman, plein de délicatesse bien nipponne appartient à la littérature japonaise actuelle, plus orientée vers l’Occident que vers les traditions ancestrales. Pour preuve je préciserai que plusieurs personnages portent un prénom occidental : Joe, Katarina, Tyler, Sue et que celui de l’héroïne Linde est tirée du titre d’une sonate de Schubert.

    Le livre sur le site des Editions Picquier

     

  • DIVERS FAITS de JACQUES STERNBERG

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Quand j’ai refermé ce recueil ce matin, je ne savais pas que Siné venait de décéder, il est remercié par l’éditeur de « nous avoir autorisés à utiliser ses dessins pour illustrer cet ouvrage inédit de Jacques Sternberg ». Mon commentaire sera donc aussi un hommage à cet immense dessinateur.

     

    couverture-divers-faits-2.jpg?fx=r_550_550Sternberg, je ne l’avais jamais lu avant d’ouvrir ce recueil édité par Cactus inébranlable, le grand spécialiste de la publication des recueils d’aphorismes et autres textes courts, très courts même. Il est vénéré par de nombreux lecteurs et auteurs comme un grand maître du texte court, de la nouvelle, et de bien d’autres formes de texte encore allant du théâtre au roman en passant par les aphorismes. Il est l’un des écrivains belges les plus productifs.

    Éric Dejaeger, grand admirateur et grand collectionneur des œuvres de Sternberg, écrit dans sa préface qu’ « On peut estimer aujourd’hui que ces Divers faits sont inconnus du grand public. Cactus inébranlable est heureux de vous en proposer pour la première fois la version intégrale, soixante-deux ans après leur rédaction ».

    Ces « Divers faits » présentés, comme l’indique Eric Dejaeger, pour certains dans diverses revues au début des années cinquante sont, d’après le sous-titre proposé par l’éditeur, des « contes ultra brefs (presque) inédits », des concentrés d’histoire, des aphorismes, des raccourcis étonnants, détonants des morceaux d’humour jetés comme des traits par un arc pour saisir le lecteur, le bousculer, le remuer jusqu’au tréfonds de ses convictions et de ses certitudes. Ces textes souvent absurdes, surréalistes, radicaux, lapidaires, macabres, drôles d’un humour toujours noir, démontrent toute la stupidité de notre société, tous ces travers, toutes ces incohérences à travers des images improbables mais tellement éloquentes.

    Sans trier réellement, j’ai choisi quelques morceaux pour amorcer votre prochaine lecture :

    « Deux mains sans corps échangeaient une poignée de mains sans arrière-pensée. »

    « Pendant que l’homme descendait du singe, un autre y remontait. »

    « Il regarda l’heure à sa corde et sut qu’il était temps qu’il se pende. »

    « Pieusement, la dame de charité dépose ses yeux dans la sébile d’un aveugle. »

    « Cet homme prend une paire de jumelles et se trouve foudroyé par la mort située dans son avenir alors terriblement présent. »

    Tout savoir sur ce livre sur le site du Cactus Inébranlable

    Le site dédié à Jacques Sternberg

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    Jacques Sternberg

  • LES LIÈVRES DE JADE + SYMPA

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Dans mes dernières lectures figuraient ces deux textes qui n’ont rien en commun, l’un ayant été publié au creux de l’hiver et l’autre au début du printemps je les ai lus au cours de la même semaine. Celui apporté par le père Noël a été édité par les Jacques Flament Editions, c’est un recueil de poésie en prose écrit, à quatre mains, par Eric Allard et Denys-Louis Colaux : « Les lièvres de jade », l’autre est un recueil de textes courts satiriques publié chez Le Dilettante par Alain Schifres : « Sympa ».

     

     

    image2231.jpgLES LIÈVRES DE JADE

    Denys Louis COLAUX & Éric ALLARD

    Jacques Flament Editions

    Allard et Colaux semblent avoir en commun certains gènes littéraires, aucune analyse ne pourra le confirmer mais leurs écrits le laissent indubitablement penser. Ils ont donc décidé d’écrire un recueil à quatre mains, Colaux présente le projet dans sa note liminaire : « Allard, lui ai-je écrit, je vous propose une aventure de coécriture. Plaçons, pour épicer l’affaire, ce projet sous quelques consignes. Il sera question de la Lune, nous écrirons chacun quinze épisodes d’une dizaine de lignes, et dans le récit, nous nous croiserons. Rien d’autre ». Le cadre était dressé, il ne restait qu’à écrire et nos deux lièvres sont partis, pour une fois, à point, ils ont fait gambader leur plume respective chacun sur sa plage/pré pour finir par se rencontrer comme ils l’avaient prévu. Et comme le résultat était probant, ils ont décidé d’écrire une seconde série de quinze textes.

    La Lune est leur totem, ils l’avaient inscrit dans les contraintes imposées à leurs récits, ils la vénèrent avec les mots, les phrases, les aphorismes, les images, les clins d’œil, les allusions, …., avec toutes les armes pacifiques du poète. Ils l’adulent car la Lune est mère de toutes les femmes qui nourrissent leurs phantasmes, « Les femmes sont enfants de la Lune », la femme est la muse du poète, les femmes sont nourriture du poème. Colaux la chante, dans sa première série de textes, comme un chevalier médiéval, comme Rutebeuf, comme Villon, comme … d’autres encore qui ont fait que l’amour soit courtois et le reste. Allard m’a fait très vite fait penser à Kawabata et plus particulièrement à Kawabata quand il écrit « Les belles endormies », je ne fus donc pas surpris qu’il cite le maître japonais au détour d’un de ses textes et qu’il intitule un autre précisément « Les belles endormies ». Pas surpris mais tout de même étonné que nous ayons en la circonstance les mêmes références, peut-être avons-nous, nous aussi, quelques gènes littéraires en commun ?

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    Il y a une réelle proximité ente ces deux poètes, leur mode de pensée respectif semble très proche et ils expriment le fruit de leurs pensées dans un langage et un style qui pourraient leur être commun. Dans la seconde quinzaine de textes qu’il propose, Colaux m’a rappelé les textes d’Allard dans « Les corbeaux brûlés » que j’ai commentés il y a bientôt dix ans, on croirait ses textes immédiatement issus de ce recueil, les femmes qu’il dessine ressemblent étonnamment à celles qu’Eric fait glisser entre les pages de son recueil. Il y a du Léo Ferré dans ces deux séries de textes. Colaux dessinent des filles tout aussi liquides, tout aussi fluides, que celles qu’Allard fait ondoyer dans « Les corbeaux brûlés », comme celle que Ferré chante :

    « C’est extra, une fille qui ruisselle dans son berceau

    Comme un marin qu’on attend plus ».

    Deux grands poètes qui ont magnifiquement chanté, en prose, la Lune, l’astre féminin par excellence, et la femme non pas la femme mère ou fille, non, seulement la femme éternel idéal féminin source de tous les phantasmes qui agitent les hommes depuis qu’Eve a croqué la pomme. Leurs textes sont d’une grande élégance, d’une grande finesse, tout en laissant la place à de nombreux artifices littéraires, à de jolies formules de styles et à des clins d’œil qu’il faut dénicher. Un chouette pari littéraire, de la belle ouvrage !

    « Se pourrait-il que parfois la Lune aboyât aux chiens ? » (Colaux)

    Le livre sur le site des Éditions Jacques Flament 

    Le livre sur le site Critlib.com

     

    9782842638733.jpgSYMPA 

    Alain SCHIFRES

    Le Dilettante

    Je ne serai peut-être pas très objectif en commentant ce livre car je partage l’agacement et la plupart des remarques que l’auteur a explicitées dans plus de trente textes courts, au sujet de l’évolution de notre langage, de notre mode de penser et de réflexion et de notre comportement. Je le suis sans aucune réserve quand il déclare que « Les mots n’ont plus de sens dans ce pays », on en use sans aucune connaissance de leur sens réel, on leur fait dire n’importe quoi, ils deviennent interchangeables au gré des locuteurs, de leur jargon et de leur culture. Plus les médias sont nombreux plus l’information est standardisée, formatée, plus la pensée est unique. Il suffit de voir comment une vidéo d’une incommensurable banalité peut-être vue des millions de fois en seul jour. Désormais, la formule fait office de discours, l’adjectif (ou l’anglicisme nébuleux) à la mode qualifie tout et n’importe quoi, tout ce qui est in devient cool, tout ce qui est chômage est à résorber, il suffit de répéter sans cesse les mêmes mots pour convaincre les foules mais, il y a un problème, ces formules et ces mots ne sont pas souvent compris de la même façon ce qui fait que chacun a compris ce qu’il veut bien comprendre. Et, ainsi, on construit des clichés, des lieux communs, des idées toute faites qui sont absolument sans aucun fondement. On n’hésitera pas à vous persuader que le vin n’est pas de l’alcool, qu’une flûte est une coupe de champagne, etc.…0922bfd7e23a6c94383038363430323933353733.jpg

    Ce langage minimum fondé sur un vocabulaire approximatif contribue fortement à construire des belles idées destinées à satisfaire nos égos, à taire nos éventuelles culpabilités, et à calmer nos angoisses. Elles peuvent aussi, a contrario, alimenter de sordides rumeurs, ou répandre de fausses vérités tout justes bonnes à jeter le doute et même parfois l’angoisse dans l’esprit des populations bien crédules. L’information en continu demande matière, matière qui se niche dans les fameux marronniers qui fleurissent en toute saison : la rentrée scolaire, la Toussaint, le 11 novembre, et toutes les fêtes, tous les événements qui chaque année jalonnent notre calendrier. L’événement peut-être aussi soudain, brutal, violent… et il faut tout savoir très vite, avant les autres, même si on ne sait absolument rien il faut dire quelque chose, le faire dire à des experts ou à des témoins qui n’ont rien vu. Les chaînes de télévision d’information en continu ont inventé l’information sans information, la question contenant la réponse, l’événement inexistant, l’art de faire du vent dans le vide.

    Et ainsi par le bouche-à-oreilles, la télé rabâcheuse, les fameux réseaux sociaux, le mythique Internet, …, se transmettent de nouvelles vérités, très virtuelles, qui constituent un socle de croyances aussi irréfutables que le dogme de n’importe quelle religion. Rien ne sera plus comme avant où seuls le journal et la radio détenaient le pouvoir de fabriquer la vérité. Nous aurons beau en appeler au bon sens, aux Français, aux Françaises, aux grand’mères, aux quadras, aux mousquetaires ou Mousquetaires, aux voisins, aux bêtes politiques, aux ténors du barreau, ce sont tous là clichés qui viennent combler aisément la déficience langagière de ceux qui ont pour mission de transmettre l’information premier vecteur du savoir populaire. Même les séries télévisées sont atteintes par les stéréotypes, les mêmes formules reviennent régulièrement sur les mêmes images habitées par les mêmes personnages.

    Sympa ce livre l’est comme tout ce qu’on ne sait pas qualifier justement ou tout ce que l’on ne veut pas évoquer avec les mots que l’on pense réellement. Voilà ! Un livre sympa ! LOL ! Et tout est dit, il suffit de lire le catalogue dressé avec malice par Alain Schifres pour s’en convaincre.

    Le livre sur le site des Éditions Le Dilettante

  • JARDIN DE PRINTEMPS & BESTIOLERIE POTAGÈRE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

     

    Dans mes dernières lectures, je retiens deux ouvrages qui pourraient être de saison puisqu’ils évoquent, tous les deux, le jardin : Jardin de printemps de Sibasaki Tomoka et Bestiolerie potagère de Louis Dubost.

     


    jardin-de-printemps.jpg?resize=300%2C474JARDIN DE PRINTEMPS

    Shibasaki TOMOKA

    Editions Picquier

    « C'est une maison bleue/Accrochée à ma mémoire /On y vient à pied /On ne frappe pas… » mais cette maison bleue n’est pas adossée à une colline de San Francisco, elle est plantée dans un quartier bourgeois de Tokyo et elle fascine Nishi qui pourrait chanter la chanson de Maxime Le forestier tant cette maison l’attire. Nishi c’est la voisine du narrateur, Tarô, ils habitent tous les deux dans un immeuble promis à la démolition qui se vide progressivement de ses locataires. La jeune femme a en sa possession un livre intitulé « Journal de printemps » qui contient de nombreuses photos de cette superbe demeure qui a été occupée par un couple qui ressemblait étrangement à Nishi et à Tarô, notamment une identité à peu près similaire. Tout un faisceau de coïncidences intriguent fort les deux voisins qui scrutent les photos de la maison pour essayer de deviner si son intérieur correspond toujours à ce qu’ils peuvent en apercevoir, jusqu’au jour où la jeune femme est invitée à entrer dans cette fameuse maison où elle fait la connaissance des nouveaux propriétaires et de leur demeure. C’est le début d’une histoire étrange qui se noue entre la maison actuelle, ses occupants actuels et les deux jeunes voisins, Nishi et Tarô, qui pourraient incarner les occupants d’un autre temps, celui où les photos ont été faites.

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    Shibasaki Tomoka

    Cette histoire à la limite du fantastique m’a fait penser à certains films japonais comme j’en ai encore vu un récemment, des films au rythme lent, parfois très lent, à la mise en scène très léchée dans des décors dépouillés mettant bien en valeur le scénario, des films avec des dialogues réduits au minimum, des films qui racontent des histoires simples et pourtant souvent étranges qui déstabilisent celui qui les regarde. Le roman de Shibasaki Tomoka est construit un peu dans ce même esprit, le texte est épuré, l’histoire est réduite à l’essentiel mais très étrange, les personnages et les lieux paraissent éphémères, irréels alors que le décor constitué par la maison bleue est très finement décrit. Il plane sur ce texte, comme sur certains films que j’évoque, une sorte de mystère que le dénouement n’éclaircit pas forcément. L’auteur créée une atmosphère plutôt qu’une histoire en usant du processus littéraire de la mise en abyme.

    Dans ce roman les personnages sont presque tous seuls : divorcé, veuf, célibataire, … ils ont besoin d’une compagnie qu’ils ne trouvent pas facilement. Le fonctionnement de la société japonaise ne facilite pas la vie familiale, les mariages sont encore souvent arrangés à la mode traditionnelle et les couples ainsi conçus ne correspondent pas aux nouvelles exigences de la société contemporaine, le travail est devenu une vertu cardinale qui empiète très fort sur la vie privée. Dans cette société vouée au travail et à la performance, la vie familiale devient de plus en plus difficile, il est même parfois compliqué d’avoir des amis. Alors, prisonniers de leur solitude, les Japonais tissent des liens forts avec leur habitation à laquelle ils s’identifient de plus en plus ou qu’ils aménagent à leur image.

    C’est aussi ce message que nous laisse Shibasaki dans ce roman délicat qui comblera tous ceux qui apprécient la culture asiatique et même beaucoup d’autres.

    Le livre sur le site des ÉDITIONS PICQUIER

     

    dubost-2.jpgBESTIOLERIE POTAGÈRE

    Louis DUBOST

    Ilustrations de Bernadette Gervais

    Les carnets du dessert de lune

    Louis Dubost, comme l’écrit Georges Catahlo, le préfacier, fut (ou est encore) « éditeur à temps plein, poète à temps partiel, professeur à temps professionnel, philosophe à temps perdu, élu local à temps difficile… », Il évoque dans ce recueil les petits animaux que le jardinier croise dans son potager, que le poète aime à chanter et que le professeur énonce en listes aussi poétiques que scientifiques. Et l’élu qu’il fut, aime à se réfugier en cette compagnie ô combien plus pacifique et plus paisible que celle des administrés. En lisant ces textes courts dédiés au petit peuple du jardin, j’ai pensé à une relecture relativement récente du bestiaire qui valut le Prix Goncourt à Louis Pergaud : « De Goupil à Margot », et je le convoque ici pour ce commentaire car l’auteur, lui, invite dans chacun des ces textes courts, ou poèmes en prose, un personnage historique ou actuel chargé de transposer les situations potagères dans la vie des jardiniers et autres humains. Einstein a désigné l’abeille comme vigile de la pérennité de l’humanité, Hortefeux est invité à s’inspirer de la paisible coccinelle, l’ironie de Voltaire s’accroche au crapaud et ainsi pour chacun de ces textes lumineux comme un rayon de soleil printanier sur un potager encore nimbé d’un reliquat de rosée matinale.

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    Louis Dubost

    De la belle, de la vraie, littérature distillée avec la patience du bouilleur de cru extrayant l’essence la plus délicate des fruits qu’il a récoltés avec amour et délicatesse. Mais, ces textes ne sont pas seulement épures de littérature, ils ont un sens profond, Louis Dubost, comme Louis Pergaud, charge ces petits êtres d’un message politique, il les invite à dénoncer les errements de notre société et à inciter les hommes à réagir : « La résistance quand est-ce que ça commence ? » Elle commencera quand les citoyens s’inspireront de l’escargot : « L’escargot n’a aucune accointance avec « le sage bourgeois des sentiers » dont s’émerveillait Federico Garcia Lorca. Bien au contraire, il colle entêté au sentier et ne recule jamais : son existence est résistance ». Alors, suivrons-nous le chemin de l’escargot ?

    Je trouve cependant que l’auteur est bien pessimiste quand il dit que « … jardiner les mots, les ouvrir et les semer en graines, ne suffit pas à fleurir d’un poème les plates-bandes du langage… ». Un seul de ses textes courts et lumineux suffit à ensoleiller la page d’autant plus que chacun d’eux est illustré d’un dessin tout en couleur de Bernadette Gervais, collaboratrice habituelle de Francesco Pittau, auteur d’une de mes prochaines lectures acquises à la dernière Foire du Livre de Bruxelles. J’ai hâte de lire « Tête-dure » !

    Le livre sur le site des CARNETS DU DESSERT DE LUNE

  • L'AMOUR EN SUPER HUIT de CHEFDEVILLE (Le Dilettante)

    arton117866-225x300.jpgPar Denis BILLAMBOZ

    Dans la rubrique « VIENT DE PARAÎTRE », je voudrais présenter un livre très récemment édité chez Le Dilettante : un livre de CHEFDEVILLE, L’AMOUR EN SUPER 8, un livre drôle, un livre hilarant, un livre vivant, tonique mais attention sous le bon mot il y a souvent une pique adressée à la belle société des Trente Glorieuses qui ne l’étaient pas tant que ça.

     

    image.html?app=NE&idImage=185212&maxlargeur=374&maxhauteur=400&couverture=1&type=thumbnaildetail&typeDoc=4L’AMOUR EN SUPER 8

    CHEFDEVILLE

    Le Dilettante

    L’auteur, un photographe professionnel indépendant, et le héros, l’auteur peut-être, se partagent le même pseudonyme, je ne sais lequel est éponyme de l’autre, mais j’ose espérer que l’auteur n’est pas embarqué dans la même dérive que son héros alcoolisé à outrance, bourré de psychotropes, chancelant comme une vieille star du rock empaillée pour effectuer son éternelle dernière tournée. En pissant un matin au lever, il constate avec horreur que son urine est rouge, il craint de pisser du sang et d’être affecté d’une grave maladie. Son médecin le rassure, il ne s’agit que de l’élimination du jus des betteraves rouges qu’il a consommées en abondance la veille. Le toubib en profite pour le sermonner vertement et pour lui foutre la trouille en lui disant que s’il ne met pas un terme à ses pratiques suicidaires, son avenir est fortement compromis. Plein de bonnes résolutions, il décide de répondre à la demande du Ministère de la culture qui souhaite lui commander une exposition en l’honneur de l’inventeur de la photographie. En cherchant le sujet qu’il pourrait proposer, il pense à cette photo échappée récemment de son portefeuille qui représente une jolie fille qu’il ne reconnait pas mais comme le nom d’un bar est inscrit au dos du cliché, il s’y rend et découvre les négatifs d’une collection de photos de grande qualité. Il tient son sujet, il va s’approprier les photos de l’amateur resté inconnu qui les a réalisées. Il lui manque juste une fille pour faire quelques photos supplémentaires et ainsi relier l’œuvre de l’inconnu à la sienne.

    Il trouve la fille en la personne qui accompagne un de ses potes pour la présentation d’une exposition, elle ressemble vaguement à celle qui figure sur la photo tombée de son portefeuille. Il s’attaque avec énergie à son projet sans toutefois renoncer à l’alcool et aux psychotropes qui ont déjà bien altéré sa mémoire. Sa biographie comporte des trous qu’il ne parvient pas à combler, il a parfois l’impression d’avoir déjà croisé certaines personnes, d’avoir fréquenté certains lieux, d’avoir vécu certaines scènes mais il ne peut pas reconstituer sa vie d’avant, d’avant il ne sait pas quoi mais certainement un choc émotionnel très fort ou un problème de santé quelconque mais tout de même assez grave pour le laisser en partie amnésique. Les événements commencent à lui jouer des tours, des choses que lui seul devrait connaître apparaissent sur son écran d’ordinateur, dans la bouche de la fille qu’il a recrutée, ou dans celle du gars qui ne l’a jamais payé pour les petits boulots qu’il a effectués pour son compte mais lui a laissé, en échange, une Chambord bleue. Son projet fondé sur le secret le plus absolu semble compromis, son environnement semble se liguer contre lui. Tous ces événements taraudent sa mémoire en lambeaux et le perturbent fortement. Son projet qui devrait le ramener vers une existence plus saine et une plus grande espérance de vie, se transforme peu à peu en une enquête pour résoudre une énigme de plus en plus obscure que le lecteur suivra avec impatience jusqu’au dénouement sans pouvoir poser le livre.

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    Chefdeville alias Serge Dounovetz

    Chefdeville me fait penser à un Antoine Blondin du XXI° siècle qui aurait longuement macéré dans le jus de la Beat Generation au point de s’imprégner très fortement du cinéma américain des sixties et des seventies, et des chansons de cette époque notamment de celles du Grand Bob (Dylan) qui tournent en boucle dans la Chambord. Chefdeville est un artiste du vocabulaire, du mot, du bon mot, du calembour, de l’aphorisme, de l’allusion, du clin d’œil dont il sème abondamment son texte. Il faut rester toujours vigilant, derrière chaque mot il peut y avoir une allusion métaphorique, culturelle, drôle, burlesque, surréaliste ou tout bonnement balourde par dérision. Ce roman c’est peu une satire des Trente Glorieuses qui ne l’étaient pas tant que ça, elles cachaient bien des entourloupes, des escroqueries, des démons mal enterrés après la guerre, des crimes jamais punis et des combines peu glorieuses mais souvent fort juteuses. Une époque où les lumières et les paillettes avaient ébloui bien des yeux. Même si ce texte est bourré de psychotropes et de spiritueux en tout genre, jusqu'à saouler le lecteur, il reste un bouquin hilarant, drôle et très cultivé. Attention sous les bons mots, il y a des mots qui frappent et qui rappellent ce que nous avons peut-être trop vite oublié.

    Le livre sur le site des éditions Le Dilettante

  • TROIS NOUVEAUTÉS des ÉDITIONS PICQUIER

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    J’ai inauguré ma nouvelle rubrique « Vient de paraître » par un triptyque de deux recueils de poésie et d’un recueil de mini nouvelles édités tous les trois par Les Carnets du dessert de lune. Pour ma deuxième publication dans cette nouvelle rubrique, je présenterai également une trilogie, éditée celle-ci par Les Editions Picquier, une trilogie coréenne, la Corée sous toutes ses formes comme diraient les chefs cuisiniers.

    Tout d’abord un recueil de nouvelles venu clandestinement de Corée du Nord, passé sous le mur qui coupe la Corée en deux pays que tout sépare. Ce recueil écrit par un écrivain qui se cache sous le pseudonyme de Bandi, cherche à dénoncer toutes les exactions commises par le dictateur au pouvoir. Le second volet de cette trilogie est constitué par le récit du séjour à Séoul qu’a effectué Benjamin Pelletier comme enseignant à l’Alliance Française. Le dernier tome est un roman de Hwang Sok-Yong, le futur Nobel asiatique comme le présente Kenzaburô Oé, un roman qui raconte la vie des chiffonniers de l’Ile-aux-Fleurs évoquant l’énorme déchetterie qui collectait les ordures de la mégapole coréenne jusqu’à la fin du XX° siècle, et les miséreux qui survivaient en récupérant tout ce qui pouvait être recyclé.

     

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    LA DÉNONCIATION

    Editions Picquier

     

    Le préfacier présente Bandi comme le Soljenitsyne nord-coréen car comme lui, il a fait sortir ses textes de son pays pour dénoncer la cruauté, l’injustice, la cupidité, du régime dictatorial qui y sévit. En coréen Bandi signifie luciole, c’est le pseudonyme choisi par cet écrivain clandestin, vivant toujours dans la partie nord de la presqu’île, qui essaie de faire comprendre au reste du monde l’étendue de la souffrance de son peuple. Son manuscrit se compose de sept nouvelles dénonçant la dictature autoritaire et cruelle du parti unique au pouvoir et toutes les aberrations du régime. Dans un court prologue en vers, il explique sa démarche :

    « Je vis en Corée du Nord depuis cinquante ans,

    Comme une machine parlante,

    Comme un homme attelé à un joug.

    J’ai écrit ces histoires,

    Poussé non par le talent,

    Mais par l’indignation,

    Et je ne me suis pas servi d’une plume et d’encre,

    Mais de mes os et de mes larmes de sang. »

    Ses nouvelles racontent des faits certainement inspirés d’événements qu’il a vécus ou qu’il a connus, c’est un condensé de toutes les misères qui peuvent s’abattre à tout moment, sans réelles raisons, aveuglément, arbitrairement, sur n’importe quel citoyen qui n’est pas ostensiblement protégé par le régime.

    Un vieux cocher qui vient de recevoir sa treizième médaille, abat l’arbre totem qu’il avait planté dans son jardin en souvenir de son inscription au parti, Il vient brusquement de réaliser que sa vie n’a été qu’un leurre, qu’il a sué sang et eau chaque jour espérant des jours radieux qui ne sont jamais venus, alors qu’il ne peut même pas chauffer sa chambre.

    Un couple doit élever un enfant qui a la phobie des portraits de Karl Marx et du dictateur coréen, ils ne pourront pas longtemps cacher cette lourde tare et devront en assumer les conséquences. « Nous préférons tous mourir et oublier la vie d’ici plutôt que de continuer à vivre ce calvaire ».

    Un homme, devenu mineur contre sa volonté, veut retourner au pays voir sa mère qui se meurt mais l’administration lui refuse le titre de voyage nécessaire. Une longue et cruelle épopée commence alors pour lui.

    Une femme subit les pires tourments pour que le mari qu’elle aime, n’apprenne pas l’indignation qui la frappe parce qu’un membre de sa famille est considéré comme ennemi du régime. L’opprobre est héréditaire en Corée du Nord.

    Une vieille femme abandonne son mari et sa petite-fille coincée dans une foule compressée et affamée pour aller chercher des victuailles, elle est rejointe par le cortège du Grand Leader qui l’invite à bord d’une voiture et la place sous sa protection. Elle est instrumentalisée par la propagande gouvernementale alors que son mari et sa petite-fille son piétinée par la foule affamée. Elle culpabilise d’être la vedette d’une cause qu’elle réprouve et qu’elle n’a pas choisie.

    Tout le monde pleure le Grand Leader décédé, tout le monde feint de pleurer le Grand Leader même ceux qui souffrent cruellement pour une raison plus personnelle. Il est obligatoire de pleurer la mort du Grand Leader. « N’avez-vous pas peur de cette réalité qui transforme les gens du peuple en comédiens hors pair capables de simuler le chagrin à la perfection ? »

    Un technicien de haut niveau est déporté parce que le frère de sa femme a fui au Sud, il travaille comme un forcené pour nourrir la population de la région mais reste le bouc-émissaire qui endossera les incapacités des dirigeants locaux.

    Bandi ne sait pas que depuis longtemps les exactions des régimes communistes totalitaires sont connus de tous, aussi insiste-t-il vivement pour que nous lisions ses textes en espérant que nous prenions conscience de l’étendue de la souffrance de son peuple.

    « Mais, cher lecteur,

    Je t’en prie, lis-les ! »

    Il n’a pas la plume de Soljenitsyne même si ses nouvelles sont d’excellente facture, il m’a surtout fait penser à quelques auteurs albanais (Helena Gushi-Kadaré, Bessa Myftiu, Ylljet Aliçka,…) qui ont rapportés les exactions d’Enver Hodja qui ressemblent étonnamment à celles des Kim père et fils. Les Coréens du sud ont lu ces textes en 2014 et ne se sont pas spécialement émus. Je reviendrai sur ce sujet dans une prochaine chronique consacrée à un livre que Benjamin Pelletier a écrit après un séjour d’un an à Séoul. Espérons que l’opinion publique française et européenne sera plus réceptive au message désespéré de cet auteur qui a pris des risques énormes, avec d’autres évidemment, pour nous faire passer ses textes. Accepter la prière de Bandi, lire ses textes, c’est déjà compatir, c’est déjà résister, c’est déjà lutter avec lui et c’est aussi un excellent moment de lecture car ces nouvelles sont très poignantes et très émouvantes.

    « Ce champignon rouge arrachez-le ! Ce champignon toxique, arrachez-le de cette terre, de toute la planète, pour toujours ! »

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    1540-1.jpgBenjamin PELLETIER

    TOUJOURS PLUS À L'EST

    Editions Picquier

     

    Benjamin Pelletier a passé un an a enseigné le français à l’Alliance française à Séoul, c’est apparemment cette expérience qu’il raconte dans cet ouvrage et en tout premier lieu sa découverte de la ville. « Le visage de Séoul ne se livre pas facilement », d’innombrables tours identiques et laides, construites pour différents usages, habitations, commerces, bureaux, bars, restaurants, salles de billard, … dégoulinantes de lumière, occultent le paysage. Les rues envahies de grosses voitures pompeuses et de passants pressés renforcent cette impression et semblent valider l’image que les Occidentaux se font de ce pays neuf, émergeant, renaissant après de multiples guerres qui ont laissé des stigmates profonds dans la population. Mais il faut se méfier des premières impressions, savoir être patient, s’aventurer ailleurs, dans l’autre partie de la ville, celle qui est encore très marquée par l’ancienne Corée pour connaître la cité sous ses deux faces. Deux faces totalement opposées, « Ce contraste est aussi saisissant que si en plein quartier de la Défense se rencontraient la cahute d’un rebouteux et l’atelier d’un forgeron ».

    Une fois la ville apprivoisée, quand l’auteur s’est habitué à son quartier de petites gens, loin de la cité envahie par les lignes droites, verticales et horizontales, il va à la rencontre des gens qui l’accueillent chaleureusement sauf quand ils le confondent avec un Américain qui leur rappelle la dernière guerre qui a meurtri leur pays. Pour rencontrer les gens et échanger avec eux, il faut posséder au moins quelques mots et c’est une tâche ardue pour l’auteur qui, loin des méthodes rationnelles, découvre la langue avec les gens simples de son quartier qui lui enseignent l’origine de cette langue simplifiée au XV° siècle qui ne sera adoptée définitivement qu’au XX° siècle. Les mots et la nourriture, les deux vecteurs essentiels de l’intégration dans une communauté et les mots, comme le maniement des baguettes, ça s’apprend.

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    Benjamin Pelletier

    Visiter la Corée, c’est obligatoirement s’interroger sur la partition de la presqu’Ile en deux parties tellement différentes, totalement opposées. Benjamin a fait le pèlerinage, avec un groupe de touristes autochtones, il est monté au sommet de la montagne d’où l’on peut avoir la meilleure vue sur la Corée du Nord et il a été fort surpris de constater que les habitants du sud n’éprouvent aucune émotion, aucune compassion, aucune haine, seulement une indifférence palpable, à l’endroit de leurs frères du nord. Alors, brusquement, je comprends mieux ce que je viens de lire dans la postface du livre de Bandi, « La dénonciation », racontant dans sept nouvelles la misère des Coréens du Nord, écrasés, torturés, humiliés, affamés,… par un régime en pleine folie. Ce texte a été passé en Corée du Sud, au péril de nombreuses vies, où il a été édité dans une quasi indifférence, la même que celle que Benjamin Pelletier a ressentie après avoir visité le point de vue sur la Corée du Nord. « Un coréen dira avec une humeur égale : Aujourd’hui, je suis allé voir la Corée du Nord et j’ai mangé des pastèques, tout comme il dirait : je suis allé au supermarché et j’ai acheté des nouilles ».

    Avant de revenir au pays, l’auteur nous propose un voyage touristique, culturel et historique dans la province coréenne. Outre les descriptions des paysages et des villes, il nous livre des réflexions personnelles, des faits historiques, des éléments de culture, des légendes, des traditions qui ne sont jamais arrivés jusqu’aux rives de l’Europe. Benjamin me semblait très enthousiaste à son arrivée à Séoul, il était heureux de découvrir une langue nouvelle, de rencontrer des gens accueillants, nourris d’une autre culture, de découvrir une autre façon de vivre et surtout de se nourrir. À son retour à Séoul, après son périple touristique, on à l’impression que le ressort est cassé, il n’a rien retrouvé dans son quartier, la grand-mère de l’immeuble est décédée, le petit bistrot traditionnel a été rasé, les tours envahissent le quartier… l’enthousiasme est passé, le retour au pays s’impose. Mais il repartira riche d’une belle expérience, ayant compris qu’ici ou ailleurs, il sera toujours lui-même avec ses forces et ses faiblesses et que l’humanité bute toujours sur les mêmes problèmes où que ce soit sur la planète.

    Un bon témoignage sur la vie en Corée en 2015 et une pensée gravée par les Chinois en 1431 qui devrait nous faire réfléchir : « Traiter avec douceur les gens lointains ».

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    toutes-les-choses.jpg?resize=300%2C467Hwang SOK-YONG

    TOUTES LES CHOSES DE NOTRE VIE

    Editions Picquier

     

    Avec ce roman Hwang Sok-Yong veut raconter la vie des chiffonniers de Séoul qui, à l’image de ceux du Caire, vivent de l’exploitation des déchets de la grande ville. Il explique l’organisation très structurée qui régit l’attribution des zones à exploiter par chacun, gratteurs indépendants ou gratteurs sous contrat avec la municipalité, et le circuit de revente des différents produits récupérés qui finissent toujours par engraisser, au bout de la chaîne, les riches grossistes. Une excellente présentation de l’énorme décharge de Nandjido qui accueillait tous les déchets de Séoul entre 1978 et 1993. Un réquisitoire contre les abominables conditions d’hygiène créées par cette monstrueuse décharge, et une dénonciation de la condition de vie des pauvres gens qui exploitaient cette décharge, véritables rebuts eux aussi de la grande ville.

    Ce livre dénonce le contraste monstrueux qui s’est instauré entre la ville qui se développe à marche forcée sans s’inquiéter des préjudices humains, sociaux, écologiques,… induits et la société traditionnelle qui vivait en toute quiétude sur ce terrain. Les lueurs bleues distinguées par l’enfant ne sont que l’expression des populations agricoles qui cultivaient les terrains de l’Île-aux-Fleurs pour nourrir les habitants de la ville. La grand-mère du saule répare les chiens estropiés par la ville, elle commerce avec une chamane évoquant les forces traditionnelles de la Corée profonde qui s‘opposent à la superficialité de la société contemporaine qui consomme voracement sans s‘inquiéter des déchets rejetés. Elle collectionne les objets banals de la vie courante, les choses qui relient à la vie, les objets qui s’opposent à ceux qu’on jette quand on n’en a plus l’usage. L’image de la permanence, de ce qui dure, de l’authenticité, de ce qui relie l’homme à son environnement par opposition à ce tout qui est jetable.

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    Hwang Sok-Yong

    Gros-Yeux, comme les autres n’est plus qu’un surnom, il a presque oublié son nom, il n’est plus un être humain, il est un rebut de la société qui mange ce que la ville rejette ou ce que les institutions religieuses distribuent pour attirer la jeunesse et la détourner de l’attraction communiste. Il a compris son sort et son avenir, mais, comme dit la chanson populaire coréenne :

    « Que faire ? Que faire ?
    Je ne peux ni vivre ni mourir
    Que faire de mes enfants ?
    Je ne peux ni rester ni partir. »

    Un grand livre politique, un plaidoyer pour un pays sous la botte d’un général, un plaidoyer pour un pays entraîné dans un mode de consommation féroce, un plaidoyer pour un pays où l’idéologie a été dévorée par la productivité, un pays où les êtres humains ne sont plus que des ventres à remplir pour le plus grand profit des producteurs industriels.
    La grand-mère du saule dans sa démence accuse : « Vous êtes ignobles ! Croyez-vous être seuls à vivre ici ? Vous les hommes, vous pouvez bien tous disparaître, la nature continuera d’exister, elle ! » Espérons-le !

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

  • TROIS NOUVEAUTÉS AUX CARNETS DU DESSERT DE LUNE

    arton117866-225x300.jpg« VIENT DE PARAÎTRE »

    par Denis BILLAMBOZ

    Depuis deux ou trois ans, j’ai l‘opportunité de lire de nombreux livres fraîchement issus des presses, j’ai développé un réseau d’amis auteurs ou éditeurs qui m’accordent leur confiance et je voudrais, à mon tour vous faire partager mes meilleures lectures afin que vous puissiez orienter plus facilement vos recherches littéraires. Avec la complicité de mon vieil ami, c’est l’amitié qui est ancienne pas l’ami, Éric Allard propriétaire de ce blog, je vous proposerai régulièrement, sans rythme particulier, simplement au fil de mes lectures, le commentaire des ouvrages fraichement édités que j’ai particulièrement appréciés.

    Je commencerai donc dès ce jour avec trois petits recueils, par la taille pas par la qualité, un recueil de nouvelles extra courtes et deux recueils de poésie évoquant le monde de l’enfance. Trois nouveautés que j’ai récupérées sur le stand des Editions Les Carnets du Dessert de Lune lors de la dernière Foire du livre de Bruxelles.

     

    6522661.jpg?342SEPT NOVELETTES (ET QUELQUE)

    Pascal BLONDIAU

    Les Carnets du Dessert de Lune

    Un tout petit recueil de toute petites nouvelles, des « novelettes » comme l’auteur les nomme, un véritable cadeau de Noël, de Noël « nouvelet ». Ce doux cantique de Noël pourrait justement s’appliquer à cet élixir de texte distillé à l’alambic des Carnets du dessert de lune :

    « Quand je le vis, mon cœur fut réjoui, Car grand beauté resplendissait en lui, Comme au soleil qui luit au matinet. »

    Ces textes sont d’une grande virtuosité, avec quelques mots seulement l’auteur respecte les canons de la nouvelle : une histoire, une unité dans l’histoire, une chute… et propose un moment de vie que le lecteur n’a plus qu’à mettre en scène. Comment ne pas imaginer la vulgarité du spectacle offert par cette effeuilleuse toute en courbe qui «… à la fin de son numéro … ramasse ses nippes sans grâce, elle n’est plus qu’une immédiate lingère » ? Comment ne pas imaginer l’histoire de Toussa quand on sait les milliards de zaïres dans la main de sa mère ? Il y en a sept toutes aussi denses, un peu amères, l’auteur regarde ce qu’il ya de l’autre côté du miroir.13377847.856abc9b.240.jpg?r2

    Sept « novelettes » et un énigmatique « et quelque » qui pourrait-être ces deux bouts de texte placés aux deux extrémités du recueil. Celui qui clôt l’opuscule est révélateur de la pointe d’amertume qui assaisonne le recueil :

    « Je cherche

    A vivre en humaine compagnie

    En souffrant l’invisible handicap

    D’être moi aussi

    Humain ».

    Blondiau appartient bien à la gente des virtuoses du verbe qui exécutent leur numéro comme le gymnaste son acrobatie sur l’agrès.

     

    55183.jpgPOÈMES MIGNONS POUR PETITS CAPONS

    Éric et Sarah DEJAEGER

    Les Carnets du Dessert de Lune

    Je ne sais lequel a enrichi le document de l’autre, la fille a-t-elle commencé à faire des dessins ou le père a-t-il écrit d’abord les textes ? J’aimerais à croire que la jeune femme, se souvenant des dessins réalistes dans toute leur naïveté, chatoyant des couleurs les plus vives, qu’elle s’appliquait (en tirant la langue ?) à garnir son cahier quand elle n’était encore qu’une gamine haute comme trois pommes, a voulu, par affection envers les petits bouts de sa famille, leur offrir quelques uns de ces dessins revisités par sa main désormais plus rompue au dessin publicitaire (mais la publicité aime tellement les enfants).

    Oui j’aimerais à croire que la jeune femme, un peu par nostalgie, beaucoup par affection, a dessiné ces quelques illustrations que le « pépEric » n’a pas pu s’empêcher d’enrichir de quelques mots dont il a le secret. Des textes évidemment courts, même très courts, comme il les affectionne. Mais ces textes ne sont pas seulement des poèmes pour enfants destinés à les initier aux belles lettres, c’est aussi un grand message d’amour et de tendresse de « pépEric » pour ses petits-enfants chéris. J’ai pensé avec beaucoup de nostalgie en lisant :AVT_Eric-Dejaeger_7384.jpeg

    « J’ai des moustaches

    Et je m’en mets partout

    Papa devient fou

    Devant tant de taches »

    A la chanson « La petite Josette » d’Anne Sylvestre que mes enfants ont tellement écoutée quand ils étaient, eux aussi, hauts comme trois pommes. Et, comment ne pas rester ému devant ce joli petit poème, c’est tellement mignon, je suis sûr que les petits enfants de « pépEric » diront un jour :

    « Le haut-de-forme

    De mon pépé

    Est fatigué

    Il faut qu’il dorme »

    Il ne sert à rien que je m’évertue à parler de tendresse et d’affection « pépEric » à tout dit dans sa conclusion :10689577_10152220450921735_6138751119098126733_n.jpg?oh=3757a5447f14a888b362d0409b7530d6&oe=575A576F

    « Mes petits-enfants

    Quand ils seront grands

    Reliront ces lignes

    Trouveront les signes

    De mon affection

    De mon attention

    … »

     

    2562615068.jpegLE CHUCHOTIS DES MOTS

    Chantal COULIO et Charlotte BERGHMAN

    Les Carnets du Dessert de Lune

    Chantal Couliou présente dans ce petit recueil une trentaine de petits poèmes inspirés par la vie d’un enfant, qu’on dirait un peu solitaire,

    « Inlassablement

    Tu observes le globe

    Et d’un océan à l’autre

    Tu navigues

    Ton père à Sydney

    Ta mère à Brest

    Et toi entre les deux

    -Tiraillé –

    ... »

    qui va à l’école et qui meuble son temps en observant son environnement, les petites choses qui l’entourent :moton207.jpg

    « Dans le square

    La balançoire s’ennuie toute seule

    …. »

    « Dans la cour désertée

    Des mouettes rieuses

    Jouent à la marelle »

    Pour mettre ce petit monde de l’enfant en couleur, pour le faire vivre plus concrètement, Chantal Couliou [ci contre en photo] a confié l’illustration de ce recueil à Charlotte Berghman [ci-dessous en photo] qui a dessiné ces illustrations aux fraîches couleurs pastelles de l’univers de cet enfant. Elle propose des dessins très sobres, un peu naïfs même, qui évoquent bien l’univers d’un petit écolier rêveur.

    Un joli recueil, frais, et comme l’écrit l’auteure elle-même :0f4d9ed.jpg

    « Une émotion,

    Teintée de poésie

    Devant ce labyrinthe de couleurs,

    Les mots,

    Impossibles à ordonner

    La parole hésite pour dire

    Cet abandon

    Face à la porte de la peinture.

    Silence »

    Que je respecterai….

     

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